samedi 4 janvier 2014

Le métier d'écrivant, un feuilleton inédit (7) - L'autre métier, suite et fin.

 L'autre métier, suite et fin

Plusieurs de vos romans sont inspirés par votre pratique médicale. Peut-on dire qu’ils sont autobiographiques ? 

Je ne pense pas qu’il soit possible d’écrire un roman qui ne contienne aucun élément autobiographique. Tous les textes de fiction en contiennent. Parfois, ce sont des détails comme la manière dont un personnage met du sucre dans son café ou parle à son conjoint. D’autres fois ce sont des événements marquants, comme la participation à un événement historique, ou une expérience très personnelle. Si l’on voit les choses ainsi, mes romans contiennent beaucoup d’éléments autobiographiques, importants ou ténus. Mais ils ne racontent pas ma vie, ni de loin, ni de près : ce n’est pas leur sujet. Dans les deux premiers romans qui le mettent en scène, Bruno Sachs est célibataire et n’a pas d’enfants. 

Quand j’ai écrit le premier, La Vacation, j’étais marié et j’en avais deux. Quand j’ai écrit le second, j’avais divorcé, j’étais remarié et, à nous deux, ma compagne et moi avions hui – le dernier est né un mois après la publication de La Maladie de Sachs. Et à ce moment-là ça faisait cinq ans que je n’exerçais plus à la campagne. Mes fictions ne sont pas non plus des « autofictions » dans le sens où ma vie n'est pas mon principal matériau narratif. Mes livres sont pétris de mon expérience, comme Vol de nuit a été inspiré à Saint-Exupéry par son expérience de pilote ou Le journal d’une femme en blanc à André Soubiran par ce qu’il savait de la pratique clandestine de l’avortement. Mais j'ai attendu longtemps pour écrire un roman qui décrive les études de médecine en France, car je ne voulais pas purement et simplement raconter les miennes. Je préfère faire vivre à des personnages des histoires que j’invente pour eux ! Ca m'amuse beaucoup plus et ça n'est pas moins signifiant à mes yeux. 

Pourriez-vous écrire des romans dont le personnage principal ne serait pas médecin ?

Je l’ai déjà fait. J’ai publié à ce jour treize romans. Certes, mes romans policiers tournent autour de la médecine – et de l’industrie pharmaceutique – mais la « Trilogie Twain » et Le Numéro 7, qui sont des romans de science-fiction, n’ont pas pour personnage principal un médecin. L’exercice de la médecine m’a donné l’occasion de réfléchir aux rapports humains qui me préoccupent le plus, en particulier l’attachement, le soin et le pouvoir. J’ai puisé beaucoup d’histoires et de thèmes dans mon expérience professionnelle parce que ces thèmes y sont omniprésents. Si j’avais été enseignant ou avocat, les thèmes auraient été les mêmes et j’aurais puisé dans ces expériences professionnelles-là. Il est des auteurs qui changent de personnage à chaque livre. D’autres qui conservent le même personnage, le même univers, pendant très longtemps – Simenon et Maigret, Conan Doyle et Sherlock Holmes ou Proust et le petit Marcel – au point de faire oublier qu’ils en ont inventé d’autres. 

Quand je vois l’écho qu’a eu et a encore Bruno Sachs parmi les lecteurs, mais aussi les médecins et les étudiants en médecine, je suis très heureux d’avoir créé une figure emblématique. Bruno Sachs est le personnage principal de quatre de mes romans – La Vacation, La Maladie de Sachs, Touche pas à mes deux seins et Les Trois Médecins. Dans les autres, il est mentionné, cité, évoqué, mais n’apparaît pratiquement pas. Mes deux autres romans médicaux, Le Chœur des femmes et En souvenir d’André, mettent en scène des personnages très différents, proches de Bruno Sachs par l’esprit – ils ont le même créateur, alors ça n’est pas très surprenant – mais qui n’ont ni la même expérience, ni la même attitude face au monde. Et cela, parce que précisément, je ne voulais pas enchaîner mes histoires à un seul personnage, si emblématique soit-il. Le personnage est là pour servir l’histoire. S’il la sert en étant médecin, qu’il le soit. Mais ce n’est pas un impératif. 

