samedi 29 janvier 2011

Comment retrouver le temps perdu en écrivant pour la télé


Un de mes amis, scénariste de son état, m'a envoyé le texte qui suit. J'ai trouvé sa réflexion vraiment intéressante, alors je me suis dit que j'allais la partager. 
Martin W. 
PS : Il y a eu plusieurs commentaires passionnants à la suite de la publication de ce texte. N'oubliez pas de les lire. 
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Je viens de découvrir avec surprise et bonheur que Nina Companeez - scénariste que je respecte mais dont l’étoile et l’inspiration avaient quelque peu pâli, ces derniers temps - vient de frapper un grand coup pour son comeback à la télévision. Elle vient en effet d’adapter, pour France Télévisions 2, rien moins que 
A la recherche du Temps Perdu, 
de Marcel plugrandécrivainfrançaismortduvingtièmesiècle Proust. 
En deux téléfilms de 110 minutes ! 

Oui, oui, je sais : La Recherche compte 7 tomes, 1. 200 000 mots, 7. 200 000 caractères, soit cinquante romans d’Amélie Nothomb ou de Marc Lévy - lesquels ne sont adaptés au cinéma qu’à raison d'un roman à la fois. Rendre hommage à l’intégralité de l’œuvre proustienne en deux demi-soirées est donc une entreprise d’une audace folle, et Madame Companeez ne peut qu’en être louée. Et puis deux fois 90 ou 110 minutes c’est le format préféré du service public français et de ses spectateurs, qui plébiscitent toujours sans hésiter les fictions françaises de prestige inspirées par des écrivains français connus du monde entier.

Je sais, les mauvaises langues diront que l’entreprise n’est pas seulement vaniteuse (Luchino Visconti soi-même s’y est cassé les dents et des cinéastes plus que respectables tels Volker Schlöndorff , Raùl Ruiz et Chantal Ackerman ont eu la modestie de se limiter à un seul des romans du cycle) mais qu’en plus, elle est absurde. Car, pour les puristes pincés, La Recherche est un cycle romanesque d’une complexité et d’une richesse inégalées. A leurs yeux, il est tout simplement impossible de rendre justice à une oeuvre pareille, et de construire un film cohérent, signifiant, embrassant l’intégralité de l’histoire en un format si restreint. Et de citer  Harry Potter, dont les aventures comptent également 7 tomes (Mais oui ! 7 ! Comme La Recherche ! Vous imaginiez vraiment que J. K. Rowling était un auteur original ?). Ils soulignent qu'on a eu beau tourner un film par tome - et même deux pour le dernier - eh bien les fans ne sont toujours pas contents ! 

Seulement, cet argument est vraiment spécieux ; car enfin, il faut comparