Bon, ce n'est pas un texte, mais presque.
Cet automne, j'étais (je suis encore, pour quinze jours) écrivain en résidence au Département de littérature française de l'Université d'Ottawa (Ontario).
A cette occasion, j'ai donné une série de conférences.
La première s'intitulait "Asimov, Perec et moi" et parlait des influences littéraires qui m'ont marqué, pendant l'adolescence et le début de mon âge adulte.
Voici le lien vers "Le crachoir de Flaubert", le site qui a mis cette première conférence en podcast. Attention, ça dure près de quatre vingt dix minutes, période de questions réponses incluses.
Pour vous rendre au "Crachoir de Flaubert", cliquez ICI.
dimanche 2 décembre 2012
mardi 23 octobre 2012
L'enjeu de la narration
Je viens de relire un texte que j'ai lu pour la première
fois à l'adolescence, et deux ou trois fois depuis. C'est une nouvelle de SF
écrite par un auteur américain peu connu, Thomas L. Sherred (1915-1985) et intitulée
E for Effort. Elle raconte, à la
première personne, la découverte d'un appareil qui permet de filmer le passé.
L'inventeur et un de ses amis s'en servent pour faire des films à grand
spectacle. Ils filment d'abord les campagnes d'Alexandre le Grand, poursuivent
avec la Révolution française, l'Indépendance américaine, la guerre de
Sécession et, pour finir, les deux conflits mondiaux. A mesure qu'ils se
rapprochent du présent, les esprits des critiques, du public et de la censure s'échauffent
: ces films (qui montrent la stricte réalité) sont de plus en plus sulfureux et
remettent en cause les histoires officielles. Bref : en voulant montrer la
vérité – à travers des films qu'ils présentent d'abord comme des fictions – ils
foutent (sciemment) le bordel sur toute la planète. Evidemment, ça ne finit pas
comme ils l'avaient espéré.
Cette novella – longue
nouvelle – est extraordinaire et intemporelle. Sherred – par ailleurs auteur
d'un petit nombre de textes, une demi-douzaine, tout au plus – l'écrivit en
1947[1]. En la relisant ces
jours-ci j'ai été de nouveau stupéfait devant sa pérennité. Car la simplicité du propos et l'insertion des personnages dans
un univers familier à tous (celui du cinéma) rend l'histoire non seulement
crédible et marquante mais aussi plus actuelle que Brave New World et 1984.
En quelques dizaines de pages, un écrivain compose non seulement un thriller (on est happé très vite par le
récit), mais aussi un texte de critique historique et sociale, une satire du
cinéma et des mass media et un
pamphlet antimilitariste. Les critiques et lecteurs américains ne s'y sont pas
trompés : E For Effort est considéré
comme l'un des textes de SF majeurs du vingtième siècle.
La novella de
Sherred illustre ce que je pense de la littérature : un texte, ça n'est jamais seulement un texte. Sinon, un discours
ne serait qu'un discours et nous ne verrions pas de différence entre le conte,
la harangue politique, le prêche, la présentation scientifique, la réclame
publicitaire, le sketch satirique et je ne sais quoi d'autre. Or, nous savons
qu'il y en a.
Quoi qu'on écrive, il me semble, un texte est un engagement.
Un texte est une parole écrite pour quelqu'un. Et même pour
quelques-uns. Cette parole ne peut pas
être dénuée d'arrières-pensées. A moins d'être le dernier individu sur terre
(ou de vivre isolé sur une île déserte) et d'être raisonnablement certain que le
faire lire ne nous rapportera rien de notre vivant. C'est pour cette même
raison que l'on accorde autant de valeur aux paroles des mourants, ou au
testament des défunts : ils n'avaient plus rien à perdre, plus rien à gagner.
Même si l'on conçoit qu'un texte est, au mieux, altruiste – fût-ce
d'un altruisme intéressé – et, au pire, manipulateur (fût-ce "pour le bien" des lecteurs), il est
légitime de penser que la plupart des textes sont situés quelque part entre ces
deux extrêmes. Autrement dit : dans l'ambiguïté.
Tout texte, comme tout geste créatif, a probablement aussi
pour objet d'attirer l'attention sur les qualités de celui qui le produit. Si
j'écris un texte qui donne du plaisir, les lecteurs vont au moins m'être
reconnaissant ; au mieux, ils vont faire lire le livre à d'autres, acheter mes
autres livres, assurer ma renommée. Tout auteur – même le plus misanthrope -
cherche à séduire assez pour que chaque lecteur aille jusqu'au bout du texte. C'est
peut-être ce désir élémentaire de séduction qui fait de l'auteur un artiste.
Si chaque texte est une tentative artistique, alors les
mots, le propos, la construction reflètent nécessairement la personnalité de
l'auteur(e) – comme le trait ou le coup de burin reflètent celle du dessinateur
ou du sculpteur. Rien n'est écrit au hasard. Pas une virgule n'est fortuite. Dominique
Labbé, savant qui travaille sur la syntaxe, a mis au point une méthode
d'analyse des textes qui permet d'affirmer que la fréquence des mots, des
expressions, des tournures dans un texte constitue une empreinte caractéristique et
infalsifiable de l'auteur. Il a ainsi montré que tous les discours politiques
rédigés au Québec à une certaine époque, pour des politiciens de bords
différents, avaient pour auteur le même homme (ce qui a été confirmé). Il a
montré aussi qu'il n'y a pas de différence de syntaxe entre Emile Ajar et
Romain Gary. Il a aussi suggéré que plusieurs des œuvres de Molière, et non des
moindres, bruissent des caractéristiques stylistiques de Corneille. De là à penser
que l'un produisait sur scène ce que l'autre écrivait... C'est une histoire très
controversée, qui fait grincer des dents – parce que c'est une histoire
d'engagement, de recherche de la vérité.
Quand on écrit, on se livre, on s'engage. Sinon, le texte
est seulement une notice technique ou le mode d'emploi d'un aspirateur.
Depuis que j'écris, j'écris pour dire ma révolte. L'un de
mes premiers textes, Je refuse… prenait
pour modèle le J'accuse de Zola. Je
l'ai écrit à quatorze ou quinze ans. Quelques années plus tard, pendant mes
études de médecine, j'ai écrit de nombreux textes (de fiction, ou polémiques)
dénonçant la violence des enseignants envers les étudiants, des étudiants entre
eux, des soignants les plus gradés envers tout le monde – y compris à l'égard
des patients.
Vingt ans après, lorsque j'ai inséré dans un roman (La maladie de Sachs) un tract intitulé
"Nous sommes tous des médecins nazis", certains lecteurs se sont
étonnés de la violence qui m'avait poussé à rédiger ce tract pendant mes
études. Ca m'a fait rire : je l'avais écrit pour le livre. Mais mon rire
n'était pas moqueur, c'était un rire de plaisir : leur réaction signifiait que
ma révolte était aussi vive qu'au premier jour.
