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mercredi 8 juin 2011

Je me souviens... des bouquins qu'on n'avait pas le droit de lire - par Don Bruno de la Vega



La raison principale en était qu’ils étaient « mal écrits ». Ainsi en avait décrété l’indiscutable autorité maternelle, cachant peut-être d’autres raisons que, l’âge venant, j’ai commencé à entrevoir.
Donc :
Tout Bob Morane. Voilà. Rien, je n’en ai lu aucun. Même si tous les titres évoqués dans les pages du site de Marc me disent quelque chose. Même si, récemment, j’ai acheté sur Ebay, « Un parfum d’Ylang Ylang », dont ma douce et tendre me parlait si souvent. J’aimerais bien m’y mettre, mais par lequel commencer ?

Tout Enid Blyton. Tout. Des bouquins pour tout petits aux aventures les plus adolescentes. Sont passés à travers les mailles du filet, quelques « Oui-oui », un « Club des cinq », qui me vaut de ne pas avoir l’air trop idiot quand on évoque Dagobert ou Claude, quelques « Clan des Sept » empruntés à la bibliothèque municipale glissés entre deux bouquins plus sérieux, ou que ma mère, enfant, avait elle-même adorés : les livres de Colette Vivier, « La Maison des Quatre Vents », « l’Enigme du Trèfle », dans la vieille Bibliothèque Rose, celle qui était toilée et plutôt grenat que rose. La série des Prince Eric, « Le Bracelet de Vermeil » et autres, dont les magnifiques illustrations représentaient beaucoup (trop ?) d’adolescents blonds et bronzés…

Toute la BD. Humour excepté. Donc Astérix, Lucky Luke, Tintin sont passés à travers les mailles du filet. Probablement parce qu’ils faisaient rire mon père. Mais attention hein, sur quatre livres hebdomadaires de la bibli, une seule BD ! Coup de bol, Pif Gadget a trouvé grâce aux yeux maternels. Incompréhensible. L’appartenance du journal au groupe qui éditait l’Huma, peut-être ?
Chance, après quelques petites années de gadgets et autres super gadgets, j’ai pu remplacer la revue canine par Pilote, Mâtin (non moins canin finalement), quel journal ! 
Là, trompettes et clairon, Gotlib a intégré le Panthéon familial pour ne plus en sortir (quand sur France Inter, un certain écrivain évoque l’intégrale de la Rubrique à Brac qui vient de paraître, elle ne quitte déjà plus la table de chevet de ma fille depuis quinze jours au moins…).
Mais des BD d’aventure, rien, que dalle. Akim, Color ou pas, Zembla, Blek le Rock, Bourrés de fautes d’orthographes. Vulgaires. Interdits.
Heureusement qu’il y avait les colos ! Pendant ces semaines passées à la montagne ou sur la côte normande, ces magazines, grand mot pour ces petits formats en noir et blanc, s’échangeaient furieusement entre les dortoirs.

Depuis, je me suis demandé si les images des compagnes féminines de nos héros, « créatures » disait-on alors, plantureuses et dénudées, n’étaient pas rentrées en compte dans les motifs de l’interdiction maternelle.
M’en fous, je m’étais rattrapé avec les illustrations de Fantomette !

dimanche 17 avril 2011

Je me souviens - par O.



à R.

Je me souviens que je n’avais pas encore le permis, que M., mon ex-petit-ami conduisait et que sur le chemin, tu nous as expliqué qu’aucune de ces filles ne t’intéressaient parce qu’aucune ne connaissait Bartok.
Je me souviens qu’à cet instant, j’ai pensé que tu étais brillant et très prétentieux, excessif et follement enthousiaste.
Je me souviens qu’ensuite, quand je te croisais entre les cours, j’étais souvent impressionnée et que très vite, je t’ai trouvé très drôle.
Je me souviens qu’aux soirées du jeudi soir, tu étais la vedette, que certains t’adoraient et que d’autres te détestaient et que parfois je me demandais desquels j’étais.
Je me souviens que tu as grandi, que tu t’es lancé dans des projets qui te tenaient à cœur et que nous sommes tous partis vers des horizons différents.
Je me souviens avoir eu de tes nouvelles de temps en temps par M., J. ou L. qui te croisaient quand je n’habitais déjà plus en France.
Je me souviens que tu es parti en Asie, monter ta boite.
Je me souviens que J. m’a dit que là-bas tu faisais du mannequinat pour arrondir tes fins de mois.

Je me souviens ce jour ou L. est venue me rejoindre pour déjeuner quand j’étais de passage a Paris et qu’elle m’a dit que tu étais malade, que tu avais du revenir en urgence en France pour te faire opérer.
Je me souviens que mon monde s’est effondré et que j’ai demandé à L. s’il y avait une chance que tu t’en sortes.
Je me souviens avoir entendu le nom de ta maladie résonner dans ma tête et avoir pris pour prétexte mon départ imminent pour ne pas t’appeler.
Je me souviens avoir formulé des dizaines de fois le mail que je t’ai envoyé ensuite quand j’ai su que tu allais mieux.
Je me souviens ta réponse, juste et optimiste. Excessivement courageuse. A ton image.
Je me souviens de J. me racontant votre déjeuner et ta force.
Je me souviens ne pas avoir voulu demander de tes nouvelles jusqu’à ce jour, même pas un an plus tard, où 
Je me souviens de L. me disant après dîner que tu avais rechuté, que tu étais dans un lit - puisque le côté droit de ton corps était paralysé - chez ta maman dont tu étais le fils unique.
Je me souviens n’avoir pas cru que la maladie avait eu le dessus sur ton corps plein de vie.
Je me souviens avoir pensé que c’était un cauchemar, toi, 27 ans, vivant, enthousiaste et brillant, mûri, grandi.
Je me souviens m’être dit que la vie était dégueulasse.

Je me souviens le mail de M., m’apprenant ton « départ ».

Je me souviens les mails de M. me racontant tes derniers mois, pendant lesquels vous vous étiez rapprochés puisque vous habitiez dans la même rue.
Je me souviens l’avoir entendu pleurer en me racontant le jour où tu n’as plus pu jouer du piano.
Je me souviens l’avoir entendu me dire ton désespoir quand tu n’as plus pu nouer tes lacets et que tu as compris que c’était trop, que tu n’avais pas le courage de te battre une deuxième fois, faire des chimios qui te tuaient à l’autre bout de la ville, que c’était fini.
Je me souviens avoir lu son désespoir quand il m’a écrit sa visite à l’hôpital quand tu ne pouvais plus bouger ou parler, toi qui avais été beau, grand, impressionnant et profondément aimé.
Je me souviens avoir pleuré des semaines devant le drame de ton existence, en pensant à tes proches et ta petite amie.

Et je me souviens ce jour, il y a quelques semaines, où, en me promenant dans le Marais, j’ai croisé un garçon à vélo qui te ressemblait et que, l’espace d’une seconde, j’ai pris pour toi.

Je me souviens avoir compris à cet instant que tu n’étais plus. Jusque-là, j’avais espéré que tout ca n’était qu’un cauchemar.
Je me souviens. Et je me souviendrai toujours.

dimanche 13 mars 2011

Je me souviens - par Martine B


JE ME SOUVIENS…
Je me souviens les bombardements,
Le martèlement des bottes sur le bitume, les uniformes vert de gris,
L’exil   à la campagne au fin fond du Poitou,
Mais où ai-je donc rangé ce satané portefeuille?

Je me souviens mon premier amour,
La Guinguette, le petit vin blanc et la valse musette,
Les balades en tandem, les pique-niques entre amis.
Il faut changer ce téléphone, c’est bizarre, je n’arrive plus à joindre personne.

