Il y a quelques années, au salon du livre, je signais au stand POL (Les Trois Médecins, je crois) et je vois un type s'approcher. Il a mon âge ou un peu plus, il vient vers moi sans sourire (c'est jamais bon signe, dans un salon), se plante à un mètre cinquante de la table (les personnes qui viennent saluer ou faire signer un livre s'approchent tout près) et me dit : "Winckler, c'est vous ?" Je réponds en hochant la tête. Il poursuit, sur un ton plutôt amer : "Je suis médecin. Je voulais vous dire que vos livres sont... démagogiques !"
Sans m'énerver, je m'incline, et dis : "Ah. Je suis désolé que vous le ressentiez comme ça. Voulez vous m'en dire plus ?" Il secoue la tête et répond : "Non. Je voulais vous dire ça. Ils sont démagogiques. Voilà." Il reste là, en suspens, oscillant d'un pied sur l'autre, quand une femme de son âge - sa compagne, probablement - s'approche de lui, apparemment soucieuse de son attitude, le tire par la manche et murmure : "Bon, ça va, tu lui as dit ce que tu voulais lui dire, à présent, viens, on s'en va." Il retire son bras et répète : "Ils sont démagogiques, voilà tout" et finit par la suivre.
Sur le stand, je me gratte la tête, perplexe. Ce n'est pas la première fois, ni la dernière, qu'on qualifie mes livres de "démagogiques". Quelques années plus tôt, un autre médecin, m'a déclaré, en réunion, qu'à son avis, La maladie de Sachs donnait de l'exercice de la médecine une image qui la "tirait vers le bas" en caressant le lecteur dans le sens du poil (ou quelque chose d'approchant).
Il y a quelques jours, je me gratte la tête de nouveau. Sur son blog, une lectrice jadis enthousiaste à la lecture de "Sachs" déclare qu'elle ne comprend pas ce qui s'est passé, qu'elle a décroché au bout de 200 pages du Choeur des femmes et ajoute "A un moment je me suis dis que c'était intentionnel, que les personnages étaient volontairement caricaturaux et le propos utilement démagogique, et que ça allait basculer si j'étais patiente, mais voilà, je ne le suis pas, et je laisse tomber, tant pis pour moi s'il fallait attendre la page 400 pour saisir..."
Bien embêté, plus embêté que par l'opinion d'un confrère désagréable, je lui écris pour lui demander de me préciser ce qu'elle veut dire par "caricatural et démagogique". (Ah, oui, on m'a souvent dit que mes personnages sont "manichéens" et "simplistes", aussi...). Parce que je veux comprendre. Quand on me dit "Ca ne m'a pas intéressé" ou "Je n'ai pas accroché", je ne pose pas de question. AImer un livre ou un film, c'est tellement subjectif.
Mais quand on qualifie le contenu ou les personnages ou l'écriture, et quand on les qualifie de manière aussi précise, je cherche à comprendre. J'ai vraiment envie qu'on m'explique ce qu'il y a de "caricatural", de "démagogique" (ou, question subsidiaire, de "manichéen") dans Le Choeur des femmes.
Ma requête n'a pas abouti, je pense que cette lectrice blogueuse a mal pris l'insistance avec laquelle je lui demandais de préciser sa pensée (car sa pensée m'intéresse...) et elle ne m'a pas vraiment répondu.
Du coup, la question de ces termes : "démagogique" (retrouvé dans son texte) et "manichéen" (qui m'est revenu en écrivant le début de ce texte) s'est reposée. Je suis donc allé faire un tour vers leurs définitions.
"Démagogi(qu)e"
D'après un dictionnaire en ligne, la démagogie est une "politique dans laquelle on flatte un groupe, une assemblée de personnes afin de gagner leur adhésion ou augmenter sa popularité."
La définition de Wikipédia précise que la démagogie est "l'art de mener le peuple en s'attirant ses faveurs, notamment en utilisant un discours simpliste, occultant les nuances, utilisant son charisme et dénaturant la réalité. Le discours du démagogue sort généralement du champ du rationnel pour s'adresser aux passions, aux frustrations de l'électeur. Il recourt en outre à la satisfaction des souhaits ou des attentes du public ciblé, sans recherche de l'intérêt général mais dans le but unique de s'attirer la sympathie et de gagner le soutien. L'argumentation démagogique est délibérément simple afin de pouvoir être comprise et reprise par le public auquel elle est adressée. Elle fait fréquemment appel à la facilité voire la paresse intellectuelle en proposant des analyses et des solutions qui semblent évidentes et immédiates."
Ce que je trouve intéressant, c'est la double connotation, politique et manipulatrice du terme démagogique. Sans hésiter, je revendique la dimension politique de mes livres - dimension qui n'aura échappé à personne, j'en suis sûr. Qu'un livre comme Le Choeur des femmes fasse écho aux "frustrations" du public, je n'en disconviens pas non plus. La frustration des femmes face à la manière dont tant de médecins les traitent mal et les maltraitent est grande.
En revanche, à l'évocation du caractère "manipulateur" de mon propos, qui "dénaturerait la réalité" pour flatter le public et lui proposer des solutions "simplistes", je me gratte la tête de nouveau.
Mon propos serait mensonger si je prétendais que certains de mes confrères sont des salauds en sachant pertinemment qu'il n'en est rien. Or, je sais pertinemment qu'ils le sont ! Il n'y a donc rien de mensonger (ni de manipulateur) à le dire (ou à le faire savoir). C'est anticonfraternel, certainement, mais c'est parfaitement conforme à la déontologie, qui veut qu'un médecin ne laisse jamais un autre médecin déconsidérer l'exercice médical. Certes, de leur point de vue, je déconsidère l'exercice médical en les dénonçant. Mais à mes yeux, ils déconsidèrent l'exercice médical en agissant comme des brutes. Il y a donc matière à débat d'idées, mais bizarrement, les confrères qui me trouvent démagogique ne veulent jamais débattre...
