jeudi 12 mai 2022

Ecrire, c'est soigner - par Marc Zaffran/Martin Winckler

  



ÉCRIRE C’EST SOIGNER

 12 mai 2022

Colloque Littérature, Ecriture, Soins 

Cergy 








Au commencement, écrire, c’est se soigner 


Comme lire, d’ailleurs. (Ou regarder des films ou des documentaires ou autre chose.) 


Ecrire c’est dire qui on est, ce qu’on pense, ce qu’on ressent, ce qu’on supporte ou non – sans que personne vous coupe la parole. 

Même quand on n’écrit pour personne, on écrit à quelqu’un qui n’est pas là mais qui écoute. Une thérapeute virtuelle, attentive et qui ne pose pas de question, en quelque sorte. Les questions, on peut de toute manière (se) les poser et y répondre seul(e) — ou du moins donner les réponses qui nous viennent... et en trouver d’autres en écrivant. 


Car la vertu de l’écrit, même quand on écrit pour soi, au kilomètre, c’est qu’un mot, une phrase, un paragraphe en appellent d’autres. Parfois on cale, mais ça n’est pas grave. Ce qui est déjà écrit existe, on peut le voir, le relire. On peut l’apprécier ou le critiquer, mais on ne peut pas le faire disparaître à moins de jeter la feuille à la poubelle. 

Et aujourd’hui, quand on met un texte dans la corbeille de l’ordinateur, il n’est pas perdu. 


Je peux en témoigner : écrire, ça soigne la personne qui écrit. 

J’ai passé mon adolescence à écrire parce que je n’avais personne à qui parler. Je n’étais pas malade, j’étais juste un garçon isolé, qui n’avait personne à qui poser des questions élémentaires et gênantes sur son corps, la manière dont il fonctionnait (ou ne fonctionnait pas correctement ?) ses émotions et ses idées (parfois farfelues). Ecrire m’a permis de vivre avec moi-même. 

Ecrire, ça soigne le moral. 


Pendant mes études de médecine, écrire m’a permis de ne pas être englouti par la violence de l’atmosphère de la faculté de médecine (oui, c’était aussi délétère dans les années 70 que ça l’est maintenant – et nous n’avions pas les réseaux sociaux pour dénoncer cette violence) Merci à l’internet et aux réseaux sociaux. 


Écrire m’a permis de me faire entendre au moins de quelques camarades, via les revues clandestines et auto-produites que publiaient une poignée d’entre nous. Mine de rien, le simple fait de pouvoir écrire qu’on était favorable à la légalisation de l’avortement, du cannabis et de l’aide médicale à mourir, ça nous faisait du bien. Ça nous permettait, encore une fois, d’exister et de s’affirmer comme autre chose qu’un pion sur le très grand échiquier de l’hôpital. À l’époque, nous n’avions pas d’internet et de réseaux sociaux pour partager et dénoncer. Merci, les réseaux sociaux et l’internet, de permettre aux étudiantes et étudiants en santé de le faire aujourd’hui. 


Écrire, je le faisais aussi dans les dossiers : je m’adressais aux internes, au patrons, aux infirmières et je me faisais un point d’honneur d’écrire lisiblement et de poser les questions que personne n’avait voulu entendre pendant la visite à douze. 


Il est arrivé qu’un médecin vienne me voir et me dise : « J’ai vu ce que tu as écrit dans le dossier. Effectivement, personne ne s’était posé la question avant. » Une trace écrite n’est pas aussi spectaculaire qu’une parole, mais parfois, elle finit par trouver le regard qui va se pencher sur elle. 


Écrire, c’est important quand on (se) pose des questions : ça permet d’abord de les formuler (ne serait-ce que pour les reformuler plus tard) avant qu’elles s’envolent. Ça permet aussi de partager ses interrogations même s’il n’y a personne pour les entendre à ce moment-là. Les écrits restent. Et ils restent aussi pour soi : on oublie ce qu’on a pensé. Quand on l’a écrit, on peut le retrouver. Ce qu’on a pensé était peut-être essentiel, peut-être sans importance mais, dans un cas comme dans l’autre, on ne peut le savoir que si on en a laissé une trace. 


Écrire fait du bien, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit. 

Les effets bénéfiques de l’écriture sur le moral – en particulier celui des personnes ayant subi des traumas, mais aussi souffrant de maladies terminales )- ont été documentés par des psychologues américains, Pennebaker et Smythe. (1) et (2) 


Évidemment, tout le monde ne tire pas des bénéfices de l’écriture. Pour écrire, il faut, déjà, avoir une relation non conflictuelle à l’écriture : je veux dire qu’il faut ne pas avoir été dissuadé d’écrire, ni avoir entendu que ce qu’on écrit n’a aucune valeur, ou encore qu’on ne sera ni Proust ni Flaubert – comme si c’était ça l’objectif ! 


Pour oser écrire, il faut ne pas été avoir traumatisé par des enseignants qui accordent plus de place à l’orthographe ou au « style » qu’au sens. Or, l’orthographe et le style n’ont aucune importance dans l’écriture, ce sont juste des critères de classe. Ce qui compte c’est ce que transmet l’écriture– comme la parole – de la personne qui s’exprime. 


Encore faut-il la lire sans passer ce qu’elle écrit au crible de filtres qui servent, avant tout, à sélectionner qui parle ou écrit « bien » et qui parle ou écrit « mal ».  Ces critères de classe sont ce qui « justifie » de qualifier des auteurs tels que L.-F. Céline ou Michel Houellebecq d’ « auteurs de talent » malgré le contenu hautement discutable de leurs livres. Ces mêmes critères de classe, élitistes, ont permis de minimiser, pendant des siècles, presque toute la littérature écrite par des femmes. 

(Eh, oui, écrire c’est politique...) 


L’un des principaux obstacles aux effets soignants de l’écriture (et je dis bien « soignants », et non thérapeutiques, j’y reviendrai), c’est le préjugé selon lequel il y a des personnes qui « savent » écrire et d’autres non. 


