jeudi 4 novembre 2010

Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 2

Deuxième épisode : Des mots et des maux 




La Vacation fit l'objet de quelques bons articles (dont un, plutôt louangeux, dans Le Monde, et un autre, également positif, dans Libération) mais ne fut pas un succès de librairie. Cependant, P.O.L ne donnant pas d'à-valoir, j'eus la bonne surprise, un an plus tard, de toucher des droits. Ceux des 800 et quelques exemplaires qui avaient été achetés par des lecteurs curieux, mais aussi les droits du passage en poche (chez Pocket) et d'une traduction en langue allemande chez Argon Verlag, une maison indépendante de Berlin. Cette traduction me valut, d'ailleurs, un ou deux ans plus tard, un périple de quelques jours dans l'Allemagne juste réunifiée qui fut mon premier voyage d'écrivain estampillé à l'étranger. Si je me souviens bien, l'ensemble des droits se montait alors à environ 30 000 Francs de l'époque (4 000 Euros d'aujourd'hui). En 1990, pour moi, c'était beaucoup d'argent.

Les éditeurs d'Argon s'étaient intéressés au livre parce qu'à ce moment-là, le débat sur l'avortement renaissait Outre-Rhin, les deux Allemagnes ayant eu, avant la chute du mur, des politiques différentes. J'étais plus étonné qu'un éditeur de poche achète les droits d'un livre qui n'avait pas fait parler de lui. Au Salon du Livre suivant, une jeune éditrice nommée Marion Mazauric, alors directrice de J'ai Lu et grande admiratrice de P.O.L, vint me dire qu'elle avait beaucoup aimé La Vacation et regrettait de n'avoir pas pu acheter les droits avant Pocket. Comme je lui faisais part de ma surprise, elle m'expliqua qu'un éditeur de livres de poche est un éditeur comme les autres : il se constitue un fonds à partir des livres publiés en première édition et, quand il repère le roman d'un jeune auteur prometteur, il n'hésite pas à le prendre en faisant un pari sur les livres suivants. « Si l'un de vos romans à venir est un succès, c'est en poche que vos lecteurs viendront chercher les précédents... » Son enthousiasme à l'égard de mon roman était si impressionnant que je n'oubliai jamais cette conversation... sans savoir que nous serions amenés à travailler ensemble, dix ans plus tard.

Je ne travaillais plus à Prescrire, et mon activité médicale s'était accrue, mais j'étais passé à d'autres activités d'écriture. Peut-être pour se dédouaner moralement de m'avoir licencié de la revue (j'avais déjà trois enfants, je ne roulais pas sur l'or), le Grand Timonier de la revue m'avait proposé de reprendre la traduction d'une revue anglaise, The Drug and Therapeutics Bulletin, que sa compagne traduisait pour un éditeur belge et dont il assurait la supervision scientifique. L'éditeur en question payait la traduction au lance-pierre, mais la revue de quatre pages paraissait en principe tous les quinze jours et la somme qu'il me versait (quand il me la versait) n'était pas ridicule.

Quelques mois après la publication de La Vacation, je décidai de terminer mon gros-premier-roman-en-travail, Les Cahiers Marcoeur. Paul O-L le refusa, en m'expliquant que le manuscrit de 700 pages dactylographiées en simple interligne n'avait ni le degré de maîtrise, ni la cohérence de La Vacation. Voyant que j'étais très affecté par ce refus, et pour souligner qu'il ne doutait pas une seconde de me voir écrire d'autres livres qu'il serait heureux de publier, il ajouta : « Je crois vous avoir dit l'importance que j'apporte à Proust et à sa Recherche... Eh bien (dit-il en posant la main sur mon manuscrit), ce que vous m'avez apporté là, c'est Jean Santeuil... »

C'était un grand compliment ; un compliment écrasant. Je ne me rappelle pas s'il m'a consolé sur le moment mais je me suis dit que, quitte à avoir produit un livre inachevé, il valait mieux avoir écrit Jean Santeuil que L'homme sans qualités. Je n'avais pas la force de produire un troisième livre ; il fallait tout de même que je continue à compléter les revenus modestes du cabinet médical, d'autant que je m'étais associé avec l'une de mes remplaçantes et que, même si je voyais plus de patients qu'elle, nous partagions les horaires et le local de travail et ne consultions chacun qu'à deux tiers de temps pour conserver une vie de famille.

La mienne était assez compliquée : quelques à l'automne 1988, quelques semaines après que Paul O.-L. avait accepté mon manuscrit, j'avais - dans des circonstances romanesques - rencontré MPJ.  Elle élevait seule, avec un salaire modeste, et sans l'aide de leur père, deux garçons de neuf et dix ans. J'en avais trois âgés de dix, huit et deux ans. J'étais marié depuis 1977. Je n'étais pas heureux, et depuis longtemps. MPJ et moi, nous étions très très amoureux et nous étions faits pour nous entendre. En 1991, je suis parti vivre avec elle au Mans. Je travaillais à l'hôpital à temps partiel mais, à mon cabinet de campagne, je ne pouvais pas voir plus de patients qu'il n'en venait (si j'avais été spécialiste, ils seraient venus plus nombreux, et plus vite...) . Alors, je me suis arrangé pour écrire plus.

Paul O.-L., qui comprenait très bien que je ne me remette pas tout de suite à un roman, m'a proposé de traduire des nouvelles de l'écrivain américain Harry Mathews, dont il avait déjà publié Le naufrage du Stade Odradek lorsqu'il était encore éditeur chez Hachette puis Cigarettes dans sa propre maison. Mathews, lit, parle et écrit parfaitement le français et ses deux romans avaient été traduits par Georges Perec, dont il était l'ami intime, et par sa propre épouse, l'écrivain Marie Chaix. Il m'apporta un soutien sans réserve pour traduire ses nouvelles puis, quelques années plus tard, son beau roman Le Journaliste. Entre les deux œuvresde Mathews, Paul me confia en traduction l'extraordinaire roman d'un autre écrivain américain, David Markson.

