dimanche 24 juillet 2011

Le livre de mon enfance, par Gilda F. - (Ex. n°18)



Je me souviens que je tournais en rond, à la fin de la maternelle, et que j'avais pigé que pour devenir grand(e) il fallait savoir lire, je croyais même que c'était l'unique différence en dehors de la taille qui était si lente à venir entre être adulte ou rester un enfant. Mais mes parents ne voulaient rien me dire parce qu'ils craignaient de m'embrouiller par rapport à l'école. Plus de 40 ans plus tard, j'ai encore pour cette raison à leur encontre un sentiment de trahison. Il faut dire que dans la série mal faire croyant bien faire, ils furent champions.

Dès lors à peine décoincée par la grâce du CP, je me suis jetée sur tout ce qui se lisait avec une sorte de fureur jamais apaisée. Les "Oui-oui" vite expédiés, c'était trop bébé, je suis passée aux Fantômette (c'est bien gentil, mais ...) et de là, à la production Enid Blytonienne.

Mon père travaillait dans une usine de voiture.
Enid ressemblait à un sigle d'entreprise italienne (en recherchant j'ai trouvé : Ente Nazionale Idrocarburi). Je croyais donc tout naturellement qu'Enid Blyton était une marque de fabrique comme Simca Chrysler.
Je n'étais pas capable d'analyser la chose mais je sentais que ces petits livres étaient pratiquement tous construits sur le même moule. Les autres textes qu'on croisait étaient les dictées. Ils semblaient conçus pour nous piéger et ce que j'en comprenais c'était qu'il ne fallait surtout pas les prendre comme des mots qui racontaient quelque chose sinon on tombait immanquablement dans le piège de la faute d'inattention qui entraînait des drames à la maison, le prétexte de leur engueulade quotidienne étant alors tout trouvé pour les parents qui se reprochaient l'un l'autre vertement cet échec éducatif (1).
Je fus donc en CE1 et CE2 persuadée, même si je commençais à aborder d'autres livres, que les textes étaient donc fabriqués, au sens de produits en petites usines, comme les bureaux de mon cousin italien Pino qui bossait dans les assurances, il y avait un peu des chefs pour mettre d'accord sur un thème et coordonner afin d'éviter les incohérences, et des équipes de gens qui travaillaient sur les mots eux-mêmes, ainsi que des superviseurs pour l'orthographe. 






Il fallait qu'ils tapent vite. Ils avaient des machines à écrire perfectionnées mais bruyantes. Il y avait des sortes de dictionnaires avec les personnages, leurs caractéristiques pour ne pas se tromper, c'est d'ailleurs pour ça, être certains de ne pas se tromper et passer le témoin au collègue d'écriture, qu'ils répétaient souvent un adjectif ou une expression auprès d'un prénom, par exemple "Le chef Pierre" dans Le clan des sept ou "La douce Annie" alors qu'elle était juste une pure nunuche à cause de qui les gars croient que les filles sont stupides, dans Le club des cinq. Ça m'agaçait déjà qu'il y ait des chefs et des nunuches en fait.

Vint le CM1 et une institutrice de ceux des enseignants qui marquent une enfance et souvent la suite d'une vie. Elle s'appelait, s'appelle toujours, Madame Banissi et mettait du cœur à l'ouvrage, avec une capacité remarquable à ne pas laisser tomber ceux qui avaient du mal, tout en offrant du grain à moudre aux assoiffés dont j'étais. Elle nous fit jouer (pour ceux qui voulaient) des scènes de pièces de théâtre en complément des poésies classiques qu'alors on récitait, nous poussait à faire des exposés qu'on préparait à la récré grâce à de grosses encyclopédies (j'ai encore le souvenir d'un Tout l'univers qui me fascinait). 






Et elle nous fit découvrir les souvenirs d'enfance de Pagnol, en plus que jouer de la célèbre trilogie du même la scène du Pitalugue, ce grand canot blanc, avec autorisation de prendre l'accent marseillais, ce qui fait que personne ne voulait jouer monsieur Brun qui ne l'avait pas. C'est en interprêtant le rôle de César d'une façon probablement épouvantable que j'ai appris grâce à elle que je n'aimais rien tant que faire marrer les autres, que c'était pour moi une bonne fonction.


Le texte qui m'avait marquée le plus était dans Le château de ma mère avec ce gardien du château fermé qui les terrifiait et sur lequel un jour ils étaient tombés. J'avais le cœur battant en traversant cette propriété, car bien sûr j'étais avec eux, je la traversais. 






Et puis dans La gloire de mon père, il se passa un truc bizarre : alors qu'a priori je détestais la chasse, c'était tuer des animaux qui ne vous avaient rien fait et puis j'avais vu Bambi à l'âge du CP et que les chasseurs étaient les méchants qui tuaient sa maman, voilà que j'étais avec Marcel à suivre avec plaisir son père, faire le rabatteur du mieux que je pouvais, et ivre de joie quand cet homme réussit le coup du roi.
Grâce à Pagnol qui m'avait passionnée avec ses bartavelles (2), j'ai compris que les livres étaient écrit par des gens qui y mettaient leur cœur, et pas seulement un savoir-faire destiné à coller de mauvaises notes en orthographe aux enfants et qu'en fait un travail d'équipe ça ne l'était pas si souvent.









J'ai dévoré "Le temps des secrets" que je relus par la suite à chaque matin de rentrée scolaire (pour le passage de son entrée au lycée, la première et si marquante journée) afin de me donner le courage de redémarrer.






De cette révélation d'entre 8 et 10 ans, date que j'ai conçu qu'écrire pourrait être un bon travail pour moi. Embryon de vocation que tua dans l'œuf un adulte de mon entourage (3) qui lors d'un repas de famille m'avait demandé ce que je voulais faire plus tard et que j'avais répondu écrire, ou plutôt écrire des livres et que lui avait alors rétorqué sur un ton d'évidence même  "Oui d'accord, mais comme travail ?" me faisant comprendre que ça n'était pas un métier. Mais déjà c'est une autre histoire ; dont je n'ai pas fini de me dépêtrer.

