Comment ça, tu as dû
t’endormir ? Je ne sais pas, je me suis retrouvée dans la voiture, il
faisait nuit. Mais, ce matin, tu partais bien au boulot, non ? Oui, j’ai
déposé Samuel au collège, et après j’ai vu les chiens sur la route. Je ne voulais
pas les écraser, alors j’ai pris un petit chemin, que je ne connaissais pas.
Des chiens ? Tu changes de route quand tu vois des chiens
maintenant ? Oui, non, enfin, ce n’était pas comme d’habitude. Ces chiens
étaient sur la route, et ils ne se poussaient pas si j’avançais. Alors j’ai
pris ce chemin. Et j’ai eu envie de marcher dans le bois. Les feuilles étaient
tellement lumineuses … J’ai ramassé une bogue de châtaigne. Et tu avais le
temps ce matin, de faire une petite promenade peut-être ? Je ne sais pas,
je me sentais si bien, dans ce jaune, ce calme. Alors quoi ? Je peux quand
même savoir ce que tu fais de tes journées, puisque qu’apparemment tu n’es pas
au bureau. D’ailleurs, j’ai dit à ta collègue que je ne savais pas où tu étais.
Je ne pouvais pas quitter le bois et je ne savais pas quelle heure il était. Et
Samuel, sur le trottoir, dans quel état il était quand il m’a appelé ? Tu
y pensais, pendant ta balade ? Samuel ne m’en voudra pas, je lui
raconterai et il comprendra. Mais regarde-toi, tu es pleine de terre, tu as de
l’herbe dans les cheveux. Tu t’es roulée par terre pour t’amuser ? Non,
bien sûr. Je suis allée jusqu’à un tas de feuilles mortes. C’est là qu’on s’est
rencontré. Arrête maintenant. Explique-toi et ne tourne plus autour du pot.
C’est insupportable. C’était comme avant, quand on jouait ensemble. On s’est
serré dans les bras. Après je ne sais plus. Tais-toi, tu m’écœures. Ce n’est
pas ce que tu crois. C’était elle, ma fée des bois, je lui disais tout. Quand
j’allais me cacher, c’est elle qui me consolait. Grâce à elle, je n’étais
jamais seule. Plus jamais seule…elle est enfin revenue. Regarde, elle m’a
offert cette châtaigne. Pourquoi tu pleures ?
dimanche 24 avril 2011
dimanche 17 avril 2011
Je me souviens - par O.
à R.
Je me souviens que je n’avais pas encore le permis, que
M., mon ex-petit-ami conduisait et que sur le chemin, tu nous as expliqué
qu’aucune de ces filles ne t’intéressaient parce qu’aucune ne connaissait
Bartok.
Je me souviens qu’à cet instant, j’ai pensé que tu étais
brillant et très prétentieux, excessif et follement enthousiaste.
Je me souviens qu’ensuite, quand je te croisais entre les
cours, j’étais souvent impressionnée et que très vite, je t’ai trouvé très drôle.
Je me souviens qu’aux soirées du jeudi soir, tu étais la
vedette, que certains t’adoraient et que d’autres te détestaient et que parfois
je me demandais desquels j’étais.
Je me souviens que tu as grandi, que tu t’es lancé dans
des projets qui te tenaient à cœur et que nous sommes tous partis vers des
horizons différents.
Je me souviens avoir eu de tes nouvelles de temps en
temps par M., J. ou L. qui te croisaient quand je n’habitais déjà plus en
France.
Je me souviens que tu es parti en Asie, monter ta boite.
Je me souviens que J. m’a dit que là-bas tu faisais du
mannequinat pour arrondir tes fins de mois.
Je me souviens ce jour ou L. est venue me rejoindre pour
déjeuner quand j’étais de passage a Paris et qu’elle m’a dit que tu étais
malade, que tu avais du revenir en urgence en France pour te faire opérer.
Je me souviens que mon monde s’est effondré et que j’ai
demandé à L. s’il y avait une chance que tu t’en sortes.
Je me souviens avoir entendu le nom de ta maladie
résonner dans ma tête et avoir pris pour prétexte mon départ imminent pour ne
pas t’appeler.
Je me souviens avoir formulé des dizaines de fois le mail
que je t’ai envoyé ensuite quand j’ai su que tu allais mieux.
Je me souviens ta réponse, juste et optimiste.
Excessivement courageuse. A ton image.
Je me souviens de J. me racontant votre déjeuner et ta
force.
Je me souviens ne pas avoir voulu demander de tes
nouvelles jusqu’à ce jour, même pas un an plus tard, où
Je me souviens de L. me disant après dîner que tu avais
rechuté, que tu étais dans un lit - puisque le côté droit de ton corps était paralysé
- chez ta maman dont tu étais le fils unique.
Je me souviens n’avoir pas cru que la maladie avait eu le
dessus sur ton corps plein de vie.
Je me souviens avoir pensé que c’était un cauchemar, toi,
27 ans, vivant, enthousiaste et brillant, mûri, grandi.
Je me souviens m’être dit que la vie était dégueulasse.
Je me souviens le mail de M., m’apprenant ton « départ ».
Je me souviens les mails de M. me racontant tes derniers
mois, pendant lesquels vous vous étiez rapprochés puisque vous habitiez dans la
même rue.
Je me souviens l’avoir entendu pleurer en me
racontant le jour où tu n’as plus pu jouer du piano.
Je me souviens l’avoir entendu me dire ton désespoir
quand tu n’as plus pu nouer tes lacets et que tu as compris que c’était trop,
que tu n’avais pas le courage de te battre une deuxième fois, faire des chimios
qui te tuaient à l’autre bout de la ville, que c’était fini.
Je me souviens avoir lu son désespoir quand il m’a écrit
sa visite à l’hôpital quand tu ne pouvais plus bouger ou parler, toi qui avais
été beau, grand, impressionnant et profondément aimé.
Je me souviens avoir pleuré des semaines devant le drame
de ton existence, en pensant à tes proches et ta petite amie.
Et je me souviens ce jour, il y a quelques semaines, où,
en me promenant dans le Marais, j’ai croisé un garçon à vélo qui te ressemblait
et que, l’espace d’une seconde, j’ai pris pour toi.
Je me souviens avoir compris à cet instant que tu n’étais
plus. Jusque-là, j’avais espéré que tout ca n’était qu’un cauchemar.
Je me souviens. Et je me souviendrai toujours.
vendredi 15 avril 2011
Décrire le désir d'écrire (ex. n°7 - rattrapage) par Christina
Reconstruire
Démolie je suis, vaincue !
Perdue je suis, vidée, emplie de doutes
Il faut refaire, mais comment, mais quoi ?
Je repense à ces six mois
Assise derrière ma machine à tricoter
Six mois d’échecs, jour après jour
A remettre chaque matin l’ouvrage sur le métier
Essayer encore et encore
Pleurer de rage et d’impuissance
Ravaler mon orgueil en même temps que ma morve
Petit ego pas content content
Petit ego pas content du tout !
Or un matin pourtant, victoire, une chaussette était née !
Sans une fausse maille ; pour le même prix la paire !
Alors pour les mots, pourquoi pas l’identique ?
S’il suffisait juste d’un certain nombre d’heures
D’une certaine quantité de travail pragmatique
Un beau matin s’éveiller d’humeur lyrique
Ré apprivoiser l’écriture, le langage
Tricoter les mots justes, quelle gageure !
Recommencer toujours, patience, persévérance…
Aussi souvent qu’on peut et quelle qu’en soit l’issue
Jusqu’à ce que la tournure soit belle, la phrase réussie
Jusqu’à ce que l’histoire soit à son apogée
Laisser tomber l’orgueil et le paraître
Et le chagrin de n’être qu’envie
Qu’en vie… et sans génie !
Ah ! Retrouver le désir, la foi, la passion
Le talent, le don, le sens de la formule
En un mot comme en cent, surtout en majuscules
ECRIRE C’EST MA RAISON DE VIVRE
Et la raison aussi de mon sourire béat
Quand enfin je sors victorieuse de ce combat
Qui tout en me vidant de ma substantifique moelle
Me remplit d’un bonheur en tous points indicible
J’ai, aujourd'hui encore, pu mettre au jour ma prose
Et voilà bien une chose qui mérite qu’on l’arrose !
mercredi 13 avril 2011
Impressions de voyage (Ex n°17, rattrapage) par Wejna
Nicolas,
J’ai bien reçu tes photos de Tasmanie. Tu as fait un crochet, me dis-tu, en allant en Nouvelle-Zélande, par cette île du bout du monde qui me fait encore rêver. Merci pour cette pensée.
Il fait nuit noire et je pense à toi qui te réveille à peine. J’ai eu envie à mon tour de t’envoyer une carte postale, mon décor.
Il y a une grande véranda s’ouvre sur un jardin. Derrière, quelques immeubles. Assise là sur un banc de fortune, je me vois contempler le monde. Au fond du jardin, un houx a été planté comme le veut la tradition, pour éloigner les mauvais esprits. La rambarde en fer forgé me fait penser à Cyrano et des belles à conquérir. Dans le jardin, la végétation est si dense qu’elle en devient noire, indéchiffrable la nuit venue. Au coucher du soleil, les palmiers se couvrent d’une lumière ocre, chatoyante, le sol qui a gardé la chaleur de la journée est encore tiède sous les pieds. C’est une région tropicale et un guépard va sauter de derrière une branche. C’est l’Amazonie, c’est Cuba. Le soleil devient rose. La pastille rouge disparaît derrière les bâtiments blancs, cubiques. Seuls les toits restent encore éclairés, rougeoyants. J’y vois des casbahs, la tour du muezzin. J’entends d’ici son chant. Des chauves-souris tournoient et le ciel a revêtu sa cape noire.
