samedi 13 juin 2020

Pourquoi je porte - et continuerai à porter - un masque - par Marc Zaffran/Martin Winckler




Comme la majorité de la population de Montréal qui n'était pas obligée d'aller travailler et de s'exposer, je suis resté confiné pendant près de trois mois. Ma blonde également. Elle travaille dans une administration fédérale. A partir de l'entrée en confinement (autour du 15 mars), elle a travaillé de chez nous.

Elle ou moi sortions de chez nous exclusivement pour faire des courses dans trois lieux bien précis : le supermarché de notre quartier rue Bélanger la pharmacie/bureau de postes près de la station Fabre, le marché (couvert, puis en plein air) près de la station Jean-Talon.

Il y a cinq semaines, nous nous sommes de plus mis à sortir quatre fois par jour pour promener Zoë, la chienne que nous avons adoptée. Nous la promenons dans les rues et dans l'un ou l'autre des parcs (nombreux à Montréal, et souvent équipés d'un enclos réservé aux chiens).

Peu de temps après le début du confinement, ma blonde s'est mise à coudre des chapeaux de bloc pour des équipes de soignantes de l'Ontario et du Québec. Elle a aussi cousu des masques en tissu pour nous deux et quelques-unes de nos proches.
Depuis, nous portons des masques chaque fois que nous entrons dans un espace fermé où se trouvent d'autres personnes - c'est à dire dans les magasins et, les rares fois que nous les empruntons depuis trois mois, dans les transports en commun.

Pourquoi est-ce que nous portons un masque ?
Pour deux raisons. La première est de nous protéger (même si cette protection est incomplète ) d'une personne qui pourrait être porteuse de virus sans le savoir. La seconde est de protéger les autres au cas où nous-mêmes serions (sans le savoir) porteuses de virus.
Pour ma blonde, le port d'un masque tombe sous le sens : elle a vécu un an en Corée du sud, où le port du masque est une marque de respect pour autrui quand on est soi-même malade. Elle sait depuis longtemps que ça n'a rien de choquant.

Pour moi, c'est parce que j'ai des symptômes intermittents qui pourraient passer pour des symptômes de Covid-19.
Depuis que le printemps s'est terminé et que l'été s'approche, j'éternue souvent : j'ai depuis quelques années une allergie saisonnière. Elle me pique les yeux, me bouche le nez de manière passagère, me fait ronfler la nuit un peu plus que d'habitude. Je sais que ces symptômes sont ceux de mon allergie mais je ne peux pas être sûr, bien entendu, que je ne contracterai pas aussi le virus. J'ai 65 ans depuis cette année. Même si je suis en très bonne santé pour mon âge, ça ne m'immunise pas pour autant.

Et je trouve désagréable d'éternuer quand je passe du chaud au froid ou quand je sors de mon logement pour aller dans le parc me promener avec Zoë ou quand je loue un véhicule de Communauto pour aller au marché Jean-Talon.

J'ai une troisième raison de porter un masque, alors que je vois beaucoup de personnes autour de moi (dans la rue, dans les magasins) ne pas le faire (et je ne porte pas de jugement sur elles, je ne fais que le constater). Je tiens à montrer qu'à mes yeux la situation n'est pas normale. Ni même "normalisée" alors que nous sortons du confinement et qu'il y a de plus en plus de monde dans les rues.

Je n'ai pas beaucoup souffert de la situation : je travaille chez moi la plupart du temps, j'ai un toit et des moyens, et ma compagne et moi nous entendons très bien (y compris depuis le confinement). Mais je suis solidaire des personnes qui se sont retrouvées enfermées dans de très mauvaises conditions - matérielles ou familiales, de celles qui ont été malades et le sont encore, de celles qui les ont soignées et se sont retrouvées en première ligne - et en sont tombées malades, ou en sont mortes, ou ont souffert et souffrent encore de burn-out, de toutes les personnes qui ont continué à travailler malgré la pandémie, de toutes celles qui sont en situation économique ou personnelle ou familiale précaire, difficile, ou insupportable à cause d'elle.

