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lundi 7 mars 2011

J'écris à l'aventure


Pour moi, écrire est un travail. C’est un travail que j’aime, mais c’est un travail. Ça ne vient pas tout seul. Même quand j’ai une « bonne » idée, il faut quand même que je la mette sur le papier, que je la « file » comme s’il s’agissait d’un brin de laine à transformer en pelote, puis que je la tricote pour en faire quelque chose qui ressemblera à un texte. Ça ne tombe pas tout cuit. Pour reprendre une expression chère aux écrivains américains que j’aime le plus : 5% d’inspiration, 95% de transpiration. 


Cela vient certainement du fait qu’à mes yeux, écrire un livre, ça consiste avant tout à construire un récit satisfaisant pour le lecteur que je suis. Si j’écris des romans à péripéties, c’est parce que c’est ce genre de romans que j’aime lire. Ça n’empêche pas d’être « expérimental », de faire « de la recherche » en écrivant, mais ça veut dire que je me préoccupe, en premier lieu, de l’adéquation entre la (ou les) formes du texte et son contenu et, secondairement seulement, du « style » (des finitions opérées sur l’énoncé). Non que je n’aie pas d’appétence pour le style, ou d’ambition stylistique, mais parce que je pense que le style, c’est un mot ronflant inventé par de pseudo-élites pour désigner la « musique » de l’écrivain telle que l’entend le lecteur "éduqué" ; de mon point de vue, plus modestement, j'appelle "style" les procédés (trucs, tics, habitudes rationnelles ou non) d’écriture qui me permettent... de comprendre ce que je raconte.

Donc, écrire, c’est un travail. Pour des raisons « historiques » (relatées dans « Comment j’ai gagné ma vie en/d’ écrivant »), tout ou partie de mon activité d’écrivain est rémunérée depuis presque trente ans au jour où j’écris ceci : j’ai commencé par être rédacteur dans une revue médicale – où j’écrivais toutes sortes de choses – en 1983. C’est donc non seulement un travail mais aussi un gagne-pain. Ça ne diminue en rien le plaisir que j’ai à écrire, ni le désir d’écrire pour écrire (ce que vous lisez en cet instant n’est pas une commande, et si ça n’est jamais publié ailleurs que sur ce blog, ça ne me rapportera pas un kopeck), mais ce n’est pas sans importance dans ma vie quotidienne.

Ça signifie, de fait, que je n’écris pas toujours "pour le plaisir" (même si c’est probablement ce que j’aime le plus faire au monde, avec la lecture, le cinéma et les galipettes) mais aussi pour gagner ma croûte et élever mes enfants.

Même lorsque j’écris « pour rien » (ce qui est le cas le plus souvent, vu le nombre de courriers, d’interviews, d’articles, de résumés, de projets, de chapitres perdus, d’exercices – que je peux pondre en une année), écrire est un travail. Ça n’est jamais futile. Ça n’est jamais « anecdotique ». J’ai répondu à chaque courriel qu’on m’a écrit pour Le Chœur des femmes quand il est sorti en édition courante, et je réponds à ceux qu’on m’adresse depuis qu’il est sorti en poche et, chaque fois, j’essaie d’être aussi personnel que possible, j’essaie de faire de mes remerciements autre chose qu’un courriel de remerciements qui aurait pu être écrit par une machine.

Ecrire est un travail, donc mais, heureusement, parfois c'est un travail agréable ; en particulier quand les émotions que je ressens en le faisant sont elles aussi agréables : excitation, amusement, rage vengeresse, etc. J’ai éprouvé de grandes joies à écrire certains chapitres de mes romans, et je me les rappelle précisément. J’ai éprouvé aussi de grandes émotions – jusqu’aux larmes – en écrivant ou en réécrivant certaines pages. « Monsieur et Madame Deshoulières » (dans La Maladie de Sachs),  « Emma et Madeleine » (dans Les Trois médecins) et « Karma » (dans Le Chœur des femmes) m’ont fait pleurer quand je les ai écrits, et j’ai encore la gorge qui se serre quand je les relis. 


Ressentir de telles émotions constitue le plus grand plaisir que je peux éprouver à l’écriture. Mais ce plaisir n’est pas permanent. D’abord parce que, je le répète, écrire est un travail – et le mot travail ici n’est pas synonyme de « corvée » ou de « souffrance » : je ne souffre pas quand j’écris, au contraire, je ne sens plus mon corps, je suis entièrement concentré sur ce que j’écris. Mais j’entends par « travail » les gestes que l’on fait pour préparer un matériau, quel qu’il soit – des pièces de bois ou de métal à assembler, des légumes à cuisiner, des notes à retranscrire – en vue de constituer un ensemble qui sera, dans le meilleur des cas, plus grand et plus intéressant que la somme de ses parties. Ce travail peut être long, car il comporte une grande part de tâtonnements, d’hésitations, de fausses routes et de fausses pistes.

De sorte que le plaisir et les émotions qui rendent l’écriture vivante se font attendre, tant que je n’ai pas atteint ma « vitesse de croisière ». Plus précisément : tant que je ne suis pas suffisamment engagé dans le texte ou le livre pour m’y atteler chaque jour en sachant où je vais.

Il ne suffit pas que j’aie une idée pour que je m’attelle à l’écriture. Il faut que l’idée, étayée par d’autres idées (celle d’une trame, d’un squelette approximatif), tienne debout et permette d’avancer. Tant que ça ne tient pas debout, je n’atteint pas la vitesse de croisière et je rame. Le plaisir se fait attendre. Le travail, alors, est un peu désespérant.

Tout ça est très intuitif. Quand je sens être dans la bonne direction, même si je ne comprends pas très bien ce que je fais, je continue, je n’ai pas de mal à continuer. Quand j’ai le sentiment de faire fausse route, je n’efface pas ce que j’ai écrit, j’y retourne ou je recommence, autrement. Je continue, quitte à reprendre plus tard. Je préfère avancer et reprendre ensuite, parce que même si je sens que je fais fausse route, ça ne signifie pas que ce que j’écris est sans intérêt, ou inutilisable.

Régulièrement, je retrouve des esquisses, des états préparatoires d’un roman ou d’un texte qui est devenu une nouvelle, ou un essai, ou un livre. J’ai toujours pris beaucoup de notes (j’ai des flopées de cahiers) mais je ne les utilise pas systématiquement. De fait, quand je relis les « notes » ou les « esquisses » de romans, et lorsque je me rends compte que je n’ai pas du tout retenu les idées auxquelles elles s’efforçaient de donner forme,  je ne le regrette pas. Parfois, l’idée est tout de même passée dans le livre alors que je n'ai pas relu les notes. Ce qui semble montrer que ce n’est pas tellement l’idée en elle-même qui a besoin d’être notée. Une idée, une notion, un personnage importants pour le livre finissent par faire leur chemin.

Qu’est-ce qui se passe, alors, dans la prise de notes, dans l’écriture qui, au fond, ne va pas plus loin que le moment qui l’a vue naître ?

Je me suis longtemps dit que je notais pour ne pas oublier les idées qui me semblaient bonnes, mais je me demande si, au fond, les notes ne sont pas, en elles-mêmes, des esquisses. Une méthode spontanée pour « essayer » des phrases, des idées, des dialogues. Comme un dessinateur ou un peintre qui ferait l’essai de coups de crayon, de pinceau. Ou un musicien qui plaquerait, pour voir, un accord, une combinaison de touches sur son instrument. Si tel est le cas, ce n’est pas tant le contenu de la note ou de la page qui compte, que le mouvement qui me la fait l’écrire. Ce qui explique pourquoi je ne la reprends pas (ou rarement) ensuite.

Ecrire, c’est écrire beaucoup. Tout le temps. A la moindre occasion. Sans se poser la question de savoir si ça fera partie d’un tout plus grand, et encore moins si ça sera publié. Ecrire comme on fait des gammes sur son instrument. Comme on essaie une phrase musicale pour savoir si elle va quelque part. Ecrire pour écrire, avant d’écrire pour être lu.

Et tout livre commence ainsi : par une sorte d’exploration aléatoire, autour d’une idée encore mal dégrossie, mais suffisamment taraudante pour qu’on ait envie de lui ouvrir une piste, afin de savoir où elle va nous conduire. Une piste à la machette. Dans les bois. Dans un lieu où – à ma connaissance – personne n’est, peut-être, encore passé. Où je sais, en tout cas, que je ne suis pas encore passé. Et quand j’ai atteint le mode croisière, j'avance encore à la machette. Je sais où je vais, je n’ai plus de problème d’orientation, j’ai ma boussole en tête, je ne cherche plus mon chemin, mais il faut quand même déblayer. Cela semble loin de la métaphore du rat-qui-construit-le-labyrinthe-dont-il-se-propose-de-sortir, chère à Georges Perec et que j’ai souvent reprise, mais c’est la même chose.

Car au fond, toutes les histoires existent déjà, sous une forme ou une autre, comme des arbres dans une forêt qui ne cesse de changer avec le temps, mais dont la végétation s’alimente toujours aux mêmes sources : la vie des humains.

Je parcours mon propre labyrinthe dans la forêt des histoires.

Même si j’ai acquis de l’expérience, même si je sais me tailler un chemin dans cette végétation, même si j’ai plus de goût pour certaines essences que pour d’autres, et même lorsque j’ai atteint ma vitesse de croisière, j’avance toujours en territoire inconnu. Ce n’est qu’à la fin que je peux prendre la mesure du chemin parcouru. C’est seulement une fois le livre terminé que je sais ce que j’ai fait. Enfin, à peu près...

On pourra se dire que j'ai toujours du bonheur à me lancer dans cette exploration, à plonger dans la forêt des mots et des histoires, puisque je le fais chaque jour, librement, et avec la perspective que le voyage ne se fera pas en vain (puisque je suis un écrivain publié, qui pour le moment n’a pas de souci à se faire sur ce point).
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Mais le bonheur (réel) de pouvoir écrire librement – enfin, beaucoup plus librement que la plupart des écrivants – est tempéré par une réalité très simple, mais que je n’oublie jamais : j’ai beau avoir été publié de nombreuses fois, j’ai beau savoir que certains de mes livres se sont beaucoup vendus, j’ai beau avoir reçu des réactions positives pour la plupart de mes livres – de leurs lecteurs, du moins -, je ne suis jamais sûr, pour autant, que ce que je suis en train d’écrire est « bon ».

Sur ce point-là aussi, j'écris à l’aventure.