J’ai bien reçu tes photos de Tasmanie. Tu as fait un crochet, me dis-tu, en allant en Nouvelle-Zélande, par cette île du bout du monde qui me fait encore rêver. Merci pour cette pensée.
Il fait nuit noire et je pense à toi qui te réveille à peine. J’ai eu envie à mon tour de t’envoyer une carte postale, mon décor.
Il y a une grande véranda s’ouvre sur un jardin. Derrière, quelques immeubles. Assise là sur un banc de fortune, je me vois contempler le monde. Au fond du jardin, un houx a été planté comme le veut la tradition, pour éloigner les mauvais esprits. La rambarde en fer forgé me fait penser à Cyrano et des belles à conquérir. Dans le jardin, la végétation est si dense qu’elle en devient noire, indéchiffrable la nuit venue. Au coucher du soleil, les palmiers se couvrent d’une lumière ocre, chatoyante, le sol qui a gardé la chaleur de la journée est encore tiède sous les pieds. C’est une région tropicale et un guépard va sauter de derrière une branche. C’est l’Amazonie, c’est Cuba. Le soleil devient rose. La pastille rouge disparaît derrière les bâtiments blancs, cubiques. Seuls les toits restent encore éclairés, rougeoyants. J’y vois des casbahs, la tour du muezzin. J’entends d’ici son chant. Des chauves-souris tournoient et le ciel a revêtu sa cape noire.
Je
me déplace peu. Je n’ai plus le goût des longs courriers. J’aime toujours
prendre un train ou rouler pour rouler. La mondialisation a apporté l’exotisme
en bas de chez soi. Il n’est plus nécessaire d’aller loin pour observer le
monde. Je vais au café les dimanches, dans les vieux quartiers où les épiceries
et les petits restaurants sont tenus par des Indous, une Syrienne, un Libanais,
un Argentin. A n’importe quelle heure de la journée et de la semaine, c’est
ouvert, ça sent l’huile et les épices. Je m’assoie à la terrasse du Bistrot 64,
avec un cahier et un crayon. Dans cette petite ruelle, tard dans la soirée, les
communautés d’Indiens s’y retrouvent. Des familles maliennes ou sénégalaises
s’y promènent. Les femmes parfois vêtues de boubous avancent avec des
poussettes, ou en sari tiennent un fils par la main. Elles ont les bras
couverts de bracelets dorés. Autour d’elles les murs de pierres sont gris, les
vitrines sont fades et le ciel est presque toujours menaçant. Elles semblent
égarées. Je les regarde, je les griffonne, je les peins. J’ai un cahier rempli
de silhouettes. On dirait un carnet de voyage mais il n’est fait que de gens
croisés au coin de la rue. Au milieu de ces cartes postales vivantes, il y a
quelques pépés sur des vélos Peugeot, des garçons de café aux bras tatoués et
des petites pépettes aux doigts vernis. J’aime les regarder, tous. J’aime les
imaginer, je leur invente des histoires, j’essaie de deviner. Le nature humaine
est un territoire infini. Il y a beaucoup à apprendre de son voisin, de
l’inconnu d’en face qui éteint toujours sa lumière à la même heure ou de la
boulangère toujours un peu trop fardée. Mon étonnement est déconnecté des
kilomètres. A bien y regarder, le boulevard à deux blocs est un vaste monde. Je
peux être émue en sortant de chez moi, juste en regardant.
Pour
l’heure, je suis dans la véranda et je fume. C’est ici que je voyage aussi. Les
embarquements nocturnes m’emmènent souvent loin. J’attends que le jour se lève.
Agnès
vendredi 8 avril 2011
L’écrivain, la vérité et le mépris
(A propos de "Des gens très bien", d’Alexandre Jardin)
25 mars 2011
25 mars 2011
Il y a longtemps, mon père m’a fait comprendre
qu’on n’avait le droit de mépriser personne. On est humain, on peut détester ou
haïr, ou ignorer pour ne pas perdre de temps, mais on n’a jamais vraiment le
droit de mépriser qui que ce soit. Mépriser, c’est dire, implicitement, qu’on
est supérieur. Et on ne peut pas être juge et partie.
Il y a des écrivains dont les livres, le
travail et la personnalité me laissent indifférent, d’autres qui m’agacent,
d’autres qui m’énervent, d’autres que je déteste et, quelques-uns, seulement
quelques-uns (je les compte sur les doigts d’une main) que je hais
copieusement. Ces quelques écrivains que je hais, je suis tenté de les mépriser,
et je m’arrête dès que j’imagine que je vais leur écrabouiller la gueule. A ce
moment-là, je trouve que je dépasse (intérieurement) les bornes. Alors je me
tourne vers un des bouquins que je suis en train de lire, ça me calme, et je
passe à autre chose.
Attention, ne croyez pas que je sois indemne
de tout sentiment ambivalent : je suis, comme l’immense majorité des
écrivains, envieux de ceux qui bénéficient d’une reconnaissance ou d’un succès plus
grand que le mien. Et comme je sais que c’est une perte de temps, je me soigne
(en évitant de lire les palmarès de ventes de livres, et en me concentrant sur
celui que je suis en train d’écrire.) Mais je ne méprise aucun écrivain.
Je peux comprendre qu’on haïsse un écrivain,
ou qu’on trouve que ce qu’il fait est mauvais, pour autant, je ne comprends pas
qu’on le méprise. Et même quand un écrivain écrit quelque chose qui n’est pas
« littérairement bon » (si tant est qu’on puisse l’affirmer à
chaud…), il ne mérite pas le mépris. Après tout, la qualité littéraire est très
relative, très fluctuante. Et elle ne dit rien des qualités individuelles. On
peut être un écrivain considéré comme mineur et un type très bien ; on
peut être un écrivain considéré comme majeur et une franche, une absolue crapule.
Tout ça pour bien positionner ma stupéfaction,
aujourd’hui, de découvrir les réactions méprisantes et haineuses de la presse française à l'égard d'un écrivain que je ne connais pas personnellement, dont je n’ai
pas lu les livres, mais dont j’estime sincèrement l’engagement dans
l’association qu’il a créée ("Lire et faire lire").
L’écrivain en question, c’est Alexandre
Jardin. Ces jours-ci, par hasard, je lis dans le Wall Street Journal (qui a une section culture, si, si !) un
compte-rendu de la polémique qui a fait rage au début de l’année à la sortie de
son dernier livre : Des gens très
bien (Grasset, 2011). C’est pratique d’habiter ailleurs : j’arrive
après la bataille, et je peux lire ou écouter à froid. Et ce qui me stupéfie,
c’est la haine et le mépris dont on l’a couvert.
Si j’ai bien compris, Alexandre Jardin exprime
dans son livre son dégoût à l’idée que son grand-père, Jean Jardin, directeur
de cabinet de Pierre Laval en 1942 et 1943, ait immanquablement su – et par conséquent,
cautionné de son silence - que le gouvernement de Vichy allait rafler des
dizaines de milliers de Juifs pour les envoyer en camps de concentration.
Certes, d’après plusieurs historiens, le nom de Jean Jardin n’apparaît pas dans
les documents d’époque. Mais des documents, quand on est dircab, ça se
détruit ; et, sauf erreur, un directeur de cabinet, c’est un haut fonctionnaire, qui dirige et
organise les plus proches collaborateurs du ministre.
C’est son bras droit, son homme de confiance.
Un rapide tour par une notice biographique de Jean Jardin publiée en 2009 (donc, longtemps avant la polémique) par le quotidien Les Echos nous apprend que JJ « pacifiste et Munichois », fut pendant plusieurs années (à partir de 1931) le secrétaire particulier de Raoul Dautry, directeur du réseau d'Etat des chemins de fer, qu’il le resta lorsque Dautry devint premier directeur général de la SNCF et devint en 1941 chef de cabinet adjoint du ministre des finances de Darlan, Yves Bouthillier (chargé de l'"aryanisation des biens des Juifs" - autrement dit de leur spoliation). Pas vraiment un travail sympathique. En 1942, c’est Pierre Laval lui-même qui choisit Jean Jardin pour diriger son équipe. En 1943, il est envoyé à Berne par Laval qui (je cite l’article des Echos) « cherche à pérenniser le régime de Vichy en cas de défaite allemande ».
C’est son bras droit, son homme de confiance.
Un rapide tour par une notice biographique de Jean Jardin publiée en 2009 (donc, longtemps avant la polémique) par le quotidien Les Echos nous apprend que JJ « pacifiste et Munichois », fut pendant plusieurs années (à partir de 1931) le secrétaire particulier de Raoul Dautry, directeur du réseau d'Etat des chemins de fer, qu’il le resta lorsque Dautry devint premier directeur général de la SNCF et devint en 1941 chef de cabinet adjoint du ministre des finances de Darlan, Yves Bouthillier (chargé de l'"aryanisation des biens des Juifs" - autrement dit de leur spoliation). Pas vraiment un travail sympathique. En 1942, c’est Pierre Laval lui-même qui choisit Jean Jardin pour diriger son équipe. En 1943, il est envoyé à Berne par Laval qui (je cite l’article des Echos) « cherche à pérenniser le régime de Vichy en cas de défaite allemande ».
Bref, c’est un homme de confiance, que Laval n’aurait certainement pas envoyé à
l’étranger s’il avait pensé qu’il allait le trahir et devenir un allié des Gaullistes.
Un homme-lige, donc. Entièrement dévoué à la
cause. La cause, très probablement, c’est « la France ». Et je n’ai,
personnellement, pas de mal à imaginer que « La France » compte plus
que des milliers de sous-citoyens encombrants. Voyez ce qui se passe encore aujourd’hui,
dans une France qui n’est pas occupée par un pays ennemi, mais qui n’en traite
pas moins certaines populations comme des sous-humains.
