mardi 16 août 2011

Le livre de mon enfance - par S. (Ex. n°18)



J’ai tout de suite aimé ce livre. Sur la couverture, un jeune garçon court à toutes jambes vers on ne sait quelle destination. J’étais sensible à la course folle de l’enfant. 

Adulte, je suis encore touchée par la course du monde, ce perpétuel mouvement qui pousse et porte loin de nous ceux que l’on aime… Je participe de cet élan, et pourtant je n’aime pas courir. Je n’aime pas les couloirs tracés sur les pistes des stades, je n’aime pas les lignes droites. Je leur préfère les chemins de traverse, les sentiers qui serpentent, flânent et s’étirent en mille et un détours.


Le roman s’ouvre sur une scène de la vie quotidienne : comme tous les jours, Frédéric se rend à l’école . « Mais comme il est en avance, il fait le détour par la place ». C’est ce détour, cette transgression de la « ligne droite» conduisant à l’école, qui brise la routine par la magie d’une rencontre. Délaissant le droit chemin, Frédéric entrevoit l’image d’un monde où les règles, les valeurs sont apparemment différentes. 

A l’écart de la communauté villageoise, sur le terrain communal se dresse une roulotte de forains. Caché dans les buissons comme un voleur, Frédéric espionne une fillette et son père. Le lendemain, à l’école, la petite fille de la roulotte se montre froide et distante envers ses camarades de classe. Déplacée dans un univers qui n’est pas le sien, vivant en marge des enfants du village, adultes miniatures remplis d’idées fausses et de préjugés, elle préfère la solitude à la compagnie d’imbéciles. 

Mais Frédéric ne s’y trompe pas. La veille, il a observé la fillette et son père à leur insu, il ne porte pas sur l’enfant le regard dur, souvent cruel, des villageois. Il ne fantasme pas comme eux sur l’étranger. Cette enfant lui ressemble, il le sait.
La fuite d’un hamster à l’école, le danger, le sauvetage dans la rivière rapprochent ces deux êtres. Un soir, Frédéric peut enfin pénétrer l’univers mystérieux des gens du voyage. Sur une illustration colorée, on le voit faire sauter des crêpes au-dessus d’un feu de camp, devant la roulotte. 

A ses côtés, Sandrine tient le saladier contenant la pâte à crêpes, sous le regard bienveillant du père. Longtemps, cette image d’un bonheur abrité mais fragile m’a fait rêver.

J’aimais Frédéric et Sandrine et je m’identifiais à eux sans peine. Enfant, j’étais sensible aux notions de justice, de tolérance, de respect de la différence. J’ai donc apprécié l’épilogue du « vol » du porte-monnaie, où la fillette dénonce par son courage et sa droiture la bêtise et les préjugés des gens dits « normaux ». 

Car dans ce roman, deux mondes s’affrontent : le monde clos des sédentaires englués dans leurs habitudes et leurs préjugés, prisonniers d’un cadre de vie dont l’étroitesse borne souvent celle du champ spirituel, et le monde infini de ceux qui voyagent, briseurs de chaînes en quête de mouvement, d’espace et d’inconnu. Au confluent de ces deux mondes, face aux adultes, deux êtres jeunes brisent les cadres de vie, abolissent les frontières, réconcilient l’homme avec l’homme. 

Pour l’enfant que j’étais, ce fut une belle leçon de vie.

samedi 13 août 2011

Le livre de mon enfance, par Céline Laurent (Ex. n°18)


« L’enfant noir » de Camara Laye




Parmi les livres proposés par ma prof de français au collège.
L’histoire d’un petit garçon vivant dans un village d’Afrique.
Première récit autobiographique, avec la sensation d’une véritable rencontre.
Sa peur lors de la cérémonie d’initiation.
Ce qu’il est devenu, un écrivain.
Depuis cette lecture, la sympathie pour les hommes noirs, qui ont tous été un enfant noir.

Depuis, je sais qu’en Afrique, il y a plusieurs pays, que la couleur de la peau ne préjuge pas de l’individu, ni en bien, ni en mal. Mais la vie nous joue des tours, n’est-ce pas, et nous avons accueilli un étudiant l’an dernier : la gentillesse-même. Le lien avec lui est tel qu’il est question de nous rendre chez lui : le même pays que Camara Laye. 

Céline Laurent

mercredi 10 août 2011

Le livre de mon enfance, par Sam (Ex. n°18)



Blake et Mortimer, mes héros



Lorsque j’étais enfant, chaque semaine, mon père avait coutume de revenir des courses au supermarché avec une bande dessinée. Il aimait la bande dessinée. Mais je pense qu’il aimait par dessus tout l’idée que cette littérature populaire offrait, par ses histoires, ses héros, ses graphismes, un divertissement de qualité tant aux adultes qu’aux enfants. Aussi, par cette pratique, il savait qu’il assurait à ses enfants non seulement un plaisir immense, mais encore une culture solide. J’ai donc eu la chance de suivre les aventures de Tintin, Alix, Lefranc, Tif et Tondu, la Patrouille des Castors, Ric Hochet, Astérix, Lucky Luke… C’est dans ces séries que je trouve mes plaisirs enfantins de la lecture. Mais mon bonheur de lecture le plus grand, c’est Blake, Mortimer et Olrik qui me l’ont donné. Cette série est pour moi fondatrice, dans le sens où elle a forgé une partie de mon univers mental enfantin et, par force, adulte. Il faut se plonger dans ces albums au graphisme somptueux pour comprendre la richesse souterraine de cette œuvre.

