vendredi 9 janvier 2026

Comment je suis en train d'écrire un de mes romans, par Martin Winckler - 11e épisode : Avant l'envoi à l'imprimerie

Que fait-on quand on a fini la rédaction d'un livre (qu'il s'agisse d'un roman ou non) et qu'il a été accepté par l'éditeur·ice ?  

On le relit, bien sûr. On le bricole, on le trifouille. Et puis, on se dit "c'est fini". 

Eh non, ce n'est pas fini. 

Qu'est-ce qu'il se passe d'autre ensuite ? 

Eh bien, plein de choses. 

D'abord, il part à ce qu'on appelle la "préparation de copie". C'est une phase essentielle du processus de publication, parce qu'elle permet à l'auteur·e de "revoir sa copie" (littéralement) avec l'aide d'un ou une lectrice-correctrice expérimenté·e. 

Jusqu'à mon avant-dernier roman, Franz en Amérique, la préparation de copie était assurée par Jean-Luc Mengus, correcteur et traducteur professionnel chevronné qui travaillait depuis plus de trente avec P.O.L. (il était aussi secrétaire de rédaction de la revue Trafic publiée par la maison). 

Malheureusement, Jean-Luc est décédé fin 2022. Depuis, le processus de correction est assuré par l'équipe des lecteurices-correcteurices de la maison Gallimard (POL appartient au groupe Gallimard). 

En novembre, j'ai pris contact avec Marie-Aude Cap, la lectrice-correctrice qui allait assurer la préparation de copie de mon manuscrit (enfin, tapuscrit virtuel, puisque je n'imprime plus rien depuis des années : je relis et annote sur une tablette graphique). 



Ce travail consiste à relire les textes en les passant "au peigne fin", dans leur moindre détail, c'est à dire non seulement à vérifier l'orthographe, la syntaxe, les répétitions et la ponctuation, mais aussi, de manière plus profonde, la cohérence du texte, les contradictions apparentes, les dates, les références, les allusions historiques, mais aussi  l'enchaînement des chapitres, les annexes et notes (il y a beaucoup de notes historiques et bibliographiques dans ce roman-ci), la discographie (je précise les crédits et premières éditions de toutes les chansons qui sont citées au fil du roman), les titres dans la table des matières, etc. 

Bref, c'est un boulot colossal, minutieux, et précieux pour les auteur·e·s. 

Ca a été un plaisir absolu de travailler avec elle, car elle a vu des choses que je ne voyais plus (quand on a le nez dans son boulot, difficile de voir certaines choses) et m'a fait des suggestions/propositions très éclairantes. C'était d'autant mieux venu que j'ai tendance à utiliser beaucoup les italiques (en particulier pour les pensées intérieures des personnages) et que ce roman est très dialogué mais contient aussi plusieurs passages de récit historique, qui nécessitaient d'être soigneusement vérifiés. 

Voici un exemple du travail qu'elle a fait sur le manuscrit. Une page, c'est pas spectaculaire, comme ça, mais sur un gros roman, c'est impressionnant. Comme c'est un roman de voyage-dans-le-temps qui, en plus, narrativement parlant, "joue avec les temps" (littéralement), sa lecture et ses avis ont été précieux pour me permettre d'homogénéiser les passages d'un temps à un autre (du passé au présent, souvent) dans un même chapitre. 

Au cours de ce processus, c'est toujours l'auteur·e qui a le dernier mot mais depuis trente-cinq ans, je suis presque toutes les suggestions, conseils et opinions des correcteur·ice·s : mes livres ne s'en portent que mieux. Car leur lecture met au jour tout ce qu'on ne voit pas quand on écrit.  Y compris, parfois, des incohérences narratives ou tout simplement des passages qui ne sont pas compréhensibles, ou encore des anomalies plus drôles. En lisant le tapuscrit de mon premier roman, La Vacation, la correctrice m'a fait remarquer qu'au début du livre, Bruno Sachs avait "une sacoche" et qu'à la fin, il avait "un cartable". C'était le même objet mais, au fil des pages, j'avais cessé d'employer le premier terme et opté pour le second. Sans m'en rendre compte, y compris à la relecture. Grâce à elle, j'ai choisi, et Bruno a eu un cartable d'un bout à l'autre du livre (ce n'est pas anodin : c'est le cartable dans lequel il transporte son manuscrit de La Vacation...). 

Autrement dit : quand vous aurez L'Amour à temps en mains (si vous le feuilletez dans une librairie avant de décider de l'acheter ou non), sachez qu'il doit beaucoup à Marie-Aude Cap, que je remercie très vivement et à Antonie Delebecque, qui chez POL, en a préparé la mise en page et en vérifie toutes les étapes de fabrication (elle fait ça pour tous les bouquins de la maison, c'est à dire entre 4 et 6 par mois !). 

Une fois la préparation de copie, j'ai reçu ces jours-ci une maquette mise en page (voici un aperçu ci-dessous) relue et corrigée une nouvelle fois (mais par une autre personne chez Gallimard). Cette maquette a l'aspect du livre imprimé, page par page. Je l'ai relue et j'y ai ajouté des corrections personnelles. Les corrections du ou de la correctrice ont été faites à la main. J'ai ajouté des corrections ou commentaires dans des "post-it" virtuels (en jaune) à même le PDF. 


