dimanche 12 janvier 2014

Le métier d'écrivant, un feuilleton inédit (9) - Pseudo



Pourquoi avez-vous décidé de porter un pseudonyme ? Et pourquoi celui-là ?

Adolescent, je cachais que j'écrivais. Je pense que ça se savait quand même... Je m'étais déjà inventé un surnom, qui aujourd'hui me fait plutôt penser au patronyme d'un superhéros ou d'un personnage de manga : « Axis 2001 ». 

En 1983, l’année de mon installation dans un cabinet médical rural, je me suis mis à travailler dans une revue médicale, La revue Prescrire (voir épisode 6 et épisode 7), et à écrire des textes qui parlaient de mon métier de soignant. Le plus souvent, je les signais de mon nom. Je voulais écrire de la fiction depuis longtemps sans être tout à fait sûr que j'en étais digne. Alors j'ai continué à me cacher. 

Pendant longtemps je n'ai pas su exactement à quoi ça correspondait, et j’élaborais volontiers des explications psychanalytiques savantes expliquant ce recours à un pseudonyme. Mais si j’ai choisi "Winckler" en hommage au personnage-fétiche de Georges Perec dans La Vie mode d’emploi et W ou le souvenir d’enfance, c’est parce que, comme Asimov, Perec a été déterminant pour moi. Il a écrit des livres très personnels, dans des genres très différents mais c’était aussi quelqu’un de très déculpabilisant. Je n'ai jamais autant ri qu'en lisant Espèces d'espaces, où il montre qu'on peut écrire des livres lumineux simplement en ouvrant les yeux, en regardant autour de soi, et en laissant les associations libres guider la plume.



Quelques mois après avoir lu La Vie mode d’emploi, je tombe, dans un numéro de la revue L'Arc qui lui est entièrement consacré, sur un entretien dans lequel Perec déclare – je le cite de mémoire : "Je pensais que je ne pourrais jamais être écrivain parce que je préférais lire Agatha Christie plutôt que Roger Martin du Gard, et quand j'ai appris que Le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell était inspiré par la théorie de la relativité, ça m'a foutu une pétoche pas possible." En lisant ça, j'ai eu envie de l'embrasser. Car moi aussi, j’avais lu surtout des auteurs « populaires », et j'étais persuadé que je n'avais pas le droit de devenir écrivain. 



Alors, aujourd'hui, je pense que le recours au pseudonyme était une façon de me placer sous la protection d'une figure tutélaire, d’un totem. Et lorsque j’ai publié ma première nouvelle dans Nouvelles Nouvelles, c’est sous le pseudonyme de Martin Winckler. Quand La Vacation a été publié, le pseudonyme s’est révélé une manière simple, et plutôt saine, de séparer mes deux activités. Je ne voulais pas même être photographié, de peur que les femmes venues le matin à l’hôpital ne me reconnaissent, le soir, dans le journal ou à une émission de télévision et prennent mon roman comme une description intrusive, une forme de voyeurisme de ce qu’elles avaient vécu quelques heures ou quelques jours auparavant. Je me sentais exhibitionniste, profiteur. Alors j'ai décidé de ne pas me montrer.

Dix ans plus tard, à la publication de La Maladie de Sachs, j’avais pris de la distance, je n’avais plus aussi peur, mais j'ai gardé le pseudo. Je ne voulais surtout pas qu’on vienne me consulter parce que j’écrivais des livres.  Et, tant que j'ai exercé en France, j'ai été heureux de recevoir des patients qui, pour la plupart, l’ignoraient tout-à-fait.

Vous avez été très marqué par l’œuvre de Georges Perec. L’avez-vous rencontré ?

Non. Il est mort en 1982. Je le lisais depuis 1978, je n’étais pas du tout sûr de moi et je venais d’oser enfin lui écrire quand j’ai appris son décès ! Mais il m’a permis de faire des rencontres très importantes. J’ai été tellement frappé par cette disparition que j’ai adhéré immédiatement à l’Association Georges Perec qui s’est créée un an plus tard, et je suis allé assister à plusieurs colloques organisés autour de son œuvre. A la fin des années 80 et au début des années 90, je me suis impliqué activement dans les activités de l’association. Pendant plusieurs années, un jeune chercheur allemand nommé Hans Hartje (aujourd’hui directeur du département de lettres à l'université de Pau) et moi-même avons compilé, mis en page et imprimé le bulletin de l’association. Ca n'a l'air de rien, mais tous les échanges que j'ai eus avec Hans, qui était plus jeune mais tout aussi fasciné que moi par Perec, ont été extrêmement enrichissants. Je n'étais ni parisien, ni de formation littéraire, et il m'a appris beaucoup. Il est l'auteur entre autres, avec Jacques Neefs  d'un magnifique ouvrage intitulé Perec Images. 



Au cours d’un colloque Perec, en 1987, j’ai rencontré deux écrivants-enseignants, qui m’ont beaucoup aidé. Le premier est Philippe Lejeune, qui était déjà, à l’époque, le meilleur spécialiste français de l’autobiographie. Il avait fait une présentation lumineuse sur W ou le souvenir d’enfance. Je suis allé lui parler et, comme c’est un homme charmant et extrêmement ouvert et accueillant, il m’a répondu avec chaleur et intérêt, et ça m’a fait beaucoup de bien. 

