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dimanche 3 mars 2013

White Night/Blues Blanc



Climbing down the Old Main at Midnight, homebound
Through the laughing clusters of young partygoers
My eyes caught by the grin of a horse-headed man
While my steps on the snow vanished behind me.

I had read all my lines in the softest warm voice
And received a few words of appreciation
Then spent four hours listening to strangers
Tasting their own sweet share of Timely Search

I had listened and felt and smiled and laughed and sighed
Clapped my hands gladly when they quit stumbling through
But I kept turning back, waiting for the shadow
Of a free-wheeling Vixen coming in and all true

When I left the reading before voices would dry
Stood in the underground, mute among the volumes
Aware I would never get to know the endline
Nor woo the young scholar hiding behind the screen

And now, climbing down Main, strolling between snowflakes
I hovered, full of words and sounds and memories
My heart nearly at peace, neither sad nor wary
Plotting a new fiction of endless love in time.

MWZ
Montreal, March 3, 2013 - 01.15

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Blues Blanc

J'arpentais Saint-Laurent
A minuit, au retour
Parmi les grappes riantes
Des jeunes gens en sortie
Quand mes yeux ont croisé
Un homme à tête de cheval
Et mes pas sur la neige
S'effaçaient derrière moi.

J'avais lu ma partie
De ma voix la plus douce
Et reçu quelques mots
De fine appréciation
Et puis passé quatre heures
Face à des étrangers
Savourant leur morceau
Le temps d'une Recherche

J'ai écouté, senti
Ri, souri, soupiré
Applaudi, gratifié
Quand ils avaient fini
Tournant les yeux sans cesse
Dans l'espoir de saisir
L'ombre d'une Amazone
Apparue à l'entrée

J'ai quitté la lecture
Avant que les voix cessent
Me suis longtemps tenu
Muet parmi les livres
Conscient qu'au grand jamais
Je n'en saurais la fin
Ni ne courtiserais
La jeune femme à l'écran

Et là, sur Saint-Laurent
Evitant les flocons
J'allais, repu de mots
de sons, de souvenirs
Et le cœur presque en paix
Ni triste, ni lassé
Mais en tête une histoire
D'amour intemporel.


MZW
Montréal, 3 mars 2013 - 12.15





dimanche 24 juin 2012

Les histoires (3)

Un jour, je me suis assis à la table familiale.
J’étais assez grand pour le faire, mais je n’étais pas encore adulte.
Je dînais avec mes parents les soirs où mon père ne travaillait pas, ou les dimanches midi que nous passions à la maison.
Les fêtes étaient moins nombreuses.
Un jour, je suis parti passer un an en Amérique.
Il y a sans doute eu des fêtes pendant cette année-là.

dimanche 17 juin 2012

Les histoires (2)

Tant que j’étais assis sous la table, tout était simple.
Je n’aimais pas qu’on dise que j’étais trop petit. Je n’aimais pas qu’on pense que je ne comprenais rien. J’écoutais sans toujours tout comprendre. Mais je savais ceci : ils aimaient être ensemble. Ils aimaient partager. Leurs repas, leurs souvenirs, leurs histoires et leurs rires.
J’avais hâte de grandir et de partager.

lundi 11 juin 2012

Les histoires (1)

C’est le printemps, ou peut-être la fin de l’été. Il y a du soleil dehors mais la pièce est dans l’ombre. La table est plus longue qu’à l’habitude car on lui a ajouté ses rallonges. On a tendu une grande nappe, mis le couvert avec beaucoup d’assiettes et de verres. Il y a du monde à la maison : mes oncles et tantes, des cousins, des cousines, ma sœur aînée Claudie, quelques amis. On est en fin d’après-midi, un samedi ou peut-être un dimanche, et c’est un long weekend. Demain, on fera la grasse matinée.
Des femmes s’affairent dans la cuisine. Des jeunes gens bavardent dans le jardin, où deux garçons courent, crient et jouent. Dans le bureau de consultation de mon père, au milieu de la fumée des Marlboro, des Pall-Mall et des cigarillos Panther, des hommes et des femmes aux sourcils froncés jouent au poker ou surveillent les joueurs.
Moi, je suis assis sous la table de la salle à manger.

