mardi 21 octobre 2014

Le métier d'écrivant (23) - L’écriture au jour le jour

Comment écrivez vous ? Au crayon, à la plume, à l’ordinateur ?

Aujourd’hui en 2013, et depuis vingt-cinq ans, j’écris essentiellement à l’ordinateur. Mais j’ai toujours des carnets avec moi, et quand je ne suis pas assis à mon bureau, je prends des notes, que je retranscris ou non par la suite. Avoir un morceau de papier m’aide à organiser ma pensée quand je ne suis pas devant un écran. Quand je pense à un livre, je prends des notes que je reporte plus tard ou non. J'écris aussi à la main, sous forme de plan plus ou moins détaillé, les conférences que je donne. Il m'est arrivé de les écrire entièrement, surtout les premières fois, car j'étais impressionné à l'idée de parler devant des assemblées de gens toujours plus savants que moi, et je ne voulais pas donner le sentiment que je bâclais mes interventions ou que je disais n'importe quoi. 

Mais le fait est que pour les conférences, je préfère une certaine part de spontanéité. Parfois, quand je raconte quelque chose, ou quand je formule une opinion, une hypothèse, il me vient des exemples auxquels je n'avais pas pensé auparavant. Si tout est déjà écrit, il est difficile de les insérer.  Mais si j'ai surtout le plan, le squelette de la conférence, je peux les glisser dedans. J'ai aussi constaté que je construis mieux mes textes en les écrivant à la main ; ça me permet de permuter, d'aller et venir dans le texte plus facilement qu'à l'écran.

Mais la plupart de mes textes sont écrits à l'écran, directement. Après, j'imprime et je relis/corrige/réécris sur papier.


Vous écrivez vite, ou lentement ?

Ça dépend. Il m’a fallu deux ans pour La Vacation et cinq pour La Maladie de Sachs parce que je faisais autre chose, j’exerçais la médecine à temps plein, puis j’ai été traducteur free-lance. Pour Les Trois Médecins, Le Chœur des femmes et En souvenir d’André, il m’a fallu seulement quelques mois, mais j’écrivais quinze heures par jour, j’avais déjà pensé les livres pendant longtemps, je savais où j’allais et ce que je voulais faire alors que c’était moins vrai pour les deux précédents. Pendant l’été 2012, en plus de En souvenir d’André, j’ai écrit un essai sur la série Dr House, et ça aussi m’a pris seulement quelques semaines parce que je n’ai fait que ça, et j’avais déjà le sujet bien construit dans ma tête. 

L’expérience compte beaucoup. Et puis, ça dépend du texte que je dois écrire. Pour les articles, je procède toujours de la manière suivante : une fois que j’ai accepté la commande, je pense au sujet pendant plusieurs jours et je m’asseois pour l’écrire deux ou trois jours avant la date de remise. Je l’écris en tâtonnant, pour trouver l’approche qui me semble juste, et souvent, la troisième ou la quatrième version est la bonne. Pour un essai, je fais un plan – qui souvent est destiné à indiquer à l’éditeur le contenu du livre, et ça aide aussi à rédiger. Je suis mon programme, même si je l’aménage en cours de rédaction. 

Pour un roman, bien sûr, c’est beaucoup plus long, parce que c’est plus aléatoire, plus expérimental. Le roman terminé n’est jamais exactement ce que j’avais imaginé au départ. Certaines idées sont abandonnées en chemin parce qu’elles tombent à plat, j’en oublie d’autres parce qu’elles n’ont pas leur place dans la construction. En général, quand j’ai l’idée d’un roman, elle me semble impossible à réaliser parce que j’ai envie de construire une cathédrale. Et puis, quand je me mets à construire, pierre par pierre, je me rends compte que construire une maison, c’est déjà pas mal, et que je peux même me contenter d’un chalet en bois. Tant qu’il est fait correctement, il n’y a pas à rougir. Et j’ai de la chance : je n’ai pas honte de mes romans quand je les relis. 

Certains sont plus ambitieux que les autres, bien sûr, et ont représenté un travail plus important, mais je les aime tous. Comme l’immense majorité de mes livres. Tout ça pour dire que je n’ai pas une « vitesse standard » pour écrire, ça dépend du projet, des circonstances environnantes, de ma charge de travail… Mais j’écris vite, d’abord parce que je tape assez vite, et je peux taper pendant des heures, et j’ai appris à me relire et à me corriger sans état d’âme, ça aide à gagner du temps.

A quels moments de la journée écrivez-vous ? Le matin ? Le soir ? En silence ? En musique ? Avec le bruit des gens qui passent ? Au café ?

N’importe quand, je n’ai pas d’heure. Je peux commencer tôt le matin et finir tard le soir dans la nuit si je suis pris par l’écriture d’un livre. Je peux ne pas écrire de la journée ou n’écrire que des articles courts, ou quelques pages de journal. Je n’ai pas de « programme d’écriture ». Je m’adapte aux contraintes du moment – ou je fais passer en priorité le texte qui m’importe le plus.

Jusqu’à ce que j’aie un appartement rien qu’à moi, ce qui n’est arrivé que tout récemment, j’ai toujours écrit au milieu des autres. Lorsque j’étais enfant puis adolescent, ma chambre était un hall de gare. Il y avait trois portes, ma mère passait par ma chambre pour aller dans la chambre de ma sœur. A l’âge adulte, j’ai passé le plus clair de mon temps à écrire dans mes chambres successives, parfois - en 1993-94, en particulier - avec des bébés dans un lit juste derrière moi, ou sur les genoux - et c’est parfois acrobatique, vu la propension qu’ils ont à foutre leurs menottes couvertes de salive, de beurre ou de confiture sur le clavier… 

Je peux écrire en silence ou en musique. Je peux écouter des chansons en anglais mais pas de la chanson francophone. J’écoute souvent du jazz, Bill Evans. Je peux écrire avec des gens dans la pièce ; s’ils ne m’adressent pas la parole, le fait qu’ils se parlent ne me gêne pas. J’écris mieux le soir que le matin, sauf quand je suis dans un roman, alors là j’écris jusqu’à pas d’heure et je me lève dès que je me sens capable de m’y remettre. Je suis plutôt quelqu’un du soir et de la nuit que du matin mais quand une nécessité se fait jour – le plus souvent, un livre ou un article à finir - je peux me lever à quatre heures et écrire toute la journée. 

Depuis deux ou trois ans, je dors beaucoup moins, cinq ou six heures au plus. Je me lève et j’écris, ou je lis à l’écran. J’écris rarement au café, et quand je le fais, il s’agit de courriels, pas d’un livre ou d’un article, parce que pour ça, j’ai besoin de pouvoir me lever, aller me chercher un café ou me faire un sandwich, me rasseoir, marcher de long en large pour réfléchir à ce que je vais écrire ensuite, etc. Je ne peux pas faire ça au café.


En quoi l’écriture à l’ordinateur est-elle différente de l’écriture à la main ? Pensez-vous qu’on a perdu quelque chose en passant du papier à l’écran ? 

Franchement, non. Personnellement, j’ai beaucoup gagné à passr à l'ordinateur, d’autant qu’après avoir écrit à la main frénétiquement entre 12 et 17 ans, je suis passé du papier à la machine à écrire mécanique, puis à la machine électrique, puis à l’ordinateur entre 1973 et 1988. Tout ça s’est fait progressivement et chaque transition m’a permis d’écrire plus et plus vite. Umberto Eco écrit quelque part que l’informatique a changé la structure des textes, à cause de la facilité à pratiquer le copier-coller, d’effacer sans laisser de trace, etc. 

Mais le passage de l’oralité à l’écriture a changé la narration de manière beaucoup plus radicale encore. Et doit-on regretter de ne plus écrire à la plume d’oie ou sur des rouleaux de parchemin ? Jean Guenot, dans son merveilleux Ecrire, Guide pratique de l’écrivain, dit très justement que quand c’est dactylographié – ou, aujourd’hui, imprimé – ça a toujours l’air meilleur que si c’est écrit à la main. C’est vrai, et c’est un risque, mais ça permet aussi, pour moi en tout cas, de prendre des distances par rapport aux émotions qui font trembler la main, raturer, écrire entre les lignes, etc. Je ne sacralise pas les différents états d’un texte. J’ai souvent plusieurs versions d’un texte, mais à mes yeux ce sont seulement des étapes, pas des objets de vénération. 

Plus tard, je trouve intéressant de retrouver des fragments non utilisés, bien sûr, mais au moment où j’écris mes hésitations ne m’intéressent pas. Alors écrire à l’écran, ça me permet de gagner beaucoup de temps. Encore une fois, je ne suis pas un styliste qui écrit et réécrit dix, vingt ou cent fois la même phrase, je suis un narrateur qui veut avant tout que le récit coule et que le lecteur soit emporté. Pas qu’il s’arrête et s’émerveille à chaque trouvaille. Et pour ce qui est de la première question, je n’ai pas de réponse. Je ne sais pas ce que ça a changé de passer de la main à la machine, parce que ça s’est fait de manière très inconstante, très diverse, d’une culture et d’un auteur à un autre. 

Beaucoup d’Américains – et un bon nombre d’Européens – composaient déjà leurs livres à la machine au début du  vingtième siècle ; d’autres écrivent encore à la main, le font dactylographier puis réécrivent ensuite. C’est un peu comme si vous disiez : « Est-ce que l’électrification des instruments a fait perdre quelque chose à la musique ? » Je ne crois pas. Ca ajoute des possibilités, ça permet à des musiciens d’acquérir une expérience et de produire leur musique de manière personnelle, mais ça n’enlève rien. Il en va de même quand on écrit. 