Mon livre d'enfance est donc La gloire de mon père de Marcel Pagnol et la révélation que pour moi il contenait. Les vrais livres pour les grands sont écrits par de vraies personnes et qui y mettent tout leur cœur et bien des sentiments. Et qui peuvent aussi servir à raconter "Quand j'étais petit ..." aux enfants.



(1) En ce temps là en France il suffisait d'avoir 5 fautes à une dictée pour atteindre 0 (c'était par faute commise 2 points ôtés sur 10 et au collège 4 points sur 20) et elles n'étaient pas préparées, ou seulement par l'apprentissage de règles d'orthographe dont on retrouvait l'application dans le texte de la semaine (ou pas).
(2) En revanche les tripatouillages d'insectes m'avaient laissée sur le quai dont j'avais estimé que c'était probablement un truc de garçons que les filles ne pouvaient pas comprendre. J'en conçus même à leur égard un début de mépris.
(3) Je ne sais plus qui, comme si j'avais préféré oublier pour éviter d'avoir à prendre un jour sur lui ma revanche. Je suppose un de mes oncles, un que j'admirais - sinon j'aurais remis sa parole en cause, questionné.


samedi 23 juillet 2011

Les livres de mon enfance - par Martine B.


Quand je repense aux lectures qui m’ont marquées dans l’enfance, il me vient non pas un mais trois livres à l’esprit, tous les trois choisis dans des bibliothèques familiales,  un peu avant que je devienne une lectrice assidue de la bibliothèque de mon quartier. Il est vrai que le choix n’était pas très large, néanmoins je ne crois pas les avoir  lus uniquement par défaut.

Lors de week-ends ou de vacances chez mes grands-parents, je dévorais Les Aventures de Nick Carter. J’admirais ce détective, c’était bien avant que je découvre Holmes  (et  autres..).  Je crois que la résolution d’énigmes m’a toujours passionnée, même si je lis un peu moins de polars maintenant. Sans aucun doute, le fait que ces histoires se passent aux Etats Unis y était pour beaucoup également. Je ne sais combien de fois je l’ai relu.



Pour les deux autres, je les avais chipés à ma mère. Je ne pense pas qu’elle aurait trouvé à redire à ma lecture d’Annapurna, Premier 8000, de Maurice Herzog. Je l’ai lu au moins deux fois lui aussi, fascinée par l’ampleur du défi, la gestion du danger, l’esprit d’équipe. Ce livre me correspond bien, j’aime toujours les challenges, et c’est encore mieux si ce n’est pas en solitaire.



Le dernier, je l’ai lu en cachette, à 11 ans. Celui-là, il me semble que je n’ai lu qu’une fois, et sans doute n’ai-je pas tout compris à l’époque, mais c’est peut-être celui qui m’a le plus marquée. J’y ai repensé au moment de l’annonce de la maladie d’une personne très proche il y a quelques années.   Et puis l’an dernier, j’ai un jour ressenti une sensation d’étouffement dans un lieu que je ne supportais plus, et j’ai lâché à une collègue : « J’ai l’impression que les murs rétrécissent ici, c’est L’écume des jours ! ». C’est là que j’ai décidé de partir vers de nouveaux horizons.



En écrivant ces lignes, je me rends compte que ces trois livres que je ne renierais pas aujourd’hui annonçaient déjà bon nombre de mes lectures d’adulte.

mercredi 20 juillet 2011

Le livre de mon enfance - par Younes (Ex. n°18)


Chère mémoire,
Tu vois l’enfant que j’étais ?

Il scrute un peu tes formes sans nom et il n’arrive pas à trouver ce qu’il cherche, le souvenir d’un livre. A cette époque, il n’en y avait pas beaucoup à la maison, il y avait des manuels scolaires que la fratrie se relayait au fil des années. Le père faisait de son mieux pour rattraper le train perdu, il fallait qu’il se souvienne de ce qu’il avait appris à l’école coranique du village avant de la quitter pour voler des pans entiers de l’enfance, vite devenir adulte et chercher à manger. C’était plus qu’une urgence, il était tenaillé par les procès qui se suivaient et on lui avait signifié que la Loi ne protégeait pas les ignorants. Son excellente mémoire n’avait pas failli,  il réussit à lire ces indigestes sentences inscrites pour l’éternité à l’aide du papier carbone et qui faisaient peur à toute la famille.
Le père conserva son écriture d’enfant. Ses vraies lectures, il les avait faites en prison à l’âge de soixante ans, juste après sa retraite.

Le père l’emmena un jour à la casse. Ils marchèrent longtemps et là, il lui dit devant un semblant de bouquiniste de ‘’La ferraille’’ de prendre les livres qui l’intéresseraient. Même si le père insistait, l’équation envie, désir et moyens aboutit à deux, le premier avait l’air rustique et portait le titre ‘’Al Khawirdj’’ qui échappait et de loin à la connaissance du père et du fils. Le deuxième était en français, car il fallait bien progresser dans la langue de l’élite, et traitait de mignons lapins aux prises avec un renard dans de belles illustrations.

La sœur aînée se souvint de la bd ! Apparemment, le maigre argent de poche y passait. Elle lui fit remarquer qu’il n’avait pas à se plaindre car il était le seul à en avoir. Mais la bd ne correspondait à ce qu’il lui demandait, elle devrait savoir que les Blek, Kiwi, Zembla, Rodéo etc. n’étaient pas des livres. La preuve, ils s’entassaient chez tous les ‘’Ma’line Azariâ’’, les vendeurs de cacahuètes et pois chiche grillés et lui,  il faisait partie de ceux qui lisaient des films à l’âge de la puberté, toujours pour être bon en français. De toutes les façons, il n’y avait rien d’autre pour nourrir l’imaginaire de ces gosses et leur soif d’apprendre. Ils n’avaient pas de quoi payer non plus. Elle lui dit qu’il y avait les romans arabes égyptiens qu’il dédaignait parce que c’étaient des trucs pour filles. Enfant, enfant, il insistait. Elle trouva qu’il râlait tout le temps et elle raccrocha.
Quel culot ! Il appelait de l’étranger, quand même !

