jeudi 12 mai 2022

Ecrire, c'est soigner - par Marc Zaffran/Martin Winckler

  



ÉCRIRE C’EST SOIGNER

 12 mai 2022

Colloque Littérature, Ecriture, Soins 

Cergy 


Au commencement, écrire, c’est se soigner 


Comme lire, d’ailleurs. (Ou regarder des films ou des documentaires ou autre chose.) 


Ecrire c’est dire qui on est, ce qu’on pense, ce qu’on ressent, ce qu’on supporte ou non – sans que personne vous coupe la parole. 

Même quand on n’écrit pour personne, on écrit à quelqu’un qui n’est pas là mais qui écoute. Une thérapeute virtuelle, attentive et qui ne pose pas de question, en quelque sorte. Les questions, on peut de toute manière (se) les poser et y répondre seul(e) — ou du moins donner les réponses qui nous viennent... et en trouver d’autres en écrivant. 


Car la vertu de l’écrit, même quand on écrit pour soi, au kilomètre, c’est qu’un mot, une phrase, un paragraphe en appellent d’autres. Parfois on cale, mais ça n’est pas grave. Ce qui est déjà écrit existe, on peut le voir, le relire. On peut l’apprécier ou le critiquer, mais on ne peut pas le faire disparaître à moins de jeter la feuille à la poubelle. 

Et aujourd’hui, quand on met un texte dans la corbeille de l’ordinateur, il n’est pas perdu. 


Je peux en témoigner : écrire, ça soigne la personne qui écrit. 

J’ai passé mon adolescence à écrire parce que je n’avais personne à qui parler. Je n’étais pas malade, j’étais juste un garçon isolé, qui n’avait personne à qui poser des questions élémentaires et gênantes sur son corps, la manière dont il fonctionnait (ou ne fonctionnait pas correctement ?) ses émotions et ses idées (parfois farfelues). Ecrire m’a permis de vivre avec moi-même. 

Ecrire, ça soigne le moral. 


Pendant mes études de médecine, écrire m’a permis de ne pas être englouti par la violence de l’atmosphère de la faculté de médecine (oui, c’était aussi délétère dans les années 70 que ça l’est maintenant – et nous n’avions pas les réseaux sociaux pour dénoncer cette violence) Merci à l’internet et aux réseaux sociaux. 


Écrire m’a permis de me faire entendre au moins de quelques camarades, via les revues clandestines et auto-produites que publiaient une poignée d’entre nous. Mine de rien, le simple fait de pouvoir écrire qu’on était favorable à la légalisation de l’avortement, du cannabis et de l’aide médicale à mourir, ça nous faisait du bien. Ça nous permettait, encore une fois, d’exister et de s’affirmer comme autre chose qu’un pion sur le très grand échiquier de l’hôpital. À l’époque, nous n’avions pas d’internet et de réseaux sociaux pour partager et dénoncer. Merci, les réseaux sociaux et l’internet, de permettre aux étudiantes et étudiants en santé de le faire aujourd’hui. 


Écrire, je le faisais aussi dans les dossiers : je m’adressais aux internes, au patrons, aux infirmières et je me faisais un point d’honneur d’écrire lisiblement et de poser les questions que personne n’avait voulu entendre pendant la visite à douze. 


Il est arrivé qu’un médecin vienne me voir et me dise : « J’ai vu ce que tu as écrit dans le dossier. Effectivement, personne ne s’était posé la question avant. » Une trace écrite n’est pas aussi spectaculaire qu’une parole, mais parfois, elle finit par trouver le regard qui va se pencher sur elle. 


Écrire, c’est important quand on (se) pose des questions : ça permet d’abord de les formuler (ne serait-ce que pour les reformuler plus tard) avant qu’elles s’envolent. Ça permet aussi de partager ses interrogations même s’il n’y a personne pour les entendre à ce moment-là. Les écrits restent. Et ils restent aussi pour soi : on oublie ce qu’on a pensé. Quand on l’a écrit, on peut le retrouver. Ce qu’on a pensé était peut-être essentiel, peut-être sans importance mais, dans un cas comme dans l’autre, on ne peut le savoir que si on en a laissé une trace. 


Écrire fait du bien, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit. 

Les effets bénéfiques de l’écriture sur le moral – en particulier celui des personnes ayant subi des traumas, mais aussi souffrant de maladies terminales )- ont été documentés par des psychologues américains, Pennebaker et Smythe. (1) et (2) 


Évidemment, tout le monde ne tire pas des bénéfices de l’écriture. Pour écrire, il faut, déjà, avoir une relation non conflictuelle à l’écriture : je veux dire qu’il faut ne pas avoir été dissuadé d’écrire, ni avoir entendu que ce qu’on écrit n’a aucune valeur, ou encore qu’on ne sera ni Proust ni Flaubert – comme si c’était ça l’objectif ! 