Bien sûr, passer de la plume au clavier a certainement changé quelque chose, mais en dehors de celui-là beaucoup de facteurs ont pu influer sur la manière d’écrire. Alors même si les expériences personnelles méritent d’être entendues (j’aimerais par exemple, interroger des écrivants pour leur demander de raconter quand ils ont écrit au clavier pour la première fois), je crois qu’on aurait tort de généraliser. A chacun.e de trouver la manière la plus confortable pour lui ou elle d'écrire.

Est-ce que vous avez des rituels pour écrire ?

Quand on a posé cette question à Isaac Asimov – il le raconte dans son bijou d’autobiographie, Moi, Asimov – il a réfléchi deux secondes avant de répondre – je le cite de mémoire – « J’approche mes doigts assez près du clavier pour qu’ils le touchent, et j’écris. » Je pourrais dire la même chose. Je n’ai pas de rituels pour écrire, j’écris parce que j’ai envie d’écrire, et je ne tourne pas autour du pot : je m’installe à mon clavier et j’écris, ou je saisis un papier et un crayon et j’écris, une phrase, des notes, ce que je veux garder. 

Tout ce que j’écris n’est pas toujours fait pour être gardé – ou repris, mais parfois simplement, c’est le mouvement d’écriture en soit qui me semble nécessaire, plus que les mots eux-mêmes. Je ne sais pas comment expliquer ça exactement, mais on dirait que parfois, une idée est si présente que j’éprouve le besoin de la rendre plus présente encore, pour qu’elle cristallise, pour qu’elle prenne une forme qu’elle n’a pas dans ma pensée. Ce que je me rappelle le mieux, c’est ce que j’ai lu. Par conséquent, pour qu’une idée me reste en mémoire, il faut que je la lise. Et pour pouvoir la lire, il faut que je l’écrive. Le mouvement d’écriture, à ces moments-là, n’est pas un mouvement de conservation mais d’exposition. La phrase écrite à la main a une texture, une consistance, une réalité qu’elle n’a pas dans la pensée. La phrase reprise sur un écran a une autre consistance encore parce qu’elle se retrouve mêlée à d’autres phrases, incluse dans quelque chose qui commence à être un texte. 

Le texte sortant de l’imprimante a un poids supplémentaire, celui qui apparaît sur mon écran mis en page par l’éditeur m’est presque étranger, et quand le livre m’arrive, c’est le livre de quelqu’un d’autre. Enfin, pas tout à fait, mais c’est l’illusion que j’ai… Mais je ne sais pas pourquoi je vous dis tout ça… Quelle était la question, déjà ? Ah oui ! Les rituels pour écrire… Au fond, parfois j’ai le sentiment qu’écrire est pour moi un moyen détourné d’accéder à des textes qui se condensent en moi, des textes que je veux voir imprimés, mais que je ne peux pas vraiment lire, une fois qu’ils le sont, car je n’aurai pas la fraîcheur, l’innocence qu’on a en découvrant un texte inconnu, je n’aurai pas les surprises, je n’aurai pas les émotions. Alors je me rattrape en lisant ou en écoutant avidement les réactions des lecteurs qui me parlent de mes livres. 

J’ai toujours envie qu’on me parle de mes livres, non pas pour m’entendre dire que je suis un auteur talentueux ou un type formidable, mais pour qu’on me raconte des histoires que je n’ai jamais entendues. Et rien ne me fait plus de plaisir que d’entendre des histoires en… « réponse » aux miennes. C’est comme s’il y avait une multiplication des histoires.

Est-ce que vous écrivez plusieurs textes en même temps ?

Il m’arrive de passer d’un texte à un autre, surtout quand j’en suis à l’étape de la prise de notes, ou l’établissement d’un plan ou d’un « chemin de fer », une suite de chapitres ou de parties. Je peux m’interrompre dans l’écriture d’un gros texte – un roman, un essai – pour écrire un texte plus court, un article, une lettre. Mais quand je suis vraiment plongé dans un texte, je n’aime pas en sortir. C’est ce moment d’immersion qui me procure le plus grand plaisir. Au point que, lorsque je suis contraint d’en sortir – pour me plier à une obligation, un repas, un coup de téléphone, une tâche impérative – je suis souvent au moins pensif, au pire de mauvaise humeur.

(A suivre...) 


samedi 16 août 2014

Le métier d'écrivant (22) - "En souvenir d'André"

En souvenir d’André (P.O.L 2012 - Folio, 2014) est un livre très différent des trois romans précédents. Plus bref, plus elliptique. Plus grave, aussi. Comment l’idée vous en est-elle venue ?

Je vivais à Montréal depuis trois ans et demi, j’avais baigné dans une autre culture, beaucoup plus tolérante, beaucoup plus ouverte à certaines idées que ne l’est le monde médical français. J’avais passé trois ans avec des philosophes à l’Université de Montréal, et suivi des cours aux Programmes de bioéthique en vue d’une maîtrise. La question de la fin de vie avait été traitée très clairement dans deux rapports importants, le premier « Prises de décision en fin de vie », avait été publié en 2011 par la Société Royale du Canada ; l’autre, « Mourir dans la dignité », commandé par l’Assemblée Nationale du Québec, en mars 2012.

La question du suicide assisté, je l’avais abordée de front à la fin du Chœur des femmes - il est clair, je pense, que la position de Franz Karma est l’exact reflet de la mienne - mais ce n’était pas le sujet du roman. Je voulais y revenir de manière plus précise, plus spécifique. Je n’avais pas vraiment prévu de le faire à ce moment-là, mais des circonstances personnelles m’y ont amené. Je vivais un deuil symbolique important, je m’interrogeais sur ce que j’avais fait jusqu’ici, en écrivant, et pourrais faire dans l’avenir, dans ce pays qui m’a accueilli mais où je suis encore un nouvel arrivant. J’avais envie d’écrire mon roman familial, mais j’anticipais que ça serait de nouveau un « gros » roman. Comme j’étais dans une humeur plutôt grave, plutôt sombre – je vivais un deuil personnel – je ne me sentais pas la force de me lancer dans ce grand bouquin, et je me demandais si j’étais capable d’écrire un « petit » livre, un texte plus succinct, plus condensé, plus sobre.

J’ai commencé par écrire les deux « chapitres » - enfin, les passages, car il ne s’agit pas de chapitres à proprement parler – dans lesquels Emmanuel parle de la mort de son père et de sa mère. Puis j’ai laissé « reposer », je me suis mis à un autre livre que je devais écrire aussi à ce moment-là, un essai sur la série Dr House et après quelques semaines, je me suis remis à ce roman, qui s’intitulait La Veillée. J’avais envie d’y exposer ma vision des choses, sans la théoriser. L’écueil, c’est que j’avais très peu d’expérience concrète sur le sujet. Et pour la première fois, j’ai décidé de parler d’une expérience non pas professionnelle, mais intellectuelle et émotionnelle. Dans mes autres romans, ce qui domine est la colère – la révolte contre l’arbitraire médical ou l’absurdité de certaines situations humaines. Dans En souvenir d’André, je voulais dépasser la colère et parler de sentiments plus essentiels, plus intimes.

Est-ce que le milieu médical a réagi au contenu du livre, qui décrit tout de même un médecin prêt à aider ses patients à mourir…

Je ne sais pas. Je n’ai pas vu d’article dans la presse médicale à son sujet. Mais j’ai reçu des messages de soignants me disant que ça les avait touchés et qui m’ont confié leurs réflexion et leur expérience. D'un point de vue général, la presse médicale réagit assez peu à mes romans, et pas du tout à mes essais sur la médecine. Je vais bientôt publier un nouvel essai, Le patient et le médecin, et je pense qu'il en ira de même, du moins en France, même si j'y attaque très vivement l'institution médicale, la formation des médecins et les comportements maltraitants d'un trop grand nombre d'entre eux. 
C'est une des grandes différences entre la France et les pays anglo-saxons. Le clivage entre le monde médical (qui n'est pas du tout homogène) et la société est très grand, au point que les organes d'information médicale semblent ignorer ce qui se passe dans le domaine culturel en particulier. On est très loin de l'attitude des Anglo-Saxons, qui accordent une grande place aux interactions entre Médecine, Sciences Humaines et Arts - ce qu'on appelle les "Medical Humanities".

Comment le roman a-t-il été reçu par le public français ?

Bien, compte tenu du sujet. C’est un roman d’abord plus difficile, je le savais, je m’attendais à ce qu’il fasse peur, mais il a trouvé son public, comme les autres. Toute la maison P.O.L l’aimait, mes proches l’ont aimé, les lecteurs qui m’en ont parlé l’ont fait avec beaucoup d’émotion. Je suis très heureux qu’il ait été reçu ainsi. Ce n’est pas un roman qui fait parler beaucoup, je crois, c’est plutôt un roman qui fait méditer, songer, et ça correspond bien à l’atmosphère dans laquelle je me trouvais en l’écrivant. Il a été traduit en langue allemande et ça m’a valu de me rendre au Festival International de Berlin en septembre 2013, et d’y rencontrer des gens vraiment intéressants. C’était émouvant, parce que c’est aussi ce qui s’est passé pour La Vacation, roman difficile lui aussi. Alors j’avais un peu le sentiment que je commençais un nouveau cycle. Tout le monde n’a pas cette chance. Le livre a été repris en Folio en mars 2014, en même temps que La Vacation, et j'ai eu l'occasion d'aller signer au Salon du Livre. J'ai pu y rencontrer beaucoup de lecteurs, qui m'ont dit que le livre les avait touchés profondément, sans pour autant les déprimer - ce qui me souciait, quand même. Je pense que c'est ce qu'il y a de plus gratifiant pour moi : entendre dire que mes livres, qui ne sont pas toujours très gais, touchent la sensibilité des lecteurs et leur laissent un sentiment plutôt positif, c'est très important à mes yeux.