Mais écrire, ça s’apprend, ça s’entraîne, ça se cultive, exactement comme la photographie, la pratique du chant ou d’un instrument, la natation ou la course à pied, le dessin, la mécanique, le bowling... ou la confection d’un plâtre de jambe. Bref, ça se travaille. Et comme c’est un travail, il faut aimer travailler à ça. Si on n’aime pas travailler à écrire, il ne faut pas s’y éreinter. Il y a d’autres formes d’expression tout aussi respectables, qui font du bien à celles qui les pratiquent et à celles qui les apprécient. 


Écrire, ça soigne l’ignorance et ça organise la pensée

On apprend à parler en écoutant les autres et en reproduisant des sons, puis en assemblant des mots et en composant des phrases. Plus on écoute, plus on parle. Plus on parle, plus on sait parler. 


De même, pour apprendre à écrire, il est utile de lire beaucoup. Ça tombe sous le sens. Mais la lecture a une autre vertu : elle nous apprend beaucoup plus de choses que la parole. Cela, pour deux raisons : d’abord parce qu’on apprend beaucoup plus de choses en lisant un texte qu’en écoutant une seule personne. C’est une question de densité d’informations. La parole est un outil merveilleux, mais la quantité d’informations qu’on peut livrer en parlant est limitée. De plus, ce qui nous est transmis par la parole est linéaire, on ne peut pas habituellement revenir au début ou au milieu. Tandis qu’on peut relire un texte, voir le parcourir de manière discontinue, autant de fois qu’on le veut. 


De sorte que lorsqu’on lit beaucoup (je veux dire « beaucoup de pages » et « beaucoup de personnes qui écrivent »), non seulement on apprend à écrire de diverses manières mais aussi on accumule une flopée d’informations dont on va pouvoir se servir par la suite, dans la vie comme dans l’écrit. 


Quand j’ai commencé à exercer la médecine générale, je me suis introduit dans la rédaction d’une revue sur le médicament, La Revue Prescrire. 


Je me suis éduqué à la médecine, et on soigne mieux quand on est moins ignorant : on est moins anxieux, on prend moins les vessies pour des lanternes, on se débarrasse de tas de préjugés – et donc, de tas de peurs qui nous empêchent d’avancer. Mais j’ai aussi appris à écrire. Beaucoup. Non seulement à lire des textes et à les résumer et donc à les transmettre, mais aussi à écrire des textes de toutes les longueurs, de la note de lecture de dix lignes au dossier de dix pages. Et à transcrire des expériences vécues. Quand je voulais parler d’une de mes patientes et de ce qu’elle m’avait appris, j’écrivais une vignette d’un feuillet. J’en ai écrit beaucoup. Et les textes courts, quand on les met bout à bout, ça en fait des longs. (Beaucoup de ces textes se sont retrouvés dans La Maladie de Sachs.


Écrire, ça aide à soigner. 

En même temps que j’écrivais pour Prescrire, je rédigeais des feuillets d’information pour les personnes qui consultaient à mon cabinet. Des feuillets qu’on imprimait en vingt ou trente exemplaires et qui disparaissaient très vite – tout le monde avait envie d’avoir une fiche de conseils simples en cas de fièvre chez un bébé ou de traumatisme crânien chez les personnes de tous les âges. Alors on en imprimait d’autres. 

Ce sont ces fiches qui m’ont montré qu’écrire ça soigne. 

Et je reviens à la distinction entre le soin et la thérapeutique (ou le traitement). 


Soigner n’est pas traiter, ni inversement. 

Traiter, c’est prescrire ou appliquer un traitement spécifique : par exemple donner un antalgique pour une douleur, un antibiotique pour une pneumonie bactérienne, un antihypertenseur pour... une hypertension. 


Soigner, c’est autre chose. Soigner, je l’ai toujours senti intuitivement, depuis toujours, et je ne l’ai formulé ainsi que depuis quelques années, c’est faire en sorte que la personne qui souffre (quelle que soit la cause de sa souffrance) se sente mieux ou moins mal après que vous lui avez dispensé des soins. 


Soigner, ce n’est pas un geste ou une méthode, c’est une attitude, guidée par plusieurs principes simples, qui sont superposables à ceux de l’éthique clinique : 


1° être bienveillant – c’est-à-dire vouloir le bien des autres en respectant leur définition du bien, sans leur imposer la nôtre, 

2° ne pas nuire – ce qui veut dire entre autres ne pas mentir, ne pas tromper, ne pas maltraiter, ne pas exploiter, et 

3° avoir pour objectif que la personne à qui on donne des soins n’ait plus besoin de nous - autrement dit : ne pas enchaîner. 


Il n’est pas nécessaire d’être un humain pour soigner. Les éthologues ont montré que tous les mammifères et un certain nombre d’animaux qui ne sont pas des mammifères (pensez aux oiseaux, en particulier) soignent – leur partenaire de reproduction, leurs rejetons en particulier. Mais allez donc vous abonner vous au compte de « The Dodo » sur Instagram ou Youtube. Vous y verrez des animaux de toutes sortes soigner ou être soignés par des animaux d’autres espèces. 


Et l’une des constatations que font les éthologues, en particulier les primatologues, c’est que lorsqu’un chimpanzé va consoler un de ses congénères mâles après qu’il a pris une tannée ou une femelle qui a perdu un petit, ça ne fait pas seulement du bien à celui ou celle qu’on soigne. Ça fait aussi du bien à celle ou celui qui soigne. 


Pour soigner il n’est même pas nécessaire d’être présent. L’effet placebo est en effet un soin puissant qui peut s’exercer simplement grâce au souvenir de la soignante qui a, pour la première fois, dispensé le soin.   


Par conséquent, si l'on n’a pas besoin d’être présente pour soigner, l’écrit peut être une manière de soigner extrêmement puissante et pratique !   


J’ai pu constater les effets soignants de l’écrit à travers deux formes. Je suis convaincu que ce ne sont pas les seules mais ce sont celles que je connais le mieux, et dont je peux vous parler sans dire trop de bêtises. 

  • - la première manière, la plus simple, c’est le partage du savoir. 

Pour soigner en partageant le savoir par écrit, il est nécessaire de respecter un certain nombre de règles de bon sens. 

