mardi 26 novembre 2024

Comment j'ai écrit "L'Amour à temps" - 2e épisode : Genèses

Ce sera quoi, ce roman ? 

Ce sera d'abord un roman historique, qui se déroule à Tours (Indre-et-Loire) à deux époques : en 1968 et en 1942. 

Ce n'est pas la première fois que j'écris un roman "historique" -- je veux dire situé (au moins en partie) dans le passé. Je l'ai fait pour la première fois dans la ville imaginaire de Tourmens dans Touche pas à mes deux seins, dont les personnages se rencontrent au début des années 80. Puis dans Les Trois médecins, qui transpose la trame des Trois mousquetaires de Dumas (à Tourmens, toujours) dans les années 70. Et j'ai continué avec le triptyque Abraham et fils/Les histoires de Franz/Franz en Amérique qui couvre les années 1963 à 1972, dans une autre (petite) ville imaginaire, Tilliers. 

Je me rends bien compte que qualifier d' "historiques" des romans situés dans un passé récent n'est peut-être pas tout à fait approprié. Toutes ces histoires avaient lieu à des époques que j'ai traversées, et dans des cadres que j'ai construits, à la fois par facilité (dans des lieux imaginaires, on fait ce qu'on veut) et pour m'y sentir en sécurité (Tilliers, Tourmens, son CHU, l'unité 77 du Choeur des femmes ont beaucoup de points communs avec Pithiviers, Tours et Le Mans, villes où j'ai passé la plus grande partie de ma vie). 

Dans Franz en Amérique, pour la première fois, j'ai situé un de mes romans (du moins, la partie qui concerne le personnage central) dans une ville réelle, Oakland, Calif., et dans la baie de San Francisco. 

Dans le roman à venir, je situe de nouveau l'action dans une ville réelle (Tours) et à une époque antérieure à ma naissance (1942). 

Ca n'a l'air de rien, comme ça, mais même quand on a de la bouteille, ça représente des difficultés nouvelles. Quand on explore un passé dont on est le contemporain, on a déjà des repères sur ce qui existait ou non dans la vie quotidienne. Quand ce passé est plus lointain, tout devient incertain ; les mots, les expressions, le langage même ont tellement changé qu'on n'est pas toujours sûr qu'on peut s'en servir comme on le ferait aujourd'hui. Est-ce qu'on commandait déjà "un steak-frites" au restaurant en 1968 ? Ou est-ce qu'on disait "un bifteck-frites" ? Et en 1942 ? C'est difficile à dire, non seulement à cause des restrictions, mais peut-être aussi parce que ça ne se disait pas comme ça en 1938. 

Est-ce que le mot "chewing-gum" existait dans le langage courant avant la guerre, ou s'est-il répandu après l'arrivée des troupes U.S. ? 

Deux sources qui nous permettent de savoir comment on parlait à cette époque-là sont évidemment les textes écrits (le journal, les romans) et les textes enregistrés (le disque, la radio, le cinéma). Je parlerai de ces sources-la dans un prochain épisode. 

***

Autre exemple : avant 1960, il n'y avait ni faculté, ni CHU de médecine à Tours. Il y avait en revanche une école de médecine, qui connut pas mal de luttes intestines pendant la seconde guerre mondiale. Quelle est la différence entre une école et une faculté ? Il a fallu que je le recherche. Parler du "CHU de Tours" en 1942 aurait été un anachronisme. 

La beauté de la recherche historique, c'est qu'en permettant de faire renaître une réalité en partie effacée, elle donne de nouvelles pistes narratives. Dans le premier épisode de ce feuilleton, je vous ai montré des photographies de la bibliothèque et de l'école des beaux-arts de TOurs avant et après leur destruction par les bombardements allemands en 1940. Un ami et lecteur, Jérôme, m'a envoyé une autre photo, impressionnante, qui montre Tours depuis le ciel, après l'incendie qui prit naissance à la bibliothèque et ravagea tout un quartier de la ville. La voici : 




Il est évident qu'on n'explore pas une ville de la même manière quand on est au pied d'un immeuble détruit, quand on la voit du ciel ou quand on s'avance dans les décombres. Ca donne au moins trois points de vue différents. Donc, trois formes de narrations, qui peuvent se combiner ou se succéder. 

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Bon, mais pourquoi à Tours ? 

L'idée initiale du roman m'est venue à Paris, dans une librairie (j'ai beaucoup d'idées qui sont nées dans des librairies), la librairie anglophone Brentano's, avenue de l'Opéra. A l'époque (et ça a pu changer, car le lieu a fermé et rouvert pendant les quinze années écoulées), ladite librairie était partagée en deux et les deux parties reliées par un (long ?) couloir, très sombre qui vous faisait, littéralement, passer d'un monde (de livres) à un autre. 

En passant par là, un jour, j'ai eu l'idée d'une histoire au cours de laquelle un lecteur serait "transporté" de son univers à un autre en passant par un couloir. Le narrateur/protagoniste entrerait dans une (cette ?) librairie et, en empruntant le couloir, se retrouverait... ailleurs. 

Initialement, je voulais donc situer le roman à Paris, et -- pour des raisons que j'explique plus loin -- je ne me sentais pas à l'aise dans une ville que je connais un peu, mais pas très bien. Je n'ai jamais vécu à Paris, j'y ai passé au plus quinze jours et pas en la visitant ou en me promenant dans les rues. De Paris, je connais surtout très bien le métro, plus que les monuments.

Plutôt que Paris, qui ne m'était pas suffisamment familière, j'ai cherché où je pourrais situer l'action. J'aurais pu retourner à Tourmens, mais je voulais me rapprocher de la réalité historique, et je me suis rendu compte que Tours était plus proche de ce que que je voulais explorer -- la ligne de démarcation, qui sépara la France en deux entre la capitulation de juin 1940 et novembre 1942, date à laquelle les troupes allemandes occupèrent tout le territoire français pour répondre au débarquement allié en Afrique du nord. 


***

Pourquoi dites-vous que ça se passe "en 68 et en 42" (et pas l'inverse : "en 42 puis en 68") ? 

Parce que la protagoniste remonte le temps. 

J'ai toujours été fasciné par la notion de voyage temporel. J'ai lu des tas de bouquins sur le sujet (sa possibilité ou son impossibilité physique). 

J'ai lu des flopées de time travel stories, à commencer par le roman de H. G. Wells, mais aussi beaucoup de nouvelles et romans de SF américaine. La fin de l'éternité, d'Isaac Asimov, m'a laissé un souvenir marquant, tout comme certaines nouvelles de Robert Heinlein ("All you Zombies") ou de Robert Sheckley ("A thief in time").  J'ai aussi une tendresse particulière pour un roman de Heinlein (qui aimait beaucoup le time travel) intitulé A door into summer (Une porte sur l'été). (Il y a souvent des chats dans les romans de Heinlein, et je me demande si je ne vais pas en mettre un dans le mien.) 

Plus récemment, j'ai été très marqué par la construction narrative de The Time Traveler's Wife (en français Le Temps n'est rien), le roman de Audrey Niffenegger, et par une superbe nouvelle de Geoffrey Landis intitulée "Ripples in the Dirac Sea" (traduite et reprise en français dans un recueil chez Presses Pocket). L'un et l'autre sont aussi des histoires d'amour. 


Lors de la première mise en ligne de cet article, j'ai oublié de mentionner un autre roman que j'aime beaucoup, Time and Again de Jack Finney (à qui on doit aussi un excellent recueil de nouvelles dont le sujet est le voyage dans le temps et très justement intitulé About Time). On peut le lire en français sous le titre Le Voyage de Simon Morley, dans une très belle traduction d'Hélène Collon. C'est un livre magnifique, que je vous recommande vivement. 



Je me suis colleté avec le voyage dans le temps dans les premières nouvelles que j'ai écrites, entre 15 et 17 ans, et plus récemment dans L'Ecole des soignantes, même s'il s'agit d'une "correspondance temporelle" plutôt que d'un voyage physique. 

Ces dernières années, j'ai ressenti le désir croissant d'écrire une histoire d'amour transtemporelle. Vous en avez un exemple très bien ficelé dans The Lake House (La maison du lac), un joli film avec Keanu Reeves et Sandra Bullock. 

Des films dans lesquels le voyage dans le temps est un élément central, ça ne manque d'ailleurs pas, dans tous les genres (et souvent dans des films d'action), mais j'ai personnellement un faible pour les comédies (Retour vers le futur), et les films romantiques comme The Lake House, déjà cité ou About Time, la comédie britannique de Richard Curtis.  