Ceci n'est pas une période simple.
Même si moi je ne l'ai pas trop mal vécue, je ne peux pas faire comme si de rien n'était.
Alors, depuis le début du confinement, même si le risque (d'être contaminé, de contaminer quelqu'un) était faible en ce qui me concerne, et même s'il est de moins en moins grand en ce moment, je n'ai pas voulu faire "comme si".

Et c'est aussi pour ça que je porte un masque, que je le porterai longtemps. C'est pour ça aussi que je respecte les conseils de distance physique, et que je me lave les mains.

Si ce n'est pas pour moi, c'est pour les autres : les personnes qui servent dans les magasins, les maraîchères au marché Jean-Talon, les conductrices d'autobus, les salariées qui vont ou reviennent du travail dans le métro, les mères qui sortent leurs enfants parce qu'ils n'en peuvent plus de rester dedans, les vendeuses de la pharmacie/bureau de poste qui me recommandent à l'entrée de me désinfecter les mains et de garder mes distances. Toutes les personnes qui m'entourent.

Avec mon masque j'ai le sentiment de dire : "Je vous respecte. Et si jamais je suis atteint et deviens contagieux, je ne vous contaminerai pas."
Mais je dis aussi :
"Je sais que la situation n'est pas la même pour tout le monde, j'en suis conscient, je ne me crois pas "hors d'atteinte", et je suis solidaire de celles et ceux qui n'ont pas la même chance ou les mêmes privilèges que moi."

Ce n'est pas grand-chose. J'aurais préféré avoir l'âge de participer aux soins.
Mais je crois que c'est par les contributions de toutes qu'on obtient les résultats les plus importants pour toutes.

Marc Zaffran/Martin Winckler





vendredi 5 juin 2020

Tout travail d'écriture mérite salaire - même si les éditeurs de sciences humaines pensent (et pratiquent) le contraire- par MW/MZ

NB : Désormais, sur ce blog, tous les termes qui désignent des personnes de toutes les genres sont utilisés sous leur forme féminine (et, le cas échéant, féminine-plurielle). 

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Juin 2020

Je reçois d'une professionnelle de santé-et-écrivante française une invitation à participer à un ouvrage collectif de sciences humaines, qu'elle dirige. Elle me propose de rédiger un article sur un problème que je connais relativement bien. 
Ce serait un long texte : 18 000 à 20 000 signes (autrement dit : 10 à 15 feuillets ou pages) - à rendre pour la fin du mois (dans trois semaines, donc). 

Je lui donne mon accord de principe, je demande à voir l'édition précédente de l'ouvrage (mon article est destiné à une 2e édition augmentée), je fais quelques remarques/suggestions et je lui demande combien mon texte sera rémunéré.

Entretemps, je me rends sur le site d'une librairie en ligne qui affiche le sommaire de l'ouvrage précédent. Les contributrices sont pour la plupart des universitaires, des enseignantes, des praticiennes libérales, des médeciennes, des professionnelles de santé hospitalières, des chercheuses salariées. 

Le lendemain, ma correspondante m'écrit  : 

"Concernant la rémunération - et je suis bien navrée d’être porteuse de mauvaise nouvelle - aucune n’est prévue. La bibliographe des auteurs fournie en fin d'ouvrage permet au lecteur d’aller plus loin dans lecture (j’ai bien conscience en écrivant ces lignes que notre dictionnaire ne va pas faire exploser le nombre de ventes de vos livres)."

Je lui réponds : 


J'ai regardé sur la version e-book de votre ouvrage la liste des contributrices et contributeurs et j'ai le sentiment que toutes (ou un grand nombre d'entre elles/eux) sont des hospitaliers, des chercheurs et universitaires. Publier fait partie de leurs fonctions rémunérées. Ce n'est pas mon cas. 

Je ne suis ni professeur ni salarié et je n'exerce plus la médecine. Ecrire n'est pas une activité annexe, c'est mon activité principale. Si je passe ma vie à écrire des livres ou des articles, c'est parce que ça me permet de gagner ma vie. 
D'un autre côté, je ne suis pas opposé à l'engagement bénévole : je m'y exerce couramment sur mes blogs et mon site et dans des activités associatives multiples. 

