mardi 8 novembre 2022

Ce qu'on vaut et ce qu'on reçoit - par Mar(c)tin W.





 

A Baptiste B., qui sait ça mieux que personne. 


Le mois dernier, j'ai passé trois semaines à "tourner" dans une douzaine de villes et de librairies pour présenter Franz en Amérique. A présent (nous sommes le 8 novembre 2022) je suis de retour chez moi et, comme chaque fois, je me sens un peu abattu. 

C'est bien naturel : une tournée de librairies est à la fois fatigante et excitante. D'abord parce que je profite de mon passage pour revoir des ami.e.s. Ensuite parce que je rencontre toujours des personnes épatantes : les libraires qui m'invitent et me reçoivent ; les lectrices qui viennent me faire signer des livres - pas toujours celui qui vient de sortir, souvent un livre précédent qui les a beaucoup marquées ; et parmi elles, certains viennent me confier quelque chose de très personnel, qui a été réveillé ou parfois apaisé par la lecture d'un de mes bouquins. 

Pendant trois semaines, je n'ai pas beaucoup dormi. Non parce que je me suis couché tard, mais parce qu'après les signatures - et parfois un souper avec des amis ou avec mes hôtes libraires - je n'avais pas envie de dormir et j'en ai reculé le moment en écrivant, en lisant ou en regardant des téléséries jusqu'à pas d'heure. Il faut dire que j'ai aussi participé à plusieurs rencontres avec des étudiantes (en santé, mais pas seulement) - et que tout ce qu'elles avaient à dire était passionnant et stimulant et avait de quoi me garder éveillé. 

Cela fait une semaine que je suis rentré, et à chaque retour succède une période de flottement. Comme ma blonde et moi vivons depuis un an dans une maison qui n'est pas toute neuve et dans laquelle il y a toujours quelque chose à faire, j'ai de quoi m'occuper. Et ça me change les idées. 

Faire une tournée, c'est un peu sortir du monde même si pour moi c'est toujours rencontrer un monde différent : je suis un homebody, quelqu'un qui aime rester chez lui. Si je n'avais pas un chien à promener tous les jours, je pourrais ne pas sortir de chez moi pendant plusieurs jours d'affilée, sans que ça me manque. J'ai toujours été comme ça. 

Mais quand on va à la rencontre des autres, on passe en quelque sorte d'une bulle à une autre. Une bulle très vaste, certes, mais une bulle tout de même : une suite de lieux privilégiés. Les personnes qui viennent à ma rencontre sont heureuses de me rencontrer, et je peux compter sur les doigts d'une main les rares occasions, depuis vingt ans, où j'ai fait une rencontre "désagréable" (et encore, c'était très passager). Le mois dernier, je n'ai rencontré que du bonheur : beaucoup de surprises, beaucoup de moments très émouvants, beaucoup de joie. J'en éprouve encore une grande gratitude pour toutes les personnes qui me les ont fait vivre. 

Quand je rentre chez moi, je me retrouve dans le réel. Et le monde réel m'écrase un peu, comme tout le monde. J'entends ce qui se dit sur le réchauffement climatique, la violence policière et les violences contre les femmes, le résultat contesté des élections au Brésil, les incertitudes des élections aux Etats-Unis, les bateaux de réfugiés qui coulent ou qu'aucun pays ne veut laisser aborder, la guerre en Ukraine... Et je mesure ma chance. Et ça m'attriste, et ça me fait honte. 

J'ai honte aussi de mes affres de scribouillard : est-ce que ce livre-ci sera lu ? est-ce que le prochain est suffisamment intéressant pour que j'aie l'audace de l'écrire ? est-ce qu'écrire des livres n'est pas tout à fait vain, au fond, en regard de la violence du monde ?  D'une violence à côté de laquelle les affres d'un scribouillard n'ont pas grande importance... 

Et puis ce matin, je reçois une invitation de P.O.L, qui invite autrices, auteurs et amies à venir boire le champagne rue Saint-André des Arts pour fêter le Prix Médicis reçu par Emmanuelle Bayamack-Tam. 

J'aimerais bien pouvoir me téléporter rue Saint-André des Arts pour boire le champagne avec eux. Mais la technologie de Star Trek n'est pas encore au point dans le monde réel. Tant pis. 

Je suis très, très heureux pour Emmanuelle, pour la maison P.O.L et pour toutes mes camarades. Dans une petite maison, un prix littéraire n'est pas seulement bon pour son autrice, il est bon pour toutes les autrices et auteurs. J'en sais quelque chose. 