Enfin, est-ce que mon livre "flatte le public", "lui propose des solutions simplistes" et "fait appel à sa paresse intellectuelle" pour faire passer ses argumentations ?
Il serait sans doute "démagogique" de demander aux lecteurs/trices de répondre, je ne le ferai donc pas. Mais j'ai peine à croire que mes quatre romans médicaux (les trois suscités + La vacation) soient vraiment faits pour des "paresseux intellectuels". Six cents pages de texte serré et/ou de composition acrobatique, c'est une bien piètre stratégie pour convaincre des paresseux/ses de m'élire... pardon, de me lire.
"Manichéen"
Le manichéisme est une religion créée par le Perse Mani (ou Manès) au IIIe siècle ap. J.C. "Par dérivation et simplification du terme, on qualifie aujourd'hui de manichéenne une pensée ou une action sans nuances, voire simpliste, où le bien et le mal sont clairement définis et séparés."
Le bien et le mal ? Oui, bien sûr. L'éthique et la morale sont là pour débattre de ce qui est "bien" ou "bon" et de ce qui ne l'est pas. C'est tout le sens du Choeur des femmes. Il y a des comportements médicaux éthiques, d'autres qui ne le sont pas. Et c'est précisément de ça que Jean et Karma débattent.
Quant à savoir si ma définition du "bien" et du "mal" en médecine est "simpliste", il me semble que les six cents pages du livre (mais aussi de Sachs et des Trois médecins) démontrent que, même s'il existe des gens absolument malfaisants et des gens qui sont absolument dénués de méchanceté... la majorité de l'humanité (les deux héros inclus) n'est pas "toute bonne" ou "toute mauvaise", mais fait de son mieux (ou de son moins mal...) Enfin, je crois que c'est clair. Si ça ne l'est pas, cela signifie-t-il que je n'ai pas été assez simpliste pour que ce soit compréhensible par tout le monde ? Donc, pas assez démagogique ?
Alors, oui, finalement, si le Choeur des femmes n'est pas à proprement parler "démagogique" (il n'appelle pas vraiment à guillotiner les gynécologues maltraitants, il exhorte seulement - mais vigoureusement - les femmes et les intersexué(e)s, entre autres, à ne plus se laisser maltraiter) c'est sans doute un roman manichéen, puisqu'il énonce fermement qu'un médecin a l'obligation morale de "bien" se comporter dans l'exercice de son métier.
Cela dit, en y réfléchissant bien, si mes livres prônent le "manichéisme médical", dois-je vraiment en avoir honte ?
Je n'en suis pas certain. Surtout quand je lis ce résumé de la vie de Mani, toujours sur Wikipédia(1) :
Peintre visionnaire et philosophe, poète, musicien, médecin et consultant en développement personnel, Mani transmit une vision du monde et de la vie si puissante que son enseignement se répandit, de manière totalement pacifique, de l’Afrique à la Chine, des Balkans à la péninsule arabique.
"Totalement pacifique."
Tous les gynécologues non démagogues ne peuvent pas en dire autant...
____________________________________
(1) Pourquoi j'utilise Wikipédia pour donner des définitions ? Parce que je suis démagogique et paresseux, pardi !
Affichage des articles dont le libellé est Le Choeur des Femmes. Afficher tous les articles
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dimanche 27 septembre 2009
lundi 7 septembre 2009
Proximité/autobiographie et tout ça
(Attention ! Si vous n'avez pas lu Le Choeur des femmes et si vous avez l'intention de le lire, ne lisez pas la fin de ce texte à partir de l'avertissement suivant !!!)
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER* !!!
(Un spoiler ("gâcheur", en anglais) c'est une information qui dévoile un élément de surprise dans la narration d'un roman, un film ou une série ; c'est en quelque sorte donner le nom de l'assassin longtemps avant la fin).
Vanessa, lectrice de Sachs et du Choeur des femmes, me demande si j'ai "mis quelque chose de moi-même" dans Sachs et Karma, et ajoute "Karma, c'est l'anagramme de Marc, non ?"
Oui, et Franz Karma est l'anagramme de Marc/k Zaf(f)ran. A un ami, qui a lui aussi lu le livre, je précisais que dans une certaine mesure, Karma c'est le médecin que je serais peut-être devenu si je n'avais pas été écrivain. Mais dans la "configuration" de son travail, beaucoup plus qu'à moi, Karma ressemble à mon père, Ange : son cabinet médical était dans la maison, ma mère était plus ou moins sa secrétaire et il avait "un service à lui" à l'hôpital de Pithiviers, dont la section "Médecine 1" était sous sa responsabilité. Il allait y faire ses visites le dimanche, il était toujours disponible et je sais que s'il était extrêmement respectueux avec les infirmières et les aide-soignantes du service, qui l'adoraient (il soignait d'ailleurs beaucoup d'entre elles), il leur parlait souvent de manière plus amicale que formelle, les nommant par leur prénom et leur demandant des nouvelles de leur famille, de leurs enfants. Karma est une version "contemporaine" d'Ange, que j'ai modelé à son image et à la mienne. Ange avait des conceptions du soin qui ont indiscutablement influé sur les miennes, et que je vois "engrammées" dans mon comportement mais il ne les "conceptualisait" pas. Le mot "éthique" lui était étranger, il ne parlait que de morale (c'est la même chose, bien sûr, mais ce n'était pas la mode, ça faisait partie de sa déontologie). Le discours de Karma est donc plutôt le mien.
Une autre lectrice, qui a également été une des patientes du centre où j'ai travaillé, il y a plusieurs années, m'a dit qu'elle reconnaissait dans le comportement de Karma certaines de mes attitudes, en particulier celle de faire asseoir les femmes pour parler avec elles, et de ne jamais me "précipiter" sur elles, voire de ne pas les examiner si ça n'est pas nécessaire à une décision (et c'est souvent inutile, en gynécologie courante) ; et aussi un détail comme le "petit coussin qu'on glisse sous la nuque" lorsque la patiente s'allonge sur la table d'examen.