Il y avait ces deux livres là, tout vieux, rabougris et écornés, qui n’avaient ni début ni fin. Ils doivent bien s’en souvenir, personne ne les lisait chez lui et tous insistaient pour que, lui, les lise. Le livre pour contes commençait à le 33ème page, culminait à la 675ème en plein climax et mourrait. Les contes ou nouvelles étaient évidemment en français, cela donnait l’air d’une punition. Le livre arabe, était tout autre chose, certainement pas une lecture pour enfants sages. Menu, de couleur rouge brique, il traitait d’ésotérisme avec tous ces voyageurs dans des contrées lointaines et désertes luttant contre l’indicible monde parallèle, djinns, démons et autres créatures des ténèbres.

Il cou rait et il savait qu’il ne pourrait jamais rattraper ses camarades fonçant tout droit chez le libraire près de l’école pour acheter le dernier numéro, un truc hebdo pour gamins. Mais la guerre arrêtait tout. Les maisons d’édition dans ce là-bas arabe qu’ils voyaient à la télé fermaient à cause des bombes et il ne leur restait plus que leurs manuels scolaires. ‘’Extrait’’, et l’intriguant ‘’Bi Tassarrouf’’ terminaient les textes à lire en classe.

Pendant longtemps, il garda ‘’Livre unique’’ que sa sœur aînée lui ramena ''min laqdim'' c’est à dire du marché de fripes. Ce serait bien pour le français, il avait aimé ces extraits de textes et les illustrations marron et blanc qui allaient avec. La France y était très belle.

lundi 18 juillet 2011

Le livre de mon enfance - par Zaouanne (Ex. n° 18)


Souvenir ému...


Il était dans la bibliothèque branlante de ma grande sœur, un meuble qu'elle avait bricolé maladroitement de son peu d'expérience manuelle. Elle l'avait verni pour lui donner un brillant et estomper ses défauts. Pour moi, ces imperfections n'existaient pas, je ne voyais en lui que les trésors précieux qu'il m'offrait, ces mille et une pages de nouveaux univers. J'en avais soif depuis que je savais déchiffrer les entrelacs de lettres. A 7, 8, 9 ans, j'essayais, je feuilletais, mais le déchiffrage était encore laborieux. Toutefois, je ne désespérais pas, je savais que j'allais y arriver.

Du haut de mes 10 ans, je réussis enfin à dompter les mots, le livre était d'Alphonse Daudet, Le petit chose. Quel drôle de titre, cela pouvait tout dire et rien à la fois, mais assez cependant pour intriguer la lectrice en herbe que j'étais. Je commençai ma lecture au pied du lit de ma sœur. Les pages passaient lentement mais sûrement ; j étais fière d'avoir enfin pénétré dans cette bibliothèque, aussi heureuse que Neil Armstrong le jour où il a posé son pied sur la Lune. J'ose avouer que je ne comprenais pas tout, mais j'insistai. J'entrais dans un nouveau monde, celui de la lecture, duquel je ne suis plus jamais sortie. J'ai gardé de ce livre un souvenir ému.



Un quart de siècle plus tard, Le petit chose a de nouveau croisé mon chemin. Les souvenirs d'enfant sont souvent brouillons et déformés, mélange d'évènements rêvés et réels. Ceux de ce livre ne correspondaient que peu à la réalité. D'un personnage que je pensais malchanceux dans la vie et que je plaignais, je me rends compte que ce n'était qu'un être teinté d'un profond égoïsme. Après une brève pointe de déception de m'être trompée, ce livre est toutefois resté et restera le symbole de mon entrée dans le monde si vaste et splendide de la lecture. 

samedi 16 juillet 2011

"Lulu, petit roi des forains" - par Sophie A. (Exercice n°18)

Lulu, petit roi des forains.... et pierre angulaire d'une bibliothèque


Le premier livre lu dans le silence et la solitude est « Lulu, petit roi des forains » de T. Trilby. Puis ensuite, il y a eu « Poil de carotte », « Rémi sans famille », « Un sac de billes », « Le tour de France par deux enfants ». En passant par la comtesse de Ségur, « Les contes du Chat Perché » et ceux de la Rue Mouffetard, pour finir, au seuil de l’adolescence, par « Vipère au poing ». Des livres que je relis souvent, des livres qui ont parlé de moi bien plus que mes parents l’ont fait. Des livres qui me délivrent une enfance perdue dans un monde d’adulte. 
Ces livres de mon enfance constituent le premier rayonnage de ma bibliothèque. En bas, tout en bas. Se sont superposés, comme des strates de sédiments, « Les mots » de Sartre , « Mémoire d’une jeune fille rangée » de Beauvoir, Zola et Flaubert à la même époque, puis sont venus Belleto, Echenoz, Duras, Jean-Philippe Toussaint, Annie Ernaux, Modiano, Jean-Paul Dubois, Ravalec, Benaquista, Winckler, Camus, Ian McInerney, Bukowsky, Fante, Fizgerald, Murakami, Anne Philippe et tant d’autres qu’il faudrait penser sérieusement à trouver un appartement avec un plafond plus haut. Une bibliothèque comme une vie qui se compte en milliers – millions ? – de mots lus, discutés, appréciés, soulignés, rayés. Elle n’aurait pas tenu sans ces livres d’enfance cette tour qui n’a rien à voir avec l’ivoire, mais plutôt l’or des heures, des journées, des mois et même des années de  lecture, dans un monde ailleurs. Une vie de lectrice qui ressemble curieusement à ma vie. Une bibliothèque comme un autoportrait. Sans ce premier livre marquant tout s’écroulerait pourtant.
Je ne parle pas des livres qui vous tombent sous la main chez le libraire ou qui sortent d'un papier cadeau, je parle des livres qu'il faut vivre pour pouvoir les comprendre, les aimer et ne pas les oublier. Lire pour pouvoir vivre, les livres d'enfance c'est exactement ça. « Lulu petit roi des forains »,  un enfant abandonné dans une grande fête foraine et qui s'en sortira.

vendredi 15 juillet 2011

"Cours vite, Alain !" - par S. (Exercice n°18)



« Cours vite Alain ». 

