jeudi 4 janvier 2018

Paul Otchakovsky-Laurens


De G à D : Jean-Paul Hirsch, Emmanuel Carrère, Paul Otchakovsky-Laurens, Jean Rolin au Salon du Livre en mars 2016

************************

Ce n'est pas un ami que je viens de perdre, c'est l'un de mes meilleurs amis.
Et plus que ça encore.
Un mentor. Un confident. Un frère.

Paul Otchakovsky-Laurens vient de mourir dans un accident de voiture. C'est brutal, absurde et irréparable.
Sa disparition touche un nombre incalculable d'individus - sa famille bien sûr mais aussi la famille d'ami.e.s qui forment l'équipe de la maison POL et tou.te.s les auteur.e.s qu'il a publié.e.s.
Et les libraires. Et toutes les personnes avec qui il a travaillé.


En 2010, année qui a suivi la publication du Choeur des femmes, j'écrivais le texte qui suit, intitulé : "Pourquoi je publie chez POL". J'étais fier et infiniment gratifié d'être publié dans sa maison.

C'était vrai quand Paul était vivant. Ca n'est pas moins vrai à présent qu'il a disparu.

La maison POL est toujours debout, et avec tou.te.s ses autres habitant.e.s, je continuerai à travailler à l'oeuvre commune.

Mar(c)tin

------------------------------------

Pourquoi je publie chez P.O.L

En 1978 (je suis étudiant en médecine mais j'écris depuis longtemps), je tombe dans un roman-puzzle fascinant, La Vie mode d'emploi. Je le dévore plusieurs fois, et je me mets à lire tout ce que son auteur, Georges Perec, avait écrit à ce jour et publie par la suite. W ou le souvenir d'enfance, Espèces d'espaces et Je me souviens, prennent bientôt dans mon panthéon intérieur une place aussi importante que La Vie... Et j'associe intimement Georges Perec à son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, dont les initiales figurent dans le logo de la collection Hachette-POL.

 Un jour, je lis dans un numéro de la revue "L'Arc", qui lui est entièrement consacré, un entretien dans lequel G.P. déclare (je le cite de mémoire) : "Je pensais que je ne pourrais jamais être écrivain parce que je préférais lire Agatha Christie plutôt que Roger Martin du Gard, et quand j'ai appris que Le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell était inspiré par la théorie de la relativité, ça m'a foutu une pétoche pas possible." En lisant ça, je me suis dit : "Ce type est un type bien." Et j'ai eu envie de l'embrasser. Car, parce que j'avais surtout lu Agatha Christie et Conan Doyle et Maurice Leblanc et Isaac Asimov, j'étais persuadé que je n'avais pas le droit d'être écrivain.

Ainsi déculpabilisé, je m'auto-proclame "disciple" symbolique de Georges Perec et je me mets à écrire dans son sillage. Quand il disparaît brusquement, en 1982, je suis anéanti. Cette disparition, que j'apprends de manière stupide (à la radio, en trois secondes, alors que je rince une boîte de champignons), déclenche l'écriture d'un grand roman, Les Cahiers Marcoeur et me "travaille" beaucoup.

 En 1983, année où je commence à exercer la médecine et, simultanément, à écrire dans une revue médicale, des papiers "sentis" sur le métier de généraliste, Paul Otchakovsky-Laurens quitte Hachette et crée sa propre maison, P.O.L. Il prend pour sigle une figure du jeu de Go, le "Ko" (ou Eternité), qui figure dans un des chapitres "Escaliers" de La Vie mode d'emploi. Je repère immédiatement l'hommage et, pris d'un sentiment mêlé de gratitude, de reconnaissance, de complicité et de réparation, j'envoie à Paul Otchakovsky-Laurens une lettre manuscrite pour lui dire en substance "Moi qui ne suis qu'un lecteur lambda, j'ai été touché que vous rendiez hommage ainsi à GP qui était très important pour moi." Je lui demande s'il sait quand (et si) le roman inachevé de GP, 53 jours, sera publié. Et je signe : Marc Zaffran. Paul O.-L. me répond dans la semaine, très chaleureux, très ému lui aussi, il me dit que la publication de 53 Jours prendra du temps mais que tout le monde y travaille. Je garde sa lettre soigneusement, je peux même dire religieusement. (Je l'ai toujours, bien sûr...)

 Cinq ans et un certain nombre d'événements personnels plus tard, inspiré par mon activité dans un centre d'IVG, j'écris un roman intitulé La Vacation et je me demande à qui l'envoyer. Comme je le fais pour presque tout, j'explore les possibilités avant de me lancer (je devais d'ailleurs les avoir explorées depuis un certain temps, mais ça se télescope dans ma mémoire). Je décide, après avoir lu l'annuaire d'une association d'écrivains, le CALCRE (Comité des Auteurs en Lutte contre le Racket de l'Edition !!!) que l'attitude la plus raisonnable consiste, comme ils le conseillent, à envoyer un petit nombre de manuscrits, à quelques éditeurs qui publient des livres et auteurs que j'aime et apprécie, et à de petits éditeurs, qui sont toujours en recherche de nouveaux auteurs. Je fais une courte liste : Le Seuil (Collection "Fiction et Cie"), Maurice Nadeau (qui avait publié Perec), Minuit (bien sûr...) et deux petites maisons (Arléa et Alinéa). Je fais cinq enveloppes, et je me prépare à les poster.

 Un week-end (un samedi et un dimanche après-midi, si je me souviens bien), France Culture diffuse deux émissions de 90 minutes, "Le bon plaisir..." dont l'invité est Paul Otchakovsky-Laurens. Comme je lis déjà chaque article où il est question de lui, je suis impatient de l'entendre parler. J'enregistre l'émission sur cassettes pour pouvoir l'écouter dans ma voiture. Le lundi suivant, je pose mes cinq enveloppes sur le siège du passager dans ma voiture et je me rends à mon cabinet médical. La poste est sur mon chemin. Avant de démarrer, j'insère la cassette de la première émission et, avant même le générique de présentation, j'entends Paul O.-L. répondre à deux questions de Jean Daive (poète et écrivain, producteur de l'émission) : "Qu'est-ce qu'un écrivain ?" Paul O.-L. : "C'est quelqu'un qui permet à la langue de ne pas mourir." Daive : "Qu'"est-ce qu'un éditeur ?" Paul : "C'est quelqu'un qui présente des écrivains aux lecteurs..." Et je me dis : "Le Maurice Nadeau, le découvreur d'écrivains d'aujourd'hui, c'est lui." (Pour celles et ceux qui ne sont pas familiers du travail éditorial de Maurice Nadeau, précisons que c'est lui qui publia, entre autres, Extension du domaine de la lutte, le premier roman très remarqué de Michel Houellebecq.)

Je poste les quatre premières enveloppes et, le jour-même ou le lendemain, j'en fais une à l'adresse des éditions P.O.L. J'accompagne mon texte d'une lettre manuscrite, que je signe "Martin Winckler", pseudo que je me suis choisi depuis quelques années en hommage à G.P. C'est une simple lettre de présentation. Je ne lui rappelle pas l'échange de 1983. Je ne parle pas de Perec. Le roman, lui, y fait allusion (dans un chapitre sarcastique, Bruno Sachs fantasme de publier son livre sept ans après la mort d'un écrivain qui l'a beaucoup marqué, et chez le même éditeur... ). J'envoie ma dernière enveloppe et j'attends.

Quinze jours ou trois semaines passent. Bref, j'attends, et je me dis "Bon, de toute manière je ne serai jamais écrivain, le truc que j'ai écrit n'a pas grande valeur, autant que je me fasse une raison." Un soir, je rentre chez moi (j'habitais une fermette isolée à quelques kilomètres de mon cabinet) et je me dis : 'Peut-être qu'un jour je rentrerai et qu'il y aura une lettre me disant "Nous avons le regret..." Et là, j'ai un pied hors de la voiture, et mon épouse d'alors sort sur le pas de la porte et me dit : "Tu as reçu un coup de téléphone de Monsieur Paul Otchakovsky-Laurens, des éditions POL" Et je lui réponds, de mauvaise humeur  : "C'est pas gentil de te moquer de moi". Et elle "Mais non mais non, c'est vrai." Et moi "Qu'est-ce qu'il a dit ?" Elle :  Il a demandé quand il pouvait te joindre, j'ai dit qu'il te rappelle demain matin très tôt, à 7h30."