Et puis j'ai un faible pour le Médicis : c'est celui qu'ont reçu des autrices, des auteurs et des livres qui m'ont profondément ému : Georges Perec pour La Vie mode d'emploi, Jean-Luc Benoziglio pour Cabinet Portrait, Jean Echenoz pour Cherokee, Marc Cholodenko pour Les Etats du désert, Serge Doubrovsky pour Le Livre brisé, Marie Darrieussecq pour Il faut beaucoup aimer les hommes, Nathalie Azoulai pour Titus n'aimait pas Bérénice, Mathieu Lindon pour Ce qu'aimer veut dire. 

Mais - comme beaucoup d'écrivantes sans doute - je ne peux pas m'empêcher de ressentir un petit pincement d'envie. Recevoir un prix, c'est être "choisi", c'est être "élu". Même quand - comme c'est mon cas - on a déjà reçu un prix important (1), et même si ce prix m'a fait connaître et m'a considérablement aidé à publier les livres qui ont suivi, je n'ai jamais été tout à fait sûr d'être un auteur "légitime" :  j'ai entendu trop de gens dire qu' "un médecin ne peut pas aussi être un bon écrivain" (et que "les romans qui ont un succès populaire sont rarement des romans de grande valeur littéraire") pour ne pas douter, régulièrement, de la valeur de ce que j'écris. En espérant qu'un jour, cette "valeur" sera "reconnue" de manière spectaculaire par le "monde littéraire". 

(Oui, je sais, je sais, c'est un peu immature, mais que voulez vous, quand on est fatigué...) 

Mon sentiment d'illégitimité n'est pas rationnel. C'est une émotion auto-entretenue. Elle ne s'éteint pas avec le temps (ni avec la raison). J'ai appris à vivre avec. Et, dieumerci, même si c'est surtout entre deux bouquins que c'est le plus difficile à vivre et même si je mets toujours un certain temps à la surmonter au début de l'écriture de chaque livre (oui, de chaque livre), elle ne m'empêche pas d'écrire. 

Et puis j'ai de la chance : je suis bien accompagné dans la vie. 

Tout à l'heure, j'ai laissé échapper : 

"Je suis désolé, je pense que je ne recevrai jamais le prix Médicis..." 

Elle a mis ses bras autour de mon cou et elle a murmuré doucement : 

"Oh, Marco, je ne veux pas que tu reçoives un prix. Surtout pas. Ce que je veux, c'est que tu continues à écrire comme tu le fais, et que tu continues à recevoir des lettres de lectrices qui disent qu'un de tes livres a changé leur vie." 

Oui, j'ai beaucoup de chance. Je suis entouré et aimé par une personne qui ne me laisse jamais oublier l'essentiel. 

Et qui, lorsqu'il le faut, me rappelle que ce que je "vaux", j'en  reçois le témoignage chaque jour, dans ma boîte courriel. 

Merci à vous toutes pour cette reconnaissance quotidienne. 


Mar(c)tin W. 

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(1) Le Livre Inter 1998 pour La Maladie de Sachs 

jeudi 15 septembre 2022

Winckler is coming ! Rencontres en Octobre autour de "Franz en Amérique" - Programme définitif

 




Bonjour à toutes et à tous 

A l'occasion de la publication du troisième et dernier volet du cycle commencé dans Abraham et fils et poursuivi dans Les Histoires de Franz, je serai en France entre le 10 et le 30 octobre pour la sortie de Franz en Amérique (Romances).  

(Si vous voulez en savoir plus, lisez Franz en Amérique - Inventaire d'un roman )


Le livre sera en librairie à partir du 6 octobre 2022. 

Voici le programme définitif

11 octobre : Paris - Librairie Compagnie, rue des écoles, 75005 , 19 heures

14 octobre : Le Havre - Librairie La Galerne, à 18 heures 

17 octobre : Tours 
- en après midi : rencontre avec les étudiant.e.s à la Fac de médecine 

- en soirée : rencontre à la Librairie La Boîte à Livres, 19 heures 

18 octobre : Rennes - Librairie Le Failler - Rencontre au Théâtre de la Parcheminerie à 18 h 

19 octobre :  Saint-Malo - Librairie La Droguerie de marine, 18 heures

20 octobre : Angers
- en après-midi : rencontre avec les étudiant.e.s à la Bibliothèque Universitaire à partir de 14.30 

- en soirée : Librairie Richer 18 heures

21 octobre : Le Mans - Librairie Thuard, 18 heures 

22 octobre : Sablé Sur Sarthe (72) - Librairie L'Ancre des mots, 15 heures

24 octobre : Bruxelles (Belgique) - Librairie Tropismes  19 heures 

26 octobre : Toulouse - Librairie Ombres Blanches - 18.30....
Et j'ai ouï-dire qu'un autre écrivain-médecin serait présent... ! 