Mais cet ouvrage n'est pas une entreprise à but non lucratif : l'éditeur le vendra, les lectrices devront l'acheter et, en tant que directrice, vous êtes probablement rémunérée - ce qui n'est que justice. 

Alors, passer plusieurs jours en recherches et en écriture sur un texte de 10 à 15 feuillets avec pour toute gratification l'ajout d'une bibliographie succincte (alors que le public peut trouver l'intégrale gratuitement sur mon site), ce n'est, comme on dit au Québec, "pas correct". 

En vous remerciant de vous être adressée à moi, je me vois néanmoins au regret de décliner votre proposition.e
Très amicalement, 


Elle m'écrit une nouvelle fois : 

"Je suis tout à fait d’accord avec vous sur la question du temps consacré en recherche et écriture qui mérite rémunération.
Étant entendu que [l'éditeur] ne réglera pas (c’est quasi certain car une personne que j’avais contactée lors de la première édition avait fait la même remarque que vous. Étonnement, il n’y en a eu qu’une), j’aimerais  chercher une solution de mon côté. 
Pourriez vous m’indiquer le montant estimé pour l’article [que je vous ai proposé de rédiger] ?"

Je lui écris en retour : 

"Merci de votre réponse
Chaque fois que j'ai dirigé des ouvrages collectifs (1) , j'ai exigé de l'éditeur que les auteurs/trices soient rémunérées. 
Si [votre éditeur]  ne paie pas, je ne veux pas être l'exception (c'est à dire que vous trouviez un financement pour me payer alors que les autres auteurs/trices ne le sont pas) car in fine, ce sera toujours un travail que l'éditeur obtiendra et exploitera sans rémunération. 
Par conséquent, je vous remercie beaucoup pour cette attention, qui me touche, et même si j'aurais aimé collaborer avec vous,  je préfère ne pas collaborer avec un éditeur qui a de telles pratiques."

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Que ce soit bien clair : il m'est arrivé à de très nombreuses reprises (plus que je ne peux en compter), depuis 20 ans, d'écrire sans être rémunéré : des articles, des préfaces en particulier, pour des associations ou des livres. Et de donner des conférences gratuitement. 

Je l'ai toujours fait volontiers : par solidarité, par engagement, par désir de soutenir une expérience ou un ouvrage dont je savais qu'ils ne seraient pas rémunérateurs. Comme une comédienne "installée" qui renonce à son cachet pour permettre à une jeune cinéaste de faire son premier film. 

Mais quand les commanditaires ont de l'argent, quand ce sont des entreprises qui prospèrent, il n'y a aucune raison de leur faire des cadeaux. Car c'est créer un précédent très défavorable aux intervenantes potentielles qui n'auraient pas mon "poids". Ainsi, je ne donne jamais de conférence sans cachet quand l'institution qui m'invite a les moyens de me rémunérer - je demande simplement d'être rémunéré comme n'importe quelle intervenante. 
Si ce dictionnaire doit avoir une 2e édition, c'est que la 1ère s'est bien vendue. Il n'y a donc aucune raison que je travaille gratuitement pour une maison d'édition qui fait du profit.

C'est d'autant plus important à souligner qu'en France, beaucoup d'éditeurs de sciences humaines fonctionnent de cette manière : les autrices sont payées au lance-pierre, ou ne sont pas payées du tout parce que pour une enseignante ou un chercheuse, une publication est une plume de plus à son panache - ça ne l'enrichit pas, mais ça met son CV en valeur. L'éditeur, lui, encaisse. 

Or, cette manière de procéder est insupportable et malhonnête. Toute autrice passe du temps à rédiger - qu'il s'agisse d'articles, de chapitres ou de livres entiers. Ecrire n'est pas un passe-temps. C'est un travail. Et les éditeurs savent parfaitement ce qu'ils peuvent tirer, financièrement, d'un livre collectif qui constituera la  "somme" (temporaire) ou l'ouvrage de référence autour d'une question donnée. La rémunération des autrices devrait donc toujours faire partie de leur budget. 