Je n’ai donc aucun mal à concevoir que Jean
Jardin, comme beaucoup d’autres fonctionnaires de Vichy (ou de France) ont
« servi leur pays » en agissant comme ils l’ont fait, sans se poser
de questions morales quand on a dénoncé des Juifs dans leur bureau ou leur
administration.
Je n’ai pas (encore) lu le livre d’Alexandre Jardin, je
ne sais pas ce qu’il a écrit mais j’ai lu et écouté plusieurs entretiens donnés
à des médias français et un texte publié par le quotidien britannique The Guardian.
Ce que j’y apprends c’est qu’il lui est insupportable, à l’âge qu’avait son père quand il est mort, de continuer à faire « comme si » la participation de son grand-père au gouvernement de Vichy au plus près de son acteur le plus monstrueux était « juste un accident » de l’histoire.
Ce que j’y apprends c’est qu’il lui est insupportable, à l’âge qu’avait son père quand il est mort, de continuer à faire « comme si » la participation de son grand-père au gouvernement de Vichy au plus près de son acteur le plus monstrueux était « juste un accident » de l’histoire.
Je trouve courageux qu’il le fasse. Je trouve
courageux de regarder les actes de son grand- père en face. Il serait bien plus
confortable de rester dans le non-dit, ou dans l’image d’Epinal relayée par les
romans de son père.
Alexandre Jardin est quelqu’un qui a été gâté
par la vie et le succès. Il n’a pas besoin, pour toucher les lecteurs, de démolir son
grand-père en bousculant son père au passage. Seulement il a co-fondé, en 1999 Lire et faire lire,
une association qui œuvre à la promotion de la lecture et des relations entre
personnes âgées et enfants.
A l’époque, sollicité par une des équipes locales, j’y ai vu une belle idée, simple et limpide : les personnes âgées ont besoin de transmettre ; les enfants ont besoin de repères, de modèles de rôle ; les livres permettent d’édifier un pont entre les uns et les autres. Ça m’a amené à participer, à une ou deux reprises, aux activités de l’association.
A l’époque, sollicité par une des équipes locales, j’y ai vu une belle idée, simple et limpide : les personnes âgées ont besoin de transmettre ; les enfants ont besoin de repères, de modèles de rôle ; les livres permettent d’édifier un pont entre les uns et les autres. Ça m’a amené à participer, à une ou deux reprises, aux activités de l’association.
Aujourd’hui, la publication de son livre ne me
surprend pas : elle me semble se situer dans la même ligne de réparation que
la création de l’association. Si l’on a quelque chose à transmettre, il faut
que ce soit la vérité et non un mensonge. Si l’on a quelque chose à
transmettre, ce sont des valeurs morales, et non des faux-semblants.
Si j’étais à la place d’Alexandre Jardin, je
me poserais moi aussi la question de savoir qui était mon grand-père. (D’ailleurs,
je me la suis posée… dans Plumes d’Ange.)
Je comprends qu’il se demande comment Jean Jardin, ce « type bien », a
pu, sans se poser de question ni sur le moment, ni après coup, être l’exécutant
d’un gouvernement dont l’ignominie fut sans pareille. Comment il a pu continuer
à vivre en toute bonne conscience.
Je comprends qu’A.J. ne parvienne pas à se
contenter d’une explication du style « Jean Jardin n’a pas réfléchi »
- telle que la livre l’historien
Laurent Joly au Nouvel Observateur. Je comprends qu’il ait voulu dire son
malaise et – comme c’est un écrivant, lui aussi – qu’il ait voulu l’écrire.
Ce que je ne comprends pas, c’est la nature
des objections qu’on lui fait. Et dans lesquelles je vois à la fois du mépris
et de la haine.
La haine : le livre d’Alexandre Jardin serait
dangereux ; il représenterait une sorte de crime de lèse-paternité en
accusant son grand-père d’avoir été le complice de la grande rafle du Vel d’Hiv
et en reprochant à son père d’avoir dépeint l’époque de manière trop
complaisante. Ce serait une trahison. Mais qui trahirait-il, exactement ? Des figures d’ascendants ?
Quand les hommes n’ont pas été traduits devant les tribunaux, ils sont donc forcément innocents ? Et quand un
fils, un petit-fils maintenu dans l’hypocrisie familiale ouvre les yeux et
dit : « Je ne peux plus gober ça, je ne peux plus me taire »,
c’est un traître ?
Regardez-le parler sur France
5 : il est ulcéré quand il se demande « Comment se fait-il que
mon grand-père reste aux commandes de ce cabinet et comment se fait-il qu’il
n’y ait aucune culpabilité dans ma famille ? » Il souffre. « On
avait un problème avec le réel dans la famille. »
Il y dit une phrase terrible et
significative : « Les fripouilles ne peuvent rien tant que les
« gens très bien » ne collaborent pas. »
J’aime les traîtres comme celui-ci. Il n’a
rien à gagner à sortir les squelettes du placard. Et tout à perdre. Son crédit,
d’abord, aux yeux de sa famille, des alliés de celle-ci (et connaissant le
pedigree du grand-père, grand commis de l’Etat gaulliste après avoir servi
Vichy, les alliés sont sûrement très influents), des hypocrites de tout poil que
ça défrise d’entendre le petit-fils rejeter la tradition familiale et
nationale ; aux yeux du milieu littéraire (qui, longtemps, s’est
flatté de l’avoir « fait »). Et probablement aux yeux de certains
lecteurs qui aimaient lire le fils après avoir aimé lire le père. Qu’est-ce
qu’il a à gagner ? La paix de l’esprit. L’idée de ne plus nourrir – par
silence et par omission – une légende qui lui est insupportable.
Les omertas existent en France. Qu’un membre
du cercle des élus trahisse le silence de son clan, et c’est un traître à
jamais. D’autant qu’Alexandre J. ne s’est pas contenté de parler, il a écrit.
Il a mis sa plume au service de la vérité qu’il veut défendre ; il a pris
son public à témoin. Et cette forme d’expression ne disparaît pas comme ça, il
le sait.
Mais, comme si la haine ne suffisait pas, on lui
oppose aussi… le mépris : l’auteur "ne s’est pas documenté" ; son livre
serait "mal écrit, maladroit" ; et d’ailleurs, c’est un écrivain médiocre…
« Pas documenté. » Depuis quand un témoin direct aurait-il besoin de documentation
historique pour dire ce qu’il croit en son âme et conscience, pour l’avoir
vécu, entendu, ressenti ? « On m’a énormément attaqué en me disant que je
n’avais pas suffisamment de preuves. Mais mon livre n’est pas du tout un livre
d’histoire. C’est un livre sur mon histoire à moi» dit-il à Marie-France
Bornais une journaliste québecoise.
S’il dénonçait un aïeul ayant vécu sous la
Révolution ou sous Louis XI, je comprends qu’on lui demande des documents
historiques. Mais la participation de Jean Jardin aux gouvernements de Vichy
n’a pas besoin de confirmation, elle est dûment attestée. Ce que son petit-fils
dénonce, ce n’est pas que Jean Jardin ait poussé de ses mains des Juifs dans
les wagons qui les emmenaient à Auschwitz – et d’ailleurs, depuis quand
faudrait-il avoir mis personnellement la main à la pâte pour être reconnu coupable
de ça ? Ce qu’il dénonce, c’est le silence de ceux qui, dans sa famille et
autour d’elle, ont poursuivi leur vie comme si de rien n’était.
Quand on interroge Jean-Pierre
Azéma, historien respectable à qui A. J. a fait lire et corriger son livre,
il dit clairement : « (…) il
est vraiment improbable que le directeur de cabinet de Laval - "chef du
gouvernement", coiffant notamment l'Intérieur - n'ait pas suivi leurs
préparatifs, les négociations qui eurent lieu à Paris entre le secrétaire
général à la police, René Bousquet, et Karl Oberg (chef de la police et des SS
en France), qui ont abouti aux décisions prises à Vichy lors du Conseil des
ministres du début juillet. » C’est clair. Jean Jardin ne pouvait pas
dire « Je ne savais pas. »
D’ailleurs, c’est probablement cela qu’Alexandre lui reproche : c’est qu’il s’est au fond comporté comme si ce qui s’était passé en France à l’époque où il était un des plus hauts fonctionnaires de l’Etat n’avait aucune importance. Ce qu’il reproche à son grand-père, c’est d’avoir été, comme Eichmann, un fonctionnaire docile de l’ignominie sans remords, et à son père, qui devait le savoir clairement, de n’avoir rien dit.
D’ailleurs, c’est probablement cela qu’Alexandre lui reproche : c’est qu’il s’est au fond comporté comme si ce qui s’était passé en France à l’époque où il était un des plus hauts fonctionnaires de l’Etat n’avait aucune importance. Ce qu’il reproche à son grand-père, c’est d’avoir été, comme Eichmann, un fonctionnaire docile de l’ignominie sans remords, et à son père, qui devait le savoir clairement, de n’avoir rien dit.