Cela étant, je pense qu’à partir de mon installation à Montréal, mes préoccupations ont changé, sans doute parce que je n’y ai pas exercé la médecine – je me suis consacré plutôt à l’étude et à l’enseignement. A l’heure où je vous parle, je suis en train d’écrire un autre roman de science-fiction, un Time Travel Romance – un roman sentimental avec voyage dans le temps – le personnage principal n’est pas médecin et l’histoire transpose le mythe d’Orphée. Un autre projet de roman concerne un professeur d’université et sa classe, pendant un cours de psychologie évolutionniste. Il n’y a pas de médecin dans l’histoire. J’ai un projet très ancien qui s’intitule Les Sept Soignants et qui se déroule dans un groupe Balint – un groupe de parole de soignants. (Je reviens sur les groupes Balint dans l'épisode 8).

Et le grand roman familial que j’ai le projet d’écrire d’ici un an ou deux se déroule dans les années soixante, au sein d’une famille de rapatriés d’Algérie dont plusieurs membres sont médecins ou pharmaciens. Ce n’est pas un « roman médical » au même titre que les romans précédents, mais bien sûr il y sera question de la maladie, l’amour, la mort, la transmission, et tous les thèmes que j’ai déjà abordés. Les thèmes m’inspirent les histoires, et les histoires appellent les personnages. Le fait qu’ils soient médecin ou non est l’un des éléments du processus de construction, mais ce n’est pas le seul, et ce n’est pas toujours essentiel.  

Vous considérez vous comme un médecin qui écrit, ou comme un auteur qui exerce – ou a exercé - la médecine ?

On m’a souvent posé la question, et tout ce que je peux répondre, c’est que je ne me vois pas de manière « compartimentée ». Toutes mes caractéristiques, qu’elles soient innées, héritées de ma culture familiale ou acquises au fil de la vie, font partie de moi. Il y en a qui sont très apparentes à certains moments, moins à d’autres. Lorsque j’écris un livre sur Dr House, je suis à la fois lecteur, spectateur, critique de téléséries, médecin et étudiant en bioéthique. Je ne suis pas plus médecin qu’écrivant ou l’inverse, je suis tout ce que je suis, et je mets tout ce que je suis en œuvre dans tout ce que je fais. J’ai eu la chance d’acquérir deux métiers passionnants, qui se nourrissent mutuellement, et depuis que je vis à Montréal, j’ai celle de pouvoir en exercer par intermittence un troisième, celui d’enseignant. Mais quand j’enseigne l’écriture narrative, je ne cesse pas d’être médecin ; quand j’enseigne l’éthique clinique, je ne cesse pas d’être écrivant et lecteur.

Qu’est-ce qui, à votre avis, relie deux activités aussi différentes que la médecine et l’écriture ?

Le lien le plus clair, à mes yeux, c’est tout simplement la narration. Quand je suis médecin, j’écoute les patients me raconter leur histoire – et cette histoire guide la démarche d’exploration dans laquelle nous nous engageons ensemble. Quand j’écris, je transpose, je réinvente – au sens où je redécouvre - mes histoires personnelles, celles qu’on m’a racontées, celles que j’ai lues, celles que j’imagine. Les deux activités ne sont pas seulement liées, elles correspondent aux deux volets de la même pulsion naturelle qui consiste à écouter et raconter des histoires.

Dans un cas comme dans l’autre (le soin, l'écriture), on partage du savoir, des idées, des sentiments dans le but de rendre la vie meilleure. La sienne et celle des autres. Dans mon esprit, on ne peut pas être soignant ou narrateur sans être doté d’une part d’altruisme – ce sont des activités de partage. On peut être écrivant sans vouloir partager, et garder ce qu’on écrit pour soi, mais on ne peut pas être soignant de manière égoïste, c’est impossible. Et je pense que les meilleurs soignants sont ceux qui aiment les histoires : celles qu’on leur raconte et celles qu’ils transmettent – et ce sont souvent les mêmes, d’ailleurs, enrichies par leur personnalité.

De vos deux activités, quelle est celle qui vous apporte le plus de satisfactions ?