Or, nous avions deux lignes téléphoniques, une ligne qui figurait dans l'annuaire, pour les patients, et l'autre qui était sur liste rouge pour la famille. J'avais indiqué la ligne "privée" dans ma lettre signée "Martin Winckler". Cette nuit-là je ne dors pas. Le lendemain, à 7 h 30 la ligne privée sonne, je réponds et j'entends : "Est-ce que je pourrais parler au Docteur Zaffran ?" Et moi (étonné, puisque c'est la ligne privée) : "C'est moi..." Lui : "Ici Paul Otchakovsky-Laurens..." Moi : "Ah, ça mais comment... Je vous ai pas donné mon nom dans la lettre !"

 Et il me raconte : "D'abord, je voudrais que vous m'excusiez (!!!!) J'ai mis du temps à vous répondre parce que vous m'avez envoyé votre roman à notre ancienne adresse, on a déménagé, sinon, je vous aurais appelé plus tôt, parce que voyez-vous j'ai lu votre manuscrit dès que je l'ai reçu – avec un pseudonyme comme "Martin Winckler", qui fait référence à Perec, forcément, ça a attiré mon attention - et je l'ai lu d'un trait et en arrivant au passage (vers la fin) où Bruno imagine qu'il recontre l'éditeur de l'écrivain qu'il admirait, je me suis souvenu de vous. J'avais gardé votre lettre, celle que vous m'avez écrite il y a cinq ans. Je me suis souvenu que vous étiez médecin. Je me suis dit : c'est le même homme. J'ai retrouvé votre lettre, j'ai comparé l'écriture, j'ai compris qui vous étiez... Voilà."

(Grand silence.)

"Alors, dit-il, j'aimerais vous rencontrer parce que j'aime beaucoup votre manuscrit, mais prendre la décision de publier un livre, c'est difficile, et j'aime rencontrer les écrivains avant de prendre une décision..." Et moi "Bien sûr, quand vous voulez, mais oui, tout de suite !" (ou quelque chose d'équivalent). J'entends bien sa réserve mais à aucun moment je n'ai le sentiment qu'il veut d'abord voir ma tête pour savoir s'il me publie, c'est autre chose. Aujourd'hui, je pense, très simplement, et je peux dire que je sais : il n'aime pas seulement publier les livres qu'il "aurait voulu écrire" (comme je l'ai entendu dire de sa bouche), mais il aime publier des écrivains, et leur offrir son amitié. Il n'oublie jamais qu'il a affaire à des personnes.

 Il ajoute, un peu inquiet : " A qui avez-vous envoyé votre manuscrit ?" Je lui donne le nom des autres éditeurs.
 - Si Jérôme Lindon (fondateur des éditions de Minuit) vous appelle, vous voudrez bien en parler avec moi avant de lui donner une réponse ?
- Non, si Jérôme Lindon m'appelle, je lui dirai que c'est vous qui le publiez !"

La réponse m'est venue comme ça. Il faut préciser qu'à l'époque, P.O.L est une petite maison, qui n'a que cinq ans d'âge et n'a pas encore à son palmarès tous les succès de librairie et la réputation  qu'elle a aujourd'hui parmi les lecteurs – ou qu'avait, par exemple, Minuit à l'époque. L'auteur P.O.L le plus connu en 1988 est René Belletto : Sur la terre comme au ciel (1982) a été adapté par Michel Deville au cinéma en 1985 sous le titre de Péril en la demeure ; L'Enfer a remporté le Prix Fémina en 1986. Du point de vue de la "notoriété" littéraire (me fait remarquer mon épouse d'alors, très attachée à ce genre de détail) il serait bien plus valorisant de paraître sous couverture Minuit que sous couverture P.O.L. Mais je m'en fous complètement. Tout ce que Paul O.-L. venait de me dire (et aujourd'hui, je me souviens de ce que je vous ai décrit ci-dessus, pas d'une seule des choses positives qu'il m'a certainement dites au sujet de mon manuscrit) m'a fait penser : " Alors que je ne voulais pas jouer sur la "complicité" de la lettre que j'avais écrite cinq ans plus tôt, il m'a percé à jour, et il aime mon livre. Si c'est pas un signe, je veux bien être pendu ! Je ne veux pas être publié par quelqu'un d'autre que cet homme-là. "

(Plusieurs mois plus tard, quand je me suis rappelé cette conversation, je me suis dit en riant : "D'ailleurs Jéröme Lindon n'appela pas...")

 Le sentiment de compréhension et de reconnaissance mutuelle se poursuit le jour où je vais le voir dans les locaux de la Villa d'Alésia que P.O.L occupait à l'époque. Je revois Paul posant la main sur mon manuscrit et me dire : "Je le publie sans que vous changiez une virgule" (J'en ai changé quelques-unes tout de même, faut pas déconner...) "mais je voulais vous dire, et j'espère que vous n'allez pas le prendre mal, que je l'ai lu comme un roman d'Agatha Christie." Je l'aurais embrassé. Ce qu'il me disait, il ne le savait pas, résonnait profondément en écho à ce que j'avais lu sous la plume de Georges Perec, quelques années plus tôt, et qui m'avait libéré et "autorisé" à écrire. J'ai surtout lu de la littérature populaire. C'est elle qui m'a "fait". Je suis heureux qu'on me lise comme on lirait un auteur de littérature populaire.

 Cette réception de mon manuscrit, et de ma personne, par Paul, n'était pas dans mon esprit un "accomplissement". Plutôt un début. Aussi curieux que ça puisse paraître, il m'a fallu encore longtemps (bien après La maladie de Sachs) pour oser dire que j'étais écrivain. J'avais beau avoir été publié par lui, je ne me sentais pas encore "digne" des écrivains qui portaient le "Ko", que je lisais et qui, à mes yeux, avaient beaucoup plus de valeur que moi.

 La Vacation a été publié en mars 1989, sept ans après la disparition de Georges Perec. La même année, P.O.L publie 53 Jours, roman inachevé de G.P., reconstitué par Harry Mathews et Jacques Roubaud. La publication de mon roman n'était pas de la complaisance sentimentale de la part de Paul : l'année d'après, je lui ai apporté Les Cahiers Marcoeur, que j'avais enfin terminé, et il l'a refusé, avec délicatesse, en m'expliquant pourquoi, et en faisant tout ce qu'il pouvait pour que je ne me sente pas découragé. (Et j'avais des raisons de l'être : c'était un roman du grand Tout, un roman-deuil, plus gros encore que Le Choeur des Femmes, et je bossais dessus depuis presque dix ans). Je sais qu'il a bien fait de le refuser, car ce livre n'était pas suffisamment achevé pour que Paul et P.O.L le publient.

Mais  je sais aussi que, pendant les neuf années qui ont suivi, je n'ai jamais entendu Paul me traiter autrement que comme un écrivain de la maison. Avec amitié et respect. Sans cela, je ne crois pas que j'aurais eu la force, pendant cinq ans, chapitre après chapitre, d'écrire La Maladie de Sachs. Je savais que quelqu'un attendait mon livre. Je n'étais pas sûr qu'il serait suffissamment achevé pour être publié, mais je savais qu'il était attendu, et qu'il serait lu. Et depuis, chaque fois que j'écris un livre qui me tient à coeur et qui sort du néant, j'écris toujours dans cette perspective : Paul l'attend, et il le lira.

 Entre mes deux romans, j'ai beaucoup traduit, et en particulier deux livres et demi pour P.O.L : La maîtresse de Wittgenstein de David Markson, Le Journaliste de Harry Mathews, et la moitié d'un recueil de Harry intitulé Cuisine de Pays. Pour ce recueil (qui chronologiquement, fut ma première traduction pour P.O.L), Paul et Harry m'ont fait traduire, à titre d'essai, un texte intitulé "Abanika, Traditore" … qui avait été traduit, une première fois, dix ans plus tôt, par... Georges Perec, pour le fameux numéro de "L'Arc" dont je parlais plus haut (réédité en volume chez Hachette Littérature). Harry Mathews était un ami intime de Georges Perec, qui a traduit avec lui Les verts champs de moutarde de l'Afghanistan (Tlooth) et Le naufrage du Stade Odradek (The Sinking of the Odradek Stadion). Mathews et Perec, un jour, ont rédigé ensemble, d'enthousiasme, une déclaration affirmant qu'ils ne changeraient jamais d'éditeur et publieraient toujours chez Paul.

 Depuis vingt ans, j'ai publié beaucoup de livres, pas tous chez P.O.L. Mais tous mes livres de littérature, ceux que j'écris par nécessité intérieure  – et non pour gagner ma vie – sont publiés par P.O.L. Certains ont rencontré beaucoup de succès, d'autres beaucoup moins, mais je suis fier de chaque virgule imprimée sous cette couverture blanche. (Je suis très fier des parenthèses, aussi...) Je ne me vois pas publier chez quelqu'un d'autre.