Quand on interroge l’historien Robert
Paxton, il ne dit pas autre chose : « Pierre Laval, qui n'aimait
pas travailler avec un "cabinet" traditionnel, a, dès son retour au
pouvoir, en avril 1942, installé un secrétariat général à la présidence du
Conseil pour suivre l'application administrative des décisions
gouvernementales. Il y nomme Jacques Guérard secrétaire général. C'est donc
Guérard - condamné à mort en 1947 par contumace - qui assiste au conseil des
ministres, et c'est son nom qui figure dans les comptes rendus des réunions
entre Laval et les autorités occupantes. En parallèle, Laval nomme un cabinet
composé de conseillers intimes, aux fonctions plus floues, dont Jean Jardin est
le directeur. A lui de gérer, entre autres, les fonds secrets. Cela ne diminue
en rien la probabilité que Jean Jardin soit au courant de tout ce qui se passe
dans le bureau de Laval. Mais son nom figure moins dans les archives. Il est
probable cependant que d'autres traces restent cachées. Un historien
infatigable consulterait ainsi les archives du ministère des Finances, où Jean
Jardin travailla en 1941-1942 et où fut organisée l'aryanisation. »
Il est tout simplement stupéfiant qu’en
France, en 2011, on se pose encore la question de savoir si le bras droit d’un
chef de gouvernement est au courant de ce que ce dernier décide… Cette question
ne devrait plus se poser. C’est ça, exactement, qu’Alexandre Jardin
dénonce : « Comment pouvez-vous encore faire comme si ? »
« Mal
écrit, maladroit » Je n’en sais rien, je ne l’ai pas encore lu, mais quand
bien même le serait-il, ça n’est pas un argument !!! Ca ne justifie pas la
haine, et ça ne disqualifie pas le propos. Pas plus qu’à l’opposé, le style omni-encensé
de Céline ne peut excuser ses saloperies.
Et enfin – et c’est ici que le mépris est le
plus fort - Alexandre Jardin n’a pas le droit de parler, il ne peut pas avoir
raison, ce n’est qu’un écrivain à l’eau
de rose !!!! On reconnaît bien là l’élitisme à la française : n’est un "vrai" écrivain que celui qui est réputé l’être (aux yeux de qui ?). Et seul les « vrais
» écrivains auraient le droit de s’exprimer. Or, on ne peut pas dire qu’A.
Jardin soit passé « brusquement » de l’écriture à l’eau de rose au
pamphlet. Dans ses deux livres précédents, apparemment, il touche peu à peu à des
sujets pour lui sensibles : de son père dans Le Zubial et du fonctionnement de sa famille dans Le roman des Jardin. Le dernier livre en date apparaît – même pour
quelqu’un qui en ignore le contenu – dans la droite ligne d’une recherche déjà
entamée depuis plusieurs années.
Alors, qu’il soit un « mauvais écrivain » (jugement que je laisse à ses énonciateurs, n’ayant pas pour ma part d’opinion sur ce point) ne veut nullement dire qu’il n’est pas sincère, et qu'il ne poursuit pas un projet qui lui tient à cœur. Il a dû interroger beaucoup de gens autour de lui avant de se lancer dans cette recherche… et de se décider à écrire ce qui, manifestement, choque beaucoup de monde. (Le ton de ces réactions, en lui-même, est extrêmement significatif : « A.J. est le prototype du « gentil garçon ». Qu’est-ce qui lui prend donc de dire du mal de son grand-père ? Ca ne peut être qu’une révolte infantile tardive ! Il n’a même pas de preuves ! »
Alors, qu’il soit un « mauvais écrivain » (jugement que je laisse à ses énonciateurs, n’ayant pas pour ma part d’opinion sur ce point) ne veut nullement dire qu’il n’est pas sincère, et qu'il ne poursuit pas un projet qui lui tient à cœur. Il a dû interroger beaucoup de gens autour de lui avant de se lancer dans cette recherche… et de se décider à écrire ce qui, manifestement, choque beaucoup de monde. (Le ton de ces réactions, en lui-même, est extrêmement significatif : « A.J. est le prototype du « gentil garçon ». Qu’est-ce qui lui prend donc de dire du mal de son grand-père ? Ca ne peut être qu’une révolte infantile tardive ! Il n’a même pas de preuves ! »
Le mépris, encore, la hauteur. « Cet enfant
gâté crache dans la soupe ! »)
Si tant est que mon avis ait le moindre
intérêt, je trouve qu’il n’est pas trop tard, à 46 ans, pour dire qu’on n’est
pas fier, mais au contraire ulcéré, mortifié, d’avoir été l’enfant gâté d’une famille
dont les comportements passés sont révoltants. Et la douleur, la souffrance et la
soif de vérité n’ont que faire du style, de la bienséance et des omertas
bourgeoises.
Dans une
autre interview, à Strasbourg, AJ explique qu’il a écrit ce livre pour ses
enfants : « Il fallait que ça s’arrête, la complicité familiale. Je
ne voulais pas leur faire porter cet héritage à mes enfants. »
Je le comprends : il ne
veut pas laisser à ses enfants le silence et l’hypocrisie monstrueuse dont il a
hérités. Je le comprends, parce que je pense la même chose : l’essentiel, dans
cette foutue vie, est de transmettre la vérité. Quoi qu’il en coûte.
7 Avril 2011
Je n’avais pas lu Des gens très bien avant d’écrire ce texte. J’ai voulu le lire
avant de poster ce qui précède, histoire de ne pas sauter aux conclusions de manière hâtive,
histoire de vérifier que ce dont j’accusais les détracteurs d'A.J. n’était pas de ma part une affabulation ou un
procès d’intention.
Pendant mon voyage en France, j’ai acheté le
livre d’Alexandre Jardin, et je l’ai lu en deux soirées. Et je suis sorti de
cette lecture atterré par la mauvaise foi des journalistes qui l’accusent.
« Superficiel, sans preuves » ?
C’est tout le contraire : AJ a lu plus sur la période de l’Occupation et
sur la Shoah que la plupart des journalistes contemporains. Et ça se voit,
clairement. Les faits qu’il cite sont solides, vérifiables, indiscutables
dans leur logique implacable ; les moins connus d’entre eux sont toujours
assortis d’une note en bas de page qui renvoie à l’ouvrage où il les a appris.
Et encore une fois, pour ce qui concerne les informations de première main
(celles qui lui viennent de sa famille), ce ne sont pas seulement des
« on-dit », mais des témoignages précis, soigneusement retranscrits.
A moins que toutes celles et ceux dont il rapporte les propos ne déclarent
publiquement qu’il a trahi leurs paroles, je ne vois pas comment on pourrait
lui reprocher quoi que ce soit à cet égard.
« Auteur de romans à l’eau de
rose » ? AJ s’en explique, très clairement, tout au long du livre,
qui est bien autre chose qu’une simple « dénonciation »… Et quand on termine le livre, on se rend bien compte que l'auteur célébré du Zèbre et de Fanfan est aujourd'hui un autre homme.
« Mal écrit » ? N'ayant pas lu ses livres précédents, je suis tout à fait à l'aise pour dire que AJ écrit très bien, beaucoup mieux que bien des journalistes actuels et que certains des écrivains consensuels à qui lesdits journalistes renvoient l'ascenseur.
Toutes ces accusations ne sont pas seulement injustifiées, elles laissent entendre que le livre d'AJ touche précisément là où ça fait mal.
Toutes ces accusations ne sont pas seulement injustifiées, elles laissent entendre que le livre d'AJ touche précisément là où ça fait mal.
Des gens
très bien est un livre extrêmement construit, qui
relate chronologiquement la lente quête de sens d’un jeune homme, puis d’un
homme, à qui on a raconté des balivernes – et qu’on a incité à en écrire, par
la même occasion. Et son dégoût progressif du silence et des faux-semblants.
C’est un livre imprégné de sentiments
puissants, au premier rang desquels figure une vive colère. Une colère sourde
et contenue depuis toujours, mais qui ne compromet en rien la rigueur de la
narration.
Etape par étape, AJ raconte comment il fut
amené à s’interroger non seulement sur la responsabilité de Jean Jardin dans
les actes les plus ignobles du gouvernement de Vichy, mais aussi et surtout sur
l’absence de remords de Jean Jardin et l’atmosphère de déni absolu qui régna
dans sa famille jusqu’à ce que lui-même mette les pieds dans le plat.
Le déni qu’il dénonce est aussi celui des
journalistes : Jean Jardin a littéralement abreuvé tous les partis, de
gauche comme de droite, et s’est lié de très près à de nombreux proches du
Général de Gaulle, ce qui lui a probablement permis de ne pas être inquiété à
la fin de la guerre. De sorte que beaucoup ne veulent pas voir s’écrouler le
mythe du "Nain Jaune sauvant vaillamment des Juifs" : ce mythe masque leurs
propres actions discutables. Il masque aussi la culpabilité de tout un pays, pour qui les Juifs n'étaient tout simplement pas assez importants pour qu'on se préoccupe de leur sort.
AJ parle aussi à plusieurs reprises de la
biographie de Jean Jardin par Pierre Assouline. Et en analysant ses zones d'ombre, AJ démontre qu’il ne suffit
pas d’être un auteur juif pour absoudre un collaborateur impossible à absoudre.
Autant dire que Des gens très bien ne mérite pas le mépris dont on l’a couvert.
Mais que son contenu explique parfaitement la haine qu’il a suscité chez ses
détracteurs : AJ n’épargne ni la bonne conscience, ni l’hypocrisie, ni les
faux-semblants. Et il a conscience de ce que sa quête de la vérité va lui
coûter, aux yeux de ses proches et de ceux qui, jusqu’ici, louaient son travail
d’écrivain.
C’est la chronique d’une exploration,
difficile, douloureuse, pétrie de doute mais néamoins obstinée. Mais l’objectif
n’est pas de convaincre quiconque – un observateur froid est très vite
convaincu de la part que prit Jean Jardin à la Shoah, et AJ lui même donne des
explications très fines sur les circonstances et les mécanismes psychologiques
associés au déni du principal intéressé et de toute sa famille. L'objectif, c'est de dire, tout simplement. De mettre au jour. D'exposer.
