lundi 28 septembre 2020

Concrètement, comment fait-on pour avorter ? (Un extrait de "C'est mon corps", Ed. L'iconoclaste, 2020)

 Aujourd'hui 28 septembre, c'est la journée mondiale de l'IVG.

La santé, c'est la santé des femmes. La santé des femmes, c'est la santé.

Et il ne peut y avoir ni soins ni santé sans décision éclairée (informée) et LIBRE.

L'IVG doit être accessible à toutes les femmes, en toute sécurité.

L'expérience que m'ont offerte les femmes, soignées et soignantes, dans un centre d'IVG entre 1983 et le début des années 2000 a fait de moi une meilleure soignante et un écrivant publié.

Je ne l'oublie jamais.

Marc Zaffran/Martin Winckler

Ci-dessous, quelques pages de "C'est mon corps" (L'Iconoclaste, 2020) consacrées à l'IVG. 




















jeudi 17 septembre 2020

Qui c'est ce mec cis-hétéro (pas tout à fait) blanc qui se permet de parler de santé des femmes ?

La question est parfaitement légitime. Beaucoup de lectrices et internautes qui m'entendront parler vont se la poser, et elle mérite une réponse. Cette réponse, je la donne au tout début de C'est mon corps (Ed. L'Iconoclaste), publié ce mois-ci. 

La présentation du livre (et son sommaire) sont ici

La réponse à la question posée ci-dessus est reproduite ci-dessous. 

Merci de votre attention. 

MW 








mardi 1 septembre 2020

Je hais les hommes - par Martin Winckler

En soutien inconditionnel à toutes celles et ceux qui les subissent


Je hais les hommes qui roulent des mécaniques 

Je hais les hommes qui parlent méchamment aux femmes avec qui ils couchent et qui, quand elles leur font justement la gueule, disent "Oh, mais ma petite chatte t'as pas compris que c'était une blague ?" 

Je hais les hommes qui disent à leurs enfants : "Pleure pas, tu fais chier" 

Je hais les hommes qui déclarent que les féministes veulent prendre le pouvoir pour leur couper les couilles... alors qu'eux-mêmes n'hésiteraient pas à violer s'ils étaient certains de ne pas être pris et, parfois, le font en étant assurés qu'ils n'auront jamais à en payer les conséquences 

Je hais les hommes qui prétendent qu'il existe un racisme anti-hommes. Ou anti-blancs. (Oui, ce sont tous des hommes blancs, comme par hasard.) 

Je hais les hommes qui aiment le pouvoir, car ceux-là aiment le pouvoir plus que tout, toutes et tous

Je hais les hommes qui frappent les autres en sachant que l'autre ne peut pas riposter  

Je hais les hommes qui se dressent sur la pointe des pieds pour avoir l'air plus grand que leurs voisins

Je hais les hommes qui racontent des blagues graveleuses 

Je hais les hommes qui disent "T'es qu'un pédé !" "T'es qu'une lopette !" "T'es qu'une fille !" ou "T'as pas de couilles !" - en riant avec mépris

Je hais les hommes qui disent : "Mon petit" 

Je hais les hommes qui vous toisent en disant "Qui êtes-vous", comme si l'on n'était rien ni personne. 

Je hais les hommes qui se mettent à fumer avant d'avoir demandé si ça gêne quelqu'un, et qui, quand on leur dit que ça gêne, fument quand même 

Je hais les hommes qui font de la vitesse sur l'autoroute pour montrer qu'ils ont la plus grosse, ou simplement parce qu'ils peuvent 

Je hais les hommes qui, parce qu'ils portent une blouse blanche, parlent et se comportent comme s'ils étaient l'élite de la société et connaissaient tout de la vie et de la mort 

Je hais les hommes qui n'écoutent pas 

Je hais les hommes qui s'écoutent parler et qui se regardent écrire

Je hais les hommes qui n'entendent que leur égo et sautent en l'air dès qu'on souffle dessus 