Il y a par ailleurs un vaste sous-genre du Romance novel consacré aux voyages dans le temps, le Time travel romance novel, dont l'exemple le plus connu est la série romanesque et télévisée Outlander (Le chardon et le tartan). 


***

Un titre de longue date 

Comme souvent, j'ai commencé par un titre. Le titre de travail de ce roman-ci, Some Other Time (Une autre fois), qui s'est finalement intitulé L'Amour à temps, je l'ai choisi au début des années 2000, après avoir entendu Blossom Dearie chanter la chanson qui porte ce titre, dans l'album Blossom Dearie sings Comden and Green

Comden et Green sont un couple de paroliers qui ont écrit en particulier le livret de On the Town (Un jour à New York), la comédie musicale composée par Leonard Bernstein. 

Cette très belle chanson (dont le thème a souvent été repris par divers musiciens de jazz) était l'un des points d'orgue du Musical quand il été produit sur scène, à Broadway, mais elle n'est pas reprise dans le film, car elle est à la fois mélancolique et grave, alors que le ton du film est bondissant.  


Les paroles disent en substance : "Nous avions tant à nous dire, tant de choses à partager, et nous n'en avons pas eu le temps. Oh well, we'll catch up some other time. Oh, c'est pas grave, on se rattrapera une autre fois." 
Mais le personnage qui les chante (un marin en permission d'une journée) sait qu'il n'y aura sans doute pas de prochaine fois. 

Mon idée de départ était un peu plan-plan : un homme retourne dans le passé pour éviter l'accident qui a tué la femme dont il était amoureux. Au départ, c'était une réécriture du mythe d'Orphée et Eurydice. 
J'avais déjà un découpage succinct en 2013, et puis l'idée a mûri, c'est devenu quelque chose d'un peu plus  élaboré (et engagé). 

***

Voici le "pitch" que j'ai rédigé pour le dossier de candidature en vue de la résidence d'auteur à Tours : 

"Une autre fois se déroulera à deux époques : en 1968 et en 1942.

L’argument est le suivant. (NB : certains détails, ainsi que les noms des personnages, sont temporaires et vont très probablement se transformer pendant l'écriture.) 

 

Stanford et Tours, 1967-68

Rachel Osler vit à San Francisco, entre une mère québécoise et un père américain. Brillante et volontaire —  malgré une épilepsie apparue pendant l’enfance, et pour laquelle elle prend des barbituriques en continu à faible dose — elle est fascinée par la seconde guerre mondiale et la Résistance. En effet, sa marraine Carole Danvers, amie intime de sa mère, séjournait en Touraine au début de la guerre lorsque les Etats-Unis étaient encore neutres. Alors que la majorité des Américains ont fui l’Europe juste après Pearl Harbour, Carole est restée en France et a pris part à un certain nombre de faits de résistance dans la région de Tours : espionnage au profit des Alliés, transport clandestin de messages et d’armes, participation aux réseaux qui permettaient de franchir la ligne de démarcation pour échapper à l’occupant.

Fascinée par la seconde guerre mondiale, Rachel est d’abord partie passer une année d’échange en Allemagne en 1965, à la fin de sa scolarité secondaire. À son retour, elle s’est lancée dans des études d’Histoire. Grâce à une bourse d’études, elle entre à l’Université Stanford, en Californie. Carole Danvers, qui vit non loin de là, l’accueille à bras ouverts. Au milieu de sa deuxième année d’université, Rachel se met en tête d’écrire une biographie de sa marraine pour illustrer le rôle majeur des femmes dans la Résistance — rôle auquel les historiens ne semblent pas beaucoup s’intéresser au cours des années 60. Mais lorsqu’elle demande à Carole de lui raconter ses souvenirs, celle-ci refuse obstinément de parler de ses activités pendant l’Occupation ; elle lui demande même de ne pas remuer un passé encore douloureux pour elle.

Contrariée par le mutisme de Carole, qu’elle adore et tient en haute estime, Rachel ne se décourage pas. L’université Stanford ayant une antenne à Tours, elle postule pour aller y passer sa troisième année d’université. Une fois là-bas, elle a bien l’intention d’enquêter sur les faits de résistance locale afin de retracer l’itinéraire de Carole et de ses camarades de clandestinité.

Au printemps 1968, Rachel est en France depuis six mois. Membre active d’un groupe d’étudiantes féministes nourries de contre-culture californienne, elle participe au bouillonnement qui va bientôt donner naissance aux mouvements de Mai dans l’Hexagone. Mais malgré tous ses efforts, elle désespère de pouvoir retrouver la trace de Carole. Les associations d’anciens résistants semblent ignorer son existence, ou l’avoir oubliée - tout comme celle des innombrables femmes qui ont participé à leurs combats. Alors qu’elle voit avec inquiétude s’approcher la fin de son séjour en France, Rachel se met à commander un nombre croissant de livres portant sur la seconde guerre mondiale à la librairie Franco-Américaine, que fréquentent les étudiantes de Stanford. Elle se lie peu à peu d’amitié avec Myriam Molina, la libraire. L’oncle de Myriam, Moïse, qui tient la librairie avec elle, a été résistant en Touraine, avant d’être déporté. Il est revenu des camps, très marqué. D’abord distant, il aide Rachel à consulter des archives départementales difficiles d’accès, mais reste muet sur sa propre participation aux réseaux de résistance locaux. Et quand elle mentionne Carole Danvers, il nie l’avoir rencontrée. Un soir, Myriam et lui invitent Rachel à dîner (ils vivent au-dessus de la librairie). Quand Rachel insiste pour le faire parler de “sa guerre”, Moïse se met en colère et lui signifie de partir. 

Bouleversée par l’attitude de Moïse, pour qui elle a beaucoup d’affection, Rachel se met à explorer les archives de Touraine de manière frénétique et y passe le plus clair de son temps, au point d’oublier de se nourrir, mais aussi de prendre son traitement anti-épileptique avec toute la rigueur nécessaire pour éviter des « absences » - des crises d’épilepsie qui donnent à l’entourage qu’elle est figée et sans vie, et qu’elle vit comme des « trous noirs ».  

Avec ses camarades de Stanford, Rachel va beaucoup au cinéma. Un soir, Myriam lui propose d’aller voir une reprise du film de Michael Curtiz, Casablanca, à  l’Olympia, vénérable cinéma de quartier situé rue Emile Zola.

Pendant les Actualités diffusées avant le film, une salve de lumières déclenche une crise d’épilepsie, et Rachel « s’absente ».

Quand elle se réveille…

 

Tours, Septembre 1942

Rachel reprend connaissance à l’hôpital de Tours, en 1942. La ville grouille de soldats allemands et d’officiers nazis. Quand elle essaie de dire qu’elle vient de 1968, on la traite de malade mentale et on la transfère au service de psychiatrie. Là, un étudiant en médecine nommé Maurice Malineau l’écoute, et semble croire à son récit incroyable. Bientôt, elle réalise que Maurice fait partie d’un réseau de résistance, et qu’il connaît Carole Danvers. Plutôt que se torturer à comprendre pourquoi et comment elle a fait un bond de vingt-six ans en arrière, Rachel se met en tête d’échapper au service de psychiatrie et de retrouver la femme qui deviendra sa marraine… "


***


Un projet en mouvement

Evidemment, mon passage à Tours a déjà fait évoluer le contenu du projet. Les éléments principaux vont rester les mêmes mais d'autres seront différents (la manière dont "Rachel" va voyager dans le temps, par exemple...). Les noms des personnages vont aussi probablement changer. C'est souvent ce qui se passe pendant l'écriture d'un roman (et de n'importe quel livre). On pose des pièces de manière approximative, et au fil du temps, on en remplace certaines, on en introduit de nouvelles, on modifie leur taille relative, leur agencement ou leur disposition, etc. 

Ce que vous lisez ici est donc une ébauche, un schéma, et non un résumé du livre à venir, qui va certainement s'en distinguer de nombreuses manières. Mais l'idée centrale est là. C'est une situation qui ressemble à celle de Retour vers le futur -- sans DeLorean et en plus grave. 