27 octobre : Colomiers dans la matinée !Librairie La Préface 10-12 h 

28 octobre : Pithiviers (45) - Librairie Gibier, signature à partir de 15h et rencontre à 18 h 30 

Au plaisir de vous rencontrer.

Mar(c)tin 

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Présentation du livre (quatrième de couverture) 

"Eté 1971. A dix-sept ans, Franz Farkas quitte Tilliers, sa petite ville de France,

pour passer un an à Oakland, dans la baie de San Francisco. 


Accueilli par une famille très atypique, le jeune Franco-Algérien s’immerge dans la Bay Area et découvre ses communautés, ses mouvements et sa diversité, ses films et sa télévision, sa musique et ses chansons, sa culture et sa langue ainsi qu’une autre manière d’apprendre, d’inventer et de s’épanouir. 


Dans l’ombre menaçante de la guerre du Vietnam, il rencontre des féministes radicales, des Black Panthers, des membres de la communauté gaie et lesbienne, des gauchistes poseurs de bombes, des Indiens-Américains récemment chassés d’Alcatraz, des enfants d’immigrants japonais internés pendant la seconde guerre mondiale – et tient un double rôle féminin dans le Musical de sa High School 


Et pendant ce temps, dans la France de l’après-de Gaulle...  


Racontées en chœur par celles et ceux qui les ont vécues des deux côtés de l’Atlantique, ces histoires d’hier annoncent l’Histoire d’aujourd’hui."




jeudi 8 septembre 2022

Franz en Amérique - Inventaire d'un roman

Si vous voulez connaître les dates des rencontres dans les librairies qui m'invitent à l'occasion de la sortie du roman, lisez cet article.  



À première vue, Franz en Amérique est l'histoire d'un adolescent qui passe une année dans la baie de San Francisco - et, plus précisément, à Oakland - entre l'été 1971 et l'été 1972. 

Mais ce gros roman contient beaucoup d'histoires, racontées par une multitude de voix, des deux côtés de l'Atlantique. Et si les récits centraux se déroulent il y a cinquante ans, beaucoup d'autres choses se passent entre décembre 2020 et le printemps 2022. 

Vous y lirez, entre autres : 





Comment, quand on est militante féministe, il est bon de s'équiper d'une batte de base-ball

Comment quatre personnes d'origines très différentes fondèrent une "commune" familiale

Comment, dans la France des années 1960, on créa des réseaux clandestins d'avortement et d'aide aux femmes victimes de violence 




Comment la guerre d'Indochine donna naissance à la guerre du Vietnam 

Comment on survit à un virus mortel quand on est âgé de 103 ans 

Comment une jeune anglaise tomba amoureuse d'une personne qui n’était (doublement) pas son genre 

Comment le microsillon domina le vingtième siècle 

Comment la France n’a pas « conquis » l’Algérie en 1830

Comment deux étudiants en droit fondèrent le Black Panther Party 

Comment "Ode to Billie Joe" de Bobby Gentry et "Marie-Jeanne" de Joe Dassin parlent du silence des femmes 

Comment au début des années soixante, des étudiant.e.s traversèrent le Sud des Etats-Unis en bus pour défier la ségrégation raciale


Comment des journalistes français interviewaient les dirigeants du Nord-Vietnam après la défaite des États-Unis 

Comment des ambulanciers de 14-18 organisèrent des échanges internationaux en espérant mettre fin à toutes les guerres 

Comment, lorsqu’on est un médecin juif, résoudre des crimes avec l'aide d’un berger allemand 

Comment on compose un Yearbook 

Comment Jules Verne et Victor Hugo sont (ou ne sont pas) des écrivains britanniques 

Comment fonctionnent les Cable Cars de San Francisco 


Comment (ne pas) dormir sur un waterbed

Comment interpréter le rôle de l'héroïne dans le spectacle de fin d’année 

Comment s'initier à la sexualité par les livres   

Comment se lier avec des poseurs/ses de bombe 

Comment métisser Cyrano de Bergerac et Casablanca 

Comment lire entre les lignes 

Comment chanter Un homme et une femme dans les rues d'Oakland, Californie 


Comment parler de racisme dans une sitcom pendant les années 1970

Comment le Golden Gate Bridge est devenu orange

Comment s’en remettre à Tante Yvonne quand on est en retard

Comment on inventa l'aérogramme (et comment s’en servir) 

Comment se faire des amis de toujours à l’autre bout du monde 

Comment "adapter" Louis Armstrong et "corriger" Barbara

Comment certains documentaires parlaient de la vie des femmes en 1970

Comment on tient un journal de grossesse quand on accueille un garçon de dix-sept ans 

