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samedi 5 novembre 2011

Something Happened (exercice n°9, rattrapage) - par Danalyia


J'ai erré dans ma ville sans la reconnaître, comme si tout avait changé là aussi. Des mouettes invisibles tournoyaient, striant l'air moite de leur plainte étrange, mi-comique mi-angoissée. Rue du Gros Horloge, les pavés humides scintillaient comme les facettes d'un diamant noir et la flèche de la cathédrale disparaissait dans le brouillard. Quelques passants se hâtaient en se voûtant, tentaient d'échapper à la bruine qui fouettait les visages et semblait pénétrer à travers les vêtements, jusqu'aux os. Tout cela m'était familier depuis des années ; pourtant, chacun de mes pas me portait un peu plus loin de mes repères, vers un ailleurs hostile où je m'égarais, un monde effrayant où je devrais vivre seule, désormais.

Naguère, lui et moi, nous avons marché la nuit dans ces rues, main dans la main, tout frissonnants d'un désir délicieux. La naïve espérance d'un bonheur sans faille agrandissait nos regards, dans le silence à peine effleuré par l'écho de nos soupirs... Et maintenant, je ne peux pas le rejoindre. Je vais lui rendre visite, c'est-à-dire que j'assiste de loin à son naufrage. Voyeuse impuissante, je contemple depuis mon rivage un spectacle terrifiant : le navire coule, lentement, et mes yeux fascinés ne peuvent se détacher de lui... Les autres disent que c'est de l'amour, du dévouement. Je ne sais pas, c'est si difficile de mettre un nom sur ce qu'on éprouve...

J'avais juré de lui donner la mort, comme un ultime cadeau d'amour, le plus beau peut-être. Mais tout s'est passé si vite : un cri rauque, son visage écartelé entre  douleur et  surprise, ses mains qui cherchaient à s'agripper, puis la chute, le silence, l'inconscience... Quelques secondes à peine, et je n'ai pas réalisé que cet instant si bref  était celui de nos adieux.
L'ambulance traçait un sillon lumineux dans la brume du matin et je pensais : « Dieu, si tu existes, fais qu'il meure maintenant ; épargne-nous l'hôpital et ses appareils à survivre, les attentes interminables et tous ces mots obscurs qui disent la fin prochaine, sans savoir le déchirement des cœurs qui se séparent ». Mais ma prière n'a pas été entendue.

Celui dont j'ai tant de fois partagé les désirs et les douces lassitudes du plaisir, n'est plus qu'immobilité, lourdeur, contrainte. Je savais comme nulle autre apaiser ses maux et ses fatigues. Après l'amour, je le retenais longtemps captif de mes bras bien serrés. Il s'abandonnait alors en soupirant : « Je suis à toi »...
Je veillais tendrement sur son sommeil et maintenant, il dort si loin de moi, nu sous un linceul blanc, dans le bruit régulier des machines qui lui insufflent une vie factice. Un râle sort de sa gorge et ce n'est pas sa voix, c'est un cri d'impuissance. Il veut mourir, je le sais, mais il n'y parvient pas et comment l'aider ? Il faudrait un courage que je n'ai pas et, surtout, l'absolue certitude que tout espoir est vain...

Mes mains parcouraient inlassablement chaque parcelle de sa peau, exploraient lentement cette géographie soyeuse et parfumée, en connaissaient la moindre variation de grain, les plis et replis, le plus petit accident... Et maintenant il est couché là-bas, statue tombée, prisonnière de sa propre pesanteur. Il me reste un gisant, un corps froid sans regard et sans gestes, un inconnu que je ne suis pas sûre de savoir aimer… 




vendredi 21 octobre 2011

"Something happened" par "Ma cocotte, et alors ?" - exercice n°9


Dans cette voiture, tout n'est que silence oppressant. Pourtant, le moteur tourne. Le vent siffle. Les essuie-glace semblent ponctuer en rythme la chanson que les enfants martèlent. Le silence n'étouffe que ses propres pensées. S'il faut croire qu'à l'instant de mourir, chacun voit défiler son passé alors elle doit être en train de mourir, là, dans cette voiture, son mari à ses côté, ses enfants à l'arrière. Tout virevolte dans sa tête, les années de bonheur comme celles d'ennui. Sauf que l'ennui la suffoque.
« Vous n'en avez pas marre de chanter toujours la même chanson ? Et si on mettait la radio ? - Oh ouiiii, papa. La radio ! La-ra-di-o ! »
Il cherche une fréquence. Il en trouve une et une chanson explose dans l'habitacle et dans son cœur.
« J'adore vivre depuis ce matin Au creux de cette nuit vaincue J'ai vu j'ai su que c'était foutu J'adore vivre depuis ce matin Depuis que je sais qui je suis Que je te quitte que c'est fini »
Partir. Tout abandonner. Vivre enfin. Être ce qu'elle est. Tout ce temps à réfléchir. Adorer vivre, oui. Ce lever chaque matin pour vivre une journée choisie, voulue, désirée. Ne plus subir. Ne plus voir dans le miroir ses sourires effacés, perdus.
« Je m'en vais Je m'en vais Je m'en vais »
Partir. Accepter de ne plus être ceux qu'ils étaient, avant, il y a longtemps, quand ils s'aimaient encore. Pouvoir enfin rire avec les enfants, librement, sans amertume.
« Je ne suis pas encore mort On ne s'est pas entretués Alors je selle ma monture Je repars à l'aventure »
Tout ne peut pas rester enseveli dans cette histoire. Tant de choses encore à vivre. Et retrouver l'espoir. Des projets. Le désir. Il n'est pas trop tard. On ne s'est pas entretués, non. Juste le silence, ce silence qui nous tue plus sûrement que les cris.
« Non n'insistons plus non Ça ne sert à rien Cette sale histoire nous a fait les poches Je te dis au revoir c'était bien. »
C'est vrai que ça devient moche, entre nous. Il suffirait peut-être de le dire. Mais pas là. Mais quand ? Jamais le bon moment. Et comment faire des reproches ? Qu'ai-je fait ces dernières années pour améliorer les choses. Rien. Mes poches sont vides de désir. Plus envie. Ni de lui, ni de rien. Plus qu'une tristesse étouffante. Rester. Restée pour les enfants. À quoi bon ? A quand remonte le dernier fou rire familial ? À jamais. Trop de frustrations, trop de rancœurs hurlent entre nous.
« Je m'en vais Je m'en vais Je m'en vais »
Oui, je m'en vais. Et je souris au bas-côté de la route. J'en pleurerais, de ce sourire, si je pouvais. Mais je sais si bien retenir mes larmes, ravaler mes peines. Faire face. Je regarde les arbres disparaître dans le lointain, la course des nuages, les rigoles de pluie parcourir la vitre. Je poursuis chaque goutte solitaire jusqu'à ce qu'elle ait rejoint une plus grosse rivière.
Ce soir, je m'en vais.