C’était un bel album carré, aux images douces et colorées.  Cours vite ! Page après page, Alain court à perdre haleine, toujours plus vite,  derrière ses frères et sœurs plus grands.  Et quand en nage il les rejoint, eux sont ailleurs, sur l’autre page, devant,  plus loin. Tant à faire, tant à voir ! Pas le temps. Alain, lui, ne voit rien. Il court, court et s'essouffle.  Mais il est encore petit ; il fatigue. Au sommet d’une colline, son lacet s'est défait,  il trébuche dans l’herbe. Il tombe. Il ne se relève pas.
Mais les grands s’impatientent, appellent, reviennent sur leurs pas ; « Lève-toi Alain ! ». Alain se tait. C’est bon d’être si petit, allongé au creux de l’herbe fraîche. Il ne se lève pas. Il ne se lèvera plus, ne courra plus derrière les grands. Il en a décidé ainsi, sans heurt ; sans cri. Avec un doux entêtement de chèvre, il pose son regard sur le monde. Il tient le ciel au bout des yeux. Les grands s’impatientent, ordonnent : « Lève toi ! ». Mais Alain ne bouge pas. Il regarde en silence la course lente des nuages. Les grands se moquent, s’étonnent. Rien n'y fait; Alors, l’un après l’autre ils se laissent tomber. Allongés dans l'herbe, ils regardent les nuages dans le ciel. Immobiles. Silencieux. Au sommet de la colline qui surplombe la ville, Alain n’a jamais été si heureux.
J’ai lu cet album à 10 ans. Je détestais déjà la course. J’aime savourer le temps qui passe. J’aime l’image du rêveur en marge du monde, qui ne se laisse happer ni par la foule, ni par le bruit. J’aime l’image du marcheur qui s’accorde une pause royale. J’aime un temps qui  ne se dévore pas mais s’étire, léger, flottant comme les nuages, un temps que l’on offre, où l’on s’offre, où rien n’a d’importance que le simple fait d’être là. J’aime un temps qui laisse belle la part du rêve, que l’on fait non pas sien, mais soi.
Alain, c’était peut-être moi.

S. 

jeudi 14 juillet 2011

Le livre qui a marqué mon enfance - par Adrienne (Exercice n°18)


Le mien commençait ainsi:
Tout était en l'air au château de Fleurville. Camille et Madeleine de Fleurville, Marguerite de Rosbourg et Sophie Fichini, leurs amies, allaient et venaient, montaient et descendaient l'escalier, couraient dans les corridors, sautaient, riaient, criaient, se poussaient. Les deux mamans, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, souriaient à cette agitation, qu'elles ne partageaient pas, mais qu'elles ne cherchaient pas à calmer; elles étaient assises dans un salon qui donnait sur le chemin d'arrivée. De minute en minute, une des petites filles passait la tête à la porte et demandait: "Eh bien, arrivent-ils?
- Pas encore, chère petite, répondait une des mamans.
- Ah! tant mieux, nous n'avons pas encore fini."
Et elle repartait comme une flèche.
"Mes amies, ils n'arrivent pas encore; nous avons le temps de tout finir."
***
La lecture m'était interdite, mais un jour une ancienne collègue de ma mère m'a offert toute sa collection de la comtesse de Ségur, parue chez Hachette vers 1930. Cet incipit, que je connaissais par cœur jusqu'à la troisième page, tellement je l'avais lu et relu, est celui des Vacances.
Je me souviens que dès les premières lignes, j'ai été subjuguée: cette lecture avait pour moi tout du conte de fées sans en être un cependant. J'apprenais beaucoup de choses, et pas seulement du vocabulaire, comme le mot 'vaisseau' ou 'poltron' ou 'brodequins'. Ils ne m'étaient pas très utiles dans la vie courante mais ils m'enchantaient. En particulier, les ‘brodequins’ de mademoiselle Tourneboule.
Ce que j'apprenais surtout, c’est qu'il existait des maisons dans lesquelles il était permis de courir. De rire à haute voix. De sauter. Qu'il existait des mamans qui s'adressaient à leur fillette en l'appelant "chère petite". Que parents et enfants faisaient des activités amusantes ensemble. Ils allaient pêcher des écrevisses. Cueillir des fraises des bois. Construire des cabanes.
Et puis il y a cette merveilleuse histoire du naufrage et comme dans l'Avare de Molière, que je n'ai lu que beaucoup plus tard, bien sûr, toute une famille est à nouveau réunie, madame de Rosbourg et Marguerite retrouvent leur père, capitaine de vaisseau naufragé, et Sophie retrouve son cousin Paul qui a lui aussi été sauvé du naufrage et adopté par le capitaine.
Je ne me souviens plus si bien du long récit de leur séjour sur l'île (hahaha il faudra que je relise Les vacances pendant les vacances...) mais je me souviens que ce livre m'a enchantée et m'a apporté beaucoup d'émotions à chaque fois que je le relisais.
Je me souviens bien aussi de la fin, absolument digne d'un conte de fée, puisque l'auteur nous rassure en nous disant que chacun des enfants de l'histoire a trouvé l'époux qu'il lui fallait: Sophie épouse Jean, Marguerite épouse Paul et une petite sœur naît encore chez les de Rosbourg, juste à point pour devenir l'épouse de Jacques.
Et Léon le poltron? Il devient glorieux général de l'armée et se retire couvert de panache à l'âge de 40 ans.
Je me disais que 40 ans, c'était bien vieux... 