Comment les jeunes américains étaient tirés au sort pour aller se faire tuer 

Comment savoir si la salle de bains est libre ou occupée  

Comment lire L'Odyssée selon une perspective féministe 

Comment soigner l'acné d'un adolescent 

Comment cultiver la confusion des genres sur une scène de théâtre  

Comment révéler des secrets de famille sans souffrance 

Comment comprendre des plaisanteries dans une langue qui n'est pas la nôtre 

Comment déjouer la tactique d'un gendarme 

Comment les femmes noires furent longtemps invisibles à la télévision


Comment (bien) se servir des barbituriques et de la péthidine 

Comment faire le salut vulcain 

Comment des chirurgiens français stérilisaient les femmes de la Réunion tandis que les services sociaux "déplaçaient" leurs enfants dans la Creuse

Comment dire Merde! à l'Ordre des médecins et à la Chambre des notaires 

Comment faire taire un homme violent après un avortement clandestin

Comment on se rend de San Francisco à Oakland 


Comment certains primates trouvent des solutions agréables à tous leurs conflits 

Comment dire les choses franchement 

Comment s'est déroulé le Summer of Love 


Comment le FBI assassina un Messie afro-américain 

Comment écrire un roman à partir de souvenirs datant d'un demi-siècle

Comment recueillir et transmettre la mémoire/les histoires des femmes 

Comment une High School à Oakland, Cal., pratiquait déjà la diversité en 1970 

Comment transformer une pièce et un film classiques en comédie musicale

Comment découvrir qu’on est afro-français 

Comment la Californie a amassé plus d'argent qu'avec la ruée vers l'or 

Comment faire la différence entre un chirurgien et une brute en blanc 


Comment la lutte pour les Droits civils était présentée à la télévision française 

Comment savoir si on préfère les garçons ou les filles (ou les deux, ou personne) 

Comment on a retiré la cocaïne du Coca-Cola en 1903 

Comment envoyer paître le secret professionnel pour une très bonne cause 

Comment aménager une garçonnière a une heure de Paris pour y faire des choses innommables 

Comment Jules Verne écrivit ses romans dans un placard 

Comment l'histoire de la plus grande détestation française peut se résumer en trois Charles

Comment retourner au stade de bonobo

Comment écouter les « faces cachées » d’un disque


Comment se retrouver uni.e.s contre l’adversité sans l’avoir fait exprès  

Comment Angela Davis devint une des Most Wanted Criminals du FBI

Comment il est préférable de porter une petite laine en juillet à San Francisco

Comment écouter aux portes sans faire de mal à personne 

Comment être maîtresse de sa vie dans un monde contrôlé par les hommes 

Comment être gay en Californie, et ne pas l'être dans le Wisconsin  

Comment certains cinéastes français représentèrent Jane Fonda et Brigitte Bardot 


Comment le titre de certaines chansons n'annonce pas ce que disent leurs paroles 

Comment on découvrit les deux cent trente-sept (237) raisons des femmes pour faire l'amour 

Comment faire le Tour de la baie de San Francisco en quatre-vingts [mot manquant]... 

Comment maquiller un crime en l'attribuant aux personnes dont on veut se débarrasser 

Comment chanter La Marseillaise quand on la déteste

Comment on parlait des, et on luttait contre, les violences contre les femmes dans les années soixante 

Comment voyager en Traction avant avec un libraire communiste, un curé ouvrier du livre, un médecin et un notaire 

Comment rompre avec l’amour de sa vie comme Humphrey Bogart avec Ingrid Bergman 

Comment concocter un brouet de sorcière au cours d’une réunion tupéroire  

Comment la France plongea la Kabylie dans la misère 

Comment des chansons de Maurice Chevalier, Mireille, Juliette Gréco et Barbara célébrées au vingtième siècle font grincer des dents au vingt-et-unième 


Comment dans les années 70, les comic-books sont devenus woke 

Comment manifester contre la guerre dans le Golden Gate Park  

Comment définir le mot « intersexe » 

Comment se comporter à une veillée funèbre 

Comment explorer ses origines familiales grâce à un centre de documentation scolaire et une bibliothèque municipale 

Comment soigner les morsures infligées à un sale type par un brave chien, sans l'amputer (le type, pas le chien...) 