mercredi 22 juin 2011

Raconter des histoires

(Ce texte était initialement destiné à une chronique que j'assure une fois par mois pour le groupe "La Montagne", mais il n'a pas abouti. Le voici tel quel. Je le poursuivrai peut-être. Mar(c)tin) 



D'aussi loin qu'il m'en souvienne, le désir de raconter a toujours coexisté, en moi, avec l'intention de soigner. J'ai toujours cherché à atténuer, à soulager la souffrance de ceux qui m’entouraient, sans pour autant me percevoir comme un soignant dans l'âme, sans jamais me dire que telle était ma « vocation ». Mais même si ce souci de l’autre préexistait en moi depuis longtemps, il s’est longtemps tenu à l’écart de ma conscience lorsque je me suis mis à écrire.

Je ne me rappelle pas, bien sûr, le premier texte que j’ai écrit (Y a-t-il vraiment un « premier texte » ?) mais je me souviens de la première fois que j’ai écrit un texte d’imagination en lieu et place de ce qui aurait dû être un récit factuel. Notre institutrice – je devais avoir 8 ou 9 ans – nous avait demandé de raconter « une journée chez notre grand-mère ». Or, j'aurais été bien en mal de le faire : l’une de mes grands-mères était morte avant que je ne la connaisse ; la seconde vivait à Paris, tandis que nous habitions dans une petite ville du Gâtinais, à quatre-vingt kilomètres de la capitale et, s’il m’arrivait de la voir, je ne passais jamais plus de deux heures dans le petit appartement qu'elle partageait avec l'un de ses fils, célibataire toujours en voyage. De plus, ce n'était pas – à mon égard, du moins – une grand-mère très affectueuse.
De ma très courte existence, alors, je n’avais par conséquent jamais passé une journée mémorable chez l’une de mes grands-mères - une de ces journées qu'on s'imagine pleine d'odeurs de jardin et de cuisine, de pain tartiné de confitures et de baisers sur le front. Mais, mis en demeure par mon institutrice de produire pareil compte-rendu, il me paraissait impossible de reconnaître cette lacune dans mon expérience : je venais d’arriver en France avec ma famille après avoir passé les six premières années de ma vie à Alger, et la septième en Israël. J'étais un étranger. L'aspect normatif, « intégrateur » de ce texte de commande était si séduisant que je ne désirais pas m’y soustraire – ou que je n'ai pas osé le faire. Sans trop réfléchir, mû avant tout par la nécessité, j’ai décrit une journée imaginaire en compagnie d'une femme qui ne pouvait être ni ma grand-mère disparue (dont je ne savais presque rien) ni la bien vivante (à qui je n’étais pas particulièrement attaché) mais une troisième personne, imaginaire, tout de noir vêtue, qui venait nous rendre visite et nous tenir compagnie, à mon frère et à moi, les jours où mes parents étaient absents.

J'ignorais alors que cette figure funêbre incarnait tout autre chose qu'une grand-mère symbolique. Mais cette « invention » fantôme m'apprit, mine de rien, une chose essentielle. Mû par les circonstances, je découvrais que je pouvais raconter une histoire – ou, plus exactement : mentir – et ce, en toute impunité puisqu'il était impossible à mon institutrice de découvrir que la personne que je décrivais n'existait pas. Je soupçonne même que j'ai été récompensé de ce mensonge, cette fois-là et les suivantes car, d'aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai reçu de bonnes notes en « rédaction », l’épreuve qui, dans les grandes classes de l’école primaire et les petites du secondaire, évaluait l’aptitude des élèves à la narration sous contrainte.

Il est d’ailleurs significatif qu’en France on valorise l’imaginaire des enfants et leur aptitude à inventer des histoires écrites jusqu’à l’âge de 12 ou 13 ans – celui de la puberté débutante – et  qu’ensuite, en cours de français et de philosophie, on exige d'eux qu'ils citent, argumentent, élaborent, développent mais surtout n'inventent rien, comme si l’inhibition contrôlée (et totale) de toute manifestation d’imaginaire était le garant du passage à l’âge de raison et la condition expresse de l’obtention de l’examen de fin d’études.