(A suivre)

Mar(c)tin 

Mardi 8 mars 2011 : j'ai recopié toutes mes entrées personnelles du blog, depuis la première, "Chevaliers des touches", jusqu'à celle-ci, dans un seul et même fichier. L'ensemble fait, à l'heure actuelle, 600 000 signes (400 pages standard). Je vais essayer d'en faire un livre, en retouchant les textes et en les organisant autrement. "Chaque texte prépare le suivant."

mardi 16 mars 2010

Ecriture et engagement (Ficelles et chapeaux-claque, 1)




Dave a écrit :
La plupart de vos romans ont des aspects politiques (ou, plus généralement, comprennent des commentaires, sur la médecine, les rapports homme-femme, les rapports de domination, les rapports sociaux). Est-ce que vous vous dites, au moment de vous lancer: voilà, telle ou telle question est une question politique importante, et je voudrais l'aborder spécifiquement ?
  Ou est-ce que vous vous dites: je me lance dans mon histoire et, me connaissant, les observations politiques "remonteront" spontanément à la surface, au cours du récit? En gros, quelle est la part d'intentionnalité dans votre intervention politique?


Je commence toujours par l'histoire. J'ai envie de raconter de bonnes histoires. J'ai entendu John Ford et Jean Gabin faire la même réponse à des gens qui leur demandaient ce qu'il fallait pour faire un bon film. Ils répondaient "Il faut trois choses : 1° une bonne histoire, 2° une bonne histoire et 3° une bonne histoire".

J'ai des ambitions littéraires démesurées, comme tout le monde, mais en pratique, j'essaie modestement de raconter des histoires intéressantes - j'entends : surprenantes, imprévisibles par le lecteur, marrantes, avec des rebondissements, etc. Bref : des histoires que je ne vais pas m'ennuyer à écrire, car j'aurais horreur de m'ennuyer à les lire ! 


Alors c'est la narration qui doit primer, pas le "message politique", qui est toujours encombrant si on essaie de construire l'histoire autour. Et je pense que ma manière de voir le monde conditionne le type d'histoire que j'ai envie d'écrire (comme ça conditionne le type de films ou de livres que je préfère lire ou voir). 

Alors, même si je peux me mettre dans la manière de penser d'un personnage que je considère comme "négatif" (LeRiche ou Mathilde dans Les Trois Médecins, les médecins crapuleux de mes polars ou la Djinn du début du Choeur des femmes) je ne peux pas vraiment défendre des idées auxquelles je n'adhère pas. Je suis donc à peu près sûr que, sauf mauvaise interprétation - et encore ! - mes "valeurs" (politiques, personnelles, émotionnelles, sexuelles, que sais-je ?) vont se manifester et "sortir" à l'écriture... Vu la manière dont mes livres sont reçus depuis 20 ans, je suis à peu près sûr que c'est le cas : même La Vacation (où il est quand même dit clairement que l'avortement est douloureux pour tout le monde) n'a pas été repris comme flambeau par les anti-avortements... C'est donc que ma position à ce sujet est très claire...

C'est d'ailleurs pour la même raison, je crois, que lorsqu'on pose cette question aux scénaristes de films ou de séries ("Quel message vouliez-vous faire passer ?") ils ouvrent de grands yeux. Ils ne veulent pas faire passer de message à priori. Ils veulent raconter une bonne histoire. Et leurs valeurs vont inévitablement s'y trouver, puisqu'ils l'écrivent, cette histoire !!!

Pour revenir à votre question, je ne me pose pas vraiment la question du "politique" quand j'écris. Je sais que sous une forme ou sous une autre, à l'occasion de telle ou telle situation ou de telle ou telle scène, ça dira quelque chose de "politique".

Quand, dans Le Choeur des femmes, (j'ai déjà parlé de ça sur ce blog, désolé de la répétition) Karma fait monter Djinn sur la table de gynéco pour lui montrer ce que ça peut avoir de menaçant et d'humiliant, bien sûr, la plupart des lectrices le savent, je ne leur apprend rien. Mais ça fout Djinn en colère et, comme elle représente les femmes prises dans et par le machisme mais qui souffrent d'être tiraillées entre ce machisme professionnel et leur féminité, elle veut comprendre où il veut en venir... et Karma répond que faire écarter les cuisses aux femmes, c'est pas du tout obligatoire. On peut les examiner, leur poser un DIU, leur faire un frottis ou les faire accoucher sur le côté. C'est un fait médical simple, mais c'est politique aussi, je pense.

Alors, bien sûr, ça a frappé beaucoup de lecteurs/trices, cette scène (et ses prolongements plus tard, dans l'attitude de Djinn avec Céline, sa "protégée", puis dans le texte/manifeste militant qu'elle écrit un soir de colère) et c'est cette prise de conscience qui m'a permis de faire passer l'idée que l'humiliation n'est pas indispensable pour soigner. Et que si on peut examiner les femmes sans les humilier, on peut toujours soigner sans humilier. J'aurais pu le dire en deux phrases, comme ici, mais est-ce que les lectrices l'auraient "internalisé" de la même manière ? Je ne crois pas.  

Cela dit, au moment de l'écriture j'ai eu envie d'écrire la scène comme ça, sans me poser la question de savoir ce qu'elle signifiait. Et pour tout vous dire, je ne l'analyse qu'aujourd'hui, en écrivant ceci. Parce que fondamentalement, je voulais faire "une bonne scène", et je crois que, narrativement parlant, ça l'était. Message ou pas message. Parce que, des histoires de médecin chef qui oblige ses étudiant(e)s ou ses internes à coucher avec lui, il y en a des flopées dans les hôpitaux français mais je ne crois pas avoir jamais vu ou lu une scène dans laquelle un médecin-chef fait monter un de ses internes sur une table de gynéco pour lui montrer à quel point ça peut être humiliant d'obliger les patientes à faire ça !

En un sens, c'est une scène qui parle à la fois du respect dans la relation de soin, et du respect dans la relation d'affection (ou d'amour), puisque la scène de la table se reproduit à la fin du roman, en écho à la première scène, en montrant le chemin parcouru par les deux personnages  : Djinn va volontairement voir Karma en consultation mais, quand elle monte sur la table, ça ne se passe pas comme elle s'y attend.

En fait, en écrivant ça, je me rends compte à quel point je suis vieux-jeu : je n'ai pas abandonné l'idée des années 60 selon laquelle le sexe, c'est éminemment politique.

Il y a des scènes de sexe ou des scènes d'amour dans mes romans, mais elles ont toujours une fonction dans la narration, ce n'est pas comme la plupart des scènes de sexe dans les films... Dans Les Trois médecins, Bruno écrit une nouvelle pornographique dans laquelle une visiteuse médicale va baiser un grand patron dans son bureau. Il la fait lire au "comité de lecture" de sa revue d'étudiants et ça fait des remous (on est à l'époque du féminisme montant). Certains le trouvent sexiste, d'autres disent que c'est un texte "à la Bataille" qui parle de l'aliénation d'une femme qui sert les intérêts de l'industrie en vendant son corps pour tenir un médecin par la queue. D'autres haussent les épaules : "Ouais, le Bruno, il a juste voulu nous en foutre plein la vue..." Bref, le texte est discuté à l'intérieur du roman.

En fait, j'avais écrit la nouvelle bien avant de me lancer dans l'écriture du roman, mais je ne l'avais jamais publiée. Je ne voyais pas très bien quoi faire de cette nouvelle "toute nue". Si je la publiais seule, c'était la description d'une séance de sexe entre une quasi-prostituée et un type important dans son bureau. La chute résidait dans le fait qu'à la fin, on comprenait que c'était une visiteuse médicale. C'était une métaphore de la profession de VM, mais ça pouvait être ressenti comme insultant par des femmes qui font cette profession pour gagner leur croûte, un point c'est tout. Et le texte ne prouvait rien, sinon que je savais écrire des textes pornographiques. 

Mais quand j'ai eu l'idée de l'insérer à l'intérieur du roman, dans un contexte particulier, ça devenait un texte qui permettait plusieurs niveaux de lecture. Autrement dit, juste après le chapitre où la nouvelle est retranscrite, son analyse par les personnages avait plusieurs fonctions : idéologique (les manipulations du corps (!) médical par l'industrie et l'aliénation des femmes qui sont utilisées par l'industrie à leur insu), narrative (ça dit quelque chose sur Bruno-l'écrivain-en-herbe et sur ses camarades), historique (ça rend compte du type de débat qu'on avait à l'époque, avec une pointe d'ironie), esthétique (je voulais effectivement voir si – et montrer que –je pouvais écrire un texte pornographique) et autocritique (je soulignais qu'il était impossible de dire si j'avais écrit le texte avec une intention politique ou simplement avec l'envie de me faire plaisir et de choquer par la même occasion...). 





À l'opposé, il y a des scènes toutes simples qui donnent lieu à de parfaits malentendus... Dans Mort in vitro, à un moment donné, il y a une fête à la préfecture de Tourmens. Charly Lhombre, l'un des deux personnages principaux, qui a été invité à la fête mais s'y rend un peu contraint et forcé car il a horreur des pince-fesses, ouvre une porte et se trouve face à une scène de partouze. Un présentateur de reality-shows et un gynécologue marron sont en train de s'envoyer en l'air sur un canapé dans des postures invraisemblables avec deux femmes, sous le regard du grand patron d'une multinationale du médicament qui les reluque, un scotch à la main, assis sagement dans un fauteuil empire.

Quand Charly voit ça, ça le fait marrer, il referme la porte sans bruit et il passe à autre chose (parce qu'il s'en fout).

Contrairement à la nouvelle de Bruno, qui occupe plusieurs pages des Trois médecins, la scène de partouze prend dix lignes dans Mort in vitro, mais quand une classe de lycée a lu ça, les élèves m'ont demandé pourquoi j'avais mis une scène de "porno" dans un roman, alors que cette scène (de leur point de vue) ne servait à rien. Et je leur ai expliqué que la scène (le tableau, car c'est une sorte de scène "gelée") en question était une métaphore : " Médecine et Médias forniquant ensemble sous les yeux de l'Industrie et les ors de la République". Evidemment, ils n'avaient pas vu ça, mais personne ne peut le leur reprocher, c'était un clin d'oeil ironique, et une manière détournée de faire un political statement sans avoir besoin de... m'étendre. (Haha.) Eux, et c'est bien naturel, ils avaient tout bonnement vu une scène de sexe. Ca ne m'a pas gêné : encore une fois, ça ne prend que dix lignes du texte, ça peut donc être oublié très vite.

En revanche, un des premiers lecteurs du manuscrit de Mort in vitro m'a appelé, très en colère, en me disant "Je ne comprends pas pourquoi tu dis que les partouzes, c'est vraiment que pour les riches et les pourris !!! C'est vraiment un sale préjugé !!!"

Et ça, ça m'a fait beaucoup rire, parce que lui non plus n'avait pas vu la métaphore. Il avait vu une sorte d'amalgame entre le sexe de groupe et les puissants... alors que ce que les gens font de leur sexualité, c'est leur affaire, à mon avis, et tant que personne ne brutalise ou ne tue personne, je n'ai rien à en dire et pas de jugement à porter. Ce qui m'intéressait dans ce "tableau", c'est l'incongruité du lieu et les personnages qui le composent. Pas la sexualité de groupe !