Il m'est en effet apparu, au cours des derniers mois, et en particulier en lisant La Dépêche, le quotidien tourangeau des années quarante, qu'un roman qui se déroule en 1942 devait parler de la vie des femmes en France à cette époque-là. C'est la raison pour laquelle j'ai choisi pour protagoniste une figure féminine, qui part à la recherche d'une autre figure féminine. 


(La dépêche, juin 1942)

Comme toujours quand je commence à travailler sérieusement sur un roman, je suis très préoccupé par l'ampleur que le livre prend dans ma tête. Une ampleur un peu écrasante. Au point que je doute, tous les jours, de pouvoir mener le projet à bien. 

Et ça va durer tant que je n'ai pas atteint ma "vitesse de croisière", c'est à dire le stade où je m'assied chaque jour devant mon clavier non plus pour prendre des notes ou me documenter, mais pour raconter par écrit, dérouler les mots d'un premier jet, d'un premier "état". 

Un début et une fin 

Pour tout roman, dans un premier temps, je m'efforce de choisir, puis de consolider un cadre narratif qui tienne debout :  les demi-journées de Bruno Sachs au centre d'IVG dans La Vacation ; le fonctionnement d'un cabinet médical dans La Maladie de Sachs ; la "semaine d'essai" de Jean Atwood à l'unité 77 dans Le Choeur des femmes ; l'année de lycée de Franz Farkas à Oakland dans Franz en Amérique. 

Mais j'ai aussi toujours besoin d'avoir un point de départ et un point d'arrivée. Pour reprendre l'image empruntée par Georges Perec à Raymond Queneau : je construis le labyrinthe narratif dont je me propose de sortir. Et pour ça, j'ai besoin d'un début, d'une entrée (vous venez de la lire, dans ses grandes lignes) mais aussi d'une fin, d'un point de sortie. 

Ce point d'arrivée, je sais où il se trouve, mais bien sûr je ne vais pas vous le révéler. :-) 

Ce qui manque, à présent, c'est tout ce qui se trouve entre les deux : le tracé du labyrinthe et la manière dont je vais monter les cloisons, en pensant à celles et ceux qui vont s'y engager une fois qu'il sera sur (le pa-) pied.  

Pour La Vacation et la Maladie..., le labyrinthe a été édifié à partir de repères chronologiques empruntés à ma propre vie professionnelle. Pour Les Trois médecins, qui reprend la trame des Trois mousquetaires de Dumas, le labyrinthe était déjà tracé. Je l'ai repris et l'ai "remeublé" à ma manière. Idem pour Le Choeur des femmes, ouvertement inspiré (surtout pour son argument, moins pour son déroulement) par Barberousse (1965) de Kurosawa Akira

Dans le cas de ce roman-ci, pour monter mes cloisons, j'ai besoin de piliers et de matériaux qui ne viennent pas seulement de mes souvenirs, de mes expériences personnelles ou de celles que j'ai recueillies, ou d'un cadre préexistant. Ces matériaux sont les éléments historiques et factuels qui vont rendre la narration plausible. 

Il ne suffit pas que je me renseigne sur la topographie de Tours en 1942 et 1968, il faut aussi que j'accumule des éléments sur l'antenne de l'université de Stanford qui se trouvait à Tours en 1968. 
Combien d'étudiant·e·s faisaient appel à ce programme de séjour à l'étranger ? Où se trouvaient les locaux de Stanford à Tours et comment les étudiant·e·s étaient iels logé·e·s ? Quels cours leur étaient offerts ? Combien de temps passaient-iels sur place ? Etc. 


(Le bâtiment occupé par Stanford in France à Tours, en bord de Loire, au début des années 60.)

Il va me falloir aussi me pencher sur la vie quotidienne des femmes et des hommes en France pendant l'Occupation, entre 1940 et 1942 ; sur les débuts de la Résistance (qui fut plus organisée à partir de 42 qu'au tout début de l'Occupation ; sur la Ligne de démarcation ; sur le marché noir, la police française, les salles de cinéma... 

Dans le prochain épisode, je vous raconterai comment j'ai procédé jusqu'ici, et procède en ce moment, pour obtenir ces informations, et comment elles orientent la construction du roman.  

A suivre... 

Tous les épisodes : 

Premier épisode : La résidence

Deuxième épisode : Genèses

Troisième épisode : Une université, un cinéma, une librairie

Quatrième épisode : L'histoire (de l'Occupation) en images

Cinquième épisode : L'année 1942  

Sixième épisode : Qu'est-ce que je fous là ? 

Septième épisode : Write or Wrong ? 

Huitième épisode : Se concentrer sur l'essentiel

Neuvième épisode : Vitesse de croisière 

Dixième épisode : "J'ai fini"  

Onzième épisode : Avant l'envoi à l'imprimerie  

Douzième épisode : "Qu'est-ce qui a changé ?"  

Dernier épisode : La romance que j'ai toujours voulu écrire.

Programme des rencontres en librairie en mars 2026

 

mercredi 20 novembre 2024

Comment j'ai écrit "L'Amour à temps" - 1er épisode : la résidence - par Martin Winckler




Et donc, j'ai passé deux mois (septembre-octobre 2024) en résidence en Touraine et dans la Sarthe, en vue de l'écriture d'un roman, sur l'invitation de la bibliothèque municipale (ci-dessous) avec le soutien du CICLIC  et sous le patronage bienveillant de Céline Gitton, responsable de l'action culturelle de la bibliothèque, que je ne remercierai jamais assez. 











J'ai fait beaucoup de choses en France, pendant cette résidence, à commencer par (re)voir des membres de ma famille (ci-dessous, ma tante Armande, 102 ans et toute sa tête) que je n'avais pas vus depuis plusieurs mois ou années, et que j'embrasse ici affectueusement. (J'embrasse aussi ceux que je n'ai pas pu voir, y a pas de raison.) 




Je suis aussi allé présenter mes deux bouquins parus dans l'année -- La vie c'est risquer, au Seuil et Au pays du mépris, chez Laffont, pour lequel j'ai fait en septembre un service de presse conséquent à l'intention de journalistes parisiens qui l'ont trouvé "trop gros" pour l'ouvrir... (En tout cas, c'est ce que l'éditeur s'est entendu répondre quand il leur demandait s'ils/elles l'avaient lu...)  


Le silence des journalistes et critiques (ou soi-disant tels) n'a pas empêché des libraires de lire les bouquins et de m'inviter à en parler - à la Boîte à Livres à Tours, la librairie Thuard au Mans, L'Armitière à Rouen, La Nuit des temps à Rennes, La Galerne au Havre, Atout Livre à Paris et La Renaissance à TOulouse, qui avait organisé une rencontre croisée avec Baptiste Beaulieu à l'occasion de la sortie de son magnifique et émouvant Tous les silences ne font pas le même bruit, que je vous recommande vivement.

 


Le volume du livre, lui n'a pas empêché un certain nombre de lectrices et de lecteurs de s'y plonger, comme j'ai pu le constater lors des rencontres mais aussi grâce ma boîte courriel, dans laquelle des messages m'arrivent presque chaque jour. 

Au cours de ces deux mois, j'ai également été reçu (avec Sophie Lhuillier, mon éditrice du Seuil) à la médiathèque de Poitiers ; à Angers par l'association Arts Sensibles (merci Sandra Bony !) à la Maison Olympe, la maison de santé gynécologique inclusive du quartier Monplaisir ; à Angers de nouveau à la librairie universitaire par des étudiant·e·s en médecine (merci Lily Bion !) ; à Tours pour une émission de TVTours (visible ici) et une autre de Radio Béton (audible ici) ;  au Mans par le personnel et les patients du centre de l'Arche (merci Adélaïde Veegaert !). J'ai aussi participé, à Amiens, en compagnie de deux de mes camarades autrices de P.O.L, Christine Montalbetti et Julie Wolkenstein, à un passionnant colloque sur le roman choral (avec une passionnante visite de la cathédrale en prime, merci Aurélie Adler et Christian Michel !).


***





La résidence d'auteur à Tours, en elle-même, consistait à participer à des rencontres sur divers thèmes (littérature, bande dessinée, séries télé, roman historique) avec divers·e·s intervenant·e·s dans les différentes bibliothèques de la ville. J'ai également participé à une rencontre autour de la santé des femmes à l'université François Rabelais en compagnie de deux historiennes et de deux médeciennes. J'ai aussi animé deux ateliers d'écriture et rencontré deux classes de première au lycée Ste Ursule et au lycée Clouet dont les élèves avaient lu le bel album d'Aude Mermilliod, Le Choeur des femmes, et en avaient tiré un travail de (re)création passionnant. 