Comment les barbouzes de De Gaulle surveillaient l'extrême-droite 

Comment la prise d’Alcatraz sauva des Nations de l’ex-Termination  


Comment, quand on enterre le passé, il finit toujours par resurgir

Comment apprendre à parler d’amour au téléphone 

Comment « 1968 » ne signifie pas du tout la même chose des deux côtés de l’Atlantique 

Comment détourner la langue de Molière comme Shakespeare détourna la sienne  

Comment (selon une légende familiale) les Beatles écrivirent « Michelle »

Comment changer les lois en Amérique 

Comment oter les mots de la bouche de Cyrano 

Comment un Comedy Show au rythme effréné tailla un costard à de Gaulle sur un rythme hebdomadaire 

Comment nous sommes tou.te.s des enfants de la guerre 


Comment abolir la suprématie masculine en médecine 

Comment faire de San Francisco la ville la plus gaie des États-Unis  

Comment fredonner du Johnny Cash dans un camion de légumes 

Comment ne pas pousser quelqu’un par la fenêtre alors qu’on en meurt d’envie 

Comment (re)trouver l’amour grâce à « Victur Hiougo » 

Comment Muhammad Ali combattit la guerre du Vietnam 

Comment quitter la scène avec les Monty Python

Comment la vie peut se raconter en chansons 







jeudi 12 mai 2022

Ecrire, c'est soigner - par Marc Zaffran/Martin Winckler

  



ÉCRIRE C’EST SOIGNER

 12 mai 2022

Colloque Littérature, Ecriture, Soins 

Cergy 








Au commencement, écrire, c’est se soigner 


Comme lire, d’ailleurs. (Ou regarder des films ou des documentaires ou autre chose.) 


Ecrire c’est dire qui on est, ce qu’on pense, ce qu’on ressent, ce qu’on supporte ou non – sans que personne vous coupe la parole. 

Même quand on n’écrit pour personne, on écrit à quelqu’un qui n’est pas là mais qui écoute. Une thérapeute virtuelle, attentive et qui ne pose pas de question, en quelque sorte. Les questions, on peut de toute manière (se) les poser et y répondre seul(e) — ou du moins donner les réponses qui nous viennent... et en trouver d’autres en écrivant. 


Car la vertu de l’écrit, même quand on écrit pour soi, au kilomètre, c’est qu’un mot, une phrase, un paragraphe en appellent d’autres. Parfois on cale, mais ça n’est pas grave. Ce qui est déjà écrit existe, on peut le voir, le relire. On peut l’apprécier ou le critiquer, mais on ne peut pas le faire disparaître à moins de jeter la feuille à la poubelle. 

Et aujourd’hui, quand on met un texte dans la corbeille de l’ordinateur, il n’est pas perdu. 


Je peux en témoigner : écrire, ça soigne la personne qui écrit. 

J’ai passé mon adolescence à écrire parce que je n’avais personne à qui parler. Je n’étais pas malade, j’étais juste un garçon isolé, qui n’avait personne à qui poser des questions élémentaires et gênantes sur son corps, la manière dont il fonctionnait (ou ne fonctionnait pas correctement ?) ses émotions et ses idées (parfois farfelues). Ecrire m’a permis de vivre avec moi-même. 

Ecrire, ça soigne le moral. 


Pendant mes études de médecine, écrire m’a permis de ne pas être englouti par la violence de l’atmosphère de la faculté de médecine (oui, c’était aussi délétère dans les années 70 que ça l’est maintenant – et nous n’avions pas les réseaux sociaux pour dénoncer cette violence) Merci à l’internet et aux réseaux sociaux. 


Écrire m’a permis de me faire entendre au moins de quelques camarades, via les revues clandestines et auto-produites que publiaient une poignée d’entre nous. Mine de rien, le simple fait de pouvoir écrire qu’on était favorable à la légalisation de l’avortement, du cannabis et de l’aide médicale à mourir, ça nous faisait du bien. Ça nous permettait, encore une fois, d’exister et de s’affirmer comme autre chose qu’un pion sur le très grand échiquier de l’hôpital. À l’époque, nous n’avions pas d’internet et de réseaux sociaux pour partager et dénoncer. Merci, les réseaux sociaux et l’internet, de permettre aux étudiantes et étudiants en santé de le faire aujourd’hui. 


Écrire, je le faisais aussi dans les dossiers : je m’adressais aux internes, au patrons, aux infirmières et je me faisais un point d’honneur d’écrire lisiblement et de poser les questions que personne n’avait voulu entendre pendant la visite à douze. 


Il est arrivé qu’un médecin vienne me voir et me dise : « J’ai vu ce que tu as écrit dans le dossier. Effectivement, personne ne s’était posé la question avant. » Une trace écrite n’est pas aussi spectaculaire qu’une parole, mais parfois, elle finit par trouver le regard qui va se pencher sur elle. 


Écrire, c’est important quand on (se) pose des questions : ça permet d’abord de les formuler (ne serait-ce que pour les reformuler plus tard) avant qu’elles s’envolent. Ça permet aussi de partager ses interrogations même s’il n’y a personne pour les entendre à ce moment-là. Les écrits restent. Et ils restent aussi pour soi : on oublie ce qu’on a pensé. Quand on l’a écrit, on peut le retrouver. Ce qu’on a pensé était peut-être essentiel, peut-être sans importance mais, dans un cas comme dans l’autre, on ne peut le savoir que si on en a laissé une trace. 