Je hais les hommes qui ne savent pas se taire, mais qui se la bouclent et se détournent quand il s'agit de prendre la défense d'une personne maltraitée ou insultée 

Je hais les hommes qui sourient avec condescendance 

Je hais les hommes qui, du haut de l'estrade d'une faculté de médecine, exprimaient leur mépris des personnes soignées devant les étudiantes parmi lesquelles je me trouvais ; et je hais les hommes qui, sur les mêmes bancs que moi, riaient et les applaudissaient à tout rompre

Je hais les hommes qui vous invitent au restaurant, vous tapent sur l'épaule en promettant monts et merveilles, s'écoutent lancer mille et un projet et oublient tout en montant dans leur taxi 

Je hais les hommes qui brutalisent les autres dès l'école primaire et qui continuent à brutaliser toute leur vie. Même quand ils sont devenus concierge, prof de maths ou médecin

Je hais les hommes qui disent : "T'as jamais baisé tes patientes, toi ? Tu sais que ça leur fait beaucoup de bien ?" 

Je hais les hommes qui disent : "J'ai beaucoup fait pour toi, tu me dois bien ça" avant de vous demander de faire un truc ignoble "pour leur rendre service" 

Je hais les hommes pour qui l'amitié est un échange de services - et donc, souvent, de mauvais procédés 

Je hais les hommes qui se penchent vers vous et disent, en aparté : "Celle-là, je l'ai baisée. Et elle en redemandait" et qui ne comprennent pas qu'on se lève en disant : "T'es qu'une saloperie." 

Je hais les hommes qui commettent des horreurs en disant "J'ai fait ça pour ma famille" 

Je hais les hommes qui ne veulent pas entendre à quel point ils sont complices des hommes qui maltraitent les femmes 

Je hais les hommes qui disent : "Cet argent, je l'ai bien mérité." 

Je hais les hommes qui disent : "Mais tu ne m'as pas compris !" ou pire : "Mais tu ne peux pas comprendre !" 

Je hais les hommes qui mecspliquent aux opprimées et aux révoltées quel ton (et quel niveau sonore) elles devraient adopter pour que l'expression de leur révolte soit "acceptable"

Je hais les hommes qui se comportent comme des gourous, se présentent comme des sauveurs et se plaignent d'être des victimes sur toutes les chaînes de télé et de radio qui les invitent  

Je hais les hommes qui produisent des émissions dans lesquelles ils invitent d'autres hommes pour se mettre en valeur en parlant des problèmes des femmes 

Je hais les hommes qui déclarent tout de go : "Vous me devez des excuses !" 

Je hais les hommes qui peignent des fresques pornographiques sur les murs des internats 

Je hais les hommes pour qui les "sauvages" et "l'ensauvagement", c'est toujours pour les pauvres et qui ne remettent jamais en question leur propre sauvagerie de riche 

Je hais les hommes qui disent "Taisez-vous." 

Je hais les hommes qui coupent la parole en disant "Vous n'y connaissez rien" 

Je hais les hommes qui préfèrent les attaques personnelles - ça leur évite d'avoir des arguments 

Je hais les hommes qui parlent de la hauteur de leur statut professionnel, social ou politique 

Je hais les hommes qui usent de leur fonction, si microscopique soit-elle, dans l'administration ou les services publics, pour martyriser celles et ceux qui doivent faire appel à eux 

Je hais les hommes qui ne répondent pas quand on leur dit bonjour 

Je hais les hommes qui abordent les femmes dans la rue 

Je hais les hommes qui, quand une femme dit "J'ai mal", répondent : "C'est dans ta tête." 