Paul ne m'a jamais "pressé" de lui remettre un livre. Quand je l'ai fait attendre neuf ans, il a attendu neuf ans. Quand j'ai recontré un succès phénoménal il m'a dit "Ne vous sentez pas obligé d'écrire "Sachs, le retour", parce qu'on l'attend de vous. Ecrivez ce que VOUS voulez écrire." Chaque fois que j'ai eu un doute sur le livre suivant que je voulais écrire, il m'a invité à aller déjeuner avec lui et m'a demandé de lui décrire ce sur quoi je travaillais et, en parlant avec lui, j'ai compris où j'allais. Paul fait de l'édition personnalisée. Il aime accompagner les écrivains. Il aime les relations d'amitiés. Et, même si son influence a grandi avec les années, ce n'est pas du tout un homme de pouvoir. Bref, c'est quelqu'un pour des écrivains comme moi, qui ne sont pas sûrs d'eux, qui se demandent toujours où ils vont, et qui aiment qu'on les écoute sans les juger.

 Je passe chez P.O.L quand je veux, je suis toujours bien accueilli, on me demande de mes nouvelles, on me donne celles de la maison, Paul me dit "Je vais publier un (ou deux) premiers romans sen-sa-tion-nels (il dit toujours des romans qu'il publie qu'ils sont sensationnels...), lui ou Jean-Paul, ancien libraire devenu éditeur et ange gardien des écrivains P.O.L me montrent les bouquins qui viennent d'arriver en me disant "Il faut lire ça" et je repars avec mon sac qui déborde. Je sais qu'il en va de même pour tous les écrivains de la maison. Chez P.O.L, les écrivains sont chez eux.

 Ce que je vais écrire à présent, je l'écris en sachant que ça va sûrement le faire rougir de confusion, mais je tiens à l'écrire pour qu'il puisse le lire, je ne veux pas courir le risque de disparaître (ou, à Dieu ne plaise, de le voir disparaître) sans l'avoir écrit une fois pour toute : Paul est un homme exceptionnel. En tous points. Editorialement et humainement. Il est courageux, engagé, fidèle à lui-même et aux écrivains qu'il publie, loyal en toutes circonstances et il faut le blesser profondément pour qu'il envisage de rompre.

Chaque fois que j'ai entendu parler d'une "brouille" entre Paul et l'un de ses écrivains (et j'ai entendu ça... trois fois en vingt ans), ce n'était jamais un "différent littéraire" qui en était la cause, mais la rupture de la relation d'amitié. Mais Paul n'est pas un ami qui publie ses amis. C'est un éditeur, qui publie des écrivains qu'il estime et des livres qu'il aime et qui, lorsque les écrivains le veulent, se lie d'amitié avec eux. 

Aujourd'hui, je suis heureux et fier de pouvoir écrire en sachant que, comme nombre d'écrivains que j'aime et que je lisais bien avant d'être publié par lui – Georges Perec, Harry Mathews, Emmanuel Carrère et René Belletto et bien d'autres – je suis un écrivain P.O.L, mais aussi l'ami de Paul Otchakovsky-Laurens et de celles et ceux qui travaillent avec lui – et donc, avec tous les écrivains maison : Antonie Delebecque, Vibeke Madsen, Thierry Fourreau, Jean-Paul Hirsch.

 Le Choeur des femmes était (en comptant les traductions, qui sont aussi de la littérature) mon dixième livre chez P.O.L, vingt ans après La Vacation. Je n'ai pas fini de publier. J'ai encore beaucoup de livres de littérature à venir. J'en ai deux en travail, en ce moment.

Et j'ai hâte de les terminer : Paul les attend.

Mar(c)tin Winckler

Montréal, le 4 août 2010

***

D'autres hommages à Paul Otchakovsky-Laurens sont publiés sur le site des éditions P.O.L 

A la suite d'un message où je demandais si elle était accessible, le site de l'INA a mis en ligne le fichier son de l'émission "Le Bon Plaisir de Paul Otchakovsky-Laurens" (Prod : Jean Daive, 1988).

***


Paul Otchakovsky-Laurens ne se contentait pas de publier des écrivains dont il aimait les livres. Il avait aussi tourné deux films. Le deuxième venait de sortir. 
Voici sa bande annonce : 


 Film Annonce Editeur, un film de Paul Otchakovsky-Laurens from Norte Productions on Vimeo.


lundi 6 novembre 2017

La douleur a raison contre le médecin - par Marc Zaffran/Martin Winckler


Je me souviens d'un patient.
Je pense à lui tous les jours.

On était dans les années 70. J'étais aide-soignant pour l'été. Comme j'étais le fils du médecin-chef et faisais mes études de médecine, mes collègues me laissaient "traîner" avec lui pendant qu'il voyait les patients. Je ne traînais pas trop car il y avait du boulot, mais j'avais quand le même le temps d'apprendre certaines choses.

Le patient - je ne me rappelle pas son nom, et je le regrette - était entré à l'hôpital local de Pithiviers pour des douleurs abdominales intenses qui restaient encore inexpliquées. Il était allongé en chien de fusil sur son lit et il se tordait de douleur.

Il avait une soixantaine d'années (l'âge que j'ai aujourd'hui) et il s'exprimait avec un fort accent d'Afrique du Nord. Il était probablement rapatrié, comme mon père -- et comme moi, mais ce jour-là, j'avais oublié ce détail.

Mon père et son interne (je me souviens de son prénom à lui, Richard,  c'était un bon médecin et il doit toujours l'être) ont examiné le patient l'un après l'autre, délicatement, en prenant leur temps et en lui parlant de manière aussi rassurante que possible. Ils lui avaient donné un antalgique puissant (du Palfium, si je me souviens bien) mais il n'était pas encore soulagé.

Je me suis tenu à distance. Les cris et les gesticulations du patient me mettaient profondément mal à l'aise.

Quand nous sommes sortis de la chambre, j'ai dit : "Il fait du cinéma, non ? Il ne peut pas avoir aussi mal que ça ! "

Mon père m'a fusillé du regard.
"Tu n'as pas le droit de dire ça ! La douleur a raison contre le médecin. Quand un patient dit qu'il souffre, il t'est interdit de dire le contraire ou de minimiser ce qu'il ressent. Si tu n'es pas capable de te souvenir de ça, tu ne peux pas faire ce métier !"

Il y avait de la surprise, de la déception et de la colère dans sa voix.

Ca m'a coupé le souffle.
Mon père m'adorait, et je le vénérais en retour. Il avait toujours voulu que je devienne médecin et voilà qu'il me disait que je n'en étais peut-être pas capable.

Sur le moment j'ai pensé que le patient "faisait du cinéma" parce qu'il exprimait ses cris avec le même accent, sur le même ton que mes oncles ou mes tantes quand ils se lançaient des insultes pour rire. A mes oreilles, l'accent d'un rapatrié, ça ne sonnait pas sérieux.

Mais ce n'était probablement qu'une manière de m'absoudre, et elle ne tenait pas la route : j'aurais sans doute pensé la même chose s'il avait eu l'accent ch'ti ou celui de Marseille - ou s'il n'avait pas parlé français. Sa voix sonnait comme celle d'un étranger. J'avais oublié que je l'étais autant que lui. Et qu'avant tout, j'étais étranger à ce qu'il ressentait !!!

Mais la vérité, au fond, c'est que je ne supportais pas de l'entendre crier et de le voir se tordre sur le lit sans rien pouvoir rien faire. La vérité, c'est que sa souffrance m'avait fait peur - et que j'étais trop ignorant encore pour y faire quelque chose. Et pour l'entendre.

Le lendemain, quand je suis retourné travailler, j'ai voulu aller voir le patient pour... Pour lui dire quoi ? Pour lui faire des excuses ? Pour lui montrer par ma présence que j'étais désolé d'avoir pensé ça de lui ? Je ne sais pas. Pour aller me faire pardonner, sûrement.

Je n'ai pas pu : il était mort dans la nuit. Ma collègue et moi avons passé une bonne heure à essuyer les jets de sang qu'il avait vomis sur les murs et le plafond. Il avait un cancer du pancréas et avait fait une hémorragie digestive.

C'est une des premières leçons de soin que j'aie reçue. Elle me fait encore mal au ventre. Beaucoup moins mal qu'à lui, et je n'en suis pas mort... Mais j'ai mal chaque fois que j'y pense. Et pas seulement au ventre.