  • - il faut dire la vérité et, quand on ne la connaît pas, dire qu’on ne la connaît pas. Mais dire aussi tout ce qu’on sait, sans cacher ni mentir ni travestir la réalité. 
  • - Il faut être scrupuleusement fidèle aux connaissances scientifiques et se retenir de faire passer ses propres hypothèses pour des réalités avérées. 
  • - Il faut écrire sans jargonner, dans un langage accessible à toutes, sans jamais présumer que la lectrice sait de quoi on parle, mais sans la traiter de haut. Ni, surtout, comme un enfant.  
  • - Il faut aussi ne jamais oublier que le savoir transmis doit être utile. Utile pour comprendre, ou utile pour faire. 


Tout cela, on peut le faire par écrit, même avec des notions complexes. J’ai co-écrit un livre sur la douleur qui fait exactement ça. Il a fallu, d’abord, que je comprenne ce qu’était la douleur pour ensuite l’expliquer. Autrement dit, j’ai posé les questions élémentaires auxquelles je voulais pouvoir donner les réponses aux personnes qui allaient se les poser en ouvrant le livre. 


Écrire pour partager le savoir, c’est un travail de traduction. Et, comme vous le savez, les meilleures traductions sont souvent celles qui n’ont pas l’air d’être des traductions, mais qui « coulent » dans la langue d’arrivée sans pour autant détourner le texte de départ. 


  • - la deuxième manière de soigner grâce à l’écrit consiste à partager des expériences – les siennes et celles qu’on a entendues des autres. 

Et pour cela, la forme la plus efficace (et je tiens au mot « efficace »), c’est d’écrire de la fiction. C’est plus compliqué que de transmettre le savoir, mais ça s’apprend aussi. Par rapport au témoignage, la fiction oblige à prendre du recul. Ça peut être important quand ce qu’on veut transmettre est encore à vif. 


L’un des exercices que je donne le plus souvent en atelier d’écriture est tout simplement : « Votre plus beau souvenir d’enfance raconté par quelqu’un d’autre ». Chaque fois que je le propose, les écrivantes de l’atelier produisent des textes épatants. 


Je me suis personnellement rendu compte de l’efficacité de la fiction après avoir publié un roman intitulé La Maladie de Sachs et, dix ans plus tard, un autre roman intitulé Le Chœur des femmes. Le premier se déroule à la campagne. Le second dans un hôpital. Dans le premier, ce sont les patientes et les patients qui racontent. Dans le second, c’est une jeune femme médecin et les patientes qu’elle apprend à écouter. Le lieu et les voix n’avaient pas d’importance (ni le « style », qui avait probablement changé en dix ans). C’étaient les histoires qui comptaient. 


Ces deux livres soignants ont eu un très gros impact, mesuré non seulement au nombre d’exemplaires qu’il s’en est vendu mais aussi, et surtout, par le nombre de messages de lectrices que je reçois. Le Chœur des femmes a été publié en 2009 et depuis 13 ans bientôt, je reçois des messages de lectrices tous les jours. 


Tous. Les. Jours. 


Des courriels, des messages par les réseaux sociaux et même, de temps à autre, une lettre manuscrite ou un livre. (Merci encore, les réseaux sociaux et l’internet.) 


Ce n’est pas moi qui dis que La Maladie de Sachs et Le Chœur des femmes sont des romans qui soignent. Ce sont les femmes (et quelques hommes aussi) qui m’écrivent. Elles disent se sentir mieux après les avoir lus. Elles disent se sentir « plus elles-mêmes ». 


Il y a une grande différence entre les livres de partage du savoir et les fictions. (Notez bien que les livres de fiction sont aussi des livres de partage du savoir, mais que ce n’est pas leur but premier.) Les livres de partage du savoir ont besoin d’être révisés ou récrits régulièrement. Les fictions beaucoup moins souvent, voire jamais. Et vous le savez bien : on lit encore couramment des romans qui datent du dix-neuvième siècle et même avant. On ne lit plus les traités de médecine de la même époque. 


L’explication est simple : les romans parlent de l’expérience humaine, qui ne change pas beaucoup avec les époques. Les émotions sont les mêmes depuis qu’on les a décrites dans L’épopée de Gilgamesh, La Bible, L’Odyssée ou le Mahabharata. Elles font partie de nous. Et c’est cela, au fond, que la fiction transmet : une expérience émotionnelle. 


Écrire pour transmettre des informations, c’est soigner les autres en leur donnant accès à des outils. Quand j’écris des livres pratiques comme Contraceptions mode d’emploi ou, plus récemment, C’est mon corps !, mon objectif premier est de fournir aux lectrices des outils qui leur permettent de prendre des décisions sans avoir besoin de poser des questions aux médecins. Quand j’écris Ateliers d’écriture, mon objectif premier est de fournir aux écrivantes des outils qui les aident à écrire sans avoir besoin de poser des questions aux écrivains. 


Mais écrire en transmettant des expériences émotionnelles et sensibles permet de soigner les autres en leur disant : « Vos émotions sont respectables, elles sont audibles, elles sont dicibles, vous avez le droit non seulement de les éprouver sans en avoir honte, vous avez aussi le droit de les revendiquer. » 


On peut donc, je crois, affirmer que l’écriture soigne lorsque l’écrit, comme le soin, libère un peu ou beaucoup ou complètement de ce qui nous enchaîne : la solitude, la peur, le sentiment d’indignité, la colère, le chagrin, . 


On n’a pas besoin d’écrire pour soigner, et on n’a pas besoin de soigner pour écrire. Mais quand on veut et on se donne la peine de faire les deux, c’est vachement bien. Et pas seulement pour celle ou celui qui écrit. 

Écrire pour soigner, c’est bon.  

Dans tous les sens du terme. 





Marc Zaffran/Martin Winckler



samedi 18 décembre 2021

Quand les écrivains sont-ils "bons" ? - par Marc Zaffran/Martin Winckler


L'autre jour, je parlais avec une éditrice qui me demandait quelles sont les caractéristiques d'un "bon médecin" et d'un "bon écrivain". 

Je lui ai répondu que le mot "bon" me posait problème. Car si je répondais de but en blanc à cette question, ça voudrait dire que je sais (ce) qui est "bon" et (ce) qui est "mauvais", alors que je sais seulement ce que j'aime et ce que je n'aime pas. 