(Dans la plupart des autres pays d'Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord, il ne vient à l'idée d'aucune revue, institution ou maison d'édition de demander un texte ou une conférence sans rémunération... Mais ici, il s'agit de la France. Longtemps, écrire fut un privilège réservé aux riches et, par un curieux glissement, on laisse entendre encore aujourd'hui qu'être publié est un "honneur" qui se suffit à lui-même... Plus ancien régime que ça, je meurs.) 

Je ne jetterai pas la pierre aux contributrices de livres de sciences humaines qui écrivent sans demander de rémunération. (Je ne parle pas des revues savantes, qui ont un tout autre mode de fonctionnement.) Chaque situation, chaque personne est différente, et leurs motivations pour donner des textes sans contrepartie sont probablement très diverses. 

Néanmoins, je leur ferai remarquer qu'en n'exigeant pas, individuellement ou collectivement, d'être rémunérées, elles acceptent de laisser entendre que leur écriture n'a pas valeur de travail

Elles suggèrent également que publier compte somme toute plus que payer son loyer. 

Cependant, parmi les contributrices à un ouvrage collectif, il y a des personnes mieux loties que d'autres. Certaines, de par leur situation enviable, peuvent se permettre d'écrire gratuitement parce que leurs revenus sont déjà très élevés. 

Celles-là font mine d'ignorer ou d'oublier que leurs collègues moins bien loties font les frais de leur "générosité". Car ces "pointures" auraient le poids suffisant pour exiger d'être rémunérées - et imposer une rémunération pour toutes les contributrices. Encore leur faudrait-il adopter une éthique de solidarité... 

Mais en n'exigeant pas de salaire pour leur écriture (et pour tout le monde), elles contribuent à pérenniser un système dans lequel des maisons d'édition construisent leur fonds éditorial sur du travail gratuit. Elles en sont donc complices. 

Et il ne faut pas oublier que lorsqu'un organisateur de congrès, un éditeur ou un producteur invite des "personnalités" et un escadron de chercheuses anonymes à participer à ses tables rondes, à ses livres ou à ses émissions, c'est toujours, et avant tout pour se faire briller et pour y trouver son profit. 
Pas pour les beaux yeux des participantes. 

Or, gagner de l'argent sur le dos de travailleuses non payées, ça porte un nom. 

Je ne vous ferai pas l'insulte de rappeler lequel. 

Martin Winckler/Marc Zaffran 


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(1) Petites précisions sur mes activités passées de (co-)directeur d'ouvrage/directeur de collection : 

Pour mon premier recueil collectif en tant que co-directeur (Les nouvelles séries, en collaboration avec Alain Carrazé - Les Belles Lettres/Huitième Art, 1997), aucune contribution n'a été rémunérée mais il s'agissait quasiment d'un travail militant... Il y avait très peu de livres sur les séries à l'époque - et la plupart avaient été publiés par Huitième Art, maison constamment au bord du dépôt de bilan...)  

En 1998, le succès de La Maladie de Sachs m'a donné le poids nécessaire pour que lors de tous les ouvrages collectifs que j'ai dirigés par la suite, les autrices soient rémunérées de manière décente. 
(Ce sont : 
Le Guide Totem des séries, en collaboration avec Christophe Petit (Larousse, 1999)
Les Miroirs obscurs (Le Diable Vauvert, 2005) 
Noirs Scalpels (Le cherche midi, coll. "Néo", 2005) 
Le Meilleur des séries (Hors Collection, 2007)
et L'année des séries 2008, en collaboration avec Marjolaine Boutet (Hors Collection, 2008). 

En 2005-2007, j'ai dirigé "La Santé en questions", une collection de courts livres pour les éditions Fleurus. Les a-valoir, très convenables, étaient les mêmes pour toutes les autrices. C'était une bonne petite collection, et je reste très fier de l'avoir coordonnée même si elle n'a pas duré. Toutes les autrices ont été heureuses de contribuer - pour plusieurs, c'était leur premier livre. 

