dimanche 18 octobre 2020

J'ai appris le monde dans des livres écrits (et/ou recommandés) par des femmes - 1ère partie

A Betty 


Je suis une lectrice. (Je rappelle qu'ici, j'utilise le féminin générique.)
Je lis à l'aventure, lorsque le livre (cueilli sur une table, une étagère, dans une conversation ou une autre lecture) me fait signe. Je ne lis pas parce que des "autorités" le prescrivent, mais parce que j'en ai le désir ou la curiosité. C'est le titre, ou le résumé, ou le sujet qui m'intéressent. Ce n'est pas le genre de la personne qui le signe.

Au cours de ma vie, j'ai lu beaucoup de livres écrits par des femmes. Des livres et des femmes de tous les genres. Je suis un une "lectrice transgenres (littéraires)" -- intertextuelle et intersectionnelle. 

Je les énumère ici dans l'ordre approximatif de mes lectures. L'ordre est plus ou moins chronologique parce qu'il se mêle à l'ordre dans lequel ils me sont revenus - et par association, inévitablement : comme tout le monde, j'ai eu des "périodes" où je lisais plutôt des romans, plutôt des essais... et parfois plusieurs romans d'une même autrice ou d'un même auteur. 

Il y a ici des livres connus de beaucoup, et d'autres que j'ai le sentiment d'être seul à connaître (ou de me rappeler). Je les mentionne de mémoire,. Il y en a certainement eu beaucoup d'autres. Mais si je me souviens de ces autrices spontanément, c'est parce que leurs livres ici mentionnés m'ont marqué, il y a plus de cinquante ans ou la semaine dernière. Ils ne m'ont pas touché d'abord parce qu'ils avaient été écrits par des femmes, mais par leur contenu ou leur écriture ou les deux. Et c'est seulement aujourd'hui que je réalise combien ils ont été nombreux. Les autrices sont de plus en plus nombreuses dans ma vie de lectrice, mais elles l'étaient déjà il y a très longtemps et l'ont été tout au long de ma vie. 

Ces livres m'ont appris à lire, à imaginer, à écrire, à sentir et à penser. Et ça continue. 

MW 

NB : Je renvoie vers la page wikipédia (ou équivalente) de chaque autrice en français, sauf quand elle n'existe pas - auquel cas je renvoie à la page dans sa langue natale. 
Les couvertures choisies en illustration sont celles des éditions que j'ai lues. 





Je ne sais rien des autrices de ces livres. Je sais seulement que j'ai lu ces trois livres des dizaines de fois entre l'âge de 9 et 13 ans, et que j'ai toujours l'un des trois. Les autres sont probablement quelque part dans le grenier, dans ma maison d'enfance à Pithiviers. Je ne les ai sûrement pas jetés. 





En traduction : Le Meurtre de Roger Ackroyd. Il se passe de présentation. C'est un roman magistral, l'un des cinq meilleurs d'Agatha Christie (1890-1976). Je l'ai lu en français d'abord, en anglais plus tard. Et relu plusieurs fois. C'est un roman souvent cité pour son retournement final mémorable, qu'il vaut mieux ne pas connaître avant de le lire pour la première fois. Mais il ne se réduit pas à ça. C'est la relecture qui montre la maîtrise de Christie, formidable conceptrice de puzzles criminels. Sur la liste des 100 meilleurs romans criminels dressée par la très britannique Crime Writers Association, ce roman occupe la cinquième place. Christie est une des autrices que j'ai le plus lues. Ses romans allient une construction narrative exemplaire à une grande finesse d'analyse psychologique. Ses énigmes (à commencer par Ackroyd mais aussi And Then There Were None ou Hercules Poirot's Christmas) sont souvent des crimes impossibles et elle est d'une érudition impressionnante - qu'il s'agisse de jouer avec des comptines traditionnelles (One, Two, Buckle my Shoe) ou de citer Shakespeare (Curtain). Et elle n'a pas peur des "cold cases" comme Five Little Pigs (Cinq petits cochons). J'ai appris la construction narrative grâce à elle, et je lui en serai éternellement reconnaissant. 


En traduction : Le Miroir Obscur. Je l'ai lu en anglais à l'âge de 13 ans puis en français (je n'avais pas tout compris). Puis relu en anglais. C'est ce qui m'a fait découvrir que les traductions françaises des romans anglo-saxons raccourcissaient et caviardaient souvent le texte originel. C'est un roman policier psychologique, à tonalité fantastique (autour du thème du doppelganger) ; il est considéré comme un des grands classiques du genre. A l'origine, c'était une nouvelle, qu'Helen McCloy (1904-1992) développa pour en faire un roman. 


En traduction : Lord Peter et l'Inconnu.
C'est la première enquête de Lord Peter Wimsey, l'un des deux personnages principaux de Dorothy L. Sayers (1893-1957) ; elle en avait une autre, Harriet Vane, longtemps courtisée par Lord Peter, mais qui refuse de l'épouser car elle le trouve vain et a une vie bien à elle. Ils se rencontrent quand Harriet, qui étudie les poisons, est accusée d'avoir assassiné l'homme avec qui elle vit sans être mariée. 

J'ai toujours regretté que Harriet, modelée par Sayers (en partie) à son image, n'ait pas eu droit à ses propres romans. Celui qui s'en rapproche le plus (Whimsey n'arrive que bien tard dans l'intrigue, mais pour la résoudre, hélas) est un roman gothique intitulé Gaudy Night - littéralement "Nuit de célébration" dans un collège britannique (titre français : Le Coeur et la raison !!!???). Parmi les 100 meilleurs romans criminels de la CWA, Gaudy Night figure à la quatrième place. Et trois autres romans de Sayers font partie de la liste
Harriet Vane est fille d'un médecin de campagne et écrit des romans policiers. 
J'étais au moins aussi fasciné par elle que Lord Peter peut l'être. 


