jeudi 18 mars 2010

"J'ai aimé quelqu'un" (Brève rencontre + 1 livre, 9) - par M.W.


J'ai lu trois fois Techniques de l'amour de Frédéric Boyer.

J'ai aimé quelqu'un de toutes mes forces.

C'est un "petit livre", par le format et le nombre de pages.

Quelqu'un fut l'instant de quelques nuits mon maître, mon souffle, ma faim, ma toute folie.

Ne vous fiez pas à sa légèreté d'objet-livre, car elle est inversement proportionnelle à la gravité de son contenu.

Je ne m'aimais plus que pour l'autre, ce qui revenait à me perdre, en quelque sorte, comme si je n'existais pas.

Ne vous fiez pas à la brièveté des paragraphes en le feuilletant sur la table de votre libraire. Ce livre n'est pas un traité ou un essai, c'est une suite poétique qui parle du deuil que chaque amour porte en lui, dès son commencement, et longtemps après sa fin.

J'ai aimé parler avec quelqu'un que j'ai tant aimé.

Ne vous fiez pas au titre. Il est comme une première (ou dernière) ironie douloureuse à l'égard du contenu, et probablement du mouvement qui a fait sortir ce texte des doigts de l'auteur.

J'ai aimé jusqu'à ne plus savoir qui j'étais ni qui j'aimais.

Ne vous fiez pas à mon sentiment sur ce livre : il est partiel, partial et ambivalent. Je l'ai lu trois fois parce que chacune de mes lectures me laissait dans la bouche ce goût de cendre que Frédéric Boyer mentionne à deux reprises au moins, et parce que je ne voyais pas comment l'atténuer, sinon en cherchant obstinément sa cause et sa cure dans ces phrases ourlées qui, à travers mes yeux, se sont chargées de tristesse et d'amertume.

Mais je ne saurai jamais à quoi tient le fait que ce soit cette personne-là précisément et pas une autre.

Si je l'ai lu et relu, et relu encore, c'est pour tenter vainement de faire mien ce que Frédéric Boyer a déposé sur le papier comme on insère des fleurs fanées entre deux pages. Mais ses phrases ne sont ni fanées ni sèches à la lecture ; elle s'élèvent, tels des éphémères, lumineuses et intimidantes au point qu'on se refuse à tendre la main vers elles, par crainte de les détruire à force de les désirer.

Comment ce geste, cette position de la main, ce mouvement des lèvres, cette lumière du regard, peuvent-ils être l'expression de l'amour ? Après tout, ce n'est qu'une main, qu'un regard.

Si je l'ai lu et relu et aimé le relire et pleuré en le relisant, c'est parce que la littérature n'est pas un moyen de connaître l'amour, de le retenir ou de le prolonger – pas plus que l'amour n'est un moyen de connaître, de retenir ou de posséder l'autre. La littérature et l'amour sont, l'une et l'autre, insaisissables.

Je peux l'aimer de mémoire.

M.W.
(Toutes les phrases en italique ont été empruntées au livre.)


mercredi 17 mars 2010

Brève rencontre + 1 livre, 8 - par Lyjazz


Je lui écrivais des lettres longues et documentées, de ma plus belle/mauvaise écriture.
Nous attendions toutes les deux nos missives avec excitation. Amitié, sous le signe de la connaissance littéraire.

Son style nourri de classicisme, sa vie parisienne très culturelle, m'ouvraient des perspectives, inédites depuis le fin fond de ma campagne.

Je crois que mon élocution brute et sauvage, mes références autodidactes et pétries de l'amitié des bars, des bals de jeunes où tout le monde boit, avaient l'heur de lui plaire. Par contraste sans doute.

Et pourtant nous nous étions rencontrées sur un point commun : notre amour de l'écriture, notre bac littéraire (A4 à ce moment-là).

Nous étions partis depuis une semaine ou deux d'Annecy, après une première nuit tous ensemble sous les tentes et une baignade dans le lac pour vérifier que nous savions tous nager. Le bus nous avaient fait passer sous le tunnel du Montblanc au lever du soleil et je ne dormais pas, bercée par Logical Song de Supertramp que diffusait la radio (non non, pas de walkman ni de mp3 à cette époque !). Je voulais profiter de chaque seconde de ce voyage, de ce camp d'adolescent itinérant en Italie, et le sommeil était accessoire.

Excitation. Elan de vie.

Le voyage était un peu lent, empêtré dans des km de bus (pas climatisé, vous pensez bien !), des problèmes de personnes entre les animateurs, un vol d'argent, un accident et un rapatriement sanitaire, l'oubli d'une fille sur une aire d'autoroute, la nuit en haut du Stromboli, sans aucune organisation, des mauvais choix. Je me sentais souvent plus mûre que les animateurs. Et Christine aussi.

Je venais de quitter mon amoureux, lui promettant d'écrire. Ce que je faisais tous les jours, en bus, sur la plage, le jour, la nuit. Passant pour une hurluberlue ou je ne sais quoi d'autre, mais je m'en moquais.

A Naples, après plusieurs jours d'attente à cause d'une grève, des nuits à dormir dans une décharge, nous avons pris le bateau pour Messine. Le ciel était superbe, d'orage et de lumières derrière les nuages. 90% des personnes vomissaient. J'étais sur le pont, bras écartés. Je faisais partie des éléments.

Je me souviens de notre arrivée sur l'île de Lipari. Du débarquement du bateau, des sacs à porter, du peu d'aide reçue de la part du groupe. Aucun esprit d'équipe. Que des individualités et des jeunes très jeunes (15 à 17 ans mais peu de 17).

Christine et moi avons démarré notre amitié aussi parce que nous avions 17 ans ½ et que nous étions plus responsables que les autres.

Discussions sans fin. Tentatives d'approches des garçons du coin.

Peu de nourriture parce que peu d'argent : pain, pastèques, pêches, fromage, pizzas parfois. Beaucoup de gelati payées de nos poches et qui nous maintenaient en-dessous de la sensation de faim. Nous vivions d'autre chose. Des rencontres avec les autochtones, de la mer, du soleil, des nuits à la belle étoile et des paysages gravés dans mon esprit. Sable noir volcanique. Plage de pierre ponce.

J'avais dans mon sac L'oeuvre au noir de Marguerite Yourcenar. Que l'on dirait peu apte à se lire écrasé sous le soleil de l'Italie du sud, mais qui s'adapte partout en fait.
Longtemps je l'ai relu une fois par an. En l'honneur de notre amitié épistolaire qui a duré plus de 10 ans. 

mardi 16 mars 2010

Ecriture et engagement (Ficelles et chapeaux-claque, 1)




Dave a écrit :
La plupart de vos romans ont des aspects politiques (ou, plus généralement, comprennent des commentaires, sur la médecine, les rapports homme-femme, les rapports de domination, les rapports sociaux). Est-ce que vous vous dites, au moment de vous lancer: voilà, telle ou telle question est une question politique importante, et je voudrais l'aborder spécifiquement ?
  Ou est-ce que vous vous dites: je me lance dans mon histoire et, me connaissant, les observations politiques "remonteront" spontanément à la surface, au cours du récit? En gros, quelle est la part d'intentionnalité dans votre intervention politique?


Je commence toujours par l'histoire. J'ai envie de raconter de bonnes histoires. J'ai entendu John Ford et Jean Gabin faire la même réponse à des gens qui leur demandaient ce qu'il fallait pour faire un bon film. Ils répondaient "Il faut trois choses : 1° une bonne histoire, 2° une bonne histoire et 3° une bonne histoire".

J'ai des ambitions littéraires démesurées, comme tout le monde, mais en pratique, j'essaie modestement de raconter des histoires intéressantes - j'entends : surprenantes, imprévisibles par le lecteur, marrantes, avec des rebondissements, etc. Bref : des histoires que je ne vais pas m'ennuyer à écrire, car j'aurais horreur de m'ennuyer à les lire ! 


Alors c'est la narration qui doit primer, pas le "message politique", qui est toujours encombrant si on essaie de construire l'histoire autour. Et je pense que ma manière de voir le monde conditionne le type d'histoire que j'ai envie d'écrire (comme ça conditionne le type de films ou de livres que je préfère lire ou voir). 

Alors, même si je peux me mettre dans la manière de penser d'un personnage que je considère comme "négatif" (LeRiche ou Mathilde dans Les Trois Médecins, les médecins crapuleux de mes polars ou la Djinn du début du Choeur des femmes) je ne peux pas vraiment défendre des idées auxquelles je n'adhère pas. Je suis donc à peu près sûr que, sauf mauvaise interprétation - et encore ! - mes "valeurs" (politiques, personnelles, émotionnelles, sexuelles, que sais-je ?) vont se manifester et "sortir" à l'écriture... Vu la manière dont mes livres sont reçus depuis 20 ans, je suis à peu près sûr que c'est le cas : même La Vacation (où il est quand même dit clairement que l'avortement est douloureux pour tout le monde) n'a pas été repris comme flambeau par les anti-avortements... C'est donc que ma position à ce sujet est très claire...

C'est d'ailleurs pour la même raison, je crois, que lorsqu'on pose cette question aux scénaristes de films ou de séries ("Quel message vouliez-vous faire passer ?") ils ouvrent de grands yeux. Ils ne veulent pas faire passer de message à priori. Ils veulent raconter une bonne histoire. Et leurs valeurs vont inévitablement s'y trouver, puisqu'ils l'écrivent, cette histoire !!!

Pour revenir à votre question, je ne me pose pas vraiment la question du "politique" quand j'écris. Je sais que sous une forme ou sous une autre, à l'occasion de telle ou telle situation ou de telle ou telle scène, ça dira quelque chose de "politique".

Quand, dans Le Choeur des femmes, (j'ai déjà parlé de ça sur ce blog, désolé de la répétition) Karma fait monter Djinn sur la table de gynéco pour lui montrer ce que ça peut avoir de menaçant et d'humiliant, bien sûr, la plupart des lectrices le savent, je ne leur apprend rien. Mais ça fout Djinn en colère et, comme elle représente les femmes prises dans et par le machisme mais qui souffrent d'être tiraillées entre ce machisme professionnel et leur féminité, elle veut comprendre où il veut en venir... et Karma répond que faire écarter les cuisses aux femmes, c'est pas du tout obligatoire. On peut les examiner, leur poser un DIU, leur faire un frottis ou les faire accoucher sur le côté. C'est un fait médical simple, mais c'est politique aussi, je pense.