mercredi 27 janvier 2010

Something happened, 11 - par Zelapin récidiviste

Sisters, brothers,
ce soir, je meurs d’envie de vous faire part d’une aventure qui a transformé ma vie. Vous me voyez là, heureuse, épanouie, me dorant la capsule (ouais, j’aime pas me dorer la pilule mais la capsule) au soleil, des amis à la pelle, du fric juste ce qu’il faut, mais il n’en a pas toujours été ainsi.
Dans ma vie d’avant, j’ai reçu une bonne baffe, de celle dont on ne se relève pas toujours, donnée par celle que je croyais être mon amie. Ca vous dit, un petit flash-back?
Avant donc, j’étais du genre cool, pas à cheval sur les principes, je faisais pas mal la bringue (comme maintenant me direz-vous, mais vous allez voir que non), je bossais par-ci, par-là et je claquais tout vite fait. « Y’avait rien à gagner, les journées passaient, tout était simple »*. Je ne prévoyais rien. Avec le recul, je peux dire que je vivotais, sans passion mais contente.
Un jour, il a commencé à pleuvoir un petit peu, les herbes étaient toutes jaunes, j’avais beau chanter, danser, j’avais froid. Les amis de passage se faisaient plus que rares.
Puis ça s’est mis à cailler sérieux. Plus de fêtes, plus trop de soleil, l’ambiance était retombée.
J’entretenais de bons rapports avec ma voisine, même si elle ne faisait que passer aux soirées, même si je n’avais jamais eu de grandes discussions avec elle. Elle m’avait trouvé deux trois petits boulots, je l’avais dépannée quelques fois ; un voisinage en bonne entente. Alors forcément, ce matin-là, c’est chez elle que je suis allée, histoire de boire un petit café, histoire de faire durer l’été, histoire de voir encore du monde, avant d’essayer de trouver de quoi gagner trois sous pour la mauvaise saison.
Mais figurez-vous que cette frustrée m’a reçue sur le pas de la porte. J’ai pas compris tout de suite qu’elle n’allait pas me faire entrer, alors j’ai proposé d’aller en ville. J’aurais pas dû. Elle a commencé par « tu crois que j’ai le temps et l’argent de trainer dans les bars ? C’est toi qui vas payer, avec quoi ? ».
Six minutes après, c’était comme si j’avais complété tous les psycho-tests de tous les magazines, je venais de me faire passer le savon le plus copieux de ma vie, je savais qui j’étais et qui je n’étais pas, interprétation et morale en prime.
En gros, un truc comme quoi j’avais bien chanté tout l’été, que là, j’avais qu’à danser pour me réchauffer. Le plus drôle, c’est que je n’ai pas réalisé sur le coup la portée de ce que je venais d’entendre, j’ai seulement pensé « c’est râpé pour le kawa ».
Je suis rentrée, j’ai bien calé ma chaise longue au sud, à l’abri du vent, et j’ai profité des derniers rayons de soleil.
Et dans ce calme retrouvé, j’ai pensé qu’elle n’avait au final pas tort, cette vielle bique de fourmi ; il allait falloir m’organiser pour ne pas avoir à mourir un peu à chaque début d’automne. Et je devais gagner ma croûte plus décemment pour ne jamais manquer de café.
Tout bien considéré, c’était pas plus mal d’en avoir pris une telle couche, j’ai fait un gros gros point sur ma vie, je ne suis pas allée jusqu’à « colonne de gauche ce qui va et de droite ce qu’il faut changer », mais pas loin. Je ne me suis pas étendue sur la déception causée par ce désistement côté amitié, j’ai préféré me dire qu’on ne voyait pas la vie par le même prisme.
Je vais pas raconter de salades, quand ma décision a été prise, un petit rictus moqueur m’a contracté le zygomatique, je n’enviais pas sa vie et c’est un euphémisme.
Je ne m’étends pas sur les jours qui ont suivi, un peu vache maigre, mais ma traversée du désert s’est muée en traversée des mers.
Et oui, c’est à cette époque-là que je suis venue en Jamaïque.
Fallait être logique, chanter, danser, ….er, ….er, c’est ce qui m’a toujours branchée, et ne pas avoir froid pour ne pas crever, c’était une sorte de postulat de base.
Vous connaissez un meilleur endroit pour ça ? Pas moi, et je le vérifie tous les jours.
J’ai un peu bossé la voix, un peu la danse, et là, je rentre en studio avec Lavilliers.
Merci Fourmi !
*(merci Charlélie Couture, « le mois d’août 75 »)

mardi 26 janvier 2010

Something happened, 10 - par Maud K.

Appuyée contre le tuyau froid dans les toilettes, elle pleure. Les larmes salées entrent dans sa bouche, dégoulinent dans son cou, collent ses cheveux. Elle aime leurs contact parce qu'elle les connait bien, elles sont de fidèles petites compagnes qui lui piquent la langue, l'ancrent à la vie et lui rapellent qu'elle est encore faite de chair et de sang.
Elle compose le numéro, encore et encore, et écoute les tonalités se perdre dans le vide, et l'espoir monte et se brise, à chaque fois. L'espoir de quoi?
Il ne répondra pas. Et même s'il le faisait, pour dire quoi de plus? Il ne ressent plus rien, Il a rencontré quelqu'un d'autre, et maintenant, Il aimerait bien qu'elle le laisse tranquille, parce qu'il aimerait bien voir la fin de son film. Voilà. Cinq ans, cinq minutes, plié et emballé.
A mesure que les mots prennent du sens, le froid s'insinue dans sa poitrine, le Grand Vide s'installe, et les larmes l'abandonnent.
Ce n'est pourtant pas la première fois qu'Il arrache des petits morceaux de son coeur, ni même qu'il la quitte, mais la douleur est toujours aussi vive. Les autres fois, elle a persévéré. Pardonner et s'annihiler pour qu'Il l'aime un peu plus longtemps.
Tant qu'elle tient le téléphone, le Lien, dans sa main, elle cautérise la plaie avec. Mais le Grand Vide a chassé tout l'espoir et elle fini par reposer le téléphone.