Pour ce qui me concerne, écrire et soigner ont toujours été
intimement liés. Pas de manière consciente, bien entendu : j'ai compris ça bien
après avoir commencé à écrire. Tout est parti de la lecture. Les livres me
consolaient, ils m'éclairaient, ils me rassuraient. Ils étaient, en eux-mêmes,
"soignants". Du moins, ceux que je lisais. Et très vite, j'ai fait la
différence entre les livres qui me faisaient du bien et ceux qui me faisaient
du mal. Je n'aimais pas les livres haineux. J'aimais les livres qui me
donnaient le sentiment d'en sortir plus riche, mieux armé, plus intelligent. Des
livres qui me confortaient dans mes espoirs et soutenaient mes révoltes.
Il en allait des individus comme des livres : certains me
soignaient (me faisaient du bien), d'autres non. D'autres encore m'étaient
antipathiques au point de me donner envie de leur taper dessus. Enfin, sur
leurs auteurs. (Ca reste vrai, et je reconnais que c'est puéril, mais que
voulez-vous, les émotions et les sentiments, ça ne vieillit pas. Quand ça
s'éteint, c'est qu'on est profondément déprimé. Ou mort.)
Très tôt, j'ai aimé les livres qui racontaient une histoire
et/ou m'apprenaient quelque chose. La plupart de mes livres préférés font l'un
et l'autre. Ce qu'ils racontent n'est jamais gratuit : ils transmettent et
partagent – des sentiments, des valeurs, des idées, des informations. Ils ne
sont pas écrits "juste pour distraire". Ils sont porteurs d'un enjeu.
L'enjeu de la narration n'est pas toujours clair. Je ne
savais pas quels étaient les miens en écrivant mes premières nouvelles, à
l'adolescence, et mes deux premiers romans. J'écrivais dans une certaine
inconscience. Ce n'est plus le cas aujourd'hui mais, même quand j'ai un projet
en tête, même quand je tourne autour pendant des semaines pour délimiter
exactement ce que je veux y mettre, pourquoi je veux l'écrire, ce que je veux
dire, démontrer, enfoncer à coups de marteau dans le cerveau des lecteurs les
plus résistants (autrement dit : ceux qui seront le moins susceptibles de me
lire, car ceux qui en ont envie comprendront tout, tout de suite), je me
rends compte, une fois plongé dans l'écriture (dans la narration), que j'avance
au jugé. Je ne planifie plus. Le texte m'emporte, ce n'est plus moi qui commande.
Je ne sais pas très bien où il va me conduire. Je sais que ça ne sera jamais
comme je l'avais imaginé.
Un temps, ça m'a fait peur : est-ce que je ne risque pas de
dire le contraire de ce que je veux dire, de ce que je ressens, de ce que je pense
profondément ?
Et puis j'ai compris que c'était un fantasme : on ne peut
pas écrire autre chose que ce qu'on est. Même si ça me déplaît, car j'imaginais
autre chose, j'ai fini par admettre que je suis aussi soignant qu'écrivain : j'écris toujours pour soigner, pour rassurer, pour armer, pour faire du bien.
Je sais qu'il y a bien des manières de "faire du bien" en écrivant. Pour
ma part, je m'attache à exposer les mensonges, à saboter les dogmes, à dénoncer
toutes les formes de terrorisme intellectuel ; je m'efforce de donner des informations
libératrices ; je m'attache à raconter des histoires pour dessiner le monde tel
qu'il est, tel que je nous le subissons mais aussi et surtout tel que
j'aimerais qu'il soit.
La tâche est bien évidemment vouée à l'échec. Mes livres ne
changeront pas le monde, ni en mal, ni en bien. Mais échec et réussite sont
choses toutes relatives. Certains livres m'ont fait du bien, soutenu, sorti de
la dépression et du désespoir. Si un seul de mes textes fait du bien à quelqu'une,
à quelqu'un, alors le jeu en vaut la chandelle. Il vaut que je la brûle debout,
par les deux bouts.
Martin Winckler
[1]
Initialement publiée dans Astounding Science Fiction en 1947, elle
a été reprise dans le recueil First
Person, Peculiar (Ballantine, 1972), du même auteur. En langue française,
elle a été publiée en 1966 dans Fiction
Spécial N°9/150 et dans un volume de la collection "Etoile
Double", chez Denoël en 1984 sous le titre "La machine à filmer le
temps". C'est la première version, traduite par Pierre Billon, que j'ai
lue pour la première fois. Chaque fois que je l'ai relue, par la suite, c'est
dans sa langue originelle.
Note du 23.10.2012 : Ce texte vient d'être publié dans un splendide numéro de la revue 303 intitulé "Ecrivain... Et à part ça, vous faites quoi ?" Il contient beaucoup d'autres textes d'écrivains, parmi lesquels Eric Pessan, Pierre Michon, Jean-Louis Bailly, et il est magnifiquement mis en page.
Je vous recommande de vous le procurer.
lundi 24 septembre 2012
A prendre et à laisser : memento pour les écrivants de fiction
1° Lisez. Beaucoup. Tout ce qui vous passe sous les
yeux. Des histoires écrites, illustrées, en images. Lisez des textes longs et
des textes courts. Repérez le genre d'histoire que vous aimez le plus lire, et
lisez- en d'autres dans le même genre. Dépassez vos préjugés. Prenez des livres
au hasard et essayez des histoires nouvelles. Vous verrez qu'on peut raconter
une histoire d'amour, une enquête criminelle ou une chronique familiale de
mille manières différentes et que ce n'est pas la nouveauté de l'histoire qui
compte, mais la manière dont on la raconte. Tout est bon à raconter ; tout est
bon pour raconter. Ne vous préoccupez pas des "qualités littéraires"
annoncées ou réfutées. Le seul critère pertinent, pour le lecteur et la
lectrice, c'est le plaisir.
2° Ecrivez. Beaucoup. Sur tout les sujets. Sous toutes les
formes. Des textes longs et des textes courts. Ecrivez les histoires que vous
auriez envie de lire, et des histoires qui ne sont pas du tout votre genre. Inventez,
expérimentez, amusez-vous. Et quand vous voudrez écrire un texte
"sérieux", choisissez une histoire qui vous tient à cœur et ne la
lâchez plus avant qu'elle vous ait épuisé(e). N'imaginez pas qu'il faut souffrir pour écrire. Faites-vous plaisir, il y a de bonnes chances pour que ça fasse plaisir au lecteur.
3° Chaque texte prépare le suivant. Le journal de
Kafka n'est fait que de fragments. Et certains de ces fragments sont le début
de nouvelles impressionnantes. Ne mésestimez pas vos textes inachevés, mais ne les laissez pas vous accabler. Ecrivez-en d'autres.
4° Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Qu'il s'agisse de Shakespeare ou Molière, Flaubert ou
Faulkner, leur inspiration venait d'ailleurs (d'un auteur, d'une légende, d'un
fait-divers). Pensez aux élèves des peintres et n'ayez pas
peur de copier les grands : ils l'ont fait avant vous.
5° La parodie, le pastiche, le remake, la traduction sont
des formes à part entière et de très bons exercices d'écriture. Une bonne histoire et de bons personnages ne sont pas épuisés par leur première apparition. Ni par la centième. Pensez à
Job, à Ulysse, à Don Juan, à Roméo et
Juliette, à Batman. En réinventant les textes
que vous aimez (et parfois ceux que vous n'aimez pas), vous apprendrez à être vous-même.
6° N'ayez pas peur de vous inspirer de la réalité. La vôtre
ou celle d'un autre. Mais arrangez-vous pour qu'on ne le découvre que dix ans
plus tard.
6bis : Evitez l'autofiction : vos expériences personnelles seront bien plus intéressantes en filigrane. Laissez le lecteur prendre le vrai pour le faux et le faux pour le vrai. Il vous en sera reconnaissant.
6bis : Evitez l'autofiction : vos expériences personnelles seront bien plus intéressantes en filigrane. Laissez le lecteur prendre le vrai pour le faux et le faux pour le vrai. Il vous en sera reconnaissant.
7° Vous ne saurez jamais ce qu'est votre
"style". Mais sachez toujours quelles histoires vous
voulez raconter.
8° Le cœur d'un roman, c'est l'histoire. Chaque histoire appelle
sa forme propre et la forme est au service de l'histoire, non l'inverse. C'est mon opinion, et je la partage. Vous êtes libre de penser le contraire.
9° Un bon texte de fiction a toujours un début saisissant et
une fin satisfaisante – pour vous au moins ; s'il vous manque l'un des deux, votre
texte sera bancal. Ne commencez pas avant de connaître la fin.
10° Si vous avez une histoire épatante, ne vous mettez pas à
l'écrire avant d'avoir longtemps mûri la trame (le cadre, les limites) sur
laquelle, et les fils (le ton, le rythme, les ressorts narratifs) avec lesquels
vous aller la tisser. Une fois la trame en place, et les fils en main, laissez l'histoire s'écrire toute seule.
11° Si vous éclatez de rire quand une idée vous vient, cette
idée mérite toute votre attention. Si vous riez encore en la tournant dans
votre tête, elle mérite d'être écrite. Si vous riez toujours en l'écrivant,
elle mérite un livre.
12° Ne forcez pas l'écriture. Quand ça ne vient pas, faites
autre chose : allez vous promener, faites une partie de cartes, sortez avec vos ami(e)s. Laissez l'écriture bouillonner à l'arrière de votre tête. Quand vous retournerez vous asseoir à votre table, elle débordera.
13° Si votre roman-en-cours résiste, écrivez autre chose
avec votre frustration et votre colère. Un article, une critique vengeresse, un
pamphlet. Une lettre de rupture ou un règlement de compte. Dégommez par écrit
votre pire ennemi. Quand ça ira mieux, rangez votre coup de gueule dans un
tiroir et retournez à votre roman-en-cours. S'il résiste toujours, recommencez. Soyez plus obstiné que lui, il finira par céder.
14° Ayez un autre boulot (1). Ecrire pour gagner sa vie,
c'est le rêve, mais ça n'est pas toujours de tout repos : il faut écrire. Quand on a un autre boulot,
on peut ne pas écrire sans mettre sa vie quotidienne en danger.
15° Ayez un autre boulot (2), il nourrira votre écriture et
vous ramènera sur terre, vous le remercierez.
16° Ayez un autre boulot (3). Mais, si c'est possible, évitez de devenir prof de
littérature.
17° Ne faites jamais lire vos textes en travail à vos parents, vos
enfants ou vos meilleurs amis ("ni à votre libraire", suggère Gilda dans les commentaires, plus bas). Ce ne sont ni vos critiques, ni vos lecteurs. S'ils veulent lire vos livres après publication, c'est
leur droit. Ne leur demandez pas ce qu'ils en pensent ; laissez-les vous en parler spontanément, ou se taire.
18° Vous aurez probablement envie de faire lire vos
manuscrits et/ou beaucoup de vos textes à la personne avec qui vous partagez
votre lit, votre salle de bains, vos repas et vos soucis d'argent. Mais ne
prenez pas pour acquis qu'elle en a toujours envie. Chaque fois que vous finissez
un texte, demandez-lui si elle veut le lire. Et si elle dit non, remerciez-la de vous laisser libre d'écrire et d'exister sans elle.
19° S'il ne vous l'a pas expressément et spontanément demandé, n'envoyez jamais un manuscrit à un autre écrivain (surtout si c'est un écrivain que vous respectez). Si votre texte est mauvais, inutile de l'emmerder avec ça. S'il est bon, il y aura toujours quelqu'un pour le lui faire lire après publication. Si l'écrivain l'aime et si c'est quelqu'un de bien, il saura vous le faire savoir.
20° Quand votre manuscrit sera terminé, choisissez soigneusement le ou les éditeurs à qui vous voulez l'envoyer. Envoyez-le seulement aux maisons dont vous lisez (vraiment) et aimez les livres.
21° Une fois votre manuscrit posté, mettez vous à écrire autre chose. Sans tarder. Il n'y a pas de meilleur traitement à l'attente et de meilleure défense contre la frustration.
21° Une fois votre manuscrit posté, mettez vous à écrire autre chose. Sans tarder. Il n'y a pas de meilleur traitement à l'attente et de meilleure défense contre la frustration.
21° Une fois que vous aurez lu cette liste, oubliez-la. Dans vingt ou
trente ou quarante ans, vous aurez peut-être envie d'écrire la vôtre. En tout cas, c'est ce que je vous souhaite. En
attendant, lisez et écrivez. Beaucoup. Encore. Au boulot !
Mar(c)tin Winckler
samedi 1 septembre 2012
Moi, Agnès C., 45 ans, lectrice de sentimental…
Préambule :
Ce n'est pas un secret : je ne méprise aucune forme littéraire. J'ai grandi en lisant de la SF et des romans policiers, en dévorant des BD et des séries télé. Mais j'ai aussi lu des romans photos et des romans d'amour (Delly, Max du Veuzit) ou historiques (Anne Golon, Robert Merle).
Il y a quelques semaines, Agnès C., animatrice du site "Les Romantiques", consacré à la Romance, ce genre littéraire que les Français ne connaissent que par l'intermédiaire de la collection Harlequin, m'a contacté pour me dire que son site avait posté une présentation du Choeur des Femmes ( p. 44 - qui me ravit et m'honore). Elle m'a fait découvrir un certain nombre de choses sur le genre qui lui est cher, ce qui m'a donné envie de lui demander un article. Le voici. J'espère que vous l'apprécierez autant que moi, tant il me semble éclairant.