Alors, bien sûr, ça a frappé beaucoup de lecteurs/trices, cette scène (et ses prolongements plus tard, dans l'attitude de Djinn avec Céline, sa "protégée", puis dans le texte/manifeste militant qu'elle écrit un soir de colère) et c'est cette prise de conscience qui m'a permis de faire passer l'idée que l'humiliation n'est pas indispensable pour soigner. Et que si on peut examiner les femmes sans les humilier, on peut toujours soigner sans humilier. J'aurais pu le dire en deux phrases, comme ici, mais est-ce que les lectrices l'auraient "internalisé" de la même manière ? Je ne crois pas.  

Cela dit, au moment de l'écriture j'ai eu envie d'écrire la scène comme ça, sans me poser la question de savoir ce qu'elle signifiait. Et pour tout vous dire, je ne l'analyse qu'aujourd'hui, en écrivant ceci. Parce que fondamentalement, je voulais faire "une bonne scène", et je crois que, narrativement parlant, ça l'était. Message ou pas message. Parce que, des histoires de médecin chef qui oblige ses étudiant(e)s ou ses internes à coucher avec lui, il y en a des flopées dans les hôpitaux français mais je ne crois pas avoir jamais vu ou lu une scène dans laquelle un médecin-chef fait monter un de ses internes sur une table de gynéco pour lui montrer à quel point ça peut être humiliant d'obliger les patientes à faire ça !

En un sens, c'est une scène qui parle à la fois du respect dans la relation de soin, et du respect dans la relation d'affection (ou d'amour), puisque la scène de la table se reproduit à la fin du roman, en écho à la première scène, en montrant le chemin parcouru par les deux personnages  : Djinn va volontairement voir Karma en consultation mais, quand elle monte sur la table, ça ne se passe pas comme elle s'y attend.

En fait, en écrivant ça, je me rends compte à quel point je suis vieux-jeu : je n'ai pas abandonné l'idée des années 60 selon laquelle le sexe, c'est éminemment politique.

Il y a des scènes de sexe ou des scènes d'amour dans mes romans, mais elles ont toujours une fonction dans la narration, ce n'est pas comme la plupart des scènes de sexe dans les films... Dans Les Trois médecins, Bruno écrit une nouvelle pornographique dans laquelle une visiteuse médicale va baiser un grand patron dans son bureau. Il la fait lire au "comité de lecture" de sa revue d'étudiants et ça fait des remous (on est à l'époque du féminisme montant). Certains le trouvent sexiste, d'autres disent que c'est un texte "à la Bataille" qui parle de l'aliénation d'une femme qui sert les intérêts de l'industrie en vendant son corps pour tenir un médecin par la queue. D'autres haussent les épaules : "Ouais, le Bruno, il a juste voulu nous en foutre plein la vue..." Bref, le texte est discuté à l'intérieur du roman.

En fait, j'avais écrit la nouvelle bien avant de me lancer dans l'écriture du roman, mais je ne l'avais jamais publiée. Je ne voyais pas très bien quoi faire de cette nouvelle "toute nue". Si je la publiais seule, c'était la description d'une séance de sexe entre une quasi-prostituée et un type important dans son bureau. La chute résidait dans le fait qu'à la fin, on comprenait que c'était une visiteuse médicale. C'était une métaphore de la profession de VM, mais ça pouvait être ressenti comme insultant par des femmes qui font cette profession pour gagner leur croûte, un point c'est tout. Et le texte ne prouvait rien, sinon que je savais écrire des textes pornographiques. 

Mais quand j'ai eu l'idée de l'insérer à l'intérieur du roman, dans un contexte particulier, ça devenait un texte qui permettait plusieurs niveaux de lecture. Autrement dit, juste après le chapitre où la nouvelle est retranscrite, son analyse par les personnages avait plusieurs fonctions : idéologique (les manipulations du corps (!) médical par l'industrie et l'aliénation des femmes qui sont utilisées par l'industrie à leur insu), narrative (ça dit quelque chose sur Bruno-l'écrivain-en-herbe et sur ses camarades), historique (ça rend compte du type de débat qu'on avait à l'époque, avec une pointe d'ironie), esthétique (je voulais effectivement voir si – et montrer que –je pouvais écrire un texte pornographique) et autocritique (je soulignais qu'il était impossible de dire si j'avais écrit le texte avec une intention politique ou simplement avec l'envie de me faire plaisir et de choquer par la même occasion...). 





À l'opposé, il y a des scènes toutes simples qui donnent lieu à de parfaits malentendus... Dans Mort in vitro, à un moment donné, il y a une fête à la préfecture de Tourmens. Charly Lhombre, l'un des deux personnages principaux, qui a été invité à la fête mais s'y rend un peu contraint et forcé car il a horreur des pince-fesses, ouvre une porte et se trouve face à une scène de partouze. Un présentateur de reality-shows et un gynécologue marron sont en train de s'envoyer en l'air sur un canapé dans des postures invraisemblables avec deux femmes, sous le regard du grand patron d'une multinationale du médicament qui les reluque, un scotch à la main, assis sagement dans un fauteuil empire.

Quand Charly voit ça, ça le fait marrer, il referme la porte sans bruit et il passe à autre chose (parce qu'il s'en fout).

Contrairement à la nouvelle de Bruno, qui occupe plusieurs pages des Trois médecins, la scène de partouze prend dix lignes dans Mort in vitro, mais quand une classe de lycée a lu ça, les élèves m'ont demandé pourquoi j'avais mis une scène de "porno" dans un roman, alors que cette scène (de leur point de vue) ne servait à rien. Et je leur ai expliqué que la scène (le tableau, car c'est une sorte de scène "gelée") en question était une métaphore : " Médecine et Médias forniquant ensemble sous les yeux de l'Industrie et les ors de la République". Evidemment, ils n'avaient pas vu ça, mais personne ne peut le leur reprocher, c'était un clin d'oeil ironique, et une manière détournée de faire un political statement sans avoir besoin de... m'étendre. (Haha.) Eux, et c'est bien naturel, ils avaient tout bonnement vu une scène de sexe. Ca ne m'a pas gêné : encore une fois, ça ne prend que dix lignes du texte, ça peut donc être oublié très vite.

En revanche, un des premiers lecteurs du manuscrit de Mort in vitro m'a appelé, très en colère, en me disant "Je ne comprends pas pourquoi tu dis que les partouzes, c'est vraiment que pour les riches et les pourris !!! C'est vraiment un sale préjugé !!!"

Et ça, ça m'a fait beaucoup rire, parce que lui non plus n'avait pas vu la métaphore. Il avait vu une sorte d'amalgame entre le sexe de groupe et les puissants... alors que ce que les gens font de leur sexualité, c'est leur affaire, à mon avis, et tant que personne ne brutalise ou ne tue personne, je n'ai rien à en dire et pas de jugement à porter. Ce qui m'intéressait dans ce "tableau", c'est l'incongruité du lieu et les personnages qui le composent. Pas la sexualité de groupe !

Tout ça pour dire que l'intention politique peut être là, sous une forme démonstrative ou légère, mais qu'on ne la voit pas toujours pour ce qu'elle est.

Et pour finir : quand j'ai vraiment envie d'aborder de front une question politique qui me paraît importante, j'écris un texte politique, un manifeste, un pamphlet, pas une fiction. C'est cela la beauté de l'écriture : on peut faire ce qu'on veut. La fiction, pour moi (et je ne parle que pour moi), sert à retravailler la confusion des sentiments éprouvés pendant les expériences de la vie. Mais ça n'est pas la seule forme possible. Depuis quelques années, je me suis mis aussi à écrire des poèmes et des chansons (en anglais, beaucoup) pour exprimer mes sentiments à l'occasion d'expériences très intimes. 


Bref, je pourrais dire que ce qui me pousse vers un texte plutôt qu'un autre, c'est mon humeur, plutôt que le "sujet que j'ai envie de traiter". Quand je suis ému et triste, j'écris des poèmes. Quand je suis amoureux, j'écris des romans d'amour. Quand je suis perplexe, j'écris des romans d'énigme. Quand je suis d'humeur chevaleresque, j'écris un roman épique. Et quand je suis en pétard, j'écris un coup de gueule de douze pages, avec trois tonnes d'exemples, et je le poste sur mon site !!! 

M.W. 

lundi 15 mars 2010

Brève rencontre + 1 livre, 7 - par Younes


John Withmight n’existait que dans la tête désabusée de Kader. C’était un anglais flegmatique qui perdait toute mesure devant les belles femmes et surtout devant le corps nu de Katya. The Body avait bel et bien réussi à rattraper The Book pour fusionner et ne laisser que l’étreinte triompher dans l’arène brumeuse de la spiritualité. Pourtant, ce qui était écrit, entendait également un autre sens. ‘Ô John, hold The Book with might’, ainsi formulée en anglais séduisait mieux. Il laissa de côté la version française avec Jean Le Baptiste et il ne saurait probablement jamais quelle adaptation irait le mieux avec Yo-hanan.

John Withmight n’aurait pas vu le jour dans la mosquée du quartier où le nom de Yahya résonnait souvent dans les récitations des fidèles, juste avant l’appel à la prière du vendredi.

La tête désabusée de Kader avait enfanté son alter ego anglais dans un bus où il passait deux heures de sa vie d’adulte entre son quartier dortoir et celui, huppé entre autres, où il travaillait comme chef de chaîne dans une usine de textile délocalisée. Six jours sur sept, avec une flexibilité des horaires à sens positif.

Il passait la majorité du parcours le nez collé à la vitre détectant les changements du ton architectural d’un quartier à l’autre. Sur la même ligne, il côtoyait évidemment ses filles de l’atelier et là, il essayait de n’être plus que l’ombre de quelque inconnu, un fantôme pour leur laisser un espace supplémentaire de vie où il n’occuperait aucune position hiérarchique étouffante, et qui les emprisonnerait dans une raideur et une posture qu’elles entameraient bientôt courbées sur leurs surjeteuses piqueuses.

Il fuyait loin, très loin, mais il n’osait lire par pudeur et par peur du ridicule. Dans sa ville, les filles de l’atelier, telles qu’on les désignait par essor du phénomène économique, avaient la réputation d’avoir en horreur les intellos et les prises de tête qui vont avec.

Une seule fois, il fit exception à cette règle de conduite avec la poésie de Heinrich Heine dont il parcourait quelques pages en Allemand qu’il apprenait le soir à l’Institut Goethe . Il entretenait encore l’illusion de partir à l’étranger, en Allemagne surtout. Une toute dernière illusion qu’il s’était promise à lui-même.

Le verset sortit de la bouche de l’homme assis à ses côtés dans le bus. Il n’avait rien de particulier et ne parlait vraisemblablement aucune langue autre que l’Arabe, mais le recueil lui suffisait pour donner tout heureux et partager une interprétation de la conviction adressée à Jean. Il dit au lecteur de Heine que la

Connaissance, le Savoir, la Science se prenaient avec force et il lui cita ‘’Ya Yahya, khoudi al Kitab bi qouwwah’’.