Shambleau (1972) et Jirel de Joiry (1974) sont deux recueils  de l'écrivaine américaine Catherine L. Moore (1911-1987) composés (en France) à partir de ses deux personnages emblématiques d'heroic fantasy : Northwest Smith (dans le premier recueil) et Jirel de Joiry dans le second. Les nouvelles ont été originellement publiées en revue entre 1933 et 1953. Le livre américain intitulé Shambleau and other stories contenait des nouvelles mettant en scène les deux personnages. En France, on les a séparés... Catherine Moore écrivait aussi en duo avec son mari, Henry Kuttner, sous le pseudonyme de Lewis Padgett





J'allais beaucoup au cinéma quand j'étais au lycée, et j'ai vite noté qui étaient les réalisateurs et les scénaristes de mes films préférés. Je n'ai pas manqué de remarquer que cinq films d'Howard Hawks (en particulier The Big Sleep/Le Grand Sommeil et Rio Bravo) avaient été écrits ou co-écrits par Leigh Brackett (1915-1978). Or, "Leigh" (comme Lee) est un prénom mixte. J'ai longtemps cru (parce qu'il s'agissait de "films d'hommes") que leur scénariste était un homme. C'est en 1973 aux Etats-Unis, en lisant la quatrième de couverture de The Long Tomorrow (en traduction : Le Recommencement), que j'ai découvert que c'était une autrice. Je n'ai plus regardé ces films de Hawks de la même manière. 

Ce jour-là, j'ai abandonné un certain nombre de préjugés en réalisant qu'on pouvait être romancière de SF et scénariste de westerns ; et j'ai découvert une grande autrice de SF. The Long Tomorrow  décrit les conflits entre science et obscurantisme dans un monde post-cataclysmique... Il n'est toujours pas passé de mode, à mon avis. 

Vingt-cinq ans après The Big Sleep, Brackett adapta de nouveau Raymond Chandler dans The Long Goodbye (Le Privé, excellent film de Robert Altman) et son dernier scénario aurait dû être celui de L'Empire contre-attaque, mais sa contribution fut écartée par Lucas et Kasdan, qui écrivirent le script finalement tourné. Elle n'en figure pas moins au générique, et le film (très différent) que cela aurait pu donner est décrit sur cette page (en anglais). 





Pendant mon année aux Etats-Unis, au début des années 70, j'ai lu beaucoup de comic books. En particulier le magazine parodique Not Brand Eech ! dans lequel les Marvel Comics se moquaient de leurs propres personnages. L'une de ses chevilles ouvrières était Marie Severin (1929-2018), l'une des rares dessinatrices du milieu à l'époque. D'abord chargée de la couleur pour tous les titres, elle se vit bientôt confier des personnages importants, comme Dr Strange, Iron Man ou Daredevil. Et elle créa l'aspect visuel de Spider-Woman en 1977. Autant dire que ses talents étaient nombreux. 


***

Entre 1973 et 1981, pendant mes études de médecine, j'ai beaucoup lu. Encore plus qu'avant, je crois. C'est la lecture et l'écriture m'ont permis de tenir bon. A Tours, où je faisais mes études, je hantais deux librairies en particulier : la Boîte à livres (qui existe toujours) et la Librairie Franco-Anglaise (aujourd'hui disparue), tenue par un couple avec qui je m'étais lié d'amitié. 

La libraire, Nancy, était originaire de Chicago, elle comprenait mieux que quiconque ce que j'avais pu vivre en Amérique et combien je me sentais déphasé en faculté de médecine. A une époque où je cherchais ma voie, tant sur le plan affectif que moral et politique, elle me fit découvrir trois livres qui m'ont profondément marqué.   



D'Ursula Le Guin (1929-2018), j'avais déjà lu et été très marqué par The Left Hand of Darkness (La Main gauche de la nuit) quand j'étais au lycée. J'en parlais un jour à Nancy, et elle me sortit de derrière son comptoir l'édition cartonnée de The Dispossessed (en traduction : Les Dépossédés) qu'elle venait de rapporter d'un voyage à Chicago. "Je te le prête, c'est un cadeau qu'on m'a fait." Je l'ai lu en deux soirées et je l'ai relu une dizaine de fois pendant les années qui ont suivi. 

Vingt-cinq ans plus tard, à Toronto, j'ai eu la chance d'être invité au Harbourfront Festival of Authors. (La Maladie de Sachs avait été traduit en anglais.) Ursula Le Guin était l'une des nombreuses invitées. Un matin, à la table commune où déjeunaient toutes les autrices et auteurs, elle s'est assise en face de moi. J'ai fait le tour de la longue table, j'ai mis un genou en terre et je lui ai déclaré ma reconnaissance de lecteur. Elle a ri avec indulgence. 


Je ne savais rien de Doris Lessing (1919-2013) quand Nancy me tendit Le Carnet d'or, la traduction française (1976) de The Golden Notebookpublié en 1962 !!! Mais ce livre a changé ma vie d'écrivant. Il me montrait qu'on pouvait écrire un roman entretissant des textes d'écriture quotidienne (des journaux), une chronique historique et l'éveil d'une conscience militante. Au moment où je l'ai lu, j'avais grand besoin de repères de cette envergure. Ce n'est pas seulement un modèle de roman, c'est aussi un exemple d'itinéraire de l'âge adulte et de l'engagement. 



Le troisième livre que Nancy m'a fait lire n'est pas moins important. 
J'en avais appris l'existence, je crois, en lisant la revue Des femmes en mouvement, qui en recensa la publication. 

