mardi 26 octobre 2010

Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 1






Chaque année (le plus souvent à l'automne, au moment des prix littéraires), un périodique publie un article saisonnier (on appelle ça « un marronnier », en jargon de presse) sur « ce que gagnent les écrivains ». Cette année, c'est Hubert Artus, le chroniqueur/critique de Rue89 qui a mené l'enquête sur le sujet avec un co-auteur, David Servenay.

Après avoir lu l'article, je me suis demandé si je vous avais déjà parlé d'argent.
Il faut que je vous l'avoue, il m'arrive d'oublier ce que j'ai déjà écrit sur ce blog, et je suis obligé de vérifier, sinon, j'aurais une fâcheuse tendance à me répéter. Alors, je suis allé taper « argent » dans la zone de recherche et... aucun article n'est sorti. J'ai tapé « droits d'auteur » et un seul article est sorti, mais le terme est utilisé dans un commentaire, pas dans mon texte. Etonné, j'ai vérifié que l'outil de recherche fonctionnait en tapant « sexe » (qui n'est sorti que trois fois, ce qui me surprend un peu vu la fréquence à laquelle j'y pense, mais bon...) et en tapant « Marc », qui est sorti tout plein de fois, et « Tourmens », pareil. Une fois assuré que l'outil de recherche fonctionnait, j'ai compris que ce serait la première fois que je parle d'argent sur ce blog. (Et je me suis promis de parler de sexe de nouveau, et plus souvent !!!)

J'ai commencé à écrire un long texte critiquant point par point ce que l'article de Rue89 raconte, tant je trouvais les déclarations de ses auteurs superficielles, tandencieuses et irritantes. Au bout de plusieurs feuillets, je me suis rendu compte qu'en essayant de rectifier un après l'autre les propos tenus, je me noyais dans un verre d'eau.

J'ai donc jeté ma première réaction, je suis allé me coucher (la nuit porte conseil) et le lendemain (on était samedi) j'ai essayé une autre approche. J'ai bossé dessus pendant deux jours. Et je me suis rendu compte, une nouvelle fois, que ça n'allait pas. Après avoir repris une dizaine de fois un long texte qui continuait à être insatisfaisant, je me suis dit que j'y essayais beaucoup trop de réfuter l'article à la lumière de mon expérience. Alors que, tout compte fait, je n'avais rien à réfuter ni à comparer. Ce que je pouvais faire de plus constructif, au fond, c'est raconter.
Mon article (en plusieurs épisodes) commence ci-après. 
Je le dédie à tous les écrivants.
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"Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant"
Une autobiographie littéraire et vénale
par Marc Zaffran (Martin Winckler)

Chapitre Un
Prescrire (1983-1989) et La Vacation (1989)


J'écrivais depuis la fin de l'enfance, et j'ai beaucoup écrit pendant mon adolescence et en entrant dans l'âge adulte, mais je n'ai commencé à publier et, simultanément, à gagner de l'argent avec ma plume (enfin, avec mes dix doigts...) qu'en 1983. J'avais terminé mes études de médecine et soutenu ma thèse à la fin 1982. Je venais de m'installer dans un village de la Sarthe, où j'avais créé un cabinet médical, et j'attendais les patients. J'étais abonné à une revue de médecine militante, Pratiques, et j'y ai lu mention de la revue Prescrire. À un courrier demandant de quoi il s'agissait, quelqu'un m'a envoyé un... bulletin d'abonnement. Je me suis abonné. C'était une revue consacrée au médicament, très engagée, très critique avec l'industrie. Les textes étaient courts, abordaient des sujets surprenants dont on ne m'avait jamais parlé en fac, et parfois, les rédacteurs (médecins et pharmaciens) racontaient des histoires personnelles.

La revue existait depuis trois ans. Elle était manifestement artisanale dans sa conception. J'ai écrit pour demander si je pouvais assister au comité de rédaction. On m'a répondu qu'il avait lieu tous les jeudis. Ça tombait bien. Je tenais à avoir un jour de repos au cabinet médical et j'avais choisi le jeudi. Je suis allé à Prescrire, à Paris, à la première occasion. Le premier jour, les membres de la rédaction - et en particulier un triumvirat de généralistes qui avaient contribué à la fonder - m'ont accueilli comme si j'avais toujours fait partie de l'équipe. À la fin de l'après-midi, le rédacteur en chef, généraliste défroqué, demande qui veut faire des notes de lecture à partir des articles que le comité de rédaction a retenus. Je lève la main. Il demande « Tu lis l'anglais ? » Je réponds que oui (il l'avait déjà compris aux remarques faites pendant la réunion) et il m'attribue deux textes d'une revue anglaise en ajoutant : « Tu nous les envoies quand tu as fini, prends ton temps. » Le jeudi suivant, je lui apporte les deux textes. Il hausse un sourcil. Il me demande si j'ai l'habitude d'écrire. Je souris. Il me demande si je veux en faire d'autres. Je réponds que oui. Combien ? Je réponds : « Donne, et dis-moi quand tu les veux. » Il m'en confie une demi-douzaine. Le jeudi suivant, je les lui apporte.

Prescrire était une revue militante et ses membres avaient à l'époque une conception très égalitaire et démocratique. Tout travail écrit et publié était rémunéré. Très vite, je me suis mis à arrondir les fins de mois-pas-très-peuplés de mon cabinet médical. Le comité de rédaction était très fourni, mais peu de gens écrivaient, et le rédac'chef, que j'ai plus tard surnommé Phil Barbelé (« une main de fer dans un gant de crin »...) alternait encouragements envers ceux qui rédigeaient en suivant ses instructions et critiques à l'égard de ceux qui n'écrivaient pas « dans la ligne ». 

C'était un bourreau de travail. Son style était déplorable, mais il savait structurer un texte et sa pensée comme personne et avait exercé la médecine générale pendant de nombreuses années. J'étais un débutant dans les deux domaines, j'étais malléable, je voulais tout apprendre, je voulais écrire des articles courts et des articles longs. J'avais soif de réécrire la médecine avec l'équipe de la revue. Barbelé a tout de suite vu quel parti il pourrait tirer de ma fringale. Il m'a pris sous son aile, il m'a formé, beaucoup appris et beaucoup gratifié. Je n'avais pas d'ambition de pouvoir. Je trouvais sa direction un peu dogmatique et totalitaire sur les bords (c'était un ancien Mao de 68), mais je m'en accommodais. Quand il donnait le cap, je mettais pleines voiles et je n'avais pas à m'en plaindre. J'étais un bon petit soldat. Au bout de trois ans, sans que je l'aie vu venir, il m'a bombardé rédac'chef adjoint. 

Même si mon activité médicale augmentait, je gagnais mieux ma vie en écrivant qu'en voyant des patients. Mais j'ai mené les deux activités en parallèle, ainsi que deux vacations hebdomadaires à l'hôpital du Mans, au service d'IVG. Prescrire m'occupait beaucoup pendant mes temps libres (le jeudi, mais aussi le soir, le week-end et entre deux patients). J'apprenais à critiquer les discours antiscientifiques, j'apprenais une méthode de penser, je rencontrais des gens formidables et je gagnais ma vie en écrivant.

Je n'écrivais pas seulement des articles scientifiques (des notes de lectures, des synthèses, des questions-réponses) ; je faisais aussi des traductions, j'écrivais des textes personnels sur ma pratique de médecin généraliste et je racontais des histoires qui étaient arrivées à Ange, mon père, médecin lui aussi. Ange était mort quelques semaines après mon installation, mais tous les mois, j'envoyais le numéro à ma mère, Nelly. Et j'étais drôlement fier de savoir qu'elle lisait des textes qui lui parlaient de son mari, qu'elle pouvait voir mon nom dans l'Ours, et que je pouvais lui faire des cadeaux avec l'argent que je gagnais à la revue. De temps en temps, au téléphone, elle me demandait : « Bon, mais rassure-moi, tu fais quand même de la médecine, mon fils ? » Et je la rassurais en lui lisant les lettres des généralistes qui me remerciaient de réhabiliter notre métier en racontant ma pratique.

Un soir, Barbelé m'a invité à dîner en tête à tête et m'a annoncé qu'il avait de grands projets. Pour les réaliser, il voulait prendre du champ, lever le pied, regarder les choses de plus loin en devenant directeur de la publication, et il avait décidé, d'ici un an ou deux de me confier... Je ne l'ai pas laissé finir et j'ai dit « Si tu veux que je devienne rédacteur en chef, ma réponse est Non. » Il a ouvert de grands yeux, et m'a fait répéter. J'ai répété. Il m'a demandé « Pourquoi ? » J'ai répondu que j'appréciais sa confiance, mais que je n'étais pas un meneur d'hommes – ce qu'il était, lui – et que je ne voulais pas passer mon temps à faire écrire les autres. Et que moi aussi, j'avais d'autres projets.

Depuis le début des années 80, j'écrivais un (gros) roman, inspiré non seulement par le choc éprouvé à ma lecture de La vie mode d'emploi de Georges Perec, puis à sa disparition. (Sa disparition physique, survenue en 1982 et non sa Disparition, le roman qu'il avait écrit sans jamais employer la lettre « e »). Mon roman perecquien n'avançait pas vite, mais je ne désespérais pas de le terminer un jour. Peut-être même, au moment où nous avons eu cette conversation, mon rédac'chef et moi, avais-je déjà commencé un deuxième roman, inspiré par mon travail au centre d'IVG. Toujours est-il que je ne me voyais pas finir ma carrière à Prescrire et je le lui ai dit avec beaucoup de candeur.

Il l'a mal pris. Ça foutait en l'air ses plans à cinq ans : il comptait faire de moi, non son dauphin (un Grand Timonier n'a pas de dauphin), mais la marionnette dont il pourrait tirer les ficelles en se consacrant à des tâches plus élevées. Sa devise favorite pour suggérer qu'il n'avait pas de scrupule à utiliser les talents qui se présentaient (et seulement selon ses termes) était « Je fais feu de tout bois. » Malheureusement pour lui, le petit soldat était ignifugé. Il a eu l'air extrêmement contrarié de s'être ainsi trompé à mon sujet.

À partir de là, ses appréciations et nos relations se sont dégradées. Comme je bossais beaucoup et continuais à me plier peu ou prou à ses exigences paranoïaques et à sa personnalité difficile, il n'a pas pu se débarrasser de moi brutalement comme il l'avait fait, sous mes yeux, au fil des années, en virant comme des malpropres bon nombre d'autres collaborateurs de la revue, parmi lesquels trois de ses principaux fondateurs. Mais, peu à peu il m'a retiré les responsabilités qu'il avait empilées sur mes épaules pour les confier à d'autres. En déclarant d'abord que j'avais trop de travail pour bien le faire, puis qu'il fallait injecter du sang neuf, puis que je devais me consacrer aux pages que je connaissais le mieux : la zone d'expression libre de la revue, qui était aussi sa seule section non scientifique – et la seule qui ne lui paraissait pas digne de son intérêt. Il a fini par me la retirer aussi, en la faisant purement et simplement disparaître, et en la remplaçant par un "forum professionnel" dont toute contribution personnelle et sensible sur l'exercice de la médecine fut désormais bannie.