MW
--------------------------------
Ce n'est pas un secret : je ne méprise aucune forme littéraire. J'ai grandi en lisant de la SF et des romans policiers, en dévorant des BD et des séries télé. Mais j'ai aussi lu des romans photos et des romans d'amour (Delly, Max du Veuzit) ou historiques (Anne Golon, Robert Merle).
Il y a quelques semaines, Agnès C., animatrice du site "Les Romantiques", consacré à la Romance, ce genre littéraire que les Français ne connaissent que par l'intermédiaire de la collection Harlequin, m'a contacté pour me dire que son site avait posté une présentation du Choeur des Femmes ( p. 44 - qui me ravit et m'honore). Elle m'a fait découvrir un certain nombre de choses sur le genre qui lui est cher, ce qui m'a donné envie de lui demander un article. Le voici. J'espère que vous l'apprécierez autant que moi, tant il me semble éclairant.
MW
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"Pourtant j’ai essayé de décrocher plusieurs fois, je vous
jure… je sais que c’est mal…
Bouhou… j’ai tellement honte…"
Non, c’est une blague.
Moi, Agnès C., 45 ans, il y a bien longtemps que je suis
une lectrice décomplexée de Romance.
Car il faut vous dire tout d’abord que nous, lectrices,
aimons parler de Romance et non de roman d’amour ou sentimental, encore moins
d’eau de rose ou de guimauve. La Romance est une littérature de genre, elle
mérite une appellation qui ne porte pas en elle de jugement de valeur ni d’a
priori.
Comment j’en suis arrivée là ?
J’ai commencé, adolescente, en lisant les Harlequin de ma
mère.
Puis, à l’âge adulte, j’ai eu envie de retrouver le
plaisir que m’avaient procuré ces romans, et j’ai découvert la collection
Aventures et Passions de J’ai lu, qui publie les plus grands noms de la Romance
Historique… américaine…
Car il faut vous dire qu’il n’y a plus d’auteur français
de Romance depuis Delly et Max du Veuzit. Le genre est mort, les éditeurs l’ont
tué… Triste, n’est-ce pas ?
Début 2001 j’ai créé le site internet www.lesromantiques.com, dans le but de
partager avec d’éventuelles autres lectrices des informations telles que la bibliographie
des auteurs, ou l’ordre dans lequel il fallait lire une série. Je dis
d’éventuelles autres lectrices, car à l’époque je n’en connaissais aucune. Ce
n’est pas le genre de lecture dont on parle spontanément en public, n’est-ce
pas ? Par peur d’être jugée…
Or il se trouve que je n’étais pas la seule à me sentir
seule, car immédiatement j’ai été contactée par des fans qui n’avaient jamais
pu parler de leur passion non plus… Vous devinez l’excitation joyeuse qui s’en
est suivie…
En octobre 2001 a été créé notre forum. En 2004 nous
avons lancé le concours annuel de nouvelles, dont nous venons de clore la
dixième édition. En septembre 2007 nous avons publié le premier numéro de notre
webzine mensuel, le 55ème vient juste de sortir.
Au fil des ans, le site Les Romantiques est devenu le
porte drapeau d’une communauté dynamique et… très nombreuse, qui mérite qu’on
lui rende justice.
Non, les lectrices de Romance ne sont pas des laissées
pour compte qui atténuent leur frustration en se gavant de chocolat et de
littérature bon marché, en peignoir défraîchi, un masque de beauté vert
appliqué sur le visage… Vos filles en lisent, vos sœurs en lisent, vos
mères en lisent, vos grand-mères en lisent… vous-même, peut-être, vous en
lisez ?
Grâce au site Les Romantiques, j’ai rencontré beaucoup de
fans du genre, et aussi beaucoup d’idées préconçues qui nous sont jetées à la
figure avec une ingénuité parfois confondante. En voici quelques-unes.
Idée préconçue N°1 : "La Romance
n’est rien d’autre que du porno pour fille (frustrée ?)"
Dans la Romance moderne, la scène de sexe est en effet un
passage obligé. Elle s’est très vite imposée comme l’une des caractéristiques
du genre : on suit les héros jusque dans la chambre à coucher. Il y a même
depuis quelques années des sous-genres encore plus sensuels : le Romantica et
l’Erotica. Mais nous y reviendrons.
Or quand quelqu’un ouvre un de nos romans, c’est
forcément LA scène sur laquelle il va se précipiter comme la misère sur le
pauvre monde. A ce moment-là vous pouvez être quasiment sûre d’une chose :
il va se mettre à la lire avec un ton niais, et d’une petite voix flutée, avant
d’éclater de rire et de vous regarder en hochant la tête, l’air de dire :
non mais ma pauvre fille, tu es vraiment tombée bien bas…
Oui, ça énerve hein…
Pourtant ce n’est pas tant le sexe qui intéresse les
lectrices, que l’émotion qui s’en dégage. Et les scènes mécaniques, avec
descriptions anatomiques, ne sont guère appréciées. Il faut que la scène hot,
comme nous l’appelons, soit intégrée dans l’intrigue et y participe pleinement.
Et celle-ci n’est pas juste un vague prétexte pour mener à une partie de jambes
en l’air. Les auteurs qui font de bonnes scènes hot sont recherchés… s’il y a
autre chose autour.
Ceci dit, outre Atlantique beaucoup de défenseurs de la
Romance arguent qu’elle est le seul genre où la libido et la sexualité
féminines sont non seulement mises en scène, mais célébrées. Il faut bien
reconnaître que les vieux schémas ont la vie dure et que dans l’inconscient
collectif, une femme qui éprouve du désir et du plaisir est souvent perçue
comme la femme de mauvaise vie, la fille facile, l’infidèle en puissance. Une
bonne épouse et mère de famille, une femme respectable, se contente de
s’allonger sur le dos en pensant à l’Angleterre, pas vrai ?
Si les femmes modernes ont droit au plaisir, si tout un
chacun considère même que l’équilibre sexuel est l’une des composantes d’une
vie heureuse, pourquoi les lectrices devraient-elles avoir honte de lire des
scènes hot où le héros procure orgasme sur orgasme à sa partenaire ? C’est
un fantasme comme un autre, non ?
Idée préconçue N°2 : "La Romance
se résume à de petites histoires sentimentales de 150 pages, dégoulinantes de
guimauve, qui ont toutes le même canevas."
Les non initiés assimilent souvent la Romance tout
entière aux collections courtes de l’éditeur Harlequin (Azur, Horizon,
Collection Blanche, etc.) Or la volonté d’Harlequin est justement de sortir de
ce carcan étroit. Les collections Jade, Mira, Red Dress Ink et plus récemment
Mosaïc ont pour vocation de toucher un autre lectorat que celui de la Romance…
et ça marche ! C’est même une opération marketing digne d’être citée en exemple
dans les écoles de commerce. Parce que si le positionnement est différent, les
auteurs et les romans sont, eux, exactement les mêmes.