Je me souviens l’atelier,
Ton grand-père sur le métier, les soieries chatoyantes,
Les vacances avec vous tous sur la côte Atlantique chaque été.
Je ne sais plus si j’ai pris mes médicaments ce matin… 

Je me souviens qu’il faisait froid quand tu es née un matin de février.
Je t’ai regardé grandir,
Et par une belle journée de printemps tu m’as présenté mon arrière-petit-fils.
Ta sœur, je l’ai connue toute gamine, mais c’est une femme maintenant !

Quel jour est-on aujourd’hui ?
Qui vient tout déplacer chez moi en mon absence ?
Mais qui est donc la mère de ton frère?
Je me souviens … je me souviens ?

mardi 31 août 2010

Séance de rattrapage, 3 : "Je me souviens... que je voulais tout oublier..." - par Sundog


Je me souviens de la douleur dans tout mon corps, à chaque matin, à chaque réveil. Je me souviens que c'était la fin du monde dès que j'ouvrais les yeux. Je me rappelle aussi que l'enfer avait une dimension toute réelle, réaliste même je devrais dire. Je le touchais du doigt tous les jours, avec tout le corps même dans mon sommeil peu paisible. Je me souviens que le temps n'a jamais changé ma vision des choses, mais que la promiscuité tuait autant qu'elle sauvait mon corps. Mon esprit a toujours su se libérer de toutes les prisons qu'on lui proposait, parfois trop. Mais jamais des siennes. Je me souviens qu'il était l'heure de partir mais que j'ai décidé de rester au dernier moment. Je me souviens aussi qu'il y avait des géraniums en train de mourir au soleil sur le balcon. Le petit chat dans mes pattes. Le petit chien cherchait à jouer avec lui mais le petit chat l'ignorait faussement avec un dédain assez magnifique. Je me souviens des deux enfants de ma meilleure amie, qui s'insultaient avec une vulgarité dont j'ignorais même l'existence à leur âge. Je me souviens surtout de la passivité de mon amie. Je me souviens que j'ai pensé : "comment a-t-elle pu elle-même devenir ainsi ?". Et de ces autres enfants qui criaient tous les soirs, avec leurs parents exaspérés de l'autre côté du mur parce qu'ils refusaient de faire leurs devoirs. De l'entente entre mes sœurs jumelles qui excluait tout le reste du monde et qui continue de le faire. Je me souviens de la première fois que j'ai ressenti enfin la possibilité d'une solitude comme une indépendance sur le monde, chèrement gagnée. Mais je me souviens surtout qu'après ça j'ai vite déchanté. Mes illusions me faisaient du mal, au corps, chaque matin, chaque soir. A chaque réveil. Le cœur en vrille. Le cœur qui valsait. Pas tout à fait encore pour sa dernière danse, alors que c'est potentiellement, à chaque instant, sa dernière danse. Je me souviens que je l'aurais bien embrassée, fût une époque, cette dernière danse, ce dernier coup de tambour. Je me souviens que c'était la fin du monde aussi dans l'enseignement qu'on me donnait, et que les adeptes la souhaitaient, non pas par goût de destruction mais par soif de renouveau. Comme les premières fleurs (des roses) remises à ma mère pour son cancer du sein. J'aurais aimé ne pas avoir tellement peur de la perdre. Je me souviens à l'époque je croyais qu'on ne perdait jamais rien, enfin je ne le croyais pas, je l'expérimentais et là c'était fini. Comme le cinéma et le sucre. Je me souviens de la première fois où j'ai entendu le générique des X-Files, d'autant plus impressionnant que j'avais encore le droit de regarder cette série inconnue alors. Mes parents n'avaient pas encore découvert la violence à la télévision. Je me souviens du choc de l'accident. Ma tête qui a frappé la vitre et la douleur ensuite, sourde. Mes oreilles bourdonnaient. Du sang en coulait. Et aussi de ma bouche et de mon nez. Les pompiers m'ont dit : "un miraculé". Le médecin du SAMU m'a dit : "t'es un dur toi". Alors que non, un coup de vent et j'ai une hépatite. Je me souviens aussi des faux sourires. Des places de cinéma trop chères. Des lettres jetées à la poubelle. Celles qui ont été brûlées comme pour en exorciser les hypothétiques démons qui s'y trouvaient. Je me souviens que je voulais tuer le plus grand nombre de souvenirs. Comme à la guerre on tue des hommes et des femmes, et des enfants, ainsi que des chevaux et parfois des soldats pas que des civils. De la pêche à l'été jusqu'à ce livre de David Lynch qu'un homme au grand coeur a su m'offrir un jour. Tuer Tout. Et que j'ai lâchement quitté ensuite, cet homme au grand cœur comme je n'en ai plus vu depuis. Je me souviendrai toujours de ce qu'il a pu m'apporter, comme une renaissance après l'enfer de tous les jours. Mais on perd un peu chaque jour pour pouvoir, finalement, être affuté comme une lame, à l'intérieur. De plus en plus, normalement, si tout se passe bien, on ne devient pas des Rois et des Reines en un seul jour. Rome s'est construite en plusieurs. Pour quel résultat... Mystère ! Mais tout va bien se dérouler je pense à partir de maintenant. Normalement. Si, ça va aller, d'autant plus que je me souviens de l'escalade, de la piscine, de Paris aussi, comme c'était difficile de vivre au rythme des Parisiens, de ces gens qui regardaient cet enfant trisomique 21, parce qu'il criait après une femme au visage émacié qui tentait de le calmer, des hommes d'affaires pressés par l'air du temps, un téléphone sur l'oreille, des clochards à la gare qui m'ont demandé pourquoi j'avais des yeux si noirs... Et se réveiller et pleurer parce qu'on le fait et qu'il ne reste que ça à faire. Pleurer et pas pour de faux ! On a ouvert les yeux. Et on l'a fait, encore, on s'est réveillé alors qu'il ne fallait pas ! Pleurer parce que c'est la seule réponse à donner, à renvoyer au monde, qui, de toute façon, n'en mérite pas tant. Économisons nos larmes pour les gens qui en valent la peine, le monde n'est pas une personne intéressante tous les jours. C'est pas comme les civils et les chevaux. De toute façon, je me souviens surtout de ces siestes d'après-midi, pendant l'enfance, entre rêve et conscience, où le souvenir n'avait aucune importance, juste l'absence au monde. L'absence temporaire. Imparfaite car le corps encore là. Je me souviens qu'à l'adolescence je voulais tout oublier de mon ancienne vie. Mais en réalité, je luttais de toute mes forces envers le désir contraire, qui était de me souvenir, de me souvenir pour toujours et de la totalité du Tout, Avec Force, même de ma naissance. Plus spécifiquement, de ce qui avait eu lieu avant.

Remonter le Temps, voilà ce que je pourrais dire à l'adolescent dans le miroir : souviens toi si cela chante à tes oreilles. Et puis laisse.

jeudi 7 janvier 2010

Des livres et un fauteuil - par Martin W.