Nancy m'expliqua l'historique de Our Bodies, Ourselves, compilé et composé par le collectif de femmes de Boston et initialement publié en 1970. Pour le petit groupe d'étudiant.es auquel j'appartenais, préoccupé.e.s de santé, de féminisme et de lutte contre le patriarcat (même si on ne l'appelait pas comme ça à l'époque), c'est devenu une bible. 

L'édition papier a été complétée et remplacée par un site, passionnant et riche lui aussi : https://www.ourbodiesourselves.org


Quarante-trois ans après cette première édition française (que j'ai tellement lue qu'il a fini par tomber en lambeaux), une nouvelle version de Notre corps nous mêmes a été publiée en mars 2020, juste au début de la pandémie par les éditions Hors d'Atteinte. J'en suis très heureux, car elle est, à son tour, une somme indispensable d'informations libératrices. 

J'ai lu The Daughter of time dans sa traduction française, La fille du temps juste après avoir fini mes études de médecine. J'ignorais l'existence de Josephine Tey (1896-1952), pseudonyme de l'autrice écossaise Elizabeth MacKintosh. Je m'attendais à lire un "simple" roman policier et j'ai découvert un roman historique d'une profondeur impressionnante. Cloué au lit par une fracture de jambe, l'inspecteur Alan Grant, héros de plusieurs romans de Tey, se met à enquêter sur... Richard III, immortalisé par Shakespeare dans une pièce qui le présente comme assoiffé de sang et de pouvoir au point d'assassiner ses deux neveux dans une tour sombre. A mesure qu'il recherche - grâce à une amie - des informations sur ce crime, Grant découvre que la vérité est tout autre que ce qu'on a inscrit pendant des siècles dans tous les livres d'école britanniques. C'est un "cold case" dans toute l'acception du terme, et sa conclusion est bouleversante car elle nous rappelle que ce que nous croyons savoir de notre histoire est parfois faux (les puissants s'en assurent) mais que lorsqu'une légende est tenace, il est toujours très difficile de rétablir la vérité. 




"Caroline" (ce n'est pas son vrai prénom), de qui je suis tombé amoureux (et réciproquement) pendant ma première année de médecine, était une grande lectrice. Plusieurs dizaines d'années ont passé, et je lui suis gré de m'avoir fait lire plusieurs livres marquants, parmi lesquels Ainsi soit-ellede Benoîte Groult, dans lequel j'ai lu ceci : 

"Il faut que les femmes crient aujourd’hui. Et que les autres femmes – et les hommes – aient envie d’entendre ce cri. Qui n’est pas un cri de haine, à peine un cri de colère, car alors il devrait se retourner contre elles-mêmes. Mais un cri de vie. Il faut enfin guérir d’être femme. Non pas d’être née femme, mais d’avoir été élevée femme dans un univers d’hommes, d’avoir vécu chaque étape et chaque acte de notre vie avec les yeux des hommes et les critères des hommes. Et ce n’est pas en continuant à écouter ce qu’ils disent, eux, en notre nom ou pour notre bien, que nous pourrons guérir."






A peu près à la même époque, j'ai poursuivi mon éducation féministe à travers des livres comme Du côté des petites filles d'Elena Gianini Belotti, qui montrait comment les parents modèlent (dans une certaine mesure) filles et garçons pour adopter des comportements genrés...  

Au cours des années 70 et 80, j'ai lu beaucoup de livres des Editions des Femmes (on peut télécharger ici tous leurs catalogues depuis la création de la maison par Antoinette Fouque) tels Dans le mitan du lit, d'Evelyne et Claude Gutman, L'Age de femme et Psychanalyse et féminisme de Juliet Mitchell, Crie moins fort les voisins vont t'entendre, d'Erin Pizzey (ma première rencontre avec des récits de violences conjugales) et bien d'autres. 

Parmi eux,  les deux livres qui m'ont le plus marqué par leur écriture étaient signés Victoria Thérame


Hosto-blues
est le récit hallucinant de la nuit d'une infirmière intérimaire dans une clinique cancérologique. C'est le premier texte de littérature (très inspiré par l'expérience de l'autrice) que j'aie lu dont le sujet était la difficulté d'être soignante dans un univers hostile au soin. C'est un livre que je trouve toujours aussi magistral quarante-cinq ans après l'avoir lu. La Dame au bidule, publié quelques années plus tard, parle de son travail de chauffeuse de taxi, et il n'est pas moins impressionnant. Et après m'avoir éclairé sur le métier que j'apprenais et ne connaissais pas encore, il m'a appris beaucoup de choses sur un métier que j'ignorais complètement. 


Autre livre de la même époque : Des Femmes dans la maison, Anatomie de la vie domestiqueun livre collectif fascinant co-édité par Dominique Doan, Luce Pénot, Dominique Pujebet et Leïla Sebbar, dans lequel une dizaine de femmes témoignent de leur vie quotidienne dans tous ses aspects matériels ; il n'a pas, je crois, été réédité depuis sa publication en 1981. Mais on peut le trouver pour un prix acceptable chez les bouquinistes en ligne. Je l'avais perdu (ou donné) et j'en ai racheté un il y a quelques années. Je le feuillette et en lis des pages au hasard toujours avec le même plaisir. 