Je hais les hommes qui aiment les titres et les médailles 

Je hais les hommes qui disent : "Surtout, ne le dites pas à ma femme" et qui éclatent de rire 

Je hais les hommes qui, parce qu'ils bossent dans un ministère, pensent qu'ils ont le droit d'emmerder le monde 

Je hais les hommes qui disent "Les femmes-ci, les femmes-ça" 

Je hais les hommes qui disent "Nous, au moins" en parlant des hommes comme eux 

Je hais les hommes qui passent près d'un corps couché dans la rue sans même le regarder 

Je hais les hommes qui disent "Moi, je fais la vaisselle, elle n'a qu'à demander" 

Je hais les hommes qui pensent que la réalité se limite à leur champ de vision 

Je hais les hommes qui pensent qu'ils n'ont de conseil à demander à/à recevoir de personne 

Je hais les hommes qui ne lèvent pas le petit doigt quand une personne se fait insulter, bousculer ou maltraiter sous leurs yeux 

Je hais les hommes qui éructent leur haine en citant des philosophes, la Bible, Freud ou les romans d'auteurs racistes, antisémites, mysogynes ou homophobes (ou les quatre en même temps) 

Je hais les hommes qui sont toujours fiers et n'ont jamais honte d'être des hommes, pas même en entendant ou en voyant des hommes se comporter comme des ordures 

Je hais les hommes qui tournent le dos à un ami parce que cet ami ne suit pas la voie qu'ils auraient choisi pour lui 

Je hais les hommes qui ne savent rire que des autres et jamais avec eux ou elles  

Je hais les hommes qui donneraient tout pour faire partie d'un club d'hommes très fermé mais ne supportent pas l'idée que des femmes veuillent se réunir entre elles 

Je hais les hommes qui comptent leurs "conquêtes" 

Je hais les hommes qui affichent leurs privilèges comme s'ils allaient de soi  

Je hais les hommes qui parlent entre eux du corps des femmes quand elles passent 

Je hais les hommes qui pensent qu'ils ont tout compris et que les autres sont des imbéciles 

Je hais les hommes qui montent sur leur grands chevaux rien qu'en voyant le titre d'un livre 

Je hais les hommes qui voient des complots partout mais ne s'interrogent jamais sur leur perception du monde 

Je hais les hommes qui crachent à la gueule d'une femme ou d'un homme parce que tout le monde autour d'eux l'a déjà fait 

Je hais les hommes pour qui partager est "une connerie"  

Je hais les hommes qui pensent que le savoir, c'est le pouvoir 

Je hais les hommes pour qui la compassion est une faiblesse 

Je hais les hommes qui disent "mon sentiment" en émettant des jugements de valeur 

Je hais les hommes qui parlent de "valeurs" (actuelles ou non) au pluriel 

Je hais les hommes qui disent "Ma morale me dicte de..." 

Je hais les hommes qui parlent aux adolescentes en disant "Ma petite" et aux femmes adultes en disant "Ma cocotte" 

Je hais les hommes qui disent "Faut que t'en chie comme j'en ai chié" 

Je hais les hommes qui disent : "C'est pas un boulot de femme" 

Je hais les hommes qui disent : "T'es pas fait pour ce métier" 

Je hais les hommes qui déclarent sans rire savoir ce que quelqu'un d'autre a dans la tête 

Je hais les hommes qui disent : "Toi, j'te raterai pas" 

Je hais les hommes qui pensent qu'ils n'ont besoin de personne 

Je hais les hommes pour qui la douceur est de la mièvrerie et la gentillesse de l'hypocrisie 

Je hais les hommes qui détestent qu'on partage le savoir 

Je hais les hommes qui ont des armes chargées chez eux 

Je hais les hommes si imbus d'eux-mêmes qu'ils vont jusqu'à déclarer : "Je pourrais greffer des couilles, si je voulais" 

Je hais les hommes qui aiment la chasse et tirent sur tout ce qui bouge, au risque de tuer quelqu'un 

Je hais les hommes qui sortent en bande et insultent, sifflent, menacent ou frappent sur leur passage  

Je hais les hommes qui trouvent "tout naturel" d'utiliser les autres 

Je hais les hommes qui jouent au golf pendant que leur pays est à feu et à sang 

Je hais les hommes qui, pendant les journaux télévisés, déclarent : "Les Français n'ont pas bien compris ce que je cherche à faire..." 