E.P. Jacobs est un sorcier. C’est ainsi que je m’imaginais l’auteur de ces merveilles. La quatrième de couverture, d’un blanc austère barré d’une ligne orange, le montre en photo noir et blanc, l’air sévère, revêche, quasiment patibulaire, scrutant le lecteur les lunettes d’écaille à la main, avec une tenue vestimentaire intrigante pour un auteur de BD : nœud papillon noir, chemise blanche, boutons de manchette et veste pied-de-poule. Jacobs était pour moi un mystère. Comment ce vieux bonhomme si peu jovial pouvait-il créer des aventures aussi trépidantes, des atmosphères aussi étranges, des personnages aussi purs, des sentiments aussi nobles, des images aussi belles ? Aujourd’hui, je sais que Jacobs n’était pas un sorcier ; c’était un génie.

Jacobs a exploré tous les genres de l’aventure : la guerre (Le secret de l’Espadon), l’énigme policière (L’affaire du collier), le fantastique (Le mystère de la grande pyramide, La marque jaune, SOS Météores, Les 3 formules du professeur Sato) parfois mâtiné de science fiction (L’énigme de l’Atlantide, Le piège diabolique). Jacobs est sans concession : Blake et Mortimer, c’est la lutte du Bien contre le Mal, ou plus précisément de l’Humanité contre la Sauvagerie. Les sentiments sont exacerbés : d’un côté l’Amitié, le Courage, l’Héroïsme, le Sacrifice, la Fidélité, la Loyauté ; de l’autre le Haine, la Trahison, la Cruauté, la Déloyauté, l’Egoïsme. Mais si Blake (le fin capitaine anglais ou gallois blond) et Mortimer (le scientifique écossais massif et roux) sont des héros pleinement positifs, je ne suis jamais parvenu à voir dans l’ombrageux Olrik un méchant négatif. Il est beau, flegmatique, fair-play, courageux, acrobatique, intelligent… Olrik, c’est Méphisto ; son charme opère sur le lecteur comme sur ses complices. Mais où est l’Amour ? Blake et Mortimer, c’est un monde d’hommes, qui s’adresse résolument aux garçons. Pas de filles, pas de sentimentalisme. Jacobs raconte pourtant les épisodes d’une histoire d’Amour : l’Amitié entre deux hommes qui combattent le Mal.

Sam

dimanche 7 août 2011

Le livre de mon enfance - par Christina (Ex. n°18)



Savait-elle, ma mère l’inestimable cadeau qu’elle me faisait  en me collant ce livre entre les mains ou voulait-elle simplement, une fois de plus, avoir la paix ? Me l’aurait-elle confié si légèrement si elle avait pressenti  l’influence qu’il exercerait sur moi et par là-même, sur mon avenir ? 

Et si je n’ai jamais dû, comme Frances (mon héroïne) et Neeley (son petit frère), guetter le moindre morceau de métal ou de cuivre, perdu au fond du caniveau, dans l’espoir d’en obtenir quelques pennies chez le ferrailleur... 

Si je n’ai jamais dû, pendant plusieurs jours d’affilée, “jouer au pôle nord” et souffrir de la faim dans une cuisine sans feu; aux tablars et à la glacière désespérément vides, parce que l’argent manquait cruellement... 

Si je n’ai jamais (jamais ?), eu peur ou froid ou faim dans mon enfance de petite fille bien nourrie, je me suis néanmoins identifiée par la suite à tant de réminiscences de cette biographie-là, qu’elle a sensiblement déteint sur la mienne. 

J’ai bien dû le lire  six fois, ce livre, la première année. Aujourd’hui encore j’en connais certains passages par coeur. Quel âge avais-je la première fois ? Onze ans, Douze ans ? Du jour (à sept ans et demi) ou j’ai su que je savais lire en déchiffrant (et comprenant !) un nom de rue, je n’ai plus jamais été seule. Une fois les dents (les yeux ?) faites sur les incontournables Bibliothèques Rose, Verte et autre Club des Cinq, c’est ce livre-là qui m’a le mieux appris les “choses de la vie” et grâce auquel mon imaginaire s’est éveillé aux goûts, aux bruits et aux odeurs. J’ai compris aussi que plus que n’importe quelle fiction ou conte de fées, c’est “la vraie vie des gens” qui me passionnerait à jamais. 

Est resté encré (sic!)  en moi le goût du concombre au vinaigre lentement savouré par Frances, sur les marches de l’escalier de secours de son immeuble. Une fois dessus elle était comme nichée dans les branches de “son” arbre. Le seul arbre qui pousse à Brooklyn, même sur du béton, disait le tout début du livre... Elle lisait, tout en grignotant son concombre (la rumeur courait que celui qui les vendait crachait dans le tonneau quand il était de mauvaise humeur), le livre emprunté à la bibliothèque de son quartier. Elle s’était fait le serment d’en lire un par jour pendant toute sa vie et tous les auteurs de A à  Z.

J’entends encore le bruit du clapotis de l’eau contre la barque de location, ce jour mémorable où Johnny, le père, emmena Frances et Neeley à la pêche sur l’Hudson River. Il finit par tomber à l’eau tant il avait bu pour se donner du courage et tant il s’était démené pour faire croire à sa progéniture qu’il était doué pour la pêche. Le père trempé, son chapeau perdu, les deux enfants souillés... ce fut une belle journée ! 