Je suis en train de me remettre à lire.
Je n'ai jamais vraiment cessé (on lit beaucoup quand on surfe) mais je me remets, depuis un an, depuis mon arrivée à Montréal, à lire des livres, plutôt en anglais (mais pas toujours : depuis quarante-huit heures je dévore Rapport de police, l'essai que Marie Darrieussecq a consacré au plagiat littéraire et qui paraît ce mois-ci chez P.O.L - et dont je vais sûrement parler dans un prochain texte publié ici même).
Je lis dans le bus et dans le métro. Ou plutôt : je lis entre le moment où je monte dans le bus 24, au coin du parc Baldwin et de la rue Fullum et où je sors du métro à la station Université de Montréal, car quand pendant les correspondances, entre le 24 et la ligne orange, au métro Sherbrooke, et entre la ligne orange et la ligne bleue, à Jean-Talon, je lis en marchant ; et pareil au retour.
Je lis parce que j'ai horreur de m'ennuyer. Et pour ne pas m'ennuyer, je préfère lire des livres qui me passionnent. Alors, comme je ne sais pas toujours quel livre va me captiver (me faire oublier le bus ou le métro, et parfois le moment de descendre ; me faire oublier le temps que je passe à "ne rien faire de constructif" quand je voyage d'un point à un autre sans pouvoir clavailler), j'en emporte plusieurs. Ainsi, je suis toujours sûr d'avoir de la lecture adaptée à mon humeur du moment.
Depuis quelques jours ou quelques semaines, brusquement, la lecture dans les transports en commun ne m'a plus suffi : je me suis senti douloureux de devoir cesser de lire en arrivant au bureau ou en rentrant chez moi.

Bon, quand je rentre chez moi le soir, il n'est pas anormal que je cesse de lire, pour le temps des retrouvailles, du dîner, d'une éventuelle activité familiale : en ce moment, depuis l'achat d'un téléviseur grand format, c'est un film tous ensemble - je vous recommande Up ! et l'hilarant De père en flic) ou un épisode de Supernatural avec les jumeaux (on va bientôt finir la Saison 1).

Mais je ne me couche pas après le film, et je pourrais lire après.
Et, au bureau, est-ce que je ne ferais pas mieux de continuer à lire le livre que je tenais au moment de sortir mes clés plutôt que perdre mon temps à surfer sur le web ? Est-ce que lire ça ne fait pas aussi partie de mon boulot actuel de chercheur ?

Curieusement, lire chez moi ou au bureau ne me tente pas. Ou plutôt, je n'arrive à lire qu'à l'écran. Et je me suis demandé pourquoi.
La réponse n'est pas du tout "psychanalytique", je ne me plonge pas dans l'écran de mes ordinateurs parce que je cherche à fuir la réalité de mon lieu de travail (que j'adore) ou de mon logement familial (où je me sens très bien) mais tout simplement parce que, pour lire, il me faut des conditions favorables.

Vous allez justement me dire : "Mais le métro, le bus ! Ca n'a rien de favorable." Eh bien, en un sens, si.
Parce que lire debout ou assis dans le métro ou le bus a pour vertu (supplémentaire) de créer des conditions favorables au voyage en métro ou en bus. Dans le métro et dans le bus, la lecture est l'anesthésique (comme la musique que j'écoute à l'Ipod, d'ailleurs) qui me permet d'oublier que je passe quarante-cinq minutes à voyager d'un point à un autre. La lecture en voyage m'offre simultanément une anesthésie à la réalité physique et un remède à l'ennui. Mais la compréhension que j'ai du texte est dans une certaine mesure compromise par les conditions de lecture. Je ressens souvent le besoin de relire ce que j'ai lu en voyage, comme si je ne l'avais pas aussi bien assimilé que si je l'avais lu dans un bon fauteuil.

Et justement, je n'ai pas de bon fauteuil pour lire. Ni au bureau, ni à l'appartement.
Je n'ai plus de fauteuil.

Enfant et adolescent, j'avais LE fauteuil de lecture idéal.
C'était un truc qui semblait avoir été taillé dans un cube, avec une assise profonde, entre des bras et un dos larges. Originellement il était rouge. Il y avait un coussin carré au fond. Il était très profond : enfant, je lisais dedans assis en travers, la tête appuyée contre l'un des bras, les jambes repliées sur l'autre. Et il nous arrivait, avec mon frère (ou avec André, mon plus ancien camarade d'enfance) de nous y asseoir côte à côte pour y lire des BD ensemble.

Adolescent, puis jeune adulte, je m'y asseyais de manière plus classique, mais lisais avec une jambe posée sur l'un des bras.

A partir du moment où je n'ai plus vécu seul (je me suis marié à l'âge de 22 ans) j'ai emporté ce fauteuil dans tous mes logements. A l'exception de l'année que j'ai passée en Amérique, j'ai lu tout ce qui m'a modelé dans ce fauteuil : les romans d'Agatha Christie et de Simenon, les nouvelles de Conan Doyle et de Maurice Leblanc, les comic-books et la SF, Michel Vaillant et Blueberry, tout Perec et tout Belletto, les premiers romans de Camille Laurens et de Marie Darrieussecq. J'ai probablement relu le manuscrit de mes premières nouvelles et de mon premier roman dans ce fauteuil. Et s'il m'est arrivé de m'y endormir, c'est après y avoir lu longtemps.

Quand j'ai commencé à vivre avec MPJ, nous habitions dans un logement tout petit, et nous avions une télé toute petite. Il nous arrivait souvent de nous y asseoir tous les deux pour regarder un film ou une série, moi au fond, elle assise pelotonnée contre moi entre mes bras. Nos cinq premiers enfants l'occupaient aussi collectivement : un grand au fond avec le plus jeune sur les genoux, un sur chaque bras et un autre sur une chaise, derrière, les bras et le menton posés sur le haut dossier.

Quand nous sommes allés vivre dans la grande maison qui a été notre logement familial pendant quinze ans, le fauteuil a brièvement occupé le "petit salon de télévision" (qui, comme son nom l'indique, servait exactement à ça) puis est monté au deuxième étage, dans la chambre de l'aîné de mes garçons.

Mais ce fauteuil, depuis longtemps fatigué et défoncé, que MPJ avait habillé de grands replis d'un épais tissu crème pour masquer sa déchéance, ce fauteuil dans lequel deux générations d'enfants et de jeunes adultes ont lu des romans et des BD et regardé la télé et joué à des jeux vidéo, nous l'avons jeté, au bout de quarante-cinq ans de bons et loyaux services, avant de quitter la maison.

Et je n'ai jamais trouvé son remplaçant.

A l'époque où La maladie de Sachs nous a apporté un confort financier que nous n'avions jamais eu ni même rêvé, MPJ m'a offert un excellent fauteuil relax dans lequel je pouvais m'installer pour regarder les séries dont je faisais la critique.

Je n'ai jamais pu vraiment lire dans ce fauteuil : je m'y endors. Je ne peux pas dire pourquoi. Il est un peu trop confortable, sans doute. Ce fauteuil-là, nous l'avons emporté et il est placé juste en face de la télévision, et ce sont plus souvent mes enfants qui s'installent dedans que moi, en ce moment.

L'autre fauteuil, le vieux, l'ancien, le fauteuil perdu, j'y étais bien mais pas trop. Il m'enveloppait. Je m'enfonçais dedans. Il me protégeait. Il avait la forme, finalement, de la boîte en carton dans laquelle Calvin et Hobbes, les personnages du cartooniste Bill Watterson, se transforment, se démultiplient ou partent pour une autre dimension.

Si je gagne de nouveau beaucoup d'argent avec un livre, un jour, je ne m'achèterai pas une grosse voiture ou des vêtements de prix ou des voyages au bout du monde (rien de tout ça ne m'intéresse), mais je me mettrai en quête d'un nouveau fauteuil.

Un fauteuil dans lequel je pourrai lire comme quand j'étais enfant. Un fauteuil dont je ne voudrai pas sortir. Un fauteuil dans lequel lecture et relecture, une nouvelle fois, seront un voyage immobile.

Il y a sûrement un fauteuil comme ça pour moi, quelque part. "Out there".
Avec un peu de chance, je m'endormourirai dedans. Un livre à la main.