Écrire fait du bien, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit. 

Les effets bénéfiques de l’écriture sur le moral – en particulier celui des personnes ayant subi des traumas, mais aussi souffrant de maladies terminales )- ont été documentés par des psychologues américains, Pennebaker et Smythe. (1) et (2) 


Évidemment, tout le monde ne tire pas des bénéfices de l’écriture. Pour écrire, il faut, déjà, avoir une relation non conflictuelle à l’écriture : je veux dire qu’il faut ne pas avoir été dissuadé d’écrire, ni avoir entendu que ce qu’on écrit n’a aucune valeur, ou encore qu’on ne sera ni Proust ni Flaubert – comme si c’était ça l’objectif ! 


Pour oser écrire, il faut ne pas été avoir traumatisé par des enseignants qui accordent plus de place à l’orthographe ou au « style » qu’au sens. Or, l’orthographe et le style n’ont aucune importance dans l’écriture, ce sont juste des critères de classe. Ce qui compte c’est ce que transmet l’écriture– comme la parole – de la personne qui s’exprime. 


Encore faut-il la lire sans passer ce qu’elle écrit au crible de filtres qui servent, avant tout, à sélectionner qui parle ou écrit « bien » et qui parle ou écrit « mal ».  Ces critères de classe sont ce qui « justifie » de qualifier des auteurs tels que L.-F. Céline ou Michel Houellebecq d’ « auteurs de talent » malgré le contenu hautement discutable de leurs livres. Ces mêmes critères de classe, élitistes, ont permis de minimiser, pendant des siècles, presque toute la littérature écrite par des femmes. 

(Eh, oui, écrire c’est politique...) 


L’un des principaux obstacles aux effets soignants de l’écriture (et je dis bien « soignants », et non thérapeutiques, j’y reviendrai), c’est le préjugé selon lequel il y a des personnes qui « savent » écrire et d’autres non. 


Mais écrire, ça s’apprend, ça s’entraîne, ça se cultive, exactement comme la photographie, la pratique du chant ou d’un instrument, la natation ou la course à pied, le dessin, la mécanique, le bowling... ou la confection d’un plâtre de jambe. Bref, ça se travaille. Et comme c’est un travail, il faut aimer travailler à ça. Si on n’aime pas travailler à écrire, il ne faut pas s’y éreinter. Il y a d’autres formes d’expression tout aussi respectables, qui font du bien à celles qui les pratiquent et à celles qui les apprécient. 


Écrire, ça soigne l’ignorance et ça organise la pensée

On apprend à parler en écoutant les autres et en reproduisant des sons, puis en assemblant des mots et en composant des phrases. Plus on écoute, plus on parle. Plus on parle, plus on sait parler. 


De même, pour apprendre à écrire, il est utile de lire beaucoup. Ça tombe sous le sens. Mais la lecture a une autre vertu : elle nous apprend beaucoup plus de choses que la parole. Cela, pour deux raisons : d’abord parce qu’on apprend beaucoup plus de choses en lisant un texte qu’en écoutant une seule personne. C’est une question de densité d’informations. La parole est un outil merveilleux, mais la quantité d’informations qu’on peut livrer en parlant est limitée. De plus, ce qui nous est transmis par la parole est linéaire, on ne peut pas habituellement revenir au début ou au milieu. Tandis qu’on peut relire un texte, voir le parcourir de manière discontinue, autant de fois qu’on le veut. 


De sorte que lorsqu’on lit beaucoup (je veux dire « beaucoup de pages » et « beaucoup de personnes qui écrivent »), non seulement on apprend à écrire de diverses manières mais aussi on accumule une flopée d’informations dont on va pouvoir se servir par la suite, dans la vie comme dans l’écrit. 


Quand j’ai commencé à exercer la médecine générale, je me suis introduit dans la rédaction d’une revue sur le médicament, La Revue Prescrire. 


Je me suis éduqué à la médecine, et on soigne mieux quand on est moins ignorant : on est moins anxieux, on prend moins les vessies pour des lanternes, on se débarrasse de tas de préjugés – et donc, de tas de peurs qui nous empêchent d’avancer. Mais j’ai aussi appris à écrire. Beaucoup. Non seulement à lire des textes et à les résumer et donc à les transmettre, mais aussi à écrire des textes de toutes les longueurs, de la note de lecture de dix lignes au dossier de dix pages. Et à transcrire des expériences vécues. Quand je voulais parler d’une de mes patientes et de ce qu’elle m’avait appris, j’écrivais une vignette d’un feuillet. J’en ai écrit beaucoup. Et les textes courts, quand on les met bout à bout, ça en fait des longs. (Beaucoup de ces textes se sont retrouvés dans La Maladie de Sachs.