J’étouffe dans la chaleur de la petite pièce, presque un débarras, dans laquelle dormaient Frances et Neeley. Frances se relevait la nuit à l’heure du dernier tramway pour écouter son père rentrer. Serveur de son métier, avec un grave penchant pour l’alcool, comme on l’aura compris, le pauvre Johnny était bien incapable de rentrer avec la totalité de sa paie les rares fois où il avait eu la chance d’être engagé pour un service (l’histoire se passe au début des années trente). Charmeur; adoré de sa femme et de sa fille, on l’entendait rentrer de loin, sifflotant la complainte de Molly Malone...

J’entends d’ici le fracas des balais et du seau jetés violemment sur le sol de la cuisine, pour bien signifier que la semaine était finie, par Katie, la mère, brave petite femme courageuse et travailleuse, pleine de touchante abnégation... “Pauvre mais honnête et digne” me répéterais-je avec un demi-sourire en pensant à elle chaque fois que dans ma vie il fera froid. 

Je n’oublierai jamais l’odeur du macadam brûlant quand Neeley jouait au base-ball dans la rue pendant que ses copains mataient la poitrine naissante de sa soeur.

J’ai recherché souvent la chaleur du poêle, dans la petite école que Katie et Johnny nettoyaient à leurs débuts et sur les bancs de laquelle ils ont conçu Frances... “Je vais mon chemin, toi le tien” avait dit Johnny à sa petite amie du moment quand il était tombé amoureux fou de la belle Katie.

Et quarante ans plus tard, la brûlure causée par la main du satyre sur la jambe de Frances, quand il avait réussi à l’agripper à travers les barreaux des marches de l’escalier, et ne voulait plus la lâcher, est toujours aussi vive dans mon frisson de dégoût. C’est Katie, alertée par les cris de sa fille, qui a réussi à l’en décoller à coup de fer à repasser. Il n’y eut pas de second cadavre de petite fille violée cette année là dans la cave, mais la peur a longtemps hanté les esprits. 

Frances.  Frances qui avait  presque mon âge et à cause de qui je m’étais fait le serment d’aller vivre en Amérique - le pays de tous les possibles - un jour. Frances, à cause de qui j’ai jeté mon dévolu sur l’homme qui serait susceptible de m’y emmener. Au risque d’en mourir. 

Frances qui aimait tellement écrire “la vérité” et ne comprenait pas que la maîtresse préfère les mensonges bien polis, bien propres, bien nets et surtout sans bavures “sales”. Frances qui avait menti alors pour s’approprier la poupée convoitée et destinée à une “autre” petite fille pauvre. Pendant que de mon côté, sous le ciel de Bruxelles, je m’appropriai  une idée, et, subséquemment les lauriers en retour, d’une petite camarade qui n’avait pas parlé assez fort.

Comme Katie, j’ai connu un deuil cruel, j’ai connu les méfaits de l’alcool, j’ai vécu l’abnégation d’une femme pour ses enfants, pour son mari, avant d’enfin trouver la sérénité et ma “place” dans l’univers. 

Comme Frances, je suis partie à l’assaut de mes rêves, dont j’ai exaucé une partie, cumulé échecs et réussites et appris à rire de moi quand il s’agissait de survivre.

Et le jour où, à mon tour, j’ai eu envie d’écrire “mon” roman; il ne m’a pas fallu aller bien loin... quoi de plus passionnant à raconter que la VIE, tout simplement ? 

mardi 2 août 2011

Le livre de mon enfance - par Don Bruno de la Vega (Ex. n°18)



            TINTIN




                  (LE LOTUS BLEU, MAIS PAS QUE…)



           
C’est la première œuvre qui me vient à l’esprit.

Parce que, en vrac (de tête, sinon c’est pas rigolo !) :

Le Raïdjadjah –je n’en vérifie pas l’ortograffe– le poison qui rend fou et terrorise les jeunes lecteurs par la même occasion, « Lao tseu l’a dit « Il faut trouver la voie » mais d’abord je dois te couper la tête », brrrrrrr, « Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, violette, violette », Tintin est devenu fou, ce n’est pas possible !!! « Damned » ou quelque chose d’approchant « cette lame est en fer-blanc ! », c’est quoi du fer-blanc ? Tintin survit au coup au poignard ! « Tu vois mon vieux Tchang, en Occident, on croit que vous mangez des nids d’hirondelle, que vous jetez parfois les bébés dans les rivières et que vous leur emmaillotez les pieds pour qu’ils ne grandissent pas » Malgré la distance et les années Tintin (Hergé) et Tchang (Zhang) resteront amis toute leur vie.