Etait-ce un signe ? Que prendre avec force ? Le Livre ? L’Allemand ? ou la poésie ?
John Withmight naquit plus tard, sur le même trajet en l’absence d’autres signes, de l’impossibilité à déchiffrer quand les portes étaient closes et que les Katya s’échinaient.

dimanche 14 mars 2010

Brève rencontre + 1 livre, 6 - par Gilda

C'est un petit livre tout blanc et tout fin de 63 pages et heureusement.
Je dois partir, deux jours à Bruxelles, pour la Foire du Livre. Nous sommes convenus avec une blogueuse de nous y retrouver. Le programme est alléchant, il y aura entre autres Pennac en scène et son Merci, dont je suis curieuse. Et puis ma meilleure amie. Bizarrement j'en suis sans nouvelles précises depuis début janvier. Trop de travail sans doute, toujours sur-occupée. J'ai un manuscrit à lui confier sur lequel j'aimerais son avis car c'est elle qui m'a poussée à organiser mes textes en vue du papier.
Le papier n'est pas mon monde, l'internet si. Mais je tiens compte de ce qu'elle me dit.

Mes bagages sont bouclés, je prends toujours trop de choses, ôte donc quelques bouquins - je vais à un salon où il y en aura -. À l'instant de refermer la porte je vois ce petit livre, si léger, si fin. Acheté la veille à la Librairie Compagnie où Anne Godard présentait son "Inconsolable" qui m'avait tant impressionnée.

La vie avait été rude les mois qui précédaient, maladies confirmées ou annoncées mais sérieuses pour ma fille ou pour moi, problèmes au travail, homme de ma vie dont je n'étais plus tout à fait la femme, tracas financiers. Restaient : mon fils, l'amitié, les livres. Sous la pression des événements, des peurs et de l'épuisement, écrire, j'avais du mal.

Depuis janvier cette éclaircie qui se dessinait. Il fallait vite reprendre pied avant la prochaine saison de calamités.

Me retrouver quelques jours au milieu des livres, beaucoup de livres, et revoir des personnes bien-aimées, serait probablement l'occasion d'oublier "l'usine" aussi et la façon dont j'y étais, comme tant d'autres, traitée, déguster quelques bières en bonne compagnie, puis repartir du bon pied.

La période difficile m'avait laissée exténuée, vidée, et équipée d'un sentiment de solitude glaçant. Les amis, c'est normal, ne sont pas toujours disponibles au gré de nos besoins de secours. Je suis un animal qui en cas de malheurs tend à se taire et se terrer. Aux autres de deviner. Pas très malin comme attitude mais c'est alors ainsi.

Je vois ce petit livre, si léger, si fin et le glisse vite fait dans la poche de mon blouson.

Le voyage se passe bien. L'hôtel économique est dans un quartier apeuré, le tenancier terrifié me déconseille de sortir avec mon appareil photo. Impavide, je file à la Foire.
Mais quand je croise l'amie que j'espérais retrouver, prévenue par mail plus tôt, son attitude a changé. Je ne sais pas pourquoi. J'étais persuadée qu'on tomberait dans les bras l'une de l'autre ; qu'on trouverait un moment à nous ; qu'on parlerait.
Ma fille avait été si malade, le reste du temps si compacté, on reprendrait notre amitié là où avant elle en était.

Non.

Elle me regarde comme une étrangère. Mon grand-père en ses derniers moments, qui ne se souvenait plus de qui étaient ces gens mais de nous avoir déjà vus, avait cette même façon. Elle me congédie, C'est mieux qu'on ne se voie plus.

Je tombe sidérée.

Au lendemain j'obtiens quelques mots qui ne sont pas fâchés. Comme si l'amitié dépendait de CDD. Le mien auprès d'elle n'est pas renouvelé sans aucun signe avant-coureur fors le silence messager.

Disjonction. Je ne peux plus faire confiance à personne, ni croire en l'amitié. Mur porteur effondré. État de choc.

Une femme dans le métro a un geste simple qui à cet instant me sauve (non, tout le monde ne veut pas me tuer). À l'hôtel, je passe une nuit.

Le lendemain un rendez-vous prévu chez un vieil ami. Je fais pour l'honorer un effort inouï. De moi ne reste qu'une enveloppe, l'intérieur n'est que mécanismes. Je n'habite plus à ma carcasse. Sur le quai, en attendant le train pour me rendre en sa ville proche et comme il fait, ou j'ai, très froid, je mets ma main libre de bagage dans une poche du blouson.

Il y a un bouquin.
Ah, tiens, c'est vrai.

Pas envie de lire. Le fumeur tenant un paquet de cigarettes, préoccupé, s'en allumerait une. Le livre, je l'ouvre.

Il commence par "Ça commence". Je me sens détruite, commencer est la seule chose que je peux faire, de toutes façons je suis morte hier, il faut bien commencer à nouveau. Et par miracle, parce que le texte est parfaitement écrit, chaleureux, parce qu'il parle d'une amitié solide et fondatrice entre deux hommes qui n'ont pas démérité, l'un pour écrire l'autre pour éditer, je me laisse embarquer.

Je ne le sais pas encore, les 48 heures suivantes resteront un danger, une dérive de tempête, mais dès lors je suis sauvée.

* * *

le livre : «Jérôme Lindon » de Jean Échenoz

un lien : Le geste qui sauve
http://tinyurl.com/ylaubsu

une autre version, un pas de côté : Le jour d'après trois ans après à peu de choses près.
http://tinyurl.com/yhmsocr

Secrets de fabrique, grosses ficelles et chapeaux à double fond

Dans le message qui accompagne sa contribution, l'une des écrivantes m'écrit : "Les gens qui vous lisent sont avides de conseils, aimeraient que vous leur expliquiez comment vous vous y prenez, vous. Pour créer des personnages. Pour raconter vos histoires. Pour réussir vos chutes. Enfin, vous ne souhaitez peut-etre pas partager vos secrets..." 

Je lui réponds que je serais ravi de partager ce que je sais, et lui suggère (et à vous par la même occasion) de m'envoyer des questions aussi terre-à-terre que possible, et j'essaierai d'y répondre.

Mais d'abord, je vais essayer d'expliquer pourquoi ce message m'a fait plaisir, pourquoi je ne vois aucun inconvénient à partager, et enfin pourquoi je suis excité à l'idée de recevoir des questions des écrivant(e)s.

D'abord, je trouve plutôt rafraîchissant qu'on me parle de mon travail d'écrivant, et non pas forcément de mes motivations de médecin. Même si je crois être un "vrai soignant" (pour la définition, je vous renvoie à mon Webzine...), je me suis mis à écrire bien avant d'avoir conscience que je pouvais soigner (et qu'on pouvait me demander du soin). Techniquement parlant, mon expérience d'écrivant précède de près de dix ans mon expérience de médecin. Pourtant, on ne m'interroge pratiquement jamais à ce sujet, en dehors des allusions obligées à "mes influences", "mon inspiration", "mes engagements"... Et de même que j'aime expliquer à des étudiants en médecine comment poser un stérilet sans faire mal ou comment identifier "la question cachée" derrière le motif de consultation avoué d'un patient, j'aime bien expliquer "comment j'ai écrit mes livres" (ou mes nouvelles).

Le premier écrivain que j'ai lu expliquant dans quelles circonstances il avait écrit telle ou telle de ses nouvelles est Isaac Asimov, dans l'un de ses recueils (je crois qu'il s'agissait de "Histoires Mystérieuses", (coll. "Présence du Futur", Denoël). Il prenait manifestement plaisir à raconter qu'il avait eu l'idée de telle ou telle histoire en parlant avec un de ses amis ou en faisant un pari avec le rédacteur en chef d'une revue, ou en relevant un défi lancé par un collègue écrivain. Pour Asimov, writing was fun, et ça l'est pour moi aussi. Quand j'écris, je m'amuse (enfin, j'essaie). Et j'aime raconter. Alors, raconter comment j'ai écrit (ou comment j'ai essayé d'écrire) ça m'amuse aussi, forcément...

Ensuite, s'il m'est facile de partager c'est parce que je ne crois pas vraiment avoir de "secrets". J'ai appris à écrire en lisant, puis en imitant, puis en expérimentant. Et je continue à faire la même chose, même si  l'expérimentation s'appuie aujourd'hui sur une expérience beaucoup plus grande que lorsque j'avais quinze ans. Mais je serais bien en peine de vous révéler "mes secrets", parce que je ne sais pas exactement comment je fais... et parce que ce qui me paraît réussi peut paraître raté à d'autres : ainsi, l'écrivante/lectrice qui a suscité cette entrée m'a révélé avoir beaucoup aimé les deux premiers volumes de la Trilogie Twain, beaucoup moins le troisième, dont la construction "en abyme" lui a semblé casser le rythme de la narration adopté dans les deux premiers. Et je serais bien en peine de contester son opinion puisque, à mon sens, le lecteur a... toujours raison.

Non, ce n'est pas une déclaration démagogique. Mais si l'on admet qu'il y a autant de lectures possibles d'un livre que de lecteurs, et si l'on part du principe qu'un lecteur qui dit avoir lu un livre d'un bout à l'autre est de bonne foi, alors, il n'y a pas de raison de penser qu'il y a des lecteurs qui ont raison, et d'autres qui ont tort : chaque livre est "fait", ou non, pour les lecteurs qui le lisent. Un écrivain très lu a la chance que ses livres soient "faits" pour beaucoup de lecteurs.

Et si certains lecteurs ne les aiment pas, c'est qu'ils ne sont pas "faits pour eux"... ou pas tout à fait. Le lecteur a donc toujours raison... mais seulement pour lui, pas pour les autres, qui peuvent avoir un avis différent. Idéalement, un livre qui rencontre des lecteurs "faits pour lui" (car c'est réflexif...) a des chances d'en toucher d'autres (les premiers transmettront l'envie de le lire à d'autres). Idéalement, je le répète, car ce n'est pas toujours vrai : combien de fois avons-nous tous "tanné" des amis pour qu'ils lisent tel ou tel bouquin, pour entendre finalement dire : "Oh, je suis désolé, mais il m'est tombé des mains..."

Un livre qui a du succès, c'est un livre qui rencontre beaucoup de lecteurs qui le trouvent fait pour eux... Ca ne veut pas dire qu'ils ont "raison", ni que les autres on "tort". Le plaisir de la lecture, c'est tellement subjectif, tellement privé, que c'est comme le sexe : ce que j'aime moi n'est pas nécessairement ce qu'un(e) autre aimera. L'essentiel, c'est d'y trouver plaisir et ça n'enlève rien à personne. Je suis évidemment jaloux comme un pou du succès de librairie d'une Amélie Nothomb, d'un Bernard Werber ou d'un Marc Lévy (qui ne le serait pas) mais si tant de lecteurs aiment leurs livres, qui suis-je pour dire qu'ils ont tort d'acheter ces livres-là et pas les miens ?