Quelques mois plus tard, j’ai lu dans Le Magazine Littéraire qu’il faisait une enquête sur le journal intime, et qu’il cherchait des témoignages. Je me sentais en confiance, alors j’ai écrit et j’ai fait partie des « diaristes » dont les réponses et expériences figurent dans Cher Cahier… , publié au Seuil en 1990. Entretemps, j’avais terminé un premier roman, La Vacation et il a été, avec Claude Pujade-Renaud et Daniel Zimmermann,  l’un des tout premiers à le lire et à me dire ce qu’il en pensait. 



Après la publication de mon premier roman, au cours d’un colloque sur le journal intime auquel j’étais allé assister, j’ai rencontré Anne Roche, professeur de littérature à Aix-en-Provence, qui elle aussi avait contribué à Cher Cahier… J'avais lu un de ses livres, La cause des oies, (co-écrit avec Geneviève Mouillaud) quand j'étais étudiant en médecine. Nous sommes devenus amis, elle a lu La Vacation et elle a été la première enseignante en France – et l’une des rares, encore aujourd’hui - à faire lire un de mes textes à des étudiants, et à m’inviter à venir leur en parler. 



En 1994, Anne a participé activement au colloque « Médecine et Littérature » que je co-dirigeais à Cerisy-la-Salle. En m'entendant lire les premiers extraits de ce qui allait devenir La Maladie de Sachs, elle m'a dit des choses tellement encourageantes que ça m'a beaucoup stimulé, alors même que le roman était loin de son achèvement. C'est elle aussi qui m'a proposé de co-diriger,  en 2002, le premier colloque sur les séries télévisées organisé à Cerisy. Comme celui de Philippe Lejeune, son soutien a beaucoup compté. 

Le totem est emprunté à Perec, Daniel Zimmermann et Claude Pujade-Renaud ont publié ma première nouvelle, m'ont servi de mentors et ont été les premiers à m'appeler "Martin" ; Philippe Lejeune et Anne Roche m'ont initié au monde universitaire et à la recherche en littérature ; ils m'ont aidé à comprendre ce que je faisais... Et cette année, Hans Hartje et ses collègues de Pau organisent un colloque consacré à mon travail. Autant dire que c'est un Journey in progress.  

Avec Paul Otchakovsky-Laurens (dont je reparlerai dans un prochain épisode) et le "groupe Grimaudi" dont j'ai parlé dans l'épisode 8, toutes ces personnes m'ont en quelque sorte aidé à assumer mon "nom de plume". Elles ont permis à "Martin Winckler" d'exister.

(...) 

-  Des questions ? 


(A suivre)


lundi 6 janvier 2014

Le métier d'écrivant (8) - Marraine, Parrain

"Marraine, Parrain" Claude Pujade-Renaud, Daniel Zimmermann et "Nouvelles Nouvelles"


Dans quelles circonstances avez-vous publié vos premiers textes de fiction ?

Pendant mes études de médecine, je me suis mis à lire de la littérature française. J’avais lu peu d'auteurs francophones dans mon adolescence, surtout des auteurs atypiques (Robert Merle, Boris Vian, Maurice Leblanc, Jules Verne, Henri Vernes, Stanislas-André Steeman) et beaucoup d’auteurs anglo-saxons, qui m’avaient appris à construire des histoires, mais j’avais besoin de nouveau de trouver des modèles chez des auteurs qui écrivaient dans ma langue. Je me suis mis à lire Butor, Robbe-Grillet, les livres publiés par les éditions de Minuit – en particulier L’établi de Robert Linhart, qui m’a profondément marqué. Et aussi les livres de la collection Fiction et Cie de Denis Roche, qui ont commencé à paraître en 1974. J'ai beaucoup lu Jean-Luc Bénoziglio, en particulier, dont j'ai adoré tous les livres (Cabinet portrait, Le jour où naquit Kary Karinaky, Tableaux d'une Ex, L'écrivain fantôme...) (En cherchant sa page wikipédia j'ai réalisé qu'il est mort il y a quelques semaines seulement, Damn !!!!) J'aimais les romans atypiques, excentriques, contournés. 

Un jour, sur une table de nouveautés, à la librairie La boîte à livres, à Tours, je suis tombé sur un bouquin qui m’a saisi. Un gros bouquin, avec le mot « romans » au pluriel, écrit sous le titre, avec le plan d’un immeuble en coupe, un index de tous les personnages cités dans ses six cent et quelques pages. Un monument. J'achète toujours les livres de la même manière : je vais dans les librairies, je prends les livres qui me parlent, et celui-là m’a parlé immédiatement. L'épigraphe - Regarde, de tous tes yeux, regarde ! – m’a fait rire, parce qu’elle était tirée de Michel Strogoff  ; or, la péripétie cruciale du roman de Verne repose sur le fait que pendant tout le dernier tiers du bouquin, le héros est aveugle... A la fin du bouquin que je tenais dans mes mains, il y avait un paragraphe disant en substance : « Ce livre contient des citations parfois légèrement modifiées de… » avec une liste de noms que pour la plupart je ne connaissais pas et, au milieu, le nom d’un auteur de SF, Theodore Sturgeon, que je ne m’attendais pas à trouver dans un roman français. 