Un autre livre m'a profondément marqué au début des années 80, c'est La Maternité en milieu sous-prolétaire de Marie-Catherine Ribeaud, psychologue militante d'ATD-Quart Monde. Je pense l'avoir lu parce que j'étais moi-même de plus en plus impliqué dans la mouvance du contrôle des naissances et des IVG, et parce que le fait que certaines femmes pauvres enchaînent les grossesses (et refusent de recourir à la contraception et l'IVG) soulevait des questions difficiles : il n'était pas question de qualifier ces femmes d' "obscurantistes" ou d'"hyperreligieuses" (la plupart ne l'étaient pas) et je voulais comprendre. Ce livre de sociologie m'a permis de le faire - et en tout cas de respecter un comportement et des situations que je ne pouvais pas, étant un homme d'une classe privilégiée, connaître de près. Avec Mother Nature (dont je parlerai plus loin), c'est un des deux livres de sciences humaines qui ont le plus profondément rectifié et éclairé mon regard sur la maternité.  



Je lisais beaucoup pendant mes études de médecine. Et comme nombre de mes camarades progressistes de l'époque, je m'interrogeais sur le genre de pratique que j'allais adopter. J'ai lu beaucoup d'essais écrits par des médecins (des hommes pour la plupart) mais aucun de m'a aussi fortement impressionné que celui de Susan Sontag, La maladie comme métaphore. J'ignorais alors qui était Sontag, son importance comme critique et militante, et le fait qu'elle avait passé beaucoup de temps en France. (Je l'apprendrais plus tard en lisant un livre d'Alice Kaplan dont je parle plus loin.) 


Un livre découvert par hasard en fouinant dans les librairies (ce fut longtemps ma principale activité de sortie, avec le cinéma) a eu une autre influence profonde sur mon écriture, tant par son contenu que par sa forme. C'est La Cause des Oies de Geneviève Mouillaud-Fraisse et Anne Roche. C'est un livre épatant, joyeux et désabusé, jeu de mémoires de deux militantes et entreprise de (dé)construction aléatoire, à partir du jeu de l'Oie. 

J'ai lu le livre à la fin des années 70 et il m'a tellement plu que je l'ai gardé précieusement. Un jour, en 1999, lors d'un colloque consacré à Georges Perec auquel j'assistais, j'attends mon tour à la cafétéria près d'une femme avec qui je noue la conversation. J'apprends qu'elle connaît bien Philippe Lejeune, l'organisateur du colloque ; que nous avons tous deux contribué à son livre collectif sur le journal intime, Cher Cahier... (1990) et qu'elle se nomme Anne Roche. Je m'exclame : "LA Anne Roche ? Celle de La Cause des Oies ?" Ce fut le début d'une longue amitié. (Et de beaucoup de lectures réciproques.) 



Au début des années 80, alors que je travaillais dans une revue médicale, je me suis abonné à une revue nommée Nouvelles Nouvelles. Claude Pujade-Renaud et Daniel Zimmermann, qui enseignaient, écrivaient et animaient la revue ensemble, se proposaient de publier dans chaque numéro des plumes "confirmées" (parmi lesquelles beaucoup de femmes) et des écrivant.e.s dont ce serait le premier texte. C'est dans cette revue que, grâce à eux, j'ai pour la première fois publié une nouvelle sous mon pseudonyme. 







Je me suis rapidement lié à Claude et Daniel, qui sont devenus mes marraine et parrain en écriture. Leur affection et leurs conseils me furent un précieux soutien pendant que j'écrivais mon premier roman, La Vacation. Après en avoir lu le manuscrit, Claude m'offrit son premier livre, dont j'ignorais l'existence, et qu'on ne trouvait plus. La Ventriloque est le récit intime d'un avortement. J'ai été profondément touché en le lisant et j'ai remercié le sort de ne pas me l'avoir fait lire avant : je n'aurais probablement pas osé écrire mon roman. Après l'avoir lu, j'ai inscrit en épigraphe trois phrases de Claude.   






Adolescent, j'étais lecteur de Pilote. A la fin des années 70, je me suis mis à lire les magazines contestataires créés par des dessinatrices et dessinateurs transfuges de la BD "classique". En particulier, les revues des Humanoïdes Associés. C'est dans l'une de ces revues, Ah ! Nana, qualifiée de "féministe et licencieuse", et qui n'eut qu'une dizaine de numéros, que je découvris Chantal Montellier, dont je lus de nombreux albums au cours des vingt ans qui suivirent. En 1998, dans un salon du Livre, j'eus l'occasion de prendre un café avec elle en attendant mon train de retour. Comme je lui exprimais mon admiration (et mon envie) après la lecture de son "Poulpe" (La Dingue au Marrons) elle en parla à l'éditeur de Baleine, qui me proposa d'en écrire un à mon tour. Et c'est grâce à Chantal Montellier, que j'avais beaucoup lue, que j'ai écrit et publié mon premier roman policier, Touche pas à mes deux seins. 




Bien avant la publication de mon premier roman, je lisais déjà des livres P.O.L. J'en ai lu beaucoup d'autres depuis, et comme la maison publie beaucoup d'autrices, j'ai naturellement lu beaucoup de livres depuis 30 ans de Leslie Kaplan, Danielle Mémoire, Marguerite Duras, Camille Laurens, Marie Darrieussecq, Marie Dorsan, Marianne Alphant, Marie Depussé, Emmanuelle Bayamack-Tam et Rebecca Lighieri, Rossana Campo, Nathalie Azoulai, Elsa Boyer, Hortense Cornin, Stacy Doris, Elisabeth Filhol, Emmanuelle Pagano, "Sa femme", Jocelyne Desverchère, Madame L., Lise Charles... et j'en oublie, car je les cite de mémoire. 
J'en ai encore beaucoup à découvrir.  





Je m'arrête ici pour le moment, car plus j'avance, plus il m'en revient... 


(A suivre) 








lundi 28 septembre 2020

Concrètement, comment fait-on pour avorter ? (Un extrait de "C'est mon corps", Ed. L'iconoclaste, 2020)

 Aujourd'hui 28 septembre, c'est la journée mondiale de l'IVG.