mon exemplaire date de 1930 et est illustré par A. Pécoud
***
C'est après la lecture de ce livre que j'ai pris du papier et un crayon pour me mettre à la rédaction de mon premier manuscrit. Je me suis assez vite rendu compte qu'écrire un livre, c'était un gros gros travail. D'autant plus que c'était moi aussi qui faisais les illustrations Description : Langue tirée
Son titre: Les vacances.
Et j'ai fait plus fort que Romain Gary: j'ai signé mon œuvre
Comtesse de Ségur née Rostopchine

lundi 11 juillet 2011

Le livre de mon enfance - par Julie (Ex. n° 18)


Le livre qui a marqué mon enfance est lié à l’instituteur qui me l’a fait découvrir, dans le Loiret du milieu des années 80. Je ne connais que son prénom, c’était un tout jeune remplaçant d’origine vietnamienne : Dang. Je suppose qu’il était arrivé avec ses parents à la fin des années 70, parmi les boat-people. C’était un excellent instituteur, qui savait nous captiver, nous apprendre des choses sans qu’on s’en rende compte, nous faire regarder le monde avec émerveillement (capacité facile à susciter chez des enfants de CE2, surtout qu’elle avait été bien préparée l’année d’avant par un autre excellent instituteur, oui, chantons les louanges des bons professeurs qui ont croisé notre route). Le moment que nous avons très vite attendu avec impatience, pour la majorité d’entre nous, était la toute fin de matinée, avant de partir manger à la cantine ou chez nous. Nous nous installions par terre sur des coussins (ou ma mémoire a-t-elle transformé en une image de bien-être physique un grand bonheur que nous éprouvions assis simplement à nos places habituelles ? C’est possible), Dang s’asseyait sur un coin de son bureau et ouvrait un livre dont il nous lisait un passage – était-ce un chapitre entier ? Je ne sais pas. Toujours est-il qu’il nous a initiés aux plaisirs de la lecture à haute voix et à celui de suivre un feuilleton. J’ai perdu mes camarades d’école de vue mais je pense bien que nous sommes plusieurs à les perpétuer à l’âge adulte. Dang terminait toujours en prenant un air mi-malicieux mi-mystérieux qui éveillait notre gourmandise pour la séance de lecture du lendemain, mâtinée de regret (c’était déjà fini !), et le frisson du suspense parcourait nos colonnes vertébrales. Pourtant, ça n’était pas un polar qu’il nous lisait. C’était bien mieux. Sacrées sorcières de Roald Dahl.


L’histoire (illustrée par Quentin Blake, Dang s’interrompait parfois pour nous montrer ses dessins nerveux et pleins de mouvement) commençait normalement. Un enfant prenait la parole, nous emmenait dans son quotidien, proche du nôtre. Et un jour il rencontrait une femme étrange qui essayait de l’attirer dans un piège – pas bête, l’enfant comprenait tout de suite à qui il avait affaire, alors que les adultes passaient totalement à côté. Je me souviens aussi que cet enfant avait une grand-mère exceptionnelle qui, elle, connaissait l’existence des sorcières – je crois même qu’elle savait les reconnaître. L’histoire se terminait bien, l’enfant à force de ruse et avec l’aide de sa grand-mère venait à bout des affreuses sorcières qui tenaient une convention dans sa ville.
Je suis surprise de voir que j’ai oublié bien des détails et des péripéties de l’intrigue, alors que le souvenir global en est si vif dans ma tête. J’ai encore nettement l’impression du temps suspendu alors que la belle voix claire de mon instituteur s’élève dans la classe silencieuse pour nous raconter l’histoire de cet enfant intrépide. Il nous invitait aussi (c’étaient les temps bénis de la rédaction, bien avant les disserts lycéennes, comme l’a remarqué MW) à inventer la suite de certains passages qu’il nous avait lus, avant de nous livrer ce que Roald Dahl lui-même avait imaginé. Qu’est-ce donc qui m’a tant marquée, pourquoi est-ce ce livre-là que j’ai choisi d’évoquer, alors que d’autres me sont restés en mémoire, de la même époque ou après ? D’abord, le talent de Dahl, certainement, et son humour extraordinaire, que j’ai retrouvé plus féroce encore dans ses nouvelles pour adultes il y a quelques mois. J’ai emprunté cette année-là à la bibliothèque tout ce que j’ai pu trouver de lui (toujours les Folio Junior illustrés par Quentin Blake), j’ai demandé à mes parents de m’acheter Sacrées sorcières pour avoir le plaisir de le relire moi-même, et j’ai le souvenir magique d’après-midi d’été passées assise sur la balançoire ou planquée entre deux arbustes dans le jardin à rire avec Les deux gredins ou Georges Bouillon, à pleurer à grosses larmes sur la fin du Bon Gros Géant, à m’émouvoir de l’injustice qui frappait Matilda. Mais aussi, la relation que Dang nous a permis d’établir avec la lecture ou dont en tout cas il nous a montré l’existence : une relation active, affective. On pouvait imaginer la suite des histoires, refaire la fin, reprendre les personnages et leur faire vivre d’autres aventures. On pouvait éclater de rire, sentir son cœur se serrer ou les larmes commencer à nous picoter les yeux, simplement parce qu’on lisait un livre qui nous parlait. On pouvait voir l’auteur de ces livres comme quelqu’un d’aussi proche de nous qu’admirable pour son imagination et son style. Un homme, comme nous, mais un homme qui nous tirait vers le haut, nous apprenait à réfléchir, à sentir plus et mieux, et donc à devenir plus humains. J’y pense encore.