Je hais les hommes qui pensent que si une femme ne dit rien, si elle dort, si elle ne se défend pas, ce n'est pas un viol 

Je hais les hommes qui trouvent "normal" qu'un autre homme leur donne accès libre au corps d'une femme ou d'un·e enfant

Je hais les hommes qui pensent et suggèrent -- et parfois disent -- "elle l'avait cherché" quand un homme a commis un féminicide ; ces hommes-là ne valent pas mieux que l'assassin ; ils pourraient le devenir facilement 

Je hais les hommes qui pensent que leur statut efface leurs ignominies 

Je hais les hommes... 

(A suivre) 

NB : Lisez les commentaires, ils sont pleins de "Je hais les hommes" supplémentaires écrits par les internautes. 

Marc Zaffran/Martin Winckler 


(Première publication le 1/09/2020. Texte complété et révisé le 14/09/2024)


 



mercredi 15 juillet 2020

Autobiographie, autofiction et fiction - comment s'y retrouver ?

(Extrait de Ateliers d'écriture , à paraître en septembre 2020 chez POL-poche) 

 

Quand on demandait à John Ford ou à Jean Gabin ce qu’il fallait pour faire un bon film, tous deux répondaient : « Une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. » Un film a besoin d’un scénario solide pour porter sa narration visuelle.

Toutes les histoires méritent d’être racontées, je le maintiens, mais toutes les histoires ne sont pas bonnes à raconter pour tout le monde. La même histoire n’était pas « bonne » pour John Ford et pour Jean Gabin. Chaque écrivante doit soigneusement choisir l’histoire qui sera bonne à raconter pour elle.

Votre « bonne histoire » a des caractéristiques particulières :  elle fait naître en vous des émotions complexes, parfois contradictoires ; elle vous intrigue ou vous rend perplexe au point que vous voulez l’explorer sous toutes ses facettes ; enfin, l’idée de l’écrire vous excite et vous stimule – autrement dit : vous êtes impatiente de la raconter.

Une bonne histoire n’est pas nécessairement compliquée. Beaucoup de bonnes histoires peuvent se résumer en quelques mots : « Un homme enquête sur la malédiction qui s’est abattue sur son peuple et découvre qu’il en est la cause » (Œdipe Roi) ; « Deux jeunes gens s’aiment alors que leurs familles veulent s’entretuer » (Roméo et Juliette) ; « Un naufragé tente de survivre sur une île déserte (Robinson Crusoë) ; « Un homme emprisonné à tort décide de se venger » (Le Comte de Monte Cristo) ; « Une petite fille découvre un monde magique » (Alice au pays des merveilles)   

Vous noterez que je donne ici l’anecdote centrale de chaque histoire, et non ses détails, son dénouement ou son « message ». Vous  noterez aussi que ces descriptions succinctes peuvent aussi bien convenir à une pièce de théâtre, un film ou une bande dessinée qu’à un roman. Quand on a une bonne histoire sous la main, il y a mille et une manière de la raconter.

*

L’argument de mes deux premiers romans tient en une phrase :

La Vacation (1989) : « Un jeune médecin qui pratique des avortements tente d’écrire un roman. »

La Maladie de Sachs (1998) : « Neuf mois dans la vie d’un généraliste de campagne, racontés par les personnes qui l’entourent. »

Entre ces deux romans, j’avais entrepris la composition d’un livre très ambitieux, très complexe, très touffu, qui n’a jamais été publié.[1] Une fois terminé, il ressemblait à une cathédrale en allumettes : c’était un gros boulot (700 pages à la dactylographie serrée !), mais ça sonnait creux. Il lui manquait la bonne histoire qui lui aurait servi de fil d’Ariane. La preuve : trente ans ont passé et je ne peux toujours pas la résumer en une phrase

*

L’histoire que vous choisissez de raconter est le cœur de votre projet. Elle ne s’arrête jamais de battre le tempo. Elle est là pour rappeler qu’une fiction est une machine vivante, et non un simple empilement de paragraphes ou de chapitres.