La santé, c'est la santé des femmes. La santé des femmes, c'est la santé.

Et il ne peut y avoir ni soins ni santé sans décision éclairée (informée) et LIBRE.

L'IVG doit être accessible à toutes les femmes, en toute sécurité.

L'expérience que m'ont offerte les femmes, soignées et soignantes, dans un centre d'IVG entre 1983 et le début des années 2000 a fait de moi une meilleure soignante et un écrivant publié.

Je ne l'oublie jamais.

Marc Zaffran/Martin Winckler

Ci-dessous, quelques pages de "C'est mon corps" (L'Iconoclaste, 2020) consacrées à l'IVG. 




















jeudi 17 septembre 2020

Qui c'est ce mec cis-hétéro (pas tout à fait) blanc qui se permet de parler de santé des femmes ?

La question est parfaitement légitime. Beaucoup de lectrices et internautes qui m'entendront parler vont se la poser, et elle mérite une réponse. Cette réponse, je la donne au tout début de C'est mon corps (Ed. L'Iconoclaste), publié ce mois-ci. 

La présentation du livre (et son sommaire) sont ici

La réponse à la question posée ci-dessus est reproduite ci-dessous. 

Merci de votre attention. 

MW 








mardi 1 septembre 2020

Je hais les hommes - par Martin Winckler

En soutien inconditionnel à Pauline Harmange, Coline Pierré et Martin Page 


Je hais les hommes qui roulent des mécaniques 

Je hais les hommes qui parlent méchamment aux femmes avec qui ils couchent et qui, quand elles leur font justement la gueule, disent "Oh, mais ma petite chatte t'as pas compris que c'était une blague ?" 

Je hais les hommes qui disent à leurs enfants : "Pleure pas, tu fais chier" 

Je hais les hommes qui aiment le pouvoir, car ceux-là aiment le pouvoir plus que tout, toutes et tous

Je hais les hommes qui frappent les autres en sachant que l'autre ne peut pas riposter  

Je hais les hommes qui se dressent sur la pointe des pieds pour avoir l'air plus grand que leurs voisins

Je hais les hommes qui racontent des blagues graveleuses 

Je hais les hommes qui disent "T'es qu'un pédé !" "T'es qu'une lopette !" "T'es qu'une fille !" ou "T'as pas de couilles !" - en riant avec mépris

Je hais les hommes qui disent : "Mon petit" 

Je hais les hommes qui vous toisent en disant "Qui êtes-vous", comme si l'on n'était rien ni personne. 

Je hais les hommes qui se mettent à fumer avant d'avoir demandé si ça gêne quelqu'un, et qui, quand on leur dit que ça gêne, fument quand même 

Je hais les hommes qui font de la vitesse sur l'autoroute pour montrer qu'ils ont la plus grosse, ou simplement parce qu'ils peuvent 

Je hais les hommes qui, parce qu'ils portent une blouse blanche, parlent et se comportent comme s'ils étaient l'élite de la société et connaissaient tout de la vie et de la mort 

Je hais les hommes qui n'écoutent pas 

Je hais les hommes qui s'écoutent parler et qui se regardent écrire

Je hais les hommes qui n'entendent que leur égo et sautent en l'air dès qu'on souffle dessus 

Je hais les hommes qui ne savent pas se taire, mais qui se la bouclent et se détournent quand il s'agit de prendre la défense d'une personne maltraitée ou insultée 

Je hais les hommes qui sourient avec condescendance 

Je hais les hommes qui, du haut de l'estrade d'une faculté de médecine, exprimaient leur mépris des personnes soignées devant les étudiantes parmi lesquelles je me trouvais ; et je hais les hommes qui, sur les mêmes bancs que moi, riaient et les applaudissaient à tout rompre

Je hais les hommes qui vous invitent au restaurant, vous tapent sur l'épaule en promettant monts et merveilles, s'écoutent lancer mille et un projet et oublient tout en montant dans leur taxi 

Je hais les hommes qui brutalisent les autres dès l'école primaire et qui continuent à brutaliser toute leur vie. Même quand ils sont devenus concierge, prof de maths ou médecin

Je hais les hommes qui disent : "T'as jamais baisé tes patientes, toi ? Tu sais que ça leur fait beaucoup de bien ?" 

Je hais les hommes qui disent : "J'ai beaucoup fait pour toi, tu me dois bien ça" avant de vous demander de faire un truc ignoble "pour leur rendre service" 

Je hais les hommes pour qui l'amitié est un échange de services - et donc, souvent, de mauvais procédés 

Je hais les hommes qui se penchent vers vous et disent, en aparté : "Celle-là, je l'ai baisée. Et elle en redemandait" et qui ne comprennent pas qu'on se lève en disant : "T'es qu'une saloperie." 

Je hais les hommes qui commettent des horreurs en disant "J'ai fait ça pour ma famille" 

Je hais les hommes qui ne veulent pas entendre à quel point ils sont complices des hommes qui maltraitent les femmes 

Je hais les hommes qui disent : "Cet argent, je l'ai bien mérité." 

Je hais les hommes qui disent : "Mais tu ne m'as pas compris !" ou pire : "Mais tu ne peux pas comprendre !" 

Je hais les hommes qui mecspliquent aux opprimées et aux révoltées quel ton (et quel niveau sonore) elles devraient adopter pour que l'expression de leur révolte soit "acceptable"

Je hais les hommes qui se comportent comme des gourous, se présentent comme des sauveurs et se plaignent d'être des victimes sur toutes les chaînes de télé et de radio qui les invitent  

Je hais les hommes qui produisent des émissions dans lesquelles ils invitent d'autres hommes pour se mettre en valeur en parlant des problèmes des femmes 

Je hais les hommes qui déclarent tout de go : "Vous me devez des excuses !" 