Sans doute pour lutter contre la frustration d'être ainsi dénigré à petit feu (après avoir été, pendant cinq ans, l'un des rédacteurs les mieux identifiés par les lecteurs de la revue), mais aussi parce que j'en avais marre de presc'écrire, je me suis mis à passer beaucoup de temps sur mes fictions. On était en 1987. La revue se débarrassait de plusieurs IBM à boule (la meilleure machine à écrire de tous les temps) et j'en ai récupéré une. C'est avec elle que j'ai écrit puis modifié ma première nouvelle (publiée dans le n°18 de Nouvelles Nouvelles), et terminé la première version de mon premier long texte. Quand je l'ai relu, je n'étais pas satisfait. Ce n'était pas un roman. Ça n'en avait ni la forme, ni la teneur, ni la cohérence. J'étais désespéré.

Les ordinateurs personnels commençaient à se faire plus nombreux. La secrétaire de rédaction de Prescrire avait un « PC-AT » (terme de l'époque) à l'utilisation duquel je m'étais initié après les heures de bureau. Je continuais à gagner ma vie correctement (grâce à mon cabinet médical, moins grâce à la revue...). J'ai investi dans un Olivetti muni (grand luxe !) de deux lecteurs de floppy disks. Mon frère m'a envoyé une copie de Word 3, qu'il utilisait à son boulot (les logiciels n'étaient pas protégés, à l'époque). Je mettais la disquette programme dans le lecteur de gauche, la disquette document dans celui de droite et, comme il y avait souvent des coupures de courant dans le coin de campagne où j'habitais, je sauvegardais mon travail toutes les cinq minutes pour ne pas risquer de perdre brusquement des heures d'écriture.

J'ai mis un an à terminer la deuxième version du texte. Cette fois-ci, c'était un roman. J'ai raconté ailleurs (« Pourquoi je publie chez P.O.L ») comment c'est devenu mon premier livre, La Vacation. Après sa publication en mars 1989 et les quelques bons papiers qui l'ont accompagnée, j'ai eu le net sentiment que le Grand Timonier était irrité lorsque les membres de la rédaction parlaient de mon livre en sa présence. Un jour, alors qu'il interrompait l'un d'eux pour « rectifier » le commentaire que celui-ci venait de faire à ce sujet, je lui ai demandé : «Tu l'as lu ? » Barbelé a répondu, sur un ton très sûr : « Non, mais je le connais par coeur ! » J'ai pris ça pour de l'auto-dérision et j'ai éclaté de rire. Ça ne lui a pas plu. J'ai soudain pris conscience que moi aussi, je m'étais fourvoyé. 

Je ne faisais plus que des bricoles à Prescrire. Au début de l'été, j'ai découvert qu'une de mes notes de lectures avait été modifiée sans mon accord, et affichait des conclusions scientifiques inverses de ce que disait l'article britannique originel. Je l'ai signalé à Barbelé qui m'a répondu « Lorsque tu sauras rédiger une note de lecture, tu pourras critiquer mes décisions. » Je n'ai plus remis les pieds à la revue.

Au plus fort de ma collaboration à Prescrire, j'avais reçu toute la rédaction, un dimanche, dans la maison où je vivais, à quelques kilomètres de mon cabinet médical. C'était une fermette restaurée. Mes camarades, pour la plupart parisiens, m'avaient complimenté. En souriant, j'avais répondu « C'est grâce à la revue que j'ai pu m'endetter et l'acheter. »

Est-ce également grâce à elle (et à son rédac'chef) que j'ai pu écrire La Vacation ? C'est difficile à dire. Stylistiquement parlant, je ne crois pas. Même si j'ai flirté avec la fiction dans les pages de la revue, ces textes-là n'avaient rien à voir avec la construction et la langue du roman. Mais si je n'avais pas travaillé à Prescrire, et reçu de nombreux courriers me remerciant des textes que j'y publiais, je n'aurais peut être pas acquis l'assurance suffisante pour me lancer dans un roman. Et si j'avais dû me consacrer entièrement à un cabinet médical, je n'aurais peut être pas eu le temps et la force de l'écrire. 

Tous ces événements se sont déroulés simultanément, et je considère mon passage à Prescrire comme une étape majeure de ma formation scientifique, critique et écrivante. Il serait donc malhonnête (et idiot) de prétendre que la publication de mon premier roman ne doit rien à la revue, à ses lecteurs, aux trois médecins trop tôt disparus – Pierre Ageorges, Patrick Nochy et Alain Metrop - qui m'y avaient pris en amitié. Et peut être, un peu, tout de même, à son Grand Timonier.

Néanmoins...

Dans son autobiographie, Jerry Lewis raconte qu'à la fin de sa collaboration avec son complice Dean Martin, il était extrêmement déprimé. Lewis avait toujours voulu être cinéaste. Hal B. Wallis, le producteur des films du duo Lewis-Martin, accepta de le laisser mettre en scène son premier film en solo. Mais le producteur était une peau de vache et un profiteur de première et, comme Lewis était sous contrat avec lui, il exigea en échange de le faire jouer dans deux films ineptes avant de le libérer de ses obligations. Quand son contrat prit fin, Lewis adressa à Wallis un mot ainsi rédigé (je cite de mémoire) :

Cher Monsieur Wallis,
Je vous sais gré de m'avoir fait confiance et de m'avoir donné ma chance.
Toutefois, n'imaginez pas une seconde que je confonds ma gratitude et mes principes...

... et, avant de conclure par une formule de politesse passe-partout (Bien à vous) et de signer, Lewis gratifie Wallis d'une insulte typiquement américaine. Je pourrais la traduire de plusieurs façons, selon le sentiment éprouvé. L'équivalent français pourrait être "Allez vous faire foutre", "Je vous emmerde" ou "Vous êtes un sale con". 

Et, franchement, j'hésite. 


Mar(c)tin 


(A suivre...) 
Prochain épisode : Droits d'auteur, Traductions, Comic-books, Reader's Digest et Séries Télé (1989-1998) 



lundi 25 octobre 2010

Débuts de romans, 7 - par Lyjazz (Exercice n°15)

1- Je suis Antoinette. Je vais à un rendez vous. Nous sommes dimanche et malgré le calme des rues je me dépêche. Mon ami m’attend pour notre cérémonie hebdomadaire. Je sors du cinéma et j’ai encore le ticket dans la poche de ma veste. J’aime bi en les garder. Selon la saison, et les vêtements que je ressors du placard, je retrouve la trace et le souvenir de ce que j’ai vu les mois précédents. Ça me fait un bien fou. Ça m’aide à me retrouver dans ce cocon si protecteur du cinéma, même à distance. J’ai besoin de penser à ces vies rêvées, à ces mondes de fiction pour me sentir exister, de pouvoir les évoquer des mois après. Comme j’ai besoin de me sentir utile dans ce monde hostile et inhumain. Avec mon ami nous devons aller trier des kilos de nourriture (farine, riz, pâtes, sucre, confitures, etc) que l’on a reçu, pour fixer les menus de la Soupe de Nuit qui commence demain. Je lève la tête comme à chaque fois que je passe devant ce gratte-ciel aux reflets bleutés, tout vitré. J’ai cru voir un chat passer devant une fenêtre, vers le 5ème. Pourtant, je croyais que c’était uniquement un immeuble de bureaux… Pendant que j’ai les yeux au ciel je sens un homme qui me frôle, vite, il est en rollers.

 2- Tu regardes la scène de ta fenêtre. Tu sais que tu vas mourir et tu ne peux t’empêcher d’observer et de penser. Des gratte-ciel partout alentours tu ne vois que le gris sale sur les murs et les surfaces vitrées. Tu sens la saleté de la ville. Tu es imprégné de cette odeur qui veut dire la solitude dont tu crèves, au figuré pour l’instant. Ça te creuse au fond. Même si ta sœur est venue t’apporter un paquet de farine, en proposant de faire des crêpes. Tu as dit merci d’un air éteint, elle a dit qu’elle allait retrouver son chat. Tu ne sais même pas si tu l’as regardée. Tu la connais tellement. Tiens, elle a laissé un ticket de cinéma sur la table….

 3- Il va voir sa maîtresse. En chemin il pense à toutes celles qu’il n’a pas eues. Fernande l’hottentote qui le mettait en transe mais le paralysait. Herculine la callipyge au cœur gros comme ça mais à la gouaille infernale. Rosalba la douce qui mouillait tellement que son siège était humide et luisant comme après le passage d’un escargot. Luisita la rigolote qui allait danser en robe et fesses nues les soirs où son mari regardait son feuilleton préféré. Antoinette la prude capable de vous foutre la main dans le caleçon sous la table, sans changer son expression, tout en vous demandant des nouvelles de votre famille. Et puis aussi celle qu’il n’a pas vue, et qui doit avoir des caractéristiques elle aussi, non ? C’est que dans ces décors de cinéma c’est très facile de se croiser sans se voir…. Bon, ce n’est que partie (fine) remise. Oui, il est acteur de films X, un gars dont la bite en béton est le gagne pain le plus jouissif qui soit. Pourtant sa vie est tout à fait normale : il a un chat, il habite une petite maison devant un gratte-ciel, il achète son kilo de farine à la supérette du coin, il laisse trainer ses tickets de cinéma dans un vide poche à l’entrée.

jeudi 21 octobre 2010

Débuts de romans, 6 - par Ptisa --- (Exercice n°15)


1ère version

Ce truc vert collé sous ma patte, faut que je m’arrête et que je m’en débarrasse.
Tout ce monde qui se bouscule …
Outch !!! J’en crois pas mes moustaches, ils m’ont pas raté, ceux-là. Je ne sais pas si j’ai préféré les crampons de la chaussure de randonnée ou le talon de l’escarpin.
C’était une mauvaise idée de descendre ici, faut que je sorte. L’escalier : j’y vais !
Et cette mamie qui prend toute la largeur avec ses sacs de course … je vais y arriver, entre ses jambes, oui, c’est ça … Outch encore ! Mais c’est qu’elle va m’écraser ! Et tous ses paquets qui tombent de partout ! Au secours ! Et toute cette poussière blanche là, c’est quoi, de la farine … me voilà un beau chat blanc maintenant …
Me voici en haut : enfin le solei. Pas de soleil ? Me voilà à l’ombre des gratte-ciel.