Tout ça pour dire que l'intention politique peut être là, sous une forme démonstrative ou légère, mais qu'on ne la voit pas toujours pour ce qu'elle est.

Et pour finir : quand j'ai vraiment envie d'aborder de front une question politique qui me paraît importante, j'écris un texte politique, un manifeste, un pamphlet, pas une fiction. C'est cela la beauté de l'écriture : on peut faire ce qu'on veut. La fiction, pour moi (et je ne parle que pour moi), sert à retravailler la confusion des sentiments éprouvés pendant les expériences de la vie. Mais ça n'est pas la seule forme possible. Depuis quelques années, je me suis mis aussi à écrire des poèmes et des chansons (en anglais, beaucoup) pour exprimer mes sentiments à l'occasion d'expériences très intimes. 


Bref, je pourrais dire que ce qui me pousse vers un texte plutôt qu'un autre, c'est mon humeur, plutôt que le "sujet que j'ai envie de traiter". Quand je suis ému et triste, j'écris des poèmes. Quand je suis amoureux, j'écris des romans d'amour. Quand je suis perplexe, j'écris des romans d'énigme. Quand je suis d'humeur chevaleresque, j'écris un roman épique. Et quand je suis en pétard, j'écris un coup de gueule de douze pages, avec trois tonnes d'exemples, et je le poste sur mon site !!! 

M.W. 

dimanche 14 mars 2010

Secrets de fabrique, grosses ficelles et chapeaux à double fond

Dans le message qui accompagne sa contribution, l'une des écrivantes m'écrit : "Les gens qui vous lisent sont avides de conseils, aimeraient que vous leur expliquiez comment vous vous y prenez, vous. Pour créer des personnages. Pour raconter vos histoires. Pour réussir vos chutes. Enfin, vous ne souhaitez peut-etre pas partager vos secrets..." 

Je lui réponds que je serais ravi de partager ce que je sais, et lui suggère (et à vous par la même occasion) de m'envoyer des questions aussi terre-à-terre que possible, et j'essaierai d'y répondre.

Mais d'abord, je vais essayer d'expliquer pourquoi ce message m'a fait plaisir, pourquoi je ne vois aucun inconvénient à partager, et enfin pourquoi je suis excité à l'idée de recevoir des questions des écrivant(e)s.

D'abord, je trouve plutôt rafraîchissant qu'on me parle de mon travail d'écrivant, et non pas forcément de mes motivations de médecin. Même si je crois être un "vrai soignant" (pour la définition, je vous renvoie à mon Webzine...), je me suis mis à écrire bien avant d'avoir conscience que je pouvais soigner (et qu'on pouvait me demander du soin). Techniquement parlant, mon expérience d'écrivant précède de près de dix ans mon expérience de médecin. Pourtant, on ne m'interroge pratiquement jamais à ce sujet, en dehors des allusions obligées à "mes influences", "mon inspiration", "mes engagements"... Et de même que j'aime expliquer à des étudiants en médecine comment poser un stérilet sans faire mal ou comment identifier "la question cachée" derrière le motif de consultation avoué d'un patient, j'aime bien expliquer "comment j'ai écrit mes livres" (ou mes nouvelles).

Le premier écrivain que j'ai lu expliquant dans quelles circonstances il avait écrit telle ou telle de ses nouvelles est Isaac Asimov, dans l'un de ses recueils (je crois qu'il s'agissait de "Histoires Mystérieuses", (coll. "Présence du Futur", Denoël). Il prenait manifestement plaisir à raconter qu'il avait eu l'idée de telle ou telle histoire en parlant avec un de ses amis ou en faisant un pari avec le rédacteur en chef d'une revue, ou en relevant un défi lancé par un collègue écrivain. Pour Asimov, writing was fun, et ça l'est pour moi aussi. Quand j'écris, je m'amuse (enfin, j'essaie). Et j'aime raconter. Alors, raconter comment j'ai écrit (ou comment j'ai essayé d'écrire) ça m'amuse aussi, forcément...

Ensuite, s'il m'est facile de partager c'est parce que je ne crois pas vraiment avoir de "secrets". J'ai appris à écrire en lisant, puis en imitant, puis en expérimentant. Et je continue à faire la même chose, même si  l'expérimentation s'appuie aujourd'hui sur une expérience beaucoup plus grande que lorsque j'avais quinze ans. Mais je serais bien en peine de vous révéler "mes secrets", parce que je ne sais pas exactement comment je fais... et parce que ce qui me paraît réussi peut paraître raté à d'autres : ainsi, l'écrivante/lectrice qui a suscité cette entrée m'a révélé avoir beaucoup aimé les deux premiers volumes de la Trilogie Twain, beaucoup moins le troisième, dont la construction "en abyme" lui a semblé casser le rythme de la narration adopté dans les deux premiers. Et je serais bien en peine de contester son opinion puisque, à mon sens, le lecteur a... toujours raison.

Non, ce n'est pas une déclaration démagogique. Mais si l'on admet qu'il y a autant de lectures possibles d'un livre que de lecteurs, et si l'on part du principe qu'un lecteur qui dit avoir lu un livre d'un bout à l'autre est de bonne foi, alors, il n'y a pas de raison de penser qu'il y a des lecteurs qui ont raison, et d'autres qui ont tort : chaque livre est "fait", ou non, pour les lecteurs qui le lisent. Un écrivain très lu a la chance que ses livres soient "faits" pour beaucoup de lecteurs.

Et si certains lecteurs ne les aiment pas, c'est qu'ils ne sont pas "faits pour eux"... ou pas tout à fait. Le lecteur a donc toujours raison... mais seulement pour lui, pas pour les autres, qui peuvent avoir un avis différent. Idéalement, un livre qui rencontre des lecteurs "faits pour lui" (car c'est réflexif...) a des chances d'en toucher d'autres (les premiers transmettront l'envie de le lire à d'autres). Idéalement, je le répète, car ce n'est pas toujours vrai : combien de fois avons-nous tous "tanné" des amis pour qu'ils lisent tel ou tel bouquin, pour entendre finalement dire : "Oh, je suis désolé, mais il m'est tombé des mains..."

Un livre qui a du succès, c'est un livre qui rencontre beaucoup de lecteurs qui le trouvent fait pour eux... Ca ne veut pas dire qu'ils ont "raison", ni que les autres on "tort". Le plaisir de la lecture, c'est tellement subjectif, tellement privé, que c'est comme le sexe : ce que j'aime moi n'est pas nécessairement ce qu'un(e) autre aimera. L'essentiel, c'est d'y trouver plaisir et ça n'enlève rien à personne. Je suis évidemment jaloux comme un pou du succès de librairie d'une Amélie Nothomb, d'un Bernard Werber ou d'un Marc Lévy (qui ne le serait pas) mais si tant de lecteurs aiment leurs livres, qui suis-je pour dire qu'ils ont tort d'acheter ces livres-là et pas les miens ?

Tout ça pour dire que parler de la manière dont j'ai conçu ou construit tel ou tel bouquin ne me paraît jamais pouvoir relever du "secret de fabrique" ou de la "recette secrète" à conserver jalousement, car ce serait idiot : il faudrait non seulement que ce "secret" soit un ingrédient ou un procédé que personne ne peut reproduire et qui donne à mes livres un goût aussi inimitable et aussi universellement apprécié que celui d'un Yqem ou du Coca-Cola - on en est loin ; mais il faudrait aussi que, ce secret, je le maîtrise au point de savoir le réutiliser à volonté à chaque livre, et d'être ainsi assuré de contenter un nombre identique (voire croissant) des lecteurs/trices.

Alors, bien sûr, il existe des écrivains à "recettes" (je ne citerai personne, vous en avez toutes et tous un ou deux en tête). Mais je ne suis pas sûr que même eux se voient ainsi, du moins au début. Le succès aidant, ils se retrouvent enfermés dans une formule dont ils n'arrivent pas à se sortir... ou se satisfont parfaitement de réutiliser, livre après livre, les mêmes ficelles. Mais pour eux, est-ce une "recette", ou bien la trame, la forme dans laquelle ils se sentent le plus à l'aise ? Je veux dire : est-ce qu'ils écrivent toujours le même livre pour faire plaisir au lecteurs ou pour se faire plaisir (ou, d'ailleurs, pour se rassurer) ?

Impossible de répondre à cette question. Et, d'ailleurs, quelle importance ? S'ils sont contents d'eux-mêmes et si leurs lecteurs le sont aussi, franchement, qu'est-ce que ça peut foutre ?

Oui, oui, je vous entends d'ici : "Mais s'ils écrivent de la merde ?!!!"
Eh bien, personne n'est obligé de les lire, et puis "la merde", c'est tout relatif. A cet égard, je reste très circonspect. Je prenais beaucoup de plaisir à lire des romans-photo, quand j'étais gamin. Ils stimulaient terriblement mon imagination. Si je n'en lis plus, est-ce que parce que les romans-photo d'aujourd'hui (je suis sûr qu'il en existe encore) sont "moins bons" que ceux d'hier, ou bien est-ce parce que j'ai trouvé du plaisir dans d'autres modes de narration, d'autres combinaisons de mots, d'autres sortes d'histoires ? Et est-ce que, d'une certaine manière, Oui-Oui, Le Club des Cinq et les romans-photos ne m'ont pas, chacun à leur manière, préparé à lire d'autres choses ? Est-ce que je dois m'étonner de ne plus aimer Oui-Oui ? (Ou, du moins, de ne plus y trouver le même plaisir ?)

Ainsi, quand un(e) lecture/trice me dit avoir été "déçu(e)" par Le Choeur des femmes, par exemple, alors  que La maladie de Sachs  l'avait "bouleversé(e)", je n'ai rien à répondre. Il s'est passé dix ans, j'ai changé, il ou elle a changé, ce n'est pas le même livre. Tout est différent. Tout le monde ne peut pas vivre une brève aventure flamboyante à Paris avec un(e) amant(e) et retrouver la même flamme, intacte, cinq ou dix ans plus tard à Casablanca...

Un livre, c'est l'aventure d'une nuit, d'un week-end, d'un mois. Ca ne garantit en rien qu'on aimera tous les livres de (toutes les aventures vécues avec) son écrivain. Chaque livre, c'est un risque, pour le lecteur comme pour l'écrivain. C'est comme l'amour. On n'est jamais sûr que ce sera aussi bien que la fois précédente...