En revanche, s'il m'est arrivé régulièrement d'examiner les femmes autrement que dans la position gynécologique "classique" - mais, comme le dit le livre, pas du tout obligatoire - je n'ai pas pu le faire de manière systématique, faute de matériel (une table assez large) qui fût approprié.
Mais j'espère que la lecture du livre donnera des idées à certains confrères et consoeurs : "Au 21e siècle, les femmes ne devraient plus être contraintes à écarter les jambes pour être soignées."
Ce qui me fait penser à la difficulté d'écrire un livre à la fois révolté, qui dise les choses crûment, sans détour, sans chichi, et qui malgré tout reste respectueux et délicat. Parler de la sexualité, de manière directe ou indirecte, sans le faire de manière vulgaire, aguicheuse ou voyeuse, c'est toujours épineux. Parler de l'intimité physique, également. Certes, j'ai fait très attention, chaque fois que j'écrivais la moindre phrase, pour être sûr que le contexte s'y prêtait (et par exemple qu'on ne m'attribuerait pas à moi les pensées machistes ou violentes d'un personnage que je fais parler) mais on n'est jamais sûr de l'effet que l'on produit sur le lecteur ou la lectrice. Ce n'est pas une question de pudeur (je suis pudique, mais par désir de me protéger, pas par pudibonderie) mais de délicatesse et surtout, je tenais à ce qu'il soit bien clair que dans ce roman, même s'il est question du corps des femmes, c'est de leurs sentiments et de leur vie qu'il est question, pas de leur anatomie ou de leur physiologie sexuelle.
POur le moment, les échos qu'on me donne du livre sont positifs personne ne m'a encore écrit pour me dire avoir été choqué(e) par ce que j'y écris. Mais les lecteurs/trices mécontent(e)s écrivent moins que celles ou ceux qui aiment un livre, et peut-être certain(e)s de mes correspondant(e)s ont ils omis les réserves qu'ils/elles pourraient avoir à l'égard de certains passages.
Les seules réserves que j'aie lues jusqu'à présent concernent les "péripéties qui ressemblent à celles d'un livre de SF" (Marianne) et la fin "grotesque" (Les Inrocks) - réserves atténuées par la notion que la fin, même si elle est grotesque, est dans le ton du livre.
Plus je m'éloigne dans le temps de l'écriture de ce livre, plus je suis convaincu que les péripéties du troisième tiers et la fin mélodramatique (je sais qu'elle l'est, je voulais qu'elle le soit...) sont celles qui convenaient parce que depuis le début, j'avais quelque chose de cet ordre en tête.
(Attention ! Si vous n'avez pas lu Le Choeur des femmes et si vous avez l'intention de le lire, ne lisez pas ce qui suit !!!)
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER* !!!
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Donc, en relisant le livre, je me suis rendu compte qu'au tout début du roman, page 39, on découvre l'identité - ou plutôt le genre - de Jean, au moment où Karma la désigne comme étant une femme pour la première fois (il l'appelle "Mademoiselle"). Un peu plus tard, page 72, il lui dit que son prénom, "Jean" puisqu'il s'agit du prénom anglais et non français doit se prononcer Djinn. Autrement dit, à deux reprises, il lui restitue son identité sexuelle, renouant en quelque sorte avec le secret commun qui les lie (sans qu'ils le sachent encore) depuis 30 ans, et annonçant la scène de révélation/reconnaissance/retrouvailles de la fin.
Or, quand j'ai écrit ces deux scènes, p 39 et p 72, j'ignorais encore complètement quels seraient les secrets respectifs des deux personnages et ce qui finirait par les lier l'un à l'autre. Je ne l'ai mis en place (conçu, imaginé, concocté, construit, écrit) que bien plus tard, alors que j'en étais à la moitié du livre...
Il y a quelque chose d'assez vertigineux dans le fait de découvrir qu'on porte préalablement en soi, de manière informe (inconsciente, subliminale, tout ce que vous voulez) le sens final que l'on veut donner à son travail...
Ca me fait frissonner rien que d'en parler.
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER* !!!
(Un spoiler ("gâcheur", en anglais) c'est une information qui dévoile un élément de surprise dans la narration d'un roman, un film ou une série ; c'est en quelque sorte donner le nom de l'assassin longtemps avant la fin).
Vanessa, lectrice de Sachs et du Choeur des femmes, me demande si j'ai "mis quelque chose de moi-même" dans Sachs et Karma, et ajoute "Karma, c'est l'anagramme de Marc, non ?"
Oui, et Franz Karma est l'anagramme de Marc/k Zaf(f)ran. A un ami, qui a lui aussi lu le livre, je précisais que dans une certaine mesure, Karma c'est le médecin que je serais peut-être devenu si je n'avais pas été écrivain. Mais dans la "configuration" de son travail, beaucoup plus qu'à moi, Karma ressemble à mon père, Ange : son cabinet médical était dans la maison, ma mère était plus ou moins sa secrétaire et il avait "un service à lui" à l'hôpital de Pithiviers, dont la section "Médecine 1" était sous sa responsabilité. Il allait y faire ses visites le dimanche, il était toujours disponible et je sais que s'il était extrêmement respectueux avec les infirmières et les aide-soignantes du service, qui l'adoraient (il soignait d'ailleurs beaucoup d'entre elles), il leur parlait souvent de manière plus amicale que formelle, les nommant par leur prénom et leur demandant des nouvelles de leur famille, de leurs enfants. Karma est une version "contemporaine" d'Ange, que j'ai modelé à son image et à la mienne. Ange avait des conceptions du soin qui ont indiscutablement influé sur les miennes, et que je vois "engrammées" dans mon comportement mais il ne les "conceptualisait" pas. Le mot "éthique" lui était étranger, il ne parlait que de morale (c'est la même chose, bien sûr, mais ce n'était pas la mode, ça faisait partie de sa déontologie). Le discours de Karma est donc plutôt le mien.