Je ne me suis pas laissé inhiber par les consignes pédagogiques. J'avais trop de plaisir à inventer des histoires – des histoires qui ressemblaient à (et, inévitablement, s'inspiraient de) celles que je lisais dans les romans et les comic books ou que je voyais au cinéma et sur le petit écran. Je ne sais pas si mon tropisme pour la fiction est le fruit de ma culture (orale et narrative : je suis né dans une famille juive d'Afrique du Nord) ou une aptitude liée à mon architecture cérébrale – à moins que ce ne soit les deux – mais rien n'aurait pu m'empêcher de continuer à écrire pour raconter.

Je racontais la suite des histoires que j'avais aimées ; je réécrivais les fins qui m'avaient déplu ; je m'engageais sur des pistes que les auteurs n'avaient pas explorées mais scandaleusement laissées en friche ; je développais des personnages esquissés et, surtout, j'alignais des titres.
Je commençais toujours par le titre. Le titre était la porte d'entrée vers l'histoire. A mes yeux, il l'annonçait, la synthétisait et excitait la curiosité du lecteur. Et la mienne, pour commencer : parmi les dizaines de titres que j'ai notés sur des fiches bristol perforées soigneusement rangées dans un petit classeur, une vingtaine seulement ont été suivi d'un début de rédaction, et celles qui sont devenues des nouvelles se comptent sur les doigts d'une main.

Des nouvelles, oui, car j'en lisais beaucoup, et surtout du domaine anglo-saxon, et surtout des nouvelles policières et de science-fiction, de ces nouvelles qui s'envolent dans des mondes entièrement artificiels, les crimes impossibles, les épopées spatiales, les paradoxes temporels. 

J’ai continué à raconter des histoires. Et donc, dans une certaine mesure, j'ai cultivé mon imaginaire - dans le sens où Candide se retire pour cultiver son jardin. Ce n'était pas sans risque, et d'abord, c'était suspect : pour les adultes (les parents, en particulier) l’imaginaire de l’enfant, quand il n’est pas « poétique » ou « mignon », c’est tout simplement du « pas-vrai ». Ils pensent que l’enfant l’utilise comme un adulte passe une couche de peinture sur sa façade pour faire croire que tout est beau et propre à l’intérieur. Ils réprouvent le mensonge. Ils oublient cependant que mentir est indispensable, car dire sa pensée ou ses désirs est toujours périlleux : on s’expose à la réprobation, au jugement, au rire, au mépris, à la condescendance – et ce, tout particulièrement quand on est enfant.  « Inventer des histoires » - surtout si elles sont invraisemblables - est certes perçu comme une perte de temps, mais sans les connotations morales et les conséquences désastreuses du mensonge.

Inventer des histoires n'est pas écrire, c’est le préalable à l’écriture. Et en France, à moins d'être Proust ou Flaubert – qui à leur décharge ne savaient pas, quand ils écrivaient, qu'ils deviendraient les idoles d'une petite élite et le pensum de milliers d'élèves – l’écriture de fiction s’assumant comme telle n'est pas considérée comme une activité « sérieuse ». 

Contrairement à celles de l’Amérique du Nord, les universités françaises ne proposent pas d’atelier de création littéraire. Et, tandis que le travail de recherche historique ou philosophique est considéré comme un accomplissement difficile et digne de quelques élus seulement, la création littéraire apparaît, au mieux, comme un passe-temps stérile. Une amie jalouse ne reproche-t-elle pas à Simone de Beauvoir, dans Les mémoires d'une jeune fille rangée, de passer trop de temps à discuter de ses romans en travail avec Sartre en ajoutant : « C'est pour ça que vous passez du temps loin de moi ? Pour écrire des histoires qui ne sont même pas vraies ? ».