Les deux, mon capitaine. Ça dépend des moments, de l’humeur, des circonstances. Et la vie est longue, alors il y a des périodes où on fait plutôt l’un ou plutôt l’autre. Et ça change avec le temps. J’ai passé mon adolescence à écrire puis, pendant les dix années suivantes, j’ai moins écrit pendant que je me formais au soin ; pendant les dix années d'après vantes, j’ai exercé et je me suis remis à écrire comme un fou. Pendant les quinze années qui ont suivi La Maladie…, l’activité d’écrivant a pris le pas sur l’activité de soin, mais j’ai eu beaucoup de plaisir à être médecin à temps partiel, dans un lieu relativement protégé, où je pouvais prendre mon temps car je n’avais pas à « faire des actes ». Les deux activités sont indissolublement liées, elles se sont déployées et se sont transformées en parallèle pendant toute ma vie. Aujourd’hui, je m’oriente plutôt vers une vie où j’alternerais écriture et enseignement. Quand j’exerçais la médecine en cabinet privé ou à l’hôpital, je passais déjà plus de temps à écouter les récits et à partager mes connaissances qu’à pratiquer des gestes médicaux proprement dits. Soin, écriture, partage des connaissances – dans mon esprit, tout ça va ensemble.

Tchekhov écrivait : « La médecine est mon épouse légitime, la littérature ma maîtresse. Quand je m’ennuie avec l’une, je passe la nuit avec l’autre. » Vous semblez adhérer à cette manière de voir…

Pas du tout. Tchékhov voit la médecine et la littérature comme des entités extérieures, avec lesquelles il a des relations amoureuses. Je ne suis pas amoureux de la médecine et de la littérature, qui sont des constructions arbitraires, très différentes d’une culture à une autre. Je ne suis pas devenu médecin pour pratiquer la médecine, je suis devenu médecin pour soigner des êtres humains. Et si je n’étais pas devenu médecin je serais devenu infirmier, sage-femme ou psychothérapeute. Je ne me suis pas mis à écrire pour produire des œuvres littéraires, je me suis mis à écrire pour m’exprimer et communiquer avec des êtres humains. Et si je n’avais pas été publié, j’écrirais tout de même. Je ne pense pas m’adonner à deux activités opposées, je pense être animé par deux pulsions qui me sont propres et qui coexistent très bien en moi. Je n’éprouve pas de tiraillement mais au contraire des affinités étroites entre l’une et l’autre. Car l’une et l’autre partent de l’intérieur de moi et se nourrissent de mes sentiments, non de ma fascination pour une idée ou une ambition.

Quels sont les écrivains-médecins que vous admirez le plus ?

Que l’auteur soit médecin ou non importe peu, c’est le livre qui compte. Alors bien sûr mon intérêt pour le soin et le partage me pousse vers certains types de livres, pas seulement médicaux. Et ceux qui m’ont marqué n’ont pas tous été écrits par des médecins. Je pourrais citer Le Passage de Jean Reverzy, Contre-visite de Marie Didier, Les hommes en blanc d’André Soubiran, les Doctor Stories de William Carlos Williams, les Contes de Jacques Ferron, Une éducation anglaise de Christian Lehmann ou Les Aventures de Sherlock Holmes mais aussi La ventriloque de Claude Pujade-Renaud, Hosto-Blues de Victoria Thérame, Le spectateur de Daniel Zimmermann, La Peste d’Albert Camus, Middlesex de Jeffrey Eugenides, Tom est mort de Marie Darrieussecq, Philippe de Camille Laurens, Mars de Fritz Zorn, La maladie humaine de Ferdinando Camon, La Maîtresse de Wittgenstein de David Markson, Cigarettes de Harry Mathews, Après le livre de François Bon, W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec… D’ailleurs, ma thèse de doctorat en médecine était dédiée à la mémoire du Docteur Bernard Dinteville, personnage discret de La Vie mode d’emploi ! Ce que j’admire, c’est le travail, l’intelligence, la sensibilité, l’engagement que je perçois dans les livres qui me touchent.  

Vous ne citez pas Céline…


Non. Je refuse de le lire. Je ne reprocherai à personne de le lire, et je m’opposerais à ce qu’on brûle ou censure ses textes, car il faut qu’ils puissent être étudiés – comme Mein Kampf, d’ailleurs – mais je déteste la haine, je lis par plaisir et pour m’éclairer sur le monde, et les « qualités » supposées de son écriture ne sont pas suffisantes, en elles-mêmes, pour que je m’immerge dedans. A mes yeux, les « accomplissements » artistiques d’un homme ne justifient jamais d’absoudre son comportement en tant qu’être humain, car ils ne lui sont pas extérieurs. Ce que raconte un écrivain et la manière dont il le raconte ne peuvent être séparés de ce qu’il est, de ce qu’il pense, de ce qu’il fait. Dire : « Céline était une crapule, mais c’est tout de même un grand écrivain », cela laisse entendre que l’homme et ce qu’il produit peuvent être considérés selon des critères moraux distincts, a fortiori si le type en question est mort. Les valeurs morales d’un écrivain guident ce qu’il raconte et sa manière de le raconter, et survivent, dans ses textes, à son existence physique ; mais de plus, à mon sens, une pareille dichotomie n’est pas défendable, car elle sous-entend que la production artistique finit par s’affranchir des valeurs morales qui l’ont produite. Or, notre appréciation de l’art clame le contraire : il ne viendrait à l’idée de personne de déclarer que El Tres de Mayo de Goya ou Guernica de Picasso n’ont rien à voir avec leur sentiment de colère et d’injustice devant les atrocités que leurs tableaux décrivent. Il ne viendrait à l’idée de personne de déclarer que Le triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl ou Octobre de Eisenstein ne sont pas des films de propagande. 