Le livre est construit autour d'un procédé narratif particulier et se termine de manière très surprenante, par un retournement romanesque, une révélation de dernière minute. De dernière page, même. N'est-ce pas paradoxal pour un livre abordant un sujet aussi délicat ? 

Je ne pense pas, parce que dans mon esprit, ce n'est pas un livre à thèse sur l’assistance au suicide, c’est un roman. Et le sujet profond de ce roman est la transmission : Qu’est-ce que nous laissons derrière nous au moment de disparaître ? Et à qui confions-nous ce que nous laissons ? Peut-on confier ce qu’on porte de plus secret, de plus difficile à raconter ? Et à qui ? Ce qui m’intéressait, surtout, c’était d’approcher ces questions-là. Chaque fois que j'écris un roman, je me pose deux questions : quelle histoire (l'histoire de qui) est-ce que je raconte, et qui la raconte ? Là, c'était assez simple : Emmanuel, le personnage principal, raconte son histoire pour la première et la dernière fois. Et il choisit très précisément à qui il va la raconter, tout comme ceux et celles qui se sont confiés à lui auparavant l'ont choisi, lui, pour les entendre. Mon "idéal" de narration, c'est un texte qui se clot par une illumination, un éclairage ; un texte qui, lorsqu'on finit sa lecture nous donne à voir l'histoire qu'on vient d'entendre sous un jour nouveau. Dans une certaine mesure, le procédé est le même que celui de La Vacation. Mais si à la fin de La Vacation on apprend l'identité du narrateur, à la fin de En souvenir d'André, on apprend celle de l'auditeur d'Emmanuel. Bien entendu, le procédé avait une autre fonction : celle de mettre le lecteur dans la position de l'auditeur de l'histoire, une position silencieuse mais pas du tout passive : la lecture est un processus de création autonome, tant sur le plan des images (le visage des personnages, le décor des événements) que sur celui des idées et des sentiments. Dans une certaine mesure, les cinq romans que j'ai publiés chez P.O.L, mais aussi un certain nombre de mes nouvelles sont tous des variations sur ce va-et-vient entre le narrateur et l'auditeur - c'est à dire entre l'auteur et le lecteur. Je pense que c'est lié à ma propre expérience de lecteur : un livre qui me touche, c'est un livre dont il me semble qu'on me raconte l'histoire à moi, personnellement. Et c'est ce genre de relation que j'espère reproduire dans mes propres livres.

Vous dites avoir le sentiment de commencer un "nouveau cycle" avec ce livre. Pouvez-vous préciser en quoi ? 


Mes cinq romans médicaux avaient tous des personnages principaux médecins, leur matière romanesque puisait dans mes de médecin, et les récits se déroulaient dans des milieux ou des situations propres à cette profession. Parmi les romans que j'ai l'intention d'écrire dans les années qui viennent, un seul a un thème proprement "médical". Les autres auront un thème et un décor très différent. En un sens, je pense avoir fait le tour de ce que j'avais à dire sur mon métier (il me reste cependant un roman à écrire sur mon expérience dans un groupe Balint) ; à présent, je veux parler de choses plus personnelles, plus intimes, que j'ai vécues en tant qu'individu, en tant qu'homme, père, amant, compagnon, ami - et aussi dans mon enfance et mon adolescence. J'ai beaucoup donné la parole aux autres - aux femmes, en particulier. A présent, j'aimerais parler de moi, et en particulier de ce que c'est à mes yeux qu'être un homme. Ce n'est pas un mince projet, et j'espère que j'aurai le temps de l'aborder dans tous les romans que j'ai en tête. 

Il y en a beaucoup ? 
Au moment où je vous parle, j'en ai déjà deux en travail (l'histoire d'un père et de son fils, et une histoire d'amour et de voyage dans le temps) et trois autres en préparation. Bref, je ne suis qu'à la moitié de mon trajet, et j'ai du pain sur la planche !



Prochain épisode : l'écriture au jour le jour.


mercredi 6 août 2014

Je viens de perdre un ami


Je vous rassure, il est bien vivant. Enfin, aux dernières nouvelles. Mais quelque chose me fait penser qu’il ne m’en donnera plus, depuis qu'il m'a envoyé un message assez difficile à encaisser, me laissant entendre du bout des lèvres qu’il n’a plus très envie d’avoir affaire à moi.

On se connaissait depuis douze ans. C’était un de mes meilleurs amis. J’avais partagé avec lui des choses que je n’avais jamais dites à d’autres. Je crois qu’il avait fait de même. On ne vivait pas dans la même ville mais on se parlait souvent, par téléphone ou par Skype, on s’envoyait des messages pour se tenir au courant de ce qui nous arrivait. Il y a trois ans, à une période très difficile de ma vie, il m’a accueilli chez lui pendant quinze jours. Il avait alors été soignant et attentif, encore plus qu’il ne l’avait été auparavant, et je lui en garde une reconnaissance profonde. C’était certainement mon ami le plus proche, ces dernières années. Je pensais qu’il en allait de même pour lui, mais manifestement, je me trompais.

Je ne pense pas m’être trompé sur la réalité de notre amitié mais, comme tout le monde, j’imagine, je me suis trompé en croyant que nos sentiments n’étaient pas seulement réciproques (ils l’étaient, jusqu’à ces derniers temps) mais aussi identiques et, qui plus est, indestructibles. C’était faux. Nous avons le même âge et nos sensibilités étaient très proches – je veux dire qu’elles entraient en résonance sur de nombreux sujets – mais nous ne sommes pas la même personne. Même quand on a des goûts, des valeurs, des affinités qui se ressemblent beaucoup, il reste des différences au plus profond de nous-même. Je ne suis donc pas étonné qu’un jour les différences se soient manifestées. Je suis en revanche surpris, et peiné, qu’il n’ait pas cherché à les surmonter et qu’elles l’aient déterminé à mettre fin à notre amitié, sans qu’il m’en parle. 

Car il ne m’en a pas parlé tout de suite. J’ai senti nos relations se dégrader peu à peu : il était moins affectueux ; il n’avait plus aucun humour ; il ne m’écoutait plus  (alors qu’il avait toujours patiemment écouté ce que je lui confiais, et m’avait, lui aussi beaucoup confié, au fil des années) ; il se montrait impatient à mon égard, comme on le fait face à quelqu’un qui vous ennuie.

Ça m’a surpris, et blessé parce que je ne comprenais pas ce qui se passait ; je ne comprenais pas pourquoi, sans raison apparente, il se montrait évasif, fuyant, froid et vaguement désagréable. Quand un ami est distant, irritable, évasif, on se demande s’il n’a pas des soucis. Mais sa vie allait très bien, tant sur le plan personnel que professionnel, et il en parlait volontiers.  

Je ne m’expliquais pas cette transformation, et il ne disait rien qui me permette de la comprendre – ni remarques, ni reproches, ni questions, ni désir de communiquer. S’il avait une raison, il n’en parlait pas et ne voulait pas en parler. Il était évitant, à tous égards.

Ma confusion était d’autant plus grande que, pendant cette période de dégradation, nous nous sommes parlé au téléphone, nous avons participé ensemble à la même manifestation, et nous avons eu l’occasion de nous voir et de déjeuner ensemble dans sa ville, à deux ou trois reprises. Quand on se rencontrait, il me tendait la main au lieu de m’embrasser comme il le faisait auparavant. Il ne me regardait plus dans les yeux. La dernière fois qu’on s’est vus, il ne m’a même pas fait monter chez lui, il m’a rejoint en bas de son immeuble.

La dernière fois que je me suis rendu dans sa région, je l’ai prévenu à l’avance, et je lui ai écrit pour proposer qu’on déjeune ensemble. Il n’a pas répondu. Du tout. J’ai passé huit jours dans sa ville sans qu’il me fasse le moindre signe. Je savais qu’il avait reçu mon message, je n’ai donc pas voulu débarquer chez lui sans prévenir, mais ça m’a fait mal de rester dans le silence.

De retour chez moi, je lui ai écrit pour lui demander ce qui se passait. En exprimant, de manière assez banale, qu’à un ami, on dit ce qu’on a sur le cœur, même quand on pense qu’il va mal le prendre ; en réaffirmant qu’il était mon ami, et qu’à ce titre je pouvais tout entendre ; en lui demandant si moi, j’étais encore le sien. Si je l’avais blessé ou lésé d’une quelconque manière, fût-ce sans m’en rendre compte, je ne demandais qu’à savoir en quoi et à faire mon possible pour réparer.

Sa réponse m’a coupé le souffle. 

Son message commençait par une phrase éclairante, dont je n’ai pris toute la mesure que plusieurs jours après : « Je pense que l’amitié n’a rien à voir là-dedans. »

Il poursuivait en disant :  « Tu as décidé de vivre ainsi. Tu aurais dû comprendre que ça me contrariait. Pensais-tu que ça n’aurait aucune incidence sur ton entourage ? Comment as-tu pu me faire ça, à moi ? Que vont dire mes collègues de travail ? Tu me dégoûtes. »
(Je paraphrase et je contracte, mais le sens est là. Il a bien utilisé le verbe "dégoûter".)