Une autre lectrice, qui a également été une des patientes du centre où j'ai travaillé, il y a plusieurs années, m'a dit qu'elle reconnaissait dans le comportement de Karma certaines de mes attitudes, en particulier celle de faire asseoir les femmes pour parler avec elles, et de ne jamais me "précipiter" sur elles, voire de ne pas les examiner si ça n'est pas nécessaire à une décision (et c'est souvent inutile, en gynécologie courante) ; et aussi un détail comme le "petit coussin qu'on glisse sous la nuque" lorsque la patiente s'allonge sur la table d'examen.
En revanche, s'il m'est arrivé régulièrement d'examiner les femmes autrement que dans la position gynécologique "classique" - mais, comme le dit le livre, pas du tout obligatoire - je n'ai pas pu le faire de manière systématique, faute de matériel (une table assez large) qui fût approprié.
Mais j'espère que la lecture du livre donnera des idées à certains confrères et consoeurs : "Au 21e siècle, les femmes ne devraient plus être contraintes à écarter les jambes pour être soignées."
Ce qui me fait penser à la difficulté d'écrire un livre à la fois révolté, qui dise les choses crûment, sans détour, sans chichi, et qui malgré tout reste respectueux et délicat. Parler de la sexualité, de manière directe ou indirecte, sans le faire de manière vulgaire, aguicheuse ou voyeuse, c'est toujours épineux. Parler de l'intimité physique, également. Certes, j'ai fait très attention, chaque fois que j'écrivais la moindre phrase, pour être sûr que le contexte s'y prêtait (et par exemple qu'on ne m'attribuerait pas à moi les pensées machistes ou violentes d'un personnage que je fais parler) mais on n'est jamais sûr de l'effet que l'on produit sur le lecteur ou la lectrice. Ce n'est pas une question de pudeur (je suis pudique, mais par désir de me protéger, pas par pudibonderie) mais de délicatesse et surtout, je tenais à ce qu'il soit bien clair que dans ce roman, même s'il est question du corps des femmes, c'est de leurs sentiments et de leur vie qu'il est question, pas de leur anatomie ou de leur physiologie sexuelle.
POur le moment, les échos qu'on me donne du livre sont positifs personne ne m'a encore écrit pour me dire avoir été choqué(e) par ce que j'y écris. Mais les lecteurs/trices mécontent(e)s écrivent moins que celles ou ceux qui aiment un livre, et peut-être certain(e)s de mes correspondant(e)s ont ils omis les réserves qu'ils/elles pourraient avoir à l'égard de certains passages.
Les seules réserves que j'aie lues jusqu'à présent concernent les "péripéties qui ressemblent à celles d'un livre de SF" (Marianne) et la fin "grotesque" (Les Inrocks) - réserves atténuées par la notion que la fin, même si elle est grotesque, est dans le ton du livre.
Plus je m'éloigne dans le temps de l'écriture de ce livre, plus je suis convaincu que les péripéties du troisième tiers et la fin mélodramatique (je sais qu'elle l'est, je voulais qu'elle le soit...) sont celles qui convenaient parce que depuis le début, j'avais quelque chose de cet ordre en tête.
(Attention ! Si vous n'avez pas lu Le Choeur des femmes et si vous avez l'intention de le lire, ne lisez pas ce qui suit !!!)
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER !!!
ATTENTION SPOILER* !!!
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Donc, en relisant le livre, je me suis rendu compte qu'au tout début du roman, page 39, on découvre l'identité - ou plutôt le genre - de Jean, au moment où Karma la désigne comme étant une femme pour la première fois (il l'appelle "Mademoiselle"). Un peu plus tard, page 72, il lui dit que son prénom, "Jean" puisqu'il s'agit du prénom anglais et non français doit se prononcer Djinn. Autrement dit, à deux reprises, il lui restitue son identité sexuelle, renouant en quelque sorte avec le secret commun qui les lie (sans qu'ils le sachent encore) depuis 30 ans, et annonçant la scène de révélation/reconnaissance/retrouvailles de la fin.
Or, quand j'ai écrit ces deux scènes, p 39 et p 72, j'ignorais encore complètement quels seraient les secrets respectifs des deux personnages et ce qui finirait par les lier l'un à l'autre. Je ne l'ai mis en place (conçu, imaginé, concocté, construit, écrit) que bien plus tard, alors que j'en étais à la moitié du livre...
Il y a quelque chose d'assez vertigineux dans le fait de découvrir qu'on porte préalablement en soi, de manière informe (inconsciente, subliminale, tout ce que vous voulez) le sens final que l'on veut donner à son travail...
Ca me fait frissonner rien que d'en parler.
samedi 5 septembre 2009
Comédie (médicale) humaine
Commentant sa lecture du Choeur des femmes, un critique (élogieux, par ailleurs) de Marianne me compare à Balzac (rien que ça) et Karma au Père Goriot qui "ferait tout pour protéger ses filles". Or, justement (et même si j'apprécie l'hommage pour ce qu'il est) Karma s'efforce de ne jamais se comporter comme un père avec les patientes dont il s'occupe. Son objectif, c'est de sortir de ce qu'on appelle le paternalisme médical, une idéologie qui sous-entend qu'un médecin doit "paterner" les patients qui se confient à lui. Bien sûr, cette idéologie est ancienne, et remonte à toutes les époques passées où les médecins faisaient quasiment partie d'une société secrète - et, en tout cas, d'une classe sociale à part et proche du pouvoir.
Je voulais justement dessiner un personnage qui n'ait pas de rapport hiérarchique avec ses collègues ni avec les femmes qui viennent le voir.
Ca me rappelle les discussions incessantes que je peux avoir autour du fait de tutoyer ou de vouvoyer les autres. Je trouve que l'anglais (entre autres maintes supériorités par rapport au français) a cette énorme capacité de mettre tout le monde au même niveau par l'unicité du pronom à la deuxième personne. En français, savoir à qui dire tu ou vous est un casse-tête insensé.