2ème version

Une poubelle. Il y jette son ticket. Il entre dans le gratte-ciel. Il n’y a pas que des affaires qui se traitent ici. Il y a aussi des évènements populaires. Toutes ces femmes qui s’ébattent devant ces petits chats à à adopter. Pfff … Il les dépasse et entre dans l’ascenseur. Elles ne l’ont même pas vu. 25ème étage. Il cherche l’arme dans sa poche. Il sait qu’il n’est pas attendu. Il a tout prévu. Tout ira très vite. Il a même le paquet de farine.

3ème version

Ma recette de gâteau :

Achetez un ticket de métro pour vous rendre dans votre épicerie préférée au rez-de-chaussée d’un gratte-ciel. Passez devant tous les autres clients sans les voir, surtout le petit monsieur aux lunettes (vous comprenez, j’ai un gâteau à préparer !). Payez votre farine. A votre retour, posez votre manteau et enlevez vos ballerines. Enfin, chassez le chat de la cuisine. Maintenant vous pouvez commencer !

Ptisa

mardi 19 octobre 2010

Débuts de romans, 5 - par Younes J. (Exercice n°15)


1) Il lâcha le paquet de farine à la vue des deux fluorescentes amandes qui le fixaient dans les ténèbres. Le chat miaula sec. L'homme ne bougea plus, déglutit un semblant d'humidité dans un palais sec. Il pensait être en sécurité dans cette campagne de nulle part, il n'en avait parlé à personne et avait soigneusement préparé sa fuite après avoir balancé, durant une ronde de nuit, ce chat de malheur du haut du gratte-ciel new-yorkais où il bossait. Le chat était mort sans aucun doute, mais ce qu'il voyait devant lui ne pouvait être que l'âme de ce dernier venue se venger. Ces yeux, il les reconnaîtrait entre mille. Il sentit un petit écoulement de sang sur sa main, là il n'y avait plus aucun doute. La première fois qu'il eut affaire au félin, c'était à Central Park. La dame s'était levée du banc sans lui adresser le moindre regard, son chat la suivit. Il prit leur place sur le banc, un ticket de cinéma oublié attira son attention. Il le toucha à peine qu'il sentit la griffe sur sa peau glacée par le froid. Depuis, la plaie était aussi vivante que le souvenir.

2) En demandant à l'épicier le paquet de farine pour ta mère, tu hésites à acheter le Matin du Sahara. Son prix vaut le ticket du cinoche du quartier qui passe ''Les Incorruptibles'' et un nanard Shaolin truc de Hong-Kong. C'est lundi aussi, il y aurait peut-être une annonce ou deux sur lesquelles tu pourrais postuler. Enfin, tu te dis que le film de De Palma est plus agréable que le casse-tête des lettres de motivation qui n'aboutissent jamais. Le chat de l'épicier t'énerve car il cherche un peu d'affection et sa maigreur ne fait que te renvoyer l'image de toi-même, un jeune casablancais qui s'enlise dans le chômage. Tu l'aimes bien, pourtant tu te retiens de le botter. Le parfum d'une femme éveille tes sens, mais tu préfères lui céder ta place en emportant la farine. Et puis, c'est décidé, tu passeras l'après-midi au Cybercafé. Google Earth te fascine, tu n'en reviens de pouvoir panneauter les grattes-ciels de New York comme un gosse à l'affût de la vie des autres. Au moins, au petit tarif que tu paies, tu peux faire le tour du monde.

3) Je suis du genre méticuleux. Discret aussi, aucune trace même sur le plus banal ticket de métro. Les collègues me collent plusieurs étiquettes dont je n'ai cure. Ce matin, on m'appela très tôt et on me passa la ligne. L'homme parlait arabe, il devait être du Golfe. Ils ont besoin de moi pour une affaire délicate. Des menaces planent sur le plus haut building de Dubaï, Burj Khalifa. L'homme ne voulait rien dire de plus, ce sera très généreux et à moi de décider vite, la connaissance de l'arabe est mon deuxième atout. J'aurais pu l'envoyer balader avec mon arabe de la banlieue parisienne, mais j'aime prendre mon temps. J'ouvre un paquet de farine et me prépare calmement de bonnes crêpes. Mon unique compagnon en raffole et il le fait savoir en ronronnant dans mes oreilles. Je lui dit que je réfléchis à la possibilité de partir pour une mission et que je dois lui trouver de la bonne compagnie durant mon absence. Il a l'habitude maintenant. Comme à chaque fois, une fille sympa qui ne me croisera que le temps de lui confier mon chat.

dimanche 17 octobre 2010

Débuts de romans, 4 - par Thomas L. (Exercice n°15)


Les gueulements du chat emplissaient le palier du quatrième étage, aussi efficacement au moins que l’odeur de pourriture qui faisait comme une mélasse à respirer. Les gars enfoncèrent la porte. Tableau classique. Le vieux couple incurique, c’est le moins qu’on puisse dire. Le mari rongé par les vers sur le sofa du salon, il avait dû y passer en premier. La femme dans la chambre à coucher, sur le lit, rongée par le chat, elle. C’est comme ça qu’il avait survécu, le matou, en boulottant une oreille par ci, un orteil par là, lorsqu’elle avait cessé de le nourrir, pour raison impérieuse comme on le voit. Mais les lieux étaient à l’abandon depuis bien plus longtemps que ça, il suffisait de regarder les dates sur les tickets de ciné qui trainaient un peu partout, ou sur le paquet de farine éventré dans les chiottes, plein de vers lui aussi. Le mari, Alzheimer, d’après le concierge, et la femme commençait à perdre la boule aussi, à force de porter son bonhomme à bout de bras depuis des années. Ces deux-là, ça faisait déjà un bon bout de temps qu’ils se croisaient sans se voir. L’odeur, ça m’a jamais dérangé, mais le chat faisait peine à voir. J’ai laissé les gars du labo bosser, et je suis descendu prendre un café au bistro pelotonné en bas du gratte-ciel.


~
Il faut que tu saches comment les évènements se sont produits, de quels endroits et de quels temps sont venus les étrangers qui ont bouleversé ta vie. Je te dois cette lettre. Je ne voulais pas t’impliquer dans tout ça, mais je ne pouvais pas prévoir que ton chat dénicherait le Cube au fond de ton fournil, derrière les sacs de farine. Je n’avais pas eu le temps de trouver une meilleure cachette. Le mauvais sort s’en est mêlé : au moment où tu apportais le Cube à l’Ancien, la capitaine sortait de la Zone avec sa compagnie, à une rue de toi à peine, en direction des gratte-ciel effondrés qui forment comme des dents à l’horizon. Aurait-elle vu ce que tu tenais entre tes mains que tout le reste t’aurait été épargné. L’Ancien ne t’aurait pas délivré ce laisser-passer pour les Vieux tunnels, avec mission d’amener l’objet opalescent et étrangement pesant au Conseil. C’est vrai, il aurait dû faire rappeler la capitaine, mais après les troubles du mois précédent, comment lui en vouloir de sa méfiance ?


~
La vieille trottinait sur le trottoir, son cabas à la remorque. Il ne contenait guère qu’un paquet de farine et un paquet de croquettes pour son minet, mais, hé !, les choses sont lourdes à cet âge. Et les distances sont longues, c’est pourquoi elle farfouilla dans son sac à la recherche d’un ticket, et fit signe au conducteur du bus qui approchait. La marche du véhicule n’était pas bien haute, mais les marches prennent de la hauteur lorsqu’on a trop de décennies de trottinement dans les jambes. Toute empêtrée à hisser le cabas, la vieille ne fit pas attention au jeune homme qui descendait du bus - sans l’aider ! - et lui ne porta pas davantage attention à la vieille, car on n’a pas le temps de poser son regard sur les ancêtres lorsqu’on est un jeune trader en uniforme, engoncé dans un costume sur mesure malcommode, la gorge nouée dans une cravate serrée de près, en qu’on est en retard pour une nouvelle longue journée dans les bureaux climatisés d’un gratte-ciel quelconque. C’est dommage qu’ils ne se soient pas vus, reconnus. Cette histoire familiale aurait - peut-être, mais le sort est rarement tendre avec les histoires familiales - connu une conclusion plus heureuse.
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jeudi 14 octobre 2010

Statistiques du blog : 3e trimestre 2010

Ce blog existe depuis août 2009, mais les "statistiques de fréquentation" ne sont opérationnelles que depuis le mois de juillet 2010... Et je ne les ai découvertes qu'il y a quelques jours.
Comme certains résultats m'ont surpris, je me suis dit que j'allais les partager avec les utilisatrices/teurs du blog. Les voici. (Mais rappelez-vous qu'elles ne portent que sur les trois mois et demi écoulés).

Nombre de pages lues entre le 1er juillet et le 30 septembre 2010 :

14922 (moyenne : 4300 pages par mois)

Parmi les 10 articles les plus lus au trimestre écoulé :


Page de rubrique la plus consultée au trimestre écoulé :


Principales sources du trafic au trimestre écoulé (d'où viennent les internautes qui ne se connectent pas immédiatement sur le blog) :

Rezo.net, Martinwinckler.com, Google, Facebook, mais aussi d'autres blogs : "Du sport mais pas que", "Ecrire... Pourquoi ? Comment ?" et "Sédiments". Merci, amis écrivants ! 

Localisation géographique des visiteurs/teuses (en pages vues) au trimestre écoulé :
France (2325), Canada (345), Etats-Unis (103), Belgique (76), Inde !!! (71), Espagne (59) Suisse (53), Allemagne (32), Royaume-Uni (21), Israël (21)

Voilà... Je ferai le point des statistiques de temps à autre, pour que tout le monde puisse suivre.

Merci à tous et à toutes pour votre fréquentation et votre participation (passée, présente ou future). 
Mar(c)tin 

mercredi 13 octobre 2010

Débuts de romans, 3 - par Martine B. (Exercice n°15)


Chick Lit :
Aujourd’hui Je suis rentrée du boulot d’une humeur massacrante, alors j’ai sorti de l’eau, de la farine et du sel et j’ai  longuement pétri une pâte à pain pour me défouler, sous le regard intrigué de George, mon chat siamois. La raison de cette  agitation ? Mon boss est furieux après moi, il ne m’a pas calculée ce matin quand on s’est croisés au quarante-deuxième étage du gratte-ciel dans lequel la société s’est installée récemment. Si je vous disais que c’est un malheureux ticket de cinéma qui a déclenché toute l’histoire, je suis  sûre que vous  ne me croiriez pas. Et pourtant…


Roman noir :
L’homme tapi dans l’ombre de l’imposant gratte-ciel de verre fumé observait la jeune femme qui  rentrait chez elle, un paquet  de farine à la main. Elle était superbe, le genre de fille qui ne s’intéresserait jamais à lui, et  il fallait qu’elle paye pour cela. Au moment  même où Il allait lui emboiter le pas un grand type au front dégarni sortit de l’immeuble ; le téléphone à l’oreille, il était tellement absorbé par sa conversation qu’il ne prêta attention ni  à la jeune femme ni au chat noir qui s’était faufilé dans le hall. Cependant le guetteur  ne prit  aucun risque et regagna la station de métro toute proche. « On se reverra, ma belle, on se reverra » se promit-il en compostant son billet.