Je dois avoir le gène du père de famille – celui qui implante dans le cerveau l'obsession de bosser pour nourrir et habiller ses mômes. Rien ne remue autant que Les Pauvres Gens de Victor Hugo. Quand la femme du pêcheur, angoissée de ne pas voir son mari rentrer dans la tempête, recueille deux enfants dont la mère vient de mourir et les ramène dans sa cahute, j'ai la gorge qui se serre. Et quand le pêcheur apparaît, vivant mais bredouille, et apprend le malheur, j'ai les larmes aux yeux. Je sais qu'il va dire « Va les chercher, on en a déjà cinq, ça nous en fera sept, mais c'est pas grave, je travaillerai plus. » Et quand sa femme dit (c'est le dernier vers du poème : « Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà. » je pleure franchement. Ma nouvelle vie était encore plus familiale qu'avant. D'abord parce que, quoique « recomposée », nous formions une vraie famille. Ensuite parce que nos cinq enfants, qui se partageaient tous entre deux foyers, tenaient à passer les week-ends ensemble chez nous. J'avais de moins en moins envie de faire des aller-retours deux ou trois fois par jour entre Le Mans et mon cabinet médical (et des centaines de kilomètres les dimanches de garde).

En 1993, j'ai cédé ma clientèle médicale à un autre médecin. Immédiatement, j'ai cherché d'autres traductions. J'ai envoyé mon CV à quelques grands éditeurs de livres de médecine, et l'une d'elles, Andrée Piekarski, directrice de Flammarion, m'a répondu. Elle allait publier un énorme traité européen des maladies du foie – un de ces forts volumes de deux ou trois mille pages sur papier bible – et cherchait quelqu'un pour pallier la soudaine défection d'un des traducteurs. Elle m 'en a d'abord confié une centaine de pages puis, au bout de quelques semaines, en voyant à quel rythme je les lui renvoyais, m'en a confié plus, avant de me demander finalement de lui traduire l'index du livre.

C'était une tâche monstrueuse ; quand je l'ai acceptée, je n'avais aucune idée de ce qu'elle représentait. Et aujourd'hui encore, je remercie le ciel d'avoir fait cette expérience au début des années 90 et non pas dix ans plus tôt. La différence : elle était de taille. Quand on n'a pas d'ordinateur, traduire est déjà compliqué. Mais traduire un index est une tâche infernale. Car chaque mot de l'index originel, s'il apparaissait plusieurs fois dans le livre (et c'est presque toujours le cas dans un ouvrage de cette taille), pouvait, en fonction du contexte, avoir été traduit chaque fois par un mot français différent. Adapter un index ne se résume donc pas pas à traduire les mots alignés au kilomètre. Il faut, pour ceux qui sont polysémiques, chercher pour toutes ses occurrences comment on les a traduits (ou non) en français !
Vous voyez le souk ? Sans ordinateur, j'aurais mis des mois. Je pense sincèrement qu'à l'époque, mon habitude déjà ancienne de travailler avec un ordinateur me donnait un avantage sur les traducteurs qui ne s'y étaient pas encore mis. Car on louait ma rapidité à traduire, ce qui n'aurait pas été le cas si je n'avais pas été équipé. Alors, Dieu (ou le Diable) bénisse l'informatique. Et le fax. Quand je travaillais sur un livre entier, on m'envoyait toutes les épreuves par la poste. Quand je travaillais sur des textes cours, on me les faxait. J'avais un appareil à impression thermique et il m'arrivait donc de rentrer chez moi pour trouver douze pages de papier mal imprimé à mettre en français pour avant-hier. Je le faisais parce qu'accepter était le plus sûr moyen de gagner de l'argent rapidement mais aussi de fidéliser mes clients. De plus, il y avait alors peu de traducteurs professionnels (ou en voie de se professionnaliser) qui étaient médecins. Il y avait en revanche beaucoup de médecins qui expédiaient des traductions

À partir de 1993, j'ai fait beaucoup de traductions médicales. Pour Flammarion, mais aussi pour les éditions françaises de revues médicales américaines comme le JAMA ou des magazines reprenant des articles anglo-saxons provenant de revues diverses.

J'ai également, pendant deux ou trois ans, participé à une entreprise brève mais extrêmement intéressante. Que Choisir, l'association de consommateurs, avait lancé un mensuel parallèle à son magazine d'information, mais cette fois-ci consacré à la santé. Que Choisir Santé s'inspirait des méthodes de l'association pour mener des enquêtes sur le comportement des médecins et sur un certain nombre de traitements et de méthodes thérapeutiques. Le rédacteur en chef cherchait un conseiller médical. Il avait (si je me souviens bien) rencontré l'équipe de Prescrire, qui n'avait pas voulu collaborer à l'aventure - ou avait formulé des conditions draconiennes à toute collaboration, ce qui revenait au même ; mais pendant leurs échanges, quelqu'un avait prononcé mon nom. Pendant deux ans, je fus le conseiller médical, mais aussi un des rédacteurs réguliers d'un magazine de santé innovant par son approche, mais dont la formule (il était vendu en kiosque) ne trouva jamais son public au milieu de magazines de santé moins rigoureux, moins « sexy » et bourrés de publicités pour des produits sur lesquels ils ne pourraient, bien entendu, jamais émettre la moindre critique.

Entre les traductions et Que Choisir Santé, j'étais bien occupé, et je passais le plus clair de mon temps sur mon clavier ou à corriger/relire des épreuves sur la table de la salle à manger. Souvent, le soir, à 18h45, je sautais sur le scooter que MPJ m'avait offert pour mes 38 ans et j'allais expédier, en Chronopost, la disquette de traductions que l'une ou l'autre des revues qui me confiaient leurs traductions attendaient de recevoir à la première heure, le lendemain matin.