***

Cette rencontre m'a, évidemment, beaucoup sensibilisé à la douleur des autres. Je ne supportais déjà pas de voir quelqu'un souffrir, mais je supportais encore moins de refermer la porte sans avoir rien fait. Pendant mes études et après, j'ai cherché à apprendre tout ce que je pouvais pour traiter ou éviter les douleurs que je rencontrais ou pouvais provoquer dans ma pratique  - de l'anesthésie locale aux morphiniques, de l'immobilisation des entorses au retrait de corps étranger dans l'oeil, du traitement des douleurs d'endométriose par la pilule en continu à la pose "douce" des stérilets.

J'ai appris beaucoup de choses, mais pour chaque notion ou geste que j'apprenais, je découvrais qu'il y en avait dix autres que je ne savais pas.

J'ai appris à écouter ce que les autres disaient de la douleur. Par exemple, cette mère dont j'examinais la fillette de 11 ou 12 ans. Elle avait mal au ventre. La mère m'a demandé ce que j'en pensais. Elle avait très peu de signes et j'ai dit : "Je ne suis pas sûr que ce soit l'appendicite." La mère a répondu : "Quand son frère a eu l'appendicite, il avait mal exactement comme ça." J'ai adressé la fillette à un chirurgien. Il a confirmé le sentiment de la mère et a opéré. Il a trouvé un abcès autour de l'appendice. La mère savait que la douleur de sa fille n'était pas naturelle.

La douleur a raison contre le médecin.

J'ai appris à réfléchir aux douleurs que je provoquais : quand je me suis mis à pratiquer des IVG, puis à poser des DIU ("stérilets"), je voyais les femmes sursauter de douleur  chaque fois que je posais une pince de Pozzi sur le col de leur utérus. La pince de Pozzi est terminée par deux pointes, comme des crocs de boucher. Ca ne peut pas ne pas faire mal. 

Alors j'ai appris à utiliser des pinces plates, ou à ne pas utiliser de pinces du tout.

La douleur a raison contre le médecin.

J'ai beaucoup appris, pendant mon exercice médical, mais l'une des choses, paradoxalement, que je n'ai pas apprises, c'est ce qu'est la douleur, pourquoi et comment on a mal. J'ai acquis des notions sommaires, mais le gros de mon apprentissage a porté sur le "Comment soulager". Vous me direz, c'est déjà ça. Certes, mais je savais bien que ça n'était pas suffisant.

Je suis en train de réparer cette (grosse) lacune.

Depuis quelques mois, avec un ami médecin, Alain Gahagnon, praticien dans un centre de la douleur, je co-écris un livre destiné à toutes les personnes (y compris les apprenti.e.s-soignant.e.s et les soignant.e.s) qui ne veulent pas rester dans l'ignorance.

Ca s'intitulera Tu comprendras ta douleur (à paraître chez Fayard).

Et pour l'écrire, j'apprends tout ce que je ne savais pas encore.

A ce stade encore précoce de la rédaction du livre, j'ai cependant déjà appris et compris, grâce à Alain G., à nos échanges et nos lectures, une chose fondamentale, que nous allons écrire et réécrire et répéter sans cesse dans le livre.

La douleur n'est pas produite par le marteau qui écrase le doigt, le cancer qui grignote la vertèbre ou l'inflammation qui dévore l'articulation.

La douleur est produite, perçue et comprise par le cerveau de celle ou celui qui a mal.

Et parce que tous les cerveaux (tous les corps) sont différents, la douleur est une expérience individuelle, indicible, incomparable et unique. La douleur ne peut être dite et, le plus souvent, mesurée que par la personne qui en souffre. 

Il en va de la douleur comme de la faim, du chagrin, du désir, de a fatigue ou de a peur : chacun.e est seul.e à savoir ce qu'on ressent.

Et surtout, chacun.e est seul.e à ressentir la douleur comme ça ! 

Autant dire que quelle que soit la douleur - qu'elle soit provoquée par une cause visible ou non, qu'elle soit soudaine ou de longue durée, qu'elle soit isolée ou accompagnée d'autres symptômes, pour la personne qui a mal, cette douleur est toujours réelle ! 

Elle devrait donc avoir la même réalité aux yeux de celles et ceux qui ont pour métier de la soigner.


*

Parce que le cerveau produit la douleur, c'est aussi le cerveau qui la module, qui la transforme, qui la filtre, qui l'annule ou l'exacerbe. 

Et tous les processus qui se déroulent dans, ou agissent sur le cerveau sont susceptibles de modifier la douleur : la fatigue, le chagrin, les activités cognitives, le mouvement, le sommeil, le bagage culturel, la peur, les paroles de ceux qui nous entourent.

Dire à une personne qui souffre : "Vous souffrez parce que vous êtes anxieux/se, déprimé.e/fatigué.e" est une monstrueuse stupidité. La douleur n'est pas le "résultat" d'un processus mental, elle est un processus mental. Les autres processus neurologiques (fatigue, faim, émotions, peur) l'augmentent ou la diminuent (repos, plaisir ils ne la créent pas.

On n'a pas mal partout parce qu'on est déprimé.e. Mais on peut être déprimé.e - et il y a de quoi - parce qu'on a mal partout, depuis longtemps et parce que personne n'y croit !!! 

TOUT ce qui influe sur les processus émotionnels et cognitifs ont un effet sur la douleur.  Et en particulier les effets produits par l'attitude et les paroles des soignant.e.s : les paroles blessantes, le refus de répondre et d'écouter, le mépris, le sarcasme, les insultes, l'humiliation, la culpabilisation.


*

"Vous exagérez"

Etre soignant.e est difficile (oui, c'est difficile d'entendre des gens se plaindre et de les voir souffrir toute la sainte journée) et c'est souvent usant, mais on ne peut pas prétendre soigner si on ne cherche pas de toutes ses forces à empêcher les gens de souffrir. 

A quelqu'un qui souffre, dire "Vous en faites trop", "Vous exagérez" ou (misérable tautologie) "C'est dans la tête", c'est appuyer encore plus fort sur ce qui lui fait mal. C'est le contraire d'une attitude soignante. C'est au mieux stupide et négligent ; au pire, c'est sadique.

Devant quelqu'un qui dit "J'ai mal", la seule attitude éthique est de l'entendre et de lui faire dire au plus précis ce qu'est ce mal, pour le définir au mieux et lui proposer ce qui convient pour le soulager.

(Et, soit dit en passant, il est contraire à l'éthique pour un.e professionnel.le de santé de ne pas croire un.e patient.e - quelle que soit la circonstance. Qu'il s'agisse de douleur ou d'autre chose.)


"La douleur doit être respectée" 

Pendant mes études j'ai entendu certains médecins déclarer  : "La douleur doit être respectée. La calmer trop vite, c'est se priver d'un symptôme éclairant." 
Quelle monstrueuse connerie ! 

La douleur n'éclaire rien. Elle n'a aucune valeur rédemptrice pour le patient, et aucune valeur diagnostique pour le médecin quand le patient se tord de douleur !

La douleur perturbe le jugement de tout le monde ! Elle doit être calmée au plus vite. Une fois la douleur soulagée, patient.e et soignant.e peuvent discuter et réfléchir. Pas avant.  


"Vous n'avez rien"

Beaucoup de patient.e.s souffrant de douleur(s) chronique(s) s'entendent dire "Je ne comprends pas pourquoi vous souffrez. Pourtant, vous n'avez rien ! Je ne vois rien sur vos tests qui l'explique ! " C'est à la fois ignorant et cruel. Oui, cette personne a quelque chose : elle a mal !!! 

Le nier est une crapulerie ! Il est évident qu'on ne voit rien parfois sur des radios ou des prises de sang pour expliquer une douleur : la douleur n'est jamais visible !!! 

Des causes de douleur le sont parfois, mais des radios très inquiétantes ne s'accompagnent souvent d'aucune douleur, tandis que des personnes qui souffrent le martyre ont des radios strictement "normales".


Soigner, c'est se préparer à soulager et c'est éviter de faire du mal

Tout ce qui se passe entre les soignant.e.s et les patient.e.s est susceptible d'accentuer ou d'apaiser la douleur. Et il n'est pas difficile de savoir ce qui l'atténue : l'écoute, le réconfort, la présence, la réassurance, la gentillesse, la prise en compte de la peur et de l'isolement.

Soigner, ça commence par une attitude susceptible d'atténuer la douleur présente ou à venir, et à prévenir celle qu'on est susceptible d'infliger par les soins. 

Pour empêcher quelqu'un de souffrir, les mots et les attitudes comptent autant que les techniques, et l'addition des unes et des autres permet de mieux soigner.

"La douleur a raison contre le médecin".