Ce n’est pas un livre simpliste ou complaisant :
AJ raconte comment, à plusieurs reprises, ils s’est senti incapable d’aller
plus loin dans sa réflexion ou dans sa dénonciation du silence familial.
C’est un livre dans laquelle la colère
contenue cède la place à une ironie grinçante. En décortiquant le vocabulaire
des documents d’époque et celui de sa famille, AJ montre que les mots ne sont
jamais des « détails » pour qui veut bien écouter et en tirer les
conclusions logiques.
C’est un livre simultanément intime et
historique, et je n’en connais pas d’aussi terrible et éclairant sur la bonne
conscience d’un pays qui ne veut pas regarder son passé en face.
C’est un livre à la
fois douloureux et digne. Un beau livre grave et terrible.
Il commence par une scène qui a dû irriter
beaucoup certains journalistes, car AJ l’a inventée : il y décrit Jean Jardin à
Vichy, dans son bureau, le jour de la grande rafle du Vel d’Hiv. Cette scène
n’est pas une fiction, c’est une reconstitution. Ceux qui en douteeraient ne
savent, tout simplement, pas lire. Car AJ dit clairement :
« J’imagine », lorsqu’il parle de la journée de son grand-père dans
son bureau proche de celui de Laval. . De même, lorsqu’à la fin du livre, AJ
regrette de ne pas avoir eu avec son grand-père la conversation qu’il aurait
voulu avoir, et de ne pas avoir pu lui demander, d’homme à homme, de lui
expliquer ce qu’il avait fait (mais comment expliquer ce qu’on n’a jamais voulu
reconnaître ?), AJ s’autorise, une nouvelle fois, une incursion – que je
ne décrirai pas – dans le Vichy de Jean Jardin. Les derniers chapitres nous
ramènent au premier, la fin nous fait entrevoir l’objet réel de la quête qui
s’achève.
Si AJ a écrit ce livre, ce n’est pas seulement
par souci de la vérité qu’il pense devoir à ses enfants, c’est aussi en
réparation de ce qu’il pense avoir été la douleur de son propre père, Pascal
Jardin. Le prix de cette réparation : trahir l’omerta familiale. Pour
redonner une voix à un père qui en fut privé. Pour écrire ce que ce père n’a
pas pu dire. En cela, AJ se place résolument du côté de ceux qui sont assignés
au silence.
Pour un écrivain, ce n’est pas un mince
engagement.
Dans La
vie de Galilée, Bertolt Brecht fait dire à l’astronome : « « Celui qui ignore la vérité est un
imbécile. Celui qui connaît la vérité et la tient pour un mensonge est un
criminel. »
Après avoir lu Des gens très bien, je suis tenté d’ajouter que celui qui, quoi qu’il lui en coûte, expose la
vérité aux yeux du monde est un Juste.
Martin Winckler
vendredi 25 mars 2011
Est-ce qu’on peut apprendre à écrire ?
Le
mot « apprendre », en français, est ambivalent.
« Apprendre » quelque chose ça peut, selon le cas et le contexte,
signifier : « acquérir un savoir » ou « éduquer, enseigner,
informer ».
Je
viens de donner mon dernier cours de création littéraire à un groupe de
quatorze étudiants. Dix jeunes femmes, quatre jeunes hommes. Ce n’était pas la
dernière séance : celle-ci aura lieu dans quinze jours ; ils me
remettront leur devoir de fin de session, nous ferons le bilan des quatorze
semaines d’enseignement et chacun d’eux (de nous, car je le ferai aussi)
apportera un extrait de livre ou de film à lire ou à montrer à ses camarades.
Le
cours que j’ai donné a certainement été exigeant pour les étudiants. C’était un
cours optionnel, ils avaient déjà beaucoup de travail en dehors de celui-là et
je leur en ai demandé (de leur point de vue) beaucoup moi aussi. Ils avaient au
moins un texte original (sous contrainte) et une analyse de lecture (ou de
film) à rédiger, en une page ou deux, chaque semaine. Mais je ne vois pas
comment on peut enseigner (ou apprendre) la création littéraire sans apprendre
à lire (ou regarder) les autres et écrire soi-même. En Amérique du Nord un
cours n’est en lui-même qu’une introduction, une approche d’un sujet ;
l’acquisition des connaissances se fait entre deux cours, et non pendant.
Aujourd’hui,
en m’écoutant leur parler du travail final qu’ils doivent me rendre, pluisieurs
étaient inquiets à l’idée de « ne pas y arriver ». Et certains m’ont
demandé « ce que j’allais évaluer » – traduction : comment
j’allais noter. J’ai rappelé alors le message que je leur avais envoyé
(plusieurs ont l’air de ne pas bien lire mes messages… et pourtant je les
envoie souvent en double ou en triple, de peur que l’un(e) d’eux/elles ne les
reçoive pas) :
« Seront
évalués, à part égale, et reflétés par la note :
-
écriture (précision et travail de la syntaxe)
-
construction (entrée, développement, conclusion) de l’intrigue
-
bon usage des descriptions et dialogues dans la dynamique de narration
-
respect et exploitation des contraintes (le bar, le quartier, la date, les
personnages obligatoires ou facultatifs) dans l’intrigue
-
intertextualité (allusions à des éléments de culture littéraire,
cinématographique, politiques, culturels, musicaux, etc.) intégrés à la
narration et au contenu de la nouvelle."
Evidemment,
énoncé comme ça c’est un peu sec. Mais il me semble que c’est clair.
Je
vous explique leur devoir : ils doivent écrire une nouvelle qui se déroule
dans un lieu qu’ils ont collectivement choisi, situé dans Montréal, à une date
précise, et qui met en scène des personnages inventés tout aussi
collectivement. A ces contraintes, ils doivent ajouter un personnage de leur
cru, le/la quel(le) doit interagir avec les personnages
« récurrents », et insérer un « grand mystère » qui les
interpelle personnellement et qu’ils ont défini au tout début du cours (sans
savoir qu’il ferait partie de leur travail de rédaction final).
C’est
de l’écriture sous contrainte, certes, mais c’est aussi de l’écriture
libre : ils peuvent inventer le personnage qu’il veulent, employer la
forme et traiter le propos de leur choix (et ils peuvent faire entre 4 et 10
pages, ça leur laisse du champ). Dans une certaine mesure, c’est comparable à
la situation d’un scénariste de série qui doit travailler avec des contraintes
d’écritures pré-imposées en y mettant sa propre « patte ». Imaginez
simplement que vous écrivez un épisode de House, M.D. ou, plus modestement
(c'est l'exemple que je leur ai donné) de La croisière s'amuse. Vous disposez d'un
cadre obligatoire (le paquebot et ce qu'il contient) ; de personnages
récurrents (l'équipage). Vous êtes chargé d'embarquer des personnages de votre
cru (les vacanciers partant en croisière) et de raconter leurs histoires.
Et
j’en reviens au début de mon texte. Après être revenu sur les contraintes du
texte et les modalités de correction, j’ai dit : « Je suis sûr que
vous allez tous écrire un texte épatant ». Et j’ai ajouté que je le sais,
parce que je les ai lus, au fil des douze ou treize semaines de cours, et j’ai
vu à quel point certains d’entre eux se sont démenés pour écrire de manière
plus libre, plus originale.
Alors,
est-ce qu’on peut apprendre à écrire ?
Si
par « écrire » vous entendez « Hécrire de la grrrrrannnnde
littératurrrrrrrrrrrrrrrrre », je ne sais pas répondre à cette question.
Si
vous entendez plutôt : « raconter des histoires par écrit », ma
réponse est oui. Comment ? En écoutant/en lisant les autres, et en s’y
essayant avec acharnement. On admet parfaitement que vous racontiez oralement
les histoires que vous avez entendues. Qu'est-ce qui vous interdit de raconter
VOS histoires par écrit ?
"Mais
est-ce qu’on peut enseigner l’écriture à autrui ?"
Je
ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas. On enseigne bien la musique, la
poterie, l’équitation, la pêche.
Comment ?
De deux manières, essentiellement : en mettant une canne à pêche (de la
glaise, un instrument, des rènes...) dans les mains de l’apprenti et en lui
montrant comment l’utiliser.
Je
sais que beaucoup penseront : « Oui, mais hécrire, ça ne s’apprend
pas. N’est pas Flaubert ou Proust qui veut. » Certes. Mais Gustave et
Marcel ne sont devenus des icônes que bien après qu'ils ont écrit ; il a bien
fallu qu’ils commencent, et comment ont-ils fait ? Ils ont imité ceux
qu’ils aimaient lire, et ils ont cherché du soutien auprès d’autres écrivants
de leur génération, qu’ils respectaient et qui étaient leurs amis, quoi qu’on
puisse penser de leur « talent » aujourd’hui.
Gustave
et Marcel, l’un comme l’autre, pensaient qu’ils avaient quelque chose à
apprendre de leurs aînés et de leurs contemporains. Ils lisaient, ils
écoutaient, et ils bossaient. Et ce faisant, ils manifestaient bien moins de
vanité et de hauteur que ceux qui aujourd’hui affirment
: Hécrire ça ne s’apprend pas.
« Oui,
oui, d’accord, me concèdera-t-on. Admettons qu’on puisse apprendre des
recettes, des trucs, des exercices. Mais ça ne fait pas des écrivains, tout
ça ! »
« L’
hécrivain (Flaubert, Proust et les autres) est un Vraicrivain parce qu’il
a quelque chose en plus, du talent, du génie, et tutti quanti. Ça ne se décide
pas comme ça, ça ne s’acquiert pas en faisant des exercices oulipiens, ça ne se
cultive pas, ça ne se crée pas, c’est inné. » Toujours les mêmes valeurs
de classe, au fond.