Les collections Jade et Mira résultent d’une idée
lumineuse, même si elle paraissait a priori extrêmement audacieuse.
Considération de départ : certaines personnes se feraient hacher menues plutôt
que d’ouvrir un «roman à l’eau de rose». Or qu’est-ce qu’un roman à l’eau de
rose pour elles ? Un poche, pas cher, avec un couple en couverture et un titre
niais, et aussi un logo Harlequin.
Rien de plus facile pour récupérer ce lectorat : rééditer
des romans parus sous l’étiquette sentimental dix en plus tôt, en grand format,
deux fois plus cher, avec une belle couverture, en changeant le titre et en
faisant quasiment disparaître le nom honni d’Harlequin. (Nota : ne mentionner
nulle part qu’il s’agit d’une réédition, bien évidemment…). Et voilà que ces
titres apparaissent, comme par magie, dans le classement des meilleures ventes
de Livre Hebdo ! C’est pas beau ça ?
Alors évidemment ce ne sont pas les lectrices de Romance
qui les achètent, elles savent qu’elles peuvent les trouver d’occasion à 1 Euro
pièce, alors les payer pratiquement 10 Euros en grand format, il ne faudrait
pas les prendre seulement pour des gourdes… Non, c’est un tout nouveau
lectorat, tout beau, qui ne lirait jamais au grand jamais de sentimental, non
madame !
Anecdote : J’étais sur le stand Harlequin au Salon du
livre de Paris l’année du lancement de Mira, lorsque j’ai vu un brave monsieur
d’une soixantaine d’années choisir deux livres sur le présentoir et s’approcher
du comptoir pour payer. L’employé d’Harlequin, lui-même interloqué, lui dit :
«Vous voulez quoi ?» et le brave monsieur de répondre : «Ben à votre avis,
acheter ces livres…»
Avait-il saisi qu’il était en train de se servir une
petit louche d’eau de rose au prix fort ? Et vous n’imaginez pas le nombre de
lectrices de Romance qui ont trouvé leur papa avec un Mira entre les mains, qui
jurait ses grands dieux que non, ce n’était pas un Harlequin, jusqu’à ce
qu’elles leur montrent le nom de l’éditeur, qui s’était fait bien discret dans
un coin. La Romance est sans doute comme le bon vin, elle s’améliore en
vieillissant…
Mais si Harlequin est le plus gros poisson dans le bocal
de la Romance, il n’est certes pas le seul. Il existe aux Etats-Unis plusieurs
autres éditeurs, et maintenant de nombreux eEditeurs, qui font de ce genre l’un
des plus dynamiques du moment.
Dans les années 70-80 existaient deux grands sous-genres
: la Romance contemporaine et historique. Il y a maintenant, pour n’en citer
que quelques-uns, le romantic-suspense (mélange de Romance et de policier ou
thriller), la romantic-fantasy et urban fantasy jusqu’à la Romance paranormale
et bit-lit, la comédie romantique jusqu’à la chick-lit, la Romance érotique (ou
Romantica) jusqu’à l’érotique (qui n’est plus tout à fait de la Romance).
Ne soyez donc pas surpris de trouver des choses très
diverses sous le label Romance, même si ce n’est pas du tout l’idée que vous
vous faisiez d’un «roman à l’eau de rose». Cette idée-là est dépassée depuis
une trentaine d’années, guère plus.
Idée préconçue N°3 : "Tous les
livres sont équivalents dans la Romance, ils ont tous la même recette. Lire
l’un ou l’autre, c’est du pareil au même, autant choisir au hasard !"
Eh bien non… J’ai déjà souligné qu’il y avait plusieurs
sous-genres, mais pire encore, à l’intérieur d’un même sous-genre il y a des
auteurs lambda (plein) et de très bons auteurs (rares). Je pense que c’est un
peu partout pareil.
Anecdote : L’éditeur J’ai lu croyait aussi, jusqu’à
récemment, que les lectrices choisissaient leurs livres quasiment au hasard…
Lors de mon premier rendez-vous chez eux, j’ai eu la surprise d’apprendre
qu’ils pensaient que nous n’avions pas repéré d’auteurs meilleurs que d’autres.
En effet, les romans restent en rayon jusqu’à être vendus, donc certains
auteurs partent en 24 heures et d’autres en neuf mois, mais pour eux les
chiffres de vente étaient identiques. Comme internet n’était pas encore tout à
fait passé par là, les lectrices devaient se contenter de ce qu’il y avait en
magasin, ce qui gommait toute différence entre auteurs. Depuis les choses ont
évolué, évidemment.
Chez Harlequin la problématique est un peu
différente : En fin de mois, les livres invendus sont détruits et
remboursés aux magasins. Les bons auteurs, qui se vendent bien, sont donc remarqués.
(Les mauvais aussi.) Mais ils sont rapidement dragués par les éditeurs
New-Yorkais qui leur proposent de meilleurs contrats et plus de liberté
créative. Parmi les auteurs maintenant réputés qui ont fait leurs armes chez
Harlequin, citons Sandra Brown, Iris Johansen, Janet Evanovich, Tess Gerritsen,
Linda Howard.
A noter cependant qu’avec les nouvelles collections grand
format comme Mira, Harlequin a, ces dernières années, renversé la tendance en
signant des auteurs réputés comme Diane Chamberlain ou Jackie Collins.
Idée préconçue N°4 : "Les
lectrices de Romance sont à la limite de l’analphabétisme" (cf sketch de
Danny Boon) ou "Les lectrices de Romance s’abrutissent en lisant à la
chaîne".
Alors, sommes-nous des boulimiques ou des anorexiques de
la lecture ? Il y a quelques années, Pocket nous a confié la réalisation d’une
enquête et l’une des questions portait sur le nombre de livres lus par an. La
catégorie maximum était « plus de 15 ». Une lectrice m’a écrit :
«Vous êtes sûre que ce n’est pas par mois ?»
Alors bien entendu, vous vous en doutez, il y a autant de
réponses que de lectrices. De plus, de quels livres parle-t-on ? D’un Azur de
150 pages qu’on s’envoie en une heure et demi ou d’un roman de plus de 300
pages ? Sans compter qu’environ 25% de nos lectrices, lassées de ne pas trouver
ce qu’elles voulaient chez les éditeurs français, sont passées à la VO ou à
d’autres langues qu’elles maîtrisent mieux que l’américain : espagnol, italien,
allemand. Or il est évident qu’on lit moins vite quand ce n’est pas dans sa
langue maternelle.
En moyenne, je dirais qu’une Romance longue prend trois
jours à une semaine à lire et que les lectrices aiment avoir toujours un
bouquin d’avance sous la main. Nos PAL (Piles [de romans] A Lire) comptent même
souvent des centaines de volumes. Ce qui est certains, c’est que les lectrices
de Romance lisent plus que la moyenne des français, ce qui n’est pas difficile.