J’ai reposé le livre, et je suis revenu tourner autour chaque jour pendant une semaine, avant de l’acheter. C’était La Vie mode d’emploi de Georges Perec, et ce « romans » a changé ma vie parce qu’il me semblait contenir toutes les littératures possibles, et la métaphore du roman comme puzzle - dont l’auteur est le fabriquant retors et le lecteur un explorateur qui remet les pièces en place - m’a évidemment transporté. Après ça, j’ai lu tout ce que je trouvais de Perec, je suis passé à l’Oulipo (les romans de Calvino et Mathews, La Belle Hortense de Jacques Roubaud...), et ça m’a ouvert un univers dont j’ignorais complètement l’existence. La mort de Perec en 1982 m’a fichu un sale coup, il n’avait que quarante-six ans, j’attendais chacun de ses livres avec impatience. 





Je me sentais comme les amis rassemblés aux funérailles d'Ernst Lubitsch - Billy Wilder soupire : « C’est fini, il n’y a plus de Lubitsch… » et William Wyler répond : « C’est pire que ça ! Il n’y aura plus de films de Lubitsch! » - à ceci près que je n’avais personne à qui parler de mon deuil et du grand modèle que j'avais perdu. Un ou deux ans avant, je m’étais mis à écrire un grand roman dont la construction était très inspirée par celle de La Vie mode d’emploi et la disparition de mon modèle a transformé ce projet en une sorte de grande oraison funêbre, dont je n’arrivais pas bien à faire le tour. Alors, pour ne pas perdre courage, j’écrivais aussi des nouvelles et je cherchais à les faire publier. 

Il n’y avait pas beaucoup de revues ouvertes aux débutants en France, dans les années 80. Il n'y avait pas de blogs, pas de revues en ligne. On m’a refusé des textes à plusieurs reprises, mais je ne me décourageais pas. J’étais à l’affut de toutes les revues qui publiaient des textes de fiction, et un jour je suis tombé sur un trimestriel moyen format, Nouvelles Nouvelles. Il y était expressément indiqué que la rédaction cherchait des textes d’auteurs débutants. Je me suis abonné à la revue et je lui ai envoyé « Spectacle Permanent », un texte que j’avais écrit et récrit une douzaine de fois, au moins. Et non, ce n’était pas une histoire de médecin, mais celle d’un jeune homme qui passe son temps au cinéma de son quartier et qui est amoureux de la caissière… 

J'attendais une acceptation ou un refus, et j'ai reçu... une lettre me disant qu'il fallait que je retravaille ma nouvelle. Sans autre précision. Ça m’a un peu énervé, alors j’ai appelé la revue. Je suis tombé sur la rédactrice en chef à qui j'ai demandé ce qu'il fallait que je retravaille, exactement. Elle semblait hésiter à me répondre, elle tournait autour du pot mais, comme j'insistais, elle m'a expliqué qu'il y avait, au milieu de la nouvelle, une digression de deux ou trois pages qui en cassaient le rythme. Elle me conseillait – enfin, si je voulais bien – de les retirer, quitte à les réutiliser plus tard dans un autre texte. J'ai soupiré de soulagement. Je pensais qu'elle allait me demander de tout récrire ! 

J'ai procédé à l'amputation demandée – ça ne m'a pas fait mal, j'étais trop excité pour sentir la moindre douleur – et j'ai fait les sutures pour que ça ne se voie pas (je n'étais pas rédacteur à Prescrire pour des prunes), et je lui ai renvoyé le texte. Spectacle Permanent (1) a été publiée dans Nouvelles Nouvelles n°8. Et rapidement, j’ai fait la connaissance de ses deux fondateursClaude Pujade-Renaud et Daniel Zimmermann. Ils avaient été enseignants, ils vivaient ensemble, ils écrivaient, se relisaient et se critiquaient mutuellement, et composaient aussi des livres à deux. 




A ce jour, Claude Pujade-Renaud a publié treize romans (le plus connu, Belle Mère, a reçu le Goncourt des Lycéens en 1994 ; le dernier en date, Dans l'ombre de la lumière, est sorti en 2013), une demi-douzaine de recueils de nouvelles, des recueils de poèmes, des ouvrages de pédagogie. 








Entre 1961 et sa mort en 2000, Daniel Zimmermann a écrit une vingtaine de romans et recueils, de La Garderie à l'Ultime maîtresse, en passant par un grand cycle intitulé "Les Banlieusards". 

Il était aussi l’auteur de deux grandes biographies - d'Alexandre Dumas et de Jules Vallès. 




Il a également co-fondé la fédération française de karaté et créé la collection Sciences de l'éducation aux Editions sociales. Ensemble, Claude et Daniel ont publié des romans pour adolescents, des ouvrages autobiographiques (Les écritures mêléesDuel




et un roman érotico-satirique sur le monde universitaire français, Septuor – qui pourrait être les Liaisons dangereuses des années quatre-vingt-dix, au vitriol. 




Bref, ils n'ont pas perdu leur temps. Et tout ça, en publiant des auteurs consacrés et des débutants dans Nouvelles Nouvelles, qui parut de 1985 à 1992 et reste à ce jour, à mes yeux, la meilleure revue française de littérature au monde. 



Je suis de parti pris, forcément.