Si vous n’avez pas d’histoire en tête, il n’est pas interdit d’en emprunter une. L’Odyssée n’a pas seulement inspiré James Joyce, mais aussi l’anime pour enfants Ulysse 31, un film des frères Coen (O, Brother), et bien d’autres.

Le Chœur des femmes reprend de manière assez libre la trame de Barberousse, un film d’Akira Kurosawa qui m’avait beaucoup impressionné pendant mes études.

L’un des livres que j’ai le plus lus et relus depuis mon adolescence est un roman de science-fiction d’Alfred Bester intitulé Terminus les étoiles.[2] Il m’a fallu attendre 2004 pour apprendre, de la bouche d’un spécialiste de Dumas, que l’auteur américain s’était fortement inspiré du Comte de Monte-Cristo. Je n’y avais vu que du feu, et mon admiration pour le modèle et son disciple n’en a été que plus grande.

 

Autobiographie, fiction ou autofiction ?

 

Souvent, les participantes à un atelier s’interrogent sur les limites et frontières entre autobiographie et fiction. Il faut dire qu’au cours des vingt ou trente dernières années, de nombreux romans – souvent écrits par des femmes, mais pas exclusivement – se sont revendiqués (ou ont été désignés) comme relevant de l’« autofiction ».

Le terme a été utilisé pour la première fois, avec une ironie certaine, par le critique et romancier Serge Doubrovsky sur la quatrième de couverture de son roman, fils (sans majuscule).[3] Ledit roman mêle les souvenirs anciens et récents du narrateur (qui porte le même nom que l’auteur) à la préparation mentale d’un cours qu’il doit donner sur Phèdre, alors qu’il roule sur l’autoroute menant à New York.  

Serge Doubrovsky adorait les calembours. Un de ses ouvrages critiques, consacré à Proust, s’intitule La Place de la Madeleine ; un de ses romans a pour titre Un amour de soi ; quant à fils, le mot désigne à la fois l’enfant et les liens. Lorsqu’il qualifie avec humour ce roman d’autofiction[4], il ne lui échappe certainement pas qu’une bonne partie de la narration se déroule dans sa voiture…

*

Depuis une vingtaine d’années, le terme est employé, parfois de manière un peu réductrice ou par effet de mode, et pas toujours avec l’accord des premières intéressées, pour désigner des œuvres de Marguerite Duras, Annie Ernaux, Camille Laurens, Guillaume Dustan, Edouard Louis et d’autres. Mais s’agit-il vraiment d’un genre à part, ou plus simplement de la preuve que les frontières entre autobiographie (censée tout raconter de soi, de manière détaillée et fidèle à la réalité) et roman (censé être « entièrement imaginaire ») sont arbitraires et poreuses ?

La véritable différence entre l’ « autofiction » et le « roman d’inspiration autobiographique » c’est peut-être simplement que pour le premier, l’écrivante affiche clairement la couleur : « Regardez ! C’est de moi que je parle ! » alors que pour le second, elle ne dit rien et laisse les lectrices penser ce qu’elles veulent. Mais je suis peut-être trop simpliste…

 

Les deux cravates

 

Pour illustrer la « porosité » des genres, laissez-moi vous raconter une toute petite histoire.

Tout d’abord, posons, pour simplifier, qu’une histoire est :

« Un ensemble d’événements et d’informations, exposé dans un ordre délibéré et déterminant, et conçu comme un tout cohérent ».

 

Prenez l’énoncé suivant :

Une mère offre à son fils, pour son anniversaire, deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

 

« Ensemble d’événements et d’informations » : une mère et un fils, un anniversaire et un repas, deux cravates, deux couleurs, une question embarrassante.

« exposées dans un ordre délibéré et déterminant… » : il y a trois phrases dans cette histoire. Si je les place dans un ordre différent - à rebours, par exemple…

La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? » Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. Une mère offre à son fils, pour son anniversaire, deux cravates : une rouge et une bleue.