En fait, d’après mes statistiques, une lectrice de Romance lit en moyenne en un
mois le même nombre de livres que le reste des français en un an.
Idée préconçue N°5 : "La Romance
a pour but de lobotomiser les lectrices afin de les réduire à l’état de petites
choses soumises à l’Homme Dominant. D’ailleurs ces livres ne seraient-ils pas
écrits par des hommes ?"
Il faut avouer qu’il y a quelques hommes qui commettent
de la Romance, quelques couples aussi écrivent à quatre mains, mais l’immense
majorité des auteurs de Romance sont des femmes. Perpétuent-elles à l’insu de
leur plein gré des schémas hors d’âge, comme la femme dépendante de l’homme,
subordonnée professionnellement comme dans le couple, inférieure en tout ?
Pour parler de la relation professionnelle tout d’abord,
les héroïnes de Romance sont-elles forcément des secrétaires et les héros leurs
patrons ? C’est de moins en moins vrai. Pourquoi ? Tout simplement parce
que c’est de moins en moins vrai dans la société. La Romance reflète une
certaine réalité. Ce n’est pas un mythe qu’elle véhicule, mais bel et bien une
triste vérité : les PDG sont à 80% masculins et les secrétaires à 99%
féminines. Mais il y a de plus en plus d’héroïnes dotées de professions
valorisantes, les auteurs de Romance ne sont pas si bêtes.
Quant à la relation petite héroïne fragile qui attend son
grand et ténébreux sauveur, il faut bien reconnaître que c’est l’un des grands
succès du genre. Mais pour une raison que vous n’imaginez sans doute pas.
L’une des surprises, lorsque j’ai eu l’occasion de faire la connaissance d’un
grand nombre de lectrices de Romance, a été de constater que celles qui
adoraient les héros dominateurs, limite violents, et les histoires musclées
n’étaient absolument pas les faibles femmes. Au contraire, plus une lectrice
aime ce que nous appelons les héros Alpha (grands, forts, ténébreux et cré cré
méchants) plus c’est une femme de tête, indépendante et ayant réussi
professionnellement. Dans la vie elle doit s’imposer et diriger, dans ses
lectures elle aime se mettre dans la peau d’une ingénue à la merci du grand
méchant mâle alpha. Ca vous étonne ?
A contrario une femme plutôt discrète dans la vie aura
tendance à préférer les héros Beta (sans accent circonflexe), tendres, aimant
le dialogue, qui traitent leur âme sœur comme une reine. Savez-vous que de
telles Romances sont utilisées aux USA dans certains refuges pour femmes
battues, afin de leur redonner un aperçu de ce que peut et doit être une
relation de couple normale ?
Quant à l’oppression des femmes, non, je ne crois pas
qu’elle se situe au niveau des relations décrites dans nos Romances. S’il
flotte bien un relent de misogynie dans l’air, voilà à mon sens où il se cache
: La Romance est la dernière littérature de genre à être considérée avec autant
de mépris.
Le policier a reçu ses titres de noblesse : Simenon
n’est-il pas maintenant édité chez Gallimard dans la Bibliothèque de la Pléiade
? Alors que, rappelons-le, à son époque l’intelligentsia littéraire n’avait pas
assez de mots pour exprimer le mépris qu’il lui inspirait. Il ne viendrait plus
à personne l’idée de jeter un regard condescendant sur un lecteur de Science
Fiction ou de Fantasy en le traitant à mi-voix d’adolescent attardé. Il y a
même des hordes de lecteurs «sérieux» qui se jettent maintenant sur la
littérature pour ados, comme Harry Potter ou Twilight, quelqu’un oserait-il
parler d’infantilisme et de sotte naïveté ?
Pourtant on peut encore constater avec désespoir que les lectrices
de Romance ont du mal à assumer leurs choix de lecture. Pourquoi ? Pourquoi
est-ce une telle honte de lire de la Romance ? Pourquoi devons-nous affronter
des regards goguenards aux caisses des supermarchés, des réflexions méprisantes
dans les libraires «Non madame, nous ne vendons pas ce genre de CHOSE !» et
même de «gentilles taquineries» à la maison ? N’est-ce pas tout simplement un
reste nauséabond des idées du XIXème siècle concernant l’infériorité de
l’intelligence féminine ?
Quoi ? s’écrient le mâle dominant et ses acolytes. Les
femmes lisent des romans où tout est bien qui finit bien, qui parlent… gloups…
de sentiments ? Horreur ! Je n’en ai jamais lu, bien sûr, vous n’imaginez tout
de même pas ! Mais ça doit forcément être d’une sottise affligeante. Les
lectrices sont certainement des ménagères illettrées et des ados hystériques.
Les auteurs ont obligatoirement un style déplorable. En plus ce ne sont que des
femmes, alors pensez donc !
Ah oui, parce qu’il faut aussi remarquer qu’on compte sur
les doigts d’une main les auteurs féminins qui ont arraché de haute lutte une
place dans le monde littéraire, au vingtième siècle : un roman écrit par une
femme est d’emblée suspect d’infériorité littéraire et doit doublement faire
ses preuves. Alors s’il est en plus écrit POUR des femmes, je ne vous raconte
pas…
Mesdames qui aimez la Romance, j’ai envie de vous dire
que vous n’avez pas à avoir honte de lire quelque chose qui vous rend heureuse,
qui vous fait du bien, un livre optimiste. Parce que finalement ce n’est pas
tant la qualité objective de ce genre de littérature qui fait que certains
cercles la dénigrent, c’est le thème en lui-même : Une historie d’amour qui
finit bien ? Mauvais genre ! Ca pourrait être écrit avec le style de Le Clezio
que ce serait toujours considéré comme de la sous-littérature.
De l’eau passera encore sous les ponts avant qu’on
reconnaisse qu’il y a des auteurs de Romance qui valent la peine d’être lus et
sont des classiques. D’ici là, si quelqu’un vous regarde de travers parce que
vous en lisez à visage découvert, n’hésitez pas à lui expliquer qu’on ne
critique pas ce qu’on ne connaît pas et qu’en le faisant cette personne
perpétue une idée misogyne et arriérée selon laquelle la littérature féminine
est intellectuellement inférieure. Je ne sais pas si vous convaincrez,
j’espère du moins que cela vous permettra de laisser tomber les complexes
d’infériorité et le sentiment de honte et de sortir du placard… - Faites
votre coming out littéraire !!!