Autofiction :
Tu écris l’histoire de ta pauvre petite vie à la deuxième personne, pour prendre de la distance dis-tu, mais  tu es bien le seul à le croire. A tes pieds,  ton chat joue nonchalamment avec un vieux ticket de métro. Tu es en mal d’inspiration, tu vas fumer une cigarette sur la terrasse, tu ne te lasses pas de cette vue sur les gratte-ciels de  la ville. Tu observes ce qui passe dans la rue. Le boulanger d’en face tend un paquet de farine à une cliente.  Dans le café à côté, une femme, seule à sa table, boit un café. Elle porte une robe bleue. Quelques mètres plus loin,  un homme en costume sombre regarde par la fenêtre, l’air absent. On dirait un tableau d’Edward Hopper.

mardi 12 octobre 2010

Parfois, on n'écrit pas... par Mar(c)tin

Parfois, on n'écrit pas.

              
Alors même qu'on est un écrivain "professionnel" - j'entends, quelqu'un qui fait ça tout le temps, pour gagner sa vie --- et attention, qu'on ne se méprenne pas, je pense que les écrivains qui écrivent sans publier ou vivre de leur plume sont des écrivains tout autant, et qu'ils sont capables d'écrire comme des pros, mais ce ne sont pas des écrivains professionnels, si vous voyez ce que je veux dire (et par professionnel, là, j'entends même un peu "mercenaire", mais c'est une autre histoire).


Donc, parfois, on n'écrit pas
Pendant un bon moment. Des jours, des semaines. 
C'est troublant de ne pas écrire quand on a passé la plus grande partie de sa vie à le faire empêché, ou à se battre pour pouvoir le faire librement. 
Bien sûr, il y a des tas de raisons pour lesquelles on peut ne pas écrire alors qu'en principe on gagne sa croûte avec ça.

D'abord (c'est le meilleur des cas) on peut ne pas écrire parce qu'on a gagné beaucoup d'argent, et on décide qu'on n'a pas besoin d'écrire en ce moment pour gagner sa croûte.
Pour ce qui me concerne, c'est une situation hypothétique. Même quand j'ai gagné beaucoup d'argent (juste après la publication de La Maladie de Sachs), j'ai écrit beaucoup. Le fait d'avoir gagné beaucoup d'argent m'a incité à écrire des livres que je n'aurais pas pu écrire auparavant, comme Contraceptions mode d'emploi, par exemple. Je me suis dit : "Si je ne les écris pas maintenant, il est bien possible que je ne puisse plus le faire plus tard, quand je devrai de nouveau écrire pour gagner ma vie."

Mais j'imagine que quelqu'un qui est fatigué d'écrire, qui est "vidé" d'avoir écrit beaucoup et qui n'a pas de souci matériel peut avoir envie de faire une pause, de partir en voyage, de s'occuper de ses enfants s'il/elle en a ou d'un(e) conjoint(e), ou d'un parent âgé, ou d'une association caritative, par exemple. Au fond, un écrivain qui décide de ne pas écrire pour se consacrer à d'autres activités, ça n'est pas différent d'un acteur qui, entre deux films, prend du temps pour faire autre chose.

Je me demande par exemple ce que fait J.K. Rowling depuis qu'elle a fini ses Harry Potter. Bon, elle a publié un autre livre (des contes, je crois) mais on ne peut pas dire qu'elle sature le paysage éditorial. J'ai lu il n'y a pas très longtemps qu'elle n'écartait pas (ou plus ?) la possibilité de faire revenir Harry dans d'autres livres. Et je dois dire que ça m'a fait plaisir. Pourquoi ? Parce que j'ai le sentiment que cette femme est un écrivain populaire pour la vie, et ça me faisait mal au coeur de penser que ses sept volumes avaient pu la lessiver complètement.

Et ça me réjouit de penser que si elle écrit un nouveau livre (ou un nouveau cycle ) ce ne sera pas parce qu'elle a besoin d'argent (elle en a gagné assez pour vivre dix vies) ni pour avoir plus de gloire (elle est tranquille de ce côté là aussi) mais parce qu'elle a envie d'écrire. Parce qu'elle a d'autres histoires à raconter. Et ça, ça fait vraiment chaud au coeur. 

Si ça n'est pas parce qu'on n'a pas besoin (financièrement) d'écrire, on peut ne pas écrire parce qu'on ne peut pas.  

Parce qu'on ne sait pas quoi écrire (ou par quel bout prendre ce qu'on a eu l'idée d'écrire). Parce qu'on doute de l'intérêt de ce qu'on imagine qu'on pourrait écrire. Parce qu'on a le sentiment qu'on est vide et creux (comme si on venait de terminer le Harry Potter 7...) Parce qu'on ne voit pas à quoi ça sert. Parce qu'on se demande à quoi sert quoi que ce soit. Parce qu'on n'a pas envie d'ajouter un énième livre aux dizaines de milliers de livres qui sont publiés chaque année, en France seulement... Parce qu'on ne pourra jamais faire aussi bien que les écrivains qu'on lit et qui nous font tant de bien quand on se contente modestement de lire, au lieu de prétendre se mesurer à eux.  Parce que de toute manière, tout ce qu'on écrira, bon ou mauvais, sera noyé dans la masse et touchera moins de lecteurs que les livres promus à grands renforts de passages à la télé et de panneaux dans les couloirs de métro. Et d'ailleurs, il faudrait d'abord qu'on le finisse, ce foutu... Ce foutu quoi, d'ailleurs ? Livre, essai, conte, recueil de nouvelles, modeste (cent vingt-cint pages seulement, mais dites moi, est-ce qu'on peut vraiment dire des choses intéressantes en si peu de pages) ou imposant (sept cents pages cette fois-ci, mais dites moi, peut-on avoir autant de choses à dire, vraiment, sans ennuyer le lecteur ?). Parce que de toute manière, ça ne sera jamais aussi beau, aussi profond, aussi réussi une fois sur le papier que ça voudrait l'être là, dans la tête...

On n'écrit pas, parce qu'on n'a pas la force. Parce qu'on est écrasé par la tâche. Parce qu'au lieu de mettre une pierre sur l'autre, on n'arrête pas de voir (enfin d'imaginer) le résultat fini, et justement ça n'est pas possible. On ne peut pas voir le résultat fini parce qu'écrire un livre, ça n'est pas comme construire une maison ou paysager un jardin. Il n'y a pas de dessin préparatoire qui te montre le produit fini à l'échelle, en long en large et en travers.

Écrire un livre, comme (j'imagine) écrire une symphonie ou faire un film, ça ne peut se planifier que très approximativement. Toutes les listes, tous les "déroulés", tous les plans – The best laid plans of mice and men – s'évanouissent à mesure qu'on écrit.

Tiens, moi qui vous parle, par exemple, j'ai des "notes préparatoires" à tous mes romans. Des dizaines de pages, rédigées à la main (sur des carnets moleskine, depuis que c'est redevenu à la mode, j'en ai acheté au moins une trentaine) ou dans des fichiers informatiques contenant des milliers de signes.

Seulement, de toutes ces notes, je n'ai le plus souvent gardé que des fragments, des bribes, et j'ai tout négligé - voire pas relu la moindre ligne, ou alors embrayé sur une phrase ou un chapitre et vogué comme ça librement.

Et donc, préparer le grand-roman-du-grand-tout-qui-va-révolutionner-la-littérature-d'aujourd'hui-et-de-demain-que-même-Michel-Houellebecq-il-en-reviendra-pas, ça ne se fait pas comme ça, simplement, à coups de notes, même si les notes en question prennent des pages ou des dizaines de feuillets virtuels.
Alors, on n'écrit pas, on note. On tourne autour du pot. On réfléchit. On lit. Des livres ou des articles qui n'ont pas trop de relation avec ce qu'on veut écrire. Ou qui en ont, mais qui vous donnent la sensation que ça vous fait avancer dans la pensée du livre-à-écrire. Qui n'en finit pas de s'échapper et de se faire désirer, ce salaud.
Et parfois on regarde des films ou des séries télé ou des documentaires animaliers ou des émissions scientifiques ou des dessins animés, ou n'importe quoi
Et puis parfois, quand on en a marre de tourner autour du pot et de lire les autres et de regarder les histoires des autres et de ne pas écrire, de ne rien écrire, de ne rien arriver à écrire, ni le roman-du-grand-tout ni autre chose,
parfois, on en a marre et on s'énerve et on se dit que c'est pas parce qu'on ne va pas bien qu'il faut rester seul dans son coin, y'a pas de raison de pas en faire profiter (ou de pas enquiquiner) les autres avec ça.
Alors, on s'assied à son clavier et on se met à écrire que parfois on n'écrit pas. Pas pour gagner de l'argent, ni même pour accroître sa renommée. Mais juste comme ça.
Pour la rage et le plaisir.
D'écrire.

samedi 9 octobre 2010

Débuts de romans, 2 par Laurence (Exercice n°15)




I. Une fois encore, elle passait devant lui sans le voir. Une fois encore. Une fois de trop. Elle l’ignorait depuis toujours et ce dédain lui fut soudain insupportable. Alors voilà. Tant pis. Tout cela sera de sa faute. De sa faute s’il envisage maintenant de lui porter un coup violent derrière la tête. De sa faute si, sans lui laisser le temps de pousser un cri et de tomber au sol, il se voit la hisser sur son dos tel un paquet de farine. De sa faute s’il décide de l’emmener au loin dans un coin tranquille, au delà des gratte-ciel de la ville. Elle sera sienne alors et il pourra enfin observer tout à loisir ses yeux de chat agrandis par l’effroi, sa bouche vermeille déformée de stupeur, ses joues aux courbes gracieuses sur lesquelles glisseront des larmes. Oui, c’est comme ça qu’il décida de commettre son premier crime. Ramenant sa capuche sur son crâne, il lui emboita le pas alors qu’elle sortait un ticket de métro de son imperméable.