Pour oser écrire, il faut ne pas été avoir traumatisé par des enseignants qui accordent plus de place à l’orthographe ou au « style » qu’au sens. Or, l’orthographe et le style n’ont aucune importance dans l’écriture, ce sont juste des critères de classe. Ce qui compte c’est ce que transmet l’écriture– comme la parole – de la personne qui s’exprime. 


Encore faut-il la lire sans passer ce qu’elle écrit au crible de filtres qui servent, avant tout, à sélectionner qui parle ou écrit « bien » et qui parle ou écrit « mal ».  Ces critères de classe sont ce qui « justifie » de qualifier des auteurs tels que L.-F. Céline ou Michel Houellebecq d’ « auteurs de talent » malgré le contenu hautement discutable de leurs livres. Ces mêmes critères de classe, élitistes, ont permis de minimiser, pendant des siècles, presque toute la littérature écrite par des femmes. 

(Eh, oui, écrire c’est politique...) 


L’un des principaux obstacles aux effets soignants de l’écriture (et je dis bien « soignants », et non thérapeutiques, j’y reviendrai), c’est le préjugé selon lequel il y a des personnes qui « savent » écrire et d’autres non. 


Mais écrire, ça s’apprend, ça s’entraîne, ça se cultive, exactement comme la photographie, la pratique du chant ou d’un instrument, la natation ou la course à pied, le dessin, la mécanique, le bowling... ou la confection d’un plâtre de jambe. Bref, ça se travaille. Et comme c’est un travail, il faut aimer travailler à ça. Si on n’aime pas travailler à écrire, il ne faut pas s’y éreinter. Il y a d’autres formes d’expression tout aussi respectables, qui font du bien à celles qui les pratiquent et à celles qui les apprécient. 


Écrire, ça soigne l’ignorance et ça organise la pensée

On apprend à parler en écoutant les autres et en reproduisant des sons, puis en assemblant des mots et en composant des phrases. Plus on écoute, plus on parle. Plus on parle, plus on sait parler. 


De même, pour apprendre à écrire, il est utile de lire beaucoup. Ça tombe sous le sens. Mais la lecture a une autre vertu : elle nous apprend beaucoup plus de choses que la parole. Cela, pour deux raisons : d’abord parce qu’on apprend beaucoup plus de choses en lisant un texte qu’en écoutant une seule personne. C’est une question de densité d’informations. La parole est un outil merveilleux, mais la quantité d’informations qu’on peut livrer en parlant est limitée. De plus, ce qui nous est transmis par la parole est linéaire, on ne peut pas habituellement revenir au début ou au milieu. Tandis qu’on peut relire un texte, voir le parcourir de manière discontinue, autant de fois qu’on le veut. 


De sorte que lorsqu’on lit beaucoup (je veux dire « beaucoup de pages » et « beaucoup de personnes qui écrivent »), non seulement on apprend à écrire de diverses manières mais aussi on accumule une flopée d’informations dont on va pouvoir se servir par la suite, dans la vie comme dans l’écrit. 


Quand j’ai commencé à exercer la médecine générale, je me suis introduit dans la rédaction d’une revue sur le médicament, La Revue Prescrire. 


Je me suis éduqué à la médecine, et on soigne mieux quand on est moins ignorant : on est moins anxieux, on prend moins les vessies pour des lanternes, on se débarrasse de tas de préjugés – et donc, de tas de peurs qui nous empêchent d’avancer. Mais j’ai aussi appris à écrire. Beaucoup. Non seulement à lire des textes et à les résumer et donc à les transmettre, mais aussi à écrire des textes de toutes les longueurs, de la note de lecture de dix lignes au dossier de dix pages. Et à transcrire des expériences vécues. Quand je voulais parler d’une de mes patientes et de ce qu’elle m’avait appris, j’écrivais une vignette d’un feuillet. J’en ai écrit beaucoup. Et les textes courts, quand on les met bout à bout, ça en fait des longs. (Beaucoup de ces textes se sont retrouvés dans La Maladie de Sachs.


Écrire, ça aide à soigner. 