Tout ça pour dire que parler de la manière dont j'ai conçu ou construit tel ou tel bouquin ne me paraît jamais pouvoir relever du "secret de fabrique" ou de la "recette secrète" à conserver jalousement, car ce serait idiot : il faudrait non seulement que ce "secret" soit un ingrédient ou un procédé que personne ne peut reproduire et qui donne à mes livres un goût aussi inimitable et aussi universellement apprécié que celui d'un Yqem ou du Coca-Cola - on en est loin ; mais il faudrait aussi que, ce secret, je le maîtrise au point de savoir le réutiliser à volonté à chaque livre, et d'être ainsi assuré de contenter un nombre identique (voire croissant) des lecteurs/trices.

Alors, bien sûr, il existe des écrivains à "recettes" (je ne citerai personne, vous en avez toutes et tous un ou deux en tête). Mais je ne suis pas sûr que même eux se voient ainsi, du moins au début. Le succès aidant, ils se retrouvent enfermés dans une formule dont ils n'arrivent pas à se sortir... ou se satisfont parfaitement de réutiliser, livre après livre, les mêmes ficelles. Mais pour eux, est-ce une "recette", ou bien la trame, la forme dans laquelle ils se sentent le plus à l'aise ? Je veux dire : est-ce qu'ils écrivent toujours le même livre pour faire plaisir au lecteurs ou pour se faire plaisir (ou, d'ailleurs, pour se rassurer) ?

Impossible de répondre à cette question. Et, d'ailleurs, quelle importance ? S'ils sont contents d'eux-mêmes et si leurs lecteurs le sont aussi, franchement, qu'est-ce que ça peut foutre ?

Oui, oui, je vous entends d'ici : "Mais s'ils écrivent de la merde ?!!!"
Eh bien, personne n'est obligé de les lire, et puis "la merde", c'est tout relatif. A cet égard, je reste très circonspect. Je prenais beaucoup de plaisir à lire des romans-photo, quand j'étais gamin. Ils stimulaient terriblement mon imagination. Si je n'en lis plus, est-ce que parce que les romans-photo d'aujourd'hui (je suis sûr qu'il en existe encore) sont "moins bons" que ceux d'hier, ou bien est-ce parce que j'ai trouvé du plaisir dans d'autres modes de narration, d'autres combinaisons de mots, d'autres sortes d'histoires ? Et est-ce que, d'une certaine manière, Oui-Oui, Le Club des Cinq et les romans-photos ne m'ont pas, chacun à leur manière, préparé à lire d'autres choses ? Est-ce que je dois m'étonner de ne plus aimer Oui-Oui ? (Ou, du moins, de ne plus y trouver le même plaisir ?)

Ainsi, quand un(e) lecture/trice me dit avoir été "déçu(e)" par Le Choeur des femmes, par exemple, alors  que La maladie de Sachs  l'avait "bouleversé(e)", je n'ai rien à répondre. Il s'est passé dix ans, j'ai changé, il ou elle a changé, ce n'est pas le même livre. Tout est différent. Tout le monde ne peut pas vivre une brève aventure flamboyante à Paris avec un(e) amant(e) et retrouver la même flamme, intacte, cinq ou dix ans plus tard à Casablanca...

Un livre, c'est l'aventure d'une nuit, d'un week-end, d'un mois. Ca ne garantit en rien qu'on aimera tous les livres de (toutes les aventures vécues avec) son écrivain. Chaque livre, c'est un risque, pour le lecteur comme pour l'écrivain. C'est comme l'amour. On n'est jamais sûr que ce sera aussi bien que la fois précédente...





Maintenant, ça ne veut pas dire que je n'ai pas des trucs, des tours de passe-passe, des chapeaux à double fond bien à moi dont j'entends faire sortir des lapins ou des rhinocéros. Mais ce ne sont pas des secrets, ni même des recettes, plutôt des coquetteries, des figures préférées, comme la posture dans laquelle un escrimeur se tient avant l'assaut, les attaques, les parades et les bottes qu'il maîtrise le mieux (avec lesquelles il se sent le plus à l'aise). J'aime bien l'analogie avec l'escrime pour des raisons à la fois littéraires, cinématographiques (mon héros de l'écran, à quinze ans, c'était Jean Marais dans Le Capitan et Le Capitaine Fracasse) et autobiographiques (j'ai fait de l'escrime entre 12 et 17 ans).

Et ces trucs, je veux bien les donner si on me les demande, ça me fera plaisir. Mais je ne suis pas sûr qu'ils soient utilisables par un autre que moi. En tout cas, ils peuvent au moins donner des idées à ceux qui me liront, ou les conforter (et ce n'est pas rien) dans l'idée que leurs trucs, leurs bottes secrètes ou leurs coffrets à double fond, valent bien les miens.

Et puis, l'idée qu'on me demande "comment je fais" m'excite car, j'en suis sûr, je vais être surpris par les questions, et en tentant d'y répondre, je vais me surprendre à décrire tout un tas de comportements d'écriture intuitifs dont je n'avais pas conscience.

Autant dire que je vous attends de pied ferme !
Messieurs, Mesdames, en garde !
J'ai des réponses. Qui a des questions ?

Martin Vingt Clercs


samedi 13 mars 2010

Brève rencontre + 1 livre, 5 - par Tutim

J’avais rendez-vous avec mon éditeur. Je m’étais promis de relire l’épilogue de mon dernier roman pour pouvoir en reparler sereinement avec lui et il me restait quinze stations pour m’y atteler. Il faisait chaud. Le métro était quasiment vide.
En entrant dans le wagon, mon regard fut immédiatement attiré par une jeune femme qui lisait et je m’installai face à elle. Elle était assise en tailleur juste au milieu d’une banquette à deux places. Elle se tenait très droite. Ses cheveux étaient relevés en un chignon bien serré ce qui me laissa penser qu’elle était danseuse. Je la trouvai ravissante et je n’aurais su dire pourquoi. Peut-être était-ce l’imperfection gracieuse de ses grands yeux ronds, la position de ses doigts sur son livre ou la subtilité de son geste quand elle entreprit de réajuster la barrette qui retenait l’une de ses mèches un peu plus souples que les autres. Ou peut-être un peu de tout ça.
Son sac était posé près d’elle, grand ouvert. En le laissant ainsi à la portée du regard et des mains baladeuses, elle s’était déconnectée du monde qui l’entourait. Pourtant, comme nous, elle avait entendu les messages de la RATP prévenant de la présence de pickpockets mais elle ne les avait pas écoutés. Et comme nous, elle avait vu les gens serrer bien fort contre eux leurs sacs à mains mais elle ne les avait pas regardés. Non, elle vivait dans un monde qui lui était propre.
Je la bénis d’avoir commis cette imprudence puisqu’elle m’offrait la possibilité de la connaître un peu mieux. Son sac était une besace grande et informe comme celles que trimballent les jeunes femmes qui ont peur de manquer. En me penchant, j’aperçus un coffret à CD et j’imaginai leurs mélodies bercer vingt paires d’yeux mémorisant les gestes que la danseuse leur enseignait. Il y avait aussi un livre dont la couverture était, comme celui qu’elle tenait à cet instant-là, recouverte d’une page de magazine si bien que je ne pus en apercevoir le titre. Le reste était enfoui en dessous et je dus me contenter de la partie visible de ses secrets.
Je relevai la tête en ayant l’impression de la connaitre un peu mieux. Elle était toujours plongée dans son livre faisant abstraction des va-et-vient environnants.
C’est à cet instant-là que j’ai su qu’elle serait l’un des personnages de mon prochain roman. Depuis quelques semaines déjà, je m’attelais à la construction de l’intrigue et j’étais poreuse à l’inspiration que m’offrait le quotidien. L’aubaine était trop belle. J’en étais certaine maintenant, ma danseuse serait là, dans mes pages et j’espérais qu’ensemble, on écrirait une jolie histoire.
J’avais mal au cœur de devoir la quitter sans lui dire ma gratitude. J’aurais voulu me présenter, la remercier, lui dire qu’elle avait éveillé en moi cette petite étincelle de désir qu’on appelle inspiration. Mais j’eus peur qu’elle ne comprenne pas alors je renonçai. En me levant, je laissai tomber l’exemplaire de mon livre que j’avais déposé à côté de moi, sur la banquette.
Il heurta le pied de la danseuse ce qui la sortit de sa torpeur. Elle se pencha pour le ramasser. Elle sourit en me le tendant. Son sourire était immense. Mon cœur se mit à battre plus vite devant le regret de la quitter ainsi. Le métro s’arrêta et je m’apprêtai à sortir du wagon quand une voix m’interpela. C’était la sienne. En désignant le livre que je tenais maintenant à la main, elle me dit :
« Vous ne savez pas la chance que vous avez de ne pas l’avoir terminé. » Et en relevant une mèche échappée de son chignon, elle ajouta : « J’y ai pensé longtemps après l’avoir fini et maintenant, j’attends juste le prochain. »
Quand je lui souris, des larmes vinrent s’agglutiner au coin de mes yeux. Je regardai les portes du wagon se refermer avec leur sursaut habituel. Et quand je réussis enfin à articuler un « merci », elle était déjà loin et les larmes dans ma gorge trop nombreuses pour qu’elle me comprenne de toute façon.



jeudi 11 mars 2010

Brève rencontre + plein de livres, 4 - par Alex Cessif

"Nous n'avions pas la télé!
Ce qui est aujourd'hui un signe extérieur de richesse lucide, ou de snobisme, était dans le mi-temps des années soixante un signe extérieur de ringardise. Un peu comme avouer que nous avions l'eau courante sur le palier.
Alors je lisais!
De tout et n'importe quoi pour justifier l'apprentissage de la lecture: les étiquettes des denrées sur la table, des bédés aux toilettes, que d'aucuns n'y voient aucune allusion laxative, c'est fondateur la bédé. Cabu, Reiser, Goscinny, Crumb, Stan Lee et tant d'autres. Fondateur mais pas très sérieux dans la cour des grands. La bédé n'était pas encore l'art neuvième et Angoulême pas encore son festival de Cannes.
Assez naturellement vint le temps des Cocteau, Genevoix, Giono, Guitry, Bazin.
Bazin tiens justement!
Sans histoires de "la veille à la télé" où s'évoquaient en conversations merveilleuses le partage entres potes à la récré, j'étais un peu isolé lorsque s'échangeait comme des images, la trouille de "Belphégor"contre la saga des "Rois maudits" (j'avais pas encore lu Druon).
Alors, lorsqu'un matin "Folcoche" déboula dans la conversation, je brandis "Vipère au poing" mon Bazin tout frais lu de la veille. Mais là: Caramba! encore raté. La version visuelle de Pierre Cardinal ne correspondait pas à mon récit et, très vite, le cercle qui me ceignait se mit à saigner d'une hémorragie de copains s'éloignant en me traitant de fumiste. Déjà le pouvoir de l'image sur les mots. Et ce serait moi l'usurpateur?
Je me sentais pourtant en ce temps là une manufacture d'images nocturnes sous ma couverture avec ma lampe de poche. Un passager clandestin de mes nuits interdites de lecture à l'électricité volée à EDF avec la complicité de quelques piles et reconduit à la frontière de mes rêves invalidés par la petite lucarne.
Vite, un livre!"

mercredi 10 mars 2010

Brève rencontre + 1 livre, 3 - par Christine C.