***
II. Tu croises cet homme sans le voir. Ce n’est pas la première fois mais tes pensées sont ailleurs. Tu ne vois pas son regard qui te dévisage, ni ses pas qui emboitent les tiens. Tes talons claquent sur le sol et tu avances d’un pas cadencé, indifférente au brouhaha de la ville, à ses gratte-ciel imposants, aux passants pressés de rentrer dans leur foyer. Tu songes et ne te souviens déjà plus comment ça a commencé, quels mots ont été prononcés, qui a crié en premier. En revanche, tu le revois très nettement le bras levé, un paquet de farine à la main, un peu ridicule lorsqu’il a tenté de te le balancer à la tête et n’a réussi qu’à atteindre le chat qui lui en voudra certainement le restant de ses jours. Cette vision te fait sourire et ton visage s’éclaire. Tu te dis que tu ne peux pas rester sur une dispute et décide de le rejoindre à l’endroit qu’il t’a indiqué tout à l’heure, sur ton répondeur. Tu attrapes un ticket de métro au fond de ta poche. Tu ne sens pas venir le coup qui s’abat sur ta nuque.

***

III. Sheitan me regardait sans trop y croire : décidemment, ce chat ne me faisait pas assez confiance. Pour le convaincre, je saisis les tickets de cinémas que j’avais pris la peine de prendre à l’avance pour la séance de 17 heures et les agitais sous son museau. « Aujourd’hui c’est crêpes et cinéma avec les filles ! » lui dis-je avec un air de défi. N’en pouvant plus de les croiser sans les voir, j’avais bataillé dur avec Sophie pour qu’elle me laisse passer les prendre chez elle dès le mardi soir, afin de ne rien perdre de ce mercredi ensemble, depuis longtemps promis. Je n’envisageais pas alors une seule seconde que ce programme puisse être compromis. Au fond de l’appartement, je les entendais pousser des cris : elles arrivèrent en courant tenant devant elles une tour en LEGO multicolore. « Papa regarde, on construit un gratte-ciel ! » « bravo les filles ! … qui vient m’aider à faire les crêpes ? … » Elles n’eurent pas le temps de me répondre, la sonnerie du téléphone interrompant brutalement cette joyeuse scène de famille. « Lieutenant, … désolé de vous déranger mais on vient de découvrir le corps d’une femme … » « mais je suis … » « oui je sais, mais le patron s’en fout et demande à ce que vous preniez en charge cette affaire … ». Je reposai doucement le paquet de farine sur la table.

mercredi 6 octobre 2010

Débuts de romans, 1 - par Elizabeth L.C. (Exercice n°15)


  1. L’inspecteur Merwin Tinclark soupira en constatant la hauteur du gratte-ciel. Dieu merci, l’ascenseur fonctionnait encore. Direction 26e étage. L’appartement semblait abandonné. Dans la cuisine, un paquet de farine éventré laissait couler une rivière de poudre où les pattes d’un chat avaient tracé des hiéroglyphes. Un ticket de métro était coincé dans le cadré d’une glace : il portait une série de chiffres que Merwin nota. Peut-être le numéro de téléphone de la femme qui gisait dans la chambre du fond et dont les yeux glacés semblaient fixer le visiteur.

  1. Je n’ai jamais cherché à rouler mon chat dans la farine : il est bien plus malin que moi. C’est lui qui règne dans notre gratte-ciel et moi qui sors sans me faire remarquer par la chattière. Il sait tout faire et il pourrait même utiliser des tickets de métro s’il en avait besoin. Mais ce n’est pas le cas, car chaque matin pour le conduire à son bureau, une blonde superbe vient le chercher en limousine et elle ne me regarde même pas.

  1. En sortant du cinéma, elle rangea avec soin le ticket dans son portefeuille. Elle en faisait collection. Le film ne lui avait guère plu. Prétendant à une parodie de film d’horreur, il alternait les scènes où des animaux géants – un chat, un crapaud et un ornithorynque – massacraient allègrement des blondes évaporées, et d’autres où des fantômes blancs comme farine envahissaient la salle d’un théâtre désaffecté. Dans le hall, elle croisa le jeune fleuriste de la boutique d’à côté, un charmant garçon, mais il ne lui accorda aucun regard.


dimanche 3 octobre 2010

Débuts de romans (Exercice n° 15)

Il s'agit d'écrire le premier paragraphe (environ trois cents signes et espaces) d'un roman en y intégrant les éléments suivants :


- un gratte-ciel
- un chat
- un paquet de farine
- un ticket de métro OU un ticket de cinéma
- un homme et une femme (leurs caractéristiques sont libres) qui se croisent sans se voir

L'exercice doit être répété trois fois.

- en optant, chaque fois, pour un point de vue de narration différent : première personne, deuxième personne ou troisième personne du singulier

- en choisissant, chaque fois, un "genre" reconnaissable : roman réaliste, roman de science-fiction, roman noir, roman satirique, roman d'horreur, etc.

Comme d'habitude, je publierai les propositions par ordre d'arrivée, à partir du dimanche 10 octobre (il n'y a pas de date limite pour participer).

Envoyez vos textes à cette adresse

A vos plumes !

MWZ

mardi 28 septembre 2010

Retour de vacances, 6 - par Zelapin


Tu vas trouver ça totalement inconséquent de ma part, immature et affligeant. Pourtant, je voudrais que tu lises ça et on en reparlera. Ou pas.

Je suis revenu de Cadix tout à l'heure. J'ai posé mon sac, mes pompes, mes clés. Là, en rentrant.

J'ai ouvert les volets partout, dans chacune des pièces, même le petit wasistas de la salle de bains. Je voulais faire rentrer de l'air, de la lumière, de la vie dans l'appart.

Comme tu le devines, je me suis tout de suite préparé un café ET un perrier, j'avais chaud.

J'ai pris les deux sur le petit plateau en mélaminé à motifs, celui offert par mes gosses et que tu trouves kitsch. Je n'avais toujours rien remarqué, même pas ces choix inconscients sur de petits détails.

Une fois installé sur le canapé, sans musique, sans télé, sans pc, j'ai siroté le café, j'ai adoré me brûler un peu. Là, j'ai commencé à réaliser. Puis j'ai commencé à voir: le plateau, la lumière, mes pieds sur la table basse, le silence, le café chaud ET le perrier froid.

A la surface est remontée une bulle, un « plop » dément, le genre illumination mais sans génie.
J'ai réalisé qu'ici, . « rien n'a changé, tout est différent ».Le détail qui tue? C'est le répondeur qui clignote et qui me signale que tu ne me manques pas.

Pourquoi ces vacances sont les meilleures depuis si longtemps? Parce-que tu n'y étais pas. Ce répondeur me serine patiemment et dans un rythme imperturbable que j'aurais du avoir besoin de t'appeler en arrivant, j'aurais du penser à toi depuis dix jours. Mais non, et je suis heureux.

Voilà, c'est affligeant, immature et totalement inconséquent, mais je te demande d'accepter cette lettre comme une lettre de rupture.

Je n'ai rien vu jusqu'à Ce retour dans Cet appartement Ce matin.
Crois-moi.
Ou pas.


lundi 20 septembre 2010

Retour de vacances, 5 - par Sylvia Nguyen


"ROY" 

Lundi 3 septembre, à la cafétéria

-       P… de machine ! Moi, c’est simple, pas de café, pas de dossier ! En plus, Lachaume, ça fait trois semaines qu’il sait que la machine est en panne, qu’est ce qu’il attend pour la réparer ?
-       Ecoute, Cécile, il n’est pas neuf heures, je t’emmène boire un petit crème au Germ’, tu ne vas pas commencer la rentrée énervée comme ça !

En moins de deux minutes,  le patron du Germinal, efficace comme à son habitude fait glisser sur le comptoir deux cafés crème,  en  lâchant un « bonjour mesdemoiselles » distancé, tandis que son regard  ne perd pas un détail de l’estivale métamorphose physique des deux copines.

-       Alors, c’était bien tes vacances chez les basques ?
-       Comme d’habitude, il y a de plus en plus de monde, et ils n’ont pas encore inventé des plages en duplex ! Mais c’était sympa de revoir les copains et la famille. J’ai même surfé à Hendaye. Avec l’année que j’ai passée après le départ de Christian, ça m’a fait du bien !
-       Tu verras, c’est dur au début de vivre à nouveau seule, mais encore quelques semaines, et Christian, même s’il revenait, tu ne le supporterais plus.
-       Au fait, merci d’avoir nourri mes quatre chats pendant les vacances. Mais, figure toi, quand je suis rentrée samedi soir, il n’y en avait plus que trois, Roy n’était pas là.

Immédiatement sur la défensive, Claire atteste qu’elle avait vu Roy tous les jours, y compris la veille au soir du retour de son amie.

-       Ne t’en fais pas, dans quelques jours, il sera de retour. Je sais que c’est ton préféré, mais c’est le plus craintif. Il faut qu’il se réhabitue à toi, surtout que c’est lui que tu câlines le plus !
-       Je sais bien, j’y suis hyper attachée, il est beau comme un chat antique, on dirait un prince noir. Il a une vraie élégance quand il se déplace. Et quand il vient cogner son front sur mes genoux pour que je le caresse, je fonds ! Heureusement qu’il était là pour me consoler quand Christian est parti.
-       Arrête de parler comme ça Cécile, tu n’as pas trente ans et on dirait déjà une vraie mémère à chat. Bon, neuf heures cinq, il va falloir y aller si on ne veut pas que Lachaume râle dès la rentrée. Au fait, j’organise une soirée cool samedi prochain, viens il y aura de beaux célibataires ténébreux comme tu les aimes…mais tu viens sans tes chats !
-       OK, salut !

Lundi 10 septembre au Germ’

-       Dis donc Cécile, t’es pas venue samedi soir, t’as eu tort, il y avait un super beau mâle, libre et sympa, dans une semaine, il est pris !
-       Oui, je sais, mais je n’avais pas envie de sortir, j’étais vachement bien toute seule, et surtout … viens, on va s’assoir à la terrasse, je ne veux pas que le patron du Germ’ nous entende.
-       Alors, t’as dégoté la perle ?
-       Non, Claire, simplement je me remets du départ de Christian, et figure toi, je crois que je cicatrise bien, je fais même des rêves érotiques, ça me réveille et ça me fait tout drôle !
-       T’est en bonne voie ma chérie ! au fait, Roy est rentré au bercail ?
-       Non et je m’en fous, après tout, qu’il vive sa vie de séducteur !
-       Dépêche-toi, il faut aller bosser !