Je hais les hommes qui peignent des fresques pornographiques sur les murs des internats 

Je hais les hommes pour qui les "sauvages" et "l'ensauvagement", c'est toujours pour les pauvres et qui ne remettent jamais en question leur propre sauvagerie de riche 

Je hais les hommes qui disent "Taisez-vous." 

Je hais les hommes qui coupent la parole en disant "Vous n'y connaissez rien" 

Je hais les hommes qui préfèrent les attaques personnelles - ça leur évite d'avoir des arguments 

Je hais les hommes qui parlent de la hauteur de leur statut professionnel, social ou politique 

Je hais les hommes qui usent de leur fonction, si microscopique soit-elle, dans l'administration ou les services publics, pour martyriser celles et ceux qui doivent faire appel à eux 

Je hais les hommes qui ne répondent pas quand on leur dit bonjour 

Je hais les hommes qui abordent les femmes dans la rue 

Je hais les hommes qui, quand une femme dit "J'ai mal", répondent : "C'est dans ta tête." 

Je hais les hommes qui aiment les titres et les médailles 

Je hais les hommes qui disent : "Surtout, ne le dites pas à ma femme" et qui éclatent de rire 

Je hais les hommes qui, parce qu'ils bossent dans un ministère, pensent qu'ils ont le droit d'emmerder le monde 

Je hais les hommes qui disent "Les femmes-ci, les femmes-ça" 

Je hais les hommes qui disent "Nous, au moins" en parlant des hommes comme eux 

Je hais les hommes qui passent près d'un corps couché dans la rue sans même le regarder 

Je hais les hommes qui disent "Moi, je fais la vaisselle, elle n'a qu'à demander" 

Je hais les hommes qui pensent que la réalité se limite à leur champ de vision 

Je hais les hommes qui pensent qu'ils n'ont de conseil à demander à/à recevoir de personne 

Je hais les hommes qui ne lèvent pas le petit doigt quand une personne se fait insulter, bousculer ou maltraiter sous leurs yeux 

Je hais les hommes qui éructent leur haine en citant des philosophes, la Bible, Freud ou les romans d'auteurs racistes, antisémites, mysogynes ou homophobes (ou les quatre en même temps) 

Je hais les hommes qui sont toujours fiers et n'ont jamais honte d'être des hommes, pas même en entendant ou en voyant des hommes se comporter comme des ordures 

Je hais les hommes qui déclarent que les féministes veulent prendre le pouvoir pour leur couper les couilles... alors qu'eux-mêmes n'hésiteraient pas à violer s'ils étaient certains de ne pas être pris 

Je hais les hommes qui tournent le dos à un ami parce que cet ami ne suit pas la voie qu'ils auraient choisi pour lui 

Je hais les hommes qui ne savent rire que des autres et jamais avec eux ou elles  

Je hais les hommes qui donneraient tout pour faire partie d'un club d'hommes très fermé mais ne supportent pas l'idée que des femmes veuillent se réunir entre elles 

Je hais les hommes qui comptent leurs "conquêtes" 

Je hais les hommes qui affichent leurs privilèges comme s'ils allaient de soi  

Je hais les hommes qui parlent entre eux du corps des femmes quand elles passent 

Je hais les hommes qui pensent qu'ils ont tout compris et que les autres sont des imbéciles 

Je hais les hommes qui montent sur leur grands chevaux rien qu'en voyant le titre d'un livre 

Je hais les hommes qui voient des complots partout mais ne s'interrogent jamais sur leur perception du monde 

Je hais les hommes qui crachent à la gueule d'une femme ou d'un homme parce que tout le monde autour d'eux l'a déjà fait 

Je hais les hommes pour qui partager est "une connerie"  

Je hais les hommes qui pensent que le savoir, c'est le pouvoir 

Je hais les hommes pour qui la compassion est une faiblesse 

Je hais les hommes qui disent "mon sentiment" en émettant des jugements de valeur 

Je hais les hommes qui parlent de "valeurs" (actuelles ou non) au pluriel 

Je hais les hommes qui disent "Ma morale me dicte de..." 

Je hais les hommes qui parlent aux adolescentes en disant "Ma petite" et aux femmes adultes en disant "Ma cocotte" 

Je hais les hommes qui disent "Faut que t'en chie comme j'en ai chié" 

Je hais les hommes qui disent : "C'est pas un boulot de femme" 

Je hais les hommes qui disent : "T'es pas fait pour ce métier" 

Je hais les hommes qui déclarent sans rire savoir ce que quelqu'un d'autre a dans la tête 

Je hais les hommes qui disent : "Toi, j'te raterai pas" 

Je hais les hommes qui pensent qu'ils n'ont besoin de personne 

Je hais les hommes pour qui la douceur est de la mièvrerie et la gentillesse de l'hypocrisie 

Je hais les hommes qui détestent qu'on partage le savoir 

Je hais les hommes qui ont des armes chargées chez eux 

Je hais les hommes si imbus d'eux-mêmes qu'ils vont jusqu'à déclarer : "Je pourrais greffer des couilles, si je voulais" 

Je hais les hommes qui aiment la chasse et tirent sur tout ce qui bouge, au risque de tuer quelqu'un 

Je hais les hommes qui sortent en bande et insultent, sifflent, menacent ou frappent sur leur passage  

Je hais les hommes qui trouvent "tout naturel" d'utiliser les autres 

Je hais les hommes qui jouent au golf pendant que leur pays est à feu et à sang 

Je hais les hommes qui, pendant les journaux télévisés, déclarent : "Les Français n'ont pas bien compris ce que je cherche à faire..." 