Personnellement, j'utilise "Vous" ou "Tu" de manière intuitive, totalement arbitraire et peut-être parfois ridicule, mais j'ai le sentiment que c'est pour "personnaliser" ma relation à l'autre. Il y a des gens à qui je dis "Vous" par respect ou parce que je ne les prendrais pas avec des pincettes (wouldn't touch them with a ten-foot pole) ; il y en a à qui je dis "Vous" alors que j'aimerais bien leur dire "Tu" mais n'ose pas ; il y en a à qui je dis "Tu" mais j'aimerais mieux ne pas avoir à leur parler ; et d'autres à qui je dis "Tu" alors que je trouve ça inapproprié (je devrais les vouvoyer). Bref, le "Tu" et le "Vous" c'est le début des conventions et je déteste les conventions. "You", c'est vraiment plus reposant.
Cela dit, j'aimais bien, dans les années 50 et 60, entendre des personnages dans les VF des films américains passer du "Tu" au "Vous" après un baiser passionné ou après une ellipse qui permettait de comprendre qu'ils avaient passé la nuit (ou deux heures) ensemble à faire des galipettes. Cette subtilité de langage (parfois complètement arbitraire, si rien n'indiquait un surcroît d'intimité entre eux, comme c'était parfois le cas) n'était évidemment audible qu'en français puisque la version originale, bien sûr, ne pouvait pas l'inclure. Je pense qu'elle résultait de conventions dans le cinéma ou le théâtre français, transposées dans les dialogues des doublages...
Dans Le Choeur des femmes, Atwood rigole de voir Karma osciller du Vous au Tu sans arrêt parce qu'il ne sait pas comment lui parler. Atwood, en revanche, ne cesse de vouvoyer Karma pendant tout le livre. (Il est très probable qu'après la fin du livre, elle le tutoie enfin.) D'abord par défiance ou défi, ensuite par circonspection, ensuite par respect.
Il n'en reste pas moins que je ne sais pas toujours passer du Vous au Tu. C'est en train de devenir crucial ici, à Montréal, où tout le monde se tutoie. J'ai un peu de mal à tutoyer certain(e)s collègues au CREUM ou certaines personnes que je côtoie et que je pourrais très bien tutoyer... Tiens, d'ailleurs, ce sont des femmes, pour la plupart...
En général, je vouvoie les jeunes gens parce que je ne veux pas qu'ils pensent que je les traite de manière paternelle.
Je vouvoie les personnes que je respecte (un/e aîné/e, un "mentor") et j'ai du mal à les tutoyer même quand elles me le demandent. Je n'arrivais pas à tutoyer Daniel Zimmermann, qui me tutoyait et que j'aimais profondément. Je n'arrive pas à tutoyer Claude Pujade-Renaud.
Parfois, je brûle de tutoyer quelqu'un et je ne le fais pas parce que je redoute que ce soit une intrusion dans son intimité.
Je dois avoir un problème de limites.
Il y a peut être un texte à écrire sur le sujet.
Tout peut s'écrire, à condition de ne pas écrire dans le vide.
Tiens, hier je caressais l'idée d'animer un atelier d'écriture, et comme je ne l'ai jamais fait, j'essayais d'imaginer ce que je dirais aux personnes qui y participeraient. Et dans mon demi-sommeil (c'était peu après avoir éteint la lumière) j'imaginais que je dirais : "commencez d'abord à vous poser et à répondre à des questions simples : de qui racontez vous l'histoire ? à qui ? qui est-ce qui parle ? comment ça commence (à peu près) ? comment ça finit (approximativement) ? et par où avez vous envie de passer ? (les étapes, morales ou topographiques ou narratives ou formelles, ou je ne sais quoi.
Pour tous mes romans, j'ai procédé de cette manière là, sans me poser les questions de manière aussi explicite, évidemment, mais en y répondant implicitement.
Je savais toujours ce que j'avais envie de raconter : la journée d'un médecin avorteur dans La Vacation ; la vie quotidienne d'un généraliste dans Sachs ; mes études de médecine dans Les Trois médecins ; mes vingt-cinq ans de service de planification dans Le Choeur des femmes. Je n'ai jamais commencé un roman sans savoir qui allait raconter l'histoire (je ne pouvais pas). J'ai toujours eu à peu près en tête la dernière scène. Je savais (dans les grandes lignes) ce que je voulais dire ("un avortement, ça fait mal à tout le monde" ; "un médecin est une personne comme une autre" ; "les études de médecine sont violentes mais ceux qui veulent soigner finissent par soigner" ; "la personne qu'on soigne aujourd'hui est le soignant de demain" et "soigner ce n'est pas une relation de pouvoir mais de partage").
En ce moment, je suis dans un état bizarre, intermédiaire. Je n'ai pas eu de "baby blues" après la fin d'écriture du CDF parce que tout s'est ensuite passé très vite, la mise sous presse, mon départ en France pour déménager, mon retour à Montréal pour emménager et me préparer au cours que je donne ce trimestre, etc. Je n'ai pas eu le temps de ressentir le manque de mon livre (mais je l'ai tout de même relu, par fragments, pendant plusieurs jours après avoir reçu le premier exemplaire, dans l'espoir d'y retrouver une partie de l'ivresse que j'ai ressentie en l'écrivant).
Et là, je me sens bizarre parce que depuis sa sortie il y a huit jours, des lecteurs/trices nouveaux m'écrivent tous les jours et qu'ils réactivent ce que je ressens par rapport à ce livre. Et parce que, pour diverses raisons, je suis en train de penser au suivant. Il sera radicalement différent des romans précédents : ce n'est ni un roman médical, ni un roman policier (ou de SF).
Ca s'appelle "La tête d'un homme" et ça renvoie à deux choses, d'abord au préjugé selon lequel une femme pense avec son coeur, tandis qu'un homme ne pense qu'avec sa tête, sans sentiments. Et aussi au fait qu'après avoir écrit "Le Choeur des femmes", j'ai envie de parler des hommes avec la même acuité. Et puis, ça fait aussi penser au titre d'un film des années 50 sur la peine de mort...