Ce que j’entends dans le « Céline était une crapule, mais c’est tout de même un grand écrivain », est à mon sentiment une déclaration complaisante qui suggère que le « style célinien », comme disent les exégètes, serait aujourd’hui – grâce à des vertus qu’il faudrait d’ailleurs définir – innocent et indépendant des intentions de l’auteur. Ou encore qu’il y aurait deux Céline, l’auteur des « chefs-d’œuvre » et l’auteur des pamphlets antisémites, lesquels n’auraient rien à voir l’un avec l’autre. On ne peut pas défendre d’une part que Céline est un humaniste dans Le Voyage et, d’autre part, qu’il s’abstient de l’être dans Bagatelles… S’il était montré qu’après avoir écrit Mort à crédit, Céline a pris des drogues hallucinogènes et qu’il a écrit Bagatelles pour un massacre et les autres pamphlets en état de délire paranoïaque permanent, on pourrait débattre. Mais ça ne résoudrait pas la question de savoir pourquoi, après son amnistie, il ne regrette pas publiquement avoir incité au massacre. Il dit avoir péché par vanité, mais il ne regrette rien. Cela aussi dénote une posture morale particulière. 

Rien, ni dans l’attitude de Céline, ni dans celle de ceux qui l’admirent, n’est parvenu à me convaincre que je peux me laisser pénétrer par la "grandeur" de sa prose sans valider implicitement l’hypothèse de « l’art innocent des intentions ». Cela équivaudrait à dire que les valeurs qu’il a assénées, dans ses « chefs-d’œuvre » comme dans ses pamphlets, n’ont plus d’importance aujourd’hui. Dire « J’ai lu Céline » c’est inviter à ce qu’on me demande : « Ah ! Le plus grand écrivain du 20e siècle !!! Et il était médecin ! Quel grand modèle ! Qu’en pensez-vous ? » et m’entraîner dans une discussion que je choisis de ne pas avoir. Phillip Roth revendique le droit de « suspendre sa conscience juive » à l’égard de Céline. Je respecte ce droit, et de mon côté je revendique celui de ne pas suspendre ma conscience d’individu en ce qui concerne le même auteur. Et cela, sans qu’on m’accuse d’obscurantisme littéraire. 

En résumé : je n'ai pas de mépris pour Céline et ses livres (et encore moins pour celles et ceux qui le lisent) car je n'ai de mépris pour personne (je peux être défiant ou en colère, mais je ne méprise pas) ; je ne nie pas son importance littéraire (ne l'ayant pas lu, je ne vois pas comment, et de toute manière, je ne suis pas un contrôleur de qualité) ; je refuse, tout simplement, de le lire et de discuter de ses livres. C'est aussi simple que ça. 

Après que j'ai posté une première version des paragraphes qui précèdent sur ce blog, un lecteur (Sylvain Ask) m'a fait remarquer très justement qu'un des personnages les plus attachants de La Maladie de Sachs s'appelle Madame Destouches. D'autres y avaient vu un hommage à Céline. Or, mon intention initiale était d"inverser les repères habituels : donner à tous les patients des noms d'auteurs parce que ce sont tous des narrateurs, donner à la maladie des soignants le nom d'un de ceux qui en souffre. J'ai baptisé "Destouches" une femme impotente, qui n'a rien et cependant protège jusqu'au bout son fils handicapé. Autrement dit, à mes yeux, un modèle d'altruisme méconnu et mésestimé - tout le contraire d'un "Hécrivain" panthéonisé (au sens propre ou figuré). Dans mon esprit, il ne s'agissait pas d'un hommage à Céline, mais d'un pied-de-nez. 