C'est une histoire très brève qui m'est arrivé à Lisbonne dans un bus orange de la Carris, il y a presque 25 ans.

J'avais 25 ans. J'avais choisi de quitter la France et principalement mon métier ( journaliste dans la presse régionale), accessoirement mon grand
chagrin d'amour. Ou le contraire.

C'est une mère de Saint ( mae de Santo) de Salvador de Bahia qui m'avait conseillé cette rupture. Tourner la page. Je n'aimais plus mon métier sans
doute aussi parce qu'il ne m'aimait pas. Pas mon métier, mon chagrin d'amour.

J'étais partie en vacances au mois de janvier, à Lisbonne et j'étais miraculeusement tombée amoureuse d'un jeune portugais dans le train.
Ensuite, j''ai lu Tabacaria (bureau de tabac) de Fernando Pessoa. J'ai lu Os Culs de Judas (le Cul de Judas) de Antonio Antunes. J'ai commencé à
apprendre le portugais avec une brésilienne qui habitait derrière la gare Montparnasse. J'y ai appris des phrases que je n'ai jamais réutilisé pour héler
le porteur de bagages ou demander au garçon d'étage d'appuyer sur le bouton de l'ascenseur.

Un an a passé avant que je prenne la décision de tout quitter. Le jeune Portugais avait une fiancée qui s'appelait Hortensia et allait se marier.
C'était déjà du passé quand j'ai débarqué pour apprendre le portugais et lire la poésie portugaise en portugais. Je dis souvent que je suis née à
Lisbonne cette année là. C'est une façon de dire que cette ville et ses habitants m'ont sauvé la vie. Ses poètes aussi.

Voilà comment je me suis retrouvée dans le bus orange de la Carris assise à parler en portugais avec une hollandaise et un chinois. Ou un béninois et
un espagnol. Je ne me souviens plus avec qui j'étais. Peut être même que j'étais seule et je lisais. De la poésie portugaise. Um pais de poetas. Un pays de poètes.

J'avais loué une chambre dans une maison à Estoril. La propriétaire était la demi soeur de Fernando Pessoa. La femme de ménage prétendait que je
dormais dans le lit du poète.

Ça a été très bref. A un moment je me suis retrouvée seule dans le bus. Un jeune homme avec des lunettes moitié chauve s'est levé juste avant l'arrêt,
il s'est dirigé vers moi, m'a souri et sans un mot, m'a tendu un morceau de papier . Il est descendu. J'ai déplié le papier et j'ai lu avec difficulté son
écriture de pattes de mouches :

Realizar o amor é desiludir-se Quando nao é desiludir-se é acostumar-se Acostumar-se é morrer. Por mim so amei na minha vida e amo a um estrangeiro de quem nao vi mais do que o perfil, a um cair de tarde quando estavamos numa multidao...
et c'était signé : Fernando Pessoa.

Je n'ai jamais revu ce jeune homme. De toute façon, tout s'est passé si rapidement que j'aurais été incapable de le reconnaître. J'ai l'impression d'avoir
rêvé mais j'ai conservé le petit bout de papier.

mardi 9 mars 2010

Brève rencontre + 1 livre, 2 - par Marina L.


Une rencontre textuelle
C’était en novembre, Marie tenait à me faire découvrir un café « Le Zimmer » à Paris.
Une fois assise, mon regard fut attiré immédiatement par un texte encadré intitulé « Désirs ». Ce texte ancien datant de 1692 aurait été trouvé dans une église de Baltimore, l’auteur est inconnu. Mon cœur palpitait en lisant ces conseils de vie avec cette dernière phrase "Tâchez d'être heureux". Le patron du café avait écrit ceci  tout bas « Ne volez pas ce texte, nous pouvons vous en donner une copie ». J’allais donc repartir avec ma découverte. Je pliai la feuille en deux et la rangeai dans mon sac. Puis, je parlai à Marie d’autres choses et du livre que je lisais « De la vie dans son art, de l’art dans sa vie » de la comédienne Anny Duperey. Je lui racontai la relation épistolaire entre cette comédienne et l'une de ses amies peintres et comment ses femmes échangèrent plusieurs années sur leur vie et sur tous les plans de leurs vies d’ailleurs.
Le lendemain assise cette fois-ci dans le métro, je repris la lecture du livre d’Anny Duperey. J’arrivais alors à la page 146. Quelle ne fut pas ma surprise ! Elle citait et reproduisait entièrement dans son livre ce même texte « Désirs » que j’avais découvert la veille dans un café ! Très amusée,  je compris alors qu’il était temps de m’interroger sur mes…désirs !
Une petite histoire vraie.
Merci,
M.L

dimanche 7 mars 2010

Brève rencontre + 1 livre, 1 - par Muchanuit

Je marche derrière elle à une vingtaine de mètres de distance.
Elle est grande , mince, serrée à la taille dans un manteau marron. Ses cheveux retombent sur ses épaules, en vagues légères. Ils sont blond-dorés. Ils bougent à chacun de ses pas. Elle marche vite, sur de hauts talons aiguilles. Elle porte au bras gauche un sac fourre-tout, jaune paille.
Le trottoir est large. Il y a peu de monde . Un homme me dépasse, puis la dépasse. Il s'est retourné sur elle puis a continué son chemin. Un autre fait de même, puis une femme qui, elle, ne se retourne pas.
Elle, elle n'a pas bougé la tête ni modifié son allure.
Un couple avec un chien en laisse arrive en sens inverse. Le chien précède le couple sans tirer sur la laisse.
Je baisse un instant les yeux pour regarder le chien, et les repose aussitôt sur les omoplates de la femme.
Mon regard s'attarde et remonte sur ses cheveux dansants.
Un homme arrive en face d'elle, s'arrête à sa hauteur. Il l'aborde. Il est de la même taille qu'elle,vêtu de noir, un chapeau noir sur la tête.
Ils se serrent la main, elle pose son sac par terre, serré entre ses deux pieds.
Je ralentis. J'arrive à leur hauteur et les dépasse.
J'ai aperçu son profil. Elle porte des lunettes à grosses montures, son front est dégagé , un peu bombé, sa peau est claire, son nez bien droit au dessus d'une bouche épaisse et très rouge. Elle porte un foulard rouge à rayures dorées que je ne voyais pas de derrière.
J'avance encore un peu, de plus en plus lentement. Je m'arrête. Je me retourne.
L'homme n'a pas bougé. La femme est accroupie et fouille dans son sac. Ses gestes sont vifs. De temps en temps elle pose sa main droite au sol, s'appuie dessus et reste sans bouger. L'homme est un peu incliné vers elle, il remue les mains. Il lui parle.
Elle commence à sortir des objets de son sac et les pose par terre. Enfin elle se relève. Elle fait face à l'homme. Elle tient dans ses mains, devant elle,un gros livre noir.
L'homme lui parle.
Elle feuillette rapidement le livre puis le referme et regarde l'homme.
Il la regarde aussi, porte sa main gauche à sa poche, en sort un revolver, le tient braqué sur la femme.
J'entends deux claquements et je ne vois plus la femme ni l'homme.
La foule forme autour d'eux un attroupement compact.

mercredi 3 mars 2010

Brèves rencontres + un livre (exercice proposé par Gilda)

J'aurais bien un petit sujet d'écriture à suggérer mais je ne sais pas trop comment le tourner.

Il s'agirait de rencontres et d'un côté fortuit. Mais avec / à cause de / grâce à / les bouquins. Ceux qu'on a avec soi ou dans la poche ou qu'on est dans un lieu public en train de lire à un moment donné et qui du fait des circonstances vont soudain compter d'une façon particulière, changer le cours des choses, nous condamner ou nous sauver ou simplement être la source d'un quiproquo, d'un gag.

Gilda


mardi 2 mars 2010

Brèves rencontres

Ce matin mardi 2 mars 2010, je prends le bus plus tôt que d'habitude pour aller à la RAMQ (la caisse d'assurance-maladie du Québec) pour faire renouveler nos cartes de sécu, à ma "gang" et à moi.

Le bus 24 est direct, il suffit que je descende au coin de Sherbrooke et Aylmer et que je descende deux rues plus bas, jusqu'au 425 Boulevard De Maisonneuve, et que je prenne mon tour. Quand je monte dans le bus, à trente mètres de chez moi, il est bourré, ce qui est inhabituel : il se remplit en général après que j'y suis monté. Mais la ligne verte est arrêtée ce matin, pour une heure ou deux. Je monte, je me serre parmi les autres voyageurs.

A la station Sherbrooke, les deux tiers descendent pour prendre le métro. Je me dirige vers le fond du véhicule : il y a une place assise et j'ai envie de lire. Une femme d'une trentaine d'années est debout, je lui désigne la place, elle secoue la tête avec un sourire.

Je ne suis pas assis depuis cinq secondes qu'elle s'approche de moi et demande : "VOus êtes Martin Winckler ?" Elle m'explique qu'elle a lu plusieurs de mes livres, qu'elle lisait "Plumes d'Ange" quand je le publiais en ligne sur le site de POL en 2002-2003, qu'elle m'a écrit, que je lui ai répondu, et que j'ai mis son nom dans les remerciements. Elle me le rappelle. Je m'en souviens, mais je ne me souvenais pas qu'elle vivait à Montréal. Elle me demande si j'aime vivre ici. Nous bavardons un moment, je lui dis que je dois descendre au coin d'Aylmer et Sherbrooke et elle dit : "Moi aussi".

Ce n'est rien, juste une rencontre fortuite, mais pendant toute la journée je me suis posé la question : quelle probabilité y a-t-il d'être reconnu, dans le bus, à Montréal, par quelqu'un avec qui j'ai dû échanger quelques messages il y a sept ans... et qui descend au même arrêt que moi. Bon, elle allait bosser, j'allais à la RAMQ.