Mais aussi :

« Grrrrros plein d’soupe ! » « Encore un peu trop à droite ! » « Rodrigo Tortilla, tou m’as toué ! », ce perroquet est très énervant, « le fétiche Arumbaya ! » un exemplaire surveille toutes mes consultations, « Un indien, Capitaine, mais un indien Quichua… », « Quand lama fâché, lui toujours faire ainsi » Zorrino est mort de rire, « En tout cas, ils sont dans un endroit où il fait très chaud », les Dupondt sont paumés, comme dab…  « Du ragoût de jeune chien, une spécialité syldave » Milou ? Milou !!! « Trois feux rouges disposés en triangle » Qu’est-ce que cela peut-il bien vouloir dire ? Vous trouvez vraiment que le Dr Müller ressemble à Mull Pacha ? « Szut, c’est mon nom ! » « Vous êtes ridicule Tintin, c’est comme si moi, je vous disais que vous alliez tomber sur votre ami, là, le Général Alcazar, au coin de la rue » Paf ! « Nous bons musulmans, nous vouloir juste allez à La Mecque »… « Tchang ! Le Migou ! Foudre Bénie ! » et puis, celui-là, je suis allé l’acheter avec mon père lors de sa sortie : « Encore occupé à tricher le patron ? » Laszlo Carreidas est un milliardaire très antipathique « Szut, mon vieux Szut ! » « Regardez patron, un machin, un singe là, un nasique, son nez me fait penser à quelqu’un, pas vous ? » Rastapopoulos est furieux. Je laisse Allan conclure sur une question exsitentielle capitale : « Dis moi, vieux pirate, quand tu dors, ta barbe, elle est sur ou sous les couverture ? ».

Voilà.

C’était quand même mieux que le Club Dorothée, non ?

Ah oui, aussi : « Par Horus Demeure !!! » mais ça n’a rien à voir !


Don Bruno de la Vega

vendredi 29 juillet 2011

La machine infernale - par Marc's Twin



Je l’ai depuis quelques semaines. Il est gris, pas plus grand qu'un livre de poche, mais plus mince. Il ne m’appartient pas : le directeur du centre où je travaille l’a acheté pour les chercheurs mais presque tout le monde a déjà un iPad, alors c’est à moi qu’il l’a confié.

J’avais très envie d’en avoir un pour lire les centaines d’articles en PDF que je télécharge régulièrement. Evidemment, il faut les transformer au format de lecture de l’objet, sinon il n’est pas possible de les lire de manière satisfaisante, en augmentant la taille des caractères.

Je ne sais pas encore très bien m'en servir. Mais c'est comme tout, on apprend à l'usage. 

J’ai commencé par lire The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde de Robert-Louis Stevenson. Il était présent dans la mémoire, quand je l’ai reçu. Je n’avais jamais lu Jekyll & Hyde, figurez-vous, et encore moins en anglais. J’étais heureux de pouvoir le faire dans le bus et le métro c’est là que je lis le plus souvent, en ce moment, mais ce matin pour la première fois depuis longtemps, je me suis assis pour lire dans un fauteuil, un article qu’un ami m’a envoyé et que j’avais transféré dessus.

J’ai encore plus envie de lire depuis que je l’ai.

Je le transporte partout avec moi.

Il est en train de devenir un objet transitionnel, vous savez, comme la couverture de sécurité de Linus, le personnage de Peanuts.

Vous allez me dire : « Ce n’est pas bien grave. Il évite d’avoir à imprimer (et donc de consommer du papier). Il ne prend pas de place. Il peut contenir beaucoup de textes. C’est un objet utile.»

C’est vrai : je n’arrête pas de le remplir, mais le mot imprimé prend une place infinitésimale dans sa mémoire, et jusqu’ici je n’en ai pas rempli le dixième, alors que j’ai de quoi lire pour un an, au bas mot…

Mais c’est une machine infernale. Comme toujours, avec la technologie. Plus on en a, plus ça devient chronophage.

Quand je suis arrivé au Centre, à l’Université de Montréal, j’ai découvert la frénésie d’accéder à des milliers d’articles en ligne. Même si ce n’est pas vrai, j’ai eu le sentiment que j’avais la quasi-totalité du savoir à ma portée, au bout de mes doigts. Je me suis mis à télécharger des articles à tour de bras.

Et puis un des chercheurs m’a parlé de sites incroyables, sur lequel on peut trouver la version téléchargée (PDF, e-book) de milliers d’ouvrages. Ce sont en quelque sorte des banques de livres (le plus souvent scientifiques, mais pas toujours, il y a des centaines de romans aussi) mis en ligne par leurs lecteurs. Pas très rentable pour les éditeurs, mais tellement pratiques pour les vamplires (un vamplire, c’est un parasite qui suce la moelle des livres). Je me suis mis à télécharger à double tour de bras. Des romans, des livres de sciences humaines, les œuvres complètes de Shakespeare, celles d’Albert Camus que l’université de Chicoutimi a mises à disposition du public car au Québec, la plupart sont dans le domaine public. Bref, des dizaines de livres.

Et puis j’ai reçu l’objet. J’avais donc tous ces articles, tous ces livres, et je me suis mis à les préparer pour les transférer dedans. Avec un logiciel qui porte le joli nom de calibre. Il reconnaît les fichiers, permet de les renommer, de les transformer dans un format lisible par la machine…

Du coup, je suis retourné sur les sites de téléchargement de livres. J’ai cherché les romans de SF de mon enfance. J’en ai trouvé…. Un paquet ! Et j’ai passé ma matinée à télécharger, convertir, transférer, vérifier que ça marche, lire une page puis deux, puis me rappeler et télécharger d’autres livres, souvent disponibles dans le domaine public (C'est merveilleux, le domaine public, tout Arsène Lupin est dans le domaine public ! ) que j’avais envie de relire - en anglais cette fois-ci, puisque la plupart des romans que j’ai lus adolescents étaient traduits : les personnages de romans d'énigme - Sherlock Holmes, le Professeur Challenger, les enquêtes d’Hercule Poirot, Le Juge Ti, Lord Peter, Le Baron, Ellery Queen ; les auteurs de SF - Sheckley, Simak, Asimov, Bester, Sturgeon, Kuttner, Anderson….