Depuis 1994 ou 1995, je m'étais abonné à un tout nouveau service disponible en France, Compuserve. C'était l'un des premiers services internet comprenant non seulement le courriel mais aussi des informations sur des sujets divers et des logiciels à télécharger. Dès que j'avais pu le faire, je m'étais acheté un modem téléphonique (qui n'était pas inclus dans les ordinateurs) et je m'étais abonné. Cet abonnement, lui aussi allait avoir des répercussions

Je me souviens, un jour, avoir demandé à l'une des rédactrices en chef si je ne pouvais pas la lui envoyer en fichier attaché avec un courriel. Elle m'a répondu : « Ohla... Il faut avoir l'internet, c'est ça ? » J'ai répondu qu'il suffisait d'un modem et d'un abonnement à un prestataire de services (c'était déjà pas cher à l'époque, et si c'était dans mes moyens, ça devait l'être pour une revue !!!). Elle m'a dit « Je crois que quelqu'un a une connexion internet dans l'immeuble mais ici, on ne sait pas s'en servir... » Alors j'ai continué à recevoir les articles par fax ou par courrier et par apporter mes disquettes en Chronopost...

La traduction est un métier notoirement sous-rémunéré, alors qu'elle demande beaucoup de travail. Les traductions médicales étaient payées au feuillet de 1500 signes quand je traduisais des textes courts, à la page quand il s'agissait de textes plus longs comme un traité de médecine. Les traductions littéraires ont, en principe, des tarifs contractuels avec un minimum garanti, qui croît avec la notoriété du traducteur (et les aides à la traduction que l'éditeur reçoit du Centre National du Livre), mais beaucoup de traductions non littéraires et non scientifiques (livres pratiques, en particulier) sont commandées à des petites mains (qui font de la traduction en attendant mieux, pas par vocation) et sont très mal rémunérées. 

Avec le temps, , mes clients se sont mis à apprécier mes traductions fiables et rendues à l'heure et j'ai pu faire monter les prix un peu. Mais la plupart de mes employeurs (en particulier les revues médicales) restaient pingres et quand ils m'accordaient ce qu'ils disaient être un tarif intéressant, ils voulaient que je le tienne secret pour ne pas donner des idées à leurs autres traducteurs. Je ne sais pas à qui j'aurais pu en parler. Je ne connaissais personne d'autre qui faisait de la traduction. 

La traduction médicale me permettait de vivre parce qu'elle était proportionnellement mieux payée, mais elle était tout de même moins intéressante et moins épanouissante que les traductions de littérature. Au début des années 90, je me suis trouvé embarqué dans deux nouvelles activités d'écriture, pas toujours rémunératrices, on le verra, mais qui allaient me faire voir du pays : la traduction de comic-books et la critique de séries télé.

(à suivre...)

mardi 2 novembre 2010

Une bouteille à la mer - par "Mon Hologramme"


Elle a encore écrit toute la nuit dans sa tête, dés 3 h du matin, un crayon virtuel agitait son cerveau d’autant de mots disparus au matin. C’est à croire que le jour la change en femme d’action, sans cœur, sans émotion, incapable de décoder les messages subtils  qu’elle engrange, sans le savoir, afin qu’ils se révèlent la nuit, sous forme de phrases qui défilent à toute allure comme si elle lisait, comme si elle dictait. Elle ne se lève pas pour les jeter sur le clavier, elle ne peut pas, elle ne voudrait pas qu’on la voit, qu’on se moque, que l’on essaie de lire, que l’on puisse encore lui voler les écrits après lui avoir volé la parole. Presque tout ce qui sort d’elle, la nuit, peut faire mal. Aux autres.

C’est pour cela, qu’elle se raconte comme on se berce, tout ce qu’elle à besoin d’exprimer, elle l’imprime, dans une ronde de neurones, cela fait le tour de son cerveau et puis s’en va.

Le jour, elle lit. Frénétiquement elle revêt la vie des autres. Rêver la sienne est trop lourd.

Trop loin du début, trop loin du carrefour, engluée dans de mauvais choix qui attachent, étouffent, plombent. C’est une vie de moitié, une vie bancale, des bouts mortifères accrochés aux respirations qui se changent en soupirs. Des sourires écrasés, du sang dans ces sourires, les yeux figés, sans pattes d’oie.

Pourtant, tout est  reconstruit jour après jour sur du faux, du vide, au réveil, ou il ne faut que penser au café- fumée, savoir qu’avant la douche on est fragile, avant le maquillage on est fragile, avant l’habit, avant le déguisement, avant l’allure de fausse belle femme, on est incapable d’assumer la petite chose fracassée que l’on est devenue, et que l’on dissimule dés le pas de la porte par une envolée de jambes en marche vers le futur proche que l’on n’envisage même pas.

Rester debout. Faire semblant pour rester debout, mettre son mouchoir de petite fille sur ses sanglots de femme, rester debout, ne pas avoir les paupières rouges et gonflée, faire envie, pas pitié.
Vendredi minuit, elle a pleuré, c’est sorti tout seul, elle n’a pas eu le temps, pas pu sortir assez vite de sa tête, le temps que ce soit moins violent.

Elle avait mal, elle voulait se coucher, elle l’a dérangé, il n’a pas voulu qu’elle se couche, il aurait dû baisser le son, elle est parti dormir dans l’autre chambre, et n’a pas fait de bruit avec ses larmes.

Le chagrin fait du bruit.

C’est l’injustice qui lui a vrillé le cœur,  ce sont les mots pour rien, ou l’on doit se défendre de rien, c’est plier la tête avant même l’annonce de la bourrasque, c’est crier et se défendre encore pour rien, rien ne change, elle n’a pas d’ami dans son lit, son ennemi la veille, il est toujours là, son ennemi lui dit qu’il l’aime, qu’elle est tout pour lui, qu’il ne peut vivre sans elle. Elle entend : je m’aime, tu es tout ce que moi je peux contrôler, je ne peux vivre sans te faire du mal.

Elle rêve qu’il l’oublie, qu’il cesse de l’aimer ainsi puisqu’il ne sait l’aimer vraiment.
Je crois qu’elle n’attend plus rien, elle a cessé de lutter, elle n’a plus d’énergie, elle en est au stade ou elle a baissé les bras, après avoir tant lutté, elle n’a plus de munitions, les balles amies, celles qui la protégeaient sont dans d’autres cartouchières. Promises à d’autres cibles.