Maintenant, ça ne veut pas dire que je n'ai pas des trucs, des tours de passe-passe, des chapeaux à double fond bien à moi dont j'entends faire sortir des lapins ou des rhinocéros. Mais ce ne sont pas des secrets, ni même des recettes, plutôt des coquetteries, des figures préférées, comme la posture dans laquelle un escrimeur se tient avant l'assaut, les attaques, les parades et les bottes qu'il maîtrise le mieux (avec lesquelles il se sent le plus à l'aise). J'aime bien l'analogie avec l'escrime pour des raisons à la fois littéraires, cinématographiques (mon héros de l'écran, à quinze ans, c'était Jean Marais dans Le Capitan et Le Capitaine Fracasse) et autobiographiques (j'ai fait de l'escrime entre 12 et 17 ans).

Et ces trucs, je veux bien les donner si on me les demande, ça me fera plaisir. Mais je ne suis pas sûr qu'ils soient utilisables par un autre que moi. En tout cas, ils peuvent au moins donner des idées à ceux qui me liront, ou les conforter (et ce n'est pas rien) dans l'idée que leurs trucs, leurs bottes secrètes ou leurs coffrets à double fond, valent bien les miens.

Et puis, l'idée qu'on me demande "comment je fais" m'excite car, j'en suis sûr, je vais être surpris par les questions, et en tentant d'y répondre, je vais me surprendre à décrire tout un tas de comportements d'écriture intuitifs dont je n'avais pas conscience.

Autant dire que je vous attends de pied ferme !
Messieurs, Mesdames, en garde !
J'ai des réponses. Qui a des questions ?

Martin Vingt Clercs


mercredi 24 février 2010

Lâcher prise


Souvent on me demande : "Comment faites-vous pour publier autant ?" (Je crois que j'ai déjà parlé de ça ici - mais j'ai la flemme de retourner tout lire, alors si je me répète, toutes mes excuses.) Comme s'il était exceptionnel d'écrire beaucoup quand on ne passe que deux demi-journées à l'hôpital, en allant de temps à autre dans une bibliothèque ou une librairie rencontrer des lecteurs, tout en menant en province (où les temps de déplacement ne sont pas ceux qu'on subit à Paris) une vie personnelle somme toute assez calme - enfin, dans l'ensemble... Elle ne l'a pas toujours été.

C'est vrai, je publie beaucoup. Mais je passe beaucoup de temps devant mon ordinateur, j'écris presque tout le temps, et jusqu'à tout récemment, j'acceptais commandes d'articles et de livres presque systématiquement.

Pendant les dix ans qui ont suivi le succès de La Maladie de Sachs, j'ai bénéficié de la confiance de beaucoup d'éditeurs, qui sont venus me proposer de publier un livre dans une de leurs collections. Il s'agissait parfois de réaliser un projet qui leur tenait à coeur et pour lequel on pensait que je serais l'homme de la situation (je pense à Super Héros, par exemple) ; parfois d'une proposition pour une collection particulière (mes romans "de mauvais genre", Le rire de Zorro, A ma bouche...) ; plus rarement (mais trop souvent à mon goût) de quelque chose de moins "spontané" : l'éditeur tenait à publier "un livre de Martin Winckler" et insistait pour que je lui donne un texte... Cela dit, je ne risquais pas vraiment de me voir embringué dans un projet qui ne me convenait pas : apparemment, personne (sauf peut être Jean-Luc Hees, à France Inter) ne s'est jamais trompé sur la nature des interventions écrites ou verbales que je pourrais faire... Il m'est néanmoins arrivé plus d'une fois de me démettre d'un projet auquel je ne voulais plus me consacrer, et de rembourser l'a-valoir.

Il m'est arrivé d'avoir une demi-douzaine de contrats à honorer dans l'année : c'est grâce à ça que j'ai pu publier près de trente-cinq bouquins entre 1998 et 2009. J'ai toujours, jusqu'ici, eu plaisir à les écrire mais je suis beaucoup plus circonspect à présent quand il s'agit de signer un contrat. Si j'ai longtemps pris tout ce qu'on me proposait, ce n'est pas par manque de discrimination, mais pour un faisceau de raisons, plus ou moins avouées, plus ou moins claires.

J'ai toujours voulu être écrivain, et le boulot d'un écrivain, c'est écrire des livres et, si possible, les publier ! J'ai eu parfois peur "de manquer" (oui, ça arrive aussi, même aux écrivains dont les livres se vendent, même quand ils ne claquent pas leur argent au jeu, aux courses ou en achetant des bagnoles ou des Rolex en platine) : après Sachs, je me suis dit  "J'ai tiré le jackpot, mais je ne sais pas combien de temps ma bonne fortune va se poursuire, profitons-en pendant que ça dure". J'ai cinquante désirs de livres et quand on me donne l'occasion de les réaliser, je saute sur l'occasion. Et puis, je dois l'avouer, j'ai du mal à dire non quand quelqu'un me propose de travailler avec lui/elle : je ressens toujours ça comme un privilège (il/elle m'a "choisi"). Et puis, il y a quelque chose d'enivrant dans le fait d'avoir dix projets en travail.

Cette ivresse (ou cette illusion) n'est pas nouvelle : j'ai remis la main sur un petit classeur de fiches perforées datant des années 60 (j'étais au lycée). Après des fiches portant les définitions de concepts philosophiques (donc, j'étais en terminale), j'y ai inscrit des listes de titres de nouvelles ou de romans en projet ou déjà écrit(e)s. J'imagine que ça peut sembler vaniteux, pour un adolescent de 17 ans, de dresser des listes pareilles, mais une écrivaine avec qui je correspond beaucoup en ce moment m'a révélé qu'elle faisait la même chose, et une jeune lectrice (21 ans) m'a écrit récemment qu'elle aussi "écrivait des milliards de trucs" quand elle était (un tout petit peu) plus jeune. Aujourd'hui, je suis donc en droit de penser que ce que certains qualifient méchamment de "graphomanie" n'est pas une illusion, une vanité ou une maladie, c'est l'expression d'une personnalité, comme l'est le fait de peindre, de danser ou de jouer d'un instrument. Et qui irait reprocher à un adolescent de passer des heures à dessiner, à répéter un pas de danse ou à apprendre un morceau à la guitare ?

Mais quand on est adulte, on n'est plus seulement censé s'adonner à une écriture effrénée, l'écriture qui (se) cherche, l'écriture qui creuse son sillon. On est censé avoir des "projets" plus posés, plus construits, plus réfléchis, plus travaillés.

C'est le cas, en tout cas en ce qui me concerne, mais la frénésie d'écrire ne disparaît pas pour autant, l'urgence de coucher sur le papier ce qui vient de me traverser l'esprit n'est pas moins grande, le rêve de voir un livre s'écrire en même temps qu'on le compose et le recompose dans sa tête n'est pas éteint. Et c'est sur cette frénésie que j'ai accroché tous les projets qu'on m'a proposés et que j'ai acceptés.

Last but not least, depuis toujours (et bien malin qui m'expliquera d'où ça vient mais merci de ne pas me balancer d'analyse sauvage, SVP), je vis dans la crainte de ne pas subvenir aux besoins de ma famille. 

On m'a considérablement culpabilisé du fait d'être brillant et de ne pas avoir besoin de bosser pour avoir de bonnes notes en classe, quand j'étais gamin, je n'ai pas réussi encore à surmonter ce sentiment et, en plus du fait de n'avoir jamais eu de travail vraiment lucratif (mon cabinet médical, quand j'en avais un, gagnait très peu d'argent : je passais trop de temps à expliquer à mes patients comment se passer de moi...) ce sentiment de culpabilité (de dette ?) explique que je me sois, parfois par nécessité, mais parfois aussi hors de toute urgence, mis sur le dos des flopées de boulots parallèles – et des interventions à droite et à gauche, pour aller rencontrer des soignants ou des lecteurs - sans être rémunéré. 

Paradoxe : je bossais beaucoup pour gagner le plus d'argent possible, et je faisais beaucoup de choses gratuitement par culpabilité de chercher à gagner beaucoup d'argent. Allez comprendre. (Non, non, pas de psychanalyse sauvage, j'ai dit !) 

Je ne regrette aucun de mes livres, et je suis heureux qu'ils m'aient permis de gagner ma vie, je regrette seulement d'avoir eu parfois des relations de médiocre qualité avec certains éditeurs (tout le monde ne peut pas se comporter avec la même rigueur et la même intégrité...). Mais parfois, avoir autant de bouquins à écrire (de copies à rendre...) et faire autant de voyages, ça s'est révélé très lourd.

Depuis que j'ai quitté la France, ma vie s'est beaucoup allégée. À bien des points de vue. Matériellement, d'abord : à Montréal, je n'ai pas de véhicule personnel, je me déplace à pied, en bus et en métro ; je n'ai pas de téléphone cellulaire et j'ai mis du temps avant de mettre ma boîte vocale en fonction ; comme je suis un nouvel arrivant, je ne reçois pas chaque jour, comme ce fut le cas naguère, des appels de journalistes qui veulent me demander mon avis sur tout et sur rien.  Mon téléphone sonne peu et quand je vais parler quelque part, c'est en ville... Ça repose. 

Professionnellement, ensuite : je ne pratique pas la médecine et je ne suis pas sûr d'avoir envie de passer des équivalences pour exercer au Québec. Je crains de ne pas avoir le niveau. (Je suis sérieux : les exigences professionnelles à l'égard des médecins sont bien plus élevées ici qu'en France.) Et si c'est pour pratiquer une médecine médiocre à temps partiel, c'est peut être pas la peine d'infliger ma personne à la société québecoise souffrante... (Bon, il y a aussi que j'ai beaucoup plus envie d'enseigner que d'exercer la médecine, à présent...)

Cet allégement de mon emploi du temps gagne aussi ma pratique d'écrivain. Au début de 2009 encore, j'avais la perspective de signer quatre ou cinq contrats pour des livres très divers. Mais depuis que je suis ici, je décline beaucoup d'offres. Peut être parce que ce qu'on me propose m'intéresse moins. Ou parce que je suis fatigué. Ou parce que j'ai le sentiment de me répéter.

Je ne sais pas si ça augure d'une modification de mon écriture et du contenu de mes livres (voire de ma disparition en tant qu'écrivain... Il faut l'envisager...), mais je sais que ça m'allège l'esprit de ne plus avoir cinquante boulots à rendre. J'ai eu à subir des dates limites de remise pendant trop longtemps : en tant que journaliste à Prescrire dans les années 80, à Que Choisir Santé et comme traducteur dans les années 90, en tant que chroniqueur et rédacteur d'essais divers dans les années 2000... Je commence à en avoir assez, de ces contraintes et de cet éparpillement - ou bien ai-je fini par faire le tour des domaines dans lesquels je voulais laisser une empreinte ? 

Toujours est-il que j'ai décidé de me focaliser sur des sujets ou des formes qui m'importent plus que jamais : l'éthique du soin, la narration et un enseignement ancré dans ce qui les lie l'une à l'autre.