Aaaaargh !!!!

C’est merveilleux.

J’ai le sentiment d'avoir sous la main la bibliothèque de mes quinze ans. 

Aaaaargh !!!!

C’est horrible.

Il va me falloir quinze ans pour relire tout ça !

Mar(c)t(w)in

Le livre de mon enfance - par S. (Ex. n°18)



Mes parents avaient fait construire une maison à la campagne, près de B*. Nous y avons emménagé au printemps 1975. A la rentrée suivante, j’entrais en CE2 dans la classe unique de l’école du village. Elle comptait 25 élèves. En CE2, nous étions 2. La salle de classe était petite, éclairée par de grandes fenêtres. Les pupitres, disposés par ordre de taille, les petits devant, les grands derrière,  occupaient presque tout l’espace. C’étaient de vieux pupitres en bois, au banc et plateau soudés, qu’on cirait à la fin de chaque année scolaire. Ils étaient pourvus d’un plan incliné, d’un trou pour l’encrier, d’une entaille pour les stylos et les crayons. Un poêle trônait au fonds de la classe, et juste à côté, dans un angle, l’armoire vitrée qui renfermait la bibliothèque de classe. D’où venaient les livres qu’on y trouvait ? Je l’ignore. 
Le maître animait la classe avec charisme et talent, passant d’une section à l’autre, expliquant une leçon aux élèves du cours élémentaire quand les cours moyens résolvaient un problème de mathématique ou s’échinaient sur un exercice de français. Lorsqu’un élève avait fini avant les autres, il pouvait aller prendre un livre dans l’armoire et s’y plonger le temps que ses camarades achèvent à leur tour l’exercice demandé. Il existait un cahier des prêts, tenu par un élève
Mon camarade de CE2 étant plus lent que moi, j’avais souvent l’occasion de me servir dans la bibliothèque. Je prenais les livres au hasard : l’armoire comprenait peu d’ouvrages et je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main. En une journée, deux au plus, j’avais terminé ma lecture.  Un matin, le maître d’école, étonné de ma rapidité, me soumit à un interrogatoire serré pour vérifier que je comprenais ce que je lisais. Après quelques mois d’école, j’entamai une seconde lecture des livres de l’armoire.
En septembre 1976, j’entrai en cours moyen. Nous étions 3 ou 4 élèves en CM1. C’est cette année-là, ou l’année suivante, que j’ai découvert « Monica et le prince ». J’ai tout de suite été conquise par l’héroïne, Monica, que j’admirais et que j’enviais : « Avec une élégance qui s’ignorait, elle portait le plus souvent, bien que ce ne fussent plus les mêmes que deux ans auparavant, une jupe verte et un corselet de velours noir sur un corsage blanc. Mais aujourd’hui, elle n’allait plus pieds nus. Il y avait pourtant, dans sa personne, quelque chose qui paraissait ne devoir jamais changer : une sensibilité prompte qui se reflétait dans ses yeux, dans ses traits, dans ses mouvements, et cette indépendance un peu sauvage, un peu farouche, qui attirait et inquiétait à la fois ; On avait l’impression que nul ne serait jamais assez fort pour la retenir tant qu’elle n’aurait pas d’elle-même décidé de s’incliner devant une volonté autre que la sienne. On sentait qu’elle ferait tout ce qu’elle voudrait, envers et contre tout, quelles que fussent les conséquences de sa passion pour la liberté.
Deux années dans un milieu différent de celui où s’étaient déroulées les premières années de sa vie n’avaient en rien entamé sa personnalité. »
Au fond, l’intrigue m’intéressait peu. J’étais fascinée par l’héroïne : elle savait si bien concilier des mouvements du cœur opposés en un savant mélange qui faisait toute la force de sa personnalité : l’élégance alliée à ce caractère farouche, une soif de liberté sans borne conjuguée au désir de soumission à l’homme qu’elle aimait, une volonté, une détermination constantes, qui la feraient triompher de toutes les épreuves. Enfin, malgré son ascension sociale, une fidélité sans faille à son milieu d’origine. Monica, c’était moi. J’étais encore une petite fille, mais comme elle, je savais qu’en grandissant j’allais triompher des obstacles qui se dresseraient sur ma route, et que je rencontrerais l’amour à l’issue d’une série d’épreuves.
La lecture de ce roman a-t-elle contribué à forger mon caractère, ou  m’a-t-elle révélé des désirs profondément enfouis ? 
J’ai relu ce livre bien plus tard. En 1992, j’étais étudiante lorsque mon maître, qui prenait sa retraite de l’Education nationale, a été décoré des palmes académiques. Comme de nombreux anciens élèves, j’ai assisté à la cérémonie qui se tenait dans la petite salle de l’école communale. A l’issue de celle-ci, comme j’exprimais le souhait de relire ce roman, monsieur B* me l’a prêté. En le relisant, j’ai retrouvé le plaisir de l’enfant, teinté de la nostalgie et de l’amusement de l’adulte. A présent, je discernais la grossièreté de l’intrigue, les caractères stéréotypés des personnages, la pauvreté du style : c’était du Barbara Cartland pour petite fille. Peu importe.
Plus tard, j’ai travaillé quelques années dans une bibliothèque spécialisée en littérature de jeunesse.  Un jour, dans une période professionnellement très difficile, j’ai dû participer à une réunion où je redoutais l’agressivité de certains collègues.  J’étais arrivée en avance, et j’ai emprunté, dans le fonds ancien de cette bibliothèque, deux petits romans que j’avais lus enfant : « Il court il court Frédéric » de Jacqueline Goudet, et surtout « Monica et le prince » de Jean Muray. Au début de la réunion, j’ai posé ces deux livres en évidence sur la table, devant mon dossier. Aucun collègue autour de la table ne pouvait comprendre l’importance de leur présence physique entre eux et moi. J’étais invulnérable, parce que j’étais seule à connaître leur puissance à ce moment précis. J’étais seule à savoir que ces livres, qui portaient en eux le souvenir tranquille et rassurant du maître, mettaient entre les autres et moi-même toute la distance qui me séparaient de mon enfance, et me protégeaient du présent comme un rempart indestructible.
Le soir même, après le coucher des enfants, je me suis replongée dans « Monica et le prince ». Et j’ai redécouvert ce petit roman avec le  même plaisir teinté de nostalgie que j’avais éprouvé 10 ans auparavant.