J'ai longtemps cru que la phrase était de mon père. Plus tard j'ai découvert qu'elle est de René Leriche, chirurgien "historique" qui se pencha sur le traitement de la douleur au milieu des champs de bataille de la première guerre mondiale. Le fait qu'il devint président de l'Ordre des médecins sous Vichy n'est pas à son honneur, mais ça n'efface pas son apport antérieur : il fut l'un des pionniers et des premiers défenseurs de l'anesthésie locale. Avant lui, on ne prenait pas la peine d'insensibiliser la peau avant d'inciser un abcès ou d'en retirer une tumeur.

"La douleur a raison contre le médecin".

Aujourd'hui, cette phrase nous appartient à tou.te.s.

Que vous soyez soignant.e ou non,
Ne laissez personne dire que la douleur est bonne.
Ne laissez personne souffrir sans l'entendre.
Ne dites jamais à quelqu'un qui souffre : ce n'est pas vrai.
Ne laissez jamais personne dire que vous n'avez pas mal.


Marc Zaffran/Martin Winckler




dimanche 6 août 2017

Cinq vidéos pour écrivant.e.s- par Martin Winckler

David Meulemans, éditeur de la jeune mais valeureuse maison Aux Forges de Vulcain, est aussi l'organisateur/fondateur/animateur d'un  atelier d'écriture virtuel (en ligne) intitulé "Draftquest".

Chaque année, il invite et soutient les textes d'écrivant.e.s en ligne.

Pour l'édition 2017, la cinquième, il m'a demandé de faire cinq vidéos de vingt minutes chacune, pour encourager les internautes qui veulent se lancer dans l'écriture d'un roman.

Les voici mises en ligne :



1er épisode : Par quel bout commencer ?




2e épisode :  Le personnage ou l'histoire ? 




3e épisode : Qu'est-ce qu'une bonne histoire ? 





4e épisode : Construire son histoire



5e épisode : L'engagement, la responsabilité, la bienveillance de/dans l'écriture 


lundi 17 juillet 2017

Confessions d'un planqué - par Martin Winckler, pseudonyme de l'innommable Docteur Marc Zaffran


Ce n'était rien qu'un stérilet 
Mais il a préservé mon corps, 
Et dans mon ventre il flotte encore,
Etendard de ma liberté. 

Georgette Brassens - Chanson pour les soignant.e.s 



Ce midi, 17 juillet, sur les ondes de France Inter, au cours d'une émission sur la maltraitance médicale, une gynécologue française (je ne me rappelle pas son nom, mais c'était quelqu'un d'important, sûrement) aurait déclaré à mon sujet que j'étais un "planqué" qui "n'avait fait que des frottis et posé des stérilets" pendant toute sa carrière.

Cette déclaration publique (que je n'ai pas entendue, mais qu'on m'a rapportée via les réseaux sociaux) m'a touché en plein coeur. 

J'ai d'abord pensé me défendre en disant "Non, non, j'ai pas volé l'orange, je me suis contenté d'écouter les patientes..." Mais je vois à quel point ça serait pire : dire que je me suis souvent contenté d'écouter, ce serait reconnaître que je n'ai rien fait. Rien de rien. Car écouter, ce n'est pas un acte digne d'un médecin voué à la santé des femmes... 

Bref, ce serait admettre que je n'ai été, pendant toute ma carrière, qu'un abominable paresseux qui se tournait les pouces... 

Mais l'heure est venue. Je ne peux plus refuser de reconnaître mes fautes. Il est temps pour moi de faire face au jugement suprême. 

Car cette gynécologue (dont je ne me rappelle pas le nom mais de grande qualité, sûrement) a raison. Ses paroles ne sont pas de la diffamation mais la plus stricte vérité. 

Au fond de ma planque à Montréal, dans cette cabane sombre et humide où je pensais être à l'abri, je me sens aujourd'hui si mortifié que j'ai décidé de me confesser, une fois pour toutes, en espérant que mes fautes me seront pardonnées. A moitié, au moins, puisque c'est ça le tarif. 

Alors voilà. 

Mea Culpa. J'avoue ! 

Pendant toute ma carrière, j'ai fait des frottis. Alors même que je n'étais pas obligé de les faire, puisque c'était une tache (pardon, une tâche) sacrée réservée aux gynécologues et que je n'étais qu'un misérable généraliste de campagne et de centre de planification (j'ai des frissons rien qu'en l'écrivant). 

J'en ai fait à toutes les femmes qui me le demandaient. Mais (crime supplémentaire) je n'en ai pas fait assez : je n'en ai pas fait tous les ans, ou deux fois par an comme certains gynécologues (très respectables, sûrement) le faisaient systématiquement aux adolescentes. Je n'en ai fait qu'à partir de 21, voire parfois 25 ans. Et seulement une fois tous les trois ans. Ce n'était pas seulement impardonnable (car je suivais en cela les recommandations britanniques et canadiennes, et non celles de notre Sainte-Mère l'Eglise Gynécologique de France) mais aussi une manifestation de paresse. Je n'étais pas encore planqué, mais je m'y préparais activement, en ne faisant pas déshabiller systématiquement les femmes qui se présentaient devant moi. 

Pire encore : je ne faisais pas de frottis (ni la gueule) aux femmes (de toutes confessions) qui préféraient ne pas se déshabiller devant un homme ; je confiais ce soin à l'une des rares internes-femmes qui commettaient l'erreur de pénétrer dans l'antichambre de l'enfer qu'était notre centre. Non content de commettre ces péchés, j'y entraînais des âmes innocentes. 

Et ce n'est pas tout. 

Mea Culpa. J'avoue ! 

Pendant toute ma carrière, j'ai posé des stérilets. Beaucoup de stérilets. A beaucoup de femmes. De tous les âges et de toutes les origines. Pour tout dire, j'en ai posé à presque toutes les femmes qui me l'ont demandé ! (Oui, car presque toutes les femmes peuvent se faire poser ce dispositif diabolique !) 

J'en ai posé (Dieu me pardonne !) à des femmes sans enfant, qui avaient parfois 14 ou 15 ans et qui ne voulaient pas ou ne pouvaient pas prendre la pilule. 

Et non seulement j'ai posé des stérilets aux femmes sans enfant, mais je leur ai dit qu'elles n'avaient pas besoin de revenir tous les quatre matins vérifier que tout allait bien. Que si elles se sentaient bien, c'est que tout allait bien. Bref, qu'elles n'avaient pas besoin de moi ! Quelle infâmie que de laisser entendre à des âmes sans défense qu'elles n'ont pas besoin de médecin !!! 

Quelle hérésie ! Combien d'innocentes ai-je ainsi condamnées à la salpingite fulgurante, à la grossesse extra-utérine, à la perforation mortelle ? Je ne le sais. Je le saurai seulement le jour du jugement dernier, je pense. 

Et s'il n'y avait que ça ! 

Mea Culpa. J'avoue ! 

J'ai retiré des stérilets posés par d'autres médecins.
A des femmes qui disaient qu'on leur avait imposé un Mirena (hormonal) alors qu'elles auraient voulu un stérilet au cuivre, et qu'elles ne le supportaient pas -- et je les ai crues ! 

J'ai aussi (God Almighty !!!) posé des implants. Et retiré des implants posés par d'autres médecins (qui parfois condescendaient à en poser un à des femmes qui insistaient, en leur précisant que si elles voulaient le faire retirer, il fallait qu'elles se débrouillent). Et je les retirais dès que les femmes le demandaient ! Je faisais des "retraits de confort" !!! 

Quel misérable j'ai été d'être aussi anti-confraternel !!! 

Mais il y a pire. Bien pire. 

Mea Culpa. J'avoue ! 

Pendant près de deux décennies, j'ai pratiqué des avortements. 

Certaines années, deux fois par semaine. Entre trois et cinq par vacation. J'en faisais même l'été, pour remplacer des confrères absents. J'ai pratiqué plus d'avortements que je n'ai posé de stérilets. Et parfois, en plus de ce geste innommable, quelques semaines plus tard je posais un stérilet ou un implant aux femmes que j'avais avortées ! 
A leur demande ! 

Pendant toute ma carrière j'ai reçu des femmes qui demandaient un avortement, et je ne les ai pas jugées. Je ne leur ai même pas suggéré qu'elles étaient de pauvres âmes égarées. Je n'ai pas fait peser sur elles la perspective de souffrir toute leur vie de remords, de culpabilité et de syndrome post-traumatique. Je ne leur ai pas dit qu'elles le regretteraient. Je ne leur ai pas dit qu'elles resteraient stériles. 

Pendant toute ma carrière criminelle (car plus personne ne pourrait la qualifier de médicale...), j'ai fait de mon mieux pour aider les femmes qui le désiraient à se faire ligaturer les trompes. A renier leur fertilité sacrée. A rejeter leur destin de mère. 