Un événement avait récemment fait prendre à ma vie un tournant inattendu ; il l’avait pris comme une insulte personnelle et une tache sur sa carrière, et il m’en voulait. Mais il n'en avait rien dit. (Si je ne précise pas de quel événement il s'agit, ce n'est pas seulement par discrétion, c'est aussi parce que ce n'est pas mon sujet : je ne cherche pas à débattre pour savoir s'il avait raison ou tort, mais à souligner le caractère arbitraire de sa réaction, et surtout, le fait qu'il n'ait rien dit. Or, si j'étais son ami, j'aurais compris qu'il me parle franchement...)

Je peux comprendre son malaise, car j’ai conscience de vivre quelque chose de pas très conventionnel et susceptible de faire réagir certaines personnes. Mais tous mes autres amis, quand ils ont appris ce qui m’arrivait, se sont réjouis : c’était une bonne nouvelle, ça me rendait heureux, ça les rendait heureux aussi. Certains ont relevé que la situation était inhabituelle ; mais en dehors de lui, aucun ne s’est offusqué, et personne n’a mentionné que ça remettait en cause notre amitié (ou qu'ils seraient gênés d'en parler à leurs collègues, car ils ne parlent pas de leurs amis intimes à leurs collègues...).

Sa réponse, en revanche, signifiait : « Tu as commis un acte moralement répréhensible, je ne veux pas être complice. » (Il a d’ailleurs utilisé ce mot.)

« Je pense que l’amitié n’a rien à voir là-dedans. »  Plus rien, effectivement.

Ce qui m’a fait le plus mal, dans ce message, n’est pas qu’il ait été choqué (je peux le concevoir) ou qu’il l’ait pris de manière personnelle (je trouve ça idiot, mais tout le monde peut réagir de manière idiote face à une situation surprenante), mais que d’emblée il ait placé ça sur le plan moral – comme s’il était évident qu’il y avait un problème moral en jeu – et surtout qu’il ait mis de nombreux mois à me le dire. Et enfin qu’il ait choisi de me dire qu’il était « dégoûté ».

On peut toujours dire à un ami : « Tu es con ! Tu fais ou tu dis des conneries ! », ça veut dire « Je suis en colère contre toi ! » La colère est une expression d’un sentiment d’injustice ou de révolte ou d’incompréhension ou de peur. La colère, ça donne envie de crier, de donner des baffes, de secouer l’autre. C’est une réaction de défense. Quand ça finit par s’éteindre, on peut se remettre à discuter. Et surtout, la colère exprime quelque chose, même si elle le fait de manière démesurée. La colère, ça parle.

En revanche, dire « tu me dégoûtes », c’est dire : « Ne m’approche plus. » et « Je ne veux plus te parler. »

Ce qui m’a fait mal, c’est qu’il m’exprime son dégoût, comme ça, après s'être tu pendant longtemps.

Après m'avoir laissé sans voix, sa réponse m'a scandalisé ; dans un premier temps, j’ai eu envie de lui reprocher de porter un jugement sur ma vie (il ne l’avait jamais fait, et je n’avais jamais de porté de jugement sur la sienne), de ne pas avoir parlé, d’avoir laissé se dégrader nos relations et, lorsque je lui avais demandé de s’expliquer (comme il me semblait que je pouvais le faire, puisque nous étions amis), de m’avoir fait un reproche incompréhensible :  « Tu aurais dû prévoir que ça me contrarierait. »Ben non, j'avais pas prévu, mon pote : c'est ma vie, pas la tienne et, jusqu'à preuve du contraire, on n'est ni mariés, ni siamois ! 

Bref, j’avais envie de répondre par une rafale d’insultes et une volée de mots verts car s’il était dégoûté, moi j’étais en colère.

Je ne l’ai pas fait. Je me suis calmé. J’ai relu son message. Comme j’aime bien qu’on mette les points sur les i, et vérifier que j’ai bien compris, je lui ai écrit en substance, dans un message très court : « Ce que tu écris est difficile à entendre, mais je t’entends. Et je te repose la question : suis-je encore ton ami ? » C’était une question simple. Un mot de trois lettres suffisait pour répondre : Oui ou Non. Non aurait suffi pour que je fasse mon deuil. Oui aurait suffi pour que j’attende qu’il veuille à nouveau me voir et me parler.

Mais à ce court message, il n’a pas répondu. J’aurais compris qu’il prenne trois jours pour réfléchir mais ça fait à présent quinze jours, de l’eau a coulé sous les ponts, quand on ne répond pas tout de suite à ce genre de question c’est qu’on n’a pas envie d’y répondre. Et surtout, qu’on se moque bien de laisser celui qui l’a posée dans l’expectative. Autrement dit : qu’on ne se soucie pas de ce qu’il ressent.

Il a choisi de répondre par le silence.

Le plus ironique, dans l’affaire, c’est que notre amitié s’est nouée le jour où j’ai répondu à un message qu’il m’avait envoyé en pensant que je ne donnerais pas suite (« Les écrivains français ne répondent jamais aux messages », m’avait-il ensuite expliqué). Elle s’est terminée le jour où il n’a pas donné suite à l’un des miens.

Je pourrais lui envoyer l’un des trois cent cinquante messages que je lui ai écrits ces derniers jours, et qui passaient de la colère tonitruante au sarcasme, du sarcasme au paternalisme, du paternalisme à l’interrogation désespérée, du désespoir à la fatigue. Mais je ne les enverrai pas. Après avoir écrit et réécrit, je me suis senti désabusé : « Au fond, à quoi est-ce que ça va servir ? Il n’a plus assez d’estime pour répondre à ma question, comment pourrait-il en avoir assez pour me lire ? » Son opinion était faite, je n’allais pas le convaincre. Le traiter de tous les noms me ferait peut-être du bien mais le conforterait dans l’idée qu’il avait eu raison de rompre. 

J’aurais donc dû en rester là. Accepter de ne pas comprendre ce qui a transformé son amitié en dégoût. Accepter que cette rupture est irréparable, quoi que je fasse. Accepter de ne jamais plus pouvoir en parler avec lui. De ne plus pouvoir parler avec lui, tout court. Faire le deuil de cette relation.

J'aurais dû en rester là et passer à autre chose. C'était sage.

Mais je n’arrivais pas à rester sans rien faire.

Car il a beau me dire qu’il ne veut plus me voir,  à mes yeux, il est toujours le même homme ; il a toujours les qualités que je lui trouvais auparavant. Et, périodiquement, comme on le fait toujours quand on est bourré de scrupules et qu’on ne se pense pas supérieur à ceux qu’on aime, je lui trouve tout un tas d’excuses ou de bonnes raisons. J’éprouve de la colère, de l’incompréhension, du chagrin, mais pas de dégoût. Je lui en veux, indiscutablement. J’ai le sentiment d’avoir été puni d’un acte que je n’ai pas commis pour des raisons que je ne comprends pas. Et, même si je ne les ai pas envoyés, ça m’a fait du bien d’écrire des messages dans lesquels je le traitais de tous les noms. Ça m'a soulagé de le traiter d’orgue du Laos, de lui souhaiter un bon voyage à Khonostrov, de le surnommer El Jerko. El Sharkhono. El Khonostro.

Mais je ne comprenais pas. Parce que j’avais encore de l’amitié pour lui. 

Il en va de l’amitié comme de l’amour : ça ne se déconnecte pas comme on veut. La fin d’une amitié peut être brutale – je viens de le constater une nouvelle fois – mais on ne décide pas de mettre fin à une amitié. C’est un processus aussi involontaire que peut l’être son début. La vie est faite de liens mais aussi de ruptures. Vivre, c’est nouer, rompre et renouer sans arrêt. C’est pour ça qu’on a du mal à regarder nos photos d’enfance (« Misère ! J’avais cette dégaine-là à quatorze ans ? ») ou celles des personnes qui ont compté pour nous puis sont sorties de nos vies. Celles qui sont mortes, celles qu’on n’a plus voulu voir, celles qui n’ont plus voulu nous voir. (Tiens, ça me fait penser qu’il faut que j’efface toutes les photos de lui que j’ai sur mon ordi…) 

On a beau le savoir, on ne s’y attend pas ; quand il a commencé à se transformer en El Jerko (imaginez un méchant des films muets, avec une petite moustache, un sourire torve et des canines pointues…) je me remettais d’autres soucis, j’allais mieux et, comme il m’avait soutenu jusque là je ne m’attendais pas à le voir faire volte-face. Quel connard ! Pourquoi m’a-t-il fait ça, à moi qui comptais tant sur lui ?

Du coup,  la colère a fait remonter en moi le souvenir de ruptures passées.

Ce n’est pas la première fois qu’un homme que j’aime et admire m’envoie paître de manière assez ignominieuse. Je veux dire : non pas en disant « Je ne suis pas d’accord, je ne peux plus être ami avec toi, restons-en là » mais en me laissant entendre que je suis moins que rien. Que s’il met fin à cette amitié, ce n’est pas parce que je lui ai fait quelque chose, mais parce que je suis ce que je suis.

Quand un ami nous dit ça, la surprise est grande parce que ça sous-entend que cette amitié, au fond, était un malentendu ; que les liens s’étaient noués autour de perceptions erronées, d’une compréhension illusoire, de points communs imaginaires. Que pour l’un, cette amitié n’avait pas le même sens que pour l’autre. Que nous étions de faux amis. 

Après la surprise et la colère, il y a la douleur du sentiment d’abandon, l’humiliation de se sentir trahi, la honte de se savoir dés-estimé, voire méprisé, le sentiment insupportable, en outre, d’être soi-même accusé de trahison. Car l’ami qui rompt nous dit : « Tu m’as trahi, c’est pour ça que je ne veux plus te voir. » Comment comprendre une accusation dont on ignore la nature ? C’est du même ordre que Joseph K. dans le procès. Il est accusé, mais ne comprend pas de quoi, personne ne veut le lui expliquer.Il ne peut donc ni se défendre, ni assumer sa faute. Insoluble.