Nos chemins se sont séparés. Mais c'était bien d'avoir partagé ça, il y a sept ans, et de faire ce tout petit bout de chemin ensemble, ce matin.

(Sourire mi-attendri, mi-ironique)

Comme quoi, on peut construire un monde à partir des expériences les plus simples...
On peut se faire un monde à partir des plus brèves rencontres.
Tant qu'on n'en fait pas une maladie...

M.

lundi 1 mars 2010

Un atelier au mont Saint-Hilaire


Le dernier week-end de février 2010, je me suis joint à un groupe d'étudiants en histoire de l'U de Montréal qui partaient en "reading week-end" dans un chalet de la réserve naturelle Gault, au Mont Saint-Hilaire (à 40 km de Montréal) sur l'initiative de Dominique Deslandres, professeur d'histoire à l'UdeM.

Le but de ces deux ou trois jours était à la fois de rompre avec la vie citadine, mais aussi de passer du temps avec des personnes nouvelles (pour les étudiants, il s'agissait de mieux faire connaissance, aussi, et de passer du temps avec des camarades). Comme une partie du weekend est consacrée aux promenades, l'autre aux jeux et activités de toutes sortes (jeux de société ou de cartes, et le vendredi soir nous avons fait une fameuse partie de "boulettes")... Dominique D. m'avait proposé de venir animer un mini-atelier d'écriture avec ceux et celles qui auraient envie de s'y mettre. 

Après une longue ballade en raquettes entre midi et 15 heures et après un casse-croûte de pain de jambon et de fromage, nous nous sommes donc assis avec des blocs de papier, des stylos et des crayons.


Je n'avais pas passé beaucoup de temps à préparer des exercices, j'ai essayé d'en proposer quatre ou cinq qui permettent une progression, les voici :

- écrire un haïku qui mentionne un élément de la nature ou du corps humain, un sentiment et l'écoulement du temps

- écrire la description d'un livre ou d'un film marquant en dix lignes à l'intention d'une personne à qui le faire lire/voir

- écrire une phrase "marquante", puis passer la phrase au voisin, qui doit ensuite prendre cette phrase comme la première d'un court dialogue, et qui doit le poursuivre (sur cinq phrases de dialogue en tout)

- penser très fort à un souvenir agréable puis le raconter, en 15 minutes, vu par d'autres yeux que les siens (autrement dit, s'il s'agit d'un souvenir auxquels sont mêlées plusieurs personne, choisir le narrateur parmi les autres)

J'en avais d'autres en tête (par exemple : décrire un roman qu'on aimerait lire mais qui n'existe pas ; imaginer un personnage historique, à un moment particulier de son itinéraire, le représenter avec un objet signifiant et décrire son état d'esprit, ses projets, ses aspirations, à ce moment précis ; etc.) mais le travail sur ces quatre courts exercices a pris trois heures, pendant lesquelles une douzaine des participantes (c'étaient toutes des femmes, à une exception près) ont travaillé d'arrache-pied, et pour certaines en luttant contre leurs résistances.

Et la confrontation des textes (que les participants pouvaient lire ou non aux autres, rien n'était imposé) a permis de leur montrer certaines choses dont je suis intimement convaincu : quand on sait lire, on sait écrire ; écrire, c'est un travail, pas un don ; dans un groupe de douze personnes, on peut se sentir proche de la manière dont plusieurs autres personnes écrivent, sans pour autant écrire exactement comme elles ; les thèmes comptent moins que le traitement du thème ; c'est le traitement (le ton, la forme, les mots, le rythme) qui est personnel à chaque écrivant

Ça m'a donné encore plus envie d'animer des ateliers, mais des ateliers de longue durée. Un atelier mensuel où je n'inviterais pas seulement les participants à dénouer leurs bloquages mais aussi à partager et à inventer des outils d'écriture, de lecture, de relecture, de correction, de construction...

Ça m'a aussi donné envie d'écrire une sorte de petit livre/atelier qui s'intitulerait "L'écriture pour tous".

"On écrit avec son désir et je n'en finis pas de désirer" (Roland Barthes)
M.

mercredi 24 février 2010

Lâcher prise


Souvent on me demande : "Comment faites-vous pour publier autant ?" (Je crois que j'ai déjà parlé de ça ici - mais j'ai la flemme de retourner tout lire, alors si je me répète, toutes mes excuses.) Comme s'il était exceptionnel d'écrire beaucoup quand on ne passe que deux demi-journées à l'hôpital, en allant de temps à autre dans une bibliothèque ou une librairie rencontrer des lecteurs, tout en menant en province (où les temps de déplacement ne sont pas ceux qu'on subit à Paris) une vie personnelle somme toute assez calme - enfin, dans l'ensemble... Elle ne l'a pas toujours été.

C'est vrai, je publie beaucoup. Mais je passe beaucoup de temps devant mon ordinateur, j'écris presque tout le temps, et jusqu'à tout récemment, j'acceptais commandes d'articles et de livres presque systématiquement.

Pendant les dix ans qui ont suivi le succès de La Maladie de Sachs, j'ai bénéficié de la confiance de beaucoup d'éditeurs, qui sont venus me proposer de publier un livre dans une de leurs collections. Il s'agissait parfois de réaliser un projet qui leur tenait à coeur et pour lequel on pensait que je serais l'homme de la situation (je pense à Super Héros, par exemple) ; parfois d'une proposition pour une collection particulière (mes romans "de mauvais genre", Le rire de Zorro, A ma bouche...) ; plus rarement (mais trop souvent à mon goût) de quelque chose de moins "spontané" : l'éditeur tenait à publier "un livre de Martin Winckler" et insistait pour que je lui donne un texte... Cela dit, je ne risquais pas vraiment de me voir embringué dans un projet qui ne me convenait pas : apparemment, personne (sauf peut être Jean-Luc Hees, à France Inter) ne s'est jamais trompé sur la nature des interventions écrites ou verbales que je pourrais faire... Il m'est néanmoins arrivé plus d'une fois de me démettre d'un projet auquel je ne voulais plus me consacrer, et de rembourser l'a-valoir.

Il m'est arrivé d'avoir une demi-douzaine de contrats à honorer dans l'année : c'est grâce à ça que j'ai pu publier près de trente-cinq bouquins entre 1998 et 2009. J'ai toujours, jusqu'ici, eu plaisir à les écrire mais je suis beaucoup plus circonspect à présent quand il s'agit de signer un contrat. Si j'ai longtemps pris tout ce qu'on me proposait, ce n'est pas par manque de discrimination, mais pour un faisceau de raisons, plus ou moins avouées, plus ou moins claires.

J'ai toujours voulu être écrivain, et le boulot d'un écrivain, c'est écrire des livres et, si possible, les publier ! J'ai eu parfois peur "de manquer" (oui, ça arrive aussi, même aux écrivains dont les livres se vendent, même quand ils ne claquent pas leur argent au jeu, aux courses ou en achetant des bagnoles ou des Rolex en platine) : après Sachs, je me suis dit  "J'ai tiré le jackpot, mais je ne sais pas combien de temps ma bonne fortune va se poursuire, profitons-en pendant que ça dure". J'ai cinquante désirs de livres et quand on me donne l'occasion de les réaliser, je saute sur l'occasion. Et puis, je dois l'avouer, j'ai du mal à dire non quand quelqu'un me propose de travailler avec lui/elle : je ressens toujours ça comme un privilège (il/elle m'a "choisi"). Et puis, il y a quelque chose d'enivrant dans le fait d'avoir dix projets en travail.

Cette ivresse (ou cette illusion) n'est pas nouvelle : j'ai remis la main sur un petit classeur de fiches perforées datant des années 60 (j'étais au lycée). Après des fiches portant les définitions de concepts philosophiques (donc, j'étais en terminale), j'y ai inscrit des listes de titres de nouvelles ou de romans en projet ou déjà écrit(e)s. J'imagine que ça peut sembler vaniteux, pour un adolescent de 17 ans, de dresser des listes pareilles, mais une écrivaine avec qui je correspond beaucoup en ce moment m'a révélé qu'elle faisait la même chose, et une jeune lectrice (21 ans) m'a écrit récemment qu'elle aussi "écrivait des milliards de trucs" quand elle était (un tout petit peu) plus jeune. Aujourd'hui, je suis donc en droit de penser que ce que certains qualifient méchamment de "graphomanie" n'est pas une illusion, une vanité ou une maladie, c'est l'expression d'une personnalité, comme l'est le fait de peindre, de danser ou de jouer d'un instrument. Et qui irait reprocher à un adolescent de passer des heures à dessiner, à répéter un pas de danse ou à apprendre un morceau à la guitare ?

Mais quand on est adulte, on n'est plus seulement censé s'adonner à une écriture effrénée, l'écriture qui (se) cherche, l'écriture qui creuse son sillon. On est censé avoir des "projets" plus posés, plus construits, plus réfléchis, plus travaillés.

C'est le cas, en tout cas en ce qui me concerne, mais la frénésie d'écrire ne disparaît pas pour autant, l'urgence de coucher sur le papier ce qui vient de me traverser l'esprit n'est pas moins grande, le rêve de voir un livre s'écrire en même temps qu'on le compose et le recompose dans sa tête n'est pas éteint. Et c'est sur cette frénésie que j'ai accroché tous les projets qu'on m'a proposés et que j'ai acceptés.

Last but not least, depuis toujours (et bien malin qui m'expliquera d'où ça vient mais merci de ne pas me balancer d'analyse sauvage, SVP), je vis dans la crainte de ne pas subvenir aux besoins de ma famille. 

On m'a considérablement culpabilisé du fait d'être brillant et de ne pas avoir besoin de bosser pour avoir de bonnes notes en classe, quand j'étais gamin, je n'ai pas réussi encore à surmonter ce sentiment et, en plus du fait de n'avoir jamais eu de travail vraiment lucratif (mon cabinet médical, quand j'en avais un, gagnait très peu d'argent : je passais trop de temps à expliquer à mes patients comment se passer de moi...) ce sentiment de culpabilité (de dette ?) explique que je me sois, parfois par nécessité, mais parfois aussi hors de toute urgence, mis sur le dos des flopées de boulots parallèles – et des interventions à droite et à gauche, pour aller rencontrer des soignants ou des lecteurs - sans être rémunéré. 

Paradoxe : je bossais beaucoup pour gagner le plus d'argent possible, et je faisais beaucoup de choses gratuitement par culpabilité de chercher à gagner beaucoup d'argent. Allez comprendre. (Non, non, pas de psychanalyse sauvage, j'ai dit !) 