… la signification de chaque phrase reste intacte, mais l’histoire devient confuse car c’est l’ordre des phrases qui lui donne son sens.

« … conçu comme un tout cohérent. » : si vous retirez l’une des phrases, l’histoire n’a plus de sens du tout.

*

Si ma petite histoire est ainsi construite, c’est pour produire un effet particulier sur la lectrice. La question finale surprend puis fait rire parce qu’elle met la lectrice dans la même position impossible que le fils. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, on comprend immédiatement de quoi il retourne.

Racontée seule (version 1, ci-dessus), c’est une histoire drôle.

Si j’écris : (version 2)

Pour son anniversaire, Sarah Goldstein offre à son fils Manny (Herman) deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, Manny va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

… ça devient une « histoire de mère juive ». En ajoutant des noms, on ajoute une « couche de sens » (et donc, de lecture). Notons qu’il s’agit ici d’une histoire ashkénaze, mais que si on remplace les personnages par Ginette Aboulker et son fils Roger, elle se transforme immédiatement en histoire séfarade, sans que le sens profond en soit altéré.

*

A présent (version 3), si j’ajoute à l’histoire deux phrases explicatives :

Nelly, ma mère, adorait les histoires drôles. Tout particulièrement celles qui mettaient en scène une mère – juive de préférence – et ses enfants. J’aimais beaucoup celle-ci :

« Pour son anniversaire, Madame Aboulker offre à son fils Roger deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, Roger va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

Cette histoire, Nelly me l’a racontée, un sourire en coin, alors que j’étais adolescent, le jour où j’essayais de nouer ma première cravate.

 

 … j’obtiens une anecdote autobiographique.

*

Enfin, si je rédige le tout de la manière suivante (version 4) :

 

Il n’arrivait pas à la nouer, cette foutue cravate. Fallait vraiment qu’il en mette une ?

- Je peux t’aider, mon fils ?

Avant que Marcel ait pu réagir, sa mère entreprenait déjà d’ajuster le nœud sur lequel il s’escrimait depuis dix bonnes minutes.

Elle devait savoir que ça l’agacerait et, pour détourner son attention, elle se mit à raconter sur le ton de la confidence, et avec un sourire entendu : « Pour son anniversaire, Madame Benamou offre à son fils André deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, André va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

Marcel resta un moment interdit. Avant qu’il eût retrouvé ses esprits, le sourire de sa mère se transforma en un petit rire de satisfaction.

- Voilà, c’est parfait », dit-elle en lissant la cravate. 

 

… ça pourrait passer pour un extrait de nouvelle, ou de roman.

 

Dans la version « autobiographique » (3), l’effet de l’histoire originelle est conservé mais j’y ai ajouté une dimension supplémentaire, produite par le contexte dans lequel l’histoire a été entendue pour la première fois.

Dans la version « fiction » (4), l’histoire originelle est enchâssée dans un texte plus précis, enrichi de détails évoquant les émotions des personnages ; les échanges (entre mères et fils, entre narrateur et lectrice) se répondent comme des jeux de miroir.

Ainsi « fictionnalisée », l’histoire des deux cravates pourrait aussi bien constituer le début (le moment déclenchant de l’action) que la fin (la « chute ») d’une nouvelle décrivant les « rites de passage » subis par un adolescent et les sursauts de possessivité d’une mère qui voit son fils devenir adulte.

Je sais. Vous vous demandez probablement ce qui, dans tout ça, est autobiographique et/ou fictif. Qu’est-ce qu’il nous dit de lui, le Winckler, avec cette histoire de cravates 

 

 

…. Eh bien pour le savoir, je vous invite à lire Ateliers d’écriture, à paraître en septembre chez P.O.L…



[1] Pour les lectrices curieuses, il s’intitule Les Cahiers Marcoeur et il est disponible en ligne, sur mon site www.martinwinckler.com

[2] The Stars, My Destination, 1956. Traduction de Jacques Papy, « Présence du Futur », Denoël, 1958.