Et puis, quand on reprend ses esprits, on s’interroge : si je n’ai rien fait de mal, si ce ne sont pas mes actes mais ce que je suis (ou ce qui m’est arrivé) qui a provoqué cette rupture, qu’est-ce qui a changé ? Est-ce moi, ou est-ce la perception que l’autre avait de moi ?

Car il n’y a pas vérité d’un côté, erreur de l’autre. Quoi qu’on en pense, il s’agit toujours de perceptions. Sa perception de ce que j’étais et suis devenu ; ma perception des changements que j’ai vus en lui et de leurs causes. Les unes ne valent pas mieux que les autres. Ce qui rend les choses douloureuses, ce n’est pas de se rendre compte de ça, c’est de ne pas savoir pourquoi, comment c’est arrivé, et de ne même pas pouvoir s’asseoir à une table et en parler. Si on pouvait le faire, ça voudrait dire qu’on est encore amis. Qu’il a été secoué, qu’il reste circonspect, mais que son amitié – ou au moins son estime – est toujours là.

Et puis, j’en suis venu à me demander : pourquoi devient-on amis ? Et qu’est-ce que l’amitié ? Ce ne sont pas des questions simples, car l’amitié n’est pas plus facile à définir que l’amour, les définitions sont multiples selon l’individu, la culture et la société environnantes, les circonstances, l’âge, les expériences communes… Et je ne cherchais pas une définition universelle – il n’y en a pas, même s’il est probable qu’on pourrait trouver des éléments de définition communs en recueillant ce qu’en disent les membres de nombreuses cultures – ni même une définition « modèle » pour d’autres que moi. J’avais envie, simplement (si tant est que ce soit simple) de délimiter ce qu’est, pour moi, être un ami et tenir quelqu’un pour un ami.

Les premiers mots qui me sont venus à l’esprit étaient « soutien », « entraide/coopération » et  « loyauté ». Un ami, c’est quelqu’un avec qui on s’entraide, avec qui on coopère et l’on se soutient mutuellement et envers qui on est loyal.

De ces mots, le plus problématique, c’est « loyauté ». Nous sommes liés à tant de personnes à la fois – famille d’origine, conjoint, famille élargie, amis, communauté, groupe professionnel – que les conflits de loyauté sont inévitables, et ils sont légion. Il me semblait que le lien d’amitié a de particulier par rapport aux autres qu’il n’a pas toujours pour objet ou pour finalité un intérêt ou un profit concrets. Je m’explique : la loyauté envers famille, conjoint et enfants est ancrée dans la nécessité inconsciente de préserver nos gènes pour les faire passer à la postérité. La loyauté envers le groupe (communautaire ou professionnel) est ancrée dans la nécessité de profiter des ressources du groupe (et d’y rester inclus) pour survivre à l’environnement – qu’il s’agisse du climat ou des prédateurs. Etre déloyal envers la famille ou le groupe, c’est considéré comme une trahison des projets communs – le plus souvent implicites – que sont la survie des gènes et du groupe. Quoi qu’on fasse, ces enjeux et intérêts restent présents en filigrane.

Mais j’avais le sentiment qu’on pouvait être ami avec quelqu’un sans qu’il soit question (en première approximation) de survie, individuelle ou génétique, ou d’intérêt matériel immédiat. On trouve des amis en général hors de son cercle familial, et hors de son cercle professionnel. Dans mon esprit, l’amitié pouvait être indépendante des intérêts premiers de chaque individu, autrement dit, on peut être l’ami d’une personne sans que l’un ou l’autre en tire de bénéfice notable. 

Il semble que ce soit faux. 

La lecture toute récente (depuis ma rupture avec El Khonostro) de « The Evolutionary Origins of Friendship », article de Robert M. Seyfarth and Dorothy L. Cheney paru en 2011 dans la revue Annual Review of Psychology (Annu. Rev. Psychol. 2012.63:153-177) me porte à croire que le caractère « désintéressé » que j’attribuais aux liens d’amitié est un pur fantasme. On devient toujours l’ami de quelqu’un parce qu’on en tire bénéfice. Chez beaucoup d’animaux, à commencer par les primates, les liens d’amitié existent, et sont favorisés/facilités par trois éléments d’importance décroissante : d’abord, l’appartenance à la lignée maternelle : parmi les babouins, on est volontiers ami(e) de ses tantes, de ses sœurs, de ses cousines ; ensuite, les individus de même âge qui pourraient être des enfants du père biologique : chez les chimpanzés, les femelles se regroupent et élèvent ensemble leurs petits pouvant être issus du même mâle, de sorte que les petits deviennent proches et s’allient ; enfin, parmi tous les primates, les liens d’amitié se nouent entre individus de rang social similaire, ce qui leur permet de constituer des alliances. Les avantages de ces liens d’amitié sont évidents, aussi bien génétiquement que socialement. Et on observe que les liens d’amitié entre individus appartenant à une même famille de rang élevé sont plus forts que ceux des familles de rang inférieur. Ce qui veut donc dire que ces « motivations » d’être amis se renforcent mutuellement.

Si on extrapole ça aux humains, dont la structure sociale et les mécanismes psychologiques sont très proches de celles des autres primates, ça veut dire qu’une amitié a d’autant moins de chance de se nouer ou de durer que les deux amis sont éloignés génétiquement et ont un statut social différent. De plus, comme je l'ai mentionné, les comportements « non conformes » aux règles en vigueur dans le groupe sont souvent sévèrement punis par les membres du groupe (par la mise à l'écart, l'exclusion, le meurtre) ;  ça veut donc dire aussi que si l’un des deux amis enfreint (ou semble enfreindre) les règles implicites ou explicites du groupe auquel ils appartiennent tous deux, la probabilité que l’ami non exclu choisisse son ami, et non le groupe, est extrêmement faible. Et si c'est l'ami lui-même qui "décide" que l'autre a enfreint les règles, alors, il n'hésitera pas à l'exclure.

Un article paru dans Communication Quarterly en 2004, (« The process of relationship development and deterioration: Turning points in friendships that have terminated ») nomme cinq circonstances/motifs-clé pouvant favoriser la fin d’une relation d’amitié :

- la fin de la cohabitation (quand les amis vivaient ensemble) ;

- les conflits (il n’est pas précisé lesquels)

- le partenaire amoureux de l’un des deux amis ;

- l’accroissement de la distance géographique ;  

- le fait qu’un des amis « change » (le type de changement n’est pas précisé).

Bien sûr, plusieurs facteurs peuvent se combiner… 

(Un ami - un vrai - en lisant ce texte, m'a demandé pourquoi je n'évoquais pas des raisons psychanalytiques à cette rupture, en suggérant qu'il y a sûrement d'autres hypothèses. Il a raison, et je l' ai envisagé. Mais ce texte n'est pas destiné à expliquer son comportement avec des hypothèses, car je ne suis pas dans sa tête - et, à vrai dire, je n'ai pas envie d'y entrer. Ce texte est simplement destiné à exprimer ce que je ressens devant une attitude qui me semble inexplicable.) 


Lire ces deux articles m’a beaucoup éclairé – même si ça m’a aussi attristé. Parce que je me suis mis à revisiter les ruptures que j’avais vécues (ce n’était pas la première, et c’est presque toujours l’autre qui a rompu, pas moi). Et je me suis rendu compte que chacune de ces ruptures était, effectivement, liée à l’un de ces facteurs – le plus souvent, à un tournant dans ma vie. J’en déduis que mes ex-amis ont perçu ce tournant comme étant incompatible avec la poursuite de l’amitié. Que c’était un deal-breaker, en quelque sorte. Je parle, encore une fois, de perception, puisque pour chacune de ces « ruptures », ils ne sont pas venus me donner une explication rationnelle. (Mais peut-il y avoir une explication « rationnelle » à la fin d’une amitié, alors qu’il n’y en a pas lorsqu’elle commence ?)

Chaque fois, j’ai été surpris. Ces ruptures se sont produites à des moments très précis : lorsque j’ai publié mon premier roman, en 1989, certains amis l’ont très mal pris ; quand j’ai divorcé, au début des années 90, plusieurs n’ont plus voulu me voir ; et, quand j’ai eu la chance de recevoir un prix littéraire, en 1998, la plupart de mes amis ont accueilli mon succès avec beaucoup de joie, mais deux d’entre eux l’ont très mal vécu.

Je cherche ici à expliquer des mécanismes, en sachant qu’ils restent incertains. Comme le font remarquer les auteurs de l’article, ils n’ont interrogé qu’un des deux amis concernés par la rupture. Chacun probablement, avait sa vision propre. Leurs intérêts – et leurs motifs d’être amis – n’ayant jamais, au fond, été superposables, il serait douteux que leur vision de leur rupture l’ait été. Je doute que mes anciens amis aient de notre rupture la même perception que moi. Pour ce que j’en sais, certains pensent peut-être, en toute sincérité, que c’est moi qui ai rompu.