Mar(c)tin

jeudi 12 novembre 2009

Je me souviens (20) par Brigitte F.

Alors, on s'absente trois jours sans Internet et au retour, voilà t'y pas qu'on
nous a tout changé !!! en mieux, en plus !
Pourtant
Je me souviens de la découverte du site de Martin Winkler, le premier : c'était
quand je me rebiffais contre les gynécologues qui ne voulaient pas me poser un
stérilet
Je me souviens de celui à qui j'ai raconté tout ce que j'avais lu sur le site,
pour le convaincre
Je me souviens qu'il a finalement accepté, et que ça a changé ma vie
Je me souviens que j'ai alors perdu les cinq kilos que la pilule, en bonne
mauvaise excuse, m'avait fait prendre.
je me souviens que j'ai couru plus vite et plus loin,après ça
Je me souviens que les montagnes d'alors sont devenues moins hautes et moins
abruptes
Je me souviens que le sac à dos s'est allégé
Je me souviens que je me suis trouvée belle
Je me souviens que je n'ai pas été la seule
Je me souviens que je suis même devenue prosélyte , genre 'oui les filles, vous
y avez droit'
Et pourtant, je me souviens que des années avant on avait 'conquis' la pilule
Je me souviens qu'on n'était pas majeures alors, et quil aurait fallu demander
l'autorisation de Papa/Maman
Je me souviens qu'on avait réglé le problème avec les merveilleux centres
d'orthogénie d'Angleterre, anonymat et explications garanties.
Je me souviens que des années avant on avait pris le ferry, across the
Channel,pour accompagner une copine
je me souviens aussi qu'il y a peu, je me suis une fois de plus demandé pourquoi
ça n'était pas fini, tout ça....

mercredi 11 novembre 2009

Je me souviens (19) - par Violette Moriarty

Je me souviens de Titus Andronicus. Les profs nous avaient fourrés dans un bus à la sortie du lycée et descendus aux portes de la Métaphore. La mise en scène était de Daniel Mesguich. Je me souviens du décor fait de livres. Partout, du sol au plafond, des livres. Je me souviens que nous étions dispersés un peu partout dans la salle. Je me souviens avoir tourné la tête vers mon voisin de gauche. C’était Daniel Mesguich.

Je me souviens d’Hamlet. C’était dans la plus petite salle de l’UGC de Lille. Le film durait 6 heures, en version originale, il y avait un entracte au milieu. Pendant l’entracte, je me souviens d’avoir discuté avec le seul autre spectateur de la salle. Il était professeur d’anglais à la fac et il avait donné rendez-vous à ses élèves ce matin là, pour voir le film.

Je me souviens des Histoires Grinçantes de Tchekhov, et de ma grand-mère qui demandait toutes les deux minutes à quel moment Laurence allait enfin entrer sur scène (alors qu’elle y était déjà depuis 20 bonnes minutes). De la robe de mariée de ma tante, et puis des « ouitres ».

Je me souviens du Bourgeois Gentilhomme. Je portais ma robe de chambre rose, sur laquelle on avait cousu des perles pour l’occasion. Je me souviens de mon refus catégorique de monter sur scène après les trois coups. Je me souviens d’y être montée quand même. Après, je ne me souviens plus de rien.

Je me souviens que Godot n’est jamais arrivé. Peut-être parce que personne n’avait pensé à lui dire que la Métaphore était devenue le Théâtre du Nord… Je me souviens d’avoir tourné la tête vers mon voisin de gauche et d’avoir souri en constatant que ce n’était pas Stuart Seide.

Je me souviens de l’Hymne des Industries Pharmaceutiques. Et du Petit Afflictionaire Médical. Et du défilé des patients de Sachs. Je m’en souviens deux fois, à vrai dire. La première fois, c’était à Arlon, le spectacle m’avait captivée.(1) La seconde fois, c’était à Longwy, je crois que je m’étais davantage intéressée aux réactions de mon voisin qu’à ce qui se passait sur scène… je ne me souviens plus s’il était à ma droite ou à ma gauche, par contre.

Je me souviens de Julien, dans les Femmes Savantes. Le seul à avoir retenu mon attention dans un massacre en règle de la pièce par la troupe du Français, au cours d’une représentation, hélas, pour une fois, télévisée.

Je me souviens de Guillaume, tout seul sur scène et irradiant de talent. Je me souviens d’avoir ri aux larmes et pleuré d’émotion. Je m’en souviens très bien, d’abord parce que ça ne m’était jamais arrivé, en tout cas pas dans un théâtre, et puis parce que c’était avant-hier. Et pour m’en souvenir encore mieux, j’y retournerai en février. Deux fois.





(1) dans un spectacle épatant intitulé "Sachs en scène" (Note de MW...)

lundi 9 novembre 2009

Je me souviens (18) - par Thomas

Je me souviens de l'odeur de la pâte à modeler. De « sa » tête, lorsqu'on nous en a offert tout un lot. De « ses » frissons à l'idée que ça allait se faufiler partout, que ça allait sentir toute la semaine. Je ne sais pas ce « qu'elle » avait contre cette odeur, j'adorais ça moi.

Je me souviens de cette maison à la campagne dans laquelle j'ai vécu jusqu'à l'age de 10 (ou était-ce 12 ?) ans. De cette maison avec un jardin immense (un champ en fait) et dont l'herbe était tondue par un homme présent tous les week-end dont j'ai oublié le nom et auquel « elle » a rarement été vue adresser la parole, mais qui semblait gentil pourtant. Je me souviens du saule pleureur qui se trouvait suffisamment près de la maison pour que je puisse y aller sans traverser tout le champ, mais suffisamment loin pour qu'« elle » soit obligée de se déplacer quand « elle » m'appelait. Je me souviens du portique ou nous faisions de la balançoire avec ma sœur, à deux sur la même parfois, et nous nous efforcions de sauter aussi loin que possible. Je me souviens du hamac ou je m'endormais des après midi entières avec une BD dans les mains.

Je me souviens de cette maison où en grandissant, les Legos et la balançoire ont lentement perdu leur intérêt, où j'étais confiné, incapable de voir des copains sans qu'on m'emmène à pétaouchnok en voiture, cette maison qui était longée par une nationale, seule et unique route traversant le patelin auquel elle était supposée appartenir. Cette maison où finalement la télé a commencée à prendre de l'importance, avec les rediffusions de Mission: Impossible et Star Trek, les dessins animées du Club Dorothée (qui se souvient de Fly ?) et les films du “Mardi c'est permis”.

Je me souviens que, terrorisée par son ombre, et refusant de jeter les allumettes éteintes dans la poubelle de peur de déclencher un incendie, « elle » les empilait dans un bol en céramique. Je me souviens que très vite, ma sœur a commencé à attendre patiemment que le bol soit rempli. Puis lorsqu'il débordait, elle le posait dans l'évier de la cuisine, craquait une allumette et mettait le feu à ce petit brasier de fortune. Puis, elle ouvrait le robinet et le regardait s'éteindre. Je me souviens de sa panique, à « elle », à chaque fois que ma sœur faisait cela, et de notre fascination face à ce feu de camp miniature.