Au début des années 2010, un éditeur de sciences humaines m'a proposé de diriger une collection de livres consacrés aux séries télévisées. Le tarif proposé pour chaque livre (et donc, chaque autrice) était tellement scandaleux que j'ai refusé d'y participer. 

lundi 9 mars 2020

"C'est mon corps" - sortie reportée à septembre 2020





En raison de la pandémie de coronavirus, la sortie de "C'est mon corps" est reportée à septembre 2020 !  
Les rencontres prévues ont donc été annulées et seront reprogrammées. 
Ce n'est que partie remise ! 




















dimanche 8 mars 2020

8 mars 2020 - Je me souviens de ces femmes

Je me souviens de la femme qui s'est occupée de moi quand j'étais tout petit. Mon souvenir est fantôme, et je n'ai que quelques photos, mais sa tendresse s'est imprimée en moi à jamais.

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Je me souviens de la femme qui s'approcha de moi juste avant une rencontre dans une librairie du Mans pour me dire à voix basse que, vingt ans auparavant, je lui avais fait du mal, sans me rappeler qui elle était ni comment je lui avais fait du mal, et qui m'a laissé sans voix - car il n'y avait rien à dire sinon : J'entends et je regrette - et qui a disparu sans que je puisse dire quoi que ce soit.
Je pense à elle souvent.
Elle représente toutes les femmes à qui j'ai fait du mal, même si je ne savais pas que je le faisais. Même si je croyais "bien" faire.
Et je pense à elles souvent.

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Je me souviens de la femme sans nom qui est entré un jour dans mon cabinet médical, s'est assise, n'a répondu à aucune de mes questions ni invitations à lui parler, et puis a secoué la tête et est sortie sans rien dire. Et je la remercie de l'avoir fait. 

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Je me souviens de la femme qui pendant plusieurs années est revenue une ou deux ou trois fois par an au centre d'IVG parce qu'elle était enceinte et qui, chaque fois qu'on lui proposait une contraception, répondait en soupirant : "Mais ça ne marchera pas, je voudrais une ligature de trompes" et à qui tous les gynécologues refusaient de la faire. 

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Je me souviens de la jeune fille américaine qui me disait "Be yourself". C'était sa manière de me dire qu'elle m'aimait et je ne l'avais pas compris. 

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Je me souviens de la camarade de fac qui, en 1977, m'a confié, alors que nous étions assis sur un banc au jardin botanique, qu'elle avait subi une IVG clandestine deux ou trois ans plus tôt. 

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Je me souviens de la patiente alpha. 

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Je me souviens de l'admiration que j'avais pour C., qui, en 1975, alors qu'elle n'avait pas vingt ans, parlait trois langues, citait Benoîte Groult et Simone de Beauvoir, et tenait tête à tout le monde.

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Je me souviens de l'admiration que j'ai toujours eue pour A., qui s'occupe de tout le monde autour d'elle --- et il y a beaucoup de monde autour d'elle.

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Je me souviens de l'admiration que j'ai toujours eue pour G., qui était chef d'entreprise à une époque où une femme (disait-on) ne pouvait pas l'être.

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Je me souviens de ce que Betty, ma mère américaine, m'a appris. Et de ce que m'apprennent aujourd'hui ses petites-filles, chaque fois qu'elles partagent leurs expériences sur Facebook.

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Je me souviens de D., qui soigne les maux par la parole. 

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Je me souviens de G. J'avais seize ans, elle remplaçait mon père et pour la première fois de ma vie de fils de médecin, j'entendais une femme me parler du métier de médecin.

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Je me souviens de Nicole et Marie-Jo, qui ont guidé mes premiers pas (maladroits) de soignant.



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Je me souviens d'Yvonne, qui m'a appris à sortir de mon paternalisme et à respecter les femmes avec la même bienveillance que celle qu'elle voulait me voir pratiquer.



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Je me souviens de l'admiration que j'avais pour tout ce que ma mère savait faire et que je me sentais incapable de faire.


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Je me souviens de l'admiration que j'ai toujours eue pour le courage et la détermination de ma soeur, de mes cousines, de nos mères et de nos filles.



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Je me souviens de mon admiration pour une de mes camarades de fac le jour où elle a mis un coup de poing à un connard de notre année qui l'emmerdait depuis des mois. Après ça, il changeait de trottoir en la voyant.



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Je me souviens que ma perception des femmes a été lentement mais sûrement modelée par toutes celles que j'ai croisées.