Aujourd’hui, je serais tenté d’en conclure qu’il est vain de porter des jugements hâtifs sur nos liens d’amitié ou de prédire leur avenir. Pas plus que l’amour, aucune amitié n’est là pour toujours. Les relations nées de l’une sont aussi contingentes, influençables et labiles que celles qui naissent de l’autre. Elles se forment pour des raisons apparentes, raisonnées a posteriori, qui masquent les motifs réels, inconscients et probablement calculés. Car l’amitié, nous disent l'anthropologie, l'ethnologie, la psychologie, la sociologie, nous est utile, émotionnellement et socialement. Elle facilite l’intégration sociale, la stabilité à l’intérieur du groupe, mais aussi la réussite individuelle. Et il est probable que lorsqu’elle ne remplit plus l’une ou l’autre fonction, elle cesse. Pour celui qui décide de rompre, il est moralement plus satisfaisant de se dire qu’on rompt parce que l’autre a trahi ; mais il est beaucoup plus plausible que lorsqu’on met fin à une amitié, c’est parce qu’elle n’apporte plus ce qu’on en attendait. L’ami qui décide de rompre ne fait, au fond, que se débarrasser d’une relation encombrante.

Pour celui qui n’a pas voulu rompre, la perte est brutale et profonde. C’est sans doute pour cela que ça lui est si pénible : il se voit simultanément refusé un soutien moral qui lui était bénéfique, et nié dans sa capacité d’apporter la même chose à son ami. Autrement dit, quand un homme met fin à une amitié il dit : « Tu ne me sers plus à rien, débrouille-toi. »

Celui qui a été rejeté se sent également accusé d’être le responsable de la rupture. Sans possibilité de pouvoir faire amende honorable, sans même pouvoir déterminer si c’est vrai. Perdre un ami, c’est douloureux, mais le perdre en ayant le sentiment qu’on a été déclaré coupable sans avoir, à aucun moment, pu se défendre – c’est profondément injuste.

C’est ce qui permet de sortir du deuil. Parce qu’un ami, justement, c’est loyal. Ça nous aborde de front quand quelque chose ne va pas. Il peut choisir de nous engueuler et de nous secouer. Ou alors, de se taire en se disant : « C’est mon ami. Il a tort, mais je n’ai pas à lui donner de leçon. Il a besoin que je sois là, même s’il se trompe. » Mais quoi qu’il décide, il l’assume. Par amitié. Un ami, ça ne nous met jamais dans une situation insoluble.

Lorsqu’un ami rompt sans explication, c’est parce qu’il n’est plus notre ami ; parfois, depuis longtemps. Nous étions dans l’illusion de l’amitié passée, une illusion qu’il n’a pas eu le courage ou qu’il a choisi sciemment de ne pas dissiper. Que nous soyons ou non coupables de lui avoir fait du tort, ça ne justifie pas qu’il se soit tu et qu’il nous fasse porter pêle-mêle la responsabilité de la rupture et des conditions de celle-ci. C’est déloyal. Ce n’est même pas respectueux à l’égard de l’amitié passée.

Quand un ami rompt ainsi, dans le silence, ou avec dégoût, il trahit aussi ce qu’il a été. Il se trahit lui-même. Il se disqualifie et disqualifie aussi ce qu'il dit : il ne peut pas  à la fois prétendre rompre au nom de l'amitié passée et, en même temps, nous en rendre coupable. C'est lui qui rompt. Ses motifs sont respectables, mais il n'a pas à nous attribuer l'acte de rupture lui-même. Pour nous l'attribuer, il faudrait que nous en ayons été informés... 

J'en ai conclu qu'en me faisant porter le chapeau sans discussion possible, mon ex-ami s'est comporté très connement : en juge, parti et bourreau. El Jerko Sinistro. El Khonostro Diabolico. 

Il a rompu, et c’était son droit. Mais il l’a fait connement ; et si c’était aussi son droit, c’est le mien de penser qu’il a été un con sur ce coup-là. Car il l’a fait sans respect et sans courage, ce qui est très très con. 

Penser cela ne m’a pas, à proprement parler, consolé. Mais ça m’a aidé à ne plus me sentir coupable : je n’ai pas à me sentir coupable du manque de respect et de courage d'un autre.

Je peux en revanche continuer à apprécier à leur juste valeur le respect et l’amitié qu’on me porte. 

Je n’ai pas beaucoup d’amis. Et, depuis que j’ai émigré, mes amis intimes vivent ailleurs. Mais ce qui me réconforte, c’est que la distance et les événements bons ou mauvais de la vie - ils en ont eu leur lot, moi le mien – ne semblent pas affecter ces autres amitiés. Avec certains, ils semblent même les renforcer. Ou plutôt, quand quelque chose arrive, ils sont là où je pense les trouver. Ils m’accueillent quand je leur annonce que je viens les voir. Ils m’envoient des messages de temps à autre pour garder le contact. Ils ne sont jamais loin. Je sais qu’ils ne dépendent pas de moi, et que je ne dépends pas d’eux. Nous sommes amis parce que nous aimons être amis. Et parce que le sentiment d'amitié est, en lui-même, plus gratifiant que ses "intérêts" potentiels. 

C’est peut-être ça seulement, le test d’une amitié : on reste amis quoi qu’il arrive parce que l’on sait déjà suffisamment sur l’autre pour l’accepter tel qu’il est, jusqu’au bout ; parce qu’on est assez autonome pour vivre et s’apprécier sans attendre autre chose que le plaisir de se voir et de passer du temps ensemble autour d’un repas en famille à leur table ou dans un delicatessen, à un concert de James Taylor ou à une exposition de Gotlib. Les amis nous rappellent les choses que nous aimons – ils les aiment aussi ; ils nous en font découvrir d’autres ; ils acceptent que nous leur en fassions découvrir de nouvelles. Ils acceptent que la vie nous arrive comme elle leur arrive à eux. Et que le changement, ça fait partie de la vie.

Quand on perd un ami, on apprécie encore plus les amis qui sont là. Et, parce qu’ils sont là malgré le temps, malgré les événements, malgré les changements, ils nous disent qui nous sommes – ce que nous avons été, ce que nous sommes devenus.



Marc Zaffran/Martin Winckler


mardi 22 avril 2014

Le métier d'écrivant (21) - Le Choeur des femmes


Comment vous est venue l’idée du Chœur des femmes ? 

Un peu de la même manière que La Maladie de Sachs...


Je voulais aller m’installer au Québec depuis longtemps ; j’ai décidé de postuler pour une bourse de recherche à l’université de Montréal. Quand en 2008 j’ai su que j’allais partir, ça m’a fait mal au cœur de cesser mon activité à l’hôpital du Mans. J’y avais terminé mes études et j’y travaillais depuis vingt-cinq ans. 

Ce qui m’attristait le plus, c’était le sentiment d’avoir accumulé un savoir-faire important et de n’avoir personne à qui le transmettre. J’avais écrit des livres sur la contraception pour le grand public, mais j’avais aussi un savoir-faire de praticien à transmettre, et à l’hôpital, ça n’intéressait personne. J’avais régulièrement proposé à mes collègues de la maternité de former les internes à la contraception, qui est l’un des motifs de consultation les plus courants en médecine générale et en gynécologie, mais ça n’avait jamais été formalisé. Je ne voyais que les étudiants qui demandaient spécifiquement à venir dans notre unité. 

J’avais aussi envie de retranscrire l’expérience qu’avait été de correspondre par courriel pendant plusieurs années avec des femmes inconnues qui, après avoir visité mon site, m’écrivaient pour me demander un conseil ou me raconter une histoire personnelle. 

Quelques mois avant de quitter la France, je me suis mis à penser à un livre qui reprendrait un peu la forme de La Maladie… mais se déroulerait entièrement en huis-clos, dans le bureau d’un médecin et qui reprendrait les entretiens de ce médecin et des patientes qu’il reçoit. Très vite, j’ai vu que le dispositif très simple auquel j’avais pensé (les femmes parlent, le médecin écoute) n’allait pas bien loin.

Comme toujours lorsque j’ai l’idée d’un livre, je me suis posé des questions à haute voix.

« Qui raconte ? »

Un interne, il débarque, il ne sait pas, il se pose des questions et il en pose, il n’est ni du côté du médecin, ni du côté des femmes, alors il se retient ou met les pieds dans le plat ; ça, c’est intéressant.

« Un homme ou une femme ? »

Une femme – ainsi, elle est tiraillée parce qu’on attend d’elle qu’elle pense en médecin (donc, de manière masculinisée) mais ce que ressentent les patientes la touche particulièrement. Un homme n’aurait pas le même dilemme. 

« Qu’est-ce que ça raconte ? »

A ce moment-là, j’ai pensé à Barberousse, le film d’Akira Kurosawa, dont l’argument est celui-ci : un jeune médecin ambitieux est muté contre sa volonté dans un dispensaire démuni. Arrivé là, il se heurte au médecin-chef… et apprend la vie. Ce que j’aimais dans cette situation, c’est celle du conflit qui se transforme en collaboration parce que les deux personnes concernées ont, au fond, les mêmes objectifs et les mêmes valeurs. Mais le plus jeune n'a pas encore fait le tri.

J’aimais aussi l’idée du jeune médecin sûr de lui et de ses connaissances et qui réalise qu’il ne savait rien. J’étais comme ça à la fin de mes études. Arrogant, supérieur, donneur de leçons, dénué d’humilité. C’était défensif, mais ça m’empêchait d’entendre ce que les gens – à commencer par les patients – avaient à me dire.

Cette situation de départ s’est greffée sur une idée de comédie musicale, et la sauce a pris. J’ai commencé par écrire le monologue de Jean, dont j’avais choisi le prénom en raison de son ambiguïté - selon qu’on le prononce à la française ou à l’anglaise - pour évoquer les ambivalences entre médecins et patients, hommes et femmes, en écho à la question de l’intersexualité abordée dans le roman… Car fondamentalement, c’est un roman sur l’identité.

