lundi 30 décembre 2019

L'auteure et l'oeuvre, la littérature et la cacophonie - par Marc Zaffran/Martin Winckler


(Je rappelle que sur ce blog, dans un souci d'inclusivité, certains mots habituellement utilisés au masculin pour désigner un individu ou un groupe sont désormais employés au féminin. Ainsi, dans le titre de ce billet, le mot "auteure" désigne aussi bien un homme qu'une femme.) 



On a vu la Question soulevée au sujet de cinéastes (tous des hommes, à ce jour) soupçonnés, poursuivis ou condamnés pour violences contre des femmes et/ou des mineures. 

Depuis quelques jours, à l'occasion de ce qu'on nomme désormais "L'Affaire Matzneff", la Question se pose également pour les auteures de livre.

Enfin.

C'est une question simple, en apparence : "Peut-on séparer l'ouvrage - des textes ou des films ou autre chose - de la personne qui l'a écrite ?"

Ou, plus précisément (car c'est de cela qu'il s'agit ) : "Peut-on admirer l'ouvrage quand l'auteure a (eu) un comportement... problématique ?"

Bien sûr, notre appréciation de ce qui est "problématique" ou "inacceptable" de la part des autres dépend en grande partie de ce que nous trouvons acceptable pour nous-mêmes. Du moins, en théorie, et en supposant que nos prises de position ne sont pas purement hypocrites.
De plus, nous ne décidons pas de nous laisser toucher ou non par (mettons) une image, une parole, un travail artistique. Elles nous touchent ou non. Comme un coucher de soleil ou le mouvement d'une nuée d'oiseaux ou le rouge d'un champ de coquelicots, qui n'existent pas pour nous émouvoir, et toucheront différemment des personnes différentes. Mais nous pouvons choisir de ne plus nous exposer au travail de certaines auteures. Comme nous pouvons choisir de ne pas regarder le coucher de soleil.


Quand j'étais adolescent, j'adorais Bill Cosby ; j'avais plusieurs disques de ses enregistrements publics de stand-up comic et je les écoutais en rigolant comme une baleine. Plus tard, j'ai acheté les CD et j'ai même initié certains de mes enfants à ses histoires. Je trouvais son humour irrésistible et je lui étais reconnaissant de me faire rire.

De même, pendant la plus grande partie de ma vie (entre 1973 et 2011), j'ai beaucoup ri (et parfois pleuré) en allant voir bon nombre de films de Woody Allen et j'ai apprécié les deux films de Roman Polanski que j'ai vus - Le Bal des vampires et Chinatown. (Si étrange que ça paraisse, je n'en ai pas vu d'autres.)

Et puis le temps a passé, et mon ignorance avec lui. J'ai appris ce que ces hommes avaient fait. Pour Cosby et Polanski, les viols sont avérés (le premier a d'ailleurs été condamné à dix ans de prison, et les purge dans un pénitencier d'Arizona depuis septembre 2018 ; le second a été condamné mais a fui la justice). Pour Allen, il n'y a pas eu de condamnation, mais les personnes qui disent avoir été ses victimes n'ont pas de raison de ne pas être crues. (Je pars du principe de toujours croire les personnes qui disent avoir été maltraitées, quelle que soit la forme de la maltraitance, et quelle que soit la personne qui l'aurait commise.)

Je n'irai pas voir les films de Polanski que je n'ai pas vus.
Je ne vais plus voir (n'ai pas revu) de film de Woody Allen depuis 2011 (Midnight in Paris). 
J'ai jeté mes disques de Bill Cosby, sans regret, avec le sentiment d'avoir été trahi.

Quel que soit le plaisir que j'ai pu avoir autrefois en écoutant/regardant leur travail, ce plaisir s'est irrémédiablement transformé en dégoût dès que j'ai appris ce que ces auteurs avaient fait au cours de leur vie privée. 

Quand il s'agit d'apprécier ou non la production d'autrui, chacune fait ce qu'elle désire et/ou pense juste, et n'a de compte à rendre à personne. 

Je ne trouve pas "juste", pour ma part, de continuer à contribuer financièrement (par une place de cinéma ou l'achat d'un DVD) ou à défendre implicitement (en regardant leurs films, en débattant de leur sens ou de leur esthétique) les productions de trois individus dont le comportement est criminel. 