Cela étant, mes intentions n'engagent personne d'autre que moi ; un livre publié appartient à ses lecteurs, alors on peut le prendre absolument comme on veut... 


A suivre... 
(Prochain épisode : Claude Pujade-Renaud, Daniel Zimmermann et "Nouvelles Nouvelles") 


mercredi 1 janvier 2014

Le métier d'écrivant, un feuilleton inédit (6) - L'autre métier

L’autre métier

Quand avez-vous décidé de devenir médecin ?

J’ai toujours eu envie d’être médecin. J’avais un modèle, mon père, que j’avais toujours vu soigner depuis que nous étions installés en France. Enfant, je le voyais accueillir avec chaleur les patients qui entraient, et je le voyais poser sur leur épaule une main protectrice quand ils repartaient. Il était médecin de famille - de toutes les familles : la nôtre et celle de ses patients. Comme le cabinet médical était dans la maison, il nous arrivait, à mon frère et à moi, d’ouvrir la porte aux patients ou de répondre au téléphone. Ou il nous envoyait jeter un coup d’œil dans la salle d’attente pour savoir combien de patients l’attendaient encore. Et il nous emmenait l'un ou l'autre avec lui dans sa voiture, après l’école, quand il partait faire ses visites à domicile. 

Quand je suis arrivé en fac, j’ai rapidement détesté la médecine hospitalière, que je trouvais violente et insensible à l’égard des patients. Je vivais très douloureusement l’idée d’être formé par des professionnels qui se comportaient – pas tous, mais pour beaucoup – de manière autoritaire, parfois même sadique. Alors je n’ai eu qu’une hâte, qui était de sortir de ce milieu et d’aller exercer à la campagne. Pendant mes dix-huit mois d’internat, à la première occasion, je suis allé faire des remplacements. La première fois que j’ai vue une femme en travail, je ne savais pas quoi faire et je m’en suis voulu. Alors je suis allé « doubler » les gardes des internes d’obstétrique pour apprendre à faire des accouchements. Bref, je voulais être prêt à tout. 

Juste après avoir soutenu mon mémoire de doctorat en médecine, en 1983, je suis allé m’installer à la campagne parce que c’est ce que je voulais faire. Et puis je sentais que mon père n’allait pas bien et que ses jours étaient comptés. Au moins, avant de mourir, il m’a vu soutenir ma thèse, je l’ai fait souper avec deux de mes enseignants préférés,  qui étaient dans mon jury – et je lui ai fait visiter le lieu où je me suis installé. Ça comptait beaucoup pour moi, autant que pour lui.

Pourquoi avez-vous cessé d’exercer la médecine au bout de dix ans ?

C’est ce que je lis parfois dans les notices biographiques, mais c’est inexact. J’ai quitté mon cabinet en 1993, mais je travaillais déjà depuis dix ans au centre de planification et d’IVG du centre hospitalier du Mans, où j’avais terminé ma formation. Et j’ai continué à y exercer jusqu’en 2008. J’étais vacataire - médecin contractuel, rémunéré à la demi-journée de travail ; j’y allais deux matinées par semaine. Je faisais du conseil et de la prescription contraceptive et je remplaçais les médecins des IVG pendant leurs vacances tous les étés ou presque. 

Au fil des années, mon activité s’est élargie à l’ensemble des questions de santé que  posaient les femmes qui venaient consulter : la sexualité en général, le désir ou le non-désir d'enfant, les problèmes de gynécologie courante, la peur du cancer, les difficultés des couples, les préjugés à l'égard de l'homosexualité, des transitions de genre, de la prostitution, des conflits entre parents et adolescentes. Bref, tout... J’ai été l’un des premiers médecins en France à poser des implants et, dans le département, l’un des rares à poser des stérilets sans restriction aux femmes de tous âges qui le demandaient et à soutenir les couples qui demandaient une vasectomie ou une ligature de trompes : je savais à qui les envoyer pour qu'ils obtiennent satisfaction. Je formais à la contraception les internes et les sages-femmes qui me le demandaient... Comme la section où je travaillais n’intéressait pas beaucoup les gynécologues-obstétriciens de la maternité dont elle faisait partie, j’ai pu y faire beaucoup de choses « sous le radar ». Et j’y ai beaucoup appris. 