Lundi 17 septembre au Germ’

-       Salut Cécile
-       Salut Claire
-       Ça va ? Et tes rêves érotiques ?
-       Super, c’est de plus en plus intense, ça me réveille toujours et, figure toi que la nuit dernière, à 3 heures du mat’, j’ai même touché l’oreiller à côté de moi, tu ne me croiras jamais, mais il était chaud !
-       Cécile, il faut vraiment que je te sorte, tu vas devenir complètement givrée ! Accompagne-moi aux toilettes, je n’aime pas y aller seule.

 Les deux amies descendent l’escalier vétuste et étroit du Germ’. Face à la glace rouillée par des années d’atmosphère confinée, elles se recoiffent.

-       Claire, tu pourrais m’aider à attacher mes cheveux, il fait trop chaud au bureau.
-       Bien sûr !

En un seul geste, Claire soulève la belle chevelure de Cécile, l’attache et dégage ainsi sa nuque sans remarquer de petites traces de griffures surmontées d’un peu de sang coagulé et de quelques poils noirs et soyeux.

mercredi 15 septembre 2010

Retour de vacances, 4 - par Martine B.


Tout a une fin, même les vacances les plus réussies, se dit Steph en posant sa valise dans l’entrée. Il lui fallait maintenant retrouver le rythme infernal de la vie parisienne et attendre de longs mois avant de retourner dans son ile paradisiaque. Heureusement elle avait encore tout un week-end devant elle et comptait bien en profiter. Pour commencer, elle décida d’inviter  Léa, sa voisine et unique amie, à prendre un verre avec elle, elle avait tant à lui raconter !

En s’approchant du téléphone, Steph eut une sensation bizarre, assez désagréable, sans parvenir à en identifier la cause. Ce n’est que lorsqu’elle reposa le combiné que cela lui sauta aux yeux : ses magazines 100 idées, soigneusement classés sur une étagère de la bibliothèque par ordre chronologique avaient été dérangés! Qui avait pu oser ? Pas Léa, tout de même ! Si elle se moquait  des nombreuses collections  de son amie, elle n’avait cure en revanche de son sens quasi-obsessionnel de l’ordre. Et puis 100 idées, ce n’était pas du tout son genre, à Léa… Bon, il fallait qu’elle en ait le cœur net, elle lui en toucherait deux mots tout à l’heure. En attendant, autant évacuer le problème en s’occupant de son apéritif. Dans la cuisine, elle jeta par automatisme un coup d’œil  à la pendule. Encore dix minutes avant l’arrivée de Léa, juste le temps de préparer quelques toasts.

  Encore dix minutes ? Mais elle s’était contentée de laisser les piles sur la table quand la pendule s’était arrêtée, se disant qu’elle verrait cela à son retour. Alors ça, c’était fort de café ! Alors qu’elle faisait un rapide tour d’inspection dans l’appartement, un épisode de Castle lui revint à l’esprit, dans lequel de braves gens trouvent un cadavre chez eux à leur retour de vacances…

Elle fonça chez Léa, dont l’air  gêné la trahit avant même qu’elle n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche.

-  Bon, j’attends des explications…
- Euh, Steph, ne t’énerve pas, je t’assure que ce n’est pas ce que tu crois.
- Ne t’occupe pas de ce que je crois, je t’en prie. Alors ?
- Eh bien, j’ai reçu la visite de quelqu’un, et…
- Quelqu’un ? Et tu crois que ça va me suffire comme explication ? Je peux savoir de qui il s’agit ? Papa Ours ? Maman Ours ? Ou un de tes amants ? Je t’ai déjà dit que je ne voulais en aucun cas être mêlée à tes histoires, j‘ai trop d’estime pour ton mec pour lui mentir  et te servir de couverture. 
- Non, Steph, vraiment, écoute…
- Tu veux que je te dise ? Je n’ai aucune envie de t’écouter ce soir, je suis claquée, alors si ça ne t’ennuie pas je vais rentrer me coucher, on se verra plus tard. Bonne nuit !

Un fois dans son appartement, Steph se mit à ranger ses magazines pour se calmer les nerfs. Elle se promit de ne plus jamais laisser ses clés à Léa, et de trouver une personne de confiance. Oui, mais qui ?  Elle était fille unique, et c’est avec Léa qu’elle avait traversé les épreuves de la maladie, puis du décès de sa mère. C’est grâce à Léa qu’elle supportait de vivre seule à Paris, loin de sa grand-mère et de ses cousins. Bon, demain, elle irait s’excuser à la première heure, pour le moment, un peu d’ordre !

De l’un des magazines qu’elle remettait en place s’échappa une lettre.

Chère Stéphanie,
Ce petit mot va te surprendre, et je te prie de bien vouloir m’en excuser. De passage en France, je n’ai pu résister à l’envie qui me ronge depuis des années. Malheureusement tu n’étais pas là mais j’ai beaucoup parlé avec ta charmante voisine. C’est elle qui m’a permis de passer quelques instants ici pour que je m’imprègne de ton environnement. Elle m’a prévenu que tu ne souhaitais pas me connaître, mais je ne peux plus  me résoudre à me taire.
 Je place ce petit mot dans un de ces magazines (ils appartenaient à ta mère, n’est-ce pas ?) en espérant que tu as hérité de ma manie du rangement qui tient à l’obsession parait-il, c’est du moins  ce que me disent mes fils. Ils aimeraient beaucoup faire la connaissance de leur grande sœur française. Nous habitons à New York. Si tu le souhaites, nous t’y accueillerons avec plaisir. Je  t’expliquerai ce que ta maman n’a jamais  pu te dire, et j’espère que tu comprendras à défaut de nous pardonner. En attendant je laisse faire le destin.  J’ai laissé mes coordonnées à Léa. Quoi que tu décides, ne lui en veux pas de m’avoir écouté.
John, ton père qui t’attend depuis trop longtemps.

lundi 13 septembre 2010

Retour de vacances, 3 - par Gilda


Après trois semaines de vacances en bord de mer français, je rentrais à la capitale pour travailler. J'avais déposé au passage Thomas et Zoé chez leur mère dont j'étais séparé.

Nous avions séjourné chez E., une vieille amie qu'ils appréciaient.  Ces jours avaient été une trêve, un havre de paix.
Ma petite entreprise périclitait et j'avais épuisé toutes les ressources possibles. Manquaient des clients. Il était temps de reprendre le collier même s'il s'agissait d'une tentative désespérée.

Je songeais à ce qui m'attendait tout en ouvrant ma porte, convoquais nos rires, le souvenir des bons moments. L'absence simultanée des enfants était rare, la solitude me surprenait.

Un sac de voyage, un autre à provisions en bandoulière, celui de l'ordinateur ainsi qu'un baluchon d'affaires des gosses en mains, j'avais marché jusqu'au salon, posé là tout l'équipement. Puis j'avais repris sur la porte les clefs. La boîte aux lettres collectionnait les factures. Peu d'espoir que les autres enveloppes  contiennent des paiements. En revanche un sourire : E. nous amusait d'une carte postale où elle évoquait notre séjour comme si nous étions d'autres. « Je passe mes vacances avec de merveilleux amis ».

Comme elle nous avait également équipés de quelques spécialités locales, fromages odorants dont la voiture peinerait à se remettre, je filais à la cuisine rallumer le réfrigérateur et les y déposer.

C'est alors que je les ai vus : dans le frigo trois autocollants qui n'y étaient pas en partant. J'en étais certain, j'avais moi-même vidé, nettoyé, coupé l'alimentation électrique, et soigneusement laissé ouvert. J'avais de plus été le dernier à quitter la maison que personne d'autre n'avait de quoi ouvrir - ce qui n'était sans doute pas très prudent, mais je vivais seul avec fils et fille, notre emménagement dans ce quartier restait récent et les voisins inconnus -.

Trois autocollants concernant Barcelone, ville où je n'étais jamais allé, ni non plus les enfants. Un écusson du Barça, un de l'office du tourisme photo récente incluse mais aux couleurs passées, et celui, publicitaire, du bar Els Quatre Gats, c/ Montsio qui en vantait les bières et whiskies réputés.

J'ai pris la décision dans l'instant sans rien vérifier d'autre dans la maison : les enfants ne rentreraient pas avant deux semaines, les factures n'étaient plus à ça près, quelqu'un, mais qui ?, avait voulu me faire passer un message. Était-ce un rendez-vous ?
Abandonnant la voiture à son odeur restante, j'ai saisi mon sac, laissé l'ordinateur, tout travail attendrait, gagné la gare et pris le premier train en partance vers cette ville.

Ce n'est qu'après le départ pour plus d'une nuit de trajet que j'ai songé aux fromages, soigneusement stockés dans le réfrigérateur fermé d'une maison à l'électricité coupée.


vendredi 10 septembre 2010

Retour de vacances, 2 - par Don Bruno de la Vega



Ah la vache ! Quelles vacances, un vrai paradis !

Je me demande même comment c’est possible, un mois d’août entier au Nirvana !
La Zanzanie, le lagon, l’hôtel de rêve, les serveuses africaines plus belles les unes que les autres, tellement de bouffe et de cocktails que c’en est indécent !
Dire que certains de mes confrères disent que les congrès médicaux, ça n’est plus ce que c’était, je suis prêt à jurer du contraire ! Foi de Professeur Chausson !
C’est vrai qu’il faut être professeur de médecine pour mériter un tel faste, et accepter quelques compromissions, mais bon, on n’a rien sans rien ! Et aujourd’hui, le retour dans mon appartement parisien, un vaste six pièces avec vue sur le Champ de Mars, me semble être presque un purgatoire…Et le retour dans le service un véritable enfer !
La consulte, la visite, l’accueil des jeunes internes ambitieux et de ces petits cons d’externes encore potaches, quelle plaie !!!
Mais bon, encore une journée de repos, je vais en profiter pour trier mon courrier.
Il est posé sur la table du salon.
Sur le tas trône un faire-part, je reconnais sans peine l’élégante enveloppe ourlée de noir. Vraisemblablement, un patient décédé. La famille me l’a adressé à mon domicile, quel manque d’élégance ! En revanche, il n’y a pas de nom dactylographié sur la lettre…elle a du être glissée telle que dans ma boîte.
Je la mets de côté, je ne vais pas commencer par les mauvaises nouvelles, encore que perdre un patient…dans mon métier…
Je parcours rapidement les magazines, quelques revues médicales que je mets de côté –non, je ne vais pas commencer tout de suite à bosser– mes habituelles gazettes financières –ça, c’est important, il faut que je surveille mes placements financiers– quelques lettres.
Bon, ben, il ne me reste plus qu’à ouvrir le faire-part :
D’un œil j’embrasse le court texte :


Mme le Professeur Chausson et ses enfants ont la douleur de vous faire-part de la disparition brutale du :

Professeur Chausson,
Ancien Interne des Hôpitaux de Paris,
Chef de Service à l’hôpital Labrousse,
Professeur des Universités,

Survenue dans sa soixante-dixième année.
La famille s’associe à la douleur de celles des personnes disparues dans le crash du vol Paris/Zanzanie du 31 juillet dernier, en particulier des médecins de la dixième édition du congrès Cœur-France-Zanzanie.
Ni fleurs ni couronnes.



lundi 6 septembre 2010

Retour de vacances, 1 - par Ananim


Katia poussa la porte. Derrière ses yeux, persistait encore le gris du ciel parisien. Et ça la rendait plutôt heureuse. Depuis qu’elle avait quitté la France, dix ans plus tôt, pour un pays ou il ne faisait jamais froid, elle fuyait la chaleur qu’elle avait chérie pendant les étés de son enfance. Ces vacances avaient été merveilleuses. Jusque-là, les voyages en France l’avaient enserrée d’une ambivalence paralysante. 