Comme l'écrivait Roland Barthes "J'aime, je n'aime pas, ça veut seulement dire : Mon corps n'est pas le même que le vôtre." (dans Roland Barthes par Roland Barthes - Seuil, coll. "Ecrivains de toujours")

Cela dit, on me demande aussi souvent quels sont les liens (les ressemblances) entre le soin et l'écriture. Et parce que je connais un peu l'une et l'autre, il me semble qu'il y a surtout des différences concrètes considérables. 

Je m'explique. 

Le soin, ça consiste à faire en sorte qu'une personne aille mieux après vous avoir vu ; ça se fait à deux, par définition. C'est un processus interactif, coopératif, entre deux personnes, parfois plus. Ce n'est pas quelque chose qu'on décide de faire seul.e : il faut que la soignante soit sollicitée par la personne soignée, un membre de la famille ou par les circonstances (en cas d'accident, par exemple). 

On n'impose pas le soin, on le propose et la personne l'accepte ou non. Et c'est elle, en principe, qui y met fin. Pas toujours : le refus de soin est malheureusement fréquent ; tous les jours, des personnes se voient refuser des soins pour des raisons plus lamentables les unes que les autres. Et si je conçois que des soignantes harassées et submergées ne puissent pas soigner tout le monde, je ne comprends pas que certains "professionnels" choisissent sciemment de ne pas soigner - voire de maltraiter des personnes qui ne leur plaisent pas. 

Si l'on veut être sûr.e de soigner, on ne peut pas se passer de ce que les personnes qu'on soigne ont à dire, avant, pendant et après les soins. Ce sont elles, et elles seulement, qui disent si, et comment, elles ont été soignées, et si ces soins les ont soulagées. Toute autre perspective est paternaliste. 

On ne peut pas soigner "juste quand on en a envie" ou "quand ça nous arrange". Dans une certaine mesure, la soignante est au service de la personne soignée, même si elle n'est pas à sa disposition en permanence. La demande de soins porte en elle-même une obligation de moyens. Elle a l'obligation (légale, morale) de mette en oeuvre tout ce qu'elle sait pour délivrer les soins appropriés aux personnes qui les demandent. 

Quand on soigne, les gestes de soins, la relation et l'interaction soignante-soignée se déroulent simultanément. On peut dire, dans une certaine mesure, que tant qu'il y a une relation, les soins se prolongent. Parfois même lorsque la relation n'est plus : je me souviens d'avoir entendu des personnes que mon père avait soignées me dire à quel point, longtemps après sa mort, il était encore présent. 

Bref, les repères et obligations éthiques de la soignante sont présentes à chaque moment du soin parce que précisément, il s'agit d'une relation directe, vivante, qui peut persister après la disparition (ou plus simplement l'éloignement) de la relation, mais qui ne dure pas indéfiniment. 

Ecrire est une activité très différente. On écrit souvent seul. On peut éventuellement travailler avec d'autres écrivantes, mais pas, par définition, avec les personnes qui nous liront. Car, quand on écrit un texte, on ne sait jamais à l'avance, à une poignée d'exceptions près (le compagnon ou la compagne, l'éditrice ou l'éditeur, l'équipe éditoriale, quelques ami.e.s proches), qui le lira. 

Une écrivante n'a pas de relation directe avec ses lectrices. Si relation il y a, elle ne s'établit pas entre la lectrice et l'écrivante, mais entre la lectrice et un ou des textes. Les rencontres, toujours possibles, sont le plus souvent très courtes. Même s'il est aussi possible d'échanger par courrier/l avec l'écrivante, ça reste une relation à distance, qui n'a rien d'obligatoire dans sa réciprocité. Et l'ascendant (?) d'un.e écrivant.e sur les lectrices n'a rien à voir avec celui d'un.e soignant.e sur des personnes qui demandent des soins parce qu'elles souffrent. 

Contrairement au soin - dont on peut vérifier l'efficacité ou les insuffisances en même temps qu'on le délivre, en posant la question à la personne concernée - il n'est pas possible d'apprécier les effets de l'écriture pendant qu'on écrit. Il y a aussi de grandes différences dans la manière dont le soin et l'écrit sont reçus. La personne soignée peut interrompre un geste de soin en disant : "Vous me faites mal" et l'amener à changer de procédure. La lectrice peut cesser de lire un texte mais ne peut pas conduire l'écrivante à le changer. (Il arrive que des auteurs ou autrices récrivent un livre longtemps après sa publication, pour une édition nouvelle, mais en dehors des livres scientifiques ou factuels, ce n'est pas fréquent.) 

Une fois que le texte est public, ses effets dépendent exclusivement des perceptions qu'en ont les lectrices. Et ces effets peuvent être ressentis longtemps après, bien au-delà de a durée de vie de l'autrice ou des premières lectrices : il se vend plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires de L'Ecume des jours ou des Aventures de Sherlock Holmes chaque année... L'empreinte d'un livre est plus durable que celle de n'importe quelle soignante.

Une soignante ne touche qu'une personne à la fois. Une écrivante peut en toucher un très grand nombre. S'il s'agit d'une centaine de personnes, c'est déjà énorme. Au-delà, ça devient difficile à appréhender, d'autant que toutes les lectrices ne s'expriment pas. Les effets d'un texte sont aussi nombreux que ses lectrices. Sans doute beaucoup plus que les effets d'un soin. 

Dernière différence, qui n'est pas négligeable : on demande des soins parce qu'on cherche un soulagement ; on lit parce qu'on cherche plutôt du plaisir, au sens large. 

Malgré toutes ces différences, s'il existe des ressemblances entre l'une et l'autre, c'est à mon sens dans la posture éthique des personnes qui les pratiquent. Il me semble en effet que les écrivantes ont, comme les soignantes, des obligations : je ne pense pas que, sous prétexte d'être "des artistes", les écrivantes peuvent se contenter d'écrire ce qu'elles veulent en disant : "C'est de l'art, je suis libre de faire ce que je veux." 