Je me suis attaché à eux, on peut même dire incrusté. Ils sont devenus, volontiers et très vite, mes "parrains" - et pour ainsi dire mes parents symboliques - en écriture. J'ai lu compulsivement ce qu'ils avaient écrit avant que je les rencontre et tout ce qu'ils ont écrit ensuite ; ils sont devenus des figures récurrentes de mes livres : on les voit apparaître sous les prénoms inversés de Danièle et Claude dans La Maladie de Sachs ; un de mes personnages récurrents, Angèle Pujade, est partiellement modelé à l'image de Claude et, dans Le Choeur des femmes, le maître d'arts martiaux qui enseigna l'aïkido à Jean Atwood, Enzo, a pour moi le visage de Daniel, mon maître. J’ai lu tous ses romans, j’y ai découvert une autre manière d’écrire, brève, incisive, à la fois elliptique et directe.

De même que mon père incarnait à mes yeux le "médecin modèle" dont je parle sans arrêt dans mes livres, Claude et Daniel incarnent à mes yeux les modèles de chair et de sang aux côtés des modèles fantasmés qu'étaient déjà Asimov et Perec. Ils m'ont montré qu'écrire était un métier, un mode de vie, une manière de conduire son existence. A leur contact, j'ai été conforté dans l'idée que l'écriture est un travail et non un don – 5% d'inspiration, 95% de transpiration", disait Asimov – mais en publiant ma première nouvelle, ils m'ont aussi permis de sortir de l'isolement. Je me souviens de ma terreur quand je me suis rendu à la fête annuelle de Nouvelles Nouvelles, chez eux, rue de l'Harmonie à Paris. Je me demandais vraiment si j'étais à ma place parmi les auteurs, les journalistes, les critiques amis présents ce soir-là. Je l'ai dit à Daniel, et il m'a engueulé. Il m'a beaucoup engueulé, et c'était bon de se faire engueuler par un type comme lui. 

Je me souviens que lorsque ma nouvelle a été publiée, j'ai demandé à Claude pourquoi elle avait tant hésité à me dire ce qu'il fallait retoucher. Elle m'a expliqué qu'ils avaient reçu, à peu près à la même époque, le texte d'un autre jeune écrivant, et lui avaient fait des remarques très précises sur les retouches à apporter à son texte. Il l'avait très mal pris, et leur avait repris son texte, auquel il ne voulait pas toucher. Claude et Daniel, qui tenaient à publier de jeunes plumes, avaient été désolé de le perdre et ils avaient peur que je réagisse de la même manière ; ils avaient été soulagés de voir que je prenais ça de manière constructive. Il faut dire que travailler à Prescrire m'avait habitué aux remarques, critiques, réécritures et retouches et je voulais que ma première nouvelle publiée soit aussi achevée que possible. Ils m'ont conforté dans l'idée qu'un texte de littérature, ça n'est pas un texte sacré. 

Je me souviens du matin où, ayant lu le manuscrit de La Vacation, Daniel m'appela très tôt - il se levait à l'aube, à sept heures. Il était en pleine forme ; moi, j'avais deux petits de sept et cinq ans, je l'étais beaucoup moins. Il commença par énumérer tout ce qui n'allait pas dans mon bouquin. D'abord irrité et défensif, j'ai vite compris qu'il ne mentionnait que des bricoles, des coquetteries, des effets de style. Bref, des choses qui n'avaient pas grande importance par rapport au projet dans son ensemble. Et puis il passa à ce qui "marchait bien", me parla de la construction avec beaucoup d'enthousiasme… et finit en disant : "Bon, t'as encore du boulot à faire dessus, mais c'est quand même vachement bien." C'est un des moments de ma vie où j'ai été le plus fier d'avoir écrit quelque chose.

Je me souviens du jour où, aux "24 heures du Livre" du Mans dont elle était l’une des invitées, j'ai apporté à Claude les récits de rencontres avec mes patients publiés dans Prescrire. Après les avoir lus, elle s'est écriée : "Martin, vous faites du Balint ?" Oui, je participais, depuis plusieurs années, à un groupe deparole de médecins, sur le modèle développé par le psychanalyste Michael Balint en Angleterre à partir de 1949. 

Chaque mois, sous la supervision de Pierre Bernachon, "Balintien" chevronné et médecin de famille à la retraite, une dizaine de médecins cherchaient à élucider leurs difficultés relationnelles avec leurs patients en se racontant, mutuellement, des histoires. Mes textes de Prescrire étaient inévitablement modelés par cette expérience, et Claude – à qui je n'en avais jamais parlé auparavant - l'avait perçu. Elle m'apprit, à cette occasion, qu'il existait des groupes Balint de psychomotriciens et d'enseignants, auxquels Daniel et elle avaient participé.