Pour ces activités, j'ai reçu une rémunération et une indemnité de logement + transport (j'étais logé par des amis dans la Sarthe et à Tours même), et en plus, j'ai pu consulter de nombreux documents sur la région de Tours pendant les deux périodes qui m'intéressent : 1968 et 1940-1942. J'ai également pris de nombreux contacts avec des personnes passionnantes : documentalistes, bibliothécaires, historien·ne·s, archivistes, guides. 

J'ai consulté les archives de la Nouvelle République de mai 1968 (dont voici une page au hasard) 


et celles de La Dépêche, de mai 1942 (dont voici une autre page... pas au hasard). 


Miracle de la technologie portative dont nous disposons en 2024, j'ai pu consulter, puis photographier avec mon téléphone, des pages choisies de ces quotidiens sans avoir à les éclairer et en les tournant du bout des doigts  (elles sont fragiles) mais aussi beaucoup d'autres documents, car la salle de la bibliothèque de Tours consacrée au patrimoine est très riche en publications locales, comme celle-ci : 



ou celle-ci : 




J'ai bien sûr aussi consulté des cartes de Tours en 1940 et après. Ce n'est pas sans importance : il faut en effet savoir (je l'ignorais, et je l'ai appris la première semaine de mon séjour) qu'un grand quartier de Tours a été détruit par un bombardement allemand en juin 1940, y compris la bibliothèque, qui se trouvait à l'entrée de la ville, face à la Loire et au pont Wilson. 
La bibliothèque représentée au début de cet article a été construite après-guerre et inaugurée en 1957. 


Avant 
et 
après



Dans ces conditions, pas question de promener mes personnages sur le quai de Loire en 1942 comme si de rien n'était ! C'est un détail, mais de taille !  

Apprenant que j'ignorais cet épisode de l'histoire de la ville, l'une des bibliothécaire (Anaïs Arlot, il me semble, et je la remercie vivement) m'a imprimé un article de Daniel Schweitz, docteur en anthropologie et bibliothécaire de la Société archéologique de Touraine, intitulé "L'incendie de la bibliothèque de Tours (Juin 1940)". Et la lecture de cet article passionnant m'a suggéré non seulement le prologue du roman, mais aussi la première phrase : 

"La bibliothèque était en flammes." 

***


Je me suis évidemment rendu à la Bibliothèque Universitaire de la faculté de médecine de Tours (où j'ai fait mes études). Et justement, on y présentait une exposition sur quelques figures de femmes de science peu ou mal connues, de toutes les époques comme par exemple : 




et aussi 


Et bien d'autres. Si vous voulez voir toute l'expo, écrivez moi, je vous enverrai l'intégralité des panneaux en PDF. 

Grâce à la gentillesse de sa directrice (merci Martine Augouvernaire ! ), j'ai pu consulter les archives de l'école de médecine de Tours pendant la seconde guerre mondiale, et accéder à des documents rares, tel un récit publié en 1946 et intitulé Les Heures tragiques, dans lequel un témoin de l'époque, Louis Chollet, relate le mois de juin 1940, au moment où l'armée d'invasion allemande arrive à Tours. 

J'ai pu aussi constater que la bibliothèque de médecine a beaucoup changé (en bien), qu'elle est lumineuse et était à ce moment-là très occupée (mais on était en période d'examens). 



Qu'elle possède un beau Memento Mori (qu'on appelle aussi une "vanité") en pied. 

(Je ne sais pas s'il se nomme Martin, comme celui des Disparus de Saint-Agil, le film de Christian-Jaque (1938), mais il lui ressemble...)  



Que le rayon médecine générale contient des volumes intéressants... 



Et qu'il y a même dans cette B.U. un coin détente dans lequel j'ai pu poser mon sac et mon vieux corps pour travailler un peu, et que j'ai eu du mal à quitter : on n'a pas la même souplesse à 69 ans qu'à 22... (Il y avait trois sièges, une femme plus jeune que moi mais plus âgée que les étudiants s'était installée sur le troisième. Elle m'a confirmé qu'il était difficile de s'en extraire, pour toutes les raisons imaginables. A commencer par le fait qu'on s'y endort facilement.) 



Et enfin, j'ai aperçu sur un mur une affiche qui m'a surpris agréablement. 



Ce serait parfait si l'affiche portait un numéro à appeler, comme il y en a au R.-U. ou aux USA , mais bon, c'est déjà pas mal d'attirer l'attention sur le problème et de le désigner comme n'étant pas "normal". 

***

J'ai eu également l'occasion de me rendre (à la fin d'une visite guidée du quartier proche de la bibliothèque), au Musée du compagnonnage, où j'ai pu contempler une nouvelle fois une réalisation fascinante : 



Sur la notice placée sous le présentoir, on peut lire : 

"Grille de Parc

Grand chef-d'oeuvre du compagnon serrurier du devoir Léopold Habert, "Léopold le Tourangeau" (né à Loches en 1857, mort à Beaulieu-Lès-Loches en 1939), Meilleur Ouvrier de France en 1924. 

Cette grille de parc, exécutée au dixième entre 1878 et 1892 (14 ans de travail) est composée de 2325 éléments en fer forgé qui totaliseraient, une fois déployés, une longueur de 73 mètre. L'ensemble fonctionne comme un modèle réduit. 

Remarques : (...) L'horloge ainsi que les portraits des portes sont en acier massif sculpté. Ils se retirent à volonté pour mettre une montre et des photographies. (...) "

Les instruments disposés sur le coussin rouge devant le portail sont les outils que le compagnon serrurier Léopold Habert a fabriqués spécialement pour pouvoir assembler son chef-d'oeuvre. 




Ce chef-d'oeuvre de minutie et de patience, qui m'a stupéfié la toute première fois que je l'ai vu, il y a... quarante ans au moins, jouera un rôle important dans le roman à venir. 

***

Bref, je me suis bien occupé et j'ai beaucoup pris le train, pendant ces deux mois. Et je n'ai pas encore eu le temps de dépouiller toutes mes trouvailles écrites, visuelles ou sonores (merci J.B. Diaz !). 

Merci à toutes celles et tous ceux qui m'ont accueilli, nourri, logé, véhiculé, soutenu et/ou accompagné de près ou de loin -- tout spécialement Pascal et Olivier, Danièle et Eric, Florine et Thomas, Michèle et Alain, André et Mary, Bruno et Sylvianne, Aude M., Sandrine T.-G., Frédérique M.-F., Antoine D. F., Christophe D., Jean-Louis S., Félix B. -- et merci Claudie pour le repas de famille et Mick pour l'aller-retour impromptu. 

Sans oublier des remerciements spéciaux à 

Chipo et Lata à Ecommoy 



Timéo à Tours



et Babou à Vitry. 





Si j'ai indiqué en haut de l'article qu'il s'agit du premier épisode, c'est (spoiler !) qu'il y en aura plusieurs.
 
J'ai en effet l'intention, chaque semaine, de décrire sur ce blog l'avancement du roman mais aussi les documents (écrits et visuels) et personnes que j'ai déjà ou vais consulter pour l'écrire. 

Mar(c)tin 

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Dans les prochains épisodes
-- Pourquoi un roman historique et s'agit-il seulement d'un roman historique ?  ; 
-- Démarche et méthode(s) d'écriture et de travail ; 
-- Des films et des livres 
-- Des chansons et des allusions 




mercredi 28 août 2024

Winckler is coming ! -- Rencontres en médiathèques et librairies en octobre 2024

 


 


Je serai en France pendant deux mois, en septembre et octobre prochains, pour une résidence d'auteurs organisée par la Médiathèque de Tours (Indre-et-Loire).

J'y animerai des ateliers d'écriture, des rencontres en bibliothèques de quartier, j'y donnerai des conférences et je participerai à diverses activités. Tout cela dans le cadre de la préparation d'un prochain roman, qui sera situé dans la ville de Tours et ses environs, en 1968 et 1942. 

Pendant ces deux mois, je présenterai également mes deux derniers livres en date, tout deux publiés cette année : 

La vie, c'est risquer (Editions du Seuil)  et   

Au pays du mépris (Ed. Robert Laffont) 




Voici les dates des rencontre d'Octobre 

(Attention, la date de rencontre à Paris a changé !!! C'est le 17 et non le 15 !!!) 