Ici, je ne parle pas des situations, des pays dans lesquels des artistes s'opposent au pouvoir et parfois y perdent la vie ou la liberté. S'opposer à un pouvoir oppresseur n'est d'ailleurs pas l'apanage des artistes. Et ce n'est pas leur situation/statut d'artiste qui compte, mais la position qu'iels prennent face au pouvoir. En cela, une artiste qui s'oppose à un pouvoir n'est pas plus "admirable" qu'une opposante qui n'est pas artiste. Elle est simplement (parfois) un peu plus audible. 

L'écrivante qui a la chance (et le privilège) d'être lu.e dans un pays où les artistes ne sont pas harcelées ou muselées (en tout cas, pas systématiquement) a des responsabilités envers les lectrices. Car ce qu'elle écrit a un poids. Et plus elle est lue, plus ce poids est grand. 

Cela lui impose (ou devrait lui imposer) d'user de son influence à bon escient. Et par "bon" j'entends "avoir des effets bénéfiques pour le plus grand nombre". Des effets qui contribuent à réduire la souffrance collective, et contribuent à plus de justice. 

J'ai pris conscience de ça quand j'ai été chroniqueur à France Inter en 2002-2003. Des auditeurs et auditrices m'écrivaient, parfois fâché.es par ce que j'avais raconté à l'antenne, en me disant "Vous avez un pouvoir". Au début, je ne comprenais pas. Je me voyais seulement comme un chroniqueur parmi d'autres, une voix individuelle qui racontait de petites histoires,  mais je n'avait pas le sentiment d'avoir le moindre "pouvoir". Au fil de l'année, j'ai compris que ce qui comptait n'était pas le "pouvoir" matériel, mais l'influence - au sens où aujourd'hui on parle d' "influenceurs" sur les réseaux sociaux. J'étais, à ma toute petite échelle, une voix qui avait un poids et les auditrices me le signifiaient tous les jours par courriel (ou en appelant le standard). Parce que j'ai pris conscience de cela,  j'en ai usé... et la rédaction de France Inter a fini par me trouver lourd. 😊

Si elles aiment nos textes, les personnes qui nous lisent nous accordent non seulement de la confiance, mais aussi du crédit. Elles reçoivent nos idées, et ces idées les influencent plus ou moins. (Certes, elles peuvent aussi y réagir de manière très négative et nous le faire savoir - comme les réseaux sociaux le permettent - via des messages courroucés.) 

La réflexion éthique de l'écrivant.e devrait découler de cette possible influence : si ce que j'écris à un poids, alors je suis responsable de ce que j'écris. Je ne peux pas demander aux lectrices de ne pas tenir compte de ce qu'elles ont lu. (Je peux cesser d'écrire, ça ne fait pas disparaître ce qui est public a déjà été lu...). Je peux seulement être conscient de ce qui guide mon texte. 

Et je sais que les mots peuvent faire du mal ou faire du bien. 

L'éthique de l'écrivante se décline au fond comme l'éthique de la soignante : chaque écrivante se demande peu ou prou : "Mes textes sont-ils "bons" parce que je suis une personne "bonne"  (éthique de la vertu), parce que je suis les "bonnes règles d'écriture" (éthique déontologique) ou parce que mes mots ont des effets bénéfiques sur les personnes qui les lisent (éthique conséquentialiste)" ? 

J'ai opté pour la troisième réponse. 

Je ne peux pas anticiper les réactions des lectrices à mes textes, mais je peux certainement toujours me demander si mes mots leur feront du bien. 

Et pour en revenir à ce qui a motivé cette réflexion, je ne sais pas ce que sont un "bon médecin" et un "bon écrivain". 

Ce qui m'importe, au fond, c'est le bien que font les soignantes, le bien que font les écrivantes.  

Et le souci de l'autre que je sens dans leurs gestes, que je lis dans leurs mots. 

Mar(c)tin 

 



jeudi 23 septembre 2021

Le vaccin, le masque, la conduite automobile et le grille-pains - par Martin Winckler (Dr Marc Zaffran)


Hier, je discutais avec ma fille aînée qui me demandait : "Que répondrais-tu à une personne qui ne veut pas se faire vacciner en arguant que c'est sa liberté et qu'elle fait ce qu'elle veut de son corps".  Un de ses frères m'avait posé récemment la même question. 

Je lui ai répondu brièvement mais ça m'a donné envie de détailler ma réponse ici, au cas où vous auriez affaire à des personnes qui tiennent le même discours (et qui n'ont pas de raison médicale de ne pas se faire vacciner). 

*****


D'abord un avertissement : ce texte est destiné aux personnes qui acceptent :  

- que la Covid-19 est une maladie infectieuse 

- que les masques diminuent la propagation du virus, lequel est transmis par la respiration. 

- que la maladie peut être prévenue par la vaccination

- que les vaccins existants sont efficaces (même s'ils ne le sont pas à 100% et même s'ils ont des effets indésirables, ce qui est le cas de TOUS les vaccins) 

- que la vaccination est moins dangereuse que le virus. 

Si vous doutez le moindrement de ce qui précède, ne lisez pas ce texte, il risque de vous faire tousser.  

*****

La liberté des individus est inaliénable, et c'est parce que je tiens à cette valeur que je défends (par exemple) la liberté absolue des femmes de faire ce qu'elles veulent de leur corps et de ce qui s'y passe (une grossesse, par exemple), mais aussi la liberté absolue de tout individu de mettre fin à ses jours de la manière la moins violente possible, avec l'aide de soignantes compétentes. 

De même, je refuse d'imposer une vaccination à qui que ce soit. Si une personne redoute de se faire vacciner, c'est son droit de refuser, comme de refuser n'importe quel traitement. 

MAIS. Ma liberté, comme dit le proverbe, s'arrête où commence celle des autres. 

Etre favorable à la liberté d'avorter, ça n'autorise pas à imposer l'avortement à toutes les femmes. De même, refuser d'avorter, ça n'autorise pas à le refuser aux autres. 

Etre favorable à l'aide médicale à mourir, ça ne veut pas dire imposer à toute personne de plus de 75 ans de mourir. (Par exemple). Refuser d'y recourir, ça n'autorise pas à le refuser aux autres. 

C'est simple : ma liberté d'accepter ou refuser quelque chose ne m'autorise pas à l'interdire aux autres. 