Quelques années plus tard, grâce à eux, j’ai fait partie d'une sorte de… groupe Balint d’auteurs. Ou de ce qui, dans mon esprit, s'en rapproche le plus. Au milieu des années 90, ils m’ont proposé de me joindre au groupe qu'ils avaient constitué avec Alain Absire, Jean Claude Bologne, Michel Host et Dominique Noguez. Nous nous réunissions une fois par mois, dans un bistro parisien ; la première année, nous l'avons passée à écrire un roman collectif, léger et ironique, L'affaire Grimaudi. (L'histoire contournée d'une supercherie littéraire, évidemment.) La deuxième année, nous apportions à tour de rôle des textes en travail. C'est à eux que j'ai lu pour la première fois certains chapitres de ce qui allait devenir La maladie de Sachs


Je dois une autre expérience marquante à Daniel. Un jour, en 1996 (je n'avais publié que La Vacation) Claude et lui m'ont invité à venir participer à une "soirée lecture" chez eux, avec d'autres amis et à partager un texte inédit. J'ai lu une nouvelle (restée longtemps inédite) intitulée "Cent mille recettes d'Auschwitz". Après m'avoir entendu la lire, Daniel est entré dans une colère olympienne. Plusieurs membres de sa famille étaient morts en camps de concentration. A ses yeux, je n'avais pas le droit de parler de ce que je ne connaissais pas. Ce n'était pas une nouvelle satirique, mais un travail de deuil, je l'avais écrite en toute sincérité, mais il l'avait prise tout autrement. Je croyais qu'il s'était fâché à jamais, et puis quelques mois plus tard, il m'a envoyé le manuscrit du roman auquel il s'était attelé peu après cet épisode. C'était L'Anus du Monde (1997 ; rebaptisé Le Dixième Cercle lors de sa reprise en Folio), un roman extraordinaire, qui n'a malheureusement pas eu le succès qu'il méritait. Il m'a remercié d'avoir (involontairement) déclenché l'écriture de ce texte, qui comptait beaucoup pour lui. En cela aussi, il m'a appris quelque chose : à savoir que les disciples ont autant d'effet sur les mentors que l'inverse. 


Depuis sa disparition, il me manque beaucoup. J'aurais aimé lui faire lire Les Trois Médecins et savoir ce qu'il pensait de ce remake du classique de Dumas – en l'écrivant, j'ai constamment pensé à lui et à son Alexandre Dumas le Grand, en souriant de plaisir à l'idée de construire tout un roman sur cette réappropriation. J'aurais aimé lui faire lire Le Chœur des femmes et entendre ce qu'il aurait eu à en dire. 

Heureusement pour moi, Claude est toujours là, et chaque fois qu'elle reçoit un de mes livres, elle m'écrit et, de sa prose brève et belle, qui dit toujours l'essentiel, me fait sentir que j'ai, d'une manière ou d'une autre, écrit quelque chose de juste. On ne peut pas être plus gratifié que je le suis en lisant ces lettres-là. 

A l'époque où je les ai rencontrés, j'avais besoin de rencontrer des personnes réelles pour qui l'écriture n'était ni un hobby, ni un statut, mais un mode de vie. J'avais besoin de modèles vivants, avec qui parler de tout, de rien, de ce que j'écrivais et de ce que je vivais. J'avais besoin de figures tutélaires qui me soutenaient dans le doute, me félicitaient du travail accompli et se réjouissaient avec moi de mes succès. Ils ont été tout cela, et plus encore. Et ils sont toujours là.

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- Des questions dans la salle ? Madame ? Monsieur ? 

- On a dû vous la poser cent fois, mais pourquoi portez-vous un pseudonyme ?

(A suivre) 




[1] Le texte intégral est disponible au format pdf sur mon site, Winckler's Webzine.

samedi 4 janvier 2014

Le métier d'écrivant, un feuilleton inédit (7) - L'autre métier, suite et fin.

 L'autre métier, suite et fin

Plusieurs de vos romans sont inspirés par votre pratique médicale. Peut-on dire qu’ils sont autobiographiques ? 

Je ne pense pas qu’il soit possible d’écrire un roman qui ne contienne aucun élément autobiographique. Tous les textes de fiction en contiennent. Parfois, ce sont des détails comme la manière dont un personnage met du sucre dans son café ou parle à son conjoint. D’autres fois ce sont des événements marquants, comme la participation à un événement historique, ou une expérience très personnelle. Si l’on voit les choses ainsi, mes romans contiennent beaucoup d’éléments autobiographiques, importants ou ténus. Mais ils ne racontent pas ma vie, ni de loin, ni de près : ce n’est pas leur sujet. Dans les deux premiers romans qui le mettent en scène, Bruno Sachs est célibataire et n’a pas d’enfants. 

Quand j’ai écrit le premier, La Vacation, j’étais marié et j’en avais deux. Quand j’ai écrit le second, j’avais divorcé, j’étais remarié et, à nous deux, ma compagne et moi avions hui – le dernier est né un mois après la publication de La Maladie de Sachs. Et à ce moment-là ça faisait cinq ans que je n’exerçais plus à la campagne. Mes fictions ne sont pas non plus des « autofictions » dans le sens où ma vie n'est pas mon principal matériau narratif. Mes livres sont pétris de mon expérience, comme Vol de nuit a été inspiré à Saint-Exupéry par son expérience de pilote ou Le journal d’une femme en blanc à André Soubiran par ce qu’il savait de la pratique clandestine de l’avortement. Mais j'ai attendu longtemps pour écrire un roman qui décrive les études de médecine en France, car je ne voulais pas purement et simplement raconter les miennes. Je préfère faire vivre à des personnages des histoires que j’invente pour eux ! Ca m'amuse beaucoup plus et ça n'est pas moins signifiant à mes yeux. 

Pourriez-vous écrire des romans dont le personnage principal ne serait pas médecin ?