Julie

lundi 4 juillet 2011

Deux petits poèmes - par Zag



Un nomade s'est arrêté un instant

Il avait soif, il a dit :

Bonjour ma mie, donne-moi à boire
Elle a partagé son gîte

Elle était seule, elle a dit :

Bonjour mon ami, donne-moi la main
Il l'a emmenée en voyages

Bonsoir ma Belle, tends-moi tes bras
Elle lui  abandonné ses nuits

Bonsoir mon Héros, montre-moi de quoi tu es capable
Il a enflammé son imagination

Bien dormi ma sœur ? Donne-moi une raison de rester
Elle lui a donné sa confiance

Bien dormi mon frère ? Apprends-moi ce que tu sais
Il a ouvert toutes les portes

A présent, mon amour, trouve-moi une raison de vivre
A présent mon amour, aide-moi à garder l'espoir
Ils ont fait des enfants.

Il s'est ennuyé                                Elle l'a perdu de vue
Il lui a rendu ses nuits                     Elle a cessé de rêver
Il s'est senti libéré                          Elle a varié d'intérêts
Leurs enfants sont libres, créatifs, droits et aimants.

Au revoir, ma mie, ma Belle, ma sœur, mon amour.
Je cherche un autre port, j'ai envie de nouveaux cieux et je repars le nez au vent.
Nos enfants sont grands.

Au revoir, mon ami, mon Héros, mon frère, mon amour
Je cherche un nouveau complice, j'ai envie d'autres frissons et je voyage en douce.
Nos enfants sont beaux.

Un nomade est rentré de voyage.



Il était seul, il a dit :

Bonjour ma mie, donne-moi la main
Elle l'a pris dans ses bras

Elle avait froid, elle a dit :

Bonjour mon ami, serre-moi bien fort
Il a rallumé le feu



samedi 2 juillet 2011

Le roman de Heidi - (Exercice n°18)


 "Le Roman de Heidi" album illustré des photos de la série diffusée sur A2, à l’époque.

Cité comme ça, on croirait à une boutade, à une plaisanterie. Même en l’écrivant là, à l’instant, je me demande comment j’ose le formuler ainsi. Or, c’est bien le livre de ma vie. Celui qui a entraîné les centaines ou les milliers d’autres à sa suite.

Un soir que nos parents nous avaient confiés, mon frère et moi, à de lointains cousins pour la nuit, la jeune fille de la maison m’a échangé ce livre (enfermé dans une bibliothèque vitrée à clef) contre l’arrêt de mes pleurs. J’avais déjà repéré ce livre, sur l’étagère du bas ; j’ai accepté immédiatement. J’avais 5-6 ans. Première nuit où j’ai lu un livre en entier. Je n’ai jamais pu me résoudre à le rendre. De toute façon, ils avaient oublié de me le demander. Et rien que de savoir qu’il allait de nouveau se retrouver enfermé, si je le rendais, me libérait de tous mes scrupules. Je m’en souviens précisément.

C’est devenu mon livre inséparable, mon compagnon de route. J’en lisais d’autres, mais dès que j’avais de la nostalgie ou du chagrin, j’attrapais ce livre. Il m’apaisait constamment. Posé à côté de mon lit, il était la promesse de la douceur de vivre, de la nature qui pourvoit à tous nos besoins, de la liberté, de la simplicité de la vie et de sa richesse aussi.

Tant d’années ont passé. Et pourtant, il est toujours avec moi, à portée de main. La honte, ce regard que j’imagine que les autres auraient s’ils savaient, me le fait tenir caché. Mais il est toujours avec moi, partout, tout le temps. Et il reste le premier objet auquel je pense, dans mes déménagements ; le premier que j’enveloppe, au milieu des draps, pour ne pas qu’il s’abîme.

Je ne le relis pas, préservant ainsi sa magie (peut-être serais-je déçue si je l’ouvrais aujourd’hui, je préfère ne pas tenter). Il se suffit à lui-même. Je sais que ses personnages n’ont pas bougé, ni son histoire, ni son paysage. Il est là et il m’accompagne, cela me convient amplement.

Je me demande sincèrement, parfois, ce que j’aurais été si je n’avais pas lu ce livre, si je n’avais pas pleuré, si je ne l’avais pas remarqué… Mon besoin vital d’aller dans les bois, dès que je peux m’échapper, de sentir l’air sur mon visage pour respirer à nouveau ; mon besoin inaliénable de me sentir sans lien, sans contrainte ; cette nécessité viscérale de ne manger que des produits naturels… non, je préfère ne pas y voir de lien, avec ce livre pour enfants, sans prétention. Personne, dans ma famille, n’est comme ça, personne ne se reconnaît dans moi. Et je ne saurai probablement jamais si ce livre m’a attirée parce qu’il entrait en résonance avec moi ou bien si je suis devenue lui, en quelque sorte.




(Note de MW : Ce texte m'a été envoyé sans signature.)

jeudi 30 juin 2011

Accord parfait - un texte original envoyé par Anne G.




L'air est chargé d'humidité sur ce Malecon de La Havane
Des personnes prennent l'air marin
Se laisser hypnotiser par le ressac
D'autres errent là où les mènent leurs pas.

Lui joue du saxophone
Tire des notes d'un instrument déjà âgé
Probablement un voyageur venu de l'Europe de l'est
Arrivé dans les années plus prospères de l'île.

Cette grande virgule est toute sa vie.
Il l'adore comme d'autres chérissent une femme
Elle est arrivée un jour dans ses mains
Elle ne l'a jamais quittée depuis.

Pour elle il a appris le jeu de notes
Ce langage que l'on appelle solfège
Il le maîtrise si bien,
Que son saxo et lui s'en joue.