Pour des raisons similaires, j'ai beaucoup de mal à revoir (alors que j'adorais ça) des films d'Alfred Hitchcock (mort en 1980). Le témoignage de Tippi Hedren, qui joua dans Les Oiseaux et Pas de printemps pour Marnie et fut bannie des plateaux pour avoir refusé les avances du réalisateur, m'a foutu le bourdon. Depuis plusieurs années, j'aimerais revoir Notorious et North by Northwest, deux de mes films préférés, mais je ne l'ai pas fait, par scrupules, et je peux toujours revoir  Casablanca (pour Ingrid Bergman) et An Affair to Remember (pour Cary Grant). Ce n'est pas "du grand cinéma" (traduire : du Hitchcock), l'un est une série B, l'autre un mélodrame, mais je m'en tape. 

Notez bien que je tends le dos : le harcèlement sexuel était monnaie courante à Hollywood à l'époque où les actrices étaient sous contrat exclusif d'un studio (ça n'a pas commencé avec Weinstein). De là à ce qu'on apprenne que d'autres cinéastes historiques (et morts depuis longtemps) étaient de sales types, il n'y a qu'un pas. 

Ca, c'est pour le cinéma. Mais je pourrais dire la même chose des livres. 

Je n'ai jamais voulu toucher à Céline malgré tout le bien que des personnes que je respecte m'ont dit de certains de ses livres. 
Pour la même raison, je n'ai jamais tourné une page de Sade, qui ne faisait pas que "fantasmer" ses maltraitances, il les commettait aussi. 
Et, bien que j'ai beaucoup aimé Le Deuxième Sexe et l'ensemble de ses mémoires, je n'ai pas relu Beauvoir depuis que j'ai découvert Mémoire d'une jeune fille dérangée de Bianca Lamblin. (Notez que, pour la même raison, je ne relis pas Sartre non plus alors que j'avais trouvé Les Mots très émouvant.) 
(J'ajoute que j'ai cessé de lire Dolto quand je l'ai entendue dire à la radio que les enfants maltraités ou qui faisaient l'objet d'atteintes sexuelles avaient tout fait pour l'être.) 

Est-ce que je parviens à admirer les ouvrages de personnes dont je trouve le comportement ou les déclarations problématiques ?  

Non. 

Je ne peux pas séparer l'auteure de sa production. Pour une raison simple : je ne le fais pas pour moi-même. Ce que j'écris, ça sort de moi, donc c'est moi. Ca porte mes valeurs, mes défauts, mes lubies, mes aspirations, mes espoirs, mes failles, mes bonnes et mes mauvaises actions. 

Chaque fois qu'une lectrice décide de me lire, elle le fait en toute liberté, parfois en connaissance de cause, parfois sans savoir qui je suis. Et elle a le droit de changer d'avis quand elle en apprend plus. 

Il y a plus de quinze ans, j'ai été contacté par un Américain, professeur de littérature française dans une université de Nouvelle-Angleterre. Lors d'un de ses nombreux séjours à Paris, il avait acheté mes romans policiers et m'écrivait qu'il avait été impressionné par ces romans qui mêlent intrigue criminelle et critique de l'industrie pharmaceutique. Nous avons correspondu plusieurs fois, et il a même été question qu'il me fasse inviter par son université. Et puis, un jour, il m'a envoyé une lettre de rupture : il avait découvert que j'écrivais aussi des romans médicaux, et que j'avais pratiqué des avortements, et que j'étais "pro-choice". Or (si je me souviens bien), il était Chrétien pratiquant, et moralement opposé à l'avortement ;  en toute conscience, ça ne lui permettait plus de défendre mes livres, ni même de continuer à échanger avec moi. 

Je lui ai répondu que je le regrettais, mais je l'ai remercié de m'avoir écrit en toute franchise. 
Je ne pouvais pas lui reprocher la liberté que je m'accorde à moi-même : celle de changer d'avis sur une auteure. 
Et il ne me serait jamais venu à l'esprit de lui dire qu'il était obtus ou intolérant. Il ne l'était pas quand il me lisait. Il ne l'était pas plus en décidant de ne plus me lire : il avait changé d'avis et c'était son droit le plus strict. 


Et il en va de même pour n'importe qui. 

Vous avez parfaitement le droit, qui que vous soyez, de regarder des films de Roman Polanski ou de Woody Allen, de lire du Céline ou du Sade ou du Matzneff. Et vous n'avez pas à vous en justifier. 