Tours (37), Mercredi 2 octobre,  15 h 00 - 17 h 00 - Visite historique de la ville en compagnie d'une guide conférencière. 

Tours (37),  Mercredi 2 octobre, 18.30, Bibliothèque Paul Carlat 

"Du roman à la bande dessinée"  

Rencontre avec Aude Mermilliod et Martin Winckler autour de l'adaptation en roman graphique du Choeur des Femmes 

Rouen (76), Jeudi 3 octobre,Librairie l'Armitière 

Le Havre (76 ),  Lundi 7 octobre, 18 h 00 Librairie La Galerne 

Le Mans (72)Mardi 8 octobre Librairie Thuard 

Tours (37), Mercredi 9 octobre, 19 heures Bibliothèque centrale

"La fabrique de la fiction historique" 

Rencontre avec Romain Slocombe et Martin Winckler 

Paris (75), Jeudi 17 octobre Librairie Atout Livre 

Rennes (35), Mardi 22 octobre - Librairie La Nuit des Temps

Toulouse (31)Samedi 26 octobre Librairie de la Renaissance 


Contacts éditeurs pour les libraires : 

Le Seuil : Manon Caré  (manon.care@seuil.com)

Robert Laffont : Solveig de Plunkett (Solveig.DePlunkett@robert-laffont.com)

Et toujours : P.O.L : Jean-Paul Hirsch (hirsch@pol-editeur.fr) 



Au plaisir de vous rencontrer !!! 

Martin 









dimanche 4 août 2024

Les lettres qu'on a gardées - par Mar(c)tin W.


Ces dernières semaines, je me suis mis à ranger mes archives...

Il y a bien sûr beaucoup de textes, de brouillons, de cahiers, mais il y a aussi un paquet de lettres. 

J'ai échangé beaucoup de lettres avant l'internet (et beaucoup depuis, mais celles-là, elles sont déjà archivées sous forme numérique) et, comme je suis sentimental, je garde tout. 

Je garde même parfois mes propres courriers parce que depuis longtemps je fais des copies (d'abord au carbone, déjà quand j'écrivais à la main, puis évidemment sous forme de tirage papier puis de fichier quand j'ai eu un ordinateur, à partir de 1988), même des lettres désagréables (et de mauvaise foi) que j'ai rédigées dans un élan de colère, des lettres d'excuses que j'ai envoyées honteux, des lettres vengeresses que je n'ai pas osé mettre à la poste, etc. Et je rougis de confusion en les relisant... Ca me fait faire une petite cure d'humilité. 

Je garde, bien sûr, tous les courriers personnels. Car la plupart ont une importance symbolique ou affective. Je ne détruis que lorsque conserver me semble indiscret pour la personne qui l'a envoyé. Parfois, je rends les courriers à la personne qui les a envoyés, si on ne se parle plus. 

(Par exemple, j'ai rendu à ma première épouse, à sa demande, les courriers qu'elle m'avait écrits. Elle m'a rendu les miens.) 

J'ai un joli dossier dans laquelle je garde les cartes que Rachel, ma blonde, glisse dans ma valise chaque fois que je pars en France. (J'ai aussi gardé tous nos courriels, bien entendu.) 

J'ai un carton à chaussures plein de courriers de lecteurices (depuis La Vacation et jusqu'à En souvenir d'André, à peu près, car ensuite, j'ai reçu très peu de lettres écrites à la main, mais ça m'arrive encore, j'en ai reçu une ce matin, d'une lectrice de Ateliers d'écriture). Il y a des lettres stupéfiantes, de trois lignes ou de vingt pages et d'autres simplement émouvantes. Aucune n'est "banale" à mes yeux. 

J'ai deux épaisses chemises contenant les lettres que ma mère américaine, Betty et mon meilleur ami du Minnesota, Jim L. m'ont envoyées pendant plus de vingt ans. (Après, ils sont passé au courriel). Et ceux de mon prof de classe de première et aujourd'hui ami, Raphaël Monticelli, avec qui j'échange depuis 1970, par là... 

Une autre contient des lettres ou des cartes écrites par des personnalités ou des lecteurices "célèbres", en réponse à l'admirateur inconnu qui leur avait écrit de Pithiviers ou du Mans (Isaac Asimov, Léo Malet, Umberto Eco, Jean-Luc Benoziglio) ou après avoir lu un de mes livres (Mylène Demongeot, Pierre Bourdieu, Claude Nougaro), ou parce qu'on était ami·e·s (Daniel Zimmermann et Claude Pujade-Renaud, Philippe Lejeune, Paul Otchakovsky-Laurens), ou simplement parce qu'on s'était rencontrés, on s'était trouvé des intérêts communs et on s'était mis à s'écrire de temps à autre (Gotlib, Serge Tisseron, Jean Guenot). 

En triant tous ces courriers, j'ai découvert avec tristesse que je n'ai plus qu'une ou deux lettres de mon ami Opher, ami d'enfance et d'adolescence qui fut mon principal correspondant entre treize et dix-huit ans. Je ne sais pas ce qu'elles sont devenues. 

J'ai gardé beaucoup de lettres de mes parents et toutes celles que je leur ai écrites d'Amérique, que ma mère avait conservées dans un tiroir et que j'ai retrouvées après sa mort. 

J'ai beaucoup de chance : dans tout ça, je n'ai pas souvent reçu de lettres d'insultes. J'en ai peut-être reçu une demi-douzaine depuis soixante ans. 

Mais en les triant, j'ai retrouvé une lettre désagréable. L'auteur (au ton de la missive, je pense que c'est un homme) ne l'a pas signée et je ne suis pas sûr de l'époque à laquelle je l'ai reçue, mais comme il mentionne des articles dans Libération, je pense qu'il fait allusion à un "Bloc-Notes" écrit pour le quotidien, et publié le 4.12.1999

Toujours est-il qu'il m'écrit ceci (je transcris parce que je suis pas sûr que le scan est bien lisible) 


CHER CAMARADE,  

(Comme vous le voyez peut-être, il emploie des majuscules dans tout le texte. C'était avant le courriel, le SMS et la nétiquette, mais il avait déjà compris qu'en majuscules, ça fait plus menaçant...) 

VOS ARTICLES DANS LIBERATION SONT RISIBLES ET PITOYABLES. VOUS VOUS CROYEZ ENCORE EN MAI 68, DU TEMPS DE LA LCR ET DES MAOS SPONTEX (sic !). 

FAITES UN BILAN DE VOTRE CARRIÈRE C'EST UN VRAI DESASTRE. VOUS N'AVEZ ÉTÉ CAPABLE QUE DE DEVENIR UN PETIT AVORTEUR PROVINCIAL... 

("Avorteur et provincial", c'est vrai. Et même poseur de stérilet ! On me l'a déjà reproché, alors je vais pas discuter. Mais "petit", c'est tout relatif... je mesure 1,80, même après m'être tassé un peu, alors...) 

C'EST MINABLE POUR UN MEDECIN DE VOTRE INTELLIGENCE ! 

REGARDEZ UN PEU DANS LE LOINTAIN PASSÉ ET FAITES VOTRE AUTOCRITIQUE ! QUEL GÂCHIS ! VOS PROCHES DOIVENT ÊTRE SIDÉRÉS DE VOTRE INFANTISME. (sic !)

RESSAISISSEZ VOUS ! COURAGE ! 

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C'est bizarre de retrouver une lettre d'insultes. Pasque bon, elle ne contient pas d'injures à proprement parler, mais elle est désagréable quand même. Je me suis jamais pris pour (ni même frotté à) un Mao Spontex ; j'ai toujours été marxiste tendance Groucho... 

C'est bizarre, parce que je ne me souviens pas évidemment comment j'ai réagi lorsque je l'ai reçue. Je peux supposer qu'elle m'a surtout intrigué (comme aujourd'hui) et que je me suis gratté la tête pour la comprendre. Et que c'est pour ça que je l'ai conservée. Si je l'avais traitée par le mépris, je m'en serais débarrassé, mais non. 

Et je n'ai pas pu lui répondre, bien entendu : il n'y avait ni signature ni adresse retour sur l'enveloppe. Je regrette. Ca aurait pu donner lieu à un bel échange. 

Mais en la relisant, je l'ai pris au mot, je me suis retourné vers mon passé (encore plus lointain que lorsqu'il l'a écrite) de petit avorteur provincial, écrivant professionnel et occasionnel contributeur de Libé. 