Tout un programme.
Oh I wish I had a river
I could skate away on.
Je voulais justement dessiner un personnage qui n'ait pas de rapport hiérarchique avec ses collègues ni avec les femmes qui viennent le voir.
Ca me rappelle les discussions incessantes que je peux avoir autour du fait de tutoyer ou de vouvoyer les autres. Je trouve que l'anglais (entre autres maintes supériorités par rapport au français) a cette énorme capacité de mettre tout le monde au même niveau par l'unicité du pronom à la deuxième personne. En français, savoir à qui dire tu ou vous est un casse-tête insensé.
Personnellement, j'utilise "Vous" ou "Tu" de manière intuitive, totalement arbitraire et peut-être parfois ridicule, mais j'ai le sentiment que c'est pour "personnaliser" ma relation à l'autre. Il y a des gens à qui je dis "Vous" par respect ou parce que je ne les prendrais pas avec des pincettes (wouldn't touch them with a ten-foot pole) ; il y en a à qui je dis "Vous" alors que j'aimerais bien leur dire "Tu" mais n'ose pas ; il y en a à qui je dis "Tu" mais j'aimerais mieux ne pas avoir à leur parler ; et d'autres à qui je dis "Tu" alors que je trouve ça inapproprié (je devrais les vouvoyer). Bref, le "Tu" et le "Vous" c'est le début des conventions et je déteste les conventions. "You", c'est vraiment plus reposant.
Cela dit, j'aimais bien, dans les années 50 et 60, entendre des personnages dans les VF des films américains passer du "Tu" au "Vous" après un baiser passionné ou après une ellipse qui permettait de comprendre qu'ils avaient passé la nuit (ou deux heures) ensemble à faire des galipettes. Cette subtilité de langage (parfois complètement arbitraire, si rien n'indiquait un surcroît d'intimité entre eux, comme c'était parfois le cas) n'était évidemment audible qu'en français puisque la version originale, bien sûr, ne pouvait pas l'inclure. Je pense qu'elle résultait de conventions dans le cinéma ou le théâtre français, transposées dans les dialogues des doublages...
Dans Le Choeur des femmes, Atwood rigole de voir Karma osciller du Vous au Tu sans arrêt parce qu'il ne sait pas comment lui parler. Atwood, en revanche, ne cesse de vouvoyer Karma pendant tout le livre. (Il est très probable qu'après la fin du livre, elle le tutoie enfin.) D'abord par défiance ou défi, ensuite par circonspection, ensuite par respect.
Il n'en reste pas moins que je ne sais pas toujours passer du Vous au Tu. C'est en train de devenir crucial ici, à Montréal, où tout le monde se tutoie. J'ai un peu de mal à tutoyer certain(e)s collègues au CREUM ou certaines personnes que je côtoie et que je pourrais très bien tutoyer... Tiens, d'ailleurs, ce sont des femmes, pour la plupart...
En général, je vouvoie les jeunes gens parce que je ne veux pas qu'ils pensent que je les traite de manière paternelle.
Je vouvoie les personnes que je respecte (un/e aîné/e, un "mentor") et j'ai du mal à les tutoyer même quand elles me le demandent. Je n'arrivais pas à tutoyer Daniel Zimmermann, qui me tutoyait et que j'aimais profondément. Je n'arrive pas à tutoyer Claude Pujade-Renaud.
Parfois, je brûle de tutoyer quelqu'un et je ne le fais pas parce que je redoute que ce soit une intrusion dans son intimité.
Je dois avoir un problème de limites.
Il y a peut être un texte à écrire sur le sujet.
Tout peut s'écrire, à condition de ne pas écrire dans le vide.
Tiens, hier je caressais l'idée d'animer un atelier d'écriture, et comme je ne l'ai jamais fait, j'essayais d'imaginer ce que je dirais aux personnes qui y participeraient. Et dans mon demi-sommeil (c'était peu après avoir éteint la lumière) j'imaginais que je dirais : "commencez d'abord à vous poser et à répondre à des questions simples : de qui racontez vous l'histoire ? à qui ? qui est-ce qui parle ? comment ça commence (à peu près) ? comment ça finit (approximativement) ? et par où avez vous envie de passer ? (les étapes, morales ou topographiques ou narratives ou formelles, ou je ne sais quoi.
Pour tous mes romans, j'ai procédé de cette manière là, sans me poser les questions de manière aussi explicite, évidemment, mais en y répondant implicitement.
Je savais toujours ce que j'avais envie de raconter : la journée d'un médecin avorteur dans La Vacation ; la vie quotidienne d'un généraliste dans Sachs ; mes études de médecine dans Les Trois médecins ; mes vingt-cinq ans de service de planification dans Le Choeur des femmes. Je n'ai jamais commencé un roman sans savoir qui allait raconter l'histoire (je ne pouvais pas). J'ai toujours eu à peu près en tête la dernière scène. Je savais (dans les grandes lignes) ce que je voulais dire ("un avortement, ça fait mal à tout le monde" ; "un médecin est une personne comme une autre" ; "les études de médecine sont violentes mais ceux qui veulent soigner finissent par soigner" ; "la personne qu'on soigne aujourd'hui est le soignant de demain" et "soigner ce n'est pas une relation de pouvoir mais de partage").
En ce moment, je suis dans un état bizarre, intermédiaire. Je n'ai pas eu de "baby blues" après la fin d'écriture du CDF parce que tout s'est ensuite passé très vite, la mise sous presse, mon départ en France pour déménager, mon retour à Montréal pour emménager et me préparer au cours que je donne ce trimestre, etc. Je n'ai pas eu le temps de ressentir le manque de mon livre (mais je l'ai tout de même relu, par fragments, pendant plusieurs jours après avoir reçu le premier exemplaire, dans l'espoir d'y retrouver une partie de l'ivresse que j'ai ressentie en l'écrivant).