Agnès Caubet
Petite bibliographie sélective :
Romance historique
Les machinations du destin
de Judith McNaught (Régence)
Un mari féroce de Julie
Garwood (Ecosse)
Cendres dans le vent de
Kathleen E. Woodiwiss (Guerre de sécession)
La loterie de l’amour de
Lisa Kleypas
Romance contemporaine
Nulle autre que toi de Susan Elizabeth Phillips
(Joueur de football américain)
L’homme le plus sexy de
Julie James (Acteur)
Les joyaux du soleil de
Nora Roberts (Patron de pub irlandais)
Mr Perfect de Linda Howard
(Flic)
Romance paranormale
L’amant ténébreux de JR
Ward (Vampires)
Esclave des sens de Nalini
Singh (Changeformes)
Vampire et célibataire de
MaryJanice Davidson (Humoristique)
Plaisir déchainé de Larissa
Ione (Démons)
Romance érotique
Une lady nommée Passion de
Lisa Valdez (Historique)
L’ombre de minuit de Lisa
Marie Rice (Contemporain)
Le choix interdit de Megan
Hart (Contemporain)
Voyage au jardin des sens
de Robin Schone (Historique)
A.C.
------------------------------------
Note de MW
Ne vous fiez pas aux titres français. Ils sont souvent stupides et presque toujours trompeurs. Comme pour les épisodes de séries télé, on dirait que les traducteurs (et ici, les éditeurs) s'ingénient à abêtir les titres originaux, souvent beaucoup plus imaginatifs.
A cette liste j'ajouterai deux de mes lectures récentes pour les
anglophiles et amateurs de voyages dans le temps (sous-genre qui m'est cher).
Until Forever de Johanna Lindsey, un roman de Time
Travel Romance complètement échevelé et très drôle, et qui
(pour cela, probablement) m'a donné beaucoup de plaisir.
The Mammoth Book of Time Travel Romance, un recueil de
nouvelles inégales mais dont certaines sont excellentes. Il montre tout ce
qu'on peut faire avec le thème de l'histoire d'amour transtemporelle.
Je viens par ailleurs de commencer la lecture de Outlander de Diana Gabaldon, le premier volume d'une longue saga familiale transtemporelle, aux marges de la Romance, de la SF et du roman historique. Elle a été publiée en français sous le titre général "Le Chardon et le Tartan"... (et découpée en petits volumes chez J'ai Lu, allez comprendre...) Plusieurs des romans de la série ont été des best-sellers considérables en Amérique : on estime qu'en vingt ans, les sept tomes se sont vendus à plus de vingt millions d'exemplaires. L'un des titres, A Breath of Snow and Ashes, a remporté un prix de lecteurs, le Quill Award, en 2006, face à des titres de George R. R. Martin et de Stephen King.
Une adaptation en minisérie ou en série sur la chaîne du câble HBO (comme Game of Thrones) est en cours de préparation sous la direction de Ronald D. Moore, à qui l'on doit en particulier la géniale Battlestar Galactica...
Pour Agnès C., le cycle Outlander est une sorte d' "Angélique version Time Travel". Ce n'est pas faux (l'héroïne va et vient entre l'après-guerre et le 18e siècle écossais). Mais ça n'enlève rien à son charme et ça n'est (à mon avis) pas une comparaison infâmante : les Angélique d'Anne Golon ont eu beau être édulcorés par le cinéma, ils n'en sont pas moins l'un des cycles de romans historiques les plus réussis et les mieux écrits qu'on ait produits en France à la fin du 20e siècle. Je pense qu'ils souffrent du même préjugé (injuste) que celui dont ont souffert Les Hommes en Blanc d'André Soubiran. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit de littérature romanesque solide, bien écrite, bien construite, bien documentée.
Populaire - et donc éminemment respectable.
A lire également (en anglais) : un entretien très détaillé entre Agnès Caubet et Séverine Olivier, professeur de littérature (auteur de Le roman sentimental. Productions contemporaines et pratiques de lecture) et publié par le très sérieux Journal of Popular Romance Studies
Allez, élargissez vos horizons...
MW
mercredi 18 juillet 2012
Je viens de terminer deux livres
Je m'étais engagé à les donner aux éditeurs le 15 juillet,
dernier délai. J'ai rendu le premier le 12, le second le 17.
Il y a un essai (L'esprit
du shaman – Dr House, une éthique du récit) et un roman (originellement intitulé
La Veillée). L'un pour Boréal
(Montréal), l'autre pour P.O.L (Paris).
En principe, ils seront publiés à l'automne. (Ainsi qu' un Petit éloge des séries télé, chez Folio).
dimanche 24 juin 2012
Les histoires (3)
Un
jour, je me suis assis à la table familiale.
J’étais
assez grand pour le faire, mais je n’étais pas encore adulte.
Je
dînais avec mes parents les soirs où mon père ne travaillait pas, ou les
dimanches midi que nous passions à la maison.
Les
fêtes étaient moins nombreuses.
Un
jour, je suis parti passer un an en Amérique.
Il
y a sans doute eu des fêtes pendant cette année-là.
dimanche 17 juin 2012
Les histoires (2)
Tant
que j’étais assis sous la table, tout était simple.
Je
n’aimais pas qu’on dise que j’étais trop petit. Je n’aimais pas qu’on pense que
je ne comprenais rien. J’écoutais sans toujours tout comprendre. Mais je savais
ceci : ils aimaient être ensemble. Ils aimaient partager. Leurs repas,
leurs souvenirs, leurs histoires et leurs rires.
J’avais
hâte de grandir et de partager.
lundi 11 juin 2012
Les histoires (1)
C’est
le printemps, ou peut-être la fin de l’été. Il y a du soleil dehors mais la
pièce est dans l’ombre. La table est plus longue qu’à l’habitude car on lui a
ajouté ses rallonges. On a tendu une grande nappe, mis le couvert avec beaucoup
d’assiettes et de verres. Il y a du monde à la maison : mes oncles et
tantes, des cousins, des cousines, ma sœur aînée Claudie, quelques amis. On est
en fin d’après-midi, un samedi ou peut-être un dimanche, et c’est un long
weekend. Demain, on fera la grasse matinée.
Des
femmes s’affairent dans la cuisine. Des jeunes gens bavardent dans le jardin,
où deux garçons courent, crient et jouent. Dans le bureau de consultation de
mon père, au milieu de la fumée des Marlboro, des Pall-Mall et des cigarillos
Panther, des hommes et des femmes aux sourcils froncés jouent au poker ou
surveillent les joueurs.
Moi,
je suis assis sous la table de la salle à manger.
dimanche 20 novembre 2011
Si j’avais un million (exercice n°20) – par Ingrid Darroman
Si j'avais un million, je me poserais bien des
questions...