Bien sûr, j'ai toujours beaucoup de projets de livres mais je suis moins enclin à les "vendre" ou à me précipiter sur le premier éditeur venu s'il me propose de les publier chez lui.

Evidemment, pour écrire "librement", il faut avoir des moyens matériels. À défaut d'être abonné aux best-sellers, j'espère pouvoir décrocher chaque année des enseignements suffisamment réguliers pour mettre du beurre dans les épinards.

Pour le moment, je n'ai rien de fixe en vue.
Et pourtant, ça ne m'inquiète pas. 
À vrai dire, ça me soulage. 
Pour trouver la liberté, il faut savoir lâcher prise. Et ne pas avoir de voie toute tracée. 

M. 

dimanche 14 février 2010

Est-ce que ça change quelque chose ?

Ce texte est pour Clara & Olivia & L. 

Je relis un texte écrit il y a trente ans dans mon journal.
Ce texte me paraît à la fois familier et étranger. Je sais que je l'ai écrit mais je ne me rappelle pas l'avoir écrit. Je ne me rappelle pas son contenu non plus : il me surprend. Et pourtant, j'ai relu mon journal à plusieurs reprises depuis trente ans. Je l'ai même parfois donné à lire et, chaque fois, celle (c'était une femme, chaque fois) qui l'a lu m'a fait remarquer des choses que je ne savais pas (ou que j'avais oublié) avoir écrites.

Si je transcris ce texte sur un écran d'ordinateur  puis, plus tard, sur une feuille, il semble encore différent, même si je n'en ai pas changé la moindre virgule. (Mais il est difficile de ne pas changer ne serait-ce qu'une virgule à un texte qu'on réécrit : en le relisant une nouvelle fois, on y voit des aspérités qu'on n'avait pas perçues aux lectures précédentes. Je ne suis pas le même lecteur que les fois précédentes.)

Quand je relis mon journal, je constate (ça a toujours été le cas) que j'ai deux écritures. L'une d'elles est verticale, l'autre penchée vers l'avant. En première approximation, je suis tenté de penser que la seconde est celle de l'urgence, la première celle de la réflexion, mais ce n'est ni aussi simple, ni aussi clair à identifier dans les textes eux-mêmes. Aujourd'hui, trente ans et quelques acquisitions scientifiques plus tard (sur le fonctionnement du cerveau, en particulier), je serais presque tenté de penser que les deux écritures traduisent un état émotionnel différent au moment où j'écris, et non un état intellectuel de "premier jet" ou de "texte réfléchi". Là encore, je regarde mon écriture d'un oeil différent. La question que je me pose alors, coule de source : j'écris très peu à la main (quelle perte de temps : il faut tout recopier !) ; comment, alors, lire, aujourd'hui un texte dont la composition ne met en jeu ni les mêmes outils (ordinateur plutôt que papier et crayon) ni les mêmes muscles et neurones (ceux qui guidaient ma main droite fermée sur le stylo, ceux qui commandent les dix doigts des deux mains quand je tape), ni peut être les mêmes circuits cérébraux du langage (est-ce qu'on utilise les mêmes circuits pour taper et écrire ? Rien n'est moins sûr !) et qui, de plus, font disparaître la distinction entre mes deux graphies ?

Tout a changé.

Ma position pour écrire  : je suis assis, calé dans un fauteuil soigneusement choisi, les avant-bras posés sur des bras de fauteuil à la bonne hauteur, et seules mes mains et mes poignets bougent. Je fixe un écran installé à soixante ou soixante-dix centimètres de mes yeux. Quand j'écrivais dans mon carnet, j'étais penché sur une page posée horizontalement, je m'appuyais sur mon avant-bras gauche et le bras droit arpentait la page. Et je pense que j'étais plus près.
Est-ce que ça change quelque chose à mon écriture ? Certainement, mais quoi ?

L'endroit où j'écris : en cet instant, je suis installé dans la salle commune de l'appartement montréalais, tout le monde bouge autour de moi, l'un des enfants est à l'ordi familial à ma gauche, un autre devant la télé à ma droite, il y a du bruit dans la cuisine à l'autre bout de la grande salle qui occupe les deux tiers du logement... Mais je pourrais être assis à mon bureau au CREUM, devant l'écran du mac sur lequel j'ai composé "Le Choeur des femmes" et presque tous les textes que j'ai écrits depuis. Et parce qu'on est dimanche, et parce que je vais certainement poster ce texte aujourd'hui, il ne fera pas partie du lot.
Est-ce que ça change quelque chose à l'écriture de ce texte ? Certainement, mais quoi ?

L'âge que j'ai : chez l'être humain, la partie la plus "humaine" du cerveau, le cortex préfrontal, qui est le centre de la réflexion, n'en finit pas de mûrir de la naissance à l'âge de 20 ou 25 ans. Quand j'ai commencé à écrire, j'avais dix ou douze ans. A vingt-deux (âge où j'ai commencé à tenir un journal régulier), cette croissance n'était pas terminée. Trente trois ans plus tard, j'ai le sentiment d'être arrivé à une sorte de "vitesse de croisière" de ma pensée quand j'écris (je n'ai pas le sentiment de décliner ou de penser moins rapidement qu'à vingt ans, mais "mieux", alors c'est plutôt agréable) mais est-ce que ça change quelque chose à mes émotions ? Apparemment non : je retrouve dans mon journal les mêmes colères, les mêmes interrogations, les mêmes émotions confuses et le même sentiment amoureux que je ressens aujourd'hui. Alors, si ça change quelque chose d'avoir cinquante-bientôt-cinq ans plutôt que vingt-deux, qu'est-ce que ça change ?

Mon expérience : je sais (enfin, je crois savoir) beaucoup plus de choses qu'il y a trente ans -- et puis, si, réflexion faite et toute fausse modestie mise à part, j'en sais beaucoup plus, et surtout j'ai un savoir-faire infiniment plus grand, et je peux le vérifier : très tôt, à l'adolescence et peut-être même avant, je recevais des confidences aussi surprenantes que les personnes qui me les faisaient. Mais ces confidences, je ne savais pas quoi en faire. D'abord, je me suis contenté de les écouter et de poser des questions un peu naïves. Ensuite (quand je suis devenu médecin), j'ai voulu intervenir comme sauveur dans les événements de vie tragique qu'on me décrivait - et je me suis rendu compte que d'abord ça n'était pas ce qu'on me demandait, ensuite que mes interventions, mes suggestions, mes certitudes pouvaient avoir un effet désastreux. Plus tard, le Balint et le temps aidant, je me suis rendu compte qu'il y a un temps pour chaque chose : écouter, poser des questions, faire des suggestions interrogatives et, ensuite, le cas échéant, apporter ma contribution quand on me la demandait - et encore, pas toujours : il y a bien des situations dans lesquelles il est bien plus utile de laisser l'autre prendre les choses en main seul(e), en lui laissant entendre simplement qu'on le soutiendra moralement.
Tout ça change certainement quelque chose à mon écriture. Mais quoi ?

Mon état émotionnel de l'instant : si je retraçais l'année écoulée (du 11 février 2009, date de mon arrivée à Montréal, au 14 février 2010, ce jour de la Saint-Valentin) en ne parlant pas des faits, mais de l'itinéraire en montagnes russes qu'ont parcouru mes émotions, je pourrais le décrire de la manière suivante : un sentiment de liberté et d'euphorie ; un lent retour à une tension anxieuse ; une période de stimulation intellectuelle soutenue ; une explosion émotionnelle, intellectuelle, onirique ; une période de tristesse intense mêlée d'un désir profond de sortir de cette tristesse ; et, aujourd'hui, la sensation de courir, tantôt euphorique et tantôt douloureux, comme un marathonien qui sait qu'il a peut être une fracture de fatigue (mon pied me fait mal, mais comme je plane, ça ne me gêne pas...) mais qui n'a pas l'intention de s'arrêter avant d'avoir atteint son but, et qui ne se demande pas combien de kilomètres il lui reste à parcourir : il verra bien en arrivant dans la dernière ligne droite, et c'est à ce moment-là qu'il ne faudra pas flancher.

Je sais que ça change quelque chose à mon écriture, car chaque événement, chaque personne qui me touche me change, et parfois plus profondément encore que je ne le crois au moment où cela survient.

Ce qui ne change pas, c'est que j'écris et que l'écriture, même si ce n'est pas immédiatement lisible, exprime dans toutes les nuances et les incertitudes la personne que je suis et deviens au contact de l'autre.

M.

jeudi 12 novembre 2009

Tourmens, la ville de tous mes romans

Françoise Dargent, journaliste au Figaro Littéraire, m'interroge longuement pour un article à venir. Elle m'envoie aujourd'hui un courriel pour me poser une question complémentaire :

Lors de notre longue conversation, j’ai omis de vous demander des précisions sur cette bonne ville de Tourmens, familière à vos lecteurs. Pouvez-vous m’en dire plus sur ce choix, le nom, la ville qui vous a inspiré, la ville fantasmée et pourquoi toujours elle ?

Je lui réponds :

"Tourmens c'est Tours/Le Mans, les villes où j'ai fait et terminé mes études, mais c'est aussi représentatif d'une certaine dichotomie en France : la ville bourgeoise, ensoleillée, avec une belle université, beaucoup d'argent (Tours) d'un côté, et la ville ouvrière, grise, isolée dans la région (l'hôpital du Mans est l'un des plus grands de la région Pays de la Loire mais n'a jamais obtenu d'être considéré comme un CHU) et méprisée par tout le monde (alors que le TGV s'y arrête, il est question qu'on lui fasse contourner la ville pour gagner... trois minutes sur la route de Brest, ce qui signerait la mort économique du Mans et qui, pour les gens qui vont travailler tous les jours à Paris, par exemple, représenterait le retour à l'époque où ils devaient se taper 4 heures de transport aller-retour, au lieu de deux)

Bref, Tourmens représente la France, il y a la rive droite bourgeoise et dominante, la rive gauche populaire et militante. C'est une vieille vision, utopique et idéaliste qui remonte à mes ébauches de roman dans les années 80. Je l'ai développée dans les romans policiers (Mort in Vitro, Camisoles) et surtout dans ma "Trilogie Twain" (dont le Figaro Magazine, d'ailleurs, a été le seul à rendre compte), en particulier dans la description de la médecine à deux vitesses des CHU hyperéquipés contre les hôpitaux de quartier pauvre que tout le monde veut faire disparaître.

L'intérêt d'avoir une ville imaginaire c'est qu'on peut y mettre en scène et y transposer toute une société sans avoir besoin de se caler sur l'histoire officielle et en réinventant les personnages à partir de figures réelles sans être enchaîné par/à la réalité. On peut régler leur compte à qui l'on veut, en sauver d'autres. Mais si ma vision est idéaliste et militante, mes militants ne posent pas de bombes. Dans la Trilogie, un mystérieux "Robin des Tours" REPARE les ascenseurs des HLM laissés à l'abandon par la municipalité pour en déloger les habitants. Et en permettant aux gens de se réinstaller dans les tours, il provoque plus de pagaille qu'en fomentant des attentats.

