Quand j’écoute le podcast d’André Loez, Paroles d’histoire (et en particulier, aujourd'hui, celui qui concerne la genèse et la composition de L'Histoire des femmes dirigée par Michelle Perrot et Georges Duby), ce que j’admire et envie le plus chez les historiens, c’est leur capacité à produire du savoir à partir du passé et leur communauté, leurs échanges, leurs partages.
J’ai toujours travaillé seul, même quand j’ai (brièvement) participé à des revues en tant que membre important de la rédaction.
Et je n’ai jamais été intégré à une institution, une organisation, une université de manière durable.
Même quand j'ai cru avoir trouvé un "lieu d'appartenance" (le Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal, en 2009), ça n'a pas duré. Lorsque son directeur est parti, la directrice qui l'a remplacé m'a fait comprendre que je n'y avais pas ma place (alors que j'y allais pour participer à la vie du Centre sans coûter un cent, et que j'aurais aimé continuer à venir et à m'asseoir sur un strapontin...)
En dehors de quelques-unes de mes années d’études pendant lesquelles je participais (très activement) à un journal critique, anticonformiste, “révolutionnaire” (pensions-nous), je n’ai jamais fait partie d’un groupe de travail qui produise du savoir ou de la réflexion.
Le seul groupe dont j’aie fait partie longtemps, le groupe Balint du Mans, était un groupe de réflexion autour des pratiques et des mécanismes relationnels entre ses membres (soignant·e·s) et leurs patient·e·s.
Nous n’avons pas produit du savoir, même si certains d’entre nous ont écrit à ce sujet (et je pense que je suis celui qui a écrit le plus, parmi nous).
Aujourd'hui, je regrette à la fois de ne pas avoir fait partie d’un “projet de groupe” (comme Michelle Perrot et ses collègues) et de ne jamais avoir produit du savoir.
Pendant toute ma vie, j’ai essentiellement amassé, transcrit, commenté et diffusé le savoir et le ressenti des autres (et un peu le mien, en filigrane). Je voulais appartenir et contribuer. J’ai fait de mon mieux, en solitaire, par solidarité.
Comme l'écrit Frans de Waal à propos des primates -- chimpanzés, gorilles, bonobos -- qui consolent celles et ceux de leurs congénères qui souffrent, faire du bien, ça fait du bien.
Participer au bien commun -- soigner les autres et écrire -- c’est aussi se soigner et écrire pour soi.
Ce n’est pas rien, et j'ai reçu beaucoup de gratifications, mais je n’ai pas le sentiment que beaucoup autour de moi trouvent ça important.
Tout le monde a besoin de reconnaissance. Or, quand on ne fait partie d’aucune institution, d’aucun groupe, d’aucun “cercle”, d’aucun “champ”, il est difficile de sentir la reconnaissance et la communauté.
Et je ne parle pas de récompenses ou d'honneur, mais de ce qui naît des rencontres, des partages, des paroles qui vont et viennent.
D'une reconnaissance au quotidien, comme celle qu’André Loez et ses invité·e·s expriment en direction des “géant·e·s sur les épaules desquelles” ils et elles sont perché·e·s.
Cette appartenance-là me manque profondément.
Ne pas savoir (ne pas lire, ne pas entendre) quelle place (if any) j’occupe dans le ciel-puzzle du soin et de la fiction, au milieu d’autres pièces de puzzle, c’est ce qui m’attriste le plus.
Je suis une pièce (de puzzle) flottante. J’aurais aimé me lier à d’autres.
Mes livres ont du sens pour moi. Mais s’ils n’en ont que pour moi et de manière ponctuelle pour les individus isolés qui me manifestent leur sympathie, ça ne suffit pas à me faire sentir qu’ils ont eu une importance ou un sens au-delà de ma perception minuscule.
Ou, pour le formuler dans des termes qui me viennent plus facilement en anglais :
I know I made a difference. But I don't feel it.
Je sais que j'ai été utile, mais je ne le sens pas.
Mais ça vient peut-être de moi, d'une sorte d'incapacité à percevoir, comme on peut ne pas percevoir toutes les couleurs ou (comme ça m'arrive de plus en plus) ne pas entendre tous les sons.
Et je n’écris pas ceci pour qu’on me console, je n’écris pas ça pour qu’on me rassure ni même qu’on me réponde, j’écris ça parce que c’est ce que je ressens, et parce que j’ai besoin de mettre ma tristesse en mots, pour qu’au moins elle ne soit pas seulement un sentiment confus, pénible, un goût amer dans la bouche, la gorge qui se serre, les larmes qui montent, mêlées au sentiment de solitude, d’incomplétude, d’incompétence, et à la honte de me plaindre la bouche pleine.
Parce que c'est le genre de chose que j'ai écrites dans mon journal quand j'étais adolescent.
Pour avoir le sentiment, en lisant les mots que je venais d'écrire, les sentiments que je venais de transcrire, que ce que je ressentais existe et ne restait pas lettre morte.
M. W.
PS : Et peut-être que je m'autorise à m'épancher parce que notre chienne Zoé est morte lundi dernier... Et oui, je vais écrire à ce sujet, parce que le chagrin est grand.