Le brouillard qui suit s'étire lentement. Une coquille vide qui mange, qui dort, qui se lève. Regarder son répondeur comme un énemi silencieux. Ne pas supporter d'être seule mais ne supporter de voir personne. Flotter entre le temps et l'espace.


Aujourd'hui elle est à cette soirée avec des amis, au milieu de tous ces gens, elle sourit et hoche la tête en temps voulu, elle trouve qu'elle ne s'en sort pas si mal. Elle donne le change.
C'est une soirée avec des copains qu'elle n'a pas vus depuis très longtemps, et chacun raconte un peu ce qu'il est devenu. La fille en face d'elle reviens d'Australie. C'était une copine au lycée, elles habitaient la même rue et se disputaient toujours la première place à l'école.
C'est marrant les chemins que prennent les gens, les voies qu'ils suivent et qui les emmènent plus ou moins loin de leurs idéaux d'adolescence.
Miss Australie est habillée simplement mais semble à l'aise dans ses vêtements. Ses boucles d'oreilles viennent du Mali, elle est allée enseigner le français en Virginie quelques années après le bac. C'est fou cette façon qu'a la vie de vous déposer exactement là où vous devez être si vous savez saisir les opportunités qu'elle vous donne.
Elle a des amis un peu partout dans le monde et explique que ce qu'elle aime vraiment, ce sont les rencontres inattendues et enrichissantes.
Elle n'a pas peur de vivre. Elle n'a pas besoin de béquille.
C'est sans doute à ce moment là que le petit rayon de soleil a percé le brouillard. Elle regarde cette fille sourire et agiter les mains devant elle et elle se dit : "Pourquoi pas moi?" .
Elle regarde sa vie et elle se demande ce qu'elle fait là. À quel moment s'est-elle trompée de chemin et s'est-elle perdue en route? Accepte d'exister. Fais taire la petite fourmi laborieuse et écoute ta vraie voix. Saute dans le train en marche, pars attraper tes rêves avant qu'ils ne s'échappent.
Voilà. Quelques secondes pour des années.

Elle a vidé son appartement et rendu les clefs. Ses classeurs, ses cours et ses polycopiés d'internat sont chez ses parents dans un carton à la cave, ils attendront son retour. Son sac à ses pieds n'est pas trop gros, et elle se regarde dans le miroir au dessus des toilettes. Elle se trouve belle sans maquillage.
Elle est prête.

lundi 25 janvier 2010

Something happened, 9 - par Jo Alouest

Ma chère Sophie.
Quel plaisir de recevoir ta lettre!

J'avoue qu'à l'heure de l'internet, de facebook et copains d'avant, je ne me serais jamais imaginée qu'on se retrouverait grâce aux pages blanches!

Oui, beaucoup d'eau a passé sous les ponts, beaucoup d'eau qui a charrié sa dose de déchets et de limon.
Comme je te l'ai dit au téléphone, j'ai divorcé, changé de boulot, et quitté ma chère Paris. Je sais, ça fait beaucoup...

Tout le monde se demande (et parfois me demande) ce qui m'est passé par la tête!
A toi, je sais que je peux le dire.
Que tu comprendras.
Ou que tu ne jugeras pas même si tu ne comprends pas.

Comme tu le sais, j'étais une femme comblée, avec un bon job qui me prenait beaucoup de temps, un mari gentil et trois beaux enfants.
Tu te souviens, en cours d'histoire, le distingo que faisait Mrs. P. entre causes profondes et causes immédiates? Là, c'est un peu pareil: si je devais résumer ce chambardement à une chose, je choisirais une chanson de Linda Lemay, qui m'est tombée dans les oreilles, un soir. Cette chanson s'intitule "j't'ai pas entendu...".

Elle m'a ramenée quelques mois en arrière, lorsque je me vidais de mon sang et que le docteur m'a dit: "votre foetus est mort, il faut l'extraire, sinon, il va vous tuer!"
Je me suis souvenue de tout: de l'echo, de l'anesthésiste en goguette, de tout le reste qui est indiscible, des étriers à l'aspiration, des transfusions et des flashs à la con (Comme ce livre que tu m'avais prété, La Vacation de M.W.), des reflexions sympa à la sortie de l'hosto...
Et puis, je suis allée regarder mes enfants, les vivants, ceux qui ont tenus, dormir.
Et je me suis rendue compte que je ne faisais que ça, depuis le début, les regarder dormir, en dehors de mes horaires à la con dans un boulot bien payé qui me bouffait ma patience, mon énergie, mes convictions et mon âme.

Puis mon mari est rentré, et une fois de plus, on a même pas pu échanger un silence sereinement.

Je suis allée à la fenêtre, il y avait tellement de lumières que je voyais à peine les étoiles, j'ai ouvert et j'ai entendu les voitures, auxquelles je ne faisais plus attention. Auxquelles je n'avais jamais fait attention, en fait.


Et là...

Comment dire?

Comment le dire sans insulter les victimes de catastrophes naturelles?
Je l'ignore...
Les premiers mots (bateaux, certes) qui me viennent sont:
Une digue s'est rompue, une vague m'a emportée, j'étais en pleine tempête...
J'ai vécu un tremblement de mère.

Je suis retournée écouter mes enfants respirer, j'ai réveillé mon mari, et j'ai parlé.
Plus que jamais, mais en moins de mots.
Le lendemain, je m'inscrivais au concours et je donnais ma démission.

Le divorce n'a pas tardé et a été serein.
On a choisi une région qui nous attirait tous les deux, L. et moi, pour l'inscription au concours.
On voulait rester proches pour les enfants.
Il a obtenu une mutation, et moi, quelques mois plus tard, mon concours.
Aujourd'hui, on a fait un tour à la plage avec les enfants (et des moufles!).
Hier, avec mes élèves, nous avons observé une salamandre, apportée par une maman.
Je jardine (Si, si!!!), on se promène, j'ai dû passer mon permis!

Je suis là le soir, le matin, le midi, pour les devoirs, les bobos et les bagarres.
Ils dorment, je viens d'aller remettre une bûche dans la cheminée, tout est calme.
Dehors, y'a plein d'étoiles, et des arbres, et des mulots.
Demain, c'est grêve! Je les emmène à la manif!