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Je me souviens que le 7 mars 2020 au soir, des forces de police ont chargé une manifestation pacifique de femmes contres les violences faites aux femmes. Et je me souviendrai que ça se passait à Paris, en France, "le pays des droits de l'homme" - où manifestement pendant les manifestations on maltraite les femmes autant et aussi aveuglément que les hommes...
Et je n'oublierai pas leur colère et la mienne.




Marc Zaffran/Martin Winckler



lundi 13 janvier 2020

Prendre (ou non) un pseudonyme ? - par une Ecrivante et Mar(c)tin

Une écrivante (en voie de publication) m'adresse ce message : 

Je voudrais vous parler de quelque chose que je tourne encore et encore dans ma tête et pour lequel je n'arrive pas à me décider. Il s'agit de prendre ou non un nom de plume. Ce serait mon prénom et je changerais mon nom.

C'est ce vers quoi j'allais naturellement dès le départ. Prendre un nom de plume:
  • m'a donné une très grande liberté créatrice: j'ai pu raconter ce que je raconte, aller dans notre intimité justement parce que c'était sous un nom de plume
  •  m'a donné l'énergie (et "l'autorisation") de tenter, d'expérimenter et d'entreprendre des choses pour lesquelles je n'avais aucune expérience et notamment écrire un livre
  • m'a donné confiance en moi pour aller au bout des choses et aller de l'avant
  • permet de protéger ma vie privée et celle de ma famille, ce qui m'assure une certaine tranquillité
  • permet de bien séparer ma vie professionnelle de ma vie privée. 
Néanmoins, je ne suis pas à 100% à l'aise avec un nom de plume car:
  • de plus en plus de voix féminines parlent ouvertement et sous leur identité de sujets très personnels
  • je dis qu'il est important de parler de tous ces sujets à haute voix 
  • je crains de perdre la confiance des gens s'ils apprennent que ce n'est pas mon vrai nom
  • difficile d'écrire un mail à mes amis et de leur dire de parler du livre en soulignant qu'ils ne doivent pas commettre d'impairs et révéler mon vrai nom.
  • c'est une expérience que je pourrais valoriser. Pas besoin de rentrer dans des explications si c'est mon vrai nom
En résumé, il y a deux choses qui s'opposent:
  • prendre un nom de plume, c'est protéger ma famille et ma vie privée
  • prendre mon vrai nom, c'est la simplicité et la transparence vis-à-vis des lecteurs.

Je sais que la décision est mienne et que vous ne pouvez pas la prendre à ma place mais peut-être pouvez-vous m'éclairer d'enjeux dont je n'ai pas connaissance et de votre propre retour d'expérience (de Martin Winckler à Marc Zaffran)?


Et je lui réponds : 

Je ne peux que vous parler de ma propre expérience qui est la suivante : j'ai pris un pseudo pour une double raison, 1° me protéger et protéger les personnes que soignais des regards inquisiteurs (y compris ceux de ma propre famille) et 2° me mettre sous la protection d'un "écrivain tutélaire". Choisir de m'appeler "Winckler", c'était choisir un "totem" (Georges Perec). 

A l'usage, il s'est révélé que porter un pseudonyme n'est pas synonyme d'anonymat. Mon vrai nom, je ne l'ai jamais vraiment caché mais il est resté suffisamment hors-champ pour que tout le monde ne fasse pas le rapprochement : pendant les 20 ans qui ont suivi la publication de mon premier roman, et les 10 années qui ont suivi "La Maladie de Sachs", on est assez peu venir m'embêter chez moi, et peu de femmes sont venues consulter le "médecin-qui-écrit-des-livres" ; or, c'est ce que je voulais éviter. 

Quand j'ai publié "La Vacation" (qui n'a eu aucun succès public en 1989), je n'ai pas voulu me faire prendre en photo. Et personne n'a vraiment essayé de chercher à savoir qui j'étais. Mais dans mon environnement (la Sarthe), ça a évité que je ne fasse l'objet d'une sorte de "micro-célébrité" dont je ne voulais pas. Je ne voulais pas devenir le "médecin-des-IVG-à-l'hôpital-du-Mans-qui-a-écrit-un-roman-sur-l'IVG". 