Et finalement je me souviens d' « elle », cette femme, qui alors qu' « elle » habitait sous le même toit, n'était que trop absente, qui pleurait beaucoup, qui ne nous emmenait nulle part, et que je n'ai jamais entendue rire. Je me souviens de toutes ces tentatives échouées pour lui arracher un sourire sincère, un compliment, un mot d'amour. Je me souviens de cette femme qui très vite fut remplacée, tant bien que mal, par les Legos, la pâte à modeler, le saule pleureur, le bruit de la tondeuse à gazon, le champ, la balançoire, Le Mardi c'est Permis et Fly, et dont nous essayions désespérément d'attirer l'attention avec des signaux de fumées provenant d'un bol en céramique.

dimanche 8 novembre 2009

Je me souviens (16) - par Perrine

Je me souviens de Mme A. dans la salle d’attente ; elle avait la voix cassée, perpétuellement en train de crier derrière sa marmaille afin de la faire tenir tranquille… S. avait à l’époque cinq ans et E. en avait deux

Je me souviens qu’un jour le Dr F. m’a appelée pour me dire que, ma collègue qui suivait S. en rééducation orthophonique étant en congé maladie, il faudrait que je prenne moi-même cette enfant en rééducation parce qu’elle en avait vraiment besoin. Et pour une fois, un docteur semblait savoir de quoi il parlait et en quoi consistait mon boulot !

Je me souviens de la rééducation de cette enfant, pour laquelle je trouvais sa mère assez désinvestie.

Je me souviens que je voyais la mère comme une sorte d’incapable : incapable d’aider son enfant, incapable de s’occuper du petit dernier dans la salle d’attente, incapable d’être calme…

Je me souviens que la secrétaire du cabinet médical disait de cette mère qu’elle était un courant d’air ; après son passage, la salle d’attente était dans tous les sens

Je me souviens que la maîtresse de S. était assez investie pour cette enfant, mais assez sévère aussi

Je me souviens que S. avait une pathologie lourde mais je ne sais plus vraiment laquelle ; je me souviens juste de ce que nous travaillions en rééducation

Je me souviens que, l’an dernier, lorsqu’elle a été enceinte pour un troisième enfant, je me suis dit qu’elle n’aurait plus du tout de voix lorsqu’il naîtrait

Je me souviens que je me suis dit qu’il y a des gens qui cumulent les difficultés, et que déjà qu’elle gueulait tout le temps sur ses mômes, en plus elle en faisait un troisième

Je me souviens que j’ai levé les yeux au ciel il y a deux semaines lorsque Mme A. m’a appelée – pourvu que S. n’ait pas besoin de reprendre des séances !– pour prendre rendez-vous pour un bilan pour E.

Je me souviens que je me suis dit « et de deux ! »

Aujourd’hui Mme A. est venue avec E.

Elle m’a raconté qu’il était né prématurément, avait failli mourir trois fois : à la naissance, d’une occlusion intestinale dès son retour des couveuses, d’une bronchiolite après sa deuxième hospitalisation

Elle m’a raconté qu’il passait son temps à rêver et à jouer et que la maîtresse de CP, la même que S. avait eue, lui collait des punitions à tout bout de champ

Elle m’a raconté qu’elle avait suffisamment stressé à propos de S., à s’en rendre malade, et que pour E., c’était la maîtresse qui stressait

Je me souviens qu’avant je la regardais un peu de haut

Je me souviens que je me suis dit, en l’écoutant parler d’E., qu’elle avait pris de la bouteille

Je me souviens que, la voyant avec E. et son petit dernier, je me suis dit que ce troisième lui avait fait prendre de la distance

Je me souviens que, quand elle est partie, je me suis dit que c’était bon de voir évoluer ses patients

Je me dis maintenant qu’il faudra que je me souvienne, pour que moi aussi j’évolue.

vendredi 6 novembre 2009

Je ne veux pas m'en souvenir (15) - par Laura T.

Je me souviens d’un pays, d’une ville, d’un quartier, d’une rue, d’un appartement, d’une fenêtre donnant sur un grand terrain vague.
Je me souviens de ma mère, de ma grand-mère, de mon arrière grand-mère, et toutes ces aïeules que je n’ai pas connues.
Je me souviens d’une cour, d’une école, des salles de classe, des pupitres, et, nous, élèves croyant avoir l’éternité devant nous.
Je ne me souviens pas avoir désiré que toutes ces choses arrivent, la mort, la violence, l’affrontement, la fuite, la négation, la destruction, la terreur, le dégoût, le rejet, l’horreur, l’angoisse, l’échec, l’enfer.
Je me souviens de lui, de sa silhouette, de ses cheveux, de ses yeux, de sa voix, de ses cheveux, de ses fesses, mais je l’ai oublié.
Je me souviens d’un autre pays, d’une autre ville, d’un autre quartier, d’une autre rue, d’un autre appartement, d’une autre fenêtre donnant sur un jardin qui n’était pas le mien.
Je me souviens d’un substitut de père, d’y avoir cherché une autre famille, une autre généalogie, d’autres aïeux.
Je me souviens de ce caveau, de ces tables, de ces tapis, de ces jetons, de ces cartes, de la couleur de l’aveugle, de la douleur du travail.
Je me souviens de toi, me parlant, me touchant, me désirant, m’embrassant, m’en voulant, me détestant, je ne te connais plus.
Je me souviens de ma joie, d’avoir voulu la retenir, l’enfermer, la garder, l’emprisonner, la conserver, la mettre en cage pour qu’elle ne s’échappe plus.
Je me souviens de tout ce qu’on m’a omis, caché, tu, occulté, menti, dissimulé, masqué, pas dit.
Je me souviens de cette vie qui n’est pas la mienne.

jeudi 5 novembre 2009

Je me souviens (14) - par Danielle B.

Je me souviens d’un soir d’hiver de 1998 où Maryse Hazé de France Inter m’a appelée pour me dire que j’étais retenue comme jurée du Livre Inter. Je me souviens de son incroyable gentillesse.

Je me souviens du bonheur de recevoir les livres de la sélection.

Je me souviens de la lecture de la Maladie de Sachs et de l’énorme coup de poing reçu en lisant la phrase qui parlait des jeunes cons qui foncent sur les pylônes et se tuent en voiture (en gros). J’étais en plein dans le sujet.

Je me souviens du courrier de Martin Winckler répondant au mien où je lui faisais part du choc éprouvé.

Je me souviens du magnifique accueil de France Inter, du sentiment, si rare, que nous éprouvions tous, nous les jurés, d’être des gens importants.

Je me souviens de mon émotion lorsque j’ai défendu le livre de Martin.

Je me souviens de toute l’attention prodiguée à mon égard par l’équipe de France Inter, de celle de Martin.

Je me souviens de la colère de Martin parlant du comportement de certains médecins, de l’enseignement médical en France.

Je me souviens des discussions, des émissions, des rencontres, des échanges, bref de ce moment magique qu’a constitué cette édition du Livre Inter.

Je me souviens que nous avons voulu prolonger cette magie en écrivant chacun un texte, formant ainsi un recueil que POL a bien voulu imprimer.

Je me souviens que la belle aventure du Livre Inter, la rencontre avec Martin, puis deux mois plus tard, la naissance de ma première petite-fille, Nina m’ont réancrée dans la vie.


Merci Martin.

Il-Elles (Je me souviens,13) - par Younes

Il se souvient des jours passés assis sur le trottoir à décortiquer l’état du monde en compagnie de fauchés qui ne pouvaient se payer un café crème, en attendant des jours meilleurs où la crise se dénouerait et ouvrirait plein les portes de l’espoir et de la dignité.



Elle se souvient avoir participé à des manifs dans les années quatre-vingt pour changer. Paris faisait la grève ou la subissait, mais Paris bougeait. Mitterrand était vivant avec quelque parcours politique enterré, mais l’histoire pardonne toujours aux puissants.



Il se souvient de ce bourdonnement qui rappelle les ruches dans l’unique salle de révision de la faculté des sciences. Les étudiants révisaient ou rêvassaient et n’oubliaient pas de se lancer des regards pour s’assurer qu’il y a la vie et que c’est beau d’être amoureux.