Et toi, comment va la vie?
Jo

dimanche 24 janvier 2010

Something happened, 8 - par Tutim

Je l’ai appris comme ça.
Ca m’a fait l’effet d’un mauvais rêve au réveil.
Un vague brouillard qui fout le cafard. Qu’on chasse de la main et qui revient aussitôt.
Et aujourd’hui, face à cette feuille, je ne sais pas si je dois saluer un coup du sort ou une ironie du destin alors je pleure.
Voilà, je n’avais pas pensé à Xavier depuis des années. Parfois, en entendant un garçon du même prénom se présenter, le noir de ses yeux revenait secouer mes souvenirs. Mais sans émotion particulière. Xavier a épuisé mon énergie les années où on a été ensemble. Il est parti à coups de cris et de promesses abandonnées. En me laissant un souvenir doux-amer. Celui de mon premier amour. Celui d’un homme qui ne m’a franchement pas aidée à savoir ce que je voulais de la vie mais qui m’a permis de comprendre ce que je ne voulais pas. Et c’était déjà beaucoup.
Le temps est passé. J’ai grandi. Je me suis mariée. J’ai eu des jumelles. Sarah et Laura. Deux merveilles. J’ai été une jeune maman. Et une jeune divorcée.
Le mois dernier, j’ai fêté mes trente ans. On est allées au cinéma avec mes filles. Je leur ai acheté des pop-corns qu’elles ont jetés en riant. Je n’ai pas repensé à Xavier.
Et puis, le soir de l’enterrement de jeune-fille de ma cousine, on l’a déguisée en Barbie et on est entrées dans un bar. On était cinq, déjà un peu bourrées. On riait comme des adolescentes. On s’est affalées sur un canapé. Et là, face à moi, un peu plus vieux mais toujours aussi beau, j’ai aperçu Xavier en pleine conversation avec deux hommes plus âgés. Je l’ai immédiatement reconnu. Même s’il essaie de se vieillir avec ses petites lunettes et ses chemises bien repassées, il a toujours l’air un peu perdu de son adolescence.
Je me suis levée. Je voulais savoir ce qu’il était devenu. Mais j’ai immédiatement compris que les dix ans qui nous séparaient de notre histoire s’étaient évanouis. J’avais à nouveau vingt ans, des espoirs, beaucoup d’ambition, pas un sou, et une admiration infinie pour sa manière de regarder le monde. Le verre à moitié plein. En me voyant, il a souri. Il m’a demandé pourquoi j’avais un string sur mon pantalon. Je lui ai raconté Aurélie, son futur mari, sa conversion à l’islam, sa grossesse restée secrète et son ventre plat. Il a ri et a effleuré ma main. Je crois qu’il n’a pas vraiment voulu me toucher. C’est juste tombé comme ça. Comme notre rencontre, comme ses yeux brillants, ses études de droit, sa carrière, le mariage de sa sœur. C’est arrivé quoi. Comme ce qui a suivi, la soirée passée à surprendre le regard de l’autre, les sourires sincères et sa main sur la mienne.
Il était quatre heures quand on s’est retrouvés chez moi, sur le futon du salon. En voyant la pile de DVD Disney, il m’a demandé si j’avais des enfants. Je lui ai montré une photo de mes deux beautés. Les filles étaient chez leur père alors je n’ai pas réfléchi. On a allumé la télévision, il passait une redif de Ruquier et on a repensé à nos samedis soirs devant Ardisson. Il m’a entouré de ses bras. J’ai eu chaud. Je me suis sentie bien. Je n’ai pensé à rien. Ou plutôt si, j’ai pensé enfin. Enfin.
Le lendemain, il est parti en notant mon numéro. Il m’a parlé d’aller au cinéma la semaine suivante, de rencontrer les filles, de les amener à EuroDisney. D’être heureux ensemble.
Mais il n’a pas appelé.
Je me suis posé toute sorte de questions, j’ai émis des hypothèses, j’ai essayé de me remémorer notre conversation dans le moindre détail. Je me suis même dit qu’il lui était peut-être arrivé quelque chose.
Alors le week-end suivant, j’ai cherché dans mes carnets pour retrouver le numéro de ma meilleure amie de l’époque. Je savais qu’ils étaient restés en contact parce qu’ils étudiaient dans la même université. Je ne lui avais pas parlé depuis des années mais je n’avais aucun autre moyen de joindre Xavier.
Elle n’avait pas changé de numéro et au bout de trois sonneries, elle a décroché. Je lui ai vaguement demandé de ses nouvelles. Et, à peine ai-je prononcé le nom de Xavier qu’elle m’a dit : « C’est marrant que tu me parles de lui parce que je ne l’ai pas vu depuis des mois mais j’ai reçu son faire-part de mariage la semaine dernière. »
J’ai vu trouble.
Elle a ajouté : « Et tu sais quoi ? Il se marie avec une juge. »

samedi 23 janvier 2010

Something Happened, 7 - par Elizabeth L.

Something happened


Le jour où quelque chose arrive qui va changer votre vie, vous ne l’avez pas prévu. Il commence comme un jour tout à fait ordinaire, voire particulièrement morne, un de ceux dont on se dit, par la suite, « si on me demandait ce que je faisais le 38 janvobre, je serais bien en peine de le dire ». Est-ce qu’il pleuvait ? est-ce qu’il y avait du soleil ? (ce qui est rare en janvobre dans nos contrées, il faut bien l’avouer).

Comment sait-on que c’est ce jour-là que tout a basculé ? Quelquefois il existe un signe. On reçoit une lettre. Ou un coup de téléphone. Un télégramme, autrefois. Un e-mail, aujourd'hui. On déménage. On part. On tombe. On tombe amoureux. On tombe de haut. On a un accident. Au lieu d’être au travail, ce matin-là, les pompiers vous emmènent et on se retrouve aux urgences. La journée se désagrège, fond, coule par la bonde de l’évier, disparaît. On la recycle ensuite sous forme de souvenir.