mardi 7 juin 2011

Janie - par Céline Laurent


Janie prétend qu’elle s’appelle Claude. Elle est devant moi, elle donne un cours de gymnastique douce. « On respire, on se redresse, voilà ». Elle fait comme si je ne savais pas. De mon côté, je l’appelle Claude, comme tout le monde. En même temps, je vois bien qu’elle est encore contrariée. On s’est disputées une heure plus tôt, normal qu’elle s’en souvienne.
Sauf que tout à l’heure, elle se faisait appeler Dominique. On était toutes les deux au bureau, et comme souvent, on s’est fâchées.
Comment fait-elle pour vivre ses deux vies, sans se mélanger les pinceaux ?
Elle ne se trompe jamais. Un jour, pour voir, je l’ai appelée « Claude » dans le couloir : elle a continué son chemin.
Je sais qu’elle sait que je sais.  Je suis la seule à savoir qu’elle s’appelle en réalité Janie. Personne d’autre que moi ne la connais sous ce prénom. Parfois, j’ai peur. Cette double vie si parfaite cache quelque chose. Peut-être qu’un jour elle voudra éliminer un témoin gênant. Peut-être qu’il faudra que je prenne les devants.
Je ferai bien d’en parler. J’ai déjà essayé.  « N’importe quoi, elles ne se ressemblent pas du tout » m’a dit un jour Thérèse, que j’avais amenée au cours de gym. J’avoue qu’elle m’a fait douter.
Mais alors, comment expliquer le fait qu’elle garde de la rancœur contre moi le soir, quand on s’est accrochées dans la journée ? Et pourquoi un grand sourire au cours de gym les fois où on a bien rigolé  à la pause café ?
Je ne lui en ai jamais parlé. C’est tellement troublant pour moi. Dans un sens, je suis heureuse de partager son secret, notre secret.
Janie, moi seule te connais vraiment.

mardi 24 mai 2011

Ménopause 2, le retour - par Christina


J'ai des problèmes de chauffage.
Régulation de température, ça s'appelle.
Froid, chaud, chaud, froid.
Chaud-froid de volaille sur canapé (!?)
Sweet & Sour.
Aigre-doux.
C'est un âge difficile, la cinquantaine.
Après le rugissement de la quarantaine.
Où va-t-on ?
Les seins tombent, le cou se fripe.
L'humeur change, les insomnies.
Je te dis que ça…
Une adolescence,
à contresens.
Mais le pire,
ça reste ces histoires de radiateur.
Un pied dedans (du lit).
Un pied dehors.
Couverture.
Pas couverture.
Tu mets, tu cuis.
Tu enlèves, tu gèles.
Pratique en hiver pour sortir les poubelles.
Une éternité que je n'ai pas eu de rhume.
Chauffage intégré.
En option.
Avec les accessoires…
Le problème, c'est que je n'ai pas encore trouvé,
le thermostat.
Alors en attendant, je profite de mes insomnies,
pour écrire mes élucubrations.
Je profite de mes sautes d'humeur,
pour apprendre à m'affirmer.
Il serait temps,
à cinquante ans !
Je m'offre des licences,
vestimentaires.
J'apprends des langues,
étrangères.
Et surtout je réapprends à rire.
De moi, de nous, de rien.
Et les plaisirs de l'amour ?
Fripée ou non, ma peau reste douce.
Et elle se laisse bien caresser.
Plus de trente ans d'expérience,
ce n'est pas à négliger.
Pour un investissement minimum :
plus d'enfants à élever !
Ça peut rapporter gros :
triple ration de câlins !
Non, franchement,
Je ne vois vraiment pas,
ce qu'on peut lui reprocher,
à cette aménorrhée !

