samedi 18 décembre 2021

Quand les écrivains sont-ils "bons" ? - par Marc Zaffran/Martin Winckler


L'autre jour, je parlais avec une éditrice qui me demandait quelles sont les caractéristiques d'un "bon médecin" et d'un "bon écrivain". 

Je lui ai répondu que le mot "bon" me posait problème. Car si je répondais de but en blanc à cette question, ça voudrait dire que je sais (ce) qui est "bon" et (ce) qui est "mauvais", alors que je sais seulement ce que j'aime et ce que je n'aime pas. 

Comme l'écrivait Roland Barthes "J'aime, je n'aime pas, ça veut seulement dire : Mon corps n'est pas le même que le vôtre." (dans Roland Barthes par Roland Barthes - Seuil, coll. "Ecrivains de toujours")

Cela dit, on me demande aussi souvent quels sont les liens (les ressemblances) entre le soin et l'écriture. Et parce que je connais un peu l'une et l'autre, il me semble qu'il y a surtout des différences concrètes considérables. 

Je m'explique. 

Le soin, ça consiste à faire en sorte qu'une personne aille mieux après vous avoir vu ; ça se fait à deux, par définition. C'est un processus interactif, coopératif, entre deux personnes, parfois plus. Ce n'est pas quelque chose qu'on décide de faire seul.e : il faut que la soignante soit sollicitée par la personne soignée, un membre de la famille ou par les circonstances (en cas d'accident, par exemple). 

On n'impose pas le soin, on le propose et la personne l'accepte ou non. Et c'est elle, en principe, qui y met fin. Pas toujours : le refus de soin est malheureusement fréquent ; tous les jours, des personnes se voient refuser des soins pour des raisons plus lamentables les unes que les autres. Et si je conçois que des soignantes harassées et submergées ne puissent pas soigner tout le monde, je ne comprends pas que certains "professionnels" choisissent sciemment de ne pas soigner - voire de maltraiter des personnes qui ne leur plaisent pas. 

Si l'on veut être sûr.e de soigner, on ne peut pas se passer de ce que les personnes qu'on soigne ont à dire, avant, pendant et après les soins. Ce sont elles, et elles seulement, qui disent si, et comment, elles ont été soignées, et si ces soins les ont soulagées. Toute autre perspective est paternaliste. 

On ne peut pas soigner "juste quand on en a envie" ou "quand ça nous arrange". Dans une certaine mesure, la soignante est au service de la personne soignée, même si elle n'est pas à sa disposition en permanence. La demande de soins porte en elle-même une obligation de moyens. Elle a l'obligation (légale, morale) de mette en oeuvre tout ce qu'elle sait pour délivrer les soins appropriés aux personnes qui les demandent. 

Quand on soigne, les gestes de soins, la relation et l'interaction soignante-soignée se déroulent simultanément. On peut dire, dans une certaine mesure, que tant qu'il y a une relation, les soins se prolongent. Parfois même lorsque la relation n'est plus : je me souviens d'avoir entendu des personnes que mon père avait soignées me dire à quel point, longtemps après sa mort, il était encore présent. 

Bref, les repères et obligations éthiques de la soignante sont présentes à chaque moment du soin parce que précisément, il s'agit d'une relation directe, vivante, qui peut persister après la disparition (ou plus simplement l'éloignement) de la relation, mais qui ne dure pas indéfiniment. 

Ecrire est une activité très différente. On écrit souvent seul. On peut éventuellement travailler avec d'autres écrivantes, mais pas, par définition, avec les personnes qui nous liront. Car, quand on écrit un texte, on ne sait jamais à l'avance, à une poignée d'exceptions près (le compagnon ou la compagne, l'éditrice ou l'éditeur, l'équipe éditoriale, quelques ami.e.s proches), qui le lira. 

Une écrivante n'a pas de relation directe avec ses lectrices. Si relation il y a, elle ne s'établit pas entre la lectrice et l'écrivante, mais entre la lectrice et un ou des textes. Les rencontres, toujours possibles, sont le plus souvent très courtes. Même s'il est aussi possible d'échanger par courrier/l avec l'écrivante, ça reste une relation à distance, qui n'a rien d'obligatoire dans sa réciprocité. Et l'ascendant (?) d'un.e écrivant.e sur les lectrices n'a rien à voir avec celui d'un.e soignant.e sur des personnes qui demandent des soins parce qu'elles souffrent. 

Contrairement au soin - dont on peut vérifier l'efficacité ou les insuffisances en même temps qu'on le délivre, en posant la question à la personne concernée - il n'est pas possible d'apprécier les effets de l'écriture pendant qu'on écrit. Il y a aussi de grandes différences dans la manière dont le soin et l'écrit sont reçus. La personne soignée peut interrompre un geste de soin en disant : "Vous me faites mal" et l'amener à changer de procédure. La lectrice peut cesser de lire un texte mais ne peut pas conduire l'écrivante à le changer. (Il arrive que des auteurs ou autrices récrivent un livre longtemps après sa publication, pour une édition nouvelle, mais en dehors des livres scientifiques ou factuels, ce n'est pas fréquent.) 