Écrire, ça aide à soigner. 

En même temps que j’écrivais pour Prescrire, je rédigeais des feuillets d’information pour les personnes qui consultaient à mon cabinet. Des feuillets qu’on imprimait en vingt ou trente exemplaires et qui disparaissaient très vite – tout le monde avait envie d’avoir une fiche de conseils simples en cas de fièvre chez un bébé ou de traumatisme crânien chez les personnes de tous les âges. Alors on en imprimait d’autres. 

Ce sont ces fiches qui m’ont montré qu’écrire ça soigne. 

Et je reviens à la distinction entre le soin et la thérapeutique (ou le traitement). 


Soigner n’est pas traiter, ni inversement. 

Traiter, c’est prescrire ou appliquer un traitement spécifique : par exemple donner un antalgique pour une douleur, un antibiotique pour une pneumonie bactérienne, un antihypertenseur pour... une hypertension. 


Soigner, c’est autre chose. Soigner, je l’ai toujours senti intuitivement, depuis toujours, et je ne l’ai formulé ainsi que depuis quelques années, c’est faire en sorte que la personne qui souffre (quelle que soit la cause de sa souffrance) se sente mieux ou moins mal après que vous lui avez dispensé des soins. 


Soigner, ce n’est pas un geste ou une méthode, c’est une attitude, guidée par plusieurs principes simples, qui sont superposables à ceux de l’éthique clinique : 


1° être bienveillant – c’est-à-dire vouloir le bien des autres en respectant leur définition du bien, sans leur imposer la nôtre, 

2° ne pas nuire – ce qui veut dire entre autres ne pas mentir, ne pas tromper, ne pas maltraiter, ne pas exploiter, et 

3° avoir pour objectif que la personne à qui on donne des soins n’ait plus besoin de nous - autrement dit : ne pas enchaîner. 


Il n’est pas nécessaire d’être un humain pour soigner. Les éthologues ont montré que tous les mammifères et un certain nombre d’animaux qui ne sont pas des mammifères (pensez aux oiseaux, en particulier) soignent – leur partenaire de reproduction, leurs rejetons en particulier. Mais allez donc vous abonner vous au compte de « The Dodo » sur Instagram ou Youtube. Vous y verrez des animaux de toutes sortes soigner ou être soignés par des animaux d’autres espèces. 


Et l’une des constatations que font les éthologues, en particulier les primatologues, c’est que lorsqu’un chimpanzé va consoler un de ses congénères mâles après qu’il a pris une tannée ou une femelle qui a perdu un petit, ça ne fait pas seulement du bien à celui ou celle qu’on soigne. Ça fait aussi du bien à celle ou celui qui soigne. 


Pour soigner il n’est même pas nécessaire d’être présent. L’effet placebo est en effet un soin puissant qui peut s’exercer simplement grâce au souvenir de la soignante qui a, pour la première fois, dispensé le soin.   


Par conséquent, si l'on n’a pas besoin d’être présente pour soigner, l’écrit peut être une manière de soigner extrêmement puissante et pratique !   


J’ai pu constater les effets soignants de l’écrit à travers deux formes. Je suis convaincu que ce ne sont pas les seules mais ce sont celles que je connais le mieux, et dont je peux vous parler sans dire trop de bêtises. 

  • - la première manière, la plus simple, c’est le partage du savoir. 

Pour soigner en partageant le savoir par écrit, il est nécessaire de respecter un certain nombre de règles de bon sens. 

  • - il faut dire la vérité et, quand on ne la connaît pas, dire qu’on ne la connaît pas. Mais dire aussi tout ce qu’on sait, sans cacher ni mentir ni travestir la réalité. 
  • - Il faut être scrupuleusement fidèle aux connaissances scientifiques et se retenir de faire passer ses propres hypothèses pour des réalités avérées. 
  • - Il faut écrire sans jargonner, dans un langage accessible à toutes, sans jamais présumer que la lectrice sait de quoi on parle, mais sans la traiter de haut. Ni, surtout, comme un enfant.  
  • - Il faut aussi ne jamais oublier que le savoir transmis doit être utile. Utile pour comprendre, ou utile pour faire. 


Tout cela, on peut le faire par écrit, même avec des notions complexes. J’ai co-écrit un livre sur la douleur qui fait exactement ça. Il a fallu, d’abord, que je comprenne ce qu’était la douleur pour ensuite l’expliquer. Autrement dit, j’ai posé les questions élémentaires auxquelles je voulais pouvoir donner les réponses aux personnes qui allaient se les poser en ouvrant le livre. 