Elle se souvient lui répéter incessamment qu’il avait l’esprit constamment occupé et qu’il risquait de se faire mal dans cette campagne dure où la pierraille la disputait aux maigres herbes. Elle regardait toujours avec affection ce garçonnet, fils de sa nièce et fille adoptive, qui était là pour lui rendre visite et qui n’osait exprimer ses sentiments face à la maladie.



Il se souvient avoir reçu une gifle de la part du gérant de la bibliothèque du collège qui ne voulait pas lui rendre ses deux malheureux dirhams de la caution de prêt. Il avait lu ‘’Michel Strogoff’’ ou ‘’Sans famille’’ pour son entrée en sixième.



Elle se souvient qu’elle s’était rendue en maillot de bain à l’hôpital où on avait emmené son fils en urgence car une voiture l’avait renversé. Le père lui avait dit d’être courageuse, le gamin ne survivrait pas.



Il se souvient avoir rêvé avec son père d’être avocat et de travailler dur pour défendre les pauvres et que la justice règne.



Elle se souvient avoir lu sa rédaction sur une quelconque bagarre de rue et qu’elle avait appréciée. Elle avait emmené sa troupe et lui avec découvrir le cinéma à travers les ciné-clubs. Ils voyaient des films en noir et blanc, brésiliens, soviétiques, polonais et d’autres contrées où le septième art était aussi fauché que les gens qu’il montrait.



Il se souvient qu’on lui avait volé son portefeuille au moment où il mettait son pied dans le bus. Il est redescendu du bus, puis un type est venu le lui rendre. Il n’y avait rien de consistant dedans, ni avant, ni après.



Elle se souvient qu’elle ne savait pas si elle rentrait de l’école. Dans son pays, la guerre faisait loi, les balles, les obus sifflaient. Elle était petite, elle faisait son devoir de petite fille.



Il se souvient que le jeune réalisateur libanais évitait ce passage où des souvenirs risquaient de remonter à la surface. Il y était allé faire un tour après le débat collectif sur le scénario. La Porsche n’a pas changé l’enfant qu’il était.



Elle se souvient que sortir de la maison serait fatal pour lui. Elle ne l’a pas empêché de coller l’oreille derrière la porte pour entendre des balles pour de vrai claquer et percer les murs. Le jour d’après, ils surent qu’ils ont percé aussi des poitrines. Une histoire de pain à Casablanca.



Il se souvient d’eux et d’elles.

Je me souviens (12) - par Thierry V.

Je me souviens de septembre 2005 et d’un baiser échangé à Lisbonne.
Je me souviens d’un mail envoyé à quelqu’un que je connaissais à peine et de sa réponse enthousiaste.
Je me souviens, que moins de deux semaines plus tard, il prenait l’avion pour me revoir. J’étais flatté, personne n’avait jamais fait ça pour moi.
Je me souviens à peine de ces quatre jours parfaits.
Je me souviens de lui avoir offert un bloc de fausses feuilles de prescriptions au nom du Docteur Francis Picabia, et lui un livre de Mario De Sa-Carneiro.
Je me souviens de la petite carte qu’il conservait dans son portefeuille, sur laquelle était représenté le Saint du village de ses parents.
Je me souviens d’un texto envoyé de l’avion qui le ramenait à Lisbonne. J’avais des preuves, son départ était un commencement.
Je me souviens d’une nuit où, à quelque 1700 kilomètres de distance, on ne s'est jamais senti aussi proche.
Je me souviens d’avoir reçu une lettre, contenant une feuille de prescription, où il avait dessiné un portrait de moi. L’enveloppe contenait une trentaine de minuscules fantômes noirs et blancs.
Je me souviens des billets que j’ai pris en novembre pour le rejoindre, puis d’un sentiment de peur et de liberté.
Je me souviens de l’avion presque vide et, pour la première fois, d’avoir atterri de nuit à Lisbonne.
Je me souviens du trajet en bus jusqu’à chez lui. Je crois que son regard était fuyant.
Je me souviens d’avoir photographié absolument tout durant un mois, et plus spécialement son appartement, dans les moindres détails.
Je me souviens de notre première nuit, de loin la meilleure. Je ne me souviens pas des autres.
Je me souviens d’avoir photographié le lit défait, au petit matin. Encore des preuves.
Je me souviens d’un petit cadre près de son bureau, contenant une feuille blanche où il avait écrit « Marry me » avec son sang. Ce n’était pas le genre à plaisanter.
Je me souviens de la terrasse d’un bar surplombant le Tage. C’était une fin d’après-midi, la nuit était tombée. Les avions survolaient la ville à basse altitude.
Je me souviens de son regard qui semblait toujours chercher quelque chose, sans le trouver.
Je me souviens qu’à cinq heures du matin, sur les marches de l’Assemblée de la République, il m’a dit qu’il m’aimait. Plus haut, deux soldats nous observaient.
Je me souviens de soirées en compagnie de ses amis, où je ne comprenais rien à ce qui se racontait.
Je me souviens de balades en solitaire. Je ne savais jamais où aller.
Je me souviens de trajets en train ou en métro, de restaurants, de bars, de rencontres, de balades, le tout n’est constitué que de brefs instants.
Je me souviens du taxi qui me ramène à l’aéroport et du ciel bleu.
Je ne me souviens plus de nos échanges après cette période. Sauf le jour de Noël.
Je me souviens de son retour à Paris le 30 décembre, d’une première journée entre fatigue et inconfort.
Je me souviens de la soirée du 31, épuisante, dure, alcoolisé et stupide, puis d’une crise de jalousie violente déclenchée par ces éléments.
Je me souviens avoir été flatté et choqué, personne n’avait jamais fait ça pour moi.
Je me souviens du lendemain et d’un sentiment d’échec.
Je me souviens de son dos disparaissant dans les escaliers. Je savais que je ne le reverrais plus.
Je me souviens d’appels téléphoniques inutiles, et peut-être de mails du même acabit.
Je me souviens à peine de l’année 2006.
Je me souviens de la soirée du 31, une soirée calme avec un ami. J’étais malade et heureux de l’être.
Je me souviens de m’être senti soulagé. Ca faisait déjà un an.

mercredi 4 novembre 2009

Je me souviens (11) - par Lyjazz

Je me souviens de mon adolescence,

de mes lectures érotiques : Anaïs Nin, les 11000 verges d'Apollinaire, Henri Miller

Je me souviens que sa mère lui avait dit « mon fils tu fais trop l'amour »,

un jour où il avait l'air recru de fatigue, mais qu'il montrait une lassitude alanguie.

Je me souviens de l'inconfort de la 4L pour faire l'amour,

Je me souviens des cavaliers qui nous avaient surpris dans le bois,

nous étions dans l'Ami 6, à moitié nus, c'était l'hiver.

Je me souviens de nos nuits volées, courtes, car trop agitées sous la couette,

avant d'aller skier le lendemain avec les copains.

Je me souviens de nos après midi de sensations physiques décuplées,

après avoir fumé un joint.

Je me souviens de ses parents sonnant à leur propre porte pour éviter de nous surprendre au lit.

Je me souviens de nos parties de jambes en l'air

dans les bois, me remémorant L'amant de Lady Chatterley,

j'aime beaucoup faire l'amour dans la nature.

Je me souviens de nos ébats dans le petit lit de ma chambre d'étudiante,

de la femme de ménage qui le surprenait au matin, quand j'étais déjà partie.