Sa relation n'est cependant pas exclusive,
Il aime partager cet accord parfait
Avec le passant, spectateur impromptu
Telle que je suis.

Ses notes racontent des histoires
Le musicien ne fait qu'un avec son instrument
Qui est le maître, qui est le sujet ?
Peu importe, l'accord est parfait.









lundi 27 juin 2011

Le livre de mon enfance (Exercice d'écriture n°18)

(Sur une suggestion de Sandrine L.)

Un livre a marqué votre enfance. Il reste présent dans vos souvenirs et vos émotions. Sans le relire, sans le rechercher, racontez ce qui vous en reste et pourquoi il vous a marqué(e).

Pas de date limite. Pas de longueur imposée.

Envoyez votre texte à
martin.winckler "at" yahoo.ca

mercredi 22 juin 2011

Raconter des histoires

(Ce texte était initialement destiné à une chronique que j'assure une fois par mois pour le groupe "La Montagne", mais il n'a pas abouti. Le voici tel quel. Je le poursuivrai peut-être. Mar(c)tin) 



D'aussi loin qu'il m'en souvienne, le désir de raconter a toujours coexisté, en moi, avec l'intention de soigner. J'ai toujours cherché à atténuer, à soulager la souffrance de ceux qui m’entouraient, sans pour autant me percevoir comme un soignant dans l'âme, sans jamais me dire que telle était ma « vocation ». Mais même si ce souci de l’autre préexistait en moi depuis longtemps, il s’est longtemps tenu à l’écart de ma conscience lorsque je me suis mis à écrire.

Je ne me rappelle pas, bien sûr, le premier texte que j’ai écrit (Y a-t-il vraiment un « premier texte » ?) mais je me souviens de la première fois que j’ai écrit un texte d’imagination en lieu et place de ce qui aurait dû être un récit factuel. Notre institutrice – je devais avoir 8 ou 9 ans – nous avait demandé de raconter « une journée chez notre grand-mère ». Or, j'aurais été bien en mal de le faire : l’une de mes grands-mères était morte avant que je ne la connaisse ; la seconde vivait à Paris, tandis que nous habitions dans une petite ville du Gâtinais, à quatre-vingt kilomètres de la capitale et, s’il m’arrivait de la voir, je ne passais jamais plus de deux heures dans le petit appartement qu'elle partageait avec l'un de ses fils, célibataire toujours en voyage. De plus, ce n'était pas – à mon égard, du moins – une grand-mère très affectueuse.
De ma très courte existence, alors, je n’avais par conséquent jamais passé une journée mémorable chez l’une de mes grands-mères - une de ces journées qu'on s'imagine pleine d'odeurs de jardin et de cuisine, de pain tartiné de confitures et de baisers sur le front. Mais, mis en demeure par mon institutrice de produire pareil compte-rendu, il me paraissait impossible de reconnaître cette lacune dans mon expérience : je venais d’arriver en France avec ma famille après avoir passé les six premières années de ma vie à Alger, et la septième en Israël. J'étais un étranger. L'aspect normatif, « intégrateur » de ce texte de commande était si séduisant que je ne désirais pas m’y soustraire – ou que je n'ai pas osé le faire. Sans trop réfléchir, mû avant tout par la nécessité, j’ai décrit une journée imaginaire en compagnie d'une femme qui ne pouvait être ni ma grand-mère disparue (dont je ne savais presque rien) ni la bien vivante (à qui je n’étais pas particulièrement attaché) mais une troisième personne, imaginaire, tout de noir vêtue, qui venait nous rendre visite et nous tenir compagnie, à mon frère et à moi, les jours où mes parents étaient absents.

J'ignorais alors que cette figure funêbre incarnait tout autre chose qu'une grand-mère symbolique. Mais cette « invention » fantôme m'apprit, mine de rien, une chose essentielle. Mû par les circonstances, je découvrais que je pouvais raconter une histoire – ou, plus exactement : mentir – et ce, en toute impunité puisqu'il était impossible à mon institutrice de découvrir que la personne que je décrivais n'existait pas. Je soupçonne même que j'ai été récompensé de ce mensonge, cette fois-là et les suivantes car, d'aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai reçu de bonnes notes en « rédaction », l’épreuve qui, dans les grandes classes de l’école primaire et les petites du secondaire, évaluait l’aptitude des élèves à la narration sous contrainte.

Il est d’ailleurs significatif qu’en France on valorise l’imaginaire des enfants et leur aptitude à inventer des histoires écrites jusqu’à l’âge de 12 ou 13 ans – celui de la puberté débutante – et  qu’ensuite, en cours de français et de philosophie, on exige d'eux qu'ils citent, argumentent, élaborent, développent mais surtout n'inventent rien, comme si l’inhibition contrôlée (et totale) de toute manifestation d’imaginaire était le garant du passage à l’âge de raison et la condition expresse de l’obtention de l’examen de fin d’études.

Je ne me suis pas laissé inhiber par les consignes pédagogiques. J'avais trop de plaisir à inventer des histoires – des histoires qui ressemblaient à (et, inévitablement, s'inspiraient de) celles que je lisais dans les romans et les comic books ou que je voyais au cinéma et sur le petit écran. Je ne sais pas si mon tropisme pour la fiction est le fruit de ma culture (orale et narrative : je suis né dans une famille juive d'Afrique du Nord) ou une aptitude liée à mon architecture cérébrale – à moins que ce ne soit les deux – mais rien n'aurait pu m'empêcher de continuer à écrire pour raconter.

Je racontais la suite des histoires que j'avais aimées ; je réécrivais les fins qui m'avaient déplu ; je m'engageais sur des pistes que les auteurs n'avaient pas explorées mais scandaleusement laissées en friche ; je développais des personnages esquissés et, surtout, j'alignais des titres.
Je commençais toujours par le titre. Le titre était la porte d'entrée vers l'histoire. A mes yeux, il l'annonçait, la synthétisait et excitait la curiosité du lecteur. Et la mienne, pour commencer : parmi les dizaines de titres que j'ai notés sur des fiches bristol perforées soigneusement rangées dans un petit classeur, une vingtaine seulement ont été suivi d'un début de rédaction, et celles qui sont devenues des nouvelles se comptent sur les doigts d'une main.