Absente de sa vie, de son corps, l’esprit réfugié nulle part, aucune limbe n’est assez profonde, assez lointaine, il faut du rien pour le vide, ne pas être, ne pas sentir, s’abstraire.

Comment s’ancrer dans la vie d’une autre, privée de choix, privée de liberté, privée de rêve ;
Elle est née sans univers, le cerveau vierge d’empreintes, lavée de ses vies précédentes, dès le départ, nourrie des autres, boulimique des autres,  ils lui ont tout donné, tout appris, permis de rentrer dans leur mémoire, dans leurs souvenirs, dans leur peau.
Elle a résidé sous des paupières, au bout de doigts, dormi dans des oreilles, blottie, toute petite, toute ouverte, une éponge sous des fronts étrangers.

Ses rêves sont pauvres.

Incapable d’imaginer ou de se projeter.

Elle regarde, s’imprègne, de musique, de peinture, de paroles et de pensées.

Ses plus grandes émotions que d’autres nomment «  artistique » ne sont que la joie d’avoir rempli du vide, assemblé des pièces tangible que son imaginaire ne conçoit pas.

Ne vivant  que de ses souvenirs assemblés à ceux des autres, elle écoute. Il lui faut des histoires, des chuchotis, des confessions, de grands éclats de rire, des visages épanouis, des gens qui sans crainte sont eux-mêmes, chair et sang, tripes et sentiments.

Elle ne vit que par la sensation présente, tous les sens en alerte, mangeant  le présent, le mâchant, l’avalant, le distendant afin de n’être que dans un immense présent. Quand il est bon..

Quand le présent est mauvais, elle s’abstrait, juste un peu vivante, juste un hologramme, elle fait semblant…je crois qu’elle fait souvent semblant.






lundi 1 novembre 2010

Débuts de romans, 8 - par Fulbine (Exercice n°15)

1.
Je fais la meilleure tarte aux poires de la ville, ce n’est pas moi qui le dis, c’est écrit dans le magazine sous mes yeux. Je me souviens du début de cette aventure il y a deux ans. Ça ne serait jamais arrivé s’il n’avait pas plu ce jour là. J’avais décroché un rendez vous avec un financeur. Il m’avait dit « venez avant huit heures, j’examinerai votre dossier». En partant de chez moi il faisait encore nuit, je m’abritais sous mon parapluie, enfin celui de ma fille avec des grandes oreilles de chat. En retard, j’avais pris le seul visible, mauvaise pioche. En sortant de la station de métro, il pleuvait toujours et je tentais d’éviter les passants que je croisais sans voir. Je ne voyais que leurs pieds et des vieux tickets de métro sur l’asphalte brillant. Soudain, un énorme poids tomba sur moi. J’eus à peine le temps de voir un nuage de poussière blanche et le reste d’un paquet de farine. Hébétée, tandis que la pluie faisait de la farine une colle blanchâtre, je regardais en l’air d’où venait cet ovni. Mais je ne voyais que l’ombre du gratte-ciel Panatex où j’avais rendez-vous.

2.
Tu es au cent soixante neuvième étage du Millenium Tower, le plus haut gratte-ciel de Tokyo, et tu n’as pas d'échappatoire. Par la baie, tu devrais faire un saut géant pour atteindre une plate-forme de lavage de carreaux dont tu vois les câbles devant toi. En dessous, les androïdes yakuzas à tes trousses. Même un maître Shaolin, agile comme un chat ne réussirait pas à sauter, à huit cent mètres de hauteur ce serait une folie. Lucide, tu réalises que tu as été roulée dans la farine, un paquet de farine pour un paquet de fric. Tu dois bouger et vite, dans tes poches des tickets biométriques de métro et le Beretta laser. Tu fonces vers un placard tu y trouves un décireur, des combinaisons et des masques anti-poussières. Ça doit être aux ouvriers que tu as croisés à l’étage inférieur. Sans réfléchir, tu enfiles le tout et balances le décireur dans les vitres, elles se brisent. Tu le jettes sur la plate-forme et tu détruis les câbles avec la dernière charge du Beretta. Vu de haut ça pourrait passer pour un corps qui tombe. Tu descends et tu te mêles aux ouvriers en priant pour que les yakuzas passent sans te voir.


3.

Cela faisait des kilomètres qu’Edith marchait, elle ne devait plus tarder à voir la ferme qu’on lui avait indiqué au village. Le manque de sommeil, la chaleur la firent s'assoupir à l'ombre d'un arbre. Elle fut réveillée par un bruit de moteur qui s'éloigna. Elle reprit son chemin jusqu'à la ferme dont la porte était ouverte. Elle enjamba un énorme chat gris.
- Bonjour, il y a quelqu'un ? Demanda-t-elle.
Une voix lui répondit.
- Entrez donc ...
Edith vit une femme âgée, les mains dans un paquet de farine. Elle lui montra sa plaque.
- Commissaire Bennett, je cherche Madame Marguerite Boutereau.
- Elle est morte vl’a deux ans la mère Bout'reau, et les fils y sont loin, parait qu'y sont aux Amériques où l'a des gratte-ciels partout.
Comprenant que sa dernière piste s’arrêtait là, Edith remercia la dame et demanda s'il n'y avait pas un bus qui passait à proximité.
- Ah Madame le commissaire, vous z’êtes pas à Paris pour sûr, c'est pas un ticket de métro qui vous ramènera au village, faudra marcher. Y'a l’facteur qui vient d'partir, vous auriez du l'croiser, y vous aurait r’descendu Dame oui.
Edith prit congé, et songea qu'elle allait probablement devoir traverser l'atlantique.

dimanche 31 octobre 2010

Perrette et le livre - par Loraine Cardamone (Brève Rencontre + 1 Livre)


Il y a des instants, parfois des jours, où la sensation de bonheur est si forte que quel que soit le lieu et l’heure, on se sent conquérant de l’infini.
C’était un jour comme ça, j’avais 20 ans et je portais une robe rouge, longue et légère. Aimée et désirée, j’avais l’éclat étrange qu’on prête aux déesses.
Et je me promenais, ravie de tout, enchantée d’un rien. A Paris, je m’en souviens.