Bref, à Tourmens, je fais ce que je veux. Vous noterez, d'ailleurs, que le Tourmens de mes romans médicaux, sans histoire, n'est pas exactement le même que celui de mes romans policiers ou de SF (dont l'histoire politique et policière est plus mouvementée. Mais on peut représenter New York différemment selon qu'on filme une comédie musicale, une comédie romantique ou un film noir.

Sans vouloir établir la moindre comparaison de qualité, Faulkner avec son comté de Yoknapatawpha (dans la littérature) ou David E. Kelley (scénariste producteur de télévision de Ally McBeal et Boston Legal) n'ont pas procédé autrement : dans "Picket Fences", sa première série diffusée dans un désordre scandaleux sur TF1 il y a une dizaine d'années, Kelley fait survenir (et débattre de) toutes les turpitudes de l'Amérique dans une ville imaginaire qu'il nomme Rome, Wisconsin. (Puisque tous les chemins y mènent...)

Par conséquent, une ville nommée "Tourmens" et traversée par une rivière qui s'appelle la Tourmente, pour parler des conflits intimes ou sociaux, c'est parfait, je trouve."

Cela dit, je ne trouve pas "mieux" ou "moins bien" de parler d'une ville imaginaire que de parler d'une ville réelle. Quand James Joyce choisit de situer Ulysses à Dublin et quand David Simon situe ouvertement The Wire à Baltimore ou quand René Balcer, le showrunner et principal scénariste de Law & Order transpose des événements de toute l'Amérique à New York, ils produisent des chefs-d'oeuvre. Ce n'est pas le lieu (réel, imaginaire ou "mixte") qui compte, c'est, encore une fois, l'usage qu'on en fait pour parler de la dureté du monde. Un écrivain (je considère que les scénaristes de télévision sont des écrivains) a tous les droits.

En venant poster ce message ici, je me rends compte que Tourmens c'est une sorte d'abréviation/contraction de "Tout roman"

lundi 2 novembre 2009

Pourquoi écrire ? par Martine B.


Souvent, à ceux qui me demandent : « Pourquoi écrire, quand les journées sont déjà trop courtes pour tout y caser? Pourquoi écrire, il y en a tant qui le font mieux, à quoi bon balbutier dans ton coin ? », j’ai envie de donner des réponses idiotes, « Parce qu’on m’a offert un ordinateur, parce qu’en ces temps de crise, un passe-temps gratuit, ce n’est pas négligeable, parce que c’est moins barbant que le ménage, parce que je suis incapable de jouer d’un instrument de musique, parce que j’ai trop mal aux genoux pour faire du sport. » Puis je me ravise.
Pourtant on pourrait s’insurger, car en effet, pour toute autre activité que l’écriture, il n’est nul besoin de se justifier et l’amateurisme est de mise. Peu importent les maladresses si on y trouve du plaisir, si on s épanouit dans diverses pratiques, c’est fait pour ça, non ? Je me suis longtemps demandé pourquoi l’écriture subissait un traitement différent, et l’autre jour, en voyant mon fils partir à son cours de guitare, j’ai eu comme un déclic.
Pour toutes les autres activités, on peut s’inscrire dans un club ou une association, certaines sont même souvent démarrées dans le cadre scolaire. Or en France, il y a encore trop peu d’ateliers d’écriture.
Si j’étais ministre de l’éducation nationale, à l’aube d’une réforme des lycées, voilà quelque chose qui figurerait tout en haut de ma liste de priorités. Et pas seulement en cours de français, en langues également, pour jouer avec des sonorités différentes. Je ne mets pas en cause les enseignants, qui ont déjà peine à ‘boucler le programme’.Mais le comble, c’est que l’épreuve de français au bac propose un exercice d’invention, or il est apparemment risqué de s’y hasarder. Pourtant c’est le sujet que les élèves semblent plébisciter.  Donc on ne les y entraîne pas ! Cherchez l’erreur.
Je rêve de sessions d’écriture comme cela se pratique dans les pays anglo-saxons, je pense entre autres au travail d’Asimov auprès des étudiants américains, mais il y aurait tant d’autres exemples… J’ai un temps fréquenté un atelier (initié par François Bon dans un quartier déshérité de ma ville), y participaient également des personnes un peu différentes, qui ne se posaient pas la question de la légitimité de l’écriture, mais agissaient, tout simplement, et certains  nous ont ébloui par la profondeur et la créativité de leurs textes.
Le jour où l’écriture sera perçue comme une activité parmi d’autres, on se posera moins de questions  et ce sera tant mieux!

dimanche 27 septembre 2009

Démagogique (et manichéen, par-dessus le marché !)

Il y a quelques années, au salon du livre, je signais au stand POL (Les Trois Médecins, je crois) et je vois un type s'approcher. Il a mon âge ou un peu plus, il vient vers moi sans sourire (c'est jamais bon signe, dans un salon), se plante à un mètre cinquante de la table (les personnes qui viennent saluer ou faire signer un livre s'approchent tout près) et me dit : "Winckler, c'est vous ?" Je réponds en hochant la tête. Il poursuit, sur un ton plutôt amer : "Je suis médecin. Je voulais vous dire que vos livres sont... démagogiques !"

Sans m'énerver, je m'incline, et dis : "Ah. Je suis désolé que vous le ressentiez comme ça. Voulez vous m'en dire plus ?" Il secoue la tête et répond : "Non. Je voulais vous dire ça. Ils sont démagogiques. Voilà." Il reste là, en suspens, oscillant d'un pied sur l'autre, quand une femme de son âge - sa compagne, probablement - s'approche de lui, apparemment soucieuse de son attitude, le tire par la manche et murmure : "Bon, ça va, tu lui as dit ce que tu voulais lui dire, à présent, viens, on s'en va." Il retire son bras et répète : "Ils sont démagogiques, voilà tout" et finit par la suivre.

 Sur le stand, je me gratte la tête, perplexe. Ce n'est pas la première fois, ni la dernière, qu'on qualifie mes livres de "démagogiques". Quelques années plus tôt, un autre médecin, m'a déclaré, en réunion, qu'à son avis, La maladie de Sachs donnait de l'exercice de la médecine une image qui la "tirait vers le bas" en caressant le lecteur dans le sens du poil (ou quelque chose d'approchant).

Il y a quelques jours, je me gratte la tête de nouveau. Sur son blog, une lectrice jadis enthousiaste à la lecture de "Sachs" déclare  qu'elle ne comprend pas ce qui s'est passé, qu'elle a décroché au bout de 200 pages du Choeur des femmes et ajoute "A un moment je me suis dis que c'était intentionnel, que les personnages étaient volontairement caricaturaux et le propos utilement démagogique, et que ça allait basculer si j'étais patiente, mais voilà, je ne le suis pas, et je laisse tomber, tant pis pour moi s'il fallait attendre la page 400 pour saisir..."

Bien embêté, plus embêté que par l'opinion d'un confrère désagréable, je lui écris pour lui demander de me préciser ce qu'elle veut dire par "caricatural et démagogique". (Ah, oui, on m'a souvent dit que mes personnages sont "manichéens" et "simplistes", aussi...). Parce que je veux comprendre. Quand on me dit "Ca ne m'a pas intéressé" ou "Je n'ai pas accroché", je ne pose pas de question. AImer un livre ou un film, c'est tellement subjectif.

Mais quand on qualifie le contenu ou les personnages ou l'écriture, et quand on les qualifie de manière aussi précise, je cherche à comprendre. J'ai vraiment envie qu'on m'explique ce qu'il y a de "caricatural", de "démagogique" (ou, question subsidiaire, de "manichéen") dans Le Choeur des femmes. 

Ma requête n'a pas abouti, je pense que cette lectrice blogueuse a mal pris l'insistance avec laquelle je lui demandais de préciser sa pensée (car sa pensée m'intéresse...) et elle ne m'a pas vraiment répondu.

Du coup, la question de ces termes : "démagogique" (retrouvé dans son texte) et "manichéen" (qui m'est revenu en écrivant le début de ce texte) s'est reposée. Je suis donc allé faire un tour vers leurs définitions.

"Démagogi(qu)e" 

D'après un dictionnaire en ligne, la démagogie est une "politique dans laquelle on flatte un groupe, une assemblée de personnes afin de gagner leur adhésion ou augmenter sa popularité."

La définition de Wikipédia précise que la démagogie est "l'art de mener le peuple en s'attirant ses faveurs, notamment en utilisant un discours simpliste, occultant les nuances, utilisant son charisme et dénaturant la réalité. Le discours du démagogue sort généralement du champ du rationnel pour s'adresser aux passions, aux frustrations de l'électeur. Il recourt en outre à la satisfaction des souhaits ou des attentes du public ciblé, sans recherche de l'intérêt général mais dans le but unique de s'attirer la sympathie et de gagner le soutien. L'argumentation démagogique est délibérément simple afin de pouvoir être comprise et reprise par le public auquel elle est adressée. Elle fait fréquemment appel à la facilité voire la paresse intellectuelle en proposant des analyses et des solutions qui semblent évidentes et immédiates."

Ce que je trouve intéressant, c'est la double connotation, politique et manipulatrice du terme démagogique. Sans hésiter, je revendique la dimension politique de mes livres - dimension qui n'aura échappé à personne, j'en suis sûr. Qu'un livre comme Le Choeur des femmes fasse écho aux "frustrations" du public, je n'en disconviens pas non plus. La frustration des femmes face à la manière dont tant de médecins les traitent mal et les maltraitent est grande.

En revanche, à l'évocation du caractère "manipulateur" de mon propos, qui "dénaturerait la réalité" pour flatter le public et lui proposer des solutions "simplistes", je me gratte la tête de nouveau.

Mon propos serait mensonger si je prétendais que certains de mes confrères sont des salauds en sachant pertinemment qu'il n'en est rien. Or, je sais pertinemment qu'ils le sont ! Il n'y a donc rien de mensonger (ni de manipulateur) à le dire (ou à le faire savoir). C'est anticonfraternel, certainement, mais c'est parfaitement conforme à la déontologie, qui veut qu'un médecin ne laisse jamais un autre médecin déconsidérer l'exercice médical. Certes, de leur point de vue, je déconsidère l'exercice médical en les dénonçant. Mais à mes yeux, ils déconsidèrent l'exercice médical en agissant comme des brutes. Il y a donc matière à débat d'idées, mais bizarrement, les confrères qui me trouvent démagogique ne veulent jamais débattre...