Écrire pour partager le savoir, c’est un travail de traduction. Et, comme vous le savez, les meilleures traductions sont souvent celles qui n’ont pas l’air d’être des traductions, mais qui « coulent » dans la langue d’arrivée sans pour autant détourner le texte de départ. 


  • - la deuxième manière de soigner grâce à l’écrit consiste à partager des expériences – les siennes et celles qu’on a entendues des autres. 

Et pour cela, la forme la plus efficace (et je tiens au mot « efficace »), c’est d’écrire de la fiction. C’est plus compliqué que de transmettre le savoir, mais ça s’apprend aussi. Par rapport au témoignage, la fiction oblige à prendre du recul. Ça peut être important quand ce qu’on veut transmettre est encore à vif. 


L’un des exercices que je donne le plus souvent en atelier d’écriture est tout simplement : « Votre plus beau souvenir d’enfance raconté par quelqu’un d’autre ». Chaque fois que je le propose, les écrivantes de l’atelier produisent des textes épatants. 


Je me suis personnellement rendu compte de l’efficacité de la fiction après avoir publié un roman intitulé La Maladie de Sachs et, dix ans plus tard, un autre roman intitulé Le Chœur des femmes. Le premier se déroule à la campagne. Le second dans un hôpital. Dans le premier, ce sont les patientes et les patients qui racontent. Dans le second, c’est une jeune femme médecin et les patientes qu’elle apprend à écouter. Le lieu et les voix n’avaient pas d’importance (ni le « style », qui avait probablement changé en dix ans). C’étaient les histoires qui comptaient. 


Ces deux livres soignants ont eu un très gros impact, mesuré non seulement au nombre d’exemplaires qu’il s’en est vendu mais aussi, et surtout, par le nombre de messages de lectrices que je reçois. Le Chœur des femmes a été publié en 2009 et depuis 13 ans bientôt, je reçois des messages de lectrices tous les jours. 


Tous. Les. Jours. 


Des courriels, des messages par les réseaux sociaux et même, de temps à autre, une lettre manuscrite ou un livre. (Merci encore, les réseaux sociaux et l’internet.) 


Ce n’est pas moi qui dis que La Maladie de Sachs et Le Chœur des femmes sont des romans qui soignent. Ce sont les femmes (et quelques hommes aussi) qui m’écrivent. Elles disent se sentir mieux après les avoir lus. Elles disent se sentir « plus elles-mêmes ». 


Il y a une grande différence entre les livres de partage du savoir et les fictions. (Notez bien que les livres de fiction sont aussi des livres de partage du savoir, mais que ce n’est pas leur but premier.) Les livres de partage du savoir ont besoin d’être révisés ou récrits régulièrement. Les fictions beaucoup moins souvent, voire jamais. Et vous le savez bien : on lit encore couramment des romans qui datent du dix-neuvième siècle et même avant. On ne lit plus les traités de médecine de la même époque. 


L’explication est simple : les romans parlent de l’expérience humaine, qui ne change pas beaucoup avec les époques. Les émotions sont les mêmes depuis qu’on les a décrites dans L’épopée de Gilgamesh, La Bible, L’Odyssée ou le Mahabharata. Elles font partie de nous. Et c’est cela, au fond, que la fiction transmet : une expérience émotionnelle. 


Écrire pour transmettre des informations, c’est soigner les autres en leur donnant accès à des outils. Quand j’écris des livres pratiques comme Contraceptions mode d’emploi ou, plus récemment, C’est mon corps !, mon objectif premier est de fournir aux lectrices des outils qui leur permettent de prendre des décisions sans avoir besoin de poser des questions aux médecins. Quand j’écris Ateliers d’écriture, mon objectif premier est de fournir aux écrivantes des outils qui les aident à écrire sans avoir besoin de poser des questions aux écrivains. 


Mais écrire en transmettant des expériences émotionnelles et sensibles permet de soigner les autres en leur disant : « Vos émotions sont respectables, elles sont audibles, elles sont dicibles, vous avez le droit non seulement de les éprouver sans en avoir honte, vous avez aussi le droit de les revendiquer. » 


On peut donc, je crois, affirmer que l’écriture soigne lorsque l’écrit, comme le soin, libère un peu ou beaucoup ou complètement de ce qui nous enchaîne : la solitude, la peur, le sentiment d’indignité, la colère, le chagrin, . 


On n’a pas besoin d’écrire pour soigner, et on n’a pas besoin de soigner pour écrire. Mais quand on veut et on se donne la peine de faire les deux, c’est vachement bien. Et pas seulement pour celle ou celui qui écrit. 

Écrire pour soigner, c’est bon.  

Dans tous les sens du terme. 





Marc Zaffran/Martin Winckler