Et là, je me sens bizarre parce que depuis sa sortie il y a huit jours, des lecteurs/trices nouveaux m'écrivent tous les jours et qu'ils réactivent ce que je ressens par rapport à ce livre. Et parce que, pour diverses raisons, je suis en train de penser au suivant. Il sera radicalement différent des romans précédents : ce n'est ni un roman médical, ni un roman policier (ou de SF).
Ca s'appelle "La tête d'un homme" et ça renvoie à deux choses, d'abord au préjugé selon lequel une femme pense avec son coeur, tandis qu'un homme ne pense qu'avec sa tête, sans sentiments. Et aussi au fait qu'après avoir écrit "Le Choeur des femmes", j'ai envie de parler des hommes avec la même acuité. Et puis, ça fait aussi penser au titre d'un film des années 50 sur la peine de mort...
Tout un programme.
Oh I wish I had a river
I could skate away on.
lundi 31 août 2009
(A suivre...)
Ca me fait toujours marrer d'entendre un journaliste français me demander "pourquoi les spectateurs aiment les séries". C'est tellement évident. Nous sommes faits (par l'Evolution) pour aimer les histoires (je vous recommande à ce sujet le merveilleux On the origin of stories de Brian Boyd) et nous avons écouté des histoires enfant, et nous en racontons aux autres en permanence. Les séries, c'est une forme d'histoire à suivre qui rythme nos semaines et parfois nos années, avec des personnages en évolution au même rythme que nous (ils vieillissent en même temps que nous, ils grandissent en même temps que nos enfants). Aimer les séries, c'est aussi naturel que d'aimer les histoires (la fiction en général). On serait même en droit de dire que l'inverse (ne pas aimer la fiction) n'est pas "naturel"... à ceci près que, comme le dit le proverbe, tous les goûts sont dans la nature.
Mais depuis que Le Choeur des femmes circule, c'est à dire quelques semaines, avant même qu'il ne sorte en librairie, le commentaire que j'entends le plus souvent (et que je n'avais pas encore entendu au sujet d'un de mes livres) est : "Je n'arrive pas à m'arrêter de lire. Ca me maintient éveillé(e). C'est un page-turner." Ce matin, à quelques minutes d'intervalle, deux personnes du CREUM (l'une qui a fini de lire le roman, l'autre qui est au milieu) me disaient la même chose : quand on finit un chapitre, on a envie de lire le suivant, parce que je laisse le lecteur en plan juste au bon moment pour qu'il ait envie de tourner la page.
Ca m'a fait sourire parce que je me suis rendu compte qu'un certain nombre de chapitres se terminent par la sortie d'un personnage (Karma) et la frustration de l'autre (Jean) de ne pas savoir le "fin mot" de l'histoire qu'il était en train de raconter ou de la discussion dans laquelle ils s'étaient engagés ensemble.
Et d'un seul coup, j'ai compris ce que les lecteurs veulent dire par "page-turner". L'interruption de la narration les laisse dans l'attente. Ils ont envie de connaître la suite. Alors, ils tournent la page. C'est plus facile à faire que de regarder l'épisode suivant de Mad Men quand celui de la semaine vient de se terminer.
Le fait est que je n'ai pas fait exprès de construire un page-turner. Je veux dire que je ne l'ai pas fait sciemment - en tout cas, non de manière "calculée" mais de manière intuitive. Pour ménager dans la narration un rythme, des pauses dont j'avais besoin, moi, pour respirer. Quand j'écris, je suis mon propre lecteur. Je ne connais pas toujours la suite. J'aime m'arrêter pour réfléchir à la manière dont je vais poursuivre. J'aime prendre une grande inspiration avant de plonger.
Quand j'écrivais le CDF, je ne savais pas exactement où j'allais. Je savais à peu près ce que je voulais faire (un roman pédagogique, un roman de formation qui parle de la manière dont on soigne - et dont on devrait soigner - les femmes). Quand j'ai commencé le gros de la rédaction, à Montréal, sur l'écran du mac flambant neuf qu'on avait installé dans mon bureau au CREUM, je n'avais que les quarante premières pages, les vitupérations de Jean Atwood jusqu'au moment où Karma lui (re)donne son nom et un visage humain qui supplante le monologue de robot formaté par la faculté que le lecteur entend depuis son entrée dans l'unité 77.
Je me suis avancé dans le roman en même temps que les personnages et quand j'étais Jean, je fonçais. Et quand j'étais Karma, je mettais le hola à mes propres désirs de ruer dans les brancards. Je jouais avec deux expériences, celle d'un médecin de pas encore trente ans, celle d'un médecin de cinquante ans passés. Je faisais dialoguer ces deux voix en moi, et ces allers-retours prenaient forme dans le texte. Je dressais malicieusement des chausse-trappes devant l'arrogance Jean et je renvoyais à la gueule de Karma ses propres contradictions. Bref, je m'amusais. Et c'est essentiellement pour m'amuser (j'avais si peur d'être pontifiant et emmerdant...) que j'ai écrit des chapitres courts, qui se terminent en suspens, et que j'ai entraîné Jean et Karma dans une sorte de jeu de cache-cache. Parfois, je m'arrêtais parce que je ne savais pas où aller. Et je me donnais la nuit pour y réfléchir. Et je m'arrêtais, la mort dans l'âme de ne pouvoir continuer, et j'allais prendre le métro, et en regagnant l'appartement où je logeais, je voyais comment je pouvais continuer, et ça prenait forme quand je me glissais sous la douche, et ça me démangeait quand je me glissais dans le lit, au point que je prenais mon portable et que je me remettais à écrire. (Je prenais la précaution de sauvegarder le fichier sur une clé USB, ET de me l'envoyer par courriel, afin de ne pas risquer de l'oublier au bureau, et d'être incapable d'y retravailler pendant la nuit.)