Je n’aurais pas pu écrire un roman comme Le Chœur des femmes sans cette pratique de longue durée qui est restée discrète, presque invisible du monde extérieur, même quand je suis devenu un écrivain connu. Je n'ai jamais publicisé, à l'hôpital, le fait que j'écrivais des romans, et j'ai toujours refusé qu'on vienne me filmer "en situation" dans le service à l'occasion de la sortie d'un livre. Je l'ai fait pour conserver la confidentialité que je devais aux patientes, mais rétrospectivement, je me félicite de l'avoir fait aussi pour une autre raison : une équipe de télé dans un service hospitalier, ça ne passe jamais inaperçu, et je ne tenais pas à attirer l'attention sur moi. Ce qui m'importait c'est que notre petite section fonctionne et que les femmes viennent y consulter  parce qu'elles savaient y être accueillies et entendues, pas parce qu'une "vedette" y exerçait. 

Regrettez-vous d’être devenu médecin au lieu de vous orienter directement vers l’écriture ?

Non. Mon père était un homme bon, il exerçait un métier qui faisait du bien. Enfant, je ne pouvais pas imaginer ne pas suivre ses traces. Plus tard, à l’âge adulte, je me suis demandé si j’étais devenu médecin seulement à cause de ça. Et il est certain qu’il a joué un grand rôle dans ce choix, mais aujourd'hui, je sais que ce n'était pas seulement par émulation. D’ailleurs, si je n’avais pas voulu vraiment être médecin, j’avais toutes les possibilités imaginables pour échouer : il me suffisait de rater le concours... Mais aussi longtemps que je m'en souvienne, j'ai toujours voulu soigner. J’ai toujours été scandalisé de voir les gens souffrir, j'ai toujours éprouvé le désir de soulager, de consoler, de venir en aide. La souffrance me fait réagir, l'injustice me fait réagir, je me sens mal chaque fois que je croise un SDF ou qu’on me demande de la monnaie dans la rue. Si je m'écoutais, je donnerais à tout le monde. 

Quand je vois un homme allongé sur le trottoir, je m’approche, je lui parle pour vérifier qu’il n’est pas en train de mourir. Et puis, je n’ai jamais eu peur de soigner les membres de ma famille qui me le demandaient, ou mes propres enfants. Alors j’ai des raisons de penser que j'étais fait pour devenir soignant. Si je n'avais pas réussi au concours, je serais allé m'inscrire dans une autre école de professionnels de santé, ou j'aurais fait de la psychologie clinique. C'est d'ailleurs ce que je conseille aux étudiants qui ne parviennent pas à franchir le concours. Quand on veut soigner, il y a bien d'autres métiers que la médecine, et ceux qui veulent soigner peuvent toujours le faire. Ce n'est pas une question de diplôme, c'est une question d'attitude face à la souffrance des autres.

Pensez-vous que vous auriez publié plus tôt, si vous n’aviez pas été médecin ?

Je me le suis demandé, mais je crois sincèrement que non. Les études et la pratique médicales ne m’ont pas empêché d’écrire, elles m’ont stimulé et nourri. J’ai toujours vu l’écriture non comme un but en soi, mais comme un outil. Et je n’étais pas fixé sur une seule forme : j’avais envie d’écrire des nouvelles, des romans, des essais, des pièces de théâtre, des scénarios… Il me fallait du temps pour apprendre à maîtriser mon outil, et la pratique médicale m’a donné de belles occasions de le faire ! 

En 1983, l’année de mon installation, j’ai commencé à aller aux conférences de rédaction de la Revue Prescrire, à laquelle j’ai collaboré pendant six ans, jusqu'en 1989. En sortant de fac, je savais seulement une infime partie de ce que j’avais besoin de savoir. La revue avait été fondée par des médecins qui avaient quinze ans de plus que moi, j’ai bénéficié de leur expérience à tous points de vue. Très vite, je me suis intégré aux activités de lecture critique et surtout d’écriture, car les membres de la rédaction qui écrivaient se comptaient sur les doigts d’une main. Et ceux qui tapaient leur texte et le faisaient circuler sans avoir à le confier à une secrétaire étaient encore plus rares.