Plus grave encore : je leur ai délivré par tous les moyens - les livres, les journaux, la radio, la télé et surtout grâce à l' ultime émanation satanique, l'internet - des informations pour leur permettre de parvenir à leurs fins. 

Et tout ça, sans être gynécologue. Sans avoir été adoubé par la Sainte Confrérie. 

Le pire, dans tout ça, le pire du pire de l'horreur, c'est que je ne regrette rien. 

Parce que bon, si j'étais membre de la Sainte Eglise Catholique et Médicale, je pourrais à la rigueur me dire que je vais rôtir dans les flammes éternelles de l'Enfer. Manque de pot, je suis né dans une famille juive (qui n'avait pas d'enfer, même dans sa bibliothèque) et je suis athée.

Alors, je m'en tape. 

(Damn ! On ne peut même pas me rayer du tableau de l'Ordre des médecins français : je ne paie plus ma cotisation depuis belle lurette...) 

Et par-dessus le marché, je vais vous dire, Madame la Gynécologue (dont j'ai oublié le nom mais peu importe, vous savez qui vous êtes), non seulement je ne regrette rien de tout ça, mais j'en suis fier. 

Même si je n'avais pas commis tous ces crimes, même si je n'avais fait que "poser des stérilets", j'en serais fier. 

Fier d'avoir posé des stérilets aux femmes de tous les âges qui le demandaient et à qui des "professionnels" (plus titrés et donc plus honorables que moi, certainement) l'avaient refusé. 

J'en suis fier, aujourd'hui comme hier. 

Et je vous emmerde.  


Martin Winckler, alias Marc Zaffran
(Citoyen, écrivant et néanmoins médecin)


dimanche 2 juillet 2017

Le métier d'écrivant (42) - Le livre, les lecteurs, les libraires - par Martin Winckler

Mon roman Les Histoires de Franz sera publié fin août 2017. Quand je l'ai annoncé sur les réseaux sociaux, des internautes m'ont demandé si je viendrais faire une signature dans leur ville. Et j'aurais voulu pouvoir leur répondre mais ça ne dépend pas de moi. 

Cela m'a cependant donné envie d'écrire une entrée de blog, que voici, pour décrire ce qui se passe entre la fin de l'écriture d'un livre et son arrivée en librairie. Ce que je décris concerne les livres publiés chez P.O.L, bien sûr, mais il est probable que c'est valable pour beaucoup de petits éditeurs. (P.O.L a une grande réputation, mais son équipe compte en tout et pour tout une demi-douzaine de personnes et elle publie un nombre limité, mais presque constant, de livres chaque année. A ce(s) titre(s), c'est une petite maison.) 

Il faut d'abord savoir que lorsque le livre apparaît dans les librairies, sa sortie a été préparée depuis plusieurs semaines. Prenez Les Histoires de Franz. J'ai remis le fichier (en plusieurs fois) à Paul Otchakovsky-Laurens et Jean-Paul Hirsch (le duo éditorial de la maison) pendant la deuxième quinzaine d'avril. Ils l'ont aimé et l'ont trouvé bien ficelé, alors je n'ai pas eu de réécriture à faire. (Pour Abraham et fils, Paul O.-L. m'avait suggéré - sans faire de pression - de reprendre la fin, et il avait raison : elle n'était pas aussi "tenue" qu'elle aurait dû l'être, je suis heureux de l'avoir écouté. Je me trouve toujours très bien de ses conseils. C'est une des raisons pour lesquelles je suis heureux de publier chez P.O.L). 

Fin avril, j'ai envoyé le fichier "nettoyé" (relu, corrigé du mieux que j'ai pu) à Antonie Delebecque, qui maquette, embellit et met les livres P.O.L en page. Elle m'a renvoyé le PDF en plusieurs fois, pour que je le relise. La lecture n'est pas du tout la même sur un PDF (qui a l'air d'un livre) et sur un fichier texte. Un peu plus tard, j'ai relu/approuvé la version corrigée par notre excellent correcteur, Jean-Luc Mengus. 

(Merci l'internet, qui m'a permis de faire ça depuis San Francisco...) 

Fin mai/début juin, le fichier est parti à l'imprimerie. 

Le livre proprement dit est sorti de l'imprimerie le 15 juin, par là, et j'ai reçu par la poste quelques jours plus tard, trois exemplaires du "Service de presse" (SP). Le service de presse est un contingent de livres imprimés et envoyés avant publication à deux catégories de personnes : les  journalistes susceptibles de parler du livre et, dans le cas de POL qui entretient de proches relations avec eux, les libraires qui défendent la production maison en l'accueillant sur leurs étagères. 

Ce premier tirage porte en 4e de couverture un petit médaillon : "exemplaire de presse ne peut être vendu". Cet avertissement est (en principe) destiné à éviter que les destinataires des services de presse n'aillent les revendre chez le bouquiniste du bout de leur rue. Certains le font. On peut comprendre qu'ils en donnent un certain nombre, tout le monde n'a pas la place d'entasser des livres - surtout ceux dont on ne veut pas - mais en principe ils n'ont pas le droit de se faire de l'argent avec... 
Cela dit, avec ce SP particulier, les choses se compliquent : comme la couverture a une coquille ("Histoires de Franz" au lieu de "Les Histoires de Franz", qui figurera sur la couverture définitive), le livre pourrait devenir un "collector". Sous réserve, bien sûr, que les premières éditions de mes livres soient des objets recherchés dans cent ans. :-) 



Quand vous trouvez un livre neuf chez un bouquiniste, le moyen le plus simple de savoir s'il s'agit d'un "SP" est de regarder au début. Si la première page imprimée du livre (ci-contre), dite page de "faux-titre" (c'est paradoxal car elle ne porte que le titre, justement, et rien d'autre) manque, c'est qu'elle a été découpée ou arrachée. (Evidemment, ça peut aussi être un livre acheté, que son/sa propriétaire a fait dédicacer pour soi ou quelqu'un d'autre, et qui a été donné à un bouquiniste parce qu'il encombrait, ou n'avait pas plu... Mais je préfère croire que ces livres dédicacés-là sont rarement donnés à des bouquinistes...)
C'est en général sur cette page que l'auteur.e a marqué un petit mot pour le/la destinataire. Comme ci-dessous : 




(Sur l'exemplaire ci-contre,  j'ai laissé la place du nom en blanc, j' expliquerai pourquoi à la fin de ce texte.) 

Je me souviens de la première fois que j'ai signé un service de presse. C'était pour mon premier roman, La Vacation. Je ne savais pas quoi écrire. Paul O-L m'a donné quelques conseils. J'ai signé beaucoup d'exemplaires de SP, parce que P.O.L l'envoyait à des journalistes littéraires importants, et je voulais leur faire à chacun.e une dédicace respectueuse. Je pensais que ça les toucherait. Quelques mois plus tard, j'ai retrouvé deux ou trois exemplaires de mon roman chez des bouquinistes, page de faux-titre manquante. Ca m'a évidemment beaucoup vexé (j'étais jeune et innocent). Depuis, j'ai compris qu'ils en reçoivent tellement qu'ils s'en moquent. Surtout quand c'est le livre d'un inconnu. 

Pour le suivant (La Maladie de Sachs) j'ai encore signé beaucoup de SP, et persisté à mettre des mots respectueux à des journalistes que je ne connaissais que de nom, mais dont j'appréciais le travail. Au fil des signatures, j'ai mûri et compris qu'il est vain de se plier à ce genre de simagrées. Les signatures et salutations, je les réserve désormais aux personnes que je connais et qui apprécient mon travail, et à ceux qui me facilitent la vie - comme les membres de la maison P.O.L, par exemple. Alors je ne signe plus pour les gens que je ne connais pas, on leur envoie le livre s'il est raisonnable de penser que ça les intéressera, on leur glisse un papier "Hommage de l'auteur absent de Paris" - ce qui a toujours été vrai, car je n'ai jamais vécu à Paris, et voilà. 

La contribution de l'auteur au "lancement" de son livre avant qu'il arrive dans les librairies ne se limite pas à la signature (éventuelle) des exemplaires de SP. Quelques semaines avant que j'aie fini la rédaction du livre, quand nous sommes relativement sûrs de la date de publication, Paul O.-L. me demande une "déclaration d'intention", une présentation succincte du roman, destinée aux représentants du diffuseur, qui vont parler des livres aux libraires. Cette fois-ci, entre le moment où j'ai envoyé le fichier à Antonie et celui où elle m'a renvoyé les épreuves, j'ai rédigé la 4e de couverture (je le fais pour tous mes livres en grand format, et presque tous mes livres en poche) et une description plus détaillée du livre. 