Et je me suis dit que, somme toute, cette lettre me faisait du bien. 

Ca doit être ma tournure d'esprit : je vois du positif dans presque tout, pas toujours sur le moment, mais après avoir pris un peu de recul. Là, par exemple, je peux me féliciter d'avoir continué à écrire et à publier (en général). Ca m'a permis de gagner ma vie. 

Si ça se trouve, cette lettre m'a incité à écrire des maos plus spontex -- pardon ! -- des mots plus spontanés qu'avant. 

Bref, il est très possible que mon interlocuteur inconnu m'ait poussé, comme il l'écrit, à me ressaisir de mon destin. Auquel cas, je lui dois beaucoup. 

J'aimerais pouvoir le lui dire, et le remercier. Mais je ne peux pas. Et c'était il y a bien longtemps. Depuis tout ce temps, il est bien possible qu'il ne s'en souvienne plus. Ca me rend un peu triste. 

Et d'ailleurs, pour ce que j'en sais, il est peut-être mort d'une apoplexie ou encore renversé par un bus deux jours après me l'avoir écrite, cette lettre. Vous vous rendez compte ? Ecrire ça et paf ! mourir juste après ? Quel destin cruel. 

Oui, j'ai bien fait de la conserver. Si ça se trouve, je suis peut-être le dernier à l'avoir lu vivant (et, à présent, mort...) 

Je me demande si je ne vais pas l'encadrer. 


Mar(c)tin 



lundi 20 mai 2024

Claude Pujade-Renaud (1932-2024) -- témoignages de Mar(c)tin W. et de Pauline


Quand on apprend la mort d'une personne qu'on a beaucoup aimée et admirée, et dont l'importance symbolique pour soi est impossible à mesurer, on est toujours à court de mots pour la décrire. 

Mais on peut raconter. 

Voici deux témoignages, le mien puis un texte que Pauline, qui la connaissait bien, a écrit pour elle et lu à ses obsèques aujourd'hui. 

Claude Pujade-Renaud a été professeure d'éducation physique, danseuse, enseignante et écrivante -- et probablement bien d'autres choses que j'ignore. Pour moi, personnellement, elle a été ma "marraine-en-écriture", aux côtés de Daniel Zimmermann, qui fut son compagnon pendant plusieurs décennies. 

"Parrain/marraine" en écriture : je veux dire qu'elle et lui ont littéralement accueilli, encourage, veillé sur et entouré mon activité d'écrivant à l'âge adulte. 

Au milieu des années 80, j'écrivais depuis plus de quinze ans, j'étais médecin généraliste à la campagne à l'hôpital et journaliste médical à La Revue Prescrire, mais je n'avais jamais publié un texte de fiction. 

J'ai eu entre les mains -- probablement après l'avoir découverte à "La Taupe", la librairie que je fréquentais le plus au Mans -- une revue trimestrielle intitulée Nouvelles Nouvelles. Claude et Daniel, nouvellistes chevronné·e·s l'une et l'autre, l'avaient créée pour donner au public des textes courts (le genre était alors profondément sous-estimé par la presse et l'édition française) mais aussi pour publier de nouveaux auteurs. Je me suis abonné dès le premier numéro. 

A l'époque, je travaillais sur un roman (resté inédit mais accessible en ligne) et retravaillais sans cesse une nouvelle écrite à la fin de mes études et intitulée "Spectacle Permanent". Je me suis mis à lire les livres des deux co-créateurs de la revue. D'abord ceux de Daniel Zimmermann, en particulier Les Morts du lundi (1978) et Chronique du rien (1981), puis ceux de Claude Pujade-Renaud, Les enfants des autres (1985) et La danse océane (1988).  

Comme la revue invite les nouvellistes à envoyer des textes, j'envoie la nième version retapée de "Spectacle permanent". 

Au bout de quelques semaines, je reçois par le courrier une réponse un peu sybilline de Claude P.-R. qui me dit "Nous aimerions publier votre nouvelle, mais il faut la retravailler." C'est plus que je n'en attendais (plusieurs revues l'avaient refusée) mais moins que je n'espérais (qu'est-ce qu'il fallait donc que je retravaille ?). 

J'ai appelé. Je ne savais pas que je tombais chez eux. (Ils vivaient dans deux appartements contigus au cinquième étage d'un petit immeuble du 15e arrondissement. Ils y avaient l'un et l'autre leurs lieux de travail et de lecture, mais aussi des salons pour recevoir des amis ou les autres animateurs/rices de la revue.)

C'est Claude qui me répond. Je lui demande ce qu'il faut que je retravaille exactement et, comme elle résiste à me le dire précisément (pour des raisons que je comprendrai plus tard), j'insiste en disant : "Je suis prêt à retravailler, mais il faut me dire où ! Autrement, je risque de faire n'importe quoi." 

Elle m'entend, prend une pause et finit par me dire que dans la nouvelle, il y a une "parenthèse", une incise de deux pages concernant un personnage secondaire et qui n'est pas nécessaire à l'intrigue. Cette incise casse la fluidité du texte. Elle me conseille de la couper -- quitte à reprendre le personnage dans un autre texte -- et de "suturer"pour que ça ne se voie pas. Je l'écoute attentivement, je dis : "Très bien, comptez sur moi" et, juste après avoir raccroché, je monte dans mon bureau pour me mettre au travail. 

J'ai envoyé la version retravaillée quelques jours plus tard et j'ai reçu peu après une lettre d'elle me disant que mon texte allait être publié. C'était la première fois que je publiais un texte de fiction sous mon pseudonyme, dans une revue de littérature. 

Cette publication a été déterminante, à plus d'un titre. D'abord parce qu'une revue d'écrivant·e·s chevronné·e·s me publiait au milieu d'autres auteur·e·s qui ne l'étaient pas moins. Ensuite parce que Claude et Daniel m'ont littéralement "pris sous leur aile". Ils m'ont reçu chaque fois que j'allais à Paris et passais les voir (parfois sans prévenir), ont répondu à toutes mes lettres (et je leur en écrivais beaucoup), ont lu tous les textes que je leur ai soumis (en me faisant des critiques très précises mais toujours constructives et jamais blessantes) et m'ont encouragé à écrire ce qui est devenu mon premier roman. 


Apprenant que ledit roman se déroulait dans un centre d'IVG, Claude m'a offert son premier livre La Ventriloque, publié en 1978 aux éditions Des Femmes, et alors introuvable. Après l'avoir lu, très ému, j'ai inscrit quelques-unes de ses phrases en épigraphe de La Vacation.  

Daniel me parlait comme à un "jeune disciple" (ce qui me convenait parfaitement) mais Claude m'a toujours traité en égal (ce qui me gratifiait beaucoup aussi). Leurs conseils, leur écoute, et leurs invitations à me joindre à leurs soirées littéraires ou amicales m'ont fait beaucoup de bien. Et je ne suis pas le seul : ils ont publié et encouragé beaucoup de jeunes auteur·e·s, et je suis fier et chanceux d'en avoir fait partie. 

J'étais un auteur inconnu, mais j'étais aussi l'un de leurs "groupies" les plus assidus : je me rendais au Salon du livre de Paris rien que pour les voir, et je les ai faits inviter à plusieurs reprises par les "24 heures du livre" du Mans pour avoir le plaisir de les recevoir chez moi. 

La Revue Prescrire, j'écrivais des "vignettes cliniques" racontant des rencontres ou des conversations avec certain·e·s patient·e·s. Quand je les lui ai données à lire, Claude m'a déclaré immédiatement : "Mais ce sont des textes balintiens !!! " Elle avait participé à des groupes  Balint d'enseignants pendant les années 70 (ils étaient l'un et l'autre spécialisés dans les sciences de l'éducation et avaient publié plusieurs livres importants sur la communication non-verbale en classe) et, dans ma manière de parler du soin, elle avait reconnu immédiatement l'approche narrative typique de la formation Balint. 

Pendant les années qui ont suivi la publication de La Vacation, Claude et Daniel m'ont invité à me joindre au groupe d'écriture qu'ils avaient formé avec Alain Absire, Jean Claude Bologne, Michel Host et Dominique Noguez, et ça a donné un roman policier et littéraire collectif  : L'affaire Grimaudi. 