Pourtant, elle reconnaissait parfaitement la ville dans laquelle elle avait grandi. Les choses n’avaient pas changé, l’épicerie du coin de la rue, la sonnerie de l’école d’à côté à l’heure de la récré, le conservatoire où elle avait étudié la danse classique tous les mercredis et tous les samedis, la voix douce de sa maman le soir et la porte qu’elle claquait toujours en en quittant l’appartement. Mais Katia s’était sentie perdue dans ses rues. Elle avait reconnu la ligne des immeubles mais le dessin ne lui était plus familier. La ville n’offrait plus ces détails impalpables grâce auxquels elle s’était un jour sentie « chez elle ».

Cependant, ce voyage-là avait été différent. Cette année, Katia s’était résolue à admettre que maintenant chez elle, c’était ailleurs. Et elle avait adoré être à Paris. Elle n’attendait plus de la ville le confort que l’on attend de sa maison. Elle avait posé sur ses grandes avenues un regard différent. Un regard curieux. Un regard impatient.
La porte grinça. Rien n’avait changé. Elle se félicita d’avoir rangé l’appartement avant les vacances. Javier ne devait rentrer de son week-end dans le nord que le lendemain et elle aurait détesté être seule dans le désordre. 

En respirant l’air chaud de l’appartement vétuste, elle réalisa qu’il lui avait terriblement manqué. L’éloignement l’avait décidée. Elle accepterait de vivre avec lui même s’il n’était pas encore prêt à se marier.

Elle s’assit sur le fauteuil du salon et alluma la télé. Par réflexe. Pour ne pas être seule. Publicité pour la lessive. Clip lascif d’Efrat Gosh. Documentaire sur les familles monoparentales. Mouvement de soutien à Gilad Shalit. Et soudain, Katia réalisa qu’au-dessus du cadre noir de l’écran, trônait la statue Superman qui était habituellement posée sur sa bibliothèque de Javier, au-dessus de sa guitare électrique. Quand elle l’avait aperçue la première fois, elle avait ri comme une enfant. Il l’avait trouvée belle. Et souvent, il lui avait dit que c’est à cet instant-même qu’il était tombé amoureux d’elle. Katia s’approcha. Elle se demanda ce qui avait pu pousser Javier à poser l’homme ridicule en culotte rouge sur cette télé d’un autre siècle ? 

Dans l’obscurité naissante de la fin de journée, sur le costume bleu et rouge de la figurine, elle réalisa que quelque chose brillait. Elle cligna des yeux. Au bout du bras musclé du super héros, dans sa petite main en céramique, était déposée une bague de fiançailles.

Des larmes se mirent à couler le long de son cou. Elle se retourna. Javier était la. Elle ne l’avait pas entendu entrer. Il avait deux bouteilles de lait à la main. Il lui sourit. Il lui dit qu’il était persuadé qu’elle n’arriverait que plus tard dans la soirée, qu’il était arrivé plus tôt en pensant la surprendre, que dommage, c’était raté. Et puis, il lui prit la main et en l’embrassant, il lui demanda si elle accepterait de l’épouser.

Ananim 

mardi 31 août 2010

Séance de rattrapage, 3 : "Je me souviens... que je voulais tout oublier..." - par Sundog


Je me souviens de la douleur dans tout mon corps, à chaque matin, à chaque réveil. Je me souviens que c'était la fin du monde dès que j'ouvrais les yeux. Je me rappelle aussi que l'enfer avait une dimension toute réelle, réaliste même je devrais dire. Je le touchais du doigt tous les jours, avec tout le corps même dans mon sommeil peu paisible. Je me souviens que le temps n'a jamais changé ma vision des choses, mais que la promiscuité tuait autant qu'elle sauvait mon corps. Mon esprit a toujours su se libérer de toutes les prisons qu'on lui proposait, parfois trop. Mais jamais des siennes. Je me souviens qu'il était l'heure de partir mais que j'ai décidé de rester au dernier moment. Je me souviens aussi qu'il y avait des géraniums en train de mourir au soleil sur le balcon. Le petit chat dans mes pattes. Le petit chien cherchait à jouer avec lui mais le petit chat l'ignorait faussement avec un dédain assez magnifique. Je me souviens des deux enfants de ma meilleure amie, qui s'insultaient avec une vulgarité dont j'ignorais même l'existence à leur âge. Je me souviens surtout de la passivité de mon amie. Je me souviens que j'ai pensé : "comment a-t-elle pu elle-même devenir ainsi ?". Et de ces autres enfants qui criaient tous les soirs, avec leurs parents exaspérés de l'autre côté du mur parce qu'ils refusaient de faire leurs devoirs. De l'entente entre mes sœurs jumelles qui excluait tout le reste du monde et qui continue de le faire. Je me souviens de la première fois que j'ai ressenti enfin la possibilité d'une solitude comme une indépendance sur le monde, chèrement gagnée. Mais je me souviens surtout qu'après ça j'ai vite déchanté. Mes illusions me faisaient du mal, au corps, chaque matin, chaque soir. A chaque réveil. Le cœur en vrille. Le cœur qui valsait. Pas tout à fait encore pour sa dernière danse, alors que c'est potentiellement, à chaque instant, sa dernière danse. Je me souviens que je l'aurais bien embrassée, fût une époque, cette dernière danse, ce dernier coup de tambour. Je me souviens que c'était la fin du monde aussi dans l'enseignement qu'on me donnait, et que les adeptes la souhaitaient, non pas par goût de destruction mais par soif de renouveau. Comme les premières fleurs (des roses) remises à ma mère pour son cancer du sein. J'aurais aimé ne pas avoir tellement peur de la perdre. Je me souviens à l'époque je croyais qu'on ne perdait jamais rien, enfin je ne le croyais pas, je l'expérimentais et là c'était fini. Comme le cinéma et le sucre. Je me souviens de la première fois où j'ai entendu le générique des X-Files, d'autant plus impressionnant que j'avais encore le droit de regarder cette série inconnue alors. Mes parents n'avaient pas encore découvert la violence à la télévision. Je me souviens du choc de l'accident. Ma tête qui a frappé la vitre et la douleur ensuite, sourde. Mes oreilles bourdonnaient. Du sang en coulait. Et aussi de ma bouche et de mon nez. Les pompiers m'ont dit : "un miraculé". Le médecin du SAMU m'a dit : "t'es un dur toi". Alors que non, un coup de vent et j'ai une hépatite. Je me souviens aussi des faux sourires. Des places de cinéma trop chères. Des lettres jetées à la poubelle. Celles qui ont été brûlées comme pour en exorciser les hypothétiques démons qui s'y trouvaient. Je me souviens que je voulais tuer le plus grand nombre de souvenirs. Comme à la guerre on tue des hommes et des femmes, et des enfants, ainsi que des chevaux et parfois des soldats pas que des civils. De la pêche à l'été jusqu'à ce livre de David Lynch qu'un homme au grand coeur a su m'offrir un jour. Tuer Tout. Et que j'ai lâchement quitté ensuite, cet homme au grand cœur comme je n'en ai plus vu depuis. Je me souviendrai toujours de ce qu'il a pu m'apporter, comme une renaissance après l'enfer de tous les jours. Mais on perd un peu chaque jour pour pouvoir, finalement, être affuté comme une lame, à l'intérieur. De plus en plus, normalement, si tout se passe bien, on ne devient pas des Rois et des Reines en un seul jour. Rome s'est construite en plusieurs. Pour quel résultat... Mystère ! Mais tout va bien se dérouler je pense à partir de maintenant. Normalement. Si, ça va aller, d'autant plus que je me souviens de l'escalade, de la piscine, de Paris aussi, comme c'était difficile de vivre au rythme des Parisiens, de ces gens qui regardaient cet enfant trisomique 21, parce qu'il criait après une femme au visage émacié qui tentait de le calmer, des hommes d'affaires pressés par l'air du temps, un téléphone sur l'oreille, des clochards à la gare qui m'ont demandé pourquoi j'avais des yeux si noirs... Et se réveiller et pleurer parce qu'on le fait et qu'il ne reste que ça à faire. Pleurer et pas pour de faux ! On a ouvert les yeux. Et on l'a fait, encore, on s'est réveillé alors qu'il ne fallait pas ! Pleurer parce que c'est la seule réponse à donner, à renvoyer au monde, qui, de toute façon, n'en mérite pas tant. Économisons nos larmes pour les gens qui en valent la peine, le monde n'est pas une personne intéressante tous les jours. C'est pas comme les civils et les chevaux. De toute façon, je me souviens surtout de ces siestes d'après-midi, pendant l'enfance, entre rêve et conscience, où le souvenir n'avait aucune importance, juste l'absence au monde. L'absence temporaire. Imparfaite car le corps encore là. Je me souviens qu'à l'adolescence je voulais tout oublier de mon ancienne vie. Mais en réalité, je luttais de toute mes forces envers le désir contraire, qui était de me souvenir, de me souvenir pour toujours et de la totalité du Tout, Avec Force, même de ma naissance. Plus spécifiquement, de ce qui avait eu lieu avant.

Remonter le Temps, voilà ce que je pourrais dire à l'adolescent dans le miroir : souviens toi si cela chante à tes oreilles. Et puis laisse.

dimanche 29 août 2010

Exercice n°14 - Retour de vacances

Vous rentrez d'excellentes vacances. Les meilleures de votre vie.

En ouvrant la porte de votre domicile (que vous avez quitté trois semaines plus tôt et qui n'a, en principe, pas été occupé depuis), vous constatez qu'un tout petit détail y a changé.

Et ce petit détail change tout dans votre vie.

Racontez (en trois mille signes).

Date limite de remise : le 10 septembre à minuit.

Bon vent !

Mar(c)tin

mercredi 25 août 2010

Le vice enfin puni - par Marianne D.