Enfin, est-ce que mon livre "flatte le public", "lui propose des solutions simplistes" et "fait appel à sa paresse intellectuelle" pour faire passer ses argumentations ?

Il serait sans doute "démagogique" de demander aux lecteurs/trices de répondre, je ne le ferai donc pas. Mais j'ai peine à croire que mes quatre romans médicaux (les trois suscités + La vacation) soient vraiment faits pour des "paresseux intellectuels". Six cents pages de texte serré et/ou de composition acrobatique, c'est une bien piètre stratégie pour convaincre des paresseux/ses de m'élire... pardon, de me lire.

"Manichéen"


Le manichéisme est une religion créée par le Perse Mani (ou Manès) au IIIe siècle ap. J.C. "Par dérivation et simplification du terme, on qualifie aujourd'hui de manichéenne une pensée ou une action sans nuances, voire simpliste, où le bien et le mal sont clairement définis et séparés."

Le bien et le mal ? Oui, bien sûr. L'éthique et la morale sont là pour débattre de ce qui est "bien" ou "bon" et de ce qui ne l'est pas. C'est tout le sens du Choeur des femmes. Il y a des comportements médicaux éthiques, d'autres qui ne le sont pas. Et c'est précisément de ça que Jean et Karma débattent.

Quant à savoir si ma définition du "bien" et du "mal" en médecine est "simpliste", il me semble que les six cents pages du livre (mais aussi de Sachs et des Trois médecins) démontrent que, même s'il existe des gens absolument malfaisants et des gens qui sont absolument dénués de méchanceté... la majorité de l'humanité (les deux héros inclus) n'est pas "toute bonne" ou "toute mauvaise", mais fait de son mieux (ou de son moins mal...) Enfin, je crois que c'est clair. Si ça ne l'est pas, cela signifie-t-il que je n'ai pas été assez simpliste pour que ce soit compréhensible par tout le monde ? Donc, pas assez démagogique ?

Alors, oui, finalement, si le Choeur des femmes n'est pas à proprement parler "démagogique" (il n'appelle pas vraiment à guillotiner les gynécologues maltraitants, il exhorte seulement - mais vigoureusement - les femmes et les intersexué(e)s, entre autres, à ne plus se laisser maltraiter) c'est sans doute un roman manichéen, puisqu'il énonce fermement qu'un médecin a l'obligation morale de "bien" se comporter dans l'exercice de son métier.

Cela dit, en y réfléchissant bien, si mes livres prônent le "manichéisme médical", dois-je vraiment en avoir honte ?

Je n'en suis pas certain. Surtout quand je lis ce résumé de la vie de Mani, toujours sur Wikipédia(1) :

Peintre visionnaire et philosophe, poète, musicien, médecin et consultant en développement personnel, Mani transmit une vision du monde et de la vie si puissante que son enseignement se répandit, de manière totalement pacifique, de l’Afrique à la Chine, des Balkans à la péninsule arabique.

"Totalement pacifique."
Tous les gynécologues non démagogues ne peuvent pas en dire autant...

____________________________________ 
(1) Pourquoi j'utilise Wikipédia pour donner des définitions ? Parce que je suis démagogique et paresseux, pardi !

mardi 15 septembre 2009

Autoportrait en ogre

Hier, lundi 14 septembre, j'ai participé, en duplex, à une émission de France-Culture (diffusée le week-end du 19-20 septembre, je pense). La sélection  
France-Culture/Télérama était commentée et présentée au théâtre de l'Athénée. Je passais après la présentation du livre de Vincent Message (qui était dans la salle) et celle du livre de Marie NDiaye (qui avait été enregistrée, je crois).

J'ai été très impressionné par la lecture que Marie-Christine Barrault a faite des premières pages du Choeur des Femmes. Et cette lecture (qui a semblé beaucoup faire rire l'auditoire, il faut dire que M.-C. B. était vraiment excellente) m'a soudain fait prendre conscience que ce début, une description fantasmée de Karma par Jean Atwood, n'était rien d'autre qu'une sorte d'auto-portrait de l'auteur en ogre.

On m'a souvent - m'a-t-on dit - perçu comme un type agressif qui cherche à "bouffer" les autres et pendant longtemps je n'ai pas compris exactement pourquoi. Je me souviens que certains camarades de fac (ou des confrères, plus tard) me trouvaient intolérant, autoritaire, ayatollesque et je ne sais quoi d'autre. Et ça ne cessait de me stupéfier. Parce que moi, je n'avais pas du tout le sentiment d'être de taille à les bouffer.

Mais je sais pourquoi ils avaient ce sentiment (et pourquoi d'autres l'ont encore, parfois). Parce que je peux parler avec beaucoup d'énergie et de vivacité. Mais l'énergie avec laquelle je peux m'exprimer, verbalement, n'est pas sous-tendue par la haine ou le mépris, elle est, ni plus ni moins, proportionnelle à ma colère, à mon énervement, à mon sentiment de frustration du moment - souvent grands, quand il s'agit des sujets qui m'importent (les médecins maltraitants, les séries télé, la littérature...)

Après mes études (pendant lesquelles on m'a seriné que je "n'écoutais pas les autres") j'ai appris à me taire, ou à tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler, ou à reconnaître que j'étais de mauvaise foi.

Un jour - j'étais médecin de campagne - en me voyant surgir dans la salle d'attente où elle était assise, une patiente s'est exclamée "Oh, comme vous êtes impressionnant" (je n'étais pas barbu à l'époque). J'ai alors compris que la manière dont on me voyait n'avait rien de commun avec ce que je ressentais être à l'intérieur... (et qu'il devait en aller de même pour tout le monde). Ce sont des réflexions comme celle-là qui m'ont donné l'idée des portraits du médecin par ses patients dans la Maladie de Sachs.

J'ai aussi appris, grâce à la formation Balint (des groupes de parole où des médecins se racontent des histoires...) à être moins angoissé et moins culpabilisé par mon sentiment d'impuissance. A entendre la parole des patients autrement que comme une demande d'aide immédiate. A relativiser ce que je croyais être "la vérité" ou "des mensonges". A ne plus porter de jugement.

Alors, peu à peu, j'ai moins tonitrué. Moins souvent. Enfin, suffisamment souvent quand même pour avoir acquis parmi mes confrères la réputation d'être une « grande gueule », autrement dit : un emmerdeur. (On a aussi beaucoup dit, à une certaine époque, que j'étais un grand coureur de jupons, alors grande gueule + séducteur + pilosité au menton = Franz Karma en Barbe-Bleue et voilà comment on construit des personnages de fiction. Il suffit de se laisser porter par les images collectives. )

Cet apprentissage progressif de la distance entre conscience de soi et projection de soi ne m'a pas "calmé". Mes colères sont toujours là. Ainsi que les personnes (physiques ou morales) envers qui j'ai des raisons de rugir. Ce, d'autant plus que j'ai gagné, ces dix dernières années, un auditoire et une écoute que je n'avais pas auparavant.

Mais je ne me « vois » toujours pas en ogre.

Ca m'a donc fait sourire d'entendre ça, hier soir, à cinq mille kilomètres de distance, dans le studio que France-Culture avait réservé pour moi à Radio-Canada.

Je me demande ce que ma mère aurait dit.

Pourquoi ma mère ? Parce que c'est mon prochain personnage de fiction, pardi !
La mère de Barbe-Bleue.
C'est une idée rigolote, non ?

lundi 7 septembre 2009

Proximité/autobiographie et tout ça

(Attention ! Si vous n'avez pas lu Le Choeur des femmes et si vous avez l'intention de le lire, ne lisez pas la fin de ce texte à partir de l'avertissement suivant  !!!)

ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER* !!!
(Un spoiler ("gâcheur", en anglais) c'est une information qui dévoile un élément de surprise dans la narration d'un roman, un film ou une série ; c'est en quelque sorte donner le nom de l'assassin longtemps avant la fin).

Vanessa, lectrice de Sachs et du Choeur des femmes, me demande si j'ai "mis quelque chose de moi-même" dans Sachs et Karma, et ajoute "Karma, c'est l'anagramme de Marc, non ?"

Oui, et Franz Karma est l'anagramme de Marc/k Zaf(f)ran. A un ami, qui a lui aussi lu le livre, je précisais que dans une certaine mesure, Karma c'est le médecin que je serais peut-être devenu si je n'avais pas été écrivain. Mais dans la "configuration" de son travail, beaucoup plus qu'à moi, Karma ressemble à mon père, Ange : son cabinet médical était dans la maison, ma mère était plus ou moins sa secrétaire et il avait "un service à lui" à l'hôpital de Pithiviers, dont la section "Médecine 1" était sous sa responsabilité. Il allait y faire ses visites le dimanche, il était toujours disponible et je sais que s'il était extrêmement respectueux avec les infirmières et les aide-soignantes du service, qui l'adoraient (il soignait d'ailleurs beaucoup d'entre elles), il leur parlait souvent de manière plus amicale que formelle, les nommant par leur prénom et leur demandant des nouvelles de leur famille, de leurs enfants. Karma est une version "contemporaine" d'Ange, que j'ai modelé à son image et à la mienne. Ange avait des conceptions du soin qui ont indiscutablement influé sur les miennes, et que je vois "engrammées" dans mon comportement mais il ne les "conceptualisait" pas. Le mot "éthique" lui était étranger, il ne parlait que de morale (c'est la même chose, bien sûr, mais ce n'était pas la mode, ça faisait partie de sa déontologie). Le discours de Karma est donc plutôt le mien.

Une autre lectrice, qui a également été une des patientes du centre où j'ai travaillé, il y a plusieurs années, m'a dit qu'elle reconnaissait dans le comportement de Karma certaines de mes attitudes, en particulier celle de faire asseoir les femmes pour parler avec elles, et de ne jamais me "précipiter" sur elles, voire de ne pas les examiner si ça n'est pas nécessaire à une décision (et c'est souvent inutile, en gynécologie courante) ; et aussi un détail comme le "petit coussin qu'on glisse sous la nuque" lorsque la patiente s'allonge sur la table d'examen.

En revanche, s'il m'est arrivé régulièrement d'examiner les femmes autrement que dans la position gynécologique "classique" - mais, comme le dit le livre, pas du tout obligatoire - je n'ai pas pu le faire de manière systématique, faute de matériel (une table assez large) qui fût approprié.

Mais j'espère que la lecture du livre donnera des idées à certains confrères et consoeurs : "Au 21e siècle, les femmes ne devraient plus être contraintes à écarter les jambes pour être soignées." 