Une fois que le texte est public, ses effets dépendent exclusivement des perceptions qu'en ont les lectrices. Et ces effets peuvent être ressentis longtemps après, bien au-delà de a durée de vie de l'autrice ou des premières lectrices : il se vend plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires de L'Ecume des jours ou des Aventures de Sherlock Holmes chaque année... L'empreinte d'un livre est plus durable que celle de n'importe quelle soignante.

Une soignante ne touche qu'une personne à la fois. Une écrivante peut en toucher un très grand nombre. S'il s'agit d'une centaine de personnes, c'est déjà énorme. Au-delà, ça devient difficile à appréhender, d'autant que toutes les lectrices ne s'expriment pas. Les effets d'un texte sont aussi nombreux que ses lectrices. Sans doute beaucoup plus que les effets d'un soin. 

Dernière différence, qui n'est pas négligeable : on demande des soins parce qu'on cherche un soulagement ; on lit parce qu'on cherche plutôt du plaisir, au sens large. 

Malgré toutes ces différences, s'il existe des ressemblances entre l'une et l'autre, c'est à mon sens dans la posture éthique des personnes qui les pratiquent. Il me semble en effet que les écrivantes ont, comme les soignantes, des obligations : je ne pense pas que, sous prétexte d'être "des artistes", les écrivantes peuvent se contenter d'écrire ce qu'elles veulent en disant : "C'est de l'art, je suis libre de faire ce que je veux." 

Ici, je ne parle pas des situations, des pays dans lesquels des artistes s'opposent au pouvoir et parfois y perdent la vie ou la liberté. S'opposer à un pouvoir oppresseur n'est d'ailleurs pas l'apanage des artistes. Et ce n'est pas leur situation/statut d'artiste qui compte, mais la position qu'iels prennent face au pouvoir. En cela, une artiste qui s'oppose à un pouvoir n'est pas plus "admirable" qu'une opposante qui n'est pas artiste. Elle est simplement (parfois) un peu plus audible. 

L'écrivante qui a la chance (et le privilège) d'être lu.e dans un pays où les artistes ne sont pas harcelées ou muselées (en tout cas, pas systématiquement) a des responsabilités envers les lectrices. Car ce qu'elle écrit a un poids. Et plus elle est lue, plus ce poids est grand. 

Cela lui impose (ou devrait lui imposer) d'user de son influence à bon escient. Et par "bon" j'entends "avoir des effets bénéfiques pour le plus grand nombre". Des effets qui contribuent à réduire la souffrance collective, et contribuent à plus de justice. 

J'ai pris conscience de ça quand j'ai été chroniqueur à France Inter en 2002-2003. Des auditeurs et auditrices m'écrivaient, parfois fâché.es par ce que j'avais raconté à l'antenne, en me disant "Vous avez un pouvoir". Au début, je ne comprenais pas. Je me voyais seulement comme un chroniqueur parmi d'autres, une voix individuelle qui racontait de petites histoires,  mais je n'avait pas le sentiment d'avoir le moindre "pouvoir". Au fil de l'année, j'ai compris que ce qui comptait n'était pas le "pouvoir" matériel, mais l'influence - au sens où aujourd'hui on parle d' "influenceurs" sur les réseaux sociaux. J'étais, à ma toute petite échelle, une voix qui avait un poids et les auditrices me le signifiaient tous les jours par courriel (ou en appelant le standard). Parce que j'ai pris conscience de cela,  j'en ai usé... et la rédaction de France Inter a fini par me trouver lourd. 😊

Si elles aiment nos textes, les personnes qui nous lisent nous accordent non seulement de la confiance, mais aussi du crédit. Elles reçoivent nos idées, et ces idées les influencent plus ou moins. (Certes, elles peuvent aussi y réagir de manière très négative et nous le faire savoir - comme les réseaux sociaux le permettent - via des messages courroucés.) 

La réflexion éthique de l'écrivant.e devrait découler de cette possible influence : si ce que j'écris à un poids, alors je suis responsable de ce que j'écris. Je ne peux pas demander aux lectrices de ne pas tenir compte de ce qu'elles ont lu. (Je peux cesser d'écrire, ça ne fait pas disparaître ce qui est public a déjà été lu...). Je peux seulement être conscient de ce qui guide mon texte. 

Et je sais que les mots peuvent faire du mal ou faire du bien. 

L'éthique de l'écrivante se décline au fond comme l'éthique de la soignante : chaque écrivante se demande peu ou prou : "Mes textes sont-ils "bons" parce que je suis une personne "bonne"  (éthique de la vertu), parce que je suis les "bonnes règles d'écriture" (éthique déontologique) ou parce que mes mots ont des effets bénéfiques sur les personnes qui les lisent (éthique conséquentialiste)" ? 

J'ai opté pour la troisième réponse. 

Je ne peux pas anticiper les réactions des lectrices à mes textes, mais je peux certainement toujours me demander si mes mots leur feront du bien. 

Et pour en revenir à ce qui a motivé cette réflexion, je ne sais pas ce que sont un "bon médecin" et un "bon écrivain". 

Ce qui m'importe, au fond, c'est le bien que font les soignantes, le bien que font les écrivantes.  

Et le souci de l'autre que je sens dans leurs gestes, que je lis dans leurs mots. 

Mar(c)tin 

 



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