Mais bien souvent, il n’y a rien qui puisse servir de repère. C’est seulement après coup qu’on va constater le changement, observer ce qu’il a d’irrémédiable, et se demander à quand on peut le faire remonter. Quand on s’aperçoit qu’on a perdu la bague de fiançailles de sa grand-mère. Depuis quand est-ce qu’elle n’est plus dans le coffret à bijoux ? Est-ce qu’elle a pu être volée ? Quand l’ai-je vue pour la dernière fois ? Et l’amour que l’on croyait ressentir, où est-il passé ? Depuis quand est-ce qu’il n’est plus là ? C’était peut-être ce jour-là, le mardi 38, ce jour ordinaire de janvobre, qu’il a disparu. Tout ce qu’on sait, c’est que rien ne sera plus jamais comme avant.

vendredi 22 janvier 2010

Something happened, 6 - par Lyjazz

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit....

Non, c'était plus justement pendant l'interrogation du début de l'adolescence.

L'interrogation et l'enthousiasme pour l'écriture, pour le secret.

La sensation qui perdurait de ne pas être comprise, d'être toujours plus vieille que l'âge que l'on me donnait. Plus âgée, plus mûre dans ma tête.
Avec l'idée que ce que je vivais était décalé avec ce que j'étais vraiment, à l'intérieur.

Mes parents surtout, très occupés, ne me comprenaient pas.
J'étais équilibrée dans mon corps cependant. J'observais et vivais ces événements : mes premières règles, les transformations de ma pilosité, de mes seins. Et je continuais de faire du sport, de partir faire de longues promenades en vélo. Avec des temps d'arrêt, de lecture et de réflexion, plus intenses et intériorisés. Mes relations avec les garçons du quartier, mes camarades de jeux depuis toujours, étaient en train d'évoluer : ils voyaient en moi la jeune fille en devenir, ils commençaient à être troublés, et moi-même j'étais sur cette brèche entre les deux.

Je regrettais un peu de ne plus être considérée comme auparavant, je n'avais pas encore envie de ressentir du désir de leur part, et j'avais envie de leur montrer que je portais mon premier soutien gorge...

Par exemple j'étais agacée de voir que certains garçons se cachaient le soir quand on rentrait du cours de judo, pour me surprendre et en profiter pour m'embrasser ou me toucher les seins. Et quand même j'aimais bien les combats au sol, pendant lesquels on pouvait sentir le corps de l'autre, dans le registre de la pulsion maîtrisée de l'art martial, mais avec un plaisir non dissimulé et mêlé, presque ambigu.

J'avais un camarade judoka en classe qui avait un an de plus que moi, mais était bien plus grand et fort, contre lequel je ne combattais pas. Cependant nous ressentions un trouble lorsque nous étions en présence. Fait de l'odeur du tatami et des kimonos, des vestiaires, de ce que nous partagions comme sensations pendant les cours. Fait de notre adolescence et de confiance parce que nous étions bien dans nos corps.

Et nous nous retrouvions parfois, lorsque nous avions une heure de libre, le samedi matin, dans une grange à l'extérieur du village. Un endroit tranquille, avec du foin en haut, que nous atteignions en vélo, excités par l'air frais, les odeurs de la nature, notre complicité, l'aventure, la découverte, la tendresse.

Je racontais, sans trop de détail, nos rencontres, mes questions, mes interrogations, sur mon journal intime, que je cachais dans mon secrétaire, ou sous mon matelas.

Un jour ma mère m'a appelée, invitée à venir dans ma chambre. Ou plutôt convoquée. Elle a sorti mon cahier vert. M'a dit qu'elle l'avait lu. M'a expliqué que je ne devais pas penser de cette manière, ni écrire ça. Que mes pensées et mes interrogations ne devaient pas avoir lieu, que c'était dangereux. Que je devais « faire attention aux garçons ».

En fait je ne sais plus ce qu'elle m'a dit. Je ne me souviens d'aucune de ses paroles sauf de cette antienne qu'elle m'a répété des années après : « fais attention avec les garçons ».

Je me souviens seulement d'un grand froid. De mon élan de vie qui s'est recroquevillé à cet instant. De ce bruissement dans ma tête. De son regard courroucé. De cette trahison. De ma peine profonde. De mon sentiment d'être acculée et de ne plus pouvoir me réfugier nulle part. Je n'étais plus moi si je ne pouvais plus écrire ni dire ce qui m'interrogeait, si mes paroles personnelles étaient niées et considérées comme des mots interdits.

Elle était tellement manipulatrice que j'ai été obligée de dire oui, de certifier que c'étaient des mots en l'air, pour la rassurer, m'en débarrasser.
Je me souviens que j'ai repris ces passages et que je les ai enduits d'encre de chine, très proprement, comme une chape de béton. Le coeur lourd.

Ensuite, je suis restée longtemps sans écrire. Même si j'ai encore reçu des coups de mes parents après un appel au secours. Je ne pouvais plus. Je ne faisais confiance à personne ni à rien.

J'ai passé des années à faire le pitre en classe, à être le boute en train. Comme une façade. Pour faire sortir ce jaillissement d'énergie qui m'habitait et que je ne pouvais plus dire.
Personne ne me comprenait.

Et je ne pouvais même pas écrire ces mots.
Juste lire. Sans arrêt. Même en marchant.

Il m'a fallu deux ou trois ans je crois avant de me redonner cette permission d'écrire pour moi et non plus seulement pour les professeurs.
j'ai continué d'écrire, mais sur des bouts de papier, des feuilles format A4 que je pliais en quatre et gardais dans un livre, dans ma poche, dans mon sac. J'écrivais partout. Dans toutes les situations. Partout où mes émotions devaient être dites et n'étaient pas comprises.

Je n'ai plus jamais fait confiance à ma mère. Je sais de quoi elle est capable. Je sais qu'elle ne me comprendra jamais.

J'ai tergiversé jusqu'à mes quarante ans avant de devenir mère.

Maintenant que j'ai des enfants je fais très attention à cette confiance, à leurs ressentis. J'ai des antennes.


Lyjazz

jeudi 21 janvier 2010

Something Happened, 5 - par Zelapin

C’était un de ces repas du vendredi soir de fin de printemps, entre parents d’élèves, autour de pizzas ou pâtes ou restes rapportés par les convives. Cette fois-là, un couple d’amis des hôtes (mais n’ayant pas d’enfants fréquentant même école) était invité.

Un peu avant le dessert, alors que tous les enfants jouaient depuis belle lurette dans le jardin, l’un des invités se mit à raconter comment avoir vu « Jeux interdits » avait profondément affecté sa vie affective future. Il pensait l’avoir vu trop jeune, pas encore sorti de l’enfance, et avoir souffert pour le restant de ses jours et encore aujourd’hui d’une anormale angoisse d’abandon.