Et vous avez aussi le droit de ne pas les lire, de ne pas les voir, et de vivre sans eux. Et de ne pas les publier. (J'ai bien connu un éditeur, aujourd'hui disparu, qui décida de ne plus publier certains de ses auteurs les plus en vue lorsqu'il trouva leurs propos inacceptables...) 

Ce qui me pose problème, ce n'est pas que ces les ouvrages de ces auteures existent, ou qu'ils soient vus ou lus. Le monde est fait de multiples choses, pas toutes belles, beaucoup très moches. Il serait vain de chercher à les effacer ou à en nier l'existence. Je ne veux pas d'un monde où on brûle toutes les copies de Justine ou de Bagatelles pour un massacre. Je tiens à ce que ces livres soient disponibles : ils nous rappellent le passé et nous tiennent en alerte au présent. Si des citoyennes veulent savoir ce que Sade ou Céline pensaient, il est bon qu'elles puissent en juger par elles-mêmes. 

Et je ne veux pas qu'on brûle les films passés de Polanski ou les livres compassés de Matzneff. Ecrire ou tourner n'est pas un crime, sauf dans un état totalitaire. 

Mais violer et abuser sexuellement de personnes vulnérables est un crime, et depuis très longtemps ! Les auteurs de ces crimes devraient être punis et empêchés de nuire. Et ils ne devraient pas recevoir de l'argent public ni être encensés ou protégés par celles et ceux qui sont censées représenter le peuple.  

Malheureusement, en France, les soi-disant représentants du peuple défendent et propagent les valeurs d'une élite auto-proclamée. 

Il n'y a qu'en France qu'on entend dire, sans rire, dans la bouche d'un (ancien) ministre ou d'un (aspirant) Académicien - à moins qu'ils ne soient l'un et l'autre - , qu'un artiste est une personne "hors du commun" à qui l'on doit "tout pardonner".  Car l'Art, Monsieur, l'Arrrrrt compte par-dessus tout ! 

Il n'y a qu'en France qu'on fait taire au nom de l'Arrrrt celles et ceux qui appellent à boycotter le film d'un violeur et le livre d'un pédophile. 

Cette idée de l'art-qui-transcende-et-absout est une parfaite incarnation de l'élitisme de classe qui infiltre et verrouille toute la culture hexagonale depuis Louis XIV. (Je vous invite à lire Une histoire populaire de la France, de Gérard Noiriel, on y apprend vraiment beaucoup.) 

Et si cet élitisme a pu se maintenir aussi longtemps en France, c'est bien en raison de la concentration des pouvoirs (à Paris) et des moyens de communication. 

Dans un pays où la télévision hertzienne a été monopole d'Etat  jusqu'en 1984 (Création de Canal +) et exclusivement publique jusqu'en 1987 (vente de TF1 à Bouygues), il fut longtemps facile d'imposer, sans réplique, que Céline est tout de même un génie bien-qu'il-ait-mal-tourné-vers-la-fin, que Bernard-Henry Lévy est un philosophe et Gabriel Matzneff un "dandy-de-talent". 

En 1990, si Denise Bombardier n'avait pas à juste titre exprimé son indignation, on n'aurait pu que s'étouffer de rage quand Matzneff badinait chez Pivot.

En 2013, quand des voix se sont élevées pour condamner l'attribution du Renaudot au même "dandy", la presse pouvait encore faire la sourde oreille. 

Mais nous sommes en 2019, presque en 2020. 
L'Internet et les réseaux sociaux ont changé ça. Lentement, mais sûrement. 

En 2019-2020, la colère peut se faire entendre.
Sur les réseaux, comme dans la rue. 
Et la preuve qu'elle s'entend, c'est que ça fait grincer les dents de celles et ceux qui, il y a dix ans encore, occupaient les ondes sans partage.
Et s'ils parlent de "lynchage médiatique", c'est bien parce qu'ils ne contrôlent plus ce qui se passe dans les médias. 

Et ça me réjouit. 

Je ne sais plus lequel de nos auteurs académiques (un homme, sûrement) remarquait avec mépris que "la littérature est garante de la Francophonie alors que l'Internet n'est que cacophonie". 

Eh bien, je vais te dire, mon pote : la cacophonie t'emmerde. 


Marc Zaffran/Martin Winckler


PS : A toutes celles et ceux qui ont lu ce billet jusqu'au bout : merci, et bonne année.