Je me souviens de ce texte de Fernando del Paso dont j'avais l'essence en mémoire lorsque j'ai écrit :

A la manière de... Palinure de Mexico, de Fernando del Paso


Mon cousin et moi nous aimions faire l'amour dans ce lit tout simple, bas, dans lequel nous mettions parfois des draps de lin naturel quand il faisait chaud, parfois des draps de satin foncé et des coussins lorsque nous étions plutôt d'humeur aux cachotteries, aux secrets, que nous voulions nous soustraire à tout ce monde qui nous semblait si barbare et si hostile parfois.

Nous aimions faire l'amour

inévitablement, quand nous nous frolions dans le noir,

indéfectiblement, quand nous sentions si fort que nos liens s'étayaient depuis si longtemps,

irrégulièrement lorsque nos chemins se croisaient et nos vies se dispersaient,

illusoirement les jours où nous étions amers et déçus de la vie,

puissamment parce que nous étions fous amoureux et jeunes, si jeunes !

Jazzistiquement en écoutant John Coltrane siffler Blue Train,

baroquement lorsque la pièce était pleine de la musique de Mikis Théodorakis orchestrant le Canto General de Pablo Neruda,

littérairement lorsque nous lisions ensemble Anaïs Nin,

ludiquement le jour où j'ai amené un godemichet, et lui des boules de geisha et un anneau pénien,

les yeux plissés et en ronronnant parce que nous aimions les chats, leur douceur et leur puissance (et Baudelaire),

souplement quand nous expérimentions les positions du kama sutra,

à la va vite lorsque nous n'avions que 10 mn avant un rendez-vous,

élégamment pour un jour de carnaval où nous étions déguisés en personnages distingués,

sans se voir parce que nous aimions jouer dans le noir,

avec gourmandise le jour où il m'a enduite de chocolat, puis de miel, a laissé couler du champagne entre mes cuisses, où j'ai fait tomber goutte à goutte de la crème anglaise au bout de son gland...

librement parce que nous n'avions aucun tabou,

délibérement,

respectueusement,

lascivement,

Et enfin palliativement lorsque j'ai rencontré un autre homme et que je ne pensais qu'à cet autre.....


Lyjazz

mardi 3 novembre 2009

I remember (10) - par Martine B.

I remember England when I was young,
We travelled to London, the trains were rickety,
Soho was the place to be, and I bought a purple felt hat and a long dress and clogs,

I remember keeping change to get heating and electricity, and you wasted it on gambling machines,

I remember watching movies on the telly, and the news, and Top of the Pops, there was only one channel on the BBC,

I remember The Beatles, The Doors, The Stones, Grateful Dead, Jefferson Airplane, Bob Dylan, Marianne Faithful, and I remember The Who lived at Leeds.

I remember going to parties and going to the pub where we played darts, we played with beer mats too, and ate salt and vinegar chips, they said “Guinness is good for you” but I did not like the bitter taste and stuck to pale ale,

I remember we had fish and chips from newspaper wrappings and naughty teas with scones and jam and cream, and trifles, and lemon meringue pies, but also yucky cabbage and bright-coloured jelly,

I remember unexciting cricket games that lasted for hours, and bowling games with old people all dressed in white on immaculate lawns,
But I mostly remember

You,
My knight of light, the gem of all gems,
You were the silver lining of my clouds,
You were the swallow that made a summer.

Je me souviens (9) - par Gilda

Onze je me souviens et un je ne me souviens pas

1. Je me souviens du temps où "Plumes d'Ange" m'aidait à tenir le coup lors des journées "d'usine". Je recevais l'épisode du jour (par P.O.L en feuilleton quotidien) en arrivant légèrement en avance le matin, l'imprimais si ça pouvait, puis le lisais par bribes lors des peu de pauses. L'internet à l'époque était encore trop cher pour qu'on l'ait chez soi. Ces lectures de contrebande ont infiniment compté. (encore merci)

2. Je me souviens de ces longues années où les deux tiers de mon temps étaient aliénés. Je gagnais ma vie. Mais à quel prix ?

3. Je me souviens que par deux fois mon grand frère d'élection m'a sauvé la vie. Je n'oublierai jamais. Je meurs facilement de chagrins d'amour.

4. Je me souviens que 48 heures après le plus beau jour de ma vie j'ai complètement craqué : le bonheur, tout simplement, je n'étais pas amarinée. C'était pour une victoire collective. J'ai cru ces jours-là en l'humanité. Ça n'a pas pu durer.

5. Je me souviens que la première fois que F. m'a écrit, c'était pour me citer un extrait d'un de mes blogs et me demander si j'étais bien celle qui. De stupéfaction j'ai failli tomber. Pourtant j'étais assise.

6. Je me souviens qu'il ne veut pas m'aimer. Je pleure : de mon côté, rien, vraiment rien ne s'y opposait et tout y était. Du sien, tout semblait s'accorder et lui qui a tout fait tout bien pour me charmer. Me fait-il payer son cruel passé ? Ne s'est-il pas rendu compte de ce qu'il faisait ?

7. Je me souviens, je crois, que faire l'amour, c'était bon (très).

8. Je me souviens que mes parents ne voulaient pas m'apprendre à lire avant l'école de peur de m'embrouiller. On peut faire les pire chose en croyant aider. Je me suis (bien) rattrapée depuis. Non mais.

9. - Je me souviens que ma plus belle nuit d'amour c'était à Sienne, me réveiller soudain avant l'aube, m'habiller à tâtons et filer sur LA place. Le soleil se levait. C'était beau à en pleurer . - Quel rapport avec l'amour ? - C'est bien ça le problème.

10. Je me souviens des livres qui ont changé ma vie. Toujours en bien. Ma liberté d'aujourd'hui, je la leur dois (et à quelques ami(e)s ce qui ne s'oublie pas).

11. Je me souviens qu'enfant, le foot fut ma passion ; comme pour tous mes copains du quartier. Quand Saint-Étienne gagnait, nos vies étaient belles. Je ne jouais pas si mal, vous savez ?


1. Je ne me souviens pas d'à quel étage loge l'Amie. Pendant les années où l'on se fréquentait, les temps chez elle ont tant compté. Alors cet oubli, quelle étrangeté.

lundi 2 novembre 2009

Je me souviens (8) - par Laura

Je me souviens des derniers lacets de la route qui précédaient la vision du village où nous venions vous voir. L’excitation, la joie, malgré souvent le brouillard, le vent et le froid qui saisissait à la descente de la voiture. Le clocher apparaissait, il restait encore quelques virages, le ruisseau à truites, le cimetière où désormais vous êtes à demeure et enfin l’entrée dans ce village circulaire où un silence empreint de gravité précédait notre arrêt.

Je me souviens de la fenêtre ouverte sur l’arrivée des hirondelles, la chaleur baignant la chambre et moi, accoudée, les regardant parader, et cette sensation de bonheur éphémère qui planait.

Je me souviens du sentier caillouteux bordé de gros rochers granitiques à cupules, qui me conduisait jusqu’à ma forêt de Brocéliande. Là, adossée à un pin écorcé à maints endroits, je sortais le livre de l’oubli.

Je me souviens de ces hommes, mes oncles, que je trouvais si grands dans mon regard d’enfant. Aujourd’hui, dans le fils je vois le père disparu et mes repères vacillent. Devant la tombe ouverte ils semblent moins grands et j’ai un peu froid.

Je me souviens de la longue silhouette noire me chantant « dis quand reviendras-tu… » et je me souviens aussi de ce jour où tu es partie et que je l’ai su avant que ta mort ne me soit annoncée.

Je me souviens de l’odeur de cuir qui régnait dans la boutique de cordonnier où nous passions ces après- midi de conversation muette, et le choc du marteau sur les petites pointes.