On s’efforça de plaisanter sur le sujet, sans pour autant parvenir à dissiper la forme de gravité qui avait pris place, flottant au-dessus de la table comme mêlée aux effluves du jasmin de ces premières soirées chaudes.
Fixant pour la plupart les flammes de bougies (y-avait-il déjà des moustiques ?), ou un point imaginaire derrière le visage de leur vis-à-vis, chacun se perdit en lui-même, cherchant ce qui, en matière de fiction, aurait bien pu le marquer autant que leur ami.

Au début, ce furent surtout des expériences cinématographiques que l’on évoquait, puis le propriétaire exposa comment il se sentait proche de Philippe Djian pour avoir été fortement secoué par « l’attrape-cœur » de Salinger, sa façon de lire en ayant été modifiée, l’amenant à être plus critique ensuite, beaucoup plus sensible au rythme, au style, à la langue qu’auparavant.

Alors, la littérature et son pouvoir (quasi-magique) de modifier chez le lecteur sa perception du monde devint le sujet officiel ; tous avaient au moins un livre fétiche, frontière avant/après, au sujet parfois très éloigné des conséquences engendrées.

Les plus âgés des enfants, ayant peut-être ressenti l’intensité de ce qui se jouait s’étaient rapprochés, formant un deuxième cercle dans la pénombre autour de la table.

C’est alors que la jeune femme amie des hôtes mais peu connue des autres prit la parole, intimidée. Son trouble était perceptible de très loin, elle était visiblement gênée de l’intimité qu’elle allait dévoiler, mais déterminée à livrer son expérience à ce point de la conversation. Elle expliqua qu’à 12 ans elle avait lu «L’herbe bleue », le journal d’une adolescente qui devient toxicomane et que ce qu’elle lisait s’imprimait au fur et à mesure dans son corps, dans son esprit, au point d’avoir la nausée quand le personnage l’avait, de ressentir physiquement de la douleur lors des épisodes de manque. En délivrant ces souvenirs, elle repoussait sans cesse une mèche invisible (elle avait les cheveux très courts), comme si elle avait à nouveau 12 ans et une frange longue. Ce qui l’avait le plus marquée était qu’à l’époque, quand elle « sortait » de sa lecture, elle éprouvait une sorte de malaise, en particulier avec ses parents, comme si elle prenait elle-même de la drogue ou commettait des vols pour en acheter. Elle avoua qu’une fois ce livre fini, elle avait eu la sensation presque biologique d’entrer dans l’adolescence.
Ce fut la dernière à s’exprimer sur le sujet.

Après un temps de flottement, la conversation reprit un rythme plus rapide et une orientation toute différente (sauf pour elle, qui resta longtemps muette, captive de sa narration).

Je faisais partie des quelques enfants assis près de la table, j’avais aussi 12 ans. J’ai compris alors avec jubilation (j’avais déjà lu ce mot « jubilation », promis, je pouvais donc l’éprouver en toute connaissance de cause) que je faisais partie d’un groupe que je ne quitterai (i hope so) plus jamais, celui des lecteurs.

mercredi 20 janvier 2010

Something happened, 4 (VO sans sous-titres) - par Martine B.

My dear colleagues, my dear friends,

Thank you all for coming. You know I hate speeches, but I want to say how grateful I am to you all, let’s just hope it won’t be too boring! Here we go, then!

When I arrived in Normandy at the age of fifty-two I was at a loss with what to do with my life. I got out of the ferry thinking I would just stay in France for a holiday and then go back to England. I was fed up with my job in which I felt stuck. Was there anything in store for me? I doubted it. Not that I lacked inspiration, but all I liked was out of reach. I loved writing, I dreamt of translating novels, but who would be interested in an ageing amateur? I knew I would never be one of the happy few…Well, on 30 June 2000 I got out of the ferry in Ouistreham with no precise destination in mind; all I needed was a careless holiday. As I was walking down Rue de la Mer I caught sight of a notice in a window. It read: “Chambre libre”. I immediately felt at ease in this place, and the landlady soon took me to my room. Little did I know then that this encounter was to change my life!

For a few weeks I just slept an incredible amount of time and went for long walks on the beach. When I came back Dominique would wait for me with a good cuppa and a few biscuits. I was not very talkative, but I found her warm presence soothing. I soon met a few friends of hers and started to be a bit more sociable. At the end of August I was facing a dilemma. I did not feel like returning to Britain, having not felt so well for ages, moreover my children and ex-wife had good positions and did not depend on me anymore, but how would I support myself without a job?

Conversely, would I lose much if I resigned from my job as a history teacher? I knew I would miss some of the pupils, but certainly not FC. Fat Cow was the nickname the kids had given one of our colleagues and without openly admitting it we thought she was getting what she deserved. It was the only thing we agreed about, though, as this two-faced nightmare had managed to install an atmosphere of suspicion which made all team work impossible. Just thinking of her made me sick and I developed a rash which got worse and worse until my decision was final. One morning I got up and knew: I would not go back there. Never again.

We had a wonderful weather that autumn. I still went for long walks, taking my camera with me. The light is so unique on Normandy beaches. Dominique often joined me, collecting drift wood that she used in many amazing ways to decorate her house or to frame photographs of her new-born grand-child. I soon joined a club. Taking photos was a fantastic hobby, but I can tell you now that it was more than that, forcing me to focus on something new, to see life through a different lens. After a while I felt ready to go back to “normal” life and work. Dominique had heard that the museum needed a part-time bilingual guide. There were few applicants, and I was given the job. As a former teacher I loved talking of WWII to the kids who came here on school trips, and I was happy to have some spare time. As I read somewhere the other day, “once you are used to your freedom…”

Jean, from the club, urged me to exhibit my photographs. I was quite reluctant first, but I finally submitted to his friendly pressure. To my surprise my work interested a few people, and I got a couple of good reviews in the local press, as well as a few photos published in national magazines. Last year as you know, I opened my gallery in Caen. As you all know it is keeping me extremely busy and I have decided to retire from the museum.

I will miss working with you, but the good news is that Dominique and I are moving into the house next door and you are welcome to pop in whenever you like. In the meantime, I’ll just drink to you!

Cheers everyone! Thank you for coming!

mardi 19 janvier 2010

Something happened, 3 - par Flo

C’était un mardi, je crois, je n’en suis plus très sûre aujourd’hui.