dimanche 8 mai 2011

Une lueur dans la nuit - par Christina



Un studio, rue Blainville, Paris 5ème.
Ce soir, j'ai rendez-vous avec toi.
Tu vas jouer avec ton orchestre dans une boîte chic.
J'ai intérêt à me faire belle.
En plus, comme tu rentres de voyage tu y vas de ton côté, directement. Tu as déjà ta clarinette avec toi. Je te retrouverai donc là-bas. Trois semaines que nous ne nous sommes pas vus, embrassés, aimés…
Je suis folle de joie à l'idée de te revoir enfin. J'ai nettoyé tout l'appartement, enlevé toute trace de mes amants (c'est long trois semaines sans toi), rempli le frigidaire, changé les draps et cætera.
Je commence par ma toilette.
D'abord, un merveilleux bain moussant.
Me fait penser à Cléopâtre.
Moins le lait d'ânesse !
Mais doux, si doux…
Ensuite, le maquillage. Je reste nue, il fait trop chaud dans le petit studio. La nuit tombe. On appelle ça "entre chien et loup" sauf que le loup n'y est pas encore. Quelques applications de fond de teint plus tard, il est temps de se vêtir.Comme tu aimes. Joli soutien-gorge. Mignon corsage en dentelles. Jupe gitane. Sequins. Et, sous la jupe gitane, le plat de résistance. Porte-jarretelles et bas de soie. Avec une petite culotte en soie itou pour couronner le tout.
Tu aimes le contact de la soie sous ta main.
Et surtout la douceur de la fine bande de chair entre les deux soies. Celle des bas et celle de la culotte, juste en haut de la cuisse. La peau est si fine, presque transparente, et toi… tu fonds.
Et moi, j'aime le rituel qui procède à l'enfilage des bas.
Un à un, en prenant appui, chaque pied à son tour, sur la chaise.
Devant la fenêtre.
Il fait nuit maintenant. J'allume la petite lampe. D'abord (comme maman me l'a appris), on fait le poing, on l'insère dans le bas jusqu'à son extrémité. On ouvre la voie. Ensuite, on l'enroule sur lui-même. Il est recommandé de mettre des gants s'il s'agit d'une soie fine. Après, on installe le bas méticuleusement, avec toute la délicatesse qu'il faut pour que les petits doigts de pied s'installent à l'endroit du renfort et que le talon suive dans sa courbe naturelle pour se mettre en place posément. Enfin vient le pur plaisir dans toute son essence…
Il s'agit de remonter très précautionneusement le bas le long du mollet, jusqu'au genou. Il est permis (voire recommandé) d'effleurer savamment le joli renflement dudit mollet afin d'en vérifier l'attraction sensuelle. Cet instant divin révolu, il ne reste plus qu'à refermer l'écrin en élevant le bas jusqu'en haut de la cuisse pour, enfin, l'enchâsser dans le porte-jarretelles. Mission accomplie. Aucun bas n'a filé, j'y ai veillé.
Mais que le temps passe vite !
Encore un peu et je serai en retard.
Vite la culotte ! Vite le corsage ! Vite la jupe !
Un dernier regard au maquillage, à la coiffure, tout est parfait.
Pour plus de prudence, je vais fermer la fenêtre. N'importe qui pourrait escalader en mon absence.
Je constate en passant qu'on joue toujours "Les Enfants du Paradis" dans le petit cinéma d'en face.
Mon regard remonte le long de l'enseigne lumineuse. Jusqu'au joli balcon en face de notre studio. Dans l'ombre, un minuscule point rouge attire mon attention. Le bout incandescent d'une cigarette.
Tiens, je n'avais pas remarqué que nous avions un nouveau voisin.
Lui, par contre…

vendredi 25 mars 2011

Est-ce qu’on peut apprendre à écrire ?




Le mot « apprendre », en français, est ambivalent. « Apprendre » quelque chose ça peut, selon le cas et le contexte, signifier : « acquérir un savoir » ou « éduquer, enseigner, informer ».

Je viens de donner mon dernier cours de création littéraire à un groupe de quatorze étudiants. Dix jeunes femmes, quatre jeunes hommes. Ce n’était pas la dernière séance : celle-ci aura lieu dans quinze jours ; ils me remettront leur devoir de fin de session, nous ferons le bilan des quatorze semaines d’enseignement et chacun d’eux (de nous, car je le ferai aussi) apportera un extrait de livre ou de film à lire ou à montrer à ses camarades.

Le cours que j’ai donné a certainement été exigeant pour les étudiants. C’était un cours optionnel, ils avaient déjà beaucoup de travail en dehors de celui-là et je leur en ai demandé (de leur point de vue) beaucoup moi aussi. Ils avaient au moins un texte original (sous contrainte) et une analyse de lecture (ou de film) à rédiger, en une page ou deux, chaque semaine. Mais je ne vois pas comment on peut enseigner (ou apprendre) la création littéraire sans apprendre à lire (ou regarder) les autres et écrire soi-même. En Amérique du Nord un cours n’est en lui-même qu’une introduction, une approche d’un sujet ; l’acquisition des connaissances se fait entre deux cours, et non pendant. 