Je ne regrette aucun de mes livres, et je suis heureux qu'ils m'aient permis de gagner ma vie, je regrette seulement d'avoir eu parfois des relations de médiocre qualité avec certains éditeurs (tout le monde ne peut pas se comporter avec la même rigueur et la même intégrité...). Mais parfois, avoir autant de bouquins à écrire (de copies à rendre...) et faire autant de voyages, ça s'est révélé très lourd.

Depuis que j'ai quitté la France, ma vie s'est beaucoup allégée. À bien des points de vue. Matériellement, d'abord : à Montréal, je n'ai pas de véhicule personnel, je me déplace à pied, en bus et en métro ; je n'ai pas de téléphone cellulaire et j'ai mis du temps avant de mettre ma boîte vocale en fonction ; comme je suis un nouvel arrivant, je ne reçois pas chaque jour, comme ce fut le cas naguère, des appels de journalistes qui veulent me demander mon avis sur tout et sur rien.  Mon téléphone sonne peu et quand je vais parler quelque part, c'est en ville... Ça repose. 

Professionnellement, ensuite : je ne pratique pas la médecine et je ne suis pas sûr d'avoir envie de passer des équivalences pour exercer au Québec. Je crains de ne pas avoir le niveau. (Je suis sérieux : les exigences professionnelles à l'égard des médecins sont bien plus élevées ici qu'en France.) Et si c'est pour pratiquer une médecine médiocre à temps partiel, c'est peut être pas la peine d'infliger ma personne à la société québecoise souffrante... (Bon, il y a aussi que j'ai beaucoup plus envie d'enseigner que d'exercer la médecine, à présent...)

Cet allégement de mon emploi du temps gagne aussi ma pratique d'écrivain. Au début de 2009 encore, j'avais la perspective de signer quatre ou cinq contrats pour des livres très divers. Mais depuis que je suis ici, je décline beaucoup d'offres. Peut être parce que ce qu'on me propose m'intéresse moins. Ou parce que je suis fatigué. Ou parce que j'ai le sentiment de me répéter.

Je ne sais pas si ça augure d'une modification de mon écriture et du contenu de mes livres (voire de ma disparition en tant qu'écrivain... Il faut l'envisager...), mais je sais que ça m'allège l'esprit de ne plus avoir cinquante boulots à rendre. J'ai eu à subir des dates limites de remise pendant trop longtemps : en tant que journaliste à Prescrire dans les années 80, à Que Choisir Santé et comme traducteur dans les années 90, en tant que chroniqueur et rédacteur d'essais divers dans les années 2000... Je commence à en avoir assez, de ces contraintes et de cet éparpillement - ou bien ai-je fini par faire le tour des domaines dans lesquels je voulais laisser une empreinte ? 

Toujours est-il que j'ai décidé de me focaliser sur des sujets ou des formes qui m'importent plus que jamais : l'éthique du soin, la narration et un enseignement ancré dans ce qui les lie l'une à l'autre.

Bien sûr, j'ai toujours beaucoup de projets de livres mais je suis moins enclin à les "vendre" ou à me précipiter sur le premier éditeur venu s'il me propose de les publier chez lui.

Evidemment, pour écrire "librement", il faut avoir des moyens matériels. À défaut d'être abonné aux best-sellers, j'espère pouvoir décrocher chaque année des enseignements suffisamment réguliers pour mettre du beurre dans les épinards.

Pour le moment, je n'ai rien de fixe en vue.
Et pourtant, ça ne m'inquiète pas. 
À vrai dire, ça me soulage. 
Pour trouver la liberté, il faut savoir lâcher prise. Et ne pas avoir de voie toute tracée. 

M. 

lundi 22 février 2010

Etiquette(s)

L'étiquette, c'est ce qu'on trouve sur un article. Elle donne son prix, parfois son nom, parfois sa composition. C'est aussi une définition, un jugement de valeur, en général à l'emporte-pièce. Et puis, c'est "ce qui se fait", par opposition à ce qui ne se fait pas, dans les milieux dotés de règles strictes.

Je déteste les étiquettes. Je les ressens comme une violence destinée à maintenir les individus en place, à les soumettre à une pensée qui n'est pas la leur - et à indiquer à d'autres ce qu'ils sont, sans donner ni aux uns, ni aux autres, la possibilité d'avoir une appréciation nuancée.

Au cours d'une conversation en ligne, une correspondante me parle de l'Ennéagramme, une typologie de la personnalité dérivée des oeuvres de l'ésotériste Gurdjieff.

Je consulte des sites parlant de l'Ennéagramme, et surtout des "types" de personnalité qui y sont décrits. Je vais même jusqu'à faire un test qui indique que je suis... un "type 2" (un altruiste, un soignant, voyez-vous ça !).

A première vue, c'est tentant, c'est rassurant de se voir ainsi "reconnu" dans ses caractéristiques. Et puis en y réfléchissant, ça devient gênant, aussi gênant que l'horoscope qu'une patiente fit un jour pour moi, ou le "thème astral" à mon nom que j'ai découvert un jour sur un site internet. Finalement, je trouve ça assez difficile à supporter...

Parce que je déteste les étiquettes. Qui ne peuvent en aucun cas définir, voire même résumer de loin la complexité de la vie humaine, de la personnalité, des actes et des pensées, des espoirs et des accomplissements.

Est-ce que je suis vraiment plus "altruiste" que "curieux" ou "esthète" ? Le test indique que j'ai beaucoup de points communs avec ces deux là (le caractère "altruiste" ne les coiffe au poteau que de peu).

Ce qu'on est, est-ce que ça se résume aux étiquettes qu'on met sous ma photo ou une notule biographique ou un CV ? Non, bien sûr.

On est juste obligé d'avancer avec des définitions approximatives, contextuelles :
"Mon bébé, l'aîné de mes garçons, mon fils étudiant en médecine, mon (ex-)mari, mon père, mon docteur quand je vivais à Joué L'Abbé, mon amant d'un temps, un de mes plus vieux amis, le prof qui m'a donné le cours d'éthique clinique l'an dernier, un des chercheurs du CREUM, le type qui m'a empêché de me jeter sous le métro, l'auteur de La maladie de Sachs/des bouquins sur les séries/du livre sur la contraception, un Français qui vient d'immigrer, le connard manichéen et démagogue qui nous a fait chier avec ses grandes déclarations sur les soi-disant violences que toutes la profession médicale ferait aux femmes, la grande gueule qui nous a pompé l'air quand il causait dans le poste sur France Inter et donnait des leçons à tout le pays. Un mec."

Mais j'ai fait mienne la revendication du Numéro 6, le personnage de The Prisoner : 

 I will not be pushed, filed, stamped, indexed, briefed, debriefed or numbered.  

Alors, si j'avais à me définir, je le ferais à chaque instant, comme ceci :

Il est 6h59, je suis réveillé depuis deux bonnes heures, j'ai The Swingle Singers dans mon casque (ils finissent leur interprétation de "Blackbird") j'ai envie d'un café mais la machine fait du bruit et je ne voulais pas réveiller tout le monde, j'ai un peu mal au dos et un fond de heartache, je pense à ma matinée au CREUM et aux trois ou quatre livres que j'écris en même temps, (Jane Monheit murmure "Blame it on my youth"), il a neigé hier mais il a fait beau et j'espère qu'il en sera de même aujourd'hui, je me demande ce que je vais lire dans le métro tout à l'heure, faut que je pense à aller chercher le paquet à la poste, j'espère que j'aurai un signe.


M.

jeudi 18 février 2010

Merci à la vie (Exercice n°10, 11) - par LyJazz



Merci à la vie

Parce que j'ai toujours pensé, au fond, que j'écrirais, que je pourrais écrire, quand et seulement quand j'aurais suffisamment vécu pour que mes expériences forment une sorte de terreau.
Me voilà à l'âge où j'ai assez d'années pour dire que j'ai de l'expérience (dans plusieurs domaines) et toujours envie d'apprendre et de m'améliorer, où je suis assez jeune pour avoir des enfants petits.
Très important les enfants. Pour la force de vie, pour la puissance, pour l'expérience quasi chamanique de la naissance et de la communication avec un bébé. Si, j'insiste, Me Badinter....
Bref, je me sens apte à écrire. Enfin. Faire prendre corps à ce rêve d'enfant. Me donner le droit. Légitimer cette envie. Laisser sortir les mots.
Merci à mes amis qui ont su me donner assez de confiance en moi et ma sensibilité, ma vision, ma façon d'agencer les mots, pour que je me sente apte.
Parce que, quand on parle d'écriture, c'est très souvent le trou noir chez l'interlocuteur, qui prend ça, au mieux, pour une loufoquerie, un pensum, un devoir scolaire, au pire comme de la pédanterie. Ou qui est de suite rattrapé par une incapacité, se sent inférieur. Ou qui ne comprend pas, qui ne lit pas. Qui peut être goguenard, méprisant. Jamais dans le bon mood, quoi. Donc, je n'en parle pas.
Maintenant je le fais.
Alors merci à Aigue Marine pour m'avoir dit « derrière ton objectif il y a une plume ».
Merci à Fab pour m'avoir dit «J'ai lu ton texte avec une émotion très particulière et étrange ! Tu as écrit précisément ce que j'ai moi-même ressenti, c'est comme si tu avais mis sur le papier les mots précis que j'avais dans la tête...
Wow !  si tu as encore des textes, je les lirais avec plaisir ».
Merci à Sophie pour m'avoir dit « ça me touche ce que tu as écrit. Il y a des personnes comme toi qui se doivent d'écrire, de continuer. C'est un texte que je garderais, et pourtant je fais beaucoup de vide, celui-là je le relirais. »
Merci à Marin de m'avoir dit qu'il adorait mon univers.
Merci à Mar(c)tin de nous donner cet espace, qui est devenu un morceau de mon tissage.
En fait j'aime les débuts. Celui-là me semble un bon début. Faudra que je trouve les ressources pour continuer. Je crois que je peux le faire.
Merci à ces écrivains qui m'ont formée et accompagnée.
Ella Maillart qui me guide toujours ….et c'est super je viens de trouver deux personnes qui l'aiment et la connaissent, c'est si rare !
Marguerite Yourcenar parce que Zénon est aussi mon guide. « Plaise à Celui qui Est peut-être de dilater le cœur humain à la mesure de toute la vie. »
André Breton qui parlait et laissait parler si bien Nadja, dont je me récite souvent des passages. « J'ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l'air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s'attacher, mais qu'il ne saurait être question de se soumettre...  j'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin dans un monde où les battements d'aile de l'espoir immense... »
Haruki Murakami, Tarun J Tejpal, et tant d'autres !

mercredi 17 février 2010

Merci "Les gens d'ici" (Exercice n°10,10 ) - par Serge A.