Je pense que les « écrivants » devraient toujours avoir un autre métier, car c’est une liberté de ne pas avoir à écrire pour gagner sa vie. Cela dit, pendant plusieurs années, j’ai gagné ma vie à la fois en pratiquant la médecine et en travaillant à Prescrire. La collaboration à la revue me permettait de compléter ma formation scientifique et d'arrondir mes fins de mois (mon activité de médecin de campagne nouvellement installé n'était pas très importante, on ne manquait pas alors de médecins comme aujourd'hui) mais elle m’a aussi fait écrire beaucoup. En particulier à écrire « sous contrainte », dans des formats particuliers, avec des exigences spécifiques. Apprendre à rédiger en très peu de lignes, c’est extrêmement formateur. On est obligé de réfléchir à chaque mot, à chaque tournure de phrase. Et aux doubles sens qu’on peut décider d’y glisser. Je me suis de plus retrouvé en charge des pages réservées à l’expression personnelle des rédacteurs et des lecteurs et j’y ai publié des textes qui racontaient mon exercice quotidien. Certains de ces textes annonçaient ce que j’allais écrire dans mes romans.

Mais écrire des textes sur votre métier ce n’était pas écrire de la fiction…

Non, mais le glissement de l’un à l’autre est toujours possible, et parfois il se fait de manière complètement insensible. Dans mon esprit – et mon expérience –, il n’y a pas d’un côté une écriture « noble » - le roman, l’essai, le théâtre, la poésie – et de l’autre côté, tout le reste. L’écriture est un outil qu’on peut mettre au service de nombreuses causes. Et cet outil (ou cet ensemble d’outils, plutôt), on l’affûte en écrivant beaucoup, des choses très variées.

Un jour, à Tours, au musée du Compagnonnage, j’ai été fasciné en découvrant une reproduction, au vingtième de sa taille, de la grille d’entrée d’un château de la Loire. Les vis, les boulons, les rivets utilisés étaient si petits que l’ouvrier ferronnier qui l’a réalisée avait dû fabriquer d’abord les outils nécessaires pour l’assembler. L’écriture, pour moi, c’est ça : on fabrique les outils dont on a besoin pour réaliser un projet. Et plus notre expérience est grande, plus nos outils sont nombreux, plus nos projets sont élaborés. Je pense que déjà, à l’époque de Prescrire, il m’importait avant tout de devenir un « pro » de l’écriture. Je voulais pouvoir écrire ce que je voulais, dans tous les domaines qui m’intéressaient – et pour lesquels je pensais avoir quelque chose à dire. L'important pour moi était de partager du savoir, d'exprimer des sentiments et d'énoncer des idées. Et tout ça, j'ai pu le faire à Prescrire.

Depuis mes études, j’avais beaucoup de choses à dire sur le métier de médecin et ça me démangeait de le faire. A Prescrire, des textes personnels sur mon exercice médical, j’ai pu en publier tous les mois pendant six ans ! Et j’ai eu l’occasion de jongler avec des formes très différentes, de la note de lecture savante au récit autobiographique, en passant par des textes loufoques ou des textes satiriques comme « Les mille et une méthodes sadiques pour empêcher un bébé de sucer son pouce », que j’ai un jour rédigé en réaction à des questions que nous avaient envoyées des lecteurs. J’ai fait mes premières  traductions, collaboré au premier grand dossier français sur le traitement des douleurs par la morphine chez les patients cancéreux… 

Bref, j’ai beaucoup écrit et beaucoup appris, car en tant que membre de la rédaction, je lisais et commentais tout ce qui était proposé, et l’un de mes boulots consistait à « éditer » au sens anglo-saxon du terme : couper, remonter, récrire les articles. J’ai eu la chance d’arriver au bon moment et de me joindre à l’équipe alors que la revue n’avait que trois ans et travaillait encore de manière très artisanale, et je me suis trouvé là au moment où elle s’est professionnalisée. Ça a été une expérience déterminante car j’ai acquis une formation en pharmacologie, un sens critique et une lucidité qui font défaut à la majorité des médecins français, qu’on n’enseignait pas bien dans les facultés d'alors -- et qui manque encore cruellement aujourd'hui. 


Votre premier roman, La Vacation, a été publié l’année où vous avez quitté Prescrire. Comment la transition s’est-elle faite ?