J’avais aussi l’ambition d’écrire une sorte de roman pédagogique, qui soit à la fois informatif pour les femmes, subversif par rapport aux institutions, et encourageant pour les soignants qui ont envie que ça change. Je voyais bien que c’était très ambitieux mais je me suis mis à écrire le début du livre - le monologue de Jean et son arrivée dans le service. J’ai calé juste après que Karma l’identifie comme étant une femme et non un homme. Quelques mois plus tard, je suis arrivé à l’université de Montréal, et j’ai plongé dans une atmosphère intellectuelle très différente de ce que je connaissais, celle du département de philosophie. Il y régnait une telle atmosphère de liberté de penser et d’imaginer que ça m’a libéré. J’ai repris le manuscrit exactement là où je l’avais laissé. 

Comme ma famille était encore en France, je passais tout mon temps libre à l’écrire après ma journée de recherches sur l’éthique du soin. Mes lectures ont beaucoup influé sur l’écriture du roman, car elles venaient me confirmer – via de nombreux travaux menés depuis trente ou quarante ans dans le monde médical anglo-saxon – des intuitions que j’avais acquises sur le terrain et grâce à la participation aux groupes Balint. De sorte que lorsque Karma dit qu’il n’est pas nécessaire qu’une patiente lui dise la vérité pour qu’il puisse la soigner correctement, son assurance ne découle pas seulement de mon expérience.



Qui est Franz Karma ? Son nom est une anagramme de Marc Zaffran…

J’ai beaucoup joué avec les anagrammes ou les permutations syllabiques de mon nom, à l’adolescence, puis lorsque je cherchais des pseudonymes. Curieusement, celui-ci ne m’était pas venu. J’y ai pensé pendant la conception du livre, mais seulement après avoir décidé que le personnage s’appellerait « Karma ». Le Franz est venu après. Cela étant il ne faut surtout pas lire ça comme une « clé » qui permettrait de déceler une part d’autobiographie. C’est une plaisanterie, un clin d’œil : à la fin des Trois Médecins, un type barbu qui me ressemble entre dans l’amphi et s’assied au milieu des amis de Bruno Sachs. Dans un des romans de ma Trilogie Twain, le médecin légiste Marc Valène (!) pratique l’autopsie d’un Frank Zarma qui me ressemble trait pour trait… C’est ma manière de me mettre dans le tableau comme le faisaient les peintres d'autrefois. Et je suis sûr que beaucoup d’auteurs font la même chose. Ça ne veut pas dire que c’est mon histoire que je raconte là.



Karma a certains de mes traits, bien sûr, mais Jean en a beaucoup plus ; son état d’esprit initial est très proche du mien au début de ma pratique : son arrogance, son impatience, son mépris pour ce qu’elle ne connaît pas, mêlés à la certitude qu’elle veut est ce qui bon pour les patientes – tout ça, je l’ai ressenti, affiché et affirmé à la fin de ma formation et au début de mon exercice. Pas de manière aussi supérieure que Jean, mais je me le rappelle très bien. En réalité, j’étais pétrifié de peur à l'idée de faire mal, et de mal faire. Et c’est ce que j’ai voulu faire transparaître dans l’attitude de Jean. La colère qu’elle ressent vient du conflit entre sa certitude qu’elle fera le bien en réparant les femmes chirurgicalement et, d’autre part,  son sentiment d’incompétence et sa terreur devant ce que les femmes demandent vraiment et qu’elle ne comprend pas.

Ça me fait penser àun sketch des Monty Python, une parodie de jeu télévisé où l’on interroge KarlMarx. Il répond à toutes les questions portant sur sa « spécialité » – le capitalisme, la dictature du prolétariat, la lutte des classes, etc. – mais la dernière question porte sur les résultats du championnat de football d’Angleterre. Et là, bien sûr, il s’affole et répond n’importe quoi… Jean est un peu dans cette situation : elle sait plein de choses dans un domaine très étroit. Et elle n’a jamais pensé que les meilleurs spécialistes ont besoin de connaître beaucoup de choses en dehors de leur spécialité pour être de bons professionnels. 

Ce qu’elle apprend des femmes, à l’unité 77, c’est qu’on ne soigne pas des maladies ou des malformations ou des accidents, on soigne des gens. Soigner, c’est atténuer les souffrances dans le but de libérer. On ne peut pas soigner quelqu’un en définissant pour lui ce qui doit être soigné, et comment – c’est une entrave à sa liberté. Or, dès qu’il y a une relation de soumission, une relation de pouvoir, il n’y a plus de soin. 

Comme la plupart des jeunes médecins, j’ai longtemps pensé que je savais mieux que les patients ce qui était bon pour eux. Je voulais à tout prix leur faire du bien. J’imaginais être un des rares autour de moi à vouloir le bien des gens. Et être l'un des rares à le savoir. Ce qui fait que dans Le Chœur des femmes, je me retrouve beaucoup plus dans le personnage de Jean que dans celui de Franz. 

Dans mon esprit, Karma incarne plutôt le médecin que je fantasmais de devenir ; celui que j’aurais voulu être si je n’avais pas écrit : un praticien si engagé dans son métier qu’il dort sur place et fait équipe avec son épouse – ce qui a été longtemps le cas de beaucoup de généralistes, à commencer par mon père… Il y a beaucoup plus de mon père que de moi dans ce personnage. En tout cas, c’est comme ça que je le voyais en écrivant. Maintenant, l’effet produit sur les lecteurs n’est pas nécessairement ce que j’ai ressenti, moi.

Pourquoi des indications musicales (Allegro, Largo, etc…) dans les titres de chapitres ? Pourquoi le mot « Aria » pour désigner le monologue de certains personnages ? Pourquoi les chansons parsemées dans le texte ?

Deux ans avant d’écrire le roman, j’avais déjà en tête depuis un
certain temps l’idée d’une comédie musicale qui se déroulerait dans un service de santé des femmes, et j’avais semi-improvisé un projet qui portait déjà ce titre, Le Chœur des femmes, pour mes chroniques sur arteradio.com. J’aime beaucoup les comédies musicales. J’ai joué et chanté dans deux comédies musicales à Lincoln High School (à Bloomington, MN) quand j’avais dix-sept ans. 

J’ai vu vingt fois West Side Story, My Fair Lady, Kiss Me Kate, la plupart des films musicaux de Fred Astaire et de Gene Kelly. Et je connais par cœur des dizaines de chansons de Gershwin, Rogers & Hammerstein, Irving Berlin, Cole Porter en plus de celles de Brel, Brassens, Ferré, Nougaro, Graeme Allwright, Charles Trénet, Jacques Higelin... 

J’ai une mémoire phénoménale de ce répertoire et je peux fredonner une chanson à chaque moment de la vie. Quelques années après la publication de La Maladie…, chez des amis, j’ai passé une soirée avec une chef d'orchestre et instrumentiste américaine qui dirigeait des comédies musicales. On a d’abord chanté une tripotée de « standards », puis je lui ai raconté mon roman et elle a dit « Mais ça ferait un très bon musical » et on s’est mis à délirer là-dessus. 

Et l’une des adaptations de La Maladie… au théâtre était accompagnée de chansons inspirées par les dialogues du roman. Alors quand j’ai eu l’idée du Chœur des femmes, que je voyais comme un oratorio, je me suis dit que j’allais jouer le jeu musical jusqu’au bout, et écrire des textes de chansons. Je pensais qu’ils étaient trop longs, mais un compositeur, Julien Joubert, en a mis deux en musique après avoir lu le roman et me les a envoyées. Comme quoi…

Comment avez-vous fait pour retranscrire si bien les pensées des femmes et leurs sentiments ?

C’est une question qu’on m’a souvent posée dans les courriels et quand je les lis, je suis évidemment honoré et heureux, mais je pense, plus modestement, que c’est très subjectif et que ça dépend des lectrices. Certaines louent mes qualités psychologiques, d'autres me  disent avoir été intéressées avant tout par l’aspect "documentaire" du livre - la description d’une pratique respectueuse des femmes aux antipodes de ce qu’elles ont vécu – et ajoutent que l’aspect « romanesque » ne les a pas convaincues. Certaines trouvent la fin « grotesque » ou « tirée par les cheveux ». 

Or, je pense que je suis un écrivant auditif, plutôt que visuel : je ne suis pas très bon quand il s’agit de faire des descriptions. Je suis plus à l’aise dans les dialogues ou les monologues – parce que je les mémorise facilement, tout comme les chansons. Quand je fais parler un personnage, sa voix me vient très vite, les mots, les expressions, les hésitations, les digressions également – car c’est comme ça que je parle, moi aussi. Et j’ai passé tant de temps à écouter des patientes et des patients parler, sans pouvoir ou vouloir les interrompre, que toutes ces paroles se sont en quelque sorte imprimées en moi. Il ne m’est pas très difficile de les invoquer quand j’écris. 

Nous sommes tous équipés pour reconnaître l’impatience, la séduction, la douleur, la surprise, la colère dans la voix ou l’expression de quelqu’un. Quand on soigne, on apprend à les entendre de manière encore plus fine, on apprend aussi à identifier les tournures de phrases et les mots qui trahissent les sentiments de ceux qui se cachent. Si je veux parler du désir d’enfant d’une femme, je n’ai pas besoin de grand chose : le désir de grossesse est fréquent et ambivalent, je l’ai entendu prononcé des centaines fois, dans des circonstances très diverses. Et il suffit que je me dise : « c’est une femme de presque cinquante ans qui vient de tomber amoureuse d’un homme nettement plus jeune qu’elle » ou « c’est une jeune femme qui n’a pas dit à son ami qu’elle est enceinte et ne sait pas s’il est prêt » pour que les mots me viennent spontanément.