mardi 26 juillet 2011

Le livre de mon enfance - par Marie (Ex. n°18)




Il m'en reste la sensation d'être celle qui vit ce que vit l'héroïne (pour une narratrice qui se drogue, être l'héroïne est assez logique). 

J'ai dix ans et demi, je suis sur mon lit, c'est l'après-midi et je lis Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée. Je pense que c'est ma copine Babeth, qui est en quatrième qui m'a prêté ce livre.

J'ai le sentiment que je ne suis pas assez âgée pour lire ces pages, que je commets quelque chose d'interdit, mais je suis fascinée par ce récit.

Ma mère m'appelle, je la rejoins à la cuisine et je me sens coupable d'avoir fumé du haschich, d'avoir menti, de mettre en danger ma santé (c'est encore le début du livre, c'est pas aussi trash que la suite).

Je sais pourtant que j'étais seulement en train de lire, mais je me sens enfermée dans les pages, intégrée à la narration.

C'est la première fois que j'éprouve ça. J'en suis très mal à l'aise et en même temps heureuse de pouvoir vivre ces expériences sans m'exposer vraiment.

Ce qui m'en reste est simultanément très physique (je peux à nouveau me sentir dans le même état à trente ans d'écart) et très distancié puisque je sais maintenant que j'ai expérimenté quelque chose d'universel et essentiel pour tout lecteur.

Depuis maintes et maintes fois vécue, la puissance de cette lecture particulière me revient très distinctement.

Marie



dimanche 24 juillet 2011

Le livre de mon enfance, par Gilda F. - (Ex. n°18)



Je me souviens que je tournais en rond, à la fin de la maternelle, et que j'avais pigé que pour devenir grand(e) il fallait savoir lire, je croyais même que c'était l'unique différence en dehors de la taille qui était si lente à venir entre être adulte ou rester un enfant. Mais mes parents ne voulaient rien me dire parce qu'ils craignaient de m'embrouiller par rapport à l'école. Plus de 40 ans plus tard, j'ai encore pour cette raison à leur encontre un sentiment de trahison. Il faut dire que dans la série mal faire croyant bien faire, ils furent champions.

Dès lors à peine décoincée par la grâce du CP, je me suis jetée sur tout ce qui se lisait avec une sorte de fureur jamais apaisée. Les "Oui-oui" vite expédiés, c'était trop bébé, je suis passée aux Fantômette (c'est bien gentil, mais ...) et de là, à la production Enid Blytonienne.

Mon père travaillait dans une usine de voiture.
Enid ressemblait à un sigle d'entreprise italienne (en recherchant j'ai trouvé : Ente Nazionale Idrocarburi). Je croyais donc tout naturellement qu'Enid Blyton était une marque de fabrique comme Simca Chrysler.
Je n'étais pas capable d'analyser la chose mais je sentais que ces petits livres étaient pratiquement tous construits sur le même moule. Les autres textes qu'on croisait étaient les dictées. Ils semblaient conçus pour nous piéger et ce que j'en comprenais c'était qu'il ne fallait surtout pas les prendre comme des mots qui racontaient quelque chose sinon on tombait immanquablement dans le piège de la faute d'inattention qui entraînait des drames à la maison, le prétexte de leur engueulade quotidienne étant alors tout trouvé pour les parents qui se reprochaient l'un l'autre vertement cet échec éducatif (1).
Je fus donc en CE1 et CE2 persuadée, même si je commençais à aborder d'autres livres, que les textes étaient donc fabriqués, au sens de produits en petites usines, comme les bureaux de mon cousin italien Pino qui bossait dans les assurances, il y avait un peu des chefs pour mettre d'accord sur un thème et coordonner afin d'éviter les incohérences, et des équipes de gens qui travaillaient sur les mots eux-mêmes, ainsi que des superviseurs pour l'orthographe. 






Il fallait qu'ils tapent vite. Ils avaient des machines à écrire perfectionnées mais bruyantes. Il y avait des sortes de dictionnaires avec les personnages, leurs caractéristiques pour ne pas se tromper, c'est d'ailleurs pour ça, être certains de ne pas se tromper et passer le témoin au collègue d'écriture, qu'ils répétaient souvent un adjectif ou une expression auprès d'un prénom, par exemple "Le chef Pierre" dans Le clan des sept ou "La douce Annie" alors qu'elle était juste une pure nunuche à cause de qui les gars croient que les filles sont stupides, dans Le club des cinq. Ça m'agaçait déjà qu'il y ait des chefs et des nunuches en fait.