Progressivement. Je me souviens avoir parfois noté amèrement dans mon journal que je pondais des kilomètres d’articles mais que j’étais infoutu d’écrire un roman, en concluant avec amertume que Prescrire, c’était « presqu’écrire » ; mais je me suis accroché jusqu’à ce que l’idée centrale de mon premier roman survienne et devienne plus forte que tout. 
Lorsque j’écrivais mes nouvelles d’adolescent, je transposais mes émotions, mes fantasmes de manière intuitive, innocente – autrement dit, je parlais surtout de ce que je subissais sans le comprendre. Pendant mes études de médecine, j’ai transposé ce que je vivais, ce qui m’arrivait, ce que je voyais, pour écrire aussi bien des pamphlets et des textes de fiction que des récits autobiographiques. Une des nouvelles  écrite pendant mes études – je l’ai perdue depuis – imaginait le concours de première année sous la forme d’une sorte de grand combat de gladiateurs entre les étudiants : tous les coups étaient permis et les premiers arrivés à l’amphithéâtre étaient autorisés à devenir médecins… 

J’avais aussi commencé un roman, Les Chambres, raconté par la femme de ménage du foyer d’étudiants où je vivais. Jour après jour, semaine après semaine, elle reconstituait la vie des étudiants en entrant dans leur chambre chaque jour pour ranger et passer la serpillière. A Prescrire, je me suis mis à écrire avec une plus grande distance. La rubrique de la revue dont je me suis occupé le plus longtemps le permettait : j’y publiais des textes écrits par des praticiens qui avaient envie de parler de leurs interrogations, de leurs doutes. Je me mêlais à leurs récits pour raconter mon trouble face à un patient ou à une situation, en changeant les noms et les éléments qui pouvaient permettre de reconnaître les personnes concernées. Je taisais certains éléments et j’en soulignais d’autres. A Prescrire, « le Docteur Marc Zaffran » rédigeait des chroniques de la vie d’un médecin de campagne. Mais insensiblement, mes anecdotes professionnelles se transformaient en fictions.

Tant que je restais dans cette posture professionnelle, ça ne me permettait pas d’exprimer des interrogations plus personnelles, de m’interroger sur mes propres ambivalences. Je me voyais -- et, dans mes chroniques, je me mettais en scène -- comme un soignant, mais au fond de moi j’avais du mal à comprendre comment j’étais soignant lorsque je pratiquais des avortements. A ce moment-là, je le vivais comme une contradiction. Et cette contradiction je ne pouvais pas à l’exprimer dans les pages de Prescrire. Ce n’était pas interdit, je savais que si j’écrivais deux colonnes sur le sujet, ça susciterait des réactions de lecteurs et ça se transformerait en échange de points de vue, mais ça n’était pas ce que je voulais. Je voulais pousser mes questions jusqu’au bout, et pour ça j’avais besoin d’une plus grande liberté, je sentais qu’il fallait que je cesse de dire « Je », comme je le faisais à Prescrire. 

Alors j’ai repris le personnage de Bruno Sachs, inventé pour mon roman en panne, et je l’ai mis un peu plus à distance avec une narration qui disait « Tu ». C’était de l’humour noir : Bruno avorte, donc Bruno tue ; et ses tentatives d’écrire avortent aussi ; et je voulais écrire un roman-qui-tue. Bref, toute l’entreprise était pleine de jeux de sens, et je prenais plaisir à me moquer de mon personnage, à le tourner en dérision. Dans mes chroniques médicales, quand je m’interrogeais sur ma pratique, c’était sincère et beaucoup de lecteurs aimaient que je fasse écho à des questions qu’ils se posaient aussi, mais j’étais toujours un peu compassé, un peu pompeux, je crois. Dans La Vacation, j’ai pu poser les mêmes questions beaucoup plus crûment, sans précautions, sans retenue. 

En un sens, j’ai pu écrire le roman lorsque j’ai compris que je ne pourrais pas aller plus loin à Prescrire. D’ailleurs, la publication du roman a été relativement mal prise par les membres de la rédaction, ce qui a contribué à ce que je m’éloigne. Plusieurs d'entre eux avaient été des militants de la première heure au MLAC, avant la légalisation de l'avortement. Ils passaient leur temps à dire aux femmes qu'un avortement ça ne faisait pas mal. Moi, dans le roman, je disais que ça fait mal, physiquement et moralement, et qu'il faut accepter cette vérité-là, et l'entendre quand les femmes le disent ; et qu'il appartient aux médecins de faire en sorte que ça soit le moins douloureux possible, mais certainement pas de faire taire l'expression de la souffrance (physique ou morale) des femmes. Plusieurs de mes collègues ne l'ont pas compris. Mais bon, je n'avais pas écrit le roman pour eux. Je l'avais écrit pour moi. Pour comprendre ce que je faisais là. Et ça m'a aidé à avancer non seulement dans mon trajet d'écrivain mais aussi dans mon itinéraire mental de soignant. 




A Suivre...
(Prochain épisode : L'autre métier, suite et fin