Tous ces processus sont bien plus rapides aujourd'hui, parce qu'on peut échanger des documents scannés par courriel (même un vendredi à 17 h...) au lieu d'avoir à calculer les délais de distribution du courrier !  Et aussi parce qu'il n'est plus nécessaire, encore une fois, de tout imprimer pour faire ses corrections sur une copie papier. Ainsi, le simple fait de pouvoir insérer du texte dans un post-it fait gagner du temps au correcteur/à la correctrice, qui n'a pas besoin de les reporter à la main ! 

(Au cas où vous vous poseriez la question, je  n'utilise pas le logiciel PDF le plus connu, mais un logiciel nommé Nitro PDF Pro, beaucoup moins coûteux, et qui fonctionne très bien sur Mac.) 

Une fois mes propres ajouts insérés à la maquette, il y aura des "2e épreuves" (que je relirai aussi, mais sans faire d'autres corrections importantes (dites "corrections d'auteur") c'est à dire des suppressions ou ajouts de paragraphes comme on en trouve par exemple, sur les "paperolles" que Marcel Proust collait sur ses manuscrits... mais aussi sur les dactylographies faites à partir de ses cahiers écrits à la main. (Ca devait être un cauchemar pour les correctrices...) 

L'écriture et l'édition ont beaucoup changé depuis Proust. Pour avoir produit une oeuvre aussi importante que La Recherche, il a fallu qu'il écrive vraiment tout le temps... Et il n'a jamais complètement terminé son travail ! Qui sait ce qu'il aurait été capable d'accomplir s'il avait eu un ordinateur... 


Et puis, finalement, il y aura un BAT (Bon à Tirer) qui en principe n'est revu que par Antonie Delebecque, mais que je demande aussi souvent à revoir, de manière à le conserver dans mes archives. (C'est plus facile à examiner, si je recherche un passage particulier.) 

Ce n'est jamais superflu de relire une dernière fois. Parfois, on ne repère une erreur grossière que tout à fait à la fin. (Je ne parle pas des virgules qui manquent ou des coquilles, mais d'une erreur d'attribution d'une citation, ou d'une erreur de date, par exemple, qui est passée complètement inaperçue par... tout le monde !!! Ou encore de l'oubli d'une personne que je voulais remercier -- il y a toujours beaucoup de remerciements dans mes bouquins...) 

C'est aussi cette dernière version PDF que j'envoie à quelques personnes à qui je veux présenter le livre en avant-première avant qu'il soit imprimé (des ami·e·s proches, le plus souvent). On peut aussi  transmettre, s'ils le désirent, des épreuves non corrigées mais assemblées sous forme de livre à des journalistes qui veulent lire un livre en avant-première. Ca se fait beaucoup aux Etats-Unis ou pour les "très grosses pointures" de l'édition en France, ce n'est jamais le cas en ce qui me concerne. 

Et donc, vous voyez, le travail d'un·e auteur·e ne s'achève pas quand iel remet son manuscrit, mais se poursuit encore pendant plusieurs semaines. Et ce n'est pas moins intéressant que ce qui a précédé. C'est un travail de "polissage", de fignolage qui est aussi passionnant, parce qu'il se fait sur un objet qui forme un tout, et non plus sur des fragments ou une ébauche dont on ne savait pas ce qu'elle allait donner. 

La prochaine étape, après le BAT, c'est l'impression et l'envoi aux libraires

(On prépare aussi une couverture, et un texte de "quatrième", mais la couverture est imprimée à part, sur du papier spécial.) 

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L'Amour à temps sera en librairie tout début mars 2026. 

Voici sa playlist musicale (les chansons qui sont fredonnées par les personnages) 


Voici la présentation vidéo qui en a été faite aux représentants de la maison - et aux libraires. 




Je serai en France pour le présenter, dans les librairies qui voudront bien m'inviter, entre le 5 et le 25 mars. 

Contact courriel : Jean-Paul Hirsch (hirsch@pol-editeur.fr) - Téléphone : 01 43 54 21 20. 

La contribution des lectrices et lecteurs n'est pas minime : c'est souvent parce qu'ils ou elles en ont parlé à leur(s) libraire(s) que je suis invité dans leur ville. Alors, si ça vous tente de bavarder... 

Je sais déjà que je serai à Tours, dans la bibliothèque municipale où ma recherche a commencé (et où le personnage principal du roman se lance dans sa propre recherche), le 11 mars au soir, en collaboration avec la librairie "La Boîte à Livres". 

Au plaisir de vous rencontrer, là-bas ou dans d'autres librairies de France ! 

Mar(c)tin 

PS : Je posterai sur ce blog les dates des rencontres au fur et à mesure où elles seront fixées. 

Premier épisode : La résidence

Deuxième épisode : Genèses

Troisième épisode : Une université, un cinéma, une librairie

Quatrième épisode : L'histoire (de l'Occupation) en images

Cinquième épisode : L'année 1942  

Sixième épisode : Qu'est-ce que je fous là ? 

Septième épisode : Write or Wrong ? 

Huitième épisode : Se concentrer sur l'essentiel

Neuvième épisode : Vitesse de croisière 




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