Parce
que justement, ce qui est inné, personne n’a besoin de s’en occuper. C’est là.
Dans le cerveau. C’est là comme l’oreille absolue, la mémoire photographique,
l’odorat sans pareil. C’est une mutation, un don, un talent, on l’appellera
comme on veut, mais c’est là. On ne peut rien y faire. On ne peut pas le créer
ni le faire disparaître – à moins de détruire celui ou celle qui le porte.
Ce
qui peut se cultiver, se développer, en revanche, a besoin de soutien,
d’encouragements, de stimuli. Je ne connais pas de grand musicien qui ne répète
pas sans cesse les pièces de son répertoire ; je ne connais pas de grand
peintre qui ne fait jamais d’esquisses ou ne jette jamais un tableau ; je
ne connais pas d’écrivain, fût-il génial, qui n’a jamais raturé une page,
recommencé un chapitre ou révisé entièrement ses livres.
Apprendre
(ou enseigner) à écrire, c’est apprendre/enseigner à lire, à relire, à se
mettre à sa table et écrire, tracer des grands I et des petits a, transformer
une bouillie informe en un texte qui ressemblera à quelque chose, se relire,
trouver ça plus ou moins bon, soupirer, sourire et recommencer.
Et
qui peut enseigner ça, sinon ceux qui le font chaque jour, parce qu’ils passent
leur vie à ça ?
Je
n’ai pas honte d’enseigner – aujourd’hui à des étudiants de l’Université de
Montréal, la semaine prochaine à l’Université François-Rabelais à Tours, le
mois prochain aux personnes inscrites à l’atelier du festival Métropolis Bleu
et depuis janvier, une fois par mois, bénévolement, à une douzaine de
chercheurs en bioéthique – ce que j’ai appris en écrivant. Je ne le fais pas
parce que je suis un meilleur écrivant qu’eux. Je ne le fais pas parce que j’en
sais plus qu’eux. Je le fais parce que je suis passé par là, j’ai longtemps
tâtonné et beaucoup désespéré avant d’arriver à faire d’une bouillie informe
quelque chose qui ressemble à un texte, et parce que si personne n’échappe au
désespoir par l’écriture, si personne n’est à l’abri de ces moments où on
n’avance pas et où on se fait chier, il y a aussi des moments de plaisir, des
moments de découverte, des moments de jeu, des moments de joie lorsque, après
s’être fixé une tâche, parfois toute simple, parfois très compliquée, on
regarde le texte achevé et on se dit qu’on ne s’en est pas trop mal tiré.
Je
n’ai pas de génie à transmettre. Mais les moments de joie, de bonheur à
l’écriture, je fais de mon mieux pour les susciter, les provoquer, les
partager.
Mar(c)tin
jeudi 24 mars 2011
Elle dit... - par Lyjazz
Elle dit qu’elle écrit.
Mais elle est prise par la vie quotidienne, les enfants, le
ménage, les courses, la recherche du mieux-être de toute la famille, comme un
gentil grillon du foyer. Et quand elle a fini elle a juste envie de se noyer
dans la toile. Elle est active sur des listes de discussion où elle aide des
personnes. Son aura est palpable et ses avis souvent écoutés, respectés. De
même, lorsque ses amis ont besoin d’aide ils font souvent appel à elle.
C’est ainsi qu’elle se sent le plus vivante.
Et aussi quand elle écrit. Parce qu’alors elle sait qu’une
partie d’elle, la plus intimement cachée, y compris de sa conscience, peut
subrepticement se déployer, à la fois sous ses doigts et sous ses yeux. Elle
observe en même temps qu’elle vit, les yeux écarquillés et aux aguets, les
formes et les divagations de son cerveau.
Elle sait alors qu’une part d’elle-même, qu’elle a accepté de
laisser sortir, vivre sa propre vie, va l’entrainer plus loin sur la voie de la
connaissance intrinsèque.
Parfois elle a besoin d’extérioriser devant d’autres, de
bouger, de canaliser son énergie dans une activité sportive.
Parfois elle a besoin d’exprimer par la voix ce qu’il y a à
l’intérieur d’elle-même. Ou alors d’écouter du jazz, seule musique à ses
oreilles apte à raconter sans mots les émotions qui la traversent.
Et parfois le rayon d’énergie est assez aiguisé pour qu’il
sorte sous la forme d’un crayon qui note sur le papier ou l’écran.
Elle lit. Et les livres qui viennent sous ses mains sont juste
ceux dont elle a besoin. Ils arrivent quand elle doit les comprendre.
Elle rêve, et alors ses sens grands ouverts appellent des
mains sur elle. Elle sait que ses seins, ses épaules et ses fesses, ses
cuisses, son ventre, sa vulve, peuvent être des havres, des réminiscences de la
divinité, des véhicules qui transportent vers l’ailleurs. Le dos musclé et
cambré elle appelle.
Alors elle se met à écrire. Parce qu’elle est pleine d’elle et
qu’elle parvient à obtenir suffisamment de recul pour observer sa vie, y
prendre part et la considérer comme une entité à la fois imaginaire et
tangible. Artefact, à vivre.
mardi 22 mars 2011
Partir, revenir (Ex n°12, rattrapage) par Wejna
Yves
est rentré hier d’un an tour du monde. Yves est mon copain d’enfance. Il est
venu directement dîner à la maison. Isabelle lui avait fait un tiramisu.
-
Alors ce voyage, c’était comment ? lui a-t-on demandé, pour trouver un lien entre son absence et maintenant
qu’il revenu.
-
Bien, a-t-il simplement répondu
avec le sourire. Puis voyant que son assistance restait un peu sur sa faim, il
raconta deux trois anecdotes. J’ai appris le Russe, j’ai mangé des insectes
au Laos, j’ai fait la fête à Shanghai, j’ai remonté l’Amérique du Sud, j’ai
parcouru 10 000 kilomètres, etc.
Ca
a suffit à combler la curiosité de l’assistance. J’étais content de le
retrouver mais une mince séparation de glace restait, invisible. C’est vrai
qu’un an c’est long mais je dois reconnaître que je n’ai rien vu passer.
Comment n’ai-je pas plus ressenti son absence ? Aurais-je été capable
d’oublier mon super pot ?
-
Et toi, quoi de neuf à Paname ?
demanda-t-il, me renvoyant malicieusement la balle.
Mais
oui, qu’ai-je fait, moi, pendant cette année ? Quel est le chemin parcouru
quand nous n’avons pas de carte à tracer ? J’eu envie de répondre :
c’est la rentrée des classes, très peu différente de l’année dernière. Dans un
mois ce sont les vacances scolaires de la Toussaint puis viendra Noël et les
fêtes de fin d’année. On va de repères en repères...
-
Tu sais les enfants changent beaucoup en ce moment, vite. Ils se transforment
physiquement d’une saison à l’autre. Ils construisent leur caractère. Nous, on
change peu. On les observe.
Je
repris un peu de ce Chardonnay bien frais remonté juste de la cave. Il ne
disait rien alors je poursuivis.
- Nous avons refait la cuisine. Elle est plus claire.
D’après Isabelle, c’est la mode du blanc, enfin en ce moment. Avec un peu de
vert vif. C’est toujours bon d’avoir des petits projets.
-
Tu te souviens du Texas ?
Bien
sûr ça n’avait rien à voir avec les cuisines, mais il a demandé ça comme ça
sans transition. Et je me souvenais du Texas. Et de la postière aussi. Un jour
Yves avait découvert un vieux terrain vague derrière l’A10. On y accédait
encore par des petits chemins dans la campagne. Il m’avait vendu l’endroit
comme un désert aride avec des puits de pétrole, un truc géant. En vrai,
c’était un terrain de falun à l’abandon derrière une autoroute. Les camions de
marchandises passaient là à toute vitesse avec le soleil dans le dos, faisant
briller les chromes quand ils en avaient. Pour nous c’était la route 66. Le
terrain était grand pour deux mômes. Des pelleteuses étaient garées pas très
loin. Ca pouvait ressembler à un désert et à une compagnie d’extraction d’or
noir. C’était devenu une cachette, c’était notre Texas. Puis il avait raconté
ça à la postière qui s’ennuyait un peu dans la journée et était contente de
parler à deux gamins inventifs. Il l’avait convaincu de nous accompagner.
-
Comment était-elle venu la postière déjà ? lui demandais-je comme si je ne me souvenais plus
bien. Mais j’avais juste envie qu’il me raconte. Et il adorait ça.
- Je lui avais prêté un vélo trop petit et nous avions
roulé entre les nids de poule et le bruit des camions.
En
disant ça, on a revu les mêmes images et on est parti à rire.
Je
me souviens des odeurs sur ce chemin, les odeurs de pesticide, les odeurs de
fer près des rails abandonnées, de l’herbe fraîchement coupée, de la paille et
la couleur des bleuets tout le long de la route. La postière avait bien rigolé
je crois et nous aussi. Elle nous avait fait fumer là notre première cigarette,
des Lucky Strike, et on avait rejoué des scènes de feuilletons américains ou de
western, ça je ne me rappelle plus très bien.
-
Tu sais que je me suis remis à fumer, lui
avouais-je. Oui je sais j’avais arrêté, puis j’ai repris, souvent.
Je
ne lui dis pas combien j’avais regretté qu’il parte, que je lui en avais voulu
même. J’aimais ces moments, où nous laissions nos copines aller se coucher
après le dîner pour nous échapper derrière la cabane de jardin avec un verre de
whisky et un cigare. On refaisait le monde ou on se le faisait croire. On
parlait whisky. Chaque ouverture de bouteille était sacrée. Il l’accompagnait
d’une tirade d’une demi heure au bas mot sur sa provenance, sa distillation.