En même temps que j’écrivais pour Prescrire, je rédigeais des feuillets d’information pour les personnes qui consultaient à mon cabinet. Des feuillets qu’on imprimait en vingt ou trente exemplaires et qui disparaissaient très vite – tout le monde avait envie d’avoir une fiche de conseils simples en cas de fièvre chez un bébé ou de traumatisme crânien chez les personnes de tous les âges. Alors on en imprimait d’autres. 

Ce sont ces fiches qui m’ont montré qu’écrire ça soigne. 

Et je reviens à la distinction entre le soin et la thérapeutique (ou le traitement). 


Soigner n’est pas traiter, ni inversement. 

Traiter, c’est prescrire ou appliquer un traitement spécifique : par exemple donner un antalgique pour une douleur, un antibiotique pour une pneumonie bactérienne, un antihypertenseur pour... une hypertension. 


Soigner, c’est autre chose. Soigner, je l’ai toujours senti intuitivement, depuis toujours, et je ne l’ai formulé ainsi que depuis quelques années, c’est faire en sorte que la personne qui souffre (quelle que soit la cause de sa souffrance) se sente mieux ou moins mal après que vous lui avez dispensé des soins. 


Soigner, ce n’est pas un geste ou une méthode, c’est une attitude, guidée par plusieurs principes simples, qui sont superposables à ceux de l’éthique clinique : 


1° être bienveillant – c’est-à-dire vouloir le bien des autres en respectant leur définition du bien, sans leur imposer la nôtre, 

2° ne pas nuire – ce qui veut dire entre autres ne pas mentir, ne pas tromper, ne pas maltraiter, ne pas exploiter, et 

3° avoir pour objectif que la personne à qui on donne des soins n’ait plus besoin de nous - autrement dit : ne pas enchaîner. 


Il n’est pas nécessaire d’être un humain pour soigner. Les éthologues ont montré que tous les mammifères et un certain nombre d’animaux qui ne sont pas des mammifères (pensez aux oiseaux, en particulier) soignent – leur partenaire de reproduction, leurs rejetons en particulier. Mais allez donc vous abonner vous au compte de « The Dodo » sur Instagram ou Youtube. Vous y verrez des animaux de toutes sortes soigner ou être soignés par des animaux d’autres espèces. 


Et l’une des constatations que font les éthologues, en particulier les primatologues, c’est que lorsqu’un chimpanzé va consoler un de ses congénères mâles après qu’il a pris une tannée ou une femelle qui a perdu un petit, ça ne fait pas seulement du bien à celui ou celle qu’on soigne. Ça fait aussi du bien à celle ou celui qui soigne. 


Pour soigner il n’est même pas nécessaire d’être présent. L’effet placebo est en effet un soin puissant qui peut s’exercer simplement grâce au souvenir de la soignante qui a, pour la première fois, dispensé le soin.   


Par conséquent, si l'on n’a pas besoin d’être présente pour soigner, l’écrit peut être une manière de soigner extrêmement puissante et pratique !   


J’ai pu constater les effets soignants de l’écrit à travers deux formes. Je suis convaincu que ce ne sont pas les seules mais ce sont celles que je connais le mieux, et dont je peux vous parler sans dire trop de bêtises. 

  • - la première manière, la plus simple, c’est le partage du savoir. 

Pour soigner en partageant le savoir par écrit, il est nécessaire de respecter un certain nombre de règles de bon sens. 

  • - il faut dire la vérité et, quand on ne la connaît pas, dire qu’on ne la connaît pas. Mais dire aussi tout ce qu’on sait, sans cacher ni mentir ni travestir la réalité. 
  • - Il faut être scrupuleusement fidèle aux connaissances scientifiques et se retenir de faire passer ses propres hypothèses pour des réalités avérées. 
  • - Il faut écrire sans jargonner, dans un langage accessible à toutes, sans jamais présumer que la lectrice sait de quoi on parle, mais sans la traiter de haut. Ni, surtout, comme un enfant.  
  • - Il faut aussi ne jamais oublier que le savoir transmis doit être utile. Utile pour comprendre, ou utile pour faire. 


Tout cela, on peut le faire par écrit, même avec des notions complexes. J’ai co-écrit un livre sur la douleur qui fait exactement ça. Il a fallu, d’abord, que je comprenne ce qu’était la douleur pour ensuite l’expliquer. Autrement dit, j’ai posé les questions élémentaires auxquelles je voulais pouvoir donner les réponses aux personnes qui allaient se les poser en ouvrant le livre. 


Écrire pour partager le savoir, c’est un travail de traduction. Et, comme vous le savez, les meilleures traductions sont souvent celles qui n’ont pas l’air d’être des traductions, mais qui « coulent » dans la langue d’arrivée sans pour autant détourner le texte de départ. 