Ce fut une expérience épatante, parce que là encore, j'étais considéré comme un égal par une demi-douzaines d'auteur·e·s chevronné·e·s. Le roman a été écrit à tour de rôle (on tirait au sort l'ordre d'écriture des chapitres, chacun·e de nous a écrit deux chapitres, et une conclusion/solution de l'énigme) et chaque mois on se réunissait pour lire deux chapitres fraîchement produits. 

Et comme on se réunissait autour d'une table de restaurant, on a bien mangé, bien bu et beaucoup ri. 

Quand j'ai écrit La Maladie de Sachs, Claude m'a dit, après avoir lu le manuscrit : "Voilà, vous avez écrit le premier roman balintien en langue française." 

J'avais perdu mes parents bien des années auparavant. C'était une grande chance d'avoir trouvé en eux le couple de parents-écrivants qui voulaient bien m'accompagner en chemin. Ca a été un grand bonheur de pouvoir leur faire partager mon succès. Daniel m'avait dit "Si tu remportes le Livre Inter, tu nous invites à la Closerie des Lilas" (Ils n'y avaient jamais mis les pieds, ni l'une ni l'autre), et je me suis fait un plaisir de les emmener déjeuner là-bas. 

Quand les ventes du roman se sont mis à décoller après le Livre Inter, Daniel m'a dit : "Si tu atteins les 100 000, tu nous envoies une caisse de champagne". Comme on a dépassé les 300 000, je leur en ai envoyé trois. J'en ai bu quelques bouteilles avec eux. 

Daniel m'exhortait à passer dix heures par jour à écrire. Claude m'encourageait à vivre d'abord, et à écrire ensuite. 

Daniel me donnait des conseils techniques. Claude m'encourageait à formuler mes sentiments. 

Daniel était un homme "formidable", qui prenait beaucoup de place. Claude était une femme d'une grande délicatesse, une grande écoutante, une narratrice pleine d'humour, championne de l'ironie. 


Il suffit de lire celle de ses nouvelles que je préfère : "Un si joli petit livre", pour l'apprécier. 

Sa délicatesse est difficile à décrire, mais elle est bien résumée par l'explication qu'elle me donna lors de la publication de ma première nouvelle. Je lui demandai pourquoi elle avait pris des précautions infinies avant de me dire ce qu'elle pensait que je devais "retravailler". Pour ma part, j'avais trouvé ça très précis, très simple, et ça ne m'avait posé aucun problème, car elle avait été très claire sur le fait que le passage à retirer nuisait à la construction de la nouvelle - et donc, à sa lecture. 

Elle me répondit : "Un peu avant vous, nous avons reçu la première nouvelle d'un autre jeune auteur, à qui nous avions donné le même conseil, en lui disant quel passage retravailler. Il l'avait très mal pris, nous avait répondu qu'il n'était pas question qu'il touche à une ligne de son texte, auquel il était très attaché, et nous n'avons plus entendu parler de lui. J'ai eu peur que vous ayez la même réaction. Nous voulions publier de jeunes auteurs, pas les faire fuir... Je suis heureuse que vous ayez entendu ce que je vous ai dit de manière positive." 

Mais je n'aurais pas pu l'entendre autrement : à mes yeux, elle incarnait un équilibre subtil entre force et bienveillance. 

Claude illustre à mes yeux un parcours qui devrait encourager beaucoup d'écrivantes : c'est après une carrière professionnelle déjà très prenante (l'éducation physique, le sport, la danse) qu'elle s'est mise à écrire des livres très personnels, nourris par son expérience. Qu'on en juge : née en 1932, elle a écrit toute son oeuvre (regardez sa page Wikipédia, c'est impressionnant) à partir de 1978 - elle avait 46 ans. 

En plus des livres de pédagogie, elle a publié des nouvelles, des romans (Belle-Mère) contemporains et historiques (Platon était malade), des textes intimes bouleversants (Le sas de l'absence), de la poésie et, en collaboration avec D. Z., d'autres livres de pédagogie, des romans pour la jeunesse et des textes autobiographiques (Les écritures mêlées, magnifique récit de leurs itinéraires parallèles). 

Pour moi, elle est l'autrice féministe par excellence : celle qui affirme sa singularité et son expérience de la vie et du monde par une écriture qui lui est propre, dans des textes qui parlent de la condition et des émotions des femmes de toutes les époques avec énergie, subtilité, finesse et humour. 

Elle sera aussi, pour toujours, la personne de confiance à qui je suis souvent allé demander conseil dans les moments les plus difficiles et les plus délicats de ma vie. Et qui m'a toujours écouté sans jugement et sans complaisance, chaleureusement et avec intérêt. 

Début 2013, alors que nous étions installés au Canada depuis quatre ans, la femme avec qui je vivais depuis près de vingt-cinq ans a déclaré qu'elle voulait qu'on se sépare. Quelques semaines après cette annonce, je me suis rendu en France. J'étais extrêmement abattu. L'une des premières personnes que je suis allé voir pour lui parler de ce qui m'arrivait était Claude. Elle m'a invité à déjeuner avec une amie commune. Quand elle m'a entendu dire que je me préparais à finir ma vie seul parce qu'à cinquante-huit ans "plus personne ne voudrait de moi", Claude s'est mise à rire et s'est exclamé : "Bien sûr que si !", et je ne comprenais pas pourquoi elle en était si sûre. "Vous verrez." 

Quelques mois plus tard, à l'autre bout du continent nord-américain, j'ai rencontré par hasard la femme avec qui je vis depuis onze ans à présent. Pendant que nous apprenions à nous connaître, j'ai beaucoup pensé à Claude. 

Et je sais aujourd'hui qu'elle ne m'a pas seulement accompagné sur mon chemin d'écriture. Par ses textes et par sa présence, elle m'a aussi appris à vivre. 

Merci, Claude. 




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Texte de Pauline :  

A Claude 

- Vous êtes toute seule ? lui demande La Mort. 

Elle sourit. Son regard est profond, encore vif et perçant. On la lui fait pas.. Elle l’a  déjà fait le tour de cette question, dans une nouvelle du même nom. Bien sûr  qu’elle est toute seule ! Ça ne se voit pas ? Disloquée, mais seule.  

- Vous savez, La Mort, je devenais une vieille femme ratatinée.  - Vraiment ? 

- Mon corps m’échappait, ma mémoire aussi.  

- Vous êtes bien exigeante avec vous-même, Claude.  

- Je suis lucide, La Mort. Et puis, cela faisait plusieurs années que j’avais terminé  d’écrire. Les brouillons, les heures passées par mon amie à taper mes textes, les  relectures, la métamorphose des mots, la course folle de Sam, les caresses de la  féline Guapa, l’émoi des animaux du zoo… Tout a travaillé par mon corps. Et cela  m’échappait. 

Il me restait mes livres, les auteurs anciens, que j’aimais relire. Mes promenades au  parc Georges Brassens. Mon piano aussi. Oh, pas grand-chose, mais cela me faisait  plaisir. 

- Chère Claude, dites-moi, on peut dire que vous m’avez tourné autour… - Oui, La Mort, je sais que vous étiez là. Depuis ma naissance. Et dans chacun de  mes textes. Dans chaque corps, dans chaque personnage, dans chaque frontière  fragile entre la réalité et la déraison, vous étiez là, tapie, sinueuse. Enfants sans  existence, ventres vides et vidés, parents qui nous échappent, femme se mouvant  dans l’ombre, danseuses jouant avec l’apesanteur. Vous étiez là, follement vivante. Je vous tournais autour, créais autour de vous. 

Le silence s’installe.  

Dans la mémoire de chacun peut s’élancer Martha, Eglantine, Mathilde, Julien,  Eudoxie, Elissa, Estelle et Stefa, Gérard et son lecteur précoce, Claire, entre ses deux  « Terrasses ».`

- Alors, Claude, vous êtes toute seule ? répéta La Mort. 

- Je crois qu’il m’attend, La Mort. A une table, là-bas, dressée pour deux. Je vais  retrouver l’homme que j’ai terriblement aimé.  

Claude, tu as rejoint nos Chers Disparus. L’harmonie, au numéro trois, s’est envolée.  