Je hais les hommes qui pensent que leur statut efface leurs ignominies 

Je hais les hommes 

(A suivre) 

NB : Lisez les commentaires, ils sont pleins de "Je hais les hommes" supplémentaires écrits par les internautes. 

Marc Zaffran/Martin Winckler 


 



mercredi 15 juillet 2020

Autobiographie, autofiction et fiction - comment s'y retrouver ?

(Extrait de Ateliers d'écriture , à paraître en septembre 2020 chez POL-poche) 

 

Quand on demandait à John Ford ou à Jean Gabin ce qu’il fallait pour faire un bon film, tous deux répondaient : « Une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. » Un film a besoin d’un scénario solide pour porter sa narration visuelle.

Toutes les histoires méritent d’être racontées, je le maintiens, mais toutes les histoires ne sont pas bonnes à raconter pour tout le monde. La même histoire n’était pas « bonne » pour John Ford et pour Jean Gabin. Chaque écrivante doit soigneusement choisir l’histoire qui sera bonne à raconter pour elle.

Votre « bonne histoire » a des caractéristiques particulières :  elle fait naître en vous des émotions complexes, parfois contradictoires ; elle vous intrigue ou vous rend perplexe au point que vous voulez l’explorer sous toutes ses facettes ; enfin, l’idée de l’écrire vous excite et vous stimule – autrement dit : vous êtes impatiente de la raconter.

Une bonne histoire n’est pas nécessairement compliquée. Beaucoup de bonnes histoires peuvent se résumer en quelques mots : « Un homme enquête sur la malédiction qui s’est abattue sur son peuple et découvre qu’il en est la cause » (Œdipe Roi) ; « Deux jeunes gens s’aiment alors que leurs familles veulent s’entretuer » (Roméo et Juliette) ; « Un naufragé tente de survivre sur une île déserte (Robinson Crusoë) ; « Un homme emprisonné à tort décide de se venger » (Le Comte de Monte Cristo) ; « Une petite fille découvre un monde magique » (Alice au pays des merveilles)   

Vous noterez que je donne ici l’anecdote centrale de chaque histoire, et non ses détails, son dénouement ou son « message ». Vous  noterez aussi que ces descriptions succinctes peuvent aussi bien convenir à une pièce de théâtre, un film ou une bande dessinée qu’à un roman. Quand on a une bonne histoire sous la main, il y a mille et une manière de la raconter.

*

L’argument de mes deux premiers romans tient en une phrase :

La Vacation (1989) : « Un jeune médecin qui pratique des avortements tente d’écrire un roman. »

La Maladie de Sachs (1998) : « Neuf mois dans la vie d’un généraliste de campagne, racontés par les personnes qui l’entourent. »

Entre ces deux romans, j’avais entrepris la composition d’un livre très ambitieux, très complexe, très touffu, qui n’a jamais été publié.[1] Une fois terminé, il ressemblait à une cathédrale en allumettes : c’était un gros boulot (700 pages à la dactylographie serrée !), mais ça sonnait creux. Il lui manquait la bonne histoire qui lui aurait servi de fil d’Ariane. La preuve : trente ans ont passé et je ne peux toujours pas la résumer en une phrase !

*

L’histoire que vous choisissez de raconter est le cœur de votre projet. Elle ne s’arrête jamais de battre le tempo. Elle est là pour rappeler qu’une fiction est une machine vivante, et non un simple empilement de paragraphes ou de chapitres.

Si vous n’avez pas d’histoire en tête, il n’est pas interdit d’en emprunter une. L’Odyssée n’a pas seulement inspiré James Joyce, mais aussi l’anime pour enfants Ulysse 31, un film des frères Coen (O, Brother), et bien d’autres.

Le Chœur des femmes reprend de manière assez libre la trame de Barberousse, un film d’Akira Kurosawa qui m’avait beaucoup impressionné pendant mes études.

L’un des livres que j’ai le plus lus et relus depuis mon adolescence est un roman de science-fiction d’Alfred Bester intitulé Terminus les étoiles.[2] Il m’a fallu attendre 2004 pour apprendre, de la bouche d’un spécialiste de Dumas, que l’auteur américain s’était fortement inspiré du Comte de Monte-Cristo. Je n’y avais vu que du feu, et mon admiration pour le modèle et son disciple n’en a été que plus grande.

 

Autobiographie, fiction ou autofiction ?

 

Souvent, les participantes à un atelier s’interrogent sur les limites et frontières entre autobiographie et fiction. Il faut dire qu’au cours des vingt ou trente dernières années, de nombreux romans – souvent écrits par des femmes, mais pas exclusivement – se sont revendiqués (ou ont été désignés) comme relevant de l’« autofiction ».

Le terme a été utilisé pour la première fois, avec une ironie certaine, par le critique et romancier Serge Doubrovsky sur la quatrième de couverture de son roman, fils (sans majuscule).[3] Ledit roman mêle les souvenirs anciens et récents du narrateur (qui porte le même nom que l’auteur) à la préparation mentale d’un cours qu’il doit donner sur Phèdre, alors qu’il roule sur l’autoroute menant à New York.  

Serge Doubrovsky adorait les calembours. Un de ses ouvrages critiques, consacré à Proust, s’intitule La Place de la Madeleine ; un de ses romans a pour titre Un amour de soi ; quant à fils, le mot désigne à la fois l’enfant et les liens. Lorsqu’il qualifie avec humour ce roman d’autofiction[4], il ne lui échappe certainement pas qu’une bonne partie de la narration se déroule dans sa voiture…

*

Depuis une vingtaine d’années, le terme est employé, parfois de manière un peu réductrice ou par effet de mode, et pas toujours avec l’accord des premières intéressées, pour désigner des œuvres de Marguerite Duras, Annie Ernaux, Camille Laurens, Guillaume Dustan, Edouard Louis et d’autres. Mais s’agit-il vraiment d’un genre à part, ou plus simplement de la preuve que les frontières entre autobiographie (censée tout raconter de soi, de manière détaillée et fidèle à la réalité) et roman (censé être « entièrement imaginaire ») sont arbitraires et poreuses ?