  • - la deuxième manière de soigner grâce à l’écrit consiste à partager des expériences – les siennes et celles qu’on a entendues des autres. 

Et pour cela, la forme la plus efficace (et je tiens au mot « efficace »), c’est d’écrire de la fiction. C’est plus compliqué que de transmettre le savoir, mais ça s’apprend aussi. Par rapport au témoignage, la fiction oblige à prendre du recul. Ça peut être important quand ce qu’on veut transmettre est encore à vif. 


L’un des exercices que je donne le plus souvent en atelier d’écriture est tout simplement : « Votre plus beau souvenir d’enfance raconté par quelqu’un d’autre ». Chaque fois que je le propose, les écrivantes de l’atelier produisent des textes épatants. 


Je me suis personnellement rendu compte de l’efficacité de la fiction après avoir publié un roman intitulé La Maladie de Sachs et, dix ans plus tard, un autre roman intitulé Le Chœur des femmes. Le premier se déroule à la campagne. Le second dans un hôpital. Dans le premier, ce sont les patientes et les patients qui racontent. Dans le second, c’est une jeune femme médecin et les patientes qu’elle apprend à écouter. Le lieu et les voix n’avaient pas d’importance (ni le « style », qui avait probablement changé en dix ans). C’étaient les histoires qui comptaient. 


Ces deux livres soignants ont eu un très gros impact, mesuré non seulement au nombre d’exemplaires qu’il s’en est vendu mais aussi, et surtout, par le nombre de messages de lectrices que je reçois. Le Chœur des femmes a été publié en 2009 et depuis 13 ans bientôt, je reçois des messages de lectrices tous les jours. 


Tous. Les. Jours. 


Des courriels, des messages par les réseaux sociaux et même, de temps à autre, une lettre manuscrite ou un livre. (Merci encore, les réseaux sociaux et l’internet.) 


Ce n’est pas moi qui dis que La Maladie de Sachs et Le Chœur des femmes sont des romans qui soignent. Ce sont les femmes (et quelques hommes aussi) qui m’écrivent. Elles disent se sentir mieux après les avoir lus. Elles disent se sentir « plus elles-mêmes ». 


Il y a une grande différence entre les livres de partage du savoir et les fictions. (Notez bien que les livres de fiction sont aussi des livres de partage du savoir, mais que ce n’est pas leur but premier.) Les livres de partage du savoir ont besoin d’être révisés ou récrits régulièrement. Les fictions beaucoup moins souvent, voire jamais. Et vous le savez bien : on lit encore couramment des romans qui datent du dix-neuvième siècle et même avant. On ne lit plus les traités de médecine de la même époque. 


L’explication est simple : les romans parlent de l’expérience humaine, qui ne change pas beaucoup avec les époques. Les émotions sont les mêmes depuis qu’on les a décrites dans L’épopée de Gilgamesh, La Bible, L’Odyssée ou le Mahabharata. Elles font partie de nous. Et c’est cela, au fond, que la fiction transmet : une expérience émotionnelle. 


Écrire pour transmettre des informations, c’est soigner les autres en leur donnant accès à des outils. Quand j’écris des livres pratiques comme Contraceptions mode d’emploi ou, plus récemment, C’est mon corps !, mon objectif premier est de fournir aux lectrices des outils qui leur permettent de prendre des décisions sans avoir besoin de poser des questions aux médecins. Quand j’écris Ateliers d’écriture, mon objectif premier est de fournir aux écrivantes des outils qui les aident à écrire sans avoir besoin de poser des questions aux écrivains. 


Mais écrire en transmettant des expériences émotionnelles et sensibles permet de soigner les autres en leur disant : « Vos émotions sont respectables, elles sont audibles, elles sont dicibles, vous avez le droit non seulement de les éprouver sans en avoir honte, vous avez aussi le droit de les revendiquer. » 


On peut donc, je crois, affirmer que l’écriture soigne lorsque l’écrit, comme le soin, libère un peu ou beaucoup ou complètement de ce qui nous enchaîne : la solitude, la peur, le sentiment d’indignité, la colère, le chagrin, . 


On n’a pas besoin d’écrire pour soigner, et on n’a pas besoin de soigner pour écrire. Mais quand on veut et on se donne la peine de faire les deux, c’est vachement bien. Et pas seulement pour celle ou celui qui écrit. 

Écrire pour soigner, c’est bon.  

Dans tous les sens du terme. 





Marc Zaffran/Martin Winckler



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