[3] Editions Galilée, 1977.

[4] … mais aussi, toujours en 4e page de couverture, d’« autofriction, patiemment onaniste »

dimanche 28 juin 2020

"Apprends à taper" - par Marc Zaffran et Martin Winckler

 Il y a quelques années, on m'a demandé d'écrire un texte sur "la sortie de l'enfance". J'ai écrit le texte suivant, dans lequel je dialogue avec le garçon que j'étais à 15 ans. 

Comme si nous avions une ligne téléphonique spéciale, transtemporelle. 


Moi en 2020 : 

-       Tu mâches tes mots, je t’entends pas bien.

Moi en 1970 : 

-       J’ai pris un coup sur la tronche. C’est ce con de…

-       Ah oui je me souviens… Tu l’as baffé dans la classe, entre deux cours de maths. Comme le prof était là, il n’a rien pu dire. Il a bouillu-fulminé pendant l’heure suivante, et après, à la sonnerie, il t’a coursé et t’a collé une trempe.

-       Ouais. J’ai la lèvre fendue, alors j’ai du mal à parler. Mais parlons d’autre chose. Je sais où j’en suis et j’aime pas ça. Toi, t’en es où ?

-       Que veux-tu dire ?

-       Tous les rêves que je me trimbale aujourd’hui à seize ans, est-ce que tu en a réalisé quelques-uns, à soixante-cinq ?

-       Je ne suis pas sûr. Je ne me souviens pas très bien de tes... de nos rêves.

-       Tu devrais relire ton journal.

-       Mon journal ? Ah, tu veux dire ton journal…

-       Tu n’écris plus dedans ?

-       Non, je ne tiens plus de journal depuis plusieurs années. J’écris ailleurs. Un site, deux blogs... 

-  De quoi tu parles ? 

- Ouh, c'est une longue histoire, il va falloir que tu attendes pour savoir... Et aussi,  accessoirement, des romans, des articles, des essais, des conférences… Des livres sur les séries télé. 

- Sur les séries télé ? Lesquelles ? 

- Ta préférée et plein d'autres... 

- Tu en as écrit beaucoup, des bouquins ? 

- Mmmhh... cinquante, par là…

-       Sans blague ? Moi qui ai du mal à finir une malheureuse nouvelle ! J'ai tout le mal du monde à dépasser trois pages... Comment t’as fait ?

-       J’ai... Tu ne vas pas cesser d’écrire. Tout le temps. Sur tout ce qui te travaille. Et à force d’écrire des bouts de textes, tu en feras de plus longs. Parfois en assemblant les bouts. Et puis tu les feras lire. A ton prof de français de première. 

- Vraiment ? 

- Oui, c'est un type formidable. Vous serez amis toute votre vie... 

- Waou... Ca me surprend. Je n'ai pas vraiment beaucoup d'amis... 

- Oui... Mais plus tard tu en auras, pas beaucoup, mais de très précieux. Et ça commencera juste après la fin du lycée. 

- Ah ben alors j'ai hâte que ce soit fini... Mais continue ton histoire. Comment t'as fait pour écrire tous ces livres ? 

- Eh bien, d'abord, j'ai écrit beaucoup et puis pendant mes études, j’ai envoyé des lettres à des journaux, ils les ont passées dans le courrier des lecteurs. Et plus tard, j’ai écrit à une revue, elles m'a embauché. Et plus tard, j’ai posté le manuscrit d’un roman, un éditeur l’a publié. Et il a publié les suivants. Et un jour, l’un d’eux a fait un carton.

-       Un carton ?

-       C’est devenu un best-seller. Sans crier gare. Personne n’en revenait, moi le premier.

-       Quel pot !

-       Tu l’as dit. Après, j’ai saisi cette chance et je ne l’ai plus lâchée. Ça va bientôt faire vingt ans. Je publie toujours.

-       Pourvou qué ça doure ! Tes romans, ils sont gros ?