Le regard des hommes me frôlait, brillant. Cela m’amusait sans me troubler. Tout semblait si aisé, si beau, si normal. A une terrasse, le garçon de café, parfaitement dans son rôle, se pencha sur moi, flatteur ; au bas d’un escalator, un homme fit demi-tour pendant que je descendais, et m’ouvrit les bras dans un geste presque d’impuissance
- Je vous attendais !

Je ne fus même pas étonnée. Je me contentais de cette extravagance. Un inconnu m’avait attendu, moi, parce que j’étais merveilleuse. Malgré cela, mon jeune âge, et quelques doutes firent que je ne le suivis pas. A une dizaine d’année de là, je souris, en pensant aux possibles qui m’avaient échappés.

A la Fnac des halles, cette immense grotte qui engloutit les provinciales en quête de livres, je choisis quelques lectures. Cette journée me donnait envie de m’alanguir, de paresseusement grignoter des mots. Je pris de la science-fiction, des romans classiques, et une couverture avec une femme nue, dorée, enchainée, au regard magnifique. Je n’ai jamais choisi les livres autrement qu’en fonction du titre ou de la couverture. Gourmande plus que gourmée.

Avec mon sachet, je me voyais rejouer Perrette et le pot au lait, le balançant gaiement, sure de mon effet, me moquant gentiment de moi-même mais happant de mon sourire ceux des autres qui croisaient mon regard malicieux.

Je m’assis devant une église, en haut de marches. Je ne sais plus laquelle, et puis quelle importance ! Ce que je savais, c’est qu’il y faisait calme et frais, qu’il y avait d’autres comme moi, occupés à lire sous le soleil de printemps. Sans choisir, je tirai au hasard dans le sac pieusement déposé à mes pieds. Je regardai ceux de mes voisins qui non accaparés m’avaient remarquée.

Et je plongeai.

C’était la première fois, que je lisais un tel livre. Troublant, érotique, il passa sur moi, bien inexpérimentée encore, comme un souffle haletant. Je perdis complètement contact avec la réalité, vulnérable aux émotions qui me traversaient. J’eus l’impression de flotter, ressentant les contours de mon corps avec une étrange acuité. Je dus rougir, j’avais chaud, ma respiration suivait le rythme de mes pulsions, je palpitais doucement, soulevée de vagues vibrantes. J’allai jusqu’au bout, avec avidité.

Une nostalgie tendre et joyeuse m’habita dès que les derniers mots moururent. Jamais plus je ne connaîtrais cette sensation, cette première fois. Je restai un peu penchée, attendant d’être prête à me détacher en douceur.

Quand enfin je relevai mon regard, éblouie par le soleil, les yeux encore troubles, je fus happée par celui d’un garçon de mon âge, en contrebas de moi sur les marches, qui me fixait, rouge lui aussi. L’instant suspendu dura dans cet échange muet. Il savait certainement d’où je venais, et je savais qu’il s’était plu à m’observer. Par timidité, je baissai les yeux, comme on fait en amour quand on en a trop dit.

Le souvenir de cette rencontre si douce me caresse encore.

Loraine Cardamone

mardi 26 octobre 2010

Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 1






Chaque année (le plus souvent à l'automne, au moment des prix littéraires), un périodique publie un article saisonnier (on appelle ça « un marronnier », en jargon de presse) sur « ce que gagnent les écrivains ». Cette année, c'est Hubert Artus, le chroniqueur/critique de Rue89 qui a mené l'enquête sur le sujet avec un co-auteur, David Servenay.

Après avoir lu l'article, je me suis demandé si je vous avais déjà parlé d'argent.
Il faut que je vous l'avoue, il m'arrive d'oublier ce que j'ai déjà écrit sur ce blog, et je suis obligé de vérifier, sinon, j'aurais une fâcheuse tendance à me répéter. Alors, je suis allé taper « argent » dans la zone de recherche et... aucun article n'est sorti. J'ai tapé « droits d'auteur » et un seul article est sorti, mais le terme est utilisé dans un commentaire, pas dans mon texte. Etonné, j'ai vérifié que l'outil de recherche fonctionnait en tapant « sexe » (qui n'est sorti que trois fois, ce qui me surprend un peu vu la fréquence à laquelle j'y pense, mais bon...) et en tapant « Marc », qui est sorti tout plein de fois, et « Tourmens », pareil. Une fois assuré que l'outil de recherche fonctionnait, j'ai compris que ce serait la première fois que je parle d'argent sur ce blog. (Et je me suis promis de parler de sexe de nouveau, et plus souvent !!!)

J'ai commencé à écrire un long texte critiquant point par point ce que l'article de Rue89 raconte, tant je trouvais les déclarations de ses auteurs superficielles, tandencieuses et irritantes. Au bout de plusieurs feuillets, je me suis rendu compte qu'en essayant de rectifier un après l'autre les propos tenus, je me noyais dans un verre d'eau.