Je l’ai déjà fait. J’ai publié à ce jour treize romans. Certes, mes romans policiers tournent autour de la médecine – et de l’industrie pharmaceutique – mais la « Trilogie Twain » et Le Numéro 7, qui sont des romans de science-fiction, n’ont pas pour personnage principal un médecin. L’exercice de la médecine m’a donné l’occasion de réfléchir aux rapports humains qui me préoccupent le plus, en particulier l’attachement, le soin et le pouvoir. J’ai puisé beaucoup d’histoires et de thèmes dans mon expérience professionnelle parce que ces thèmes y sont omniprésents. Si j’avais été enseignant ou avocat, les thèmes auraient été les mêmes et j’aurais puisé dans ces expériences professionnelles-là. Il est des auteurs qui changent de personnage à chaque livre. D’autres qui conservent le même personnage, le même univers, pendant très longtemps – Simenon et Maigret, Conan Doyle et Sherlock Holmes ou Proust et le petit Marcel – au point de faire oublier qu’ils en ont inventé d’autres. 

Quand je vois l’écho qu’a eu et a encore Bruno Sachs parmi les lecteurs, mais aussi les médecins et les étudiants en médecine, je suis très heureux d’avoir créé une figure emblématique. Bruno Sachs est le personnage principal de quatre de mes romans – La Vacation, La Maladie de Sachs, Touche pas à mes deux seins et Les Trois Médecins. Dans les autres, il est mentionné, cité, évoqué, mais n’apparaît pratiquement pas. Mes deux autres romans médicaux, Le Chœur des femmes et En souvenir d’André, mettent en scène des personnages très différents, proches de Bruno Sachs par l’esprit – ils ont le même créateur, alors ça n’est pas très surprenant – mais qui n’ont ni la même expérience, ni la même attitude face au monde. Et cela, parce que précisément, je ne voulais pas enchaîner mes histoires à un seul personnage, si emblématique soit-il. Le personnage est là pour servir l’histoire. S’il la sert en étant médecin, qu’il le soit. Mais ce n’est pas un impératif. 

Cela étant, je pense qu’à partir de mon installation à Montréal, mes préoccupations ont changé, sans doute parce que je n’y ai pas exercé la médecine – je me suis consacré plutôt à l’étude et à l’enseignement. A l’heure où je vous parle, je suis en train d’écrire un autre roman de science-fiction, un Time Travel Romance – un roman sentimental avec voyage dans le temps – le personnage principal n’est pas médecin et l’histoire transpose le mythe d’Orphée. Un autre projet de roman concerne un professeur d’université et sa classe, pendant un cours de psychologie évolutionniste. Il n’y a pas de médecin dans l’histoire. J’ai un projet très ancien qui s’intitule Les Sept Soignants et qui se déroule dans un groupe Balint – un groupe de parole de soignants. (Je reviens sur les groupes Balint dans l'épisode 8).

Et le grand roman familial que j’ai le projet d’écrire d’ici un an ou deux se déroule dans les années soixante, au sein d’une famille de rapatriés d’Algérie dont plusieurs membres sont médecins ou pharmaciens. Ce n’est pas un « roman médical » au même titre que les romans précédents, mais bien sûr il y sera question de la maladie, l’amour, la mort, la transmission, et tous les thèmes que j’ai déjà abordés. Les thèmes m’inspirent les histoires, et les histoires appellent les personnages. Le fait qu’ils soient médecin ou non est l’un des éléments du processus de construction, mais ce n’est pas le seul, et ce n’est pas toujours essentiel.  

Vous considérez vous comme un médecin qui écrit, ou comme un auteur qui exerce – ou a exercé - la médecine ?

On m’a souvent posé la question, et tout ce que je peux répondre, c’est que je ne me vois pas de manière « compartimentée ». Toutes mes caractéristiques, qu’elles soient innées, héritées de ma culture familiale ou acquises au fil de la vie, font partie de moi. Il y en a qui sont très apparentes à certains moments, moins à d’autres. Lorsque j’écris un livre sur Dr House, je suis à la fois lecteur, spectateur, critique de téléséries, médecin et étudiant en bioéthique. Je ne suis pas plus médecin qu’écrivant ou l’inverse, je suis tout ce que je suis, et je mets tout ce que je suis en œuvre dans tout ce que je fais. J’ai eu la chance d’acquérir deux métiers passionnants, qui se nourrissent mutuellement, et depuis que je vis à Montréal, j’ai celle de pouvoir en exercer par intermittence un troisième, celui d’enseignant. Mais quand j’enseigne l’écriture narrative, je ne cesse pas d’être médecin ; quand j’enseigne l’éthique clinique, je ne cesse pas d’être écrivant et lecteur.

Qu’est-ce qui, à votre avis, relie deux activités aussi différentes que la médecine et l’écriture ?

Le lien le plus clair, à mes yeux, c’est tout simplement la narration. Quand je suis médecin, j’écoute les patients me raconter leur histoire – et cette histoire guide la démarche d’exploration dans laquelle nous nous engageons ensemble. Quand j’écris, je transpose, je réinvente – au sens où je redécouvre - mes histoires personnelles, celles qu’on m’a racontées, celles que j’ai lues, celles que j’imagine. Les deux activités ne sont pas seulement liées, elles correspondent aux deux volets de la même pulsion naturelle qui consiste à écouter et raconter des histoires.