Je me souviens des premiers lacets de la route qui m’arrachaient au village où vous restiez. Agenouillée sur la banquette arrière, mes yeux s’accrochaient le plus longtemps possible aux toits de lauze qui me reliaient à vous. Les larmes que j’avais vues couler sur votre visage à notre départ achevaient leur chemin sur le mien.


Laura

dimanche 1 novembre 2009

Je me souviens (7) - par Martine B.

Je me souviens des vacances en Charente chez mes grands-parents,
Grand-père nous emmenait à la mer dans sa 4CV noire, cela semblait si loin.
Je me souviens des siestes interminables dont je m’échappais en douce
Pour aller sculpter le bois dans l’atelier de Grand-père.
Je me souviens de la chèvre qui refusait de me suivre quand on la menait au pré
Et me donnait des coups de corne.
Je me souviens de la ferme voisine
Où on allait chercher le lait le soir à la fraiche, avec Angèle.
Je me souviens de l’herbe glanée dans les champs pour nourrir la chèvre.
Je me souviens des cornichons que l’on mettait en bocaux et qui grattaient les doigts.
Je me souviens de la vieille tante avec du poil au menton qu’il fallait embrasser.
Je me souviens des tours pendables de mon cousin Pascal,
Je me souviens qu’Angèle lui passait tout et qu’il la faisait rire.

Je me souviens, le Noël suivant,
On m’a dit : ‘Ta grand-mère a eu un accident’.
Mais je ne me souvenais pas d’avoir jamais vu Angèle sur un vélo...
Je me souviens de ce que l’on m’a trop longtemps caché

Je me souviens (6) par Salomé

Je me souviens de la chicorée que tu mêlais au café, des étiquettes des paquets Leroux que tu échangeais contre des torchons, du lait cru que tu ramenais de la ferme d'à côté dans ces pots à lait en aluminium munis d'une anse en bois que tu appelais laitières, des tartines de confiture maison – la fraise, ma préférée.

Du tiroir du bout de la table de la cuisine, caché sous la toile ciré, que j'ai mis longtemps à découvrir et qui recelait des trésors de cartes postales.

Des œufs à la coque, du pâté de lapin, du bœuf en daube et des soupes, forcément meilleures que celles de nos mères. Des framboises gorgées de soleil que nous mangions sur pied, des haricots verts et des petits pois extra-extra fins. Du canard que nous trempions dans le café des adultes, à la fin du repas de midi, une fois la vaisselle faite.

Du bac à sable, de la charrette, des gravillons dans l'allée qu'il ne fallait pas toucher, de la cave où, l'hiver, nous jouions aux juifs cachés pendant la guerre.

Du plancher qui gémissait sous nos pas, des cadavres parsemés au plafond de la chambre, témoins de notre éphémère victoire au lancer de tatane contre des hordes de moustiques, des édredons en vrai duvet dont le gonflant n'avait rien à envier aux couettes d'aujourd'hui.

De ton sempiternel maigre chignon gris qu'un petit matin, en allant aux toilettes, j'avais surpris pas encore fait, révélant des cheveux d'une longueur que les miens n'avaient pas le droit d'atteindre, signe indiscutable de ta féminité malgré les années.

De tes paroles d'une sagesse surannée. Tes « Prends -ton temps, Jean-Philippe ! » d'une époque où l'on pouvait se permettre de faire les choses en s'appliquant et qui contrastaient délicieusement avec les « Mais dépêche -toi donc ! » de ma mère habituée à mener plusieurs choses de front. De tes « Il ne faut pas dire du mal des gens », qui, du coup, mettaient fin à de nombreuses conversations.

J'ai hérité de tes laitières, de ta cafetière émaillée, et j'ai conservé le goût de la chicorée.

samedi 31 octobre 2009

Je me souviens (5) - par Zelapin

Tout d’abord, je me souviens que wikipédia m’a bien aidée sur ce coup-là, en 2009, me fournissant plein d’explications sur ces souvenirs de Georges Perec et l’inspirateur de cette forme (Joe Brainard «I remember »).

1 Je me souviens qu’en 1969, il est survenu au moins deux évènements majeurs, dont l’un a plus particulièrement affecté la vie jusqu’alors paisible de mon frère.
2/ Je me souviens avoir été vieille et avoir pleuré tous les soirs pendant deux mois, à la maison de retraite, quand la veilleuse était passée. En plus, j’aimais pas son parfum.
3/ Je me souviens avoir pensé qu’il était trop tôt pour te perdre, toi mon père, que je n’étais pas prête, alors que je ne suis plus mais plus du tout une enfant. C’était en mai 2007, quand cet interne aux urgences a parlé d’une énorme masse en face post du pancréas.
4/ Je me souviens avoir aimé la version de L.P., chirurgien viscéral, quand il a préféré t’envoyer au CHU pour qu’on puisse éventuellement emboliser cette « durite », qui n’avait rien d’une tumeur. J’ai aimé ce changement de diagnostic, j’ai aimé ne pas en avoir voulu à l’interne, je me suis trouvée terrible dans ma généreuse mansuétude. C’est pas souvent.
5/ Je me souviens des émissions de télé animalières qu’on regardait avec P. (mon frère), dont on imitait certains protagonistes. Ah, la danse nuptiale de la grue bleue du Nil (cherchez pas…) à 6 et 11 ans, en pyjama dans le salon…
6/ Je me souviens quand à sept ans j’étais Michel Sardou, que je rentrais sur scène et que les projecteurs m’éblouissaient. Juste après ça, je n’étais plus lui. Je voulais la sensation, pas le vécu.
(je me souviens de la mort de Claude François, que je n’aimais pas, le jour de la kermesse sur le terrain de sport)
7/ Je me souviens de la détresse de cette petite fille qui ne s’était pas vue grandir et qui avait écrit une lettre à cet andouille de G.B.. Il s’était fait choper par sœur J., qui en a fait tout un pataquès. La détresse est venue après, quand elle a été considérée comme une pestiférée et que la confiance s’en est allée. Elle s’est mise à vouloir correspondre à sa nouvelle image de trainée, sans réel succès malgré les coups foireux. Les sœurs lui ont adressé un courrier stupide dans l’été, disant qu’elles avaient prié pour qu’elle ne devienne pas péripatéticienne. Ca a marché, elle ne l’est toujours pas ! L’année d’après, en sixième, elle n’était plus l’extra-terrestre, d’autres qu’elle étaient réglées, d’autres qu’elle mesuraient plus d’un mètre cinquante.
8/ Je me souviens de Buenos-Aires et de cette première manche gagnée. Je me souviens de P.B. sur le bateau-comité, visiblement heureux qu’une petite française qui paie pas de mine s’octroie une première place. Mais peut-être est-ce une pure interprétation. M‘en fous, je m’en souviens.
9/ Je me souviens qu’il m’était pendant longtemps totalement inaccessible l’état d’esprit qui animait ma mère quand elle me proposait la moitié de son dessert « parce-que ça lui faisait plaisir ».
Si je suis honnête, j’avoue que cela m’est encore inaccessible pour au moins deux desserts sur trois (prototype de mère indigne).
10/ Je me souviens du choc à la lecture de Marcel Pagnol en ce1, puis de « L’ herbe bleue » (lu trop tôt, je sortais de là malade, comme si c’était moi qui fumais, j’en venais à éviter le regard de mes parents, de crainte qu’ils ne découvrent quelque chose…que je ne faisais pas). Je sais que c’est à ce moment-là que j’ai pensé que je lirais toujours. A ce jour, à la question « peste ou choléra » qui me demande de choisir entre la paraplégie et la cécité, je réponds paraplégie. Je sais qu’on peut entendre la littérature, mais la percevoir par moi-même, par mes propres sens, c’est essentiel. (fishtail end, pour pas faire trop long !)