La véritable différence entre l’ « autofiction » et le « roman d’inspiration autobiographique » c’est peut-être simplement que pour le premier, l’écrivante affiche clairement la couleur : « Regardez ! C’est de moi que je parle ! » alors que pour le second, elle ne dit rien et laisse les lectrices penser ce qu’elles veulent. Mais je suis peut-être trop simpliste…

 

Les deux cravates

 

Pour illustrer la « porosité » des genres, laissez-moi vous raconter une toute petite histoire.

Tout d’abord, posons, pour simplifier, qu’une histoire est :

« Un ensemble d’événements et d’informations, exposé dans un ordre délibéré et déterminant, et conçu comme un tout cohérent ».

 

Prenez l’énoncé suivant :

Une mère offre à son fils, pour son anniversaire, deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

 

« Ensemble d’événements et d’informations » : une mère et un fils, un anniversaire et un repas, deux cravates, deux couleurs, une question embarrassante.

« exposées dans un ordre délibéré et déterminant… » : il y a trois phrases dans cette histoire. Si je les place dans un ordre différent - à rebours, par exemple…

La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? » Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. Une mère offre à son fils, pour son anniversaire, deux cravates : une rouge et une bleue.

… la signification de chaque phrase reste intacte, mais l’histoire devient confuse car c’est l’ordre des phrases qui lui donne son sens.

« … conçu comme un tout cohérent. » : si vous retirez l’une des phrases, l’histoire n’a plus de sens du tout.

*

Si ma petite histoire est ainsi construite, c’est pour produire un effet particulier sur la lectrice. La question finale surprend puis fait rire parce qu’elle met la lectrice dans la même position impossible que le fils. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, on comprend immédiatement de quoi il retourne.

Racontée seule (version 1, ci-dessus), c’est une histoire drôle.

Si j’écris : (version 2)

Pour son anniversaire, Sarah Goldstein offre à son fils Manny (Herman) deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, Manny va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

… ça devient une « histoire de mère juive ». En ajoutant des noms, on ajoute une « couche de sens » (et donc, de lecture). Notons qu’il s’agit ici d’une histoire ashkénaze, mais que si on remplace les personnages par Ginette Aboulker et son fils Roger, elle se transforme immédiatement en histoire séfarade, sans que le sens profond en soit altéré.

*

A présent (version 3), si j’ajoute à l’histoire deux phrases explicatives :

Nelly, ma mère, adorait les histoires drôles. Tout particulièrement celles qui mettaient en scène une mère – juive de préférence – et ses enfants. J’aimais beaucoup celle-ci :

« Pour son anniversaire, Madame Aboulker offre à son fils Roger deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, Roger va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

Cette histoire, Nelly me l’a racontée, un sourire en coin, alors que j’étais adolescent, le jour où j’essayais de nouer ma première cravate.

 

 … j’obtiens une anecdote autobiographique.

*

Enfin, si je rédige le tout de la manière suivante (version 4) :

 

Il n’arrivait pas à la nouer, cette foutue cravate. Fallait vraiment qu’il en mette une ?

- Je peux t’aider, mon fils ?

Avant que Marcel ait pu réagir, sa mère entreprenait déjà d’ajuster le nœud sur lequel il s’escrimait depuis dix bonnes minutes.

Elle devait savoir que ça l’agacerait et, pour détourner son attention, elle se mit à raconter sur le ton de la confidence, et avec un sourire entendu : « Pour son anniversaire, Madame Benamou offre à son fils André deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, André va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

Marcel resta un moment interdit. Avant qu’il eût retrouvé ses esprits, le sourire de sa mère se transforma en un petit rire de satisfaction.

- Voilà, c’est parfait », dit-elle en lissant la cravate. 

 

… ça pourrait passer pour un extrait de nouvelle, ou de roman.

 

Dans la version « autobiographique » (3), l’effet de l’histoire originelle est conservé mais j’y ai ajouté une dimension supplémentaire, produit par le contexte dans lequel l’histoire a été entendue pour la première fois.

Dans la version « fiction » (4), l’histoire originelle est enchâssée dans un texte plus précis, enrichi de détails évoquant les émotions des personnages ; les échanges (entre mères et fils, entre narrateur et lectrice) se répondent comme des jeux de miroir.

Ainsi « fictionnalisée », l’histoire des deux cravates pourrait aussi bien constituer le début (le moment déclenchant de l’action) que la fin (la « chute ») d’une nouvelle décrivant les « rites de passage » subis par un adolescent et les sursauts de possessivité d’une mère qui voit son fils devenir adulte.

Je sais. Vous vous demandez probablement ce qui, dans tout ça, est autobiographique et/ou fictif. Qu’est-ce qu’il nous dit de lui, le Winckler, avec cette histoire de cravates 

 

 

…. Eh bien pour le savoir, je vous invite à lire Ateliers d’écriture, à paraître en septembre chez P.O.L…



[1] Pour les lectrices curieuses, il s’intitule Les Cahiers Marcoeur et il est disponible en ligne, sur mon site www.martinwinckler.com

[2] The Stars, My Destination, 1956. Traduction de Jacques Papy, « Présence du Futur », Denoël, 1958.

[3] Editions Galilée, 1977.

[4] … mais aussi, toujours en 4e page de couverture, d’« autofriction, patiemment onaniste »