Dans quelques jours, ça va faire 3 ans.

Un mardi comme un autre, la vie qui s’étire longuement, retour du travail, allumer la télé, se faire à manger, bâcler la nourriture, se nourrir sans savourer.

Et ce poids, toujours, sur les épaules, sur le coeur. Ce poids qui n'en est plus un, tant j'ai pris l'habitude de vivre avec, comme un compagnon, comme une obligation. Je tourne en rond, je cherche, je me cherche.

Il était là ce soir-là, nous avions échangé des banalités comme souvent, sans y mettre le cœur, en se forçant bien sûr.

22 heures, il était déjà sorti depuis plus d’un quart d’heure, dans l’hiver humide du Sud, promener le chien. Ces promenades qui duraient une éternité, ce besoin de prendre l’air, de sa part, de la mienne, j’étais blottie sous les couvertures, je regardais une émission quelconque, absente à moi-même, absente à la vie.

Ca a sonné d'un coup, m’a fait sursauter comme à chaque appel à cette période. Qui appelle à cette heure, mais surtout, qui appelle sur un numéro que nous ne communiquons jamais ??

Et surtout, pourquoi est-ce que je me suis levée ce soir-là, alors que j’avais laissé tant de fois retentir la sonnerie, tremblante, paralysée d’affronter la réalité, celle de l’extérieur, celle de ce monde que je ne maîtrisais pas, plus, cet univers où tout m’échappait.

J’ai décroché, mue par une force qui me dépassait, comme un noyé s'accroche à la bouée qu'on lui lance.

-J’aimerais "lui" parler s’il vous plaît
-Mais qui êtes-vous pour appeler ainsi, il est 22H30??"
-Sa copine, depuis plusieurs mois
-Ah ça tombe bien, je suis sa femme, depuis 7 ans.

Du reste, je ne me souviens guère. Mes jambes tremblaient tellement qu’il a fallu que je m’assoie. J’ai senti le même effarement en face, mais peut-être moins violent, moins bouleversant.

J’ai raccroché, et je l’ai entendue, cette voix intérieure : « si tu ne fais rien aujourd’hui, c’est ton enterrement que tu signes. C’est maintenant ou jamais, enfin, pour VIVRE. »

Tout chambouler. Quitter une ville, un boulot. Des points de repère, mais construits sur des fondations de sable. Repartir à zéro, encore, enfin. Vivre enfin, déployer ses ailes, respirer, oublier la peur, celle chevillée au corps depuis si longtemps, découvrir que cette boule énorme, sur le plexus, étouffante, n’est pas une fatalité. Se prendre en main, prendre en charge, décider, assumer, surmonter l'insurmontable, repousser des limites qui paraissaient inatteignables, apprendre à savourer, devenir légère, si légère...

Flo

vendredi 15 janvier 2010

Something happened, 2 - par Gilda

J'aimerais rentrer tôt pour une fois ce soir. C'est l'investiture de Barack Obama. Un moment qu'on sent historique ne se dédaigne pas.

La responsable du service où je tente de conserver un sens à un boulot d'informaticienne qui n'en a plus, a encore planté un processus de mise-à-jour avec des scripts de commandes automatisées.

Je ne veux pas d'ennuis. Il reste deux ans et demi de maison à payer.
Après je partirai.
Mon salaire sert à rembourser les prêts. Des contraintes liées à mon contrat font que si je démissionne il me faudra le faire en mode anticipé.

Je ne veux pas d'ennuis, elle a fait planter la mise-à-jour, ça n'est pas la seule fois. Les données au lendemain doivent être disponibles : je dois donc rester "after hours" pour réparer.
Barack, raté ; même si je travaille vite et bien.
Les plantages générés par les maladresses d'autrui sont plus longs à diagnostiquer : on ignore ce qu'ils ont précisément effectué. Il convient de procéder par essais ou étapes dissociées.

La cheffe déboule dans le bureau, furieuse. Comment ça pas encore fini.
Sans l'accuser directement j'essaie, Telle commande n'a pas été acceptée par le système, il faut reprendre le processus.
Sa colère hélas dès en entrant était incontrôlable. Contre elle-même ? À cause de tout autre chose ?
J'ai conscience d'encaisser parce que je suis là, seule à être restée tard.
Ça aide à ne pas perdre le contrôle ni répondre à la violence verbale par la violence physique. Je sens pourtant qu'en gardant calme je pompe sur des réserves profondes, celles que la dureté des années précédentes, les deuils, les maladies, les ruptures dont celle qui a failli m'achever, ont tant asséchées.
Et à présent les cris de cette femme à qui l'entreprise confie charge de hiérarchie alors que sa psychorigidité et son instabilité d'humeur confinent au pathologique, et qui depuis deux ans use également mes collègues et quelques hautes hiérarchies qui se prétendent impuissantes et ferment leur bureau à clef quand elles la savent sur zone.

Ce soir-là, je lui laisse le dernier mot, un très sec On en reparlera, censé m'effrayer, et pars en saluant. Je sais qu'elle dormira mal cette nuit ou avec l'aide de la chimie. Je n'ai à me reprocher que d'avoir fait preuve d'un trop grand sérieux.

Dans la rue, m'abat la rage devant l'injustice. Je l'ai trop contenue. Elle se venge en intensité. Je paie pour l'incompétence d'une personne bien plus que moi payée.

À l'instant où je quitte le bâtiment une décision se prend en moi de toute fermeté : je n'y remettrai plus les pieds, c'est fini d'être traitée comme un punching-ball ou une serpillière, pour l'argent comment on fera, mais cet esclavage s'arrête là.

Je n'ai pas décidé, ça se décide en moi.

Et pas même pour venir rechercher mes affaires personnelles.

L'animal interne intime a senti rôder la mort. Depuis 4 ans elle tente toutes sortes d'approches et de séductions. Je ne veux ni tuer, ni me tuer.
Cette fois-ci il ne s'agit pas d'une maladie, ni de peine infligée par quelqu'un qui compte - je ne vois cette personne que par contrainte professionnelle -, j'ai un degré de liberté qui est de cesser ma présence en ces lieux. Je le saisis. Éloignement. Aucun job ne vaut de mourir, sauf ceux qui consistent à risquer pour sauver.