Il m'est arrivé d'aller présenter un livre bien avant sa sortie à une réunion de libraires (je me souviens en particulier d'une équipée à Nantes puis à Lyon avec Nicolas Fargues, Brice Matthieussent et Jacques Jouet pendant l'été 2009, c'était chaleureux et joyeux) et il m'est également arrivé de présenter un de mes livres lors d'une réunion de représentants du diffuseur. Ainsi, pour Abraham et fils, je suis allé rencontrer l'équipe de Gallimard Ltée, à Montréal, qui diffuse les livres P.O.L au Québec. 


(Ci-contre, la couverture de A & F en Folio, à paraître à l'automne.) 


Cette année, début juin, j'ai fait (pour la première fois) une petite intervention  par skype à des libraires réunis à Paris pour leur présenter les livres P.O.L de la rentrée. Pour un livre qui doit sortir en librairie fin août, il est nécessaire de faire tout ça avant le 15 juin, afin que les libraires aient le temps de le lire (s'ils en ont envie). De même, on envoie le livre aux journalistes avant l'été pour qu'ils le lisent (si ça leur chante) pendant leurs vacances et (si ça leur plaît) qu'ils en parlent dans un papier entre leur retour au boulot (autour du 16 août) et la sortie en librairie, fin août-début septembre. 
Car entre le 14 juillet et le 15 août, dans la presse et l'édition, beaucoup de gens partent en vacances. 

L'attente de la sortie d'un livre est toujours un moment difficile. Même si, comme c'est mon cas, on s'est déjà attelé à en écrire un autre. Quand je suis en train d'écrire, je ne pense à rien (je dis bien "à rien" ; quand j'écris, je ne pense pas, j'écris), mais quand je n'écris pas, je pense au livre qui va sortir, ou qui vient de sortir, en me demandant s'il est bien reçu, s'il sera bien reçu. C'est aussi pour ça que je mets mon adresse courriel dans presque tous mes livres : dans l'espoir qu'arrivé.e.s à la fin, des lectrices ou des lecteurs auront envie de m'écrire ce qu'ils en ont pensé. C'est mieux que d'attendre leurs lettres via la maison d'édition car beaucoup de lectrices/teurs n'osent pas écrire, se disent que c'est ridicule, que je ne lirai pas leur lettre, que j'en reçois trop, etc. Et le temps de la glisser dans une enveloppe et d'aller la glisser dans une boîte à lettres, elles ont le temps de penser que non, finalement, c'était une mauvaise idée, et de décider de ne pas l'envoyer. 

Un courriel, ça s'écrit sur un coup de tête, en trois minutes, on appuie sur "Envoi" et zou ! c'est parti. Du côté du lecteur, de la lectrice, on peut oublier qu'on l'a envoyé, ou se dire qu'il n'a pas été reçu, qu'il n'a pas été lu, c'est un peu anonyme des deux côtés, ça n'a pas demandé autant d'énergie qu'une lettre qu'on s'est appliqué.e à écrire. Enfin, j'imagine. Mais pour l'auteur, c'est du bonbon, comme un cadeau ou des fleurs envoyées par un.e inconnu.e. Ca vous arrive au réveil, ou au milieu de la journée, ou parfois en pleine nuit. C'est une étoile filante dans le ciel. 

J'ai de la chance : je reçois des courriels régulièrement. (Pas pour me parler d'un livre qui n'est pas encore paru, bien sûr - sauf évidemment des quelques proches et amis à qui je l'ai envoyé en PDF... Ce qui me donne une idée de nouvelle ou de roman de SF : un.e auteur.e reçoit des courriels du futur, écrits par un ou une lectrice qui lui parle des livres qu'il/elle n'a pas encore écrits...) 

L'attente est plus difficile quand un livre sort à la rentrée : j'ai tout l'été pour me faire du souci et me demander si j'ai écrit un bon bouquin, s'il trouvera son public, si ce qui m'a animé pendant que je l'écrivais aura l'effet escompté sur celles et ceux qui le liront. Je ne suis pas vraiment pressé de lire les critiques (même si je suis toujours content d'en avoir de bonnes, qui ne le serait pas ?) car... on ne sait jamais si les journalistes parleront d'un livre. Il y en a trop pour qu'ils les lisent tous. Publier à la rentrée est toujours périlleux, sauf pour une demi-douzaine de "grosses pointures" dont la majorité des journalistes et des médias parleront quoi qu'il arrive. 

(Ci-contre, la couverture de L'été meurtrier parce que 1° C'est l'été, 2° J'aime beaucoup les romans de Japrisot, en particulier Compartiment Tueurs et l'excellente adaptation qu'en a faite Costa-Gavras avec une distribution éblouissante, mais aussi ses scénarios comme Adieu l'ami  et Le passager de la pluie et bien sûr j'ai adoré Un long dimanche de fiançailles, quel putain de bon écrivain et quel beau film... 3° C'est un roman noir formidable dont le retournement de narration, à la dernière page, m'a laissé sur le cul et m'a très certainement encouragé à employer le même type de "gimmick" la fin de La Vacation. NB : en anglais, "Vacation", ça veut dire vacances...) 

Pour les auteurs qui ne sont pas des "pointures", quand les critiques de leurs livres apparaissent dans les journaux, les attentes sont trop ambivalentes pour qu'ils les trouvent satisfaisantes. (Indépendamment du contenu propre de ces critiques, commentaires, recensions ou mentions.)  

Celui de mes livres qui a eu la plus grosse couverture de presse (écrite, radio et télé) c'est Les Brutes en blanc, parce que le sujet était sulfureux. Il poussait à la polémique (dès le titre) et beaucoup de journalistes s'y intéressaient pour des raisons personnelles (la maltraitance médicale touche tout le monde). La mayonnaise a pris. Elle ne prend pas toujours. 

Et quand il s'agit d'un roman, c'est une autre histoire. Il en est publié beaucoup, toute l'année mais surtout à la rentrée, et il suffit qu'une des grosses pointures mentionnées plus haut soit sur les rangs pour que ça repousse tous les autres livres dans l'ombre. La proximité des prix littéraires n'arrange rien : chaque grosse maison pousse ses "poulains" en avant, les "listes" publiées par chaque jury sont autant d'occasions de célébrer (pour ceux qui y figurent) ou de déchanter (quand ils en sont retirés avant même le vote). Bref, c'est le bazar. 

C'est dommage, mais c'est ainsi. Heureusement, ce qui permet quand même aux livres de se vendre, même quand on n'en parle pas beaucoup dans la presse, c'est que les meilleurs prescripteurs de livres, ce sont les libraires. Les libraires lisent beaucoup de livres, par plaisir et non par obligation professionnelle. Et quand ils les aiment, ils les recommandent aux lecteurs qui leur ressemblent et qui leur font confiance. 

J'ai beaucoup de chance, je suis publié par une maison qui travaille étroitement avec, et dont les livres sont appréciés par, les libraires. Ces libraires-là, quand ils invitent un auteur à venir rencontrer les lecteurs, le font avant tout par intérêt pour ce qu'il écrit. Bien sûr, ils sont heureux de vendre des livres à cette occasion, mais ils sont surtout heureux de faire de leur librairie un lieu de rencontre, un lieu d'échange et de partage, pas seulement une boutique où on vend du papier. 

Pendant les années qui ont suivi le succès de La Maladie de Sachs, je suis allé rencontrer des lectrices/teurs dans des endroits très divers : grandes surfaces, FNAC, grandes et petites librairies, clubs de lecture, bibliothèques - et pas mal de salons-du-livre. J'ai une préférence marquée pour les librairies et les bibliothèques depuis que je vis au Canada, car mes séjours en France sont limités dans le temps. J'y suis toujours bien reçu (je n'ai jamais le sentiment d'être "l'auteur-de-la-semaine") et j'y fais toujours des rencontres marquantes. Mais organiser une rencontre/signature, c'est du boulot. 

Une des choses qui incite un.e libraire à inviter un.e auteur.e, c'est le sentiment qu'il ou elle est accessible et sera disponible. Je vis loin de France, mais le fait d'insérer son adresse courriel dans le livre aide beaucoup : on m'écrit directement, au lieu de passer par l'éditeur. En général, je réponds aux invitations le jour même, ou le lendemain. Si je peux venir, j'ai envie de le faire savoir très vite ; si je ne peux pas, je ne veux pas faire poireauter : il y a d'autres auteur.e.s à inviter. 

Ces rencontres-avec-des-auteur.e.s, les libraires les organisent en plus de leur quotidien (qui est déjà considérable) et c'est toujours un pari : est-ce que les lecteurs viendront ? Ce n'est jamais donné. Quand la librairie ou la bibliothèque est située dans une grande ville et sert une clientèle importante, c'est plus facile que lorsqu'elle est petite au milieu d'une ville moyenne ou d'un village de province. Le succès de l'auteur.e joue, bien sûr, mais aussi son ego : plus il est développé, plus il a tendance à négliger les petites librairies - alors que ce sont celles-là qui ont le plus besoin des auteur.e.s renommé.e.s pour faire venir du monde. 