J'ai donc jeté ma première réaction, je suis allé me coucher (la nuit porte conseil) et le lendemain (on était samedi) j'ai essayé une autre approche. J'ai bossé dessus pendant deux jours. Et je me suis rendu compte, une nouvelle fois, que ça n'allait pas. Après avoir repris une dizaine de fois un long texte qui continuait à être insatisfaisant, je me suis dit que j'y essayais beaucoup trop de réfuter l'article à la lumière de mon expérience. Alors que, tout compte fait, je n'avais rien à réfuter ni à comparer. Ce que je pouvais faire de plus constructif, au fond, c'est raconter.
Mon article (en plusieurs épisodes) commence ci-après. 
Je le dédie à tous les écrivants.
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"Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant"
Une autobiographie littéraire et vénale
par Marc Zaffran (Martin Winckler)

Chapitre Un
Prescrire (1983-1989) et La Vacation (1989)


J'écrivais depuis la fin de l'enfance, et j'ai beaucoup écrit pendant mon adolescence et en entrant dans l'âge adulte, mais je n'ai commencé à publier et, simultanément, à gagner de l'argent avec ma plume (enfin, avec mes dix doigts...) qu'en 1983. J'avais terminé mes études de médecine et soutenu ma thèse à la fin 1982. Je venais de m'installer dans un village de la Sarthe, où j'avais créé un cabinet médical, et j'attendais les patients. J'étais abonné à une revue de médecine militante, Pratiques, et j'y ai lu mention de la revue Prescrire. À un courrier demandant de quoi il s'agissait, quelqu'un m'a envoyé un... bulletin d'abonnement. Je me suis abonné. C'était une revue consacrée au médicament, très engagée, très critique avec l'industrie. Les textes étaient courts, abordaient des sujets surprenants dont on ne m'avait jamais parlé en fac, et parfois, les rédacteurs (médecins et pharmaciens) racontaient des histoires personnelles.

La revue existait depuis trois ans. Elle était manifestement artisanale dans sa conception. J'ai écrit pour demander si je pouvais assister au comité de rédaction. On m'a répondu qu'il avait lieu tous les jeudis. Ça tombait bien. Je tenais à avoir un jour de repos au cabinet médical et j'avais choisi le jeudi. Je suis allé à Prescrire, à Paris, à la première occasion. Le premier jour, les membres de la rédaction - et en particulier un triumvirat de généralistes qui avaient contribué à la fonder - m'ont accueilli comme si j'avais toujours fait partie de l'équipe. À la fin de l'après-midi, le rédacteur en chef, généraliste défroqué, demande qui veut faire des notes de lecture à partir des articles que le comité de rédaction a retenus. Je lève la main. Il demande « Tu lis l'anglais ? » Je réponds que oui (il l'avait déjà compris aux remarques faites pendant la réunion) et il m'attribue deux textes d'une revue anglaise en ajoutant : « Tu nous les envoies quand tu as fini, prends ton temps. » Le jeudi suivant, je lui apporte les deux textes. Il hausse un sourcil. Il me demande si j'ai l'habitude d'écrire. Je souris. Il me demande si je veux en faire d'autres. Je réponds que oui. Combien ? Je réponds : « Donne, et dis-moi quand tu les veux. » Il m'en confie une demi-douzaine. Le jeudi suivant, je les lui apporte.

Prescrire était une revue militante et ses membres avaient à l'époque une conception très égalitaire et démocratique. Tout travail écrit et publié était rémunéré. Très vite, je me suis mis à arrondir les fins de mois-pas-très-peuplés de mon cabinet médical. Le comité de rédaction était très fourni, mais peu de gens écrivaient, et le rédac'chef, que j'ai plus tard surnommé Phil Barbelé (« une main de fer dans un gant de crin »...) alternait encouragements envers ceux qui rédigeaient en suivant ses instructions et critiques à l'égard de ceux qui n'écrivaient pas « dans la ligne ». 

C'était un bourreau de travail. Son style était déplorable, mais il savait structurer un texte et sa pensée comme personne et avait exercé la médecine générale pendant de nombreuses années. J'étais un débutant dans les deux domaines, j'étais malléable, je voulais tout apprendre, je voulais écrire des articles courts et des articles longs. J'avais soif de réécrire la médecine avec l'équipe de la revue. Barbelé a tout de suite vu quel parti il pourrait tirer de ma fringale. Il m'a pris sous son aile, il m'a formé, beaucoup appris et beaucoup gratifié. Je n'avais pas d'ambition de pouvoir. Je trouvais sa direction un peu dogmatique et totalitaire sur les bords (c'était un ancien Mao de 68), mais je m'en accommodais. Quand il donnait le cap, je mettais pleines voiles et je n'avais pas à m'en plaindre. J'étais un bon petit soldat. Au bout de trois ans, sans que je l'aie vu venir, il m'a bombardé rédac'chef adjoint. 

Même si mon activité médicale augmentait, je gagnais mieux ma vie en écrivant qu'en voyant des patients. Mais j'ai mené les deux activités en parallèle, ainsi que deux vacations hebdomadaires à l'hôpital du Mans, au service d'IVG. Prescrire m'occupait beaucoup pendant mes temps libres (le jeudi, mais aussi le soir, le week-end et entre deux patients). J'apprenais à critiquer les discours antiscientifiques, j'apprenais une méthode de penser, je rencontrais des gens formidables et je gagnais ma vie en écrivant.

Je n'écrivais pas seulement des articles scientifiques (des notes de lectures, des synthèses, des questions-réponses) ; je faisais aussi des traductions, j'écrivais des textes personnels sur ma pratique de médecin généraliste et je racontais des histoires qui étaient arrivées à Ange, mon père, médecin lui aussi. Ange était mort quelques semaines après mon installation, mais tous les mois, j'envoyais le numéro à ma mère, Nelly. Et j'étais drôlement fier de savoir qu'elle lisait des textes qui lui parlaient de son mari, qu'elle pouvait voir mon nom dans l'Ours, et que je pouvais lui faire des cadeaux avec l'argent que je gagnais à la revue. De temps en temps, au téléphone, elle me demandait : « Bon, mais rassure-moi, tu fais quand même de la médecine, mon fils ? » Et je la rassurais en lui lisant les lettres des généralistes qui me remerciaient de réhabiliter notre métier en racontant ma pratique.

Un soir, Barbelé m'a invité à dîner en tête à tête et m'a annoncé qu'il avait de grands projets. Pour les réaliser, il voulait prendre du champ, lever le pied, regarder les choses de plus loin en devenant directeur de la publication, et il avait décidé, d'ici un an ou deux de me confier... Je ne l'ai pas laissé finir et j'ai dit « Si tu veux que je devienne rédacteur en chef, ma réponse est Non. » Il a ouvert de grands yeux, et m'a fait répéter. J'ai répété. Il m'a demandé « Pourquoi ? » J'ai répondu que j'appréciais sa confiance, mais que je n'étais pas un meneur d'hommes – ce qu'il était, lui – et que je ne voulais pas passer mon temps à faire écrire les autres. Et que moi aussi, j'avais d'autres projets.