Vint le CM1 et une institutrice de ceux des enseignants qui marquent une enfance et souvent la suite d'une vie. Elle s'appelait, s'appelle toujours, Madame Banissi et mettait du cœur à l'ouvrage, avec une capacité remarquable à ne pas laisser tomber ceux qui avaient du mal, tout en offrant du grain à moudre aux assoiffés dont j'étais. Elle nous fit jouer (pour ceux qui voulaient) des scènes de pièces de théâtre en complément des poésies classiques qu'alors on récitait, nous poussait à faire des exposés qu'on préparait à la récré grâce à de grosses encyclopédies (j'ai encore le souvenir d'un Tout l'univers qui me fascinait). 






Et elle nous fit découvrir les souvenirs d'enfance de Pagnol, en plus que jouer de la célèbre trilogie du même la scène du Pitalugue, ce grand canot blanc, avec autorisation de prendre l'accent marseillais, ce qui fait que personne ne voulait jouer monsieur Brun qui ne l'avait pas. C'est en interprêtant le rôle de César d'une façon probablement épouvantable que j'ai appris grâce à elle que je n'aimais rien tant que faire marrer les autres, que c'était pour moi une bonne fonction.


Le texte qui m'avait marquée le plus était dans Le château de ma mère avec ce gardien du château fermé qui les terrifiait et sur lequel un jour ils étaient tombés. J'avais le cœur battant en traversant cette propriété, car bien sûr j'étais avec eux, je la traversais. 






Et puis dans La gloire de mon père, il se passa un truc bizarre : alors qu'a priori je détestais la chasse, c'était tuer des animaux qui ne vous avaient rien fait et puis j'avais vu Bambi à l'âge du CP et que les chasseurs étaient les méchants qui tuaient sa maman, voilà que j'étais avec Marcel à suivre avec plaisir son père, faire le rabatteur du mieux que je pouvais, et ivre de joie quand cet homme réussit le coup du roi.
Grâce à Pagnol qui m'avait passionnée avec ses bartavelles (2), j'ai compris que les livres étaient écrit par des gens qui y mettaient leur cœur, et pas seulement un savoir-faire destiné à coller de mauvaises notes en orthographe aux enfants et qu'en fait un travail d'équipe ça ne l'était pas si souvent.









J'ai dévoré "Le temps des secrets" que je relus par la suite à chaque matin de rentrée scolaire (pour le passage de son entrée au lycée, la première et si marquante journée) afin de me donner le courage de redémarrer.






De cette révélation d'entre 8 et 10 ans, date que j'ai conçu qu'écrire pourrait être un bon travail pour moi. Embryon de vocation que tua dans l'œuf un adulte de mon entourage (3) qui lors d'un repas de famille m'avait demandé ce que je voulais faire plus tard et que j'avais répondu écrire, ou plutôt écrire des livres et que lui avait alors rétorqué sur un ton d'évidence même  "Oui d'accord, mais comme travail ?" me faisant comprendre que ça n'était pas un métier. Mais déjà c'est une autre histoire ; dont je n'ai pas fini de me dépêtrer.

Mon livre d'enfance est donc La gloire de mon père de Marcel Pagnol et la révélation que pour moi il contenait. Les vrais livres pour les grands sont écrits par de vraies personnes et qui y mettent tout leur cœur et bien des sentiments. Et qui peuvent aussi servir à raconter "Quand j'étais petit ..." aux enfants.



(1) En ce temps là en France il suffisait d'avoir 5 fautes à une dictée pour atteindre 0 (c'était par faute commise 2 points ôtés sur 10 et au collège 4 points sur 20) et elles n'étaient pas préparées, ou seulement par l'apprentissage de règles d'orthographe dont on retrouvait l'application dans le texte de la semaine (ou pas).
(2) En revanche les tripatouillages d'insectes m'avaient laissée sur le quai dont j'avais estimé que c'était probablement un truc de garçons que les filles ne pouvaient pas comprendre. J'en conçus même à leur égard un début de mépris.
(3) Je ne sais plus qui, comme si j'avais préféré oublier pour éviter d'avoir à prendre un jour sur lui ma revanche. Je suppose un de mes oncles, un que j'admirais - sinon j'aurais remis sa parole en cause, questionné.


samedi 23 juillet 2011

Les livres de mon enfance - par Martine B.


Quand je repense aux lectures qui m’ont marquées dans l’enfance, il me vient non pas un mais trois livres à l’esprit, tous les trois choisis dans des bibliothèques familiales,  un peu avant que je devienne une lectrice assidue de la bibliothèque de mon quartier. Il est vrai que le choix n’était pas très large, néanmoins je ne crois pas les avoir  lus uniquement par défaut.

Lors de week-ends ou de vacances chez mes grands-parents, je dévorais Les Aventures de Nick Carter. J’admirais ce détective, c’était bien avant que je découvre Holmes  (et  autres..).  Je crois que la résolution d’énigmes m’a toujours passionnée, même si je lis un peu moins de polars maintenant. Sans aucun doute, le fait que ces histoires se passent aux Etats Unis y était pour beaucoup également. Je ne sais combien de fois je l’ai relu.