Dans un cas comme dans l’autre (le soin, l'écriture), on partage du savoir, des idées, des sentiments dans le but de rendre la vie meilleure. La sienne et celle des autres. Dans mon esprit, on ne peut pas être soignant ou narrateur sans être doté d’une part d’altruisme – ce sont des activités de partage. On peut être écrivant sans vouloir partager, et garder ce qu’on écrit pour soi, mais on ne peut pas être soignant de manière égoïste, c’est impossible. Et je pense que les meilleurs soignants sont ceux qui aiment les histoires : celles qu’on leur raconte et celles qu’ils transmettent – et ce sont souvent les mêmes, d’ailleurs, enrichies par leur personnalité.

De vos deux activités, quelle est celle qui vous apporte le plus de satisfactions ?

Les deux, mon capitaine. Ça dépend des moments, de l’humeur, des circonstances. Et la vie est longue, alors il y a des périodes où on fait plutôt l’un ou plutôt l’autre. Et ça change avec le temps. J’ai passé mon adolescence à écrire puis, pendant les dix années suivantes, j’ai moins écrit pendant que je me formais au soin ; pendant les dix années d'après vantes, j’ai exercé et je me suis remis à écrire comme un fou. Pendant les quinze années qui ont suivi La Maladie…, l’activité d’écrivant a pris le pas sur l’activité de soin, mais j’ai eu beaucoup de plaisir à être médecin à temps partiel, dans un lieu relativement protégé, où je pouvais prendre mon temps car je n’avais pas à « faire des actes ». Les deux activités sont indissolublement liées, elles se sont déployées et se sont transformées en parallèle pendant toute ma vie. Aujourd’hui, je m’oriente plutôt vers une vie où j’alternerais écriture et enseignement. Quand j’exerçais la médecine en cabinet privé ou à l’hôpital, je passais déjà plus de temps à écouter les récits et à partager mes connaissances qu’à pratiquer des gestes médicaux proprement dits. Soin, écriture, partage des connaissances – dans mon esprit, tout ça va ensemble.

Tchekhov écrivait : « La médecine est mon épouse légitime, la littérature ma maîtresse. Quand je m’ennuie avec l’une, je passe la nuit avec l’autre. » Vous semblez adhérer à cette manière de voir…

Pas du tout. Tchékhov voit la médecine et la littérature comme des entités extérieures, avec lesquelles il a des relations amoureuses. Je ne suis pas amoureux de la médecine et de la littérature, qui sont des constructions arbitraires, très différentes d’une culture à une autre. Je ne suis pas devenu médecin pour pratiquer la médecine, je suis devenu médecin pour soigner des êtres humains. Et si je n’étais pas devenu médecin je serais devenu infirmier, sage-femme ou psychothérapeute. Je ne me suis pas mis à écrire pour produire des œuvres littéraires, je me suis mis à écrire pour m’exprimer et communiquer avec des êtres humains. Et si je n’avais pas été publié, j’écrirais tout de même. Je ne pense pas m’adonner à deux activités opposées, je pense être animé par deux pulsions qui me sont propres et qui coexistent très bien en moi. Je n’éprouve pas de tiraillement mais au contraire des affinités étroites entre l’une et l’autre. Car l’une et l’autre partent de l’intérieur de moi et se nourrissent de mes sentiments, non de ma fascination pour une idée ou une ambition.

Quels sont les écrivains-médecins que vous admirez le plus ?

Que l’auteur soit médecin ou non importe peu, c’est le livre qui compte. Alors bien sûr mon intérêt pour le soin et le partage me pousse vers certains types de livres, pas seulement médicaux. Et ceux qui m’ont marqué n’ont pas tous été écrits par des médecins. Je pourrais citer Le Passage de Jean Reverzy, Contre-visite de Marie Didier, Les hommes en blanc d’André Soubiran, les Doctor Stories de William Carlos Williams, les Contes de Jacques Ferron, Une éducation anglaise de Christian Lehmann ou Les Aventures de Sherlock Holmes mais aussi La ventriloque de Claude Pujade-Renaud, Hosto-Blues de Victoria Thérame, Le spectateur de Daniel Zimmermann, La Peste d’Albert Camus, Middlesex de Jeffrey Eugenides, Tom est mort de Marie Darrieussecq, Philippe de Camille Laurens, Mars de Fritz Zorn, La maladie humaine de Ferdinando Camon, La Maîtresse de Wittgenstein de David Markson, Cigarettes de Harry Mathews, Après le livre de François Bon, W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec… D’ailleurs, ma thèse de doctorat en médecine était dédiée à la mémoire du Docteur Bernard Dinteville, personnage discret de La Vie mode d’emploi ! Ce que j’admire, c’est le travail, l’intelligence, la sensibilité, l’engagement que je perçois dans les livres qui me touchent.  