Depuis le début des années 80, j'écrivais un (gros) roman, inspiré non seulement par le choc éprouvé à ma lecture de La vie mode d'emploi de Georges Perec, puis à sa disparition. (Sa disparition physique, survenue en 1982 et non sa Disparition, le roman qu'il avait écrit sans jamais employer la lettre « e »). Mon roman perecquien n'avançait pas vite, mais je ne désespérais pas de le terminer un jour. Peut-être même, au moment où nous avons eu cette conversation, mon rédac'chef et moi, avais-je déjà commencé un deuxième roman, inspiré par mon travail au centre d'IVG. Toujours est-il que je ne me voyais pas finir ma carrière à Prescrire et je le lui ai dit avec beaucoup de candeur.

Il l'a mal pris. Ça foutait en l'air ses plans à cinq ans : il comptait faire de moi, non son dauphin (un Grand Timonier n'a pas de dauphin), mais la marionnette dont il pourrait tirer les ficelles en se consacrant à des tâches plus élevées. Sa devise favorite pour suggérer qu'il n'avait pas de scrupule à utiliser les talents qui se présentaient (et seulement selon ses termes) était « Je fais feu de tout bois. » Malheureusement pour lui, le petit soldat était ignifugé. Il a eu l'air extrêmement contrarié de s'être ainsi trompé à mon sujet.

À partir de là, ses appréciations et nos relations se sont dégradées. Comme je bossais beaucoup et continuais à me plier peu ou prou à ses exigences paranoïaques et à sa personnalité difficile, il n'a pas pu se débarrasser de moi brutalement comme il l'avait fait, sous mes yeux, au fil des années, en virant comme des malpropres bon nombre d'autres collaborateurs de la revue, parmi lesquels trois de ses principaux fondateurs. Mais, peu à peu il m'a retiré les responsabilités qu'il avait empilées sur mes épaules pour les confier à d'autres. En déclarant d'abord que j'avais trop de travail pour bien le faire, puis qu'il fallait injecter du sang neuf, puis que je devais me consacrer aux pages que je connaissais le mieux : la zone d'expression libre de la revue, qui était aussi sa seule section non scientifique – et la seule qui ne lui paraissait pas digne de son intérêt. Il a fini par me la retirer aussi, en la faisant purement et simplement disparaître, et en la remplaçant par un "forum professionnel" dont toute contribution personnelle et sensible sur l'exercice de la médecine fut désormais bannie.

Sans doute pour lutter contre la frustration d'être ainsi dénigré à petit feu (après avoir été, pendant cinq ans, l'un des rédacteurs les mieux identifiés par les lecteurs de la revue), mais aussi parce que j'en avais marre de presc'écrire, je me suis mis à passer beaucoup de temps sur mes fictions. On était en 1987. La revue se débarrassait de plusieurs IBM à boule (la meilleure machine à écrire de tous les temps) et j'en ai récupéré une. C'est avec elle que j'ai écrit puis modifié ma première nouvelle (publiée dans le n°18 de Nouvelles Nouvelles), et terminé la première version de mon premier long texte. Quand je l'ai relu, je n'étais pas satisfait. Ce n'était pas un roman. Ça n'en avait ni la forme, ni la teneur, ni la cohérence. J'étais désespéré.

Les ordinateurs personnels commençaient à se faire plus nombreux. La secrétaire de rédaction de Prescrire avait un « PC-AT » (terme de l'époque) à l'utilisation duquel je m'étais initié après les heures de bureau. Je continuais à gagner ma vie correctement (grâce à mon cabinet médical, moins grâce à la revue...). J'ai investi dans un Olivetti muni (grand luxe !) de deux lecteurs de floppy disks. Mon frère m'a envoyé une copie de Word 3, qu'il utilisait à son boulot (les logiciels n'étaient pas protégés, à l'époque). Je mettais la disquette programme dans le lecteur de gauche, la disquette document dans celui de droite et, comme il y avait souvent des coupures de courant dans le coin de campagne où j'habitais, je sauvegardais mon travail toutes les cinq minutes pour ne pas risquer de perdre brusquement des heures d'écriture.

J'ai mis un an à terminer la deuxième version du texte. Cette fois-ci, c'était un roman. J'ai raconté ailleurs (« Pourquoi je publie chez P.O.L ») comment c'est devenu mon premier livre, La Vacation. Après sa publication en mars 1989 et les quelques bons papiers qui l'ont accompagnée, j'ai eu le net sentiment que le Grand Timonier était irrité lorsque les membres de la rédaction parlaient de mon livre en sa présence. Un jour, alors qu'il interrompait l'un d'eux pour « rectifier » le commentaire que celui-ci venait de faire à ce sujet, je lui ai demandé : «Tu l'as lu ? » Barbelé a répondu, sur un ton très sûr : « Non, mais je le connais par coeur ! » J'ai pris ça pour de l'auto-dérision et j'ai éclaté de rire. Ça ne lui a pas plu. J'ai soudain pris conscience que moi aussi, je m'étais fourvoyé. 

Je ne faisais plus que des bricoles à Prescrire. Au début de l'été, j'ai découvert qu'une de mes notes de lectures avait été modifiée sans mon accord, et affichait des conclusions scientifiques inverses de ce que disait l'article britannique originel. Je l'ai signalé à Barbelé qui m'a répondu « Lorsque tu sauras rédiger une note de lecture, tu pourras critiquer mes décisions. » Je n'ai plus remis les pieds à la revue.