Ensuite, je relis à haute voix, et si ça « sonne » juste, je n’y touche plus. Sinon, je récris. A la fin, ça me paraît juste, et il n’est pas étonnant que ça semble juste à une partie des lectrices ou des lecteurs. Mais je conçois qu’il puisse en aller différemment pour d’autres. C’est toujours une question de perception, et toutes les perceptions sont respectables. Notre corps n’est pas le même que le celui d’un autre lecteur, mais en plus, notre corps à la lecture d’un livre n’est pas le même qu’en lisant le précédent ! C’est bien pour ça qu’on peut trouver un livre ennuyeux à vingt ans et passionnant vingt ans plus tard, ou qu’on peut aimer tel livre d’un auteur, et détester le suivant.


Comment ce livre a-t-il été reçu par les professionnels de santé ?

Je ne sais pas ! C'était la première fois qu'un de mes livres était publié en France sans que je sois présent. Je suis allé avec d'autres écrivains POL qui publiaient aussi un roman à l'automne, rencontrer des libraires quelques semaines avant sa sortie ; j'ai participé à une émission de France Culture en duplex depuis Radio-Canada, mais c'est tout. Le livre a reçu un très bon accueil critique, mais je ne sais pas s'il a été chroniqué dans la presse médicale. Et je n'ai pas reçu de plaintes via le conseil de l'Ordre. Alors je pense qu'il a dû passer inaperçu de beaucoup de médecins. En revanche, les autres professionnels de santé, les sages-femmes en particulier, y ont réagi de manière extrêmement positive. La particularité de ce roman, c'est que toute femme peut le lire en se référant à ce qu'elle a vécu en consultation gynécologique, parce qu'au cours de ce genre de consultation, il est toujours question de la vie sexuelle et amoureuse. Et aussi des représentations que se font les femmes d'elles-mêmes, de leurs désirs, des désirs des hommes, des attentes de leurs mères, de leurs attentes envers leurs filles, du regard des autres femmes...

Paradoxalement, c'est un livre plus "claustrophobe" que La Maladie de Sachs ou Les Trois Médecins, tout se passe dans un seul lieu, ou presque, mais il a une portée plus vaste. Je ne m'attendais pas à ça.
J'entends souvent dire que j'ai écrit un livre "féministe", et ça m'honore, mais je ne me suis pas lancé dans le projet en pensant : "Tiens, je vais faire un roman féministe" ni même "Je vais parler de la condition des femmes". Mon intention était d'écrire un roman de formation destiné aux jeunes médecins. J'y parle de la santé des femmes parce que c'est ce que j'ai fait pendant vingt-cinq ans, mais je voulais avant tout y exposer des principes d'éthique applicables à toutes les situations de soin, indépendamment des personnes à qui ceux-ci sont dispensés. 
Je reçois souvent des courriels de jeunes médecins ou de sages-femmes qui me disent qu'ils/elles ne voient plus les patient.e.s de la même manière depuis leur lecture, et ça me fait très plaisir, mais j'espère que ça agit aussi pour les hommes. 

Vous avez déclaré que Le Choeur des femmes est en quelque sorte votre "second premier roman". Que voulez-vous dire ? 

C'est une manière d'exprimer qu'avec ce roman-là j'avais le sentiment de recommencer quelque chose. C'était certainement lié à mon émigration récente. Ecrire dans un autre pays, c'était nouveau et je me suis permis des audaces que je ne m'autorisais pas auparavant. Cela dit, j'ai le sentiment d'avoir terminé un cycle, fermé une boucle. On pourrait aussi dire que c'est le dernier de mes premiers roman... D'ailleurs, les deux romans suivants rompent nettement avec ceux qui les ont précédés. Les Invisibles est un roman policier qui, pour la première fois, ne se déroule pas à Tourmens comme les précédents, mais à Montréal. En souvenir d'André n'est pas fondé sur une expérience professionnelle quotidienne. Mais il reprend un thème de la fin du Choeur des femmes et le développe. Donc, c'est à la fois une fin, et un début...

Certains critiques ont qualifié la fin du roman de "grotesque" et de "tiré par les cheveux". Qu'en pensez-vous ?

Pas grand-chose, car ceux qui ont fait ce genre de commentaire ne l'ont pas explicité. Et je pense que s'ils trouvent la fin "grotesque", c'est parce qu'ils n'ont pas compris que j'écrivais un mélodrame, et non un roman "documentaire". La fin du roman raconte une histoire de famille mais c'est annoncé depuis le début. On sait que Jean a perdu sa mère, que son père est loin, et peu à peu, parce que la vie c'est toujours des histoires de famille, Jean est rattrapée par la sienne, et c'est une histoire gratinée. Dans mon esprit, cette histoire est consubstantielle au roman, et le CDF est un roman sur l'identité et sur la quête des origines, c'était ça aussi le projet. (D'ailleurs, il y a de nombreux indices annonciateurs tout au long du livre.) Contrairement à Barberousse, dont je me suis inspiré, il ne s'agissait pas seulement pour moi de raconter comment un jeune médecin borné s'ouvre à la réalité du soin, je voulais également montrer d'où elle venait et d'où venait son mentor (ce que le film de Kurosawa ne fait pas) et révéler que leurs deux trajets étaient intimement liés. Il y a dans tout le roman une idée très simple, mais à mes yeux très importante : "La personne que tu soignes est peut-être le soignant de demain". C'est cela que la fin veut évoquer, en plus des conséquences de nos actes à long terme. Fondamentalement, nous sommes tous les descendants de la même humaine, ce que les Anglo-Saxons nomment "l'Eve mitochondriale", qui a vécu entre 100 000 et 200 000 ans avant nous. Elle nous a transmis ses gènes, et il a fallu beaucoup d'altruisme et d'entraide pour que ça finisse par donner sept milliards d'individus qui coexistent de manière pas toujours pacifique. Et il a fallu que ses parents la soignent, et qu'elle soigne ses compagnons et ses enfants, et ainsi de suite, pour qu'on soit tous là.

Et pour revenir une dernière fois aux critiques : les commentaires des critiques littéraires parisiens, estampillés, m'importent, bien sûr : je suis heureux qu'on parle de mes livres en bien, et malheureux quand on dit qu'un de mes livres est mauvais, mais ils me touchent moins que les textes personnels qu'on peut lire en ligne. J'ai eu beaucoup de commentaires positifs pour ce roman, mais aucun ne m'a mis autant de baume au coeur que celui de Mona Chollet sur son site "Périphéries". Ca m'a d'autant plus fait plaisir que je suis un de ses lecteurs, et que je connais sa liberté de pensée et son absence de complaisance. Et le titre m'a inspiré le premier titre de ce blog...

D'où est venu l'idée de la "patiente alpha" ?

La patiente (ou le patient) "alpha", c'est celle ou celui qui change le/la soignant.e, qui le/la fait passer du stade d'apprenti.e à celui de soignant.e engagé.e en lui permettant de rompre avec les dogmes, les habitudes, les interdits, les rituels imposés par ses maîtres ou par la communauté scientifique. C'est une idée qui m'est venue le jour où, pour la première fois, j'ai posé un DIU ("stérilet") à une jeune femme sans enfant, qui avait 20 ans et n'avait pas d'autre option sûre pour assurer sa contraception. Autour de moi (et presque partout en France) tout le monde disait qu'il ne fallait pas, que c'était dangereux, etc. Comme je lisais déjà les publications des spécialistes de la contraception anglo-saxons et de l'OMS sur le sujet, je savais que je pouvais le faire, mais jusque là, je n'avais jamais osé le proposer avec suffisamment d'assurance pour qu'une femme choisisse cette option-là. Cette jeune femme, quand je lui en ai parlé, m'a posé toutes les questions qui lui venaient et puis elle m'a demandé de lui en poser un. Elle m'a fait confiance, et ça a été une première expérience pour nous deux, une expérience dont j'ai ensuite, grâce aux retours qu'elle m'en a fait pendant les années qui ont suivi, bénéficier beaucoup d'autres femmes, certaines encore plus jeunes qu'elle. Et, tout naturellement, le roman lui est dédié.

Dans le roman, Franz Karma nomme "patiente alpha" une patiente devant qui il a changé d'attitude, et qui l'a, en retour, fait changer de pratique. De son côté, Jean est irrémédiablement changée par sa rencontre avec une jeune femme nommée Cécile... J'ai le sentiment que tous les soignants ont un ou une "patient.e alpha" qui reste dans leur mémoire et qui symbolise une étape cruciale de leur développement professionnel et moral. Je pense d'ailleurs qu'on a souvent plusieurs patient.e.s alpha, car la vie d'un.e soignant.e est longue. 

C'est une manière aussi de dire qu'on ne devient pas soignant tout seul. Ce sont les patientes et les patients qui font des soignantes ce qu'elles sont. C'est un processus interactif. Par son attitude, une professionnelle de santé sélectionne (consciemment ou non) les patientes dont elle s'occupe. Et les patientes la modèlent en retour. Quand on a le souci des autres, les autres nous le rendent (même si de temps à autre, certains en abusent un peu, mais c'est de bonne guerre...). Quand on est dénué d'empathie ou de chaleur, on n'a pas beaucoup de patients chaleureux, et on est incapable d'apprécier ceux qui le sont et qui pourraient beaucoup nous apporter... 

Le patient/la patiente alpha est en quelque sorte le/la représentant.e de tout ce que nous apprenons des patient.e.s, mais aussi des gratifications que nous tirons du métier de soignant. 

Prochain épisode : "En souvenir d'André".