Autant et pourtant si peu ! De quoi préparer
les prochaines vacances, c'est certain. Juste les préparer, j'ai déjà un train
de vie largement au dessus de mes moyens donc cette somme ne suffira pas à
combler mes rêves les plus fous. Peut être l'occasion de commencer à économiser,
pour ne plus arriver devant le banquier en ayant honte d'avoir cramé mon livret
bleu dans les mojitos l'été précédent. En même temps, si le premier truc qui me
vient est de partir en vacances, pas la peine de perdre mon temps à prendre un
rendez vous avec le banquier … d'ailleurs, ma première pensée à
l'évocation de ce million devrait être de combler mon découvert. Bon mais il
m'en resterait un peu quand même alors il faudra concrétiser... parce que si
cet argent tombe du ciel, je vais l'y faire remonter en fumée.
Sans doute ne dirais-je plus à mon fils pendant
quelques temps, « ce jouet, il faut le commander au père noël, maman n'a
pas assez de sous ». Peut être lui dirais-je encore tout en faisant naître
sur le canapé pendant de nombreux matins chaque petite voiture qui lui manque
de son dessin animé préféré. Sans doute que je retournerais dans cette boutique
de thé qui m'enchante et dont les boîtes et le nom des mélanges évoquent un
luxe que je ne pourrai pas atteindre, même avec ce million. J'y retournerai et
je prendrai 10 boîtes au lieu d'une, et en plus je paierai cash. La
classe ?
Je mettrai enfin un tapis sous la table du salon
parce que l'hiver, on a froid aux pieds en mangeant. Je changerai le canapé de
la chambre d'amis parce que les amis vieillissent, comme moi. Je pourrais donc
aussi me faire faire un soin du visage « spécial premières rides »,
celui dont je regarde le prix du coin de l'oeil sur le prospectus de
l'esthéticienne tout en lui demandant seulement une épilation des sourcils.
J'amènerais G chez P goûter une cuillère de caviar. J'achèterais un quart du
stock de stylos que mes élèves revendent pour financer leur voyage scolaire.
J'irai enfin faire encadrer ce tableau de Matisse dont je suis tombée amoureuse
il y a dix ans. Mais ça y est je crois que j'arrive au bout, si vite, de ce
million tant désiré, juste de quoi rêver un peu, un peu de sucre dans le
quotidien, même pas de quoi payer les vacances avec toutes ces dépenses, juste
de quoi y rêver.
Ce million de francs CFA ne suffit décidément pas.
Ingrid Darroman
Le livre de mon enfance (Exercice d'écriture n°18) et tous les autres exercices Par C.D.
Le livre de mon enfance, c’est Jean-Christophe.
J’avais 11 ou 12 ans quand je
prenais chaque tome, montais dans ma chambre et m’allongeais sur mon lit. Je
m’évadais de l’ennui d’une vie triste et morne entre mon père et sa nouvelle
femme. Grâce à Jean-Christophe, je
suis devenue spécialiste de littérature française du début du XXème siècle puis
écrivain.
Non. Ca ne s’est pas passé comme
ça. Je dois recommencer pour rétablir la vérité parce que je me dois d’être
honnête. Pas de fiction sur ce blog.
J’avais 11 ou 12 ans quand je
prenais chaque tome de Jean-Christophe,
montais dans ma chambre et m’allongeais sur mon lit. Entre le troisième et le
quatrième volume, avalés en deux jours, la femme qui couchait avec mon père,
celle qui a eu un enfant de mon père, m’a regardée ironiquement : ce n’est
pas comme ça qu’on lit un livre, tu fais semblant.
J’ai arrêté de lire, je suis
devenue une élève médiocre, adolescente boudeuse, mi-pute mi-rebelle. Et je
n’ai aucun souvenir de Jean-Christophe, absolument aucun.
Alors que j’étais promise à un
bel avenir, petite fille rieuse et gaie, curieuse de tout, douée pour le
bonheur et surtout pour l’écriture, me voilà aujourd’hui écrivant sur le blog
d’un quasi inconnu, à propos d’un livre que je n’ai jamais achevé, libérée d’un
boulot usant par la divine surprise de deux jours de grève. Et c’est de sa
faute, tout est de sa faute à elle.
Mais Pennac m’a vengée, et m’a
donné une bonne raison de quitter mon père.
Depuis, j’erre dans les
librairies, cherchant désespérément le livre qui va changer ma vie, grosse de
jalousie et d’envie. J’erre dans les articles du blog, refusant de faire du
vieux avec du neuf, revenant sans jamais vraiment la quitter vers ma douleur,
cherchant à me convaincre que quand je serai plus vieille je me vengerai, moi à
qui anything happened, et surtout pas la moindre envie de reprendre contact.
She’s out of the past, eh bien qu’elle y reste, et avec elle ma douleur, et ma
frustration, et ma jalousie. Ah non, les mots ne se bousculent pas pour dire
merci, ils jaillissent en flots ininterrompus pour crier une haine monstrueuse,
tels les spermatozoïdes conquérants de leur copulation, dans une extase
continuelle de ma propre flagellation, pleurant au souvenir de la petite fille
rieuse que j’ai été, rageant quand je lis l’écrivain raté que je suis (zut je
n’arrive pas à placer population, m’emmerde Winckler). 980 signes ne me seront
jamais suffisants pour l’enterrer vivante sous les huées de la population
(ouf !) : la vie est trop brève pour réaliser un tel dessein. Mais
chaque nuit vient me hanter le crime parfait : je scierais les pieds de sa
bibliothèque minable qui n’aligne que des livres publiés avant 1970, je
placerais sur trois étagères différentes, juste sur le rebord, en équilibre, La Première épouse, Les lauriers du lac de Constance, et La place, j’ouvrirais les fenêtres pour que s’engouffre un vent
mauvais qui déséquilibrera son échafaudage stérile et ainsi elle mourra écrasée
par les livres d’avant le drame déséquilibrés par les livres de la douleur de
ma mère, ces livres qui m’ont réconciliée avec le plaisir de la lecture. Et ma
mère.
Non, je dois recommencer pour
rétablir la vérité. J’ai revu ma belle-mère pendant les vacances de la
Toussaint et à table, au moment de me servir, elle me dit : prend davantage
de carottes, ça rend aimable. Alors je me suis souvenue (zut, c’est moins
élégant que « je me souviens » mais il faut bien que je respecte la
concordance des temps) que le jour où elle m’a surprise en flagrant délit d’un
plaisir solitaire, j’ai pris le masque de la mal-aimable. Jean-Christophe, je
suis vraiment désolée de t’avoir abandonné ce jour-là. Mais ce n’est qu’un
contretemps.
Peut-on résumer une vie et les
conséquences d’une brève rencontre (dix ans quand même) par cette phrase
névrotique : tu fais semblant ? Tout est de sa faute, moi je n’y suis
pour rien. C’est pas vrai que je fais semblant de lire, et d’écrire. Non, c’est
pas vrai. Et pis d’abord j’suis pas mal-aimable, j’suis toujours gaie, et
drôle, et souriante. Mais pas poète. Tant pis pour le Haïku. Quant à la
description de mon désir d’écrire, je le réserve pour d’autres jours de grève.
C.D.
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