Vers huit heures moins le quart il y a bien longtemps  mon père regardait L’homme du Picardie.
Puis, à cette heure c’est normal, la télé pendant longtemps nous avait servi de la soupe.
Merci à Antenne 2 en ce mois de septembre 1981
Une émission de télévision qui prend son temps.
Merci à Pierre Desgraupes pour ce petit quart d’heure quotidien à 19 h 45.
Une émission qui laisse la parole aux gens, sans les guider, sans les trahir.
Merci à Philippe Alfonsi, Patrick Pesnot et Antoine Gallien.
Une émission qui donne à écouter et à entendre, à regarder et à voir.
Merci à ces  gens de peu qui parlent.
Une émission qui nous parle de nous.
Merci à ces gens qui ont  tant des choses à dire.
Une émission qui respire le respect des gens…
Tout le contraire de la télé réalité et des talk show …
Merci la télévision pour nous avoir laissé entrevoir ce qu’aurait pu être une autre télévision.
Merci pour Les gens d’ici.

dimanche 14 février 2010

Est-ce que ça change quelque chose ?

Ce texte est pour Clara & Olivia & L. 

Je relis un texte écrit il y a trente ans dans mon journal.
Ce texte me paraît à la fois familier et étranger. Je sais que je l'ai écrit mais je ne me rappelle pas l'avoir écrit. Je ne me rappelle pas son contenu non plus : il me surprend. Et pourtant, j'ai relu mon journal à plusieurs reprises depuis trente ans. Je l'ai même parfois donné à lire et, chaque fois, celle (c'était une femme, chaque fois) qui l'a lu m'a fait remarquer des choses que je ne savais pas (ou que j'avais oublié) avoir écrites.

Si je transcris ce texte sur un écran d'ordinateur  puis, plus tard, sur une feuille, il semble encore différent, même si je n'en ai pas changé la moindre virgule. (Mais il est difficile de ne pas changer ne serait-ce qu'une virgule à un texte qu'on réécrit : en le relisant une nouvelle fois, on y voit des aspérités qu'on n'avait pas perçues aux lectures précédentes. Je ne suis pas le même lecteur que les fois précédentes.)

Quand je relis mon journal, je constate (ça a toujours été le cas) que j'ai deux écritures. L'une d'elles est verticale, l'autre penchée vers l'avant. En première approximation, je suis tenté de penser que la seconde est celle de l'urgence, la première celle de la réflexion, mais ce n'est ni aussi simple, ni aussi clair à identifier dans les textes eux-mêmes. Aujourd'hui, trente ans et quelques acquisitions scientifiques plus tard (sur le fonctionnement du cerveau, en particulier), je serais presque tenté de penser que les deux écritures traduisent un état émotionnel différent au moment où j'écris, et non un état intellectuel de "premier jet" ou de "texte réfléchi". Là encore, je regarde mon écriture d'un oeil différent. La question que je me pose alors, coule de source : j'écris très peu à la main (quelle perte de temps : il faut tout recopier !) ; comment, alors, lire, aujourd'hui un texte dont la composition ne met en jeu ni les mêmes outils (ordinateur plutôt que papier et crayon) ni les mêmes muscles et neurones (ceux qui guidaient ma main droite fermée sur le stylo, ceux qui commandent les dix doigts des deux mains quand je tape), ni peut être les mêmes circuits cérébraux du langage (est-ce qu'on utilise les mêmes circuits pour taper et écrire ? Rien n'est moins sûr !) et qui, de plus, font disparaître la distinction entre mes deux graphies ?

Tout a changé.

Ma position pour écrire  : je suis assis, calé dans un fauteuil soigneusement choisi, les avant-bras posés sur des bras de fauteuil à la bonne hauteur, et seules mes mains et mes poignets bougent. Je fixe un écran installé à soixante ou soixante-dix centimètres de mes yeux. Quand j'écrivais dans mon carnet, j'étais penché sur une page posée horizontalement, je m'appuyais sur mon avant-bras gauche et le bras droit arpentait la page. Et je pense que j'étais plus près.
Est-ce que ça change quelque chose à mon écriture ? Certainement, mais quoi ?

L'endroit où j'écris : en cet instant, je suis installé dans la salle commune de l'appartement montréalais, tout le monde bouge autour de moi, l'un des enfants est à l'ordi familial à ma gauche, un autre devant la télé à ma droite, il y a du bruit dans la cuisine à l'autre bout de la grande salle qui occupe les deux tiers du logement... Mais je pourrais être assis à mon bureau au CREUM, devant l'écran du mac sur lequel j'ai composé "Le Choeur des femmes" et presque tous les textes que j'ai écrits depuis. Et parce qu'on est dimanche, et parce que je vais certainement poster ce texte aujourd'hui, il ne fera pas partie du lot.
Est-ce que ça change quelque chose à l'écriture de ce texte ? Certainement, mais quoi ?

L'âge que j'ai : chez l'être humain, la partie la plus "humaine" du cerveau, le cortex préfrontal, qui est le centre de la réflexion, n'en finit pas de mûrir de la naissance à l'âge de 20 ou 25 ans. Quand j'ai commencé à écrire, j'avais dix ou douze ans. A vingt-deux (âge où j'ai commencé à tenir un journal régulier), cette croissance n'était pas terminée. Trente trois ans plus tard, j'ai le sentiment d'être arrivé à une sorte de "vitesse de croisière" de ma pensée quand j'écris (je n'ai pas le sentiment de décliner ou de penser moins rapidement qu'à vingt ans, mais "mieux", alors c'est plutôt agréable) mais est-ce que ça change quelque chose à mes émotions ? Apparemment non : je retrouve dans mon journal les mêmes colères, les mêmes interrogations, les mêmes émotions confuses et le même sentiment amoureux que je ressens aujourd'hui. Alors, si ça change quelque chose d'avoir cinquante-bientôt-cinq ans plutôt que vingt-deux, qu'est-ce que ça change ?

Mon expérience : je sais (enfin, je crois savoir) beaucoup plus de choses qu'il y a trente ans -- et puis, si, réflexion faite et toute fausse modestie mise à part, j'en sais beaucoup plus, et surtout j'ai un savoir-faire infiniment plus grand, et je peux le vérifier : très tôt, à l'adolescence et peut-être même avant, je recevais des confidences aussi surprenantes que les personnes qui me les faisaient. Mais ces confidences, je ne savais pas quoi en faire. D'abord, je me suis contenté de les écouter et de poser des questions un peu naïves. Ensuite (quand je suis devenu médecin), j'ai voulu intervenir comme sauveur dans les événements de vie tragique qu'on me décrivait - et je me suis rendu compte que d'abord ça n'était pas ce qu'on me demandait, ensuite que mes interventions, mes suggestions, mes certitudes pouvaient avoir un effet désastreux. Plus tard, le Balint et le temps aidant, je me suis rendu compte qu'il y a un temps pour chaque chose : écouter, poser des questions, faire des suggestions interrogatives et, ensuite, le cas échéant, apporter ma contribution quand on me la demandait - et encore, pas toujours : il y a bien des situations dans lesquelles il est bien plus utile de laisser l'autre prendre les choses en main seul(e), en lui laissant entendre simplement qu'on le soutiendra moralement.
Tout ça change certainement quelque chose à mon écriture. Mais quoi ?

Mon état émotionnel de l'instant : si je retraçais l'année écoulée (du 11 février 2009, date de mon arrivée à Montréal, au 14 février 2010, ce jour de la Saint-Valentin) en ne parlant pas des faits, mais de l'itinéraire en montagnes russes qu'ont parcouru mes émotions, je pourrais le décrire de la manière suivante : un sentiment de liberté et d'euphorie ; un lent retour à une tension anxieuse ; une période de stimulation intellectuelle soutenue ; une explosion émotionnelle, intellectuelle, onirique ; une période de tristesse intense mêlée d'un désir profond de sortir de cette tristesse ; et, aujourd'hui, la sensation de courir, tantôt euphorique et tantôt douloureux, comme un marathonien qui sait qu'il a peut être une fracture de fatigue (mon pied me fait mal, mais comme je plane, ça ne me gêne pas...) mais qui n'a pas l'intention de s'arrêter avant d'avoir atteint son but, et qui ne se demande pas combien de kilomètres il lui reste à parcourir : il verra bien en arrivant dans la dernière ligne droite, et c'est à ce moment-là qu'il ne faudra pas flancher.

Je sais que ça change quelque chose à mon écriture, car chaque événement, chaque personne qui me touche me change, et parfois plus profondément encore que je ne le crois au moment où cela survient.

Ce qui ne change pas, c'est que j'écris et que l'écriture, même si ce n'est pas immédiatement lisible, exprime dans toutes les nuances et les incertitudes la personne que je suis et deviens au contact de l'autre.

M.

dimanche 7 février 2010

Merci les gens... (Exercice n°10, 8) - par Zelapin bis

Merci les gens, les gentils, les méchants, les autres aussi / exercice d'écriture n°10
(par zelapin)


Merci Pierre Desproges,
Greg,Jacques Bodoin (qui s'en souvient?)
Gaston Lagaffe et Franquin,
Spirou, Pilote, le Canard Enchainé,
Merci encore et toujours Gotlib,
C'est un vrai bonheur que de vous avoir eus pour éveilleurs d'humour.
(Même si c' était principalement comme lecture aux chiottes.)

Merci Mireille Mathieu, Michèle Torr et Jaïro de n'avoir jamais fait partie de la discothèque familiale,
Mon oreille est plus sûre, mon rythme moins hésitant
De ne vous avoir croisés que chez mes grands-parents,
Dans la petite lucarne, invités de Marithie et Gilbert Carpentier.

Merci aux vagues, au sel, aux dépressions,
Ici et très au sud, dans les Flandres et le froid,
Merci le vent d'avoir poussé mon aile
Et celles des autres avec qui c'était si bon d'être sur l'eau.

Merci à mon petit noyau (qui se reconnaitra)
Si dense, si lourd, si intense
Et si dur, mais tellement là,
Tellement mien, pour toujours. (je vous aime)

Merci les méchants, les cons, les pas sympa,
Grâce à qui je peux définir ce que j'apprécie, ce que je ne veux pas,
Pas être, pas faire, pas penser.
Vous avez autant le droit que moi de vous construire en négatif (mais pas uniquement).

En gros, merci à tout le monde,
Mais faut pas déconner,
Tout le monde n'est pas n'importe qui,
Pas les grands magouilleurs, pas les grands détesteurs,
Pas les spéculateurs, les lèche-bottes, les faux-culs,
Ceux qui ne doutent pas, qui savent d'où vient le monde,
Et où ça finira.

Merci.
Pardon.
S'il vous plait.
Bonjour.
Au revoir.
Adieu (et quand on ne croit pas, à/jenesaispas?).