Nous nous sommes rencontrées, pour la première fois, à la librairie Ithaque. Tu  venais de publier, aux éditions Actes Sud, Le Désert de la grâce. J’étais jeune  étudiante, je venais de commencer la danse – la danse venait de me prendre à  bras le corps. Pendant 17 ans, nous avons correspondu, échangé, archivé, voyagé  (jusqu’à ce qu’enfin, je soutienne ma thèse à l’université de Pau). Tu m’as  accompagnée dans mes écrits et dans ma vie, mariage, naissances (Mon grand a  largement baigné dans la première partie de ma thèse. A Pau, pour la soutenance,  ma deuxième avait tout juste un mois… elle a aujourd’hui 7 ans et demi), séparation,  disparition du père (combien d’heures nous avons passé à parler des héritages  familiaux, des non-dits et de ce que le corps porte et garde comme trace, de la  ténacité à vivre au milieu des histoires qui ne nous appartiennent pas). Je devais  t’appeler pour te dire comment s’était passée mon opération.  

Je crois que tu as toujours porté, en toi et dans chacun de tes écrits, une force  animale, une pulsion de vie, quasi monstrueuse, qui tranchait avec la finesse et les  déliés de ton corps de danseuse, la douceur de ton regard. 

Jusqu’aux limites du soutenable, Doris Humphrey a cherché à expérimenter : Fall and Recovery. 

Tu as choisi le côté de ton Jardin Forteresse. 

A nous, maintenant, de composer avec ton absence.  

Pauline




(Photo de Louis Monnier) 



dimanche 28 janvier 2024

"Votre littérature, vous la construisez en vous-même" -- Lettre à Hélène, lectrice - par Martin Winckler


Hélène, 

Je ne sais pas si c'est votre prénom, ni si vous lirez jamais ceci, car je sais peu de choses de vous. 

Je ne sais si quelqu'un qui vous connaît et vous aura reconnue vous signalera un jour ce message ; s'il vous rappelle de mauvais souvenirs, je vous prie de me le pardonner, vous n'êtes en aucun cas tenue de le lire. 

Je sais seulement - et surtout - qu'un jour, vous avez écrit à un "auteur connu". Je ne sais pas ce que vous aviez exprimé dans votre lettre, mais voici comment il le rapporte dans un de ses livres : 

Un jour, une lycéenne qui avait lu mon roman XXXX dans le cadre du Goncourt des Lycéens, m’avait écrit, d’un ton pincé, pour me dire qu’elle n’avait rien compris à mon livre, que ça ne racontait pas d’histoire, qu’elle se demandait bien quel message j’avais voulu faire passer. 

Evidemment, son compte-rendu est un peu court. Vous en avez sûrement dit plus que ça. La plus élémentaire honnêteté de sa part aurait été de publier l'intégralité de votre lettre, puisque vous aviez pris la peine de l'écrire et de l'envoyer ; mais il n'en a rien fait, il s'est contenté de publier sa réponse à la suite de ce paragraphe. 

Sa réponse, vous la connaissez déjà, je ne vais donc pas vous l'imposer une nouvelle fois, mais pour les autres personnes qui liraient ceci et voudraient la connaître, ils pourront la trouver à la fin de cet autre texte, sur ce même blog

Si je vous écris, aujourd'hui, ce n'est pas pour "réparer" (je ne pense pas que ce soit possible) les propos insultants que cet inqualifiable* a tenus dans sa réponse, ni la laideur du procédé consistant à publier cette lettre méprisante dans un de ses livres, comme s'il en était fier (il le laisse entendre, d'ailleurs, cet andouille !!!). 

Si je vous écris, c'est pour vous dire, d'abord, que je suis de tout coeur avec vous. Car, en vous répondant ainsi, cet inqualifiable* ne s'est pas contenté de très mal vous traiter, il a aussi montré son mépris pour toutes les personnes qui lisent et écrivent. Ce qu'il vous a écrit est purement et simplement une violence de classe, de caste, âgiste et sexiste. Et son mépris disqualifie non seulement ce qu'il dit, mais le disqualifie, lui, en tant qu'interlocuteur. 

Ensuite, je tiens à vous remercier de lire des livres ; et même, parfois, ceux qui ne vous intéressent pas, et qui vous semblent ne rien raconter et ne pas dire grand-chose. Je suis un écrivant, j'ai la chance d'être publié, mais je n'oublie jamais que dans un monde où tout est commerce, je ne le serais pas - ou très difficilement - s'il n'y avait pas des lectrices pour me lire. (Je dis "lectrices" parce que la majorité des personnes qui achètent des livres et les lisent sont des femmes.) Alors merci, pour les autrices et les auteurs que vous lisez. Vous les honorez et vous contribuez à les faire vivre, ou survivre. 

De plus, je vous remercie d'avoir des opinions sur vos lectures. C'est tout ce qu'une autrice ou un auteur peut souhaiter : qu'une lectrice pense quelque chose d'un de ses livres. Toutes les personnes qui écrivent le font avec leurs pensées, leurs sentiments, leurs émotions, et elles espèrent qu'en retour, leurs textes déclenchent pensées, émotions et sentiments à la lecture. Il n'y a rien de pire qu'un livre qui laisse indifférente ou amnésique. Merci de faire vivre les livres avec vos émotions et vos questions ! 

Merci encore de prendre la plume pour écrire à celles ou ceux dont vous lisez les livres. C'est le plus beau geste et signe d'intérêt, de partage et de sororité qu'une autrice ou un auteur puisse attendre. On s'adresse aux autres, sans savoir qui iels sont, en espérant une réponse, sous une forme ou une autre. En écrivant, vous répondez "Je vous ai lu.e." -- et c'est la plus belle réponse qui soit. Cela veut dire qu'on n'a pas écrit en vain.

Merci également, de savoir ce que vous attendez d'un livre. Qu'il raconte des histoires, qu'il transmette quelque chose - et toutes les autres attentes que vous avez en plus de celles-là. Les autrices et les auteurs ont besoin de lectrices exigeantes : c'est grâce à cela qu'elles se creusent le cerveau pour -- entre autres -- inventer des histoires. Je suis lecteur depuis longtemps, et c'est parce que j'ai toujours attendu plus des livres que je lis (et des personnes qui les ont écrits) que j'essaie, à mon tour, d'écrire des livres qui captivent, qui émeuvent, qui éclairent au moins un peu le monde et la vie. Alors, oui, continuez à être exigeante, nous tous - lectrices et écrivant.e.s - nous en avons besoin. 

Enfin, j'aimerais vous demander une faveur. Je ne la demande pas pour moi, mais pour toutes les écrivantes qui méritent votre respect, votre intérêt et votre lecture. Toutes ces écrivantes qui ne sont pas des fats vaniteux et mal embouchés comme l'inqualifiable* innommable à qui vous avez eu affaire. 

Cette faveur est simple : ne croyez pas un mot de ce qu'il vous a écrit. La littérature n'est pas cette chose rabougrie, étriquée et flétrie qu'il voudrait enfermer dans ses "définitions" poussiéreuses et momifiées. La littérature, c'est tout ce que vous lisez et aimez lire. Elle est faite de tous les textes et de toutes les formes, de tous les goûts et de toutes les couleurs, de toutes les origines et de tous les futurs. Il n'y en a d'ailleurs pas une seule, mais autant qu'il y a de lectrices : la littérature c'est ce que chacun.e de nous lisons, séparément et ensemble. 

La littérature, c'est aussi, ou ce sera, ce que vous écrirez peut-être. Car il y a une écrivante dans chaque lectrice, j'en sais quelque chose : j'ai longtemps été l'une avant d'être l'autre, et nul n'a le droit de vous laisser entendre que vous ne pourrez pas, si vous le désirez, écrire un jour des textes infiniment plus intéressants que ceux des inqualifiables* boursouflés de suffisance. 

Chaque livre que vous lisez, vous l'écrivez en vous-mêmes, vous en gardez la trace. Ce n'est pas le livre à lui seul qui vous marque, c'est vous, d'abord, qui choisissez ce que vous en retenez, le souvenir d'un sourire ou d'un goût ou d'un souffle ou d'une mélodie. Alors ne laissez personne prétendre que vous n'êtes pas actrice, autrice et maîtresse de ce que vous lisez. Votre littérature, vous la construisez en vous-même, un livre après l'autre. 

Voilà, j'en ai fini. Si on vous a signalé ce message, je vous remercie de l'avoir lu jusqu'au bout. 

Et je vous remercie de m'avoir, sans le savoir, incité à l'écrire. 

En vous souhaitant de belles lectures, de belles correspondances, de belles rencontres et une bonne vie, 

Et avec toute ma solidarité et ma reconnaissance, 

Mar(c)tin  

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(* : Remplacez ce mot par la première insulte qui vous vient à l'esprit.)