J'appelle une amie qui pourra m'aider - et le fera, grâce lui soit rendue, elle n'a rien à y gagner que certains ennuis -, une autre qui ne comprendra pas - mais ça ne m'étonne pas -. Le lendemain je vois notre médecin de famille, auquel mon état n'échappe pas. J'ai peu à dire, il voit.

Plus tard je consulterai un ami spécialisé dans l'aide aux salariés malmenés. Le dossier constitué ne servira pas : l'entreprise est grande et le service chargé du personnel se montrera à mon égard d'une correction parfaite.
J'avais pendant longtemps donné satisfaction.

Pendant 3 mois je dormirai sans arrêt. Mon bien-aimé en rit encore. J'encaisse 23 ans d'efforts faits dans un emploi qui ne me convenait pas. Jeune on s'embarque, en se disant le temps d'un peu puis je changerai ; les jours passent, la famille s'agrandit, il faut sans faille gagner sa vie. Adultes et raisonnables, on reste, on s'use, on subit.

Je pars désendettée. Le jour de la signature des remboursements j'ai perdu mes semelles de plombs. Il m'a fallu beaucoup d'efforts pour ne pas m'envoler. D'un seul coup délestée.

Un an après, quelques séquelles, légères. Certaines amnésies. Un chagrin d'amour (quel luxe !). Et un manuscrit, ou doit-il rester à l'état de fichier sans éclabousser du papier ?
Une vie simple, dépenses minimales. Du restant de ma prime je n'ai rien gardé. Certains de mes amis étaient plus mal lotis.
Une vie simple, mais la grande vie : mon temps, enfin, m'appartient.
Le jour d' Obama sera le dernier où je l'aurai vendu.
Si j'y parviens et s'il le faut je vendrai mon travail mais plus mes heures. À moins que pour aider ceux que j'aime.

Méfiez-vous de la liberté, quand on y a goûté, on ne peut s'en passer.

(spéciale dédicace au tenancier qui fait partie de ceux qui longtemps en amont m'ont aidée à piger qu'il ne fallait pas tout accepter et en revanche le faire des mots lorsqu'ils venaient, même maladroits et désordonnés).

jeudi 14 janvier 2010

Something happened, 1 - par Marion

Ce qui s'est passé, un jour
(Encore une histoire de (médecin) soignant)

Il y a peu, j'ai lu un livre d'un docteur soigneux. Ca m'a rappelé...
Une dame qui avait entre quarante et cinquante ans, je suppose ...
Élégante, posée, souriante. Elle avait un cabinet près de la résidence pour étudiants, à Paris.
Je la voyais de temps en temps pour mes gros rhumes.

Puis un jour, je suis là, devant elle, je suis mal, fatiguée. Une fois de plus.
J'ai envie de pleurer mais je ne pense pas que sur ce point un médecin peut m'aider.

On ne m'a pas aidée quand j'ai tant pleuré, à 15 ans.
"Vous manquez de fer, ça va passer", "... c'est ça l'adolescence".
Moi, je voulais presque crever, mais je voulais quand même la suite de l'histoire alors bon.

Elle m'a bien regardée, m'a dit que j'étais très jeune, que j'avais l'air intelligente et sensible, mais qu'il y avait quelque chose... que j'étais souvent fatiguée, quand même.
Je ne sais plus comment elle a amené et tourné la question...
M'avait-on déjà dit des choses méchantes ?
La première chose qui est venue, c'est qu'on m'avait dit que je n'étais pas belle, à l'école, entre autre... mais quelle banalité, une insulte de môme en plus, en moins, pourquoi celle-ci ?
(Pourquoi pas les crachats, les sobriquets, les bousculades, ou cet horrible "ah, non, pas elle" avant que mon voisin de classe ne se lève et n'aille plus loin, comme si j'étais pestiférée... ou encore... les coups de pieds, en gym, discrètement..., ma casquette qu'on jette dans la poubelle, un matin, mon vocabulaire que l'on moque, mon incompréhension des expressions à la mode qui rend tout le monde hilare,...) Des trucs de gosses, quoi ! Heureusement, j'avais dépassé ce temps là, j'avais enfin des copains, des copines, je faisais rire mais pas moquer, j'avais finalement tout pour moi...
Alors pourquoi je lui dis "on m'a dit que je n'étais pas belle", comme ça, en rougissant, en pleurant, en tremblant sottement, devant cette dame si respectable ?
Elle, elle y accorde cette importance cruciale, ça a du poids, enfin, ce mal là.
Ah, bah oui, tiens, je ne l'avais pas senti, mais maintenant que vous mettez le doigt dessus, ça fait mal.
Elle me parle de reconstruire ? Moi, je me croyais en construction, et de mieux en mieux, presque achevée !
Mais alors, les pleurs qui reviennent, parfois, longtemps, le "mal de vivre" comme chantait quelqu'une d'une voix poignante, ça pourrait être aussi ça ? Je suis repartie en me sentant bizarre, changée. Tous mes points de vue avaient besoin de se réajuster.

15 ans depuis et j'en tremble encore, en l'écrivant, mais ça va.
C'est comme un de ces virus qui s'installent et reviennent quand le corps et l'esprit faiblissent (c'est mon air-peste). Tout est pareil, tout a changé.
Je n'en ai plus peur, je sais que c'est une part de moi, juste, sans méchants ni gentils, ni moi ni les autres, que ça m'a donnée. Je ne m'en sens plus coupable (de ne pas avoir toujours eu le mode d'emploi pour vivre avec les autres, d'avoir trop voulu me singulariser). Quand je merdoie, je sais où chercher. Et j'ai toujours un peu tendance à vouloir me singulariser. On ne se refait pas...
Mais il y a peu, something happened : j'ai lu un livre de docteur.
Alors j'ai repensé à vous, Madame le Docteur, et j'espère avoir bientôt votre adresse pour y placer ces mots, car je vous suis reconnaissante.

Marion.

mercredi 13 janvier 2010

Exercice d'écriture n°9 : "Something happened"

Un jour, sans prévenir, quelque chose arrive.
Un événement, une rencontre, un accident, un livre, une révélation.
Et ça change tout.
Vous ne voyez plus le monde de la même manière.
Vous décidez de rompre.
Avec votre famille, votre boulot, votre ville, votre vie.
Vous partez loin ou vous vous enfermez.
Quelque chose est passé.
Quelque chose s'est passé.
C'était hier.
Aujourd'hui, vous racontez.

En 5000 signes maxi.
Remise jusqu'au 20 janvier minuit (heure de votre méridien)