C’est comme ça que j’ai apprécié les single malt de caractère, élevés aux
embruns et à la tourbe. Nous aimions les Laphroaig un peu épais ou la finesse
des Nikka un brin salés. Il ne se lassait pas de me parler des territoires et
des hommes qui ont l’amour de la terre. Il a ce don de savoir vous faire
voyager à travers un whisky, un cigare ou même un vin de pays. Une année, il
voulu m’emmener faire un tour à bicyclettes des distilleries sur les îles
d’Ecosse. Ou alors il disait : « viens, on s’achète un bateau, on
part trois mois et on atteint le Cap Vert ». Mais il y avait Isabelle
et les enfants déjà. Et puis on disait ça comme ça, pour déconner entre pots,
ça n’était pas vraiment sérieux.
Il
regardait le fond du jardin avec attention.
-
Et cette cabane ? Tu l’a retapée ou bien ?
-
Non. En plus elle est pleine de mousse.
Je
sais qu’il y a de la mousse sur la cabane à jardin parce que j’y vais toujours,
seul. Je m’y cache pour fumer. Il n’a pas voulu laisser ses rêves à l’enfance
le salaud. Ils les a construits parce que c’est ce qu’il s’était promis d’être.
Il n’a simplement pas réussi à grandir sans eux, à faire le deuil de ses jours
heureux de petit garçon.
-
Tu n’as jamais cessé d’y croire au fond...
-
A quoi ?
-
Au Texas.
-
Et toi ?
dimanche 20 mars 2011
Un voyage en Amnésie (ex. n°16) - par Elizabeth LC
L’Amnésie est un vaste pays, ses
habitants s’appellent les Amnésiques. Ses frontières sont évidemment
incertaines. Il est bordé par le fleuve Mémoire, mais ce fleuve est instable,
ses méandres serpentent tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et parfois son lit
est complètement à sec. L’Amnésie est un vaste pays. Un jour, quelqu’un y va,
il ne revient pas, ou bien il revient et il ne sait pas qu’il y est allé.
Athènes, rue Mnisikleous. Le nom me dit
quelque chose, mais je ne me souviens pas de quoi. Cela appartient à une autre
ère, une autre strate géologique. Je me souviens de toi, sans doute, et de
certains moments, certains jours. Je ne me rappelle plus de moi-même, qui
j’étais. J’ai perdu la clef. Je ne suis pas sûre qu’il y en ait jamais existé
une.
Amnésie. En langue des oiseaux, et en
sabir franco-grec, « âme – nisi » = l’île de l’âme.
Où est le lieu des accents
circonflexes ? Où est le lieu des voix qui se sont tues ? Où est le
lieu des rencontres qui n’ont pas eu lieu ?
La nuit ramène son lot habituel de
dérives. « Les pensées de la nuit,
toujours plus brillantes, plus impersonnelles, plus douloureuses. Constamment
douleur et joie infinies, et en même temps le calme. » (Maurice
Blanchot, L’Attente l’Oubli).
Je vais plonger dans le fleuve de
mémoire, repêcher des objets non identifiables, aborder de l’autre côté, au
rivage de l’Amnésie. Ne cherche pas à me poursuivre, car je t’ai déjà oublié.
L’Amnésie est un vaste pays. Un jour,
quelqu’un y va et il ne revient pas, ou bien il revient et il ne sait pas qu’il
y est allé. Un jour, une nuit. Demain est un autre jour.
Elizabeth L.C.
avril 2004, revu mars 2011
samedi 19 mars 2011
Quand je serai plus vieille (rattrapage) - par Pauline
Quand je serai plus vieille, "le soir à la chandelle", ne puis-je m'empêcher d'ajouter. Rémminiscence d'un temps ancien, où à l'école élémentaire, l'instituteur nous avait fait apprendre Ronsard.
Je me revois, petite fille, assise sur un de ces bancs délavés. Chaque mardi matin, nous récitions un nouveau poème. J'attendais mon tour, prête à réciter ma poésie.
La veille, je l'avais révisée auprès de mon père. Il avait sorti pour l'occasion son Lagarde et Michard. Les images se bousculent. Visions, sensations, émotions. Le feu dans la cheminée emplit la pièce de son odeur.
Des formes incertaines se détachent sur les murs au gré des crépitements. Le son monte, interrompu uniquement par le bruit sec d'une bûche qui s'écrase sur un chenet. Et je m'élance. D'un souffle, j'expulse mon sonnet. Je n'aimais pas que l'on m'entende. Cela aurait pu dévoiler mon corps disgracieux - dis-graiss-ieux. Il faut savoir employer les mots dans leur sens premier. L'instituteur ne cessait de nous le répéter.
Sa voix vient d'ailleurs de se faire entendre : c'est à mon tour.
Je m'extirpe brusquement de mes pensées.
"Ah, qu'il est loin ce temps où ma mémoire ne filait pas entre mes doigts", se dit la vieille femme alors qu'enfants et petits enfants venaient de quitter sa maison dans une joyeuse pagaille. "Bientôt six lustres" ajouta-t-elle en souriant, les mains posées sur son corps amaigri par les années passées, se souvenant des jours ensoleillés où elle rédigeait sa thèse.
dimanche 13 mars 2011
Je me souviens - par Martine B
JE ME SOUVIENS…
Je me souviens les bombardements,
Le martèlement des bottes sur le bitume, les
uniformes vert de gris,
L’exil
à la campagne au fin fond du Poitou,
Mais où ai-je donc rangé ce satané
portefeuille?
Je me souviens mon premier amour,
La Guinguette, le petit vin blanc et la valse
musette,
Les balades en tandem, les pique-niques entre
amis.
Il faut changer ce téléphone, c’est bizarre,
je n’arrive plus à joindre personne.
Je me souviens l’atelier,
Ton grand-père sur le métier, les soieries
chatoyantes,
Les vacances avec vous tous sur la côte Atlantique
chaque été.
Je ne sais plus si j’ai pris mes médicaments
ce matin…
Je me souviens qu’il faisait froid quand tu es
née un matin de février.
Je t’ai regardé grandir,
Et par une belle journée de printemps tu m’as
présenté mon arrière-petit-fils.
Ta sœur, je l’ai connue toute gamine, mais c’est
une femme maintenant !
Quel jour est-on aujourd’hui ?
Qui vient tout déplacer chez moi en mon
absence ?
Mais qui est donc la mère de ton frère?
Je me souviens … je me souviens ?
lundi 7 mars 2011
J'écris à l'aventure
Pour
moi, écrire est un travail. C’est un travail que j’aime, mais c’est un travail.
Ça ne vient pas tout seul. Même quand j’ai une « bonne » idée, il
faut quand même que je la mette sur le papier, que je la « file » comme
s’il s’agissait d’un brin de laine à transformer en pelote, puis que je la
tricote pour en faire quelque chose qui ressemblera à un texte. Ça ne tombe pas
tout cuit. Pour reprendre une expression chère aux écrivains américains que
j’aime le plus : 5% d’inspiration, 95% de transpiration.
Cela vient certainement du fait qu’à mes yeux, écrire un livre, ça consiste avant tout à construire un récit satisfaisant pour le lecteur que je suis. Si j’écris des romans à péripéties, c’est parce que c’est ce genre de romans que j’aime lire. Ça n’empêche pas d’être « expérimental », de faire « de la recherche » en écrivant, mais ça veut dire que je me préoccupe, en premier lieu, de l’adéquation entre la (ou les) formes du texte et son contenu et, secondairement seulement, du « style » (des finitions opérées sur l’énoncé). Non que je n’aie pas d’appétence pour le style, ou d’ambition stylistique, mais parce que je pense que le style, c’est un mot ronflant inventé par de pseudo-élites pour désigner la « musique » de l’écrivain telle que l’entend le lecteur "éduqué" ; de mon point de vue, plus modestement, j'appelle "style" les procédés (trucs, tics, habitudes rationnelles ou non) d’écriture qui me permettent... de comprendre ce que je raconte.
Cela vient certainement du fait qu’à mes yeux, écrire un livre, ça consiste avant tout à construire un récit satisfaisant pour le lecteur que je suis. Si j’écris des romans à péripéties, c’est parce que c’est ce genre de romans que j’aime lire. Ça n’empêche pas d’être « expérimental », de faire « de la recherche » en écrivant, mais ça veut dire que je me préoccupe, en premier lieu, de l’adéquation entre la (ou les) formes du texte et son contenu et, secondairement seulement, du « style » (des finitions opérées sur l’énoncé). Non que je n’aie pas d’appétence pour le style, ou d’ambition stylistique, mais parce que je pense que le style, c’est un mot ronflant inventé par de pseudo-élites pour désigner la « musique » de l’écrivain telle que l’entend le lecteur "éduqué" ; de mon point de vue, plus modestement, j'appelle "style" les procédés (trucs, tics, habitudes rationnelles ou non) d’écriture qui me permettent... de comprendre ce que je raconte.
Donc,
écrire, c’est un travail. Pour des raisons « historiques » (relatées
dans « Comment j’ai gagné ma vie en/d’ écrivant »), tout ou partie de
mon activité d’écrivain est rémunérée depuis presque trente ans au jour où
j’écris ceci : j’ai commencé par être rédacteur dans une revue médicale –
où j’écrivais toutes sortes de choses – en 1983. C’est donc non seulement un
travail mais aussi un gagne-pain. Ça ne diminue en rien le plaisir que j’ai à
écrire, ni le désir d’écrire pour écrire (ce que vous lisez en cet instant
n’est pas une commande, et si ça n’est jamais publié ailleurs que sur ce blog,
ça ne me rapportera pas un kopeck), mais ce n’est pas sans importance dans ma
vie quotidienne.