Marianne D., qui anime un blog dont l'adresse figure à la fin de cette page, m'a envoyé ce texte ; il parle de lecture... sous un angle plutôt original.
Et cela me permet de lancer nos activités littéraires de l'année 2010-2011. Bienvenue à toutes et à tous, pour la deuxième année de vie de Chevaliers des touches. A vos plumes pour de prochains exercices !
M.
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Le vice enfin puni



C’était un dimanche comme un autre, sauf que j’avais fermé tous les volets de la maison à cause de la chaleur. J’étais sur mon fauteuil - celui qui depuis toujours était mon fauteuil de lecture, la seule chose que j’avais voulu prendre dans la maison de mes parents à leur mort, le fauteuil où j’avais appris à lire à 6 ans et où je lisais encore à 31 - et je finissais mon thé quand tout à coup. Je sais, en général on met tout sauf un point à ce moment là, sauf que moi, c’est précisément à ce moment là que ma vie s’est terminée. Donc point (si vous permettez). Non, je vous arrête tout de suite, je ne suis pas morte, bien au contraire : j’ai vécu des dizaines et des dizaines de vies, dans des dizaines et des dizaines de pays différents, traversant les époques et endossant une multitude d’identités (homme, femme, jeune, vieux, riche, pauvre, beau, laid, aventurier, pleutre, catin, bonne sœur, mère, etc.).

L’expression de Flaubert « Madame Bovary c’est moi » prend désormais dans ma bouche un sens littéral. Oui, j’ai été Emma pendant quelques heures. Soyons honnête : il y a des pages où je ne me suis pas éternisée et certaines que j’ai même traversées en courant. J’aurais bien aimé vous y voir vous dans la scène d’agonie, déjà que dans le livre d’avant j’avais craint de mourir avec Gatsby - heureusement je n’étais pas Gatsby mais le narrateur, Nick Carraway. Bien sûr, les mauvaises langues vous diraient que j’étais Emma bien avant ce malheureux accident du dimanche 4 juillet vers 16h45 et ce n’est pas complètement faux sauf que je mesure désormais le sens profond du mot « métaphore » et le gouffre qui se cache dans le « comme ». Certes, je vivais (quasi) seule, je ne travaillais pas et passais mon temps à lire exclusivement des romans ou des nouvelles, en tout cas de la fiction, le reste - essais, poésie, biographie, journaux, correspondance - me tombait des mains les quelques fois où je m’y étais aventurée plus par défi personnel que par réelle envie.

J’en étais aux dernières lignes de « La bibliothèque de Babel » de Borges, dans le recueil Fictions en format de poche (dans ma bibliothèque, où le principe du rangement par ordre alphabétique prévalait, suivi par l’ordre chronologique de date de parution, des poches minuscules côtoyaient sans vergogne des œuvres complètes en papier bible, les livres reliés, les vielles couvertures écornées des livres d’occasion, toutes les hauteurs et les largeurs étaient admises dans cette démocratie idéale où le seul critère valable était la valeur intrinsèque de l’œuvre). « La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes » : là voilà la phrase qui a tout déclenché, page 80 du livre.

J’ai forcément traversé (je veux dire physiquement) les onze nouvelles suivantes du recueil mais je n’en ai aucun souvenir car je ne comprenais pas où j’étais, qui j’étais, ce qui m’arrivait, et surtout pourquoi je ne pouvais pas atteindre ma tasse de thé tiède, mon thé allait refroidir - j’avoue que bêtement ça a été ma seule pensée au début - , j’ai émergé réellement (quelle ironie ce mot quand on y pense !) à la table des matières. C’est là que la vérité m’est apparue : j’étais entrée dans le livre, il m’avait absorbée, dévorée, incorporée. Le livre était fini, j’allais pouvoir en sortir et reprendre ma vie quotidienne - avec tout ça, je me demandais quelle heure il était, peut-être même était-on déjà lundi, le temps passe tellement vite quand on est plongé dans un bon livre. 

Tel le passe-muraille de Marcel Aymé, je traversai la couverture mais au lieu de me retrouver sur le fauteuil comme je m’y attendais, j’entrai de plain-pied dans une couverture : « De sang-froid. Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences » de Truman Capote, traduit de l’anglais par Raymond Girard, NRF, Gallimard, collection « Du monde entier », première édition de 1966. Merde : on était forcément déjà lundi, la femme de ménage était venue et avait trouvé le livre sur le fauteuil et avec sa manie de tout ranger - malgré le fait que je lui aie dit mille fois de ne pas toucher aux livres - elle l’a rangé machinalement dans la bibliothèque. 

Impossible de sortir en se faufilant entre deux livres : je les rangeais trop serrés, et ça depuis toujours, c’était une sorte de T.O.C. Je ne supportais pas de voir un espace entre deux livres dans ma bibliothèque, ça me chiffonnait ces béances : si la nature a horreur du vide, pourquoi pas la culture ? Les plaines à blé de Holcomb, ce n’est pas vraiment l’endroit rêvé pour passer ses vacances, enfin heureusement je n’étais ni Perry Smith, ni Eugene Hickock, mais un petit nabot fantasque à la drôle de diction, ce qui me permit d’arriver en vie à la dernière page, la 421.

Je regrettais d’avoir prêté à mon frère mon exemplaire de Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino : j’aurais bien voulu redonner ses lettres de noblesse à la Lectrice, qui dans le roman est réduite au rang de compagne, objet de fantasme et partenaire de discussion du Lecteur qui lui est le vrai héros de l’histoire.
J’avoue que traverser Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll me terrifiait mais finalement ce fut une promenade de santé - une fois admis le principe de grandir et de devenir minuscule, de suivre un gros lapin blanc toujours en retard, de jouer au croquet avec des flamants roses et autres activités du même acabit.

Je restai dans la fantaisie animalière avec tous les Chevillard : je fus hérisson, orang-outang, crabe, créature mal définie au nom de Palafox, personnage de conte, mais je fus aussi un homme, un homme mort certes mais écrivain somme toute (et n’est-ce pas là le plus important ?)  : Thomas Pilaster auquel mon ami Marc-Antoine Marson rendait hommage et en sortant du livre, page 187, j’eus soudain la folle envie d’aller voir ma tombe dans le petit cimetière de Joinville, au bout de la dernière allée où mon corps repose depuis le 21 février 1997.

En vieille routière de la lecture (j’ai bourlingué, je suis partie à l’aventure, sans plan ni boussole, je me suis perdue, j’ai fait demi-tour en pleine nuit en terrain hostile, au milieu de nulle part), je dirais que le terrain le plus instable que j’ai jamais traversé - les sables mouvants de la littérature mondiale - se trouve dans les nouvelles de Cortazar. Chez lui, le sol se dérobe toujours sous vos pieds quand vous croyez être en sécurité. Et que dire du faux ciel, des colonies fourmis, des failles dans l’espace-temps, des rêves qui ressemblent à des cauchemars ?

Je ris en mon for intérieur sur l’intimité forcée créée par le rangement alphabétique en passant des Heures de Cunningham à Arlington Park de Rachel Cusk : des destins de femmes assez proches finalement, toujours à peu près les mêmes détresses, les mêmes interrogations, les mêmes béances (on y revient).

Un peu plus tard, je fus Franz Biberkopf, le criminel sorti de prison, découvrant les abattoirs de Berlin dans le roman de Döblin Berlin Alexanderplatz.
Puis, sans autre transition que deux minces couvertures cartonnées, je me retrouvai au Conservatoire des arts et métiers, le soir du 23 juin 1984, je m’appelais Casaubon et j’observais le pendule osciller…

Une seule fois je me perdis dans les méandres du roman, c’était dans Le bruit et la fureur de Faulkner : je ne compris ni quel personnage j’étais censée incarner, ni en quelle année on était, ni même ce que j’étais censée faire. J’avoue qu’en sortant de Faulkner, j’étais contente de ne pas avoir Ulysse de Joyce dans ma bibliothèque : j’avais été bien inspirée de le laisser à mon ex, même si à mon avis, il s’était contenté de lire le monologue de Molly Bloom.

Vivre à Macondo fut synonyme de dépaysement - toutes ces couleurs, cette prolifération toute sud-américaine, ce côté baroque - mais avouez que cent ans de solitude c’est long, surtout quand on n’est qu’une petite orpheline qui mange de la terre…

Etre une héroïne féminine dans un roman de Laura Kasischke ne fut pas non plus de tout repos, surtout que j’avais tous ses romans : jeune prostituée orpheline dans un motel, prof d’âge mûr s’interrogeant sur son admirateur secret, lycéenne dont la mère disparaît sans crier gare et qu’on retrouvera dans un congélateur au sous-sol, pom-pom girls un peu trop insouciantes, mère de famille parfaite qui voit resurgir un pan de son passé qu’elle aurait voulu oublier, etc. Non décidément, ce n’était pas une sinécure. 

Du Mexique de Kasischke à celui de Malcom Lowry, je n’eus pas beaucoup de chemin à parcourir : des rites de Quetzalcoalt qui fascinent les lycéennes d’aujourd’hui lors de leur escapade des vacances de Pâques aux délires éthyliques du consul à Quauhnahuac durant une journée en novembre 1938, il n’y avait qu’un peu d’encre et de papier.

Il est des voyages éprouvants mais que l’on se doit de faire à un moment donné de sa vie, tel fut le voyage halluciné dans une contrée hybride entre Paris et Saint-Pétersbourg dans lequel je suivis le Jérôme  de Jean-Pierre Martinet, à mes risques et périls.

Mes pérégrinations au sein des pages des livres de ma bibliothèque m’amenaient à la réflexion suivante : et si le bonheur c’était vivre dans un roman de Modiano et mourir dans un roman de Perec (dans La disparition bien sûr, quelle question )? Justement, je suis en plein dans La disparition et je ne parviens pas à débusquer le E alors que je le cherche pourtant dans les moindres recoins, y compris en bas de page. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs donc il y en a forcément au moins un mais où ?

Je sais que je ne sortirai jamais d’ici, de ma bibliothèque - ces quelques planches en bois vernis, un genre de cercueil finalement - et ce n’est peut-être pas plus mal.  La femme de ménage ne reviendra que dans une semaine et elle n’aura jamais la curiosité d’ouvrir un livre, surtout un des miens. Olivier pourrait bien passer - il a les clés et il risque de s’inquiéter de pas me voir chez lui ce soir - mais là aussi, je suis certaine qu’il ne mettra jamais le nez dans mes bouquins, lui à part l’Equipe … 
Non, à dire vrai, une seule chose m’inquiète : ma vie de papier sera-t-elle assez longue pour atteindre les romans de Virginia Woolf, mes préférés ?

Marianne D.
http://lepandemoniumlitteraire.blogspot.com/