En dehors de ça, la venue du public repose évidemment sur beaucoup de facteurs indépendants de la volonté des uns et des autres : le contexte économique, politique ou social, le temps qu'il fait, la proximité d'élections présidentielles, les événements nationaux ou internationaux... Il y a dix-huit ans, j'ai écrit un bon livre (je crois) qui aurait dû avoir un grand succès (il en a eu, mais pas autant que l'éditeur et moi l'espérions). Il s'intitulait Contraceptions mode d'emploi. Malheureusement il est sorti début septembre 2001. A partir du 11, pendant plusieurs mois, le public n'a pas acheté de livres...  

Si le public se déplace pour une rencontre, c'est bon pour la librairie (elle vend des livres le jour même et les jours suivants, elle fait venir des lecteurs qui ne venaient peut-être pas auparavant, elle fait parler d'elle) ; c'est bon pour l'auteur.e aussi : rien de plus gratifiant que de rencontrer des personnes qui ont aimé les livres précédents et ont envie de lire le plus récent ; c'est bon aussi pour l'éditeur : ça fortifie son lien avec la/les librairies. Mais économiquement parlant, quel est l'impact réel d'une rencontre ? Je ne saurais le dire. Ce que je sais, c'est que l'investissement est important pour tout le monde : en frais de déplacement et d'hébergement (pour l'éditeur), en heures de travail et d'organisation (pour les libraires), en temps passé à ne pas écrire (pour l'auteur.e). 

Pour les très grosses maisons (qui mettent beaucoup d'argent dans la promotion des livres très en amont des rencontres en librairie), le "retour-sur-investissement" repose essentiellement sur la couverture médiatique. Plus on parle d'un livre, en bien ou en mal ou en polémique, plus on attire l'attention des lecteurs potentiels, et plus le livre a de chances de se vendre. Les rencontres en librairie, c'est du bonus. La cerise sur le gâteau. 

Malgré tout, pour avoir bénéficié une fois dans ma carrière d'une couverture médiatique considérable (pour Les Brutes en blanc, en octobre 2016), je peux témoigner que ça n'est pas la seule manière de faire connaître (et de vendre) un livre. (Ci-contre la couverture du livre en Points-Seuil, à paraître à la rentrée.) 

La Maladie de Sachs s'est essentiellement vendu par bouche-à-oreilles. Le Livre Inter l'a fait connaître, mais je ne suis pas passé à la télé à des heures de grande écoute et ce sont essentiellement les libraires qui ont conseillé et les lectrices/teurs  qui ont recommandé, voire offert le bouquin après l'avoir lu. Il se vendait déjà grâce à eux plusieurs mois avant le Livre Inter. 

Je peux dire la même chose, plus récemment, du Choeur des femmes, qui s'est très bien vendu en 2009 en édition courante (66.000 exemplaires), sans que je fasse de tournée en France (c'était ma première année au Canada), mais s'est vendu beaucoup plus en poche au cours des années suivantes : le Folio vient de dépasser les 200.000 exemplaires, et je n'y suis pour rien. Un bon bouche-à-oreille, la satisfaction des lectrices/teurs et un prix de vente abordables sont les meilleurs atouts d'un livre. (Je pense aussi à La première gorgée de bière de Philippe Delerm, qui s'est vendu comme des petits pains sans aucune couverture médiatique. Il y a bien d'autres exemples.) 

Interviews et émissions de télé ou de radio peuvent être très importantes, quand on publie un livre polémique : l'intérêt des médias, c'est l'occasion de faire passer le message avant que les gens lisent le bouquin. Et même sans qu'ils aient besoin de le lire. Une émission de télé touche le plus souvent beaucoup plus d'auditeurs que le bouquin n'en aura. Pour un livre comme Les Brutes en blanc, contrairement à ce que certains pourraient penser, la diffusion du message était à mes yeux bien plus importante que le nombre de ventes. 

Je n'ai pas le même sentiment en ce qui concerne les romans. Quand j'étais un jeune auteur non publié, je prétendais mordicus qu'un bon roman devait se suffire à lui-même. Tout le battage autour de l'auteur n'avait pas d'importance et aurait même dû (j'étais déjà très radical...) être banni de la rencontre entre livres et lecteurs. 

Ce n'est pas complètement délirant : il se vend encore près de 100.000 exemplaires par an de L'Ecume des jours. Pour un roman paru en 1946 et dont l'auteur, mort il y a près de 60 ans, n'était pas de son vivant un auteur populaire, c'est plutôt pas mal. (Et quand on voit son portrait sur l'édition 10/18, on se dit que c'est pas grâce à sa gueule qu'il a vendu le bouquin...) 

J'ai changé d'avis quand je me suis trouvé assis face à un public de lecteurs. Je n'imaginais pas les plaisirs qui naissent de ces moments. Lorsqu'un.e auteur.e est vivant.e, les rencontres en librairie peuvent être un bonheur pour toutes celles et ceux qui y participent. Ce ne sont pas juste des rencontres, ce sont des moments de respiration. Je n'ai jamais autant de plaisir ou de plus fort sentiment d'avoir écrit de bons livres que lorsque je rencontre des libraires et des lecteurs dans une librairie. (C'est vrai aussi dans les bibliothèques.) En ce qui me concerne, c'est lié au fait que la plupart des lecteurs qui se déplacent m'ont déjà lu, et me donnent le sentiment que, dans mon isolement d'écrivant, je suis "accompagné". De loin, mais constamment. 

Et ce n'est pas la quantité (de rencontres, de public) qui compte, c'est la qualité de la rencontre - et donc, de ce qu'y apportent les participant.e.s. Pour l'auteur.e, c'est un "retour" précieux, qui ne remplace pas mais s'ajoute aux retours via courriers ou courriels. Pour un lecteur (j'en suis un) rencontrer un auteur vivant, c'est un plaisir. Pour un.e auteur.e, rencontrer des lectrices/teurs, c'est constater que ce qu'on écrit s'adresse aux/est reçu par/ les vivants, ici et maintenant. 
Parfois, on en a bien besoin.  

Mais je n'oublie jamais qu'il s'agit d'un investissement important (de la part des libraires et des éditeurs), dont l'impact économique est aléatoire et incertain. Alors je n'ai jamais d'attente ou d'exigence en terme de signatures. Je suis heureux qu'on m'invite et je suis toujours content de me rendre, quand je le peux, là où on m'invite, mais je n'en fais pas une maladie si on ne m'invite pas. J'aurais mauvaise grâce à le faire : j'ai déjà beaucoup plus de gratifications que la majorité des écrivants : je suis publié, j'ai des lecteurs, je vis de ma plume. Les rencontres, pour moi aussi, c'est la cerise sur le gâteau. 

De votre côté, si vous voulez que votre librairie préférée invite un.e auteur.e que vous appréciez, allez en parler aux libraires - ce sont eux/elles qui créent les occasions, pas l'auteur ou l'éditeur. Si la libraire aime le livre, suggérez-lui d'écrire à l'éditeur ou directement à l'auteur.e si son courriel est accessible. (Si la libraire ne l'aime pas, n'insistez pas. Vous ne voudriez pas qu'on vous force à aller écouter un.e auteur.e qui vous insupporte, n'est-ce pas ?)  Et si elle annonce une rencontre avec l'auteur.e, donnez un coup de main : sonnez le rassemblement autour de vous : plus on est de fous (de lecture), plus on rit - et chaque lectrice, chaque lecteur peut y contribuer. 

Mais si votre librairie préférée n'invite pas votre auteur.e préféré.e du moment, ne lui en voulez pas, car elle fait déjà l'essentiel : elle se démène pour vous proposer des livres, quelle que soit la réputation ou le succès de celles et ceux qui les ont écrits. 
Soutenez-la. 
Allez acheter des livres. 
Les auteur.e.s passent, les livres restent. 

Bon été à tou.te.s 

Mar(c)tin 
(martinwinckler@gmail.com) 

PS : L'exemplaire dont je vous ai montré la photo au début sera offert (je rajouterai son nom) au/à la premier.e inconnu.e qui mentionnera ce texte de blog au cours de mon prochain voyage en France. Je l'aurai dans mon sac. Ce n'est qu'un bouquin dédicacé mais, qui sait, dans cent ans, il pourrait être devenu un collector... :-) Et d'ici là, le/la dédicataire aura une petite histoire à raconter.