Par extension, ma liberté est incompatible avec la mise en danger des autres. Quand je me vaccine (en prenant le risque, limité mais non nul, de subir un effet indésirable du vaccin) je ne mets pas les autres en danger. Ca ne concerne que moi. (Tout comme quand je décide d'escalader une paroi à mains nues ou de traverser l'Atlantique à la nage...)  

Etre libre de faire ce qu'on veut de son corps, ça n'est pas être libre de faire ce qu'on veut avec le corps ou la santé d'autrui. Et il me semble qu'on peut trouver une analogie très simple dans la conduite en voiture.

Quand nous montons dans une voiture, on attend de nous (en dehors d'avoir appris et obtenu son permis), de respecter le code de la route (limitations de vitesse, feux de signalisation, conduite à droite en Europe, etc.) et de ne pas adopter de comportement dangereux. Il y a trois comportements dangereux qui me semblent assez clairs : boire de l'alcool avant de prendre le volant ; refuser d'attacher sa ceinture et ne pas demander (voire interdire) aux autres passagers de le faire ; conduire en dépassant la vitesse limite. 

Chacun est libre de ses actes mais conduire après avoir bu (même si on est seul au volant) ou conduire sans ceinture ou en dépassant la vitesse limite exposent à deux types de conséquences : la moins grave est de se faire verbaliser ou retirer son permis. La plus grave, c'est de provoquer un accident qui tue ou blesse grièvement le conducteur, ses passagères, les personnes extérieures au véhicule. C'est moins facilement (voire jamais) réparable et les conséquences financières sont lourdes pour tout le monde (le responsable et ses victimes). Le problème c'est qu'on ne sait jamais si on aura un accident et quelle en sera la gravité. 

On sait en revanche que la mortalité et la gravité des accidents de la route a considérablement baissé quand on a limité la vitesse, imposé la ceinture et sanctionné l'alcool au volant. Mieux vaut prévenir que guérir. 

Ne pas se vacciner contre la covid/ne pas porter de masque est similaire à la conduite automobile dangereuse. Vous avez beau penser que vous pouvez tout contrôler, c'est faux. Il y a trop d'impondérables. Vous ne pouvez pas être sûre que vous ne serez pas infectée et/ou, si vous l'êtes, de ne pas être malade et surtout de ne pas rendre quelqu'un d'autre malade. Autrement dit : ne pas vous vacciner, c'est vous exposer, comme quand vous prenez le volant sans respecter les règles de sécurité, à provoquer un accident, peut être mortel  pour vous et pour des personnes qui, elles, les avaient respectées. (Ou qui ne conduisaient même pas...) 

Dans ce cas, l'exercice de votre liberté aura pour conséquence que vous serez pénalisées, physiquement (si vous êtes blessé vous même), sur le plan légal (vous avez enfreint la loi), et probablement sur le plan financier. Votre liberté peut coûter cher aux autres et, si c'est le cas, elle vous coûtera cher à vous aussi. 

Vous ne voulez pas vous vacciner et/ou porter un masque (conduire sans dépasser la vitesse et mettre votre ceinture) quand on demande de le faire pour la sécurité de toutes ? C'est votre droit. Mais attendez-vous à en assumer les conséquences - autrement dit : à ne pas être autorisée à mettre les autres en danger : vous ne pourrez pas aller au cinéma, vous n'entrerez pas dans un restaurant, vous ne circulerez pas dans un lieu public fermé. 

Notez bien que si vous êtes contaminée et tombez malade, on vous soignera quand même, tout comme on soigne les chauffards ivres qui ont provoqué la mort de personnes qui avaient, elles, respecté les règles. Il me semble donc que la pénalité d'une non-vaccination (être relativement exclu.e de la vie publique) n'est pas un prix très lourd à payer.. 

Ca me semble donc simple : si vous êtes capable de comprendre les limites, contraintes, régulations et conséquences de la conduite automobile (ou de ne pas traverser quand le feu est vert pour les voitures, ou de ne pas jeter de l'essence sur votre bar-b-cue, ou de ne pas jeter une cigarette dans un sous-bois, ou ne ne pas faire griller votre pain pendant que vous êtes dans la baignoire), vous êtes capable de comprendre celles de la vaccination contre la Covid-19. 

A moins que vous ne vouliez vraiment jouer à l'imbécile. 

Car, je le répète, votre liberté d'agir est absolue. Si vous avez envie de vous faire griller du pain ou de vous sécher les cheveux dans la baignoire, c'est votre droit le plus strict. Mais faites le dans votre baignoire et ne demandez à personne de vous y rejoindre. 

Martin Winckler 

PS : Quant au pass-covid, on vous demande bien d'avoir le permis de conduire pour prendre le volant, non ? On vous demande bien votre carte de sécu à l'entrée de l'hôpital ? On vous demande bien votre passeport avant de prendre l'avion et de justifier de vos vaccinations contre la fièvre jaune quand vous allez dans un pays où elle est endémique ? Alors où est le problème ? 


dimanche 22 août 2021

Je me souviens de mes débuts sur l'internet - par Marc Zaffran & Martin Winckler


Je me souviens de Compuserve et d'AOL, qui étaient les deux premiers (et longtemps les seuls ? Les principaux ?) fournisseurs d'accès internet (FAI) disponibles en France. J'ai eu ma première adresse Compuserve pendant l'été 95 (année où j'ai commencé à tenir mon journal sur mon ordinateur, et non plus dans des cahiers). J'étais l'un des premiers dans mon entourage à avoir une adresse électronique, avec mon frère, qui bossait dans une ONG (ou peut être déjà à l'OMS). 

Plus tard, je me suis aussi abonné à AOL. 

(Je me souviens que c'est mon frère qui m'a initié à Word en m'envoyant une copie de Word 3 (!!!) sur une disquette 5,25. A l'époque, les logiciels étaient moins bien protégés.) 

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Je me souviens qu'il fallait installer une carte modem dans son ordinateur. Et que quand on se connectait, ça bloquait la ligne téléphonique. (Le fax aussi, d'ailleurs. Vous vous souvenez des fax ?) 