-       Certains sont énormes. Ma blonde dit que j’écris des pavés.

-       Ta blonde ?

-       Ma compagne. On dit « blonde », au Québec.

-       Tu vis au Québec ?

-       Depuis plusieurs années.

-       Vous avez des enfants ?

-       Elle, non. Moi j’en ai eu six. Avec deux autres femmes.

-       Non !!! J’ai toujours pensé que je serais stérile !

-       Je me souviens de ça, c’est drôle. Tu vois comme on peut se tromper ! Mais bon, on avait nos raisons…

-       Ah bon ?

-       Yep. La peur de la sexualité, je pense.

-       (Grognement.) De toute manière avec ma gueule cassée… (Silence.) Et toi, à part pondre des pavés, tu fais quoi ?

-       J’ai été médecin pendant vingt-cinq ans. Trente-cinq si tu comptes les études, l’année de thèse, les remplacements...  

-       Comme Papa ?

-       Pas tout à fait. Il était spécialiste et il s’est reconverti en généraliste. J’ai fait l’inverse. Je me suis spécialisé dans la santé des femmes.

-       C’est quoi « la santé des femmes" ?... Non, non, laisse tomber, tu m’expliqueras une autre fois.

-       As you wish.  

-       Bon. Et… tu parles souvent l’anglais au Québec ?

-       Avec ma blonde, oui, elle est anglo. Je parlais beaucoup l’anglais au Centre de recherche où j’ai travaillé pendant trois ans.

-       Choueeeette ! Je disais ça au père de Benoît – tu te souviens de Benoît ?

-       Bien sûr ! Notre seul vrai copain des deux dernières années de lycée.

-       Eh bien l’autre jour je lui disais que je voulais faire de la recherche. Il m’a demandé quel genre, j’ai pas vraiment su lui répondre. Tu cherchais quoi, toi ?

-       A comprendre comment on transmet des valeurs morales en médecine. Comment on transmet la bienveillance, le respect…

-       Je vois. Enfin, non pas tout à fait, ça a l'air compliqué... 

-       Les principes sont simples. La pratique, en revanche…

-       Et pourquoi le Québec et pas les States ?

-       C’est une longue histoire. Et puis, les States, j’y suis déjà allé.  

-       Ah bon ? Quand ça ?

-       Quel jour on est, chez toi ?

-       Le… quinze juin soixante-dix.

-       Ah, tu n’as pas encore rencontré Jane.

-       Jane ?

-       La sœur américaine du frère d’Aline.

-       La quoi d'Aline ? Quelle Aline ? 

-       Aline B. Ta camarade de lycée.

-       Oui ? Et bien ?

-       L’été prochain, elle te proposera de passer la journée avec une Américaine.

-       Ah ouais ?

-       Et ça te donnera des idées.

-       Des… idées ?

-       Oui. Tu vas aller passer une année là-bas. Et ça changera ta vie.

-       Aux States ? Une année entière ?

-       Yep.

-       Comment ? Où ? Quand ? Dis-moi !!! 

-       Mmmhh. Je crois que je vais te laisser découvrir ça tout seul.

-       Oui, tu as peut-être raison. Mais… T’as pas au moins un tuyau à me donner ?

-       Si. Quand tu seras là-bas, apprends à taper.

-       Tu te fous de moi ? Si tu voyais ma gueule... J'ai pas envie d'apprendre à boxer. 

-       Mais non ! Apprends à taper à la machine.

-       O...kay. C'est vrai, ça serait chouette. Je vois Maman taper, c'est fascinant... 

-       Oui, on écrit plus, plus vite et avec plus de précision. Tu sauras répliquer quand il faut. Tu ne subiras plus les connards qui cognent. Tu écriras autant pour les autres que pour toi, des textes qui touchent et qui comptent. Tu écriras des pavés. Et certains feront du bruit dans la mare. Et certains feront du bien à beaucoup de gens. Et ça, ça vaut tous les cours de boxe.