Ça
signifie, de fait, que je n’écris pas toujours "pour le plaisir" (même si c’est
probablement ce que j’aime le plus faire au monde, avec la lecture, le cinéma
et les galipettes) mais aussi pour gagner ma croûte et élever mes enfants.
Même
lorsque j’écris « pour rien » (ce qui est le cas le plus souvent, vu
le nombre de courriers, d’interviews, d’articles, de résumés, de projets, de
chapitres perdus, d’exercices – que je peux pondre en une année), écrire est un
travail. Ça n’est jamais futile. Ça n’est jamais « anecdotique ».
J’ai répondu à chaque courriel qu’on m’a écrit pour Le Chœur des femmes quand il est sorti en édition courante, et je
réponds à ceux qu’on m’adresse depuis qu’il est sorti en poche et, chaque fois,
j’essaie d’être aussi personnel que possible, j’essaie de faire de mes
remerciements autre chose qu’un courriel de remerciements qui aurait pu être
écrit par une machine.
Ecrire
est un travail, donc mais, heureusement, parfois c'est un travail agréable ;
en particulier quand les émotions que je ressens en le faisant sont elles aussi
agréables : excitation, amusement, rage vengeresse, etc. J’ai éprouvé de
grandes joies à écrire certains chapitres de mes romans, et je me les
rappelle précisément. J’ai éprouvé aussi de grandes émotions – jusqu’aux
larmes – en écrivant ou en réécrivant certaines pages. « Monsieur et
Madame Deshoulières » (dans La
Maladie de Sachs), « Emma
et Madeleine » (dans Les Trois
médecins) et « Karma » (dans Le
Chœur des femmes) m’ont fait pleurer quand je les ai écrits, et j’ai encore
la gorge qui se serre quand je les relis.
Ressentir de telles émotions constitue le plus grand plaisir que je peux éprouver à l’écriture. Mais ce plaisir n’est pas permanent. D’abord parce que, je le répète, écrire est un travail – et le mot travail ici n’est pas synonyme de « corvée » ou de « souffrance » : je ne souffre pas quand j’écris, au contraire, je ne sens plus mon corps, je suis entièrement concentré sur ce que j’écris. Mais j’entends par « travail » les gestes que l’on fait pour préparer un matériau, quel qu’il soit – des pièces de bois ou de métal à assembler, des légumes à cuisiner, des notes à retranscrire – en vue de constituer un ensemble qui sera, dans le meilleur des cas, plus grand et plus intéressant que la somme de ses parties. Ce travail peut être long, car il comporte une grande part de tâtonnements, d’hésitations, de fausses routes et de fausses pistes.
Ressentir de telles émotions constitue le plus grand plaisir que je peux éprouver à l’écriture. Mais ce plaisir n’est pas permanent. D’abord parce que, je le répète, écrire est un travail – et le mot travail ici n’est pas synonyme de « corvée » ou de « souffrance » : je ne souffre pas quand j’écris, au contraire, je ne sens plus mon corps, je suis entièrement concentré sur ce que j’écris. Mais j’entends par « travail » les gestes que l’on fait pour préparer un matériau, quel qu’il soit – des pièces de bois ou de métal à assembler, des légumes à cuisiner, des notes à retranscrire – en vue de constituer un ensemble qui sera, dans le meilleur des cas, plus grand et plus intéressant que la somme de ses parties. Ce travail peut être long, car il comporte une grande part de tâtonnements, d’hésitations, de fausses routes et de fausses pistes.
De
sorte que le plaisir et les émotions qui rendent l’écriture vivante se font
attendre, tant que je n’ai pas atteint ma « vitesse de croisière ».
Plus précisément : tant que je ne suis pas suffisamment engagé dans le
texte ou le livre pour m’y atteler chaque jour en sachant où je vais.
Il
ne suffit pas que j’aie une idée pour que je m’attelle à l’écriture. Il faut
que l’idée, étayée par d’autres idées (celle d’une trame, d’un squelette
approximatif), tienne debout et permette d’avancer. Tant
que ça ne tient pas debout, je n’atteint pas la vitesse de croisière et je
rame. Le plaisir se fait attendre. Le travail, alors, est un peu désespérant.
Tout
ça est très intuitif. Quand je sens être dans la bonne direction, même si je ne
comprends pas très bien ce que je fais, je continue, je n’ai pas de mal à
continuer. Quand j’ai le sentiment de faire fausse route, je n’efface pas ce
que j’ai écrit, j’y retourne ou je recommence, autrement. Je continue, quitte à
reprendre plus tard. Je préfère avancer et reprendre ensuite, parce que même si
je sens que je fais fausse route, ça ne signifie pas que ce que j’écris est
sans intérêt, ou inutilisable.
Régulièrement,
je retrouve des esquisses, des états préparatoires d’un roman ou d’un texte qui
est devenu une nouvelle, ou un essai, ou un livre. J’ai toujours
pris beaucoup de notes (j’ai des flopées de cahiers) mais je ne les utilise pas systématiquement. De fait, quand je relis
les « notes » ou les « esquisses » de romans, et lorsque je
me rends compte que je n’ai pas du tout retenu les idées auxquelles elles s’efforçaient
de donner forme, je ne le regrette pas. Parfois,
l’idée est tout de même passée dans le livre alors que je n'ai pas relu les notes. Ce qui semble montrer que ce n’est pas
tellement l’idée en elle-même qui a besoin d’être notée. Une idée, une notion,
un personnage importants pour le livre finissent par faire leur chemin.
Qu’est-ce
qui se passe, alors, dans la prise de notes, dans l’écriture qui, au fond, ne
va pas plus loin que le moment qui l’a vue naître ?
Je
me suis longtemps dit que je notais pour ne pas oublier les idées qui me
semblaient bonnes, mais je me demande si, au fond, les notes ne sont pas, en
elles-mêmes, des esquisses. Une méthode spontanée pour « essayer »
des phrases, des idées, des dialogues. Comme un dessinateur ou un peintre qui
ferait l’essai de coups de crayon, de pinceau. Ou un musicien qui plaquerait, pour voir, un
accord, une combinaison de touches sur son instrument. Si tel est le cas, ce
n’est pas tant le contenu de la note ou de la page qui compte, que le mouvement
qui me la fait l’écrire. Ce qui explique pourquoi je ne la reprends pas (ou
rarement) ensuite.
Ecrire,
c’est écrire beaucoup. Tout le temps. A la moindre occasion. Sans se poser la
question de savoir si ça fera partie d’un tout plus grand, et encore moins si
ça sera publié. Ecrire comme on fait des gammes sur son instrument. Comme on
essaie une phrase musicale pour savoir si elle va quelque part. Ecrire pour
écrire, avant d’écrire pour être lu.
Et
tout livre commence ainsi : par une sorte d’exploration aléatoire, autour
d’une idée encore mal dégrossie, mais suffisamment taraudante pour qu’on ait
envie de lui ouvrir une piste, afin de savoir où elle va nous conduire. Une
piste à la machette. Dans les bois. Dans un lieu où – à ma connaissance –
personne n’est, peut-être, encore passé. Où je sais, en tout cas, que je ne suis pas encore passé. Et quand j’ai atteint le mode
croisière, j'avance encore à la machette. Je sais où je vais, je n’ai plus de
problème d’orientation, j’ai ma boussole en tête, je ne cherche plus mon
chemin, mais il faut quand même déblayer. Cela semble loin de la métaphore du
rat-qui-construit-le-labyrinthe-dont-il-se-propose-de-sortir, chère à Georges
Perec et que j’ai souvent reprise, mais c’est la même chose.
Car
au fond, toutes les histoires existent déjà, sous une forme ou une autre, comme
des arbres dans une forêt qui ne cesse de changer avec le temps, mais dont la
végétation s’alimente toujours aux mêmes sources : la vie des humains.
Je
parcours mon propre labyrinthe dans la forêt des histoires.
Même
si j’ai acquis de l’expérience, même si je sais me tailler un chemin dans cette
végétation, même si j’ai plus de goût pour certaines essences que pour
d’autres, et même lorsque j’ai atteint ma vitesse de croisière, j’avance
toujours en territoire inconnu. Ce n’est qu’à la fin que je peux prendre la
mesure du chemin parcouru. C’est seulement une fois le livre terminé que je
sais ce que j’ai fait. Enfin, à peu près...
On
pourra se dire que j'ai toujours du bonheur à me lancer dans cette
exploration, à plonger dans la forêt des mots et des histoires, puisque je le fais chaque jour, librement, et avec la perspective que le voyage ne se fera pas en vain (puisque je suis un écrivain publié, qui pour le moment n’a pas
de souci à se faire sur ce point).
marczaffranmarczaffran
Mais
le bonheur (réel) de pouvoir écrire librement – enfin, beaucoup plus librement
que la plupart des écrivants – est tempéré par une réalité très simple, mais
que je n’oublie jamais : j’ai beau avoir été publié de nombreuses fois,
j’ai beau savoir que certains de mes livres se sont beaucoup vendus, j’ai beau
avoir reçu des réactions positives pour la plupart de mes livres – de leurs
lecteurs, du moins -, je ne suis jamais sûr, pour autant, que ce que je suis en
train d’écrire est « bon ».
Sur
ce point-là aussi, j'écris à l’aventure.
(A suivre)
Mar(c)tin
Mardi 8 mars 2011 : j'ai recopié toutes mes entrées personnelles du blog, depuis la première, "Chevaliers des touches", jusqu'à celle-ci, dans un seul et même fichier. L'ensemble fait, à l'heure actuelle, 600 000 signes (400 pages standard). Je vais essayer d'en faire un livre, en retouchant les textes et en les organisant autrement. "Chaque texte prépare le suivant."
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