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Je me souviens que les anglophones parlaient de "The Internet" (littéralement, "l'Inter-réseaux") et que les francophones insistaient pour dire "Internet" (sans article et avec une majuscule) comme s'il s'agissait d'une entité. J'ai toujours pour ma part écrit "l'internet" comme "le téléphone" ou "la télévision". 

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Je me souviens qu'on installait Compuserve ou AOL avec (d'abord) une disquette ou (plus tard) un CD


qu'on trouvait inséré dans des revues qui ont aujourd'hui presque toutes disparu. Les disquettes et CD contenaient aussi tout un tas de petits programmes en shareware... 
Charger le programme et l'installer prenait des plombes, mais on avait l'habitude de patienter et de faire autre chose pendant ce temps (mais pas sur l'ordi, car ça occupait la mémoire vive...) 

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Compuserve et AOL n'étaient pas seulement des FAI mais des communautés. Je me souviens des "mailing lists", qui étaient des forums par courriel. J'ai adhéré à la "Law & Order Mailing List" en 1995 ou 96. Je m'y suis fait deux amies. L'une d'elles, Randee Dawn, était une écrivante débutante vivant à Brooklyn. Elle écrivait de la fanfiction et m'a fait découvrir plusieurs séries tournées sur la côte Est, comme Homicide, puis Oz, qui a précédé et annoncé The Wire. 
Randee est aujourd'hui écrivante professionnelle - journaliste, nouvelliste et romancière. 

L'autre amie, Debbie White, était une enseignante de l'Illinois. Elle m'a enregistré et envoyé tous les

épisodes de Law & Order et de ses spin-offs enregistrés sur VHS (en demi-vitesse, huit épisodes par cassette) entre 1996 et 2005. Je recevais un paquet tous les six mois, et les cassettes étaient si solidement emballées dans du papier journal (elle ne voulait pas qu'elles risquent de se casser) qu'il me fallait dix minutes pour l'ouvrir, même avec un couteau à pain ou un cutter. Je lui remboursais les cassette et l'affranchissement et, en échange, je lui envoyais mes articles dans des livres et revues illustrées consacrées aux séries. 

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Je me souviens de l'époque où le WWW n'était pas très facile d'accès et où il fallait beaucoup de temps pour charger des images. Mon PC fonctionnait sous MS-DOS. Je n'ai adopté Windows 95 qu'en... 1998 ! 

Pour apprendre et me mettre à jour sur le DOS j'achetais les MS-DOS Facile, des manuels Marabout épatants rédigés par un auteur qui signait "Virga". Aujourd'hui (21 août 2021), en googlant son nom, je trouve cette biographie sur le site de la librairie Eyrolles : 

"Voici quinze ans qu'il deguste, chaque jour, les joies de l'informatique. Docteur en medecine, criminologue, acupuncteur, journaliste, redacteur en chef de revues medicales et informatiques, directeur de collection, auteur de plusieurs dizaines d'ouvrages, Virga a publie de nombreux titres chez Marabout, dont plusieurs ont depasse les 250 000 exemplaires." 

et que son vrai nom est Ghéorghiï Vladimirovitch Grigorieff !!! 

Euhlamondieu ! Mon auteur préféré des années 90 était docteur en médecine, acupuncteur et journaliste, et je ne le savais pas !!! S'il croise cette page, qu'il sache que je ma gratitude est grande !!! Son Aide-Mémoire de PCTools m'a sauvé la vie en 1996... ! (Si vous le connaissez, faites passer ! 

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Je me souviens qu'au début des années 2000, je voyageais beaucoup. Avant de prendre le train, je passais vingt bonnes minutes à feuilleter les revues d'informatique du kiosque à journaux de la gare. 

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Je me souviens qu'à l'époque du WWW public naissant (il y avait peu de sites commerciaux), j'ai découvert avec joie des sites consacrés aux séries que je regardais quand j'étais gamin : The Twilight Zone, The Man From U.N.C.L.E, Mission : Impossible... Et que leurs animateurs (bénévoles, bien entendu) répondaient à toutes les questions qu'on leur posait. Certains m'ont même envoyé des épisodes introuvables à une époque où les éditions VHS étaient, au mieux, partielles. C'était bien avant le DVD et Netflix... 
Je me souviens avoir pensé : "C'est merveilleux, tous ces gens qui partagent ce qu'ils savent, ce qu'ils connaissent et ce qu'ils aiment..." 
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Je me souviens qu'au milieu des années 90, je travaillais comme traducteur pour des maisons d'édition et des revues médicales appartenant à des groupes de presse qui occupaient parfois un immeuble entier en région parisienne. On m'envoyait les textes à traduire par fax (je vous dis pas la quantité de papier photographique que ça consommait). Je leur envoyais ma traduction sur une disquette par Chronopost. Quand j'ai eu une adresse électronique, je leur ai proposé d'échanger nos fichiers attachés à des courriel. 

On m'a répondu "Ah mais on n'y connaît rien... Il y a quelqu'un qui a un modem sur son PC, quelque part dans l'immeuble, mais personne ne sait s'en servir." 

A la même époque, j'échangeais déjà courriels et fichiers avec des institutions et des personnes en Angleterre, au Canada, en Israël, au Japon... 

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Je me souviens qu'au début du 21e siècle, les "intellectuels" français déclaraient que l'internet, c'était le grand Satan et qu'on n'y trouvait que du "grand n'importe quoi". Et puis, c'était américain. Donc, techniquement, c'était nul. Le Minitel, ça, c'était de la technologie de pointe !!! 



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Je me souviens d'un débat dans un salon du livre au début des années 2000 (à Bron, je crois). 