Au fond, je ne sais pas si c'est l'écriture qui alimentait mon excitation, ou l'excitation qui alimentait l'écriture, ou les deux, mon capitaine. Toujours est-il que (si j'en crois les celles et ceux qui m'en ont parlé jusqu'ici) ce jeu, cette excitation, ces ruptures de rythme et ces frustrations, que j'aime imaginer à l'oeuvre dans le texte fini, semblent contaminer lecteurs et lectrices et leur faire tourner les pages sans pouvoir s'arrêter.
Ce qui crée en retour une double frustration : d'abord, je ne sais pas "ce qu'il fait", ce roman, quand on le lit ; je ne l'ai jamais lu, je n'ai fait que l'écrire ; ensuite, je trouve quand même insensé qu'on dévore les 600 pages de mon foutu bouquin en deux jours alors que j'ai tout de même mis plusieurs mois, à raison de 15 heures par jour, à l'écrire ! Ca me ravit, et ça me contrarie, et ça me ravit, et ça me vexe, et ça me ravit...
Jamais content, l'écrivain.
Mais depuis que Le Choeur des femmes circule, c'est à dire quelques semaines, avant même qu'il ne sorte en librairie, le commentaire que j'entends le plus souvent (et que je n'avais pas encore entendu au sujet d'un de mes livres) est : "Je n'arrive pas à m'arrêter de lire. Ca me maintient éveillé(e). C'est un page-turner." Ce matin, à quelques minutes d'intervalle, deux personnes du CREUM (l'une qui a fini de lire le roman, l'autre qui est au milieu) me disaient la même chose : quand on finit un chapitre, on a envie de lire le suivant, parce que je laisse le lecteur en plan juste au bon moment pour qu'il ait envie de tourner la page.
Ca m'a fait sourire parce que je me suis rendu compte qu'un certain nombre de chapitres se terminent par la sortie d'un personnage (Karma) et la frustration de l'autre (Jean) de ne pas savoir le "fin mot" de l'histoire qu'il était en train de raconter ou de la discussion dans laquelle ils s'étaient engagés ensemble.
Et d'un seul coup, j'ai compris ce que les lecteurs veulent dire par "page-turner". L'interruption de la narration les laisse dans l'attente. Ils ont envie de connaître la suite. Alors, ils tournent la page. C'est plus facile à faire que de regarder l'épisode suivant de Mad Men quand celui de la semaine vient de se terminer.
Le fait est que je n'ai pas fait exprès de construire un page-turner. Je veux dire que je ne l'ai pas fait sciemment - en tout cas, non de manière "calculée" mais de manière intuitive. Pour ménager dans la narration un rythme, des pauses dont j'avais besoin, moi, pour respirer. Quand j'écris, je suis mon propre lecteur. Je ne connais pas toujours la suite. J'aime m'arrêter pour réfléchir à la manière dont je vais poursuivre. J'aime prendre une grande inspiration avant de plonger.
Quand j'écrivais le CDF, je ne savais pas exactement où j'allais. Je savais à peu près ce que je voulais faire (un roman pédagogique, un roman de formation qui parle de la manière dont on soigne - et dont on devrait soigner - les femmes). Quand j'ai commencé le gros de la rédaction, à Montréal, sur l'écran du mac flambant neuf qu'on avait installé dans mon bureau au CREUM, je n'avais que les quarante premières pages, les vitupérations de Jean Atwood jusqu'au moment où Karma lui (re)donne son nom et un visage humain qui supplante le monologue de robot formaté par la faculté que le lecteur entend depuis son entrée dans l'unité 77.
Je me suis avancé dans le roman en même temps que les personnages et quand j'étais Jean, je fonçais. Et quand j'étais Karma, je mettais le hola à mes propres désirs de ruer dans les brancards. Je jouais avec deux expériences, celle d'un médecin de pas encore trente ans, celle d'un médecin de cinquante ans passés. Je faisais dialoguer ces deux voix en moi, et ces allers-retours prenaient forme dans le texte. Je dressais malicieusement des chausse-trappes devant l'arrogance Jean et je renvoyais à la gueule de Karma ses propres contradictions. Bref, je m'amusais. Et c'est essentiellement pour m'amuser (j'avais si peur d'être pontifiant et emmerdant...) que j'ai écrit des chapitres courts, qui se terminent en suspens, et que j'ai entraîné Jean et Karma dans une sorte de jeu de cache-cache. Parfois, je m'arrêtais parce que je ne savais pas où aller. Et je me donnais la nuit pour y réfléchir. Et je m'arrêtais, la mort dans l'âme de ne pouvoir continuer, et j'allais prendre le métro, et en regagnant l'appartement où je logeais, je voyais comment je pouvais continuer, et ça prenait forme quand je me glissais sous la douche, et ça me démangeait quand je me glissais dans le lit, au point que je prenais mon portable et que je me remettais à écrire. (Je prenais la précaution de sauvegarder le fichier sur une clé USB, ET de me l'envoyer par courriel, afin de ne pas risquer de l'oublier au bureau, et d'être incapable d'y retravailler pendant la nuit.)
Au fond, je ne sais pas si c'est l'écriture qui alimentait mon excitation, ou l'excitation qui alimentait l'écriture, ou les deux, mon capitaine. Toujours est-il que (si j'en crois les celles et ceux qui m'en ont parlé jusqu'ici) ce jeu, cette excitation, ces ruptures de rythme et ces frustrations, que j'aime imaginer à l'oeuvre dans le texte fini, semblent contaminer lecteurs et lectrices et leur faire tourner les pages sans pouvoir s'arrêter.
Ce qui crée en retour une double frustration : d'abord, je ne sais pas "ce qu'il fait", ce roman, quand on le lit ; je ne l'ai jamais lu, je n'ai fait que l'écrire ; ensuite, je trouve quand même insensé qu'on dévore les 600 pages de mon foutu bouquin en deux jours alors que j'ai tout de même mis plusieurs mois, à raison de 15 heures par jour, à l'écrire ! Ca me ravit, et ça me contrarie, et ça me ravit, et ça me vexe, et ça me ravit...
Jamais content, l'écrivain.
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