Au plus fort de ma collaboration à Prescrire, j'avais reçu toute la rédaction, un dimanche, dans la maison où je vivais, à quelques kilomètres de mon cabinet médical. C'était une fermette restaurée. Mes camarades, pour la plupart parisiens, m'avaient complimenté. En souriant, j'avais répondu « C'est grâce à la revue que j'ai pu m'endetter et l'acheter. »

Est-ce également grâce à elle (et à son rédac'chef) que j'ai pu écrire La Vacation ? C'est difficile à dire. Stylistiquement parlant, je ne crois pas. Même si j'ai flirté avec la fiction dans les pages de la revue, ces textes-là n'avaient rien à voir avec la construction et la langue du roman. Mais si je n'avais pas travaillé à Prescrire, et reçu de nombreux courriers me remerciant des textes que j'y publiais, je n'aurais peut être pas acquis l'assurance suffisante pour me lancer dans un roman. Et si j'avais dû me consacrer entièrement à un cabinet médical, je n'aurais peut être pas eu le temps et la force de l'écrire. 

Tous ces événements se sont déroulés simultanément, et je considère mon passage à Prescrire comme une étape majeure de ma formation scientifique, critique et écrivante. Il serait donc malhonnête (et idiot) de prétendre que la publication de mon premier roman ne doit rien à la revue, à ses lecteurs, aux trois médecins trop tôt disparus – Pierre Ageorges, Patrick Nochy et Alain Metrop - qui m'y avaient pris en amitié. Et peut être, un peu, tout de même, à son Grand Timonier.

Néanmoins...

Dans son autobiographie, Jerry Lewis raconte qu'à la fin de sa collaboration avec son complice Dean Martin, il était extrêmement déprimé. Lewis avait toujours voulu être cinéaste. Hal B. Wallis, le producteur des films du duo Lewis-Martin, accepta de le laisser mettre en scène son premier film en solo. Mais le producteur était une peau de vache et un profiteur de première et, comme Lewis était sous contrat avec lui, il exigea en échange de le faire jouer dans deux films ineptes avant de le libérer de ses obligations. Quand son contrat prit fin, Lewis adressa à Wallis un mot ainsi rédigé (je cite de mémoire) :

Cher Monsieur Wallis,
Je vous sais gré de m'avoir fait confiance et de m'avoir donné ma chance.
Toutefois, n'imaginez pas une seconde que je confonds ma gratitude et mes principes...

... et, avant de conclure par une formule de politesse passe-partout (Bien à vous) et de signer, Lewis gratifie Wallis d'une insulte typiquement américaine. Je pourrais la traduire de plusieurs façons, selon le sentiment éprouvé. L'équivalent français pourrait être "Allez vous faire foutre", "Je vous emmerde" ou "Vous êtes un sale con". 

Et, franchement, j'hésite. 


Mar(c)tin 


(A suivre...) 
Prochain épisode : Droits d'auteur, Traductions, Comic-books, Reader's Digest et Séries Télé (1989-1998) 



lundi 25 octobre 2010

Débuts de romans, 7 - par Lyjazz (Exercice n°15)

1- Je suis Antoinette. Je vais à un rendez vous. Nous sommes dimanche et malgré le calme des rues je me dépêche. Mon ami m’attend pour notre cérémonie hebdomadaire. Je sors du cinéma et j’ai encore le ticket dans la poche de ma veste. J’aime bi en les garder. Selon la saison, et les vêtements que je ressors du placard, je retrouve la trace et le souvenir de ce que j’ai vu les mois précédents. Ça me fait un bien fou. Ça m’aide à me retrouver dans ce cocon si protecteur du cinéma, même à distance. J’ai besoin de penser à ces vies rêvées, à ces mondes de fiction pour me sentir exister, de pouvoir les évoquer des mois après. Comme j’ai besoin de me sentir utile dans ce monde hostile et inhumain. Avec mon ami nous devons aller trier des kilos de nourriture (farine, riz, pâtes, sucre, confitures, etc) que l’on a reçu, pour fixer les menus de la Soupe de Nuit qui commence demain. Je lève la tête comme à chaque fois que je passe devant ce gratte-ciel aux reflets bleutés, tout vitré. J’ai cru voir un chat passer devant une fenêtre, vers le 5ème. Pourtant, je croyais que c’était uniquement un immeuble de bureaux… Pendant que j’ai les yeux au ciel je sens un homme qui me frôle, vite, il est en rollers.

 2- Tu regardes la scène de ta fenêtre. Tu sais que tu vas mourir et tu ne peux t’empêcher d’observer et de penser. Des gratte-ciel partout alentours tu ne vois que le gris sale sur les murs et les surfaces vitrées. Tu sens la saleté de la ville. Tu es imprégné de cette odeur qui veut dire la solitude dont tu crèves, au figuré pour l’instant. Ça te creuse au fond. Même si ta sœur est venue t’apporter un paquet de farine, en proposant de faire des crêpes. Tu as dit merci d’un air éteint, elle a dit qu’elle allait retrouver son chat. Tu ne sais même pas si tu l’as regardée. Tu la connais tellement. Tiens, elle a laissé un ticket de cinéma sur la table….

 3- Il va voir sa maîtresse. En chemin il pense à toutes celles qu’il n’a pas eues. Fernande l’hottentote qui le mettait en transe mais le paralysait. Herculine la callipyge au cœur gros comme ça mais à la gouaille infernale. Rosalba la douce qui mouillait tellement que son siège était humide et luisant comme après le passage d’un escargot. Luisita la rigolote qui allait danser en robe et fesses nues les soirs où son mari regardait son feuilleton préféré. Antoinette la prude capable de vous foutre la main dans le caleçon sous la table, sans changer son expression, tout en vous demandant des nouvelles de votre famille. Et puis aussi celle qu’il n’a pas vue, et qui doit avoir des caractéristiques elle aussi, non ? C’est que dans ces décors de cinéma c’est très facile de se croiser sans se voir…. Bon, ce n’est que partie (fine) remise. Oui, il est acteur de films X, un gars dont la bite en béton est le gagne pain le plus jouissif qui soit. Pourtant sa vie est tout à fait normale : il a un chat, il habite une petite maison devant un gratte-ciel, il achète son kilo de farine à la supérette du coin, il laisse trainer ses tickets de cinéma dans un vide poche à l’entrée.