Pour les deux autres, je les avais chipés à ma mère. Je ne pense pas qu’elle aurait trouvé à redire à ma lecture d’Annapurna, Premier 8000, de Maurice Herzog. Je l’ai lu au moins deux fois lui aussi, fascinée par l’ampleur du défi, la gestion du danger, l’esprit d’équipe. Ce livre me correspond bien, j’aime toujours les challenges, et c’est encore mieux si ce n’est pas en solitaire.



Le dernier, je l’ai lu en cachette, à 11 ans. Celui-là, il me semble que je n’ai lu qu’une fois, et sans doute n’ai-je pas tout compris à l’époque, mais c’est peut-être celui qui m’a le plus marquée. J’y ai repensé au moment de l’annonce de la maladie d’une personne très proche il y a quelques années.   Et puis l’an dernier, j’ai un jour ressenti une sensation d’étouffement dans un lieu que je ne supportais plus, et j’ai lâché à une collègue : « J’ai l’impression que les murs rétrécissent ici, c’est L’écume des jours ! ». C’est là que j’ai décidé de partir vers de nouveaux horizons.



En écrivant ces lignes, je me rends compte que ces trois livres que je ne renierais pas aujourd’hui annonçaient déjà bon nombre de mes lectures d’adulte.

mercredi 20 juillet 2011

Le livre de mon enfance - par Younes (Ex. n°18)


Chère mémoire,
Tu vois l’enfant que j’étais ?

Il scrute un peu tes formes sans nom et il n’arrive pas à trouver ce qu’il cherche, le souvenir d’un livre. A cette époque, il n’en y avait pas beaucoup à la maison, il y avait des manuels scolaires que la fratrie se relayait au fil des années. Le père faisait de son mieux pour rattraper le train perdu, il fallait qu’il se souvienne de ce qu’il avait appris à l’école coranique du village avant de la quitter pour voler des pans entiers de l’enfance, vite devenir adulte et chercher à manger. C’était plus qu’une urgence, il était tenaillé par les procès qui se suivaient et on lui avait signifié que la Loi ne protégeait pas les ignorants. Son excellente mémoire n’avait pas failli,  il réussit à lire ces indigestes sentences inscrites pour l’éternité à l’aide du papier carbone et qui faisaient peur à toute la famille.
Le père conserva son écriture d’enfant. Ses vraies lectures, il les avait faites en prison à l’âge de soixante ans, juste après sa retraite.

Le père l’emmena un jour à la casse. Ils marchèrent longtemps et là, il lui dit devant un semblant de bouquiniste de ‘’La ferraille’’ de prendre les livres qui l’intéresseraient. Même si le père insistait, l’équation envie, désir et moyens aboutit à deux, le premier avait l’air rustique et portait le titre ‘’Al Khawirdj’’ qui échappait et de loin à la connaissance du père et du fils. Le deuxième était en français, car il fallait bien progresser dans la langue de l’élite, et traitait de mignons lapins aux prises avec un renard dans de belles illustrations.

La sœur aînée se souvint de la bd ! Apparemment, le maigre argent de poche y passait. Elle lui fit remarquer qu’il n’avait pas à se plaindre car il était le seul à en avoir. Mais la bd ne correspondait à ce qu’il lui demandait, elle devrait savoir que les Blek, Kiwi, Zembla, Rodéo etc. n’étaient pas des livres. La preuve, ils s’entassaient chez tous les ‘’Ma’line Azariâ’’, les vendeurs de cacahuètes et pois chiche grillés et lui,  il faisait partie de ceux qui lisaient des films à l’âge de la puberté, toujours pour être bon en français. De toutes les façons, il n’y avait rien d’autre pour nourrir l’imaginaire de ces gosses et leur soif d’apprendre. Ils n’avaient pas de quoi payer non plus. Elle lui dit qu’il y avait les romans arabes égyptiens qu’il dédaignait parce que c’étaient des trucs pour filles. Enfant, enfant, il insistait. Elle trouva qu’il râlait tout le temps et elle raccrocha.
Quel culot ! Il appelait de l’étranger, quand même !

Il y avait ces deux livres là, tout vieux, rabougris et écornés, qui n’avaient ni début ni fin. Ils doivent bien s’en souvenir, personne ne les lisait chez lui et tous insistaient pour que, lui, les lise. Le livre pour contes commençait à le 33ème page, culminait à la 675ème en plein climax et mourrait. Les contes ou nouvelles étaient évidemment en français, cela donnait l’air d’une punition. Le livre arabe, était tout autre chose, certainement pas une lecture pour enfants sages. Menu, de couleur rouge brique, il traitait d’ésotérisme avec tous ces voyageurs dans des contrées lointaines et désertes luttant contre l’indicible monde parallèle, djinns, démons et autres créatures des ténèbres.

Il cou rait et il savait qu’il ne pourrait jamais rattraper ses camarades fonçant tout droit chez le libraire près de l’école pour acheter le dernier numéro, un truc hebdo pour gamins. Mais la guerre arrêtait tout. Les maisons d’édition dans ce là-bas arabe qu’ils voyaient à la télé fermaient à cause des bombes et il ne leur restait plus que leurs manuels scolaires. ‘’Extrait’’, et l’intriguant ‘’Bi Tassarrouf’’ terminaient les textes à lire en classe.

Pendant longtemps, il garda ‘’Livre unique’’ que sa sœur aînée lui ramena ''min laqdim'' c’est à dire du marché de fripes. Ce serait bien pour le français, il avait aimé ces extraits de textes et les illustrations marron et blanc qui allaient avec. La France y était très belle.