Un trio d' "intellectuels" (j'ai oublié leur nom) débattait sur scène autour d'une question que je trouvais stupide : "Est-ce que le courrier électronique va faire disparaître la conversation et la correspondance écrite ?" J'y assistais avec Philippe Lejeune, avec qui je correspondais depuis la fin des années quatre-vingts, d'abord par lettre, puis par téléphone, puis aussi par courriel. Il avait trouvé la question stupide, lui aussi. On n'avait pas cessé de s'écrire ou de "converser" depuis qu'on avait l'internet. On le faisait encore plus : ça allait vite, on pouvait s'écrire n'importe quand, sans les contraintes matérielles du courrier papier et sans les contraintes/conventions horaires du téléphone. Au bout d'un moment, fatigué de les écouter dire n'importe quoi, il a levé la main et demandé : "Parmi vous, qui a une adresse électronique ?" Aucun des trois "intellectuels" n'en avait une. Trait bien français : ils dissertaient sur une pratique qu'ils ne connaissaient pas. 
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Je me souviens qu'en 1999 ou 2000, quand j'écrivais Contraceptions mode d'emploi, j'avais pour "bible" l'ouvrage hyperpointu et hyperpratique d'un professeur de médecine britannique nommé John Guillebaud. J'ai trouvé son adresse courriel sur le site d'un des hôpitaux où il travaillait et je lui ai écrit pour lui poser des questions. Il m'a répondu dans la journée. 

Sans lui et sans toute l'information que j'ai trouvée sur les sites de l'OMS, des ONG et des facultés de médecine anglophones et québecoises, je n'aurais jamais pu écrire le livre. 

                                                                                   


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Je me souviens qu'en 2002-2003, lorsque France Inter m'a confié Odyssée, une chronique scientifique que
je tenais chaque matin de la semaine à 7.50, j'ai commencé par donner mon adresse électronique (Martin.Winckler@radiofrance.fr ou qqch comme ça) à l'antenne, afin que les auditrices et auditeurs m'envoient les questions scientifiques auxquelles iels voulaient que je réponde. 

Une heure plus tard, la responsable du service informatique m'a appelé, affolée, en me disant : "Faut pas faire ça !" 
J'ai demandé pourquoi. 

"Parce qu' "ils" vont comprendre que toutes les adresses sont faites sur le même modèle et "ils" vont se mettre à écrire à tous les journalistes !" 
Et moi : "Mais à quoi servent les adresses électroniques, alors ? Si le public ne peut pas écrire aux journalistes..." 

Elle a répondu, sans rire : "Elles servent aux journalistes à correspondre entre eux, pas à ce que le public leur écrive !!!"  

Je me souviens qu'à la même époque, tous les journalistes des pays anglophones indiquaient leur adresse électronique sous leur nom, dans les journaux papier...

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Je me souviens des messages d'internautes (rares au début, mais de plus en plus nombreux pendant mon année sur la chaîne) qui m'envoyaient des suggestions de chroniques, des corrections ou des questions et qui, lorsque je répondais, m'adressaient un message stupéfait disant : "C'est bien vous qui m'avez répondu ? Pas un robot ? D'habitude, quand on écrit, personne ne répond !!!" 

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Je me souviens que chaque chroniqueur avait une page sur le site de Radio France et que sur la mienne, j'étais le seul qui affichait l'intégralité du texte que j'avais lu sur les ondes, enrichi de liens divers et variés. Au bout d'un an, il y en avait deux cents. Quand la chronique a été annulée un peu brutalement (toute l'histoire est ICI), la page et le texte des deux cents chroniques ont été effacés du jour au lendemain. 
Quelques jours plus tard un internaute m'a envoyé l'intégralité des textes, qu'il avait copiés-collés à l'écran et assemblés dans un fichier word. Elle est toujours disponible sur mon site, si ça vous intéresse

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Je me souviens que quelques jours plus tard encore, un internaute webmestre, Vincent Berville (qui avait apprécié mes chroniques consacrées aux logiciels libres) m'a écrit pour me dire : "Vous devriez continuer sur un site internet personnel." 
J'ai répondu que c'était une très bonne idée, mais que je manquais de temps. (C'était moins simple que d'ouvrir un blog, comme aujourd'hui.) 
Il m'a demandé : "Comment vous le verriez, votre site ?" 
J'ai répondu : "Comme un petit journal". 
Dix jours plus tard, il m'a écrit : "Votre site est prêt." C'était le Winckler's Webzine, qui a eu 18 ans ce mois-ci. Et dont Vincent Berville est toujours webmestre. 




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Je me souviens de ma joie, en 2004 lorsque, grâce à des annuaires en ligne, j'ai retrouvé les coordonnées des anciens camarades de faculté de médecine à qui je voulais envoyer Les Trois Médecins

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Je me souviens des deux étudiants/jeunes professionnels, lecteurs de mes articles dans Génération Séries, qui à partir de 2005, m'ont proposé de m'envoyer les séries qu'ils téléchargeaient. Régulièrement, je recevais une pile de CD bourrés d'épisodes de Battlestar Galactica, House, Without a Trace, Cold Case et, bien sûr, Law & Order. 
(Je sais, c'était pas bien de le télécharger. Mais c'était il y a longtemps. Ils ne le font plus. Maintenant, on a tout en ligne...) 

                                              

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Je me souviens de l'époque où je "tchatchais" beaucoup sur Yahoo Messenger. (Mais jamais sur MSN.) 

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Je me souviens d'une époque où on avait ni Wikipédia ni Google et où j'accumulais les dictionnaires, les


encyclopédies et les guides de langue, de technologie, d'argot et de cinéma/télé. J'en ai même commis un avec mes camarades Christophe Petit, Alain Carrazé, Jacques Baudou et Jean-Jacques Schléret. Parmi les collaborateurs figuraient Randee Dawn et un grand historien américain de la télévision américaine, Robert J. Thompson, que j'avais contacté... par courriel. Aujourd'hui, plus personne ne consulte ce genre de livre, qui sont devenus obsolètes. Mais je suis très heureux d'avoir pu en écrire. 


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Je me souviens avoir renoncé à écrire des livres sur les séries quand j'ai réalisé deux choses. D'abord, que ce genre de livres n'intéressaient un public que lorsque la série était à l'antenne. Ensuite que ce qu'on pouvait y écrire était désormais accessible en ligne avec trois mots dans un moteur de recherche. 

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Je me souviens que, sur le Winckler's Webzine, en 2003, le premier article posté était la dernière chronique composée pour France Inter ; comme j'en avais été banni un peu brutalement, elle n'avait jamais été lue à l'antenne. 
Elle s'intitulait : "Quand on a accès au savoir, que faut-il en faire ?" et j'y donnais une réponse très personnelle. 

Dix-huit ans plus tard, je n'ai pas changé d'avis. 

Mar(c)tin