Vous ne citez pas Céline…


Non. Je refuse de le lire. Je ne reprocherai à personne de le lire, et je m’opposerais à ce qu’on brûle ou censure ses textes, car il faut qu’ils puissent être étudiés – comme Mein Kampf, d’ailleurs – mais je déteste la haine, je lis par plaisir et pour m’éclairer sur le monde, et les « qualités » supposées de son écriture ne sont pas suffisantes, en elles-mêmes, pour que je m’immerge dedans. A mes yeux, les « accomplissements » artistiques d’un homme ne justifient jamais d’absoudre son comportement en tant qu’être humain, car ils ne lui sont pas extérieurs. Ce que raconte un écrivain et la manière dont il le raconte ne peuvent être séparés de ce qu’il est, de ce qu’il pense, de ce qu’il fait. Dire : « Céline était une crapule, mais c’est tout de même un grand écrivain », cela laisse entendre que l’homme et ce qu’il produit peuvent être considérés selon des critères moraux distincts, a fortiori si le type en question est mort. Les valeurs morales d’un écrivain guident ce qu’il raconte et sa manière de le raconter, et survivent, dans ses textes, à son existence physique ; mais de plus, à mon sens, une pareille dichotomie n’est pas défendable, car elle sous-entend que la production artistique finit par s’affranchir des valeurs morales qui l’ont produite. Or, notre appréciation de l’art clame le contraire : il ne viendrait à l’idée de personne de déclarer que El Tres de Mayo de Goya ou Guernica de Picasso n’ont rien à voir avec leur sentiment de colère et d’injustice devant les atrocités que leurs tableaux décrivent. Il ne viendrait à l’idée de personne de déclarer que Le triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl ou Octobre de Eisenstein ne sont pas des films de propagande. 

Ce que j’entends dans le « Céline était une crapule, mais c’est tout de même un grand écrivain », est à mon sentiment une déclaration complaisante qui suggère que le « style célinien », comme disent les exégètes, serait aujourd’hui – grâce à des vertus qu’il faudrait d’ailleurs définir – innocent et indépendant des intentions de l’auteur. Ou encore qu’il y aurait deux Céline, l’auteur des « chefs-d’œuvre » et l’auteur des pamphlets antisémites, lesquels n’auraient rien à voir l’un avec l’autre. On ne peut pas défendre d’une part que Céline est un humaniste dans Le Voyage et, d’autre part, qu’il s’abstient de l’être dans Bagatelles… S’il était montré qu’après avoir écrit Mort à crédit, Céline a pris des drogues hallucinogènes et qu’il a écrit Bagatelles pour un massacre et les autres pamphlets en état de délire paranoïaque permanent, on pourrait débattre. Mais ça ne résoudrait pas la question de savoir pourquoi, après son amnistie, il ne regrette pas publiquement avoir incité au massacre. Il dit avoir péché par vanité, mais il ne regrette rien. Cela aussi dénote une posture morale particulière. 

Rien, ni dans l’attitude de Céline, ni dans celle de ceux qui l’admirent, n’est parvenu à me convaincre que je peux me laisser pénétrer par la "grandeur" de sa prose sans valider implicitement l’hypothèse de « l’art innocent des intentions ». Cela équivaudrait à dire que les valeurs qu’il a assénées, dans ses « chefs-d’œuvre » comme dans ses pamphlets, n’ont plus d’importance aujourd’hui. Dire « J’ai lu Céline » c’est inviter à ce qu’on me demande : « Ah ! Le plus grand écrivain du 20e siècle !!! Et il était médecin ! Quel grand modèle ! Qu’en pensez-vous ? » et m’entraîner dans une discussion que je choisis de ne pas avoir. Phillip Roth revendique le droit de « suspendre sa conscience juive » à l’égard de Céline. Je respecte ce droit, et de mon côté je revendique celui de ne pas suspendre ma conscience d’individu en ce qui concerne le même auteur. Et cela, sans qu’on m’accuse d’obscurantisme littéraire. 

En résumé : je n'ai pas de mépris pour Céline et ses livres (et encore moins pour celles et ceux qui le lisent) car je n'ai de mépris pour personne (je peux être défiant ou en colère, mais je ne méprise pas) ; je ne nie pas son importance littéraire (ne l'ayant pas lu, je ne vois pas comment, et de toute manière, je ne suis pas un contrôleur de qualité) ; je refuse, tout simplement, de le lire et de discuter de ses livres. C'est aussi simple que ça. 

Après que j'ai posté une première version des paragraphes qui précèdent sur ce blog, un lecteur (Sylvain Ask) m'a fait remarquer très justement qu'un des personnages les plus attachants de La Maladie de Sachs s'appelle Madame Destouches. D'autres y avaient vu un hommage à Céline. Or, mon intention initiale était d"inverser les repères habituels : donner à tous les patients des noms d'auteurs parce que ce sont tous des narrateurs, donner à la maladie des soignants le nom d'un de ceux qui en souffre. J'ai baptisé "Destouches" une femme impotente, qui n'a rien et cependant protège jusqu'au bout son fils handicapé. Autrement dit, à mes yeux, un modèle d'altruisme méconnu et mésestimé - tout le contraire d'un "Hécrivain" panthéonisé (au sens propre ou figuré). Dans mon esprit, il ne s'agissait pas d'un hommage à Céline, mais d'un pied-de-nez. 

Cela étant, mes intentions n'engagent personne d'autre que moi ; un livre publié appartient à ses lecteurs, alors on peut le prendre absolument comme on veut... 


A suivre... 
(Prochain épisode : Claude Pujade-Renaud, Daniel Zimmermann et "Nouvelles Nouvelles")