Des nouvelles, oui, car j'en lisais beaucoup, et surtout du domaine anglo-saxon, et surtout des nouvelles policières et de science-fiction, de ces nouvelles qui s'envolent dans des mondes entièrement artificiels, les crimes impossibles, les épopées spatiales, les paradoxes temporels. 

J’ai continué à raconter des histoires. Et donc, dans une certaine mesure, j'ai cultivé mon imaginaire - dans le sens où Candide se retire pour cultiver son jardin. Ce n'était pas sans risque, et d'abord, c'était suspect : pour les adultes (les parents, en particulier) l’imaginaire de l’enfant, quand il n’est pas « poétique » ou « mignon », c’est tout simplement du « pas-vrai ». Ils pensent que l’enfant l’utilise comme un adulte passe une couche de peinture sur sa façade pour faire croire que tout est beau et propre à l’intérieur. Ils réprouvent le mensonge. Ils oublient cependant que mentir est indispensable, car dire sa pensée ou ses désirs est toujours périlleux : on s’expose à la réprobation, au jugement, au rire, au mépris, à la condescendance – et ce, tout particulièrement quand on est enfant.  « Inventer des histoires » - surtout si elles sont invraisemblables - est certes perçu comme une perte de temps, mais sans les connotations morales et les conséquences désastreuses du mensonge.

Inventer des histoires n'est pas écrire, c’est le préalable à l’écriture. Et en France, à moins d'être Proust ou Flaubert – qui à leur décharge ne savaient pas, quand ils écrivaient, qu'ils deviendraient les idoles d'une petite élite et le pensum de milliers d'élèves – l’écriture de fiction s’assumant comme telle n'est pas considérée comme une activité « sérieuse ». 

Contrairement à celles de l’Amérique du Nord, les universités françaises ne proposent pas d’atelier de création littéraire. Et, tandis que le travail de recherche historique ou philosophique est considéré comme un accomplissement difficile et digne de quelques élus seulement, la création littéraire apparaît, au mieux, comme un passe-temps stérile. Une amie jalouse ne reproche-t-elle pas à Simone de Beauvoir, dans Les mémoires d'une jeune fille rangée, de passer trop de temps à discuter de ses romans en travail avec Sartre en ajoutant : « C'est pour ça que vous passez du temps loin de moi ? Pour écrire des histoires qui ne sont même pas vraies ? ».

mercredi 8 juin 2011

Je me souviens... des bouquins qu'on n'avait pas le droit de lire - par Don Bruno de la Vega



La raison principale en était qu’ils étaient « mal écrits ». Ainsi en avait décrété l’indiscutable autorité maternelle, cachant peut-être d’autres raisons que, l’âge venant, j’ai commencé à entrevoir.
Donc :
Tout Bob Morane. Voilà. Rien, je n’en ai lu aucun. Même si tous les titres évoqués dans les pages du site de Marc me disent quelque chose. Même si, récemment, j’ai acheté sur Ebay, « Un parfum d’Ylang Ylang », dont ma douce et tendre me parlait si souvent. J’aimerais bien m’y mettre, mais par lequel commencer ?

Tout Enid Blyton. Tout. Des bouquins pour tout petits aux aventures les plus adolescentes. Sont passés à travers les mailles du filet, quelques « Oui-oui », un « Club des cinq », qui me vaut de ne pas avoir l’air trop idiot quand on évoque Dagobert ou Claude, quelques « Clan des Sept » empruntés à la bibliothèque municipale glissés entre deux bouquins plus sérieux, ou que ma mère, enfant, avait elle-même adorés : les livres de Colette Vivier, « La Maison des Quatre Vents », « l’Enigme du Trèfle », dans la vieille Bibliothèque Rose, celle qui était toilée et plutôt grenat que rose. La série des Prince Eric, « Le Bracelet de Vermeil » et autres, dont les magnifiques illustrations représentaient beaucoup (trop ?) d’adolescents blonds et bronzés…

Toute la BD. Humour excepté. Donc Astérix, Lucky Luke, Tintin sont passés à travers les mailles du filet. Probablement parce qu’ils faisaient rire mon père. Mais attention hein, sur quatre livres hebdomadaires de la bibli, une seule BD ! Coup de bol, Pif Gadget a trouvé grâce aux yeux maternels. Incompréhensible. L’appartenance du journal au groupe qui éditait l’Huma, peut-être ?
Chance, après quelques petites années de gadgets et autres super gadgets, j’ai pu remplacer la revue canine par Pilote, Mâtin (non moins canin finalement), quel journal ! 
Là, trompettes et clairon, Gotlib a intégré le Panthéon familial pour ne plus en sortir (quand sur France Inter, un certain écrivain évoque l’intégrale de la Rubrique à Brac qui vient de paraître, elle ne quitte déjà plus la table de chevet de ma fille depuis quinze jours au moins…).
Mais des BD d’aventure, rien, que dalle. Akim, Color ou pas, Zembla, Blek le Rock, Bourrés de fautes d’orthographes. Vulgaires. Interdits.
Heureusement qu’il y avait les colos ! Pendant ces semaines passées à la montagne ou sur la côte normande, ces magazines, grand mot pour ces petits formats en noir et blanc, s’échangeaient furieusement entre les dortoirs.

Depuis, je me suis demandé si les images des compagnes féminines de nos héros, « créatures » disait-on alors, plantureuses et dénudées, n’étaient pas rentrées en compte dans les motifs de l’interdiction maternelle.
M’en fous, je m’étais rattrapé avec les illustrations de Fantomette !