Aujourd’hui, en m’écoutant leur parler du travail final qu’ils doivent me rendre, pluisieurs étaient inquiets à l’idée de « ne pas y arriver ». Et certains m’ont demandé « ce que j’allais évaluer » – traduction : comment j’allais noter. J’ai rappelé alors le message que je leur avais envoyé (plusieurs ont l’air de ne pas bien lire mes messages… et pourtant je les envoie souvent en double ou en triple, de peur que l’un(e) d’eux/elles ne les reçoive pas) :

« Seront évalués, à part égale, et reflétés par la note :
- écriture (précision et travail de la syntaxe)
- construction (entrée, développement, conclusion) de l’intrigue
- bon usage des descriptions et dialogues dans la dynamique de narration
- respect et exploitation des contraintes (le bar, le quartier, la date, les personnages obligatoires ou facultatifs) dans l’intrigue
- intertextualité (allusions à des éléments de culture littéraire, cinématographique, politiques, culturels, musicaux, etc.) intégrés à la narration et au contenu de la nouvelle."

Evidemment, énoncé comme ça c’est un peu sec. Mais il me semble que c’est clair.

Je vous explique leur devoir : ils doivent écrire une nouvelle qui se déroule dans un lieu qu’ils ont collectivement choisi, situé dans Montréal, à une date précise, et qui met en scène des personnages inventés tout aussi collectivement. A ces contraintes, ils doivent ajouter un personnage de leur cru, le/la quel(le) doit interagir avec les personnages « récurrents », et insérer un « grand mystère » qui les interpelle personnellement et qu’ils ont défini au tout début du cours (sans savoir qu’il ferait partie de leur travail de rédaction final).

C’est de l’écriture sous contrainte, certes, mais c’est aussi de l’écriture libre : ils peuvent inventer le personnage qu’il veulent, employer la forme et traiter le propos de leur choix (et ils peuvent faire entre 4 et 10 pages, ça leur laisse du champ). Dans une certaine mesure, c’est comparable à la situation d’un scénariste de série qui doit travailler avec des contraintes d’écritures pré-imposées en y mettant sa propre « patte ». Imaginez simplement que vous écrivez un épisode de House, M.D. ou, plus modestement (c'est l'exemple que je leur ai donné) de La croisière s'amuse. Vous disposez d'un cadre obligatoire (le paquebot et ce qu'il contient) ; de personnages récurrents (l'équipage). Vous êtes chargé d'embarquer des personnages de votre cru (les vacanciers partant en croisière) et de raconter leurs histoires. 

Et j’en reviens au début de mon texte. Après être revenu sur les contraintes du texte et les modalités de correction, j’ai dit : « Je suis sûr que vous allez tous écrire un texte épatant ». Et j’ai ajouté que je le sais, parce que je les ai lus, au fil des douze ou treize semaines de cours, et j’ai vu à quel point certains d’entre eux se sont démenés pour écrire de manière plus libre, plus originale.

Alors, est-ce qu’on peut apprendre à écrire ?
Si par « écrire » vous entendez « Hécrire de la grrrrrannnnde littératurrrrrrrrrrrrrrrrre », je ne sais pas répondre à cette question.
Si vous entendez plutôt : « raconter des histoires par écrit », ma réponse est oui. Comment ? En écoutant/en lisant les autres, et en s’y essayant avec acharnement. On admet parfaitement que vous racontiez oralement les histoires que vous avez entendues. Qu'est-ce qui vous interdit de raconter VOS histoires par écrit ? 

"Mais est-ce qu’on peut enseigner l’écriture à autrui ?"
Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas. On enseigne bien la musique, la poterie, l’équitation, la pêche.
Comment ? De deux manières, essentiellement : en mettant une canne à pêche (de la glaise, un instrument, des rènes...) dans les mains de l’apprenti et en lui montrant comment l’utiliser.