Dix ans plus tard, pour "La Maladie de Sachs", je n'étais plus médecin de campagne, j'ai pu montrer ma tête (en choisissant à qui je laissais le soin de la montrer - je n'ai pas accepté de me faire photographier avec ma famille dans "Gala", par exemple, et j'ai toujours refusé qu'on prenne des photos de ou qu'on filme mes enfants) ; mon pseudo ne m'a pas empêché d'assumer ce que j'avais écrit ou dit. 

Je pense qu'à l'usage, le pseudo est un attribut intéressant : il signifie que la personne publique qui le porte est une/en représentation fragmentaire ou hypertrophiée de la personne privée. Ca met une barrière symbolique, et ça n'est pas si mal que ça. En tout cas en ce qui me concerne. 

(A noter que le pseudo, même s'il est visible, n'est pas nécessairement transparent. Je ne compte pas le nombre de fois où un lecteur de mes livres et chroniques consacrées aux séries télé m'a dit qu'il n'avait jamais fait le rapprochement avec le-Martin-Winckler-qui-écrit-des-romans...) 

Le pseudo "opaque" (accompagné d'un refus de montrer son visage) attire l'attention et la curiosité : il incite le public à chercher ce qu'il y a dessous. Il coupe de presque tout le monde (sauf les très proches). 
Le pseudo "blason" (qui dit quelque chose en plus ; dans mon cas : "J'ai été inspiré par Georges Perec") permet de parler de certaines choses tout en laissant clairement entendre qu'on ne va pas se foutre à poil. Libre à nous, une fois pseudo et travail bien établis, de laisser entrevoir d'autres choses.

Je pense que la question fondamentale est donc surtout : est-ce que vous montrerez votre visage ? Si la réponse est non, le pseudo est indispensable et plus il est opaque, mieux c'est. Si la réponse est oui, Votre famille, alors, saura que vous écrivez. (Et je vous conseille de les prévenir, de ne pas leur laisser découvrir que vous avez écrit un livre en ouvrant le journal.) Une fois qu'iels auront lu le livre, le pseudo leur permettra de choisir si iels disent ou pas qu'iels vous connaissent. Paradoxalement, vos proches peuvent vous être grè de leur laisser ce choix-là. 

Prendre un pseudo ET les prévenir que vous avez écrit n'a que des avantages : si ça leur déplaît, iels ne pourront pas dire qu'iels n'étaient pas prévenues. Alors que si vous ne dites rien et qu'iels découvrent que vous avez écrit un livre qui ne leur plaît pas, iels vous reprocheront avant tout votre trahison de n'avoir rien dit... Et vous aurez l'air coupable de ce que vous avez écrit... 

La transparence, je ne crois pas qu'elle réside dans votre choix ou non d'un pseudo mais dans l'attitude et la franchise avec laquelle vous répondez aux/échangez avec les lectrices (y compris votre entourage) et défendez ce que vous croyez et écrivez. En ce qui me concerne, je n'ai jamais entendu une seule lectrice (ni un membre de la famille) me reprocher de porter un pseudo. Car c'est somme toute très fréquent : beaucoup d'artistes en portent, et ça ne gêne personne. Ce qui gêne, ce n'est pas que quelqu'un qui se présente comme un artiste porte ou non son vrai nom, c'est plutôt (et à juste titre) qu'il soit un violeur d'adolescentes dont on finance les films ou un pédophile protégé par le milieu de l'édition... 

Alors je pense que ce qui sera le mieux pour vous c'est le choix qui vous permettra le meilleur compromis entre votre désir (légitime) de discrétion et votre éthique d'autrice. Plus le choix sera souple (un pseudo "totem" ou un pseudo "transparent" comme le propose votre soeur), plus ce sera facile pour vous  par la suite. Trente ans après avoir publié mon premier roman, je ne regrette pas de porter un pseudo ; même si mon nom et mon travail sont publics, ma vie reste privée, et c'est l'essentiel je crois. Mais encore une fois, ce n'est que mon opinion, et la vôtre vaut beaucoup plus, puisqu'elle vous concerne au premier chef ! 


Mar(c)tin