Ce qui me fait penser à la difficulté d'écrire un livre à la fois révolté, qui dise les choses crûment, sans détour, sans chichi, et qui malgré tout reste respectueux et délicat. Parler de la sexualité, de manière directe ou indirecte, sans le faire de manière vulgaire, aguicheuse ou voyeuse, c'est toujours épineux. Parler de l'intimité physique, également. Certes, j'ai fait très attention, chaque fois que j'écrivais la moindre phrase, pour être sûr que le contexte s'y prêtait (et par exemple qu'on ne m'attribuerait pas à moi les pensées machistes ou violentes d'un personnage que je fais parler) mais on n'est jamais sûr de l'effet que l'on produit sur le lecteur ou la lectrice. Ce n'est pas une question de pudeur (je suis pudique, mais par désir de me protéger, pas par pudibonderie) mais de délicatesse et surtout, je tenais à ce qu'il soit bien clair que dans ce roman, même s'il est question du corps des femmes, c'est de leurs sentiments et de leur vie qu'il est question, pas de leur anatomie ou de leur physiologie sexuelle.

POur le moment, les échos qu'on me donne du livre sont positifs personne ne m'a encore écrit pour me dire avoir été choqué(e) par ce que j'y écris. Mais les lecteurs/trices mécontent(e)s écrivent moins que celles ou ceux qui aiment un livre, et peut-être certain(e)s de mes correspondant(e)s ont ils omis les réserves qu'ils/elles pourraient avoir à l'égard de certains passages.

Les seules réserves que j'aie lues jusqu'à présent concernent les "péripéties qui ressemblent à celles d'un livre de SF" (Marianne) et la fin "grotesque" (Les Inrocks) - réserves atténuées par la notion que la fin, même si elle est grotesque, est dans le ton du livre.

Plus je m'éloigne dans le temps de l'écriture de ce livre, plus je suis convaincu que les péripéties du troisième tiers et la fin mélodramatique (je sais qu'elle l'est, je voulais qu'elle le soit...) sont celles qui convenaient parce que depuis le début, j'avais quelque chose de cet ordre en tête.


(Attention ! Si vous n'avez pas lu Le Choeur des femmes et si vous avez l'intention de le lire, ne lisez pas ce qui suit !!!)

ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER* !!!

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Donc, en relisant le livre, je me suis rendu compte qu'au tout début du roman, page 39, on découvre l'identité - ou plutôt le genre - de Jean, au moment où Karma la désigne comme étant une femme pour la première fois (il l'appelle "Mademoiselle"). Un peu plus tard, page 72, il lui dit que son prénom, "Jean" puisqu'il s'agit du prénom anglais et non français doit se prononcer Djinn. Autrement dit, à deux reprises, il lui restitue son identité sexuelle, renouant en quelque sorte avec le secret commun qui les lie (sans qu'ils le sachent encore) depuis 30 ans, et annonçant la scène de révélation/reconnaissance/retrouvailles de la fin.

Or, quand j'ai écrit ces deux scènes, p 39 et p 72, j'ignorais encore complètement quels seraient les secrets respectifs des deux personnages et ce qui finirait par les lier l'un à l'autre. Je ne l'ai mis en place (conçu, imaginé, concocté, construit, écrit) que bien plus tard, alors que j'en étais à la moitié du livre...

Il y a quelque chose d'assez vertigineux dans le fait de découvrir qu'on porte préalablement en soi, de manière informe (inconsciente, subliminale, tout ce que vous voulez) le sens final que l'on veut donner à son travail...

Ca me fait frissonner rien que d'en parler.

samedi 5 septembre 2009

"Si tu gagnais un milliard, tu continuerais à écrire ?"



C'est juste que tout à l'heure, mon plus jeune fils m'a demandé : "Ton dernier livre, c'est Le Choeur des femmes, c'est ça ?" J'ai répondu par l'affirmative et comme il me demandait si j'allais en écrire un autre j'ai précisé : "C'est mon dernier livre en date..." J'imagine qu'il se demandait si, une fois que je vais me mettre à enseigner, je vais continuer à écrire des livres. Et bien sûr la question ne se pose même pas. J'ai toujours deux, trois, dix livres en tête. Ca fait partie de ma vie, d'écrire. Même si ça contribue à faire vivre ma famille, a conditionne toutes mes relations aux autres, depuis toujours ou presque. 

Quand il m'a entendu répondre que j'écrirais d'autres livres, un de mes jumeaux a demandé : "Mais si tu gagnais un milliard avec ce livre-ci, est-ce que tu continuerais à écrire ?" J'ai répondu bien sûr. Je ne cracherais pas sur le milliard mais ça n'y changerait rien. Je n'écris pas pour devenir rentier ni parce que je veux m'offrir un yacht ou une maison de trente pièces. Je n'écris pas non plus pour être admiré ou devenir important. J'écris parce que ça m'aide à faire face à ma tristesse, à ma colère, à mes inquiétudes, au heartache que j'ai de temps à autre (et en ce moment-même, d'ailleurs, depuis quelques jours).

Et là je me rends compte que ce blog est en train de devenir mon journal intime, celui que j'ai commencé à 14 ans. A ceci près (et ça n'est pas un détail) que personne n'avait accès à mon journal (j'offrais mes nouvelles, je ne faisais pas lire mon journal) et que tout le monde (enfin, celles et ceux qui ont envie d'y venir) peut lire ce blog.

Avoir un heartache, ça m'a toujours fait écrire. L'écriture est ma trinitrine.

vendredi 4 septembre 2009

L'écriture comme acquis évolutif

Un jour, je suis allé parler à l'école de mes jumeaux. Ils étaient en dernière section de maternelle, à l'époque. On m'invitait parce que j'avais un métier un peu hors du commun. Un écrivain, c'est pas courant... Une petite fille se lève et, sans lâcher sa poupée ou son nounours, me demande : "Où est-ce que tu les trouves, tes idées d'histoire à écrire ?" Je réfléchis un peu en vitupérant intérieurement -  "Si les gamins posent des questions impossibles dès l'âge de six ans, où va-t-on ? " - contre ma propre impréparation... et puis je désigne sa poupée et je demande : "Tu lui racontes des histoires, à ta poupée, le soir avant de te coucher ?" Elle fait oui de la tête. "Et tes histoires à toi, où tu les trouves ?" Elle lève le doigt et désigne son front. "Eh bien, moi, c'est pareil... Mais au lieu de les raconter au nounours que j'avais quand j'étais petit, je les écris."

Ce matin, dans le bus, je continuais à lire On the Origin of Stories (dont il va falloir que je fasse un compte-rendu ici après l'avoir terminé et peut-être relu, tant c'est un livre stupéfiant). J'y cherchais une citation à intégrer à l'article que j'ai écrit (en anglais) pour le numéro spécial "Narrative Medicine" de Literature and Medicine (que, pour bien faire, il faudrait que je traduise en français... comme si j'avais pas assez de boulot...). Et ma lecture m'a conduit à penser : au fond, si j'écris, c'est parce que mon cerveau/ma personnalité sont faits comme ça, depuis le début. Ce n'est pas une aptitude apprise ou induite par l'environnement - même si l'environnement m'a fourni à la fois les motivations à écrire et le matériau à travailler - c'est une aptitude personnelle. Tout comme la mémoire photographique ou l'oreille absolue ou le sens de l'équilibre qui permet de marcher sur un fil entre les twin towers du WTC. Et j'ai trouvé aussi dans le livre de Bryan Boyd une définition très gratifiante des avantages évolutifs que représente l'apparition de la fiction dans le cerveau humain. La fiction (les histoires) nous servent à représenter le monde en y intégrant des valeurs propres à la vie en société : la générosité, l'entraide, la fraternité, la coopération, la justice...
Autrement dit, ce que nous appelons "les idéaux", ce ne sont pas seulement des notions "naïves", mais les valeurs qui, à travers la fiction et les représentations du monde, contribuent à nous civiliser.
Bon, ça va pas encore m'inciter à cesser d'écrire, ça !!!

Allez, avant d'entrer dans le week-end, une page très rigolote : les livres les plus bizarres présentés par le site de bouquinistes Abebooks.com

Cela dit, lundi 7 septembre a beau être un jour férié au Québec (la fête du travail), je ne suis pas persuadé que je vais rester éloigné de mon ordinateur et de ce blog jusqu'à mardi...

dimanche 30 août 2009

"Autorité"

Libé m'a demandé d'écrire "ma semaine" pour la publier dans le numéro de ce jour, 29 août 2009. Evidemment, le texte n'est accessible que dans la version papier, alors je ne sais pas de quoi il a l'air (ni s'ils y ont fait des ajustements ou des coupes). Bien que le papier paraisse le lendemain de la sortie officielle du Choeur des femmes je ne parle pas du bouquin dans le papier. J'aurais peut-être dû, mais j'ai toujours trouvé immodeste de parler de mes livres (comme s'il s'agissait de "hauts faits") quand on ne m'a pas posé de questions. C'est sans doute pour ça que je n'ai pas fait de blog littéraire jusqu'ici. Ce soir, j'avais à dîner mon neveu (le fils de mon frère) qui vient étudier à McGill, l'université anglophone de Montréal. Il a fait ses études en Angleterre et en Australie et m'expliquait qu'il avait suivi les cours de spécialistes mondiaux de certains sujets de relations internationales. Et que ces profs disaient aux étudiants : "Lisez tel ou tel de mes livres/articles."

Ca m'a rappelé que je dois assurer un enseignement pendant 15 semaines cet automne (à partir du 17 septembre) et aussi assurer un cours d'éthique de trois heures dans le cadre de l'enseignement de Daniel Weinstock, le directeur du CREUM où je suis chercheur actuellement.
Daniel m'a dit : "Si tu veux leur donner à lire des extraits de tes livres, n'hésite pas."

Et ce soir, je me suis dit qu'il fallait peut-être que j'admette, dans une certaine mesure, d'être devenu, que je le veuille ou non, une sorte de "spécialiste" de la relation de soins et de son éthique, au travers de mon travail d'écrivain. C'est étrange parce que je n'ai jamais vu mes romans comme un travail de recherche scientifique - plutôt comme un travail de composition artistique - mais d'un autre côté, il ne viendrait à personne l'idée de dire qu'une production artistique n'a pas de valeur pédagogique ou morale...

C'est drôle comme on est compartimenté, finalement. Mais en ce qui me concerne, cette pudeur à ne pas mettre mes textes en avant comme étant ceux d'un "expert", d'une "autorité" ne relève pas d'une sorte de fausse modestie, mais de la peur d'être perçu comme un usurpateur, quelqu'un qui est indigne de ce qu'il prétend être.
Je me demande d'où ça vient, mais ça vient de loin.
Longtemps, après même avoir été "reconnu" par le lectorat de la Maladie de Sachs, j'ai eu du mal à dire que j'étais écrivain.

En fait, je pense que pour pouvoir dire ce genre de chose, il ne faut pas que j'ai le sentiment d'être une "autorité", mais celui d'y être "autorisé". Et stricto sensu, l'autorisation ne peut venir que des lecteurs...