Je sais que beaucoup penseront : « Oui, mais hécrire, ça ne s’apprend pas. N’est pas Flaubert ou Proust qui veut. » Certes. Mais Gustave et Marcel ne sont devenus des icônes que bien après qu'ils ont écrit ; il a bien fallu qu’ils commencent, et comment ont-ils fait ? Ils ont imité ceux qu’ils aimaient lire, et ils ont cherché du soutien auprès d’autres écrivants de leur génération, qu’ils respectaient et qui étaient leurs amis, quoi qu’on puisse penser de leur « talent » aujourd’hui. 

Gustave et Marcel, l’un comme l’autre, pensaient qu’ils avaient quelque chose à apprendre de leurs aînés et de leurs contemporains. Ils lisaient, ils écoutaient, et ils bossaient. Et ce faisant, ils manifestaient bien moins de vanité et de hauteur que ceux qui aujourd’hui affirment : Hécrire ça ne s’apprend pas.

« Oui, oui, d’accord, me concèdera-t-on. Admettons qu’on puisse apprendre des recettes, des trucs, des exercices. Mais ça ne fait pas des écrivains, tout ça !  »

 « L’ hécrivain (Flaubert, Proust et les autres) est un Vraicrivain  parce qu’il a quelque chose en plus, du talent, du génie, et tutti quanti. Ça ne se décide pas comme ça, ça ne s’acquiert pas en faisant des exercices oulipiens, ça ne se cultive pas, ça ne se crée pas, c’est inné. » Toujours les mêmes valeurs de classe, au fond.

Parce que justement, ce qui est inné, personne n’a besoin de s’en occuper. C’est là. Dans le cerveau. C’est là comme l’oreille absolue, la mémoire photographique, l’odorat sans pareil. C’est une mutation, un don, un talent, on l’appellera comme on veut, mais c’est là. On ne peut rien y faire. On ne peut pas le créer ni le faire disparaître – à moins de détruire celui ou celle qui le porte.

Ce qui peut se cultiver, se développer, en revanche, a besoin de soutien, d’encouragements, de stimuli. Je ne connais pas de grand musicien qui ne répète pas sans cesse les pièces de son répertoire ; je ne connais pas de grand peintre qui ne fait jamais d’esquisses ou ne jette jamais un tableau ; je ne connais pas d’écrivain, fût-il génial, qui n’a jamais raturé une page, recommencé un chapitre ou révisé entièrement ses livres.

Apprendre (ou enseigner) à écrire, c’est apprendre/enseigner à lire, à relire, à se mettre à sa table et écrire, tracer des grands I et des petits a, transformer une bouillie informe en un texte qui ressemblera à quelque chose, se relire, trouver ça plus ou moins bon, soupirer, sourire et recommencer.

Et qui peut enseigner ça, sinon ceux qui le font chaque jour, parce qu’ils passent leur vie à ça ?

Je n’ai pas honte d’enseigner – aujourd’hui à des étudiants de l’Université de Montréal, la semaine prochaine à l’Université François-Rabelais à Tours, le mois prochain aux personnes inscrites à l’atelier du festival Métropolis Bleu et depuis janvier, une fois par mois, bénévolement, à une douzaine de chercheurs en bioéthique – ce que j’ai appris en écrivant. Je ne le fais pas parce que je suis un meilleur écrivant qu’eux. Je ne le fais pas parce que j’en sais plus qu’eux. Je le fais parce que je suis passé par là, j’ai longtemps tâtonné et beaucoup désespéré avant d’arriver à faire d’une bouillie informe quelque chose qui ressemble à un texte, et parce que si personne n’échappe au désespoir par l’écriture, si personne n’est à l’abri de ces moments où on n’avance pas et où on se fait chier, il y a aussi des moments de plaisir, des moments de découverte, des moments de jeu, des moments de joie lorsque, après s’être fixé une tâche, parfois toute simple, parfois très compliquée, on regarde le texte achevé et on se dit qu’on ne s’en est pas trop mal tiré.

Je n’ai pas de génie à transmettre. Mais les moments de joie, de bonheur à l’écriture, je fais de mon mieux pour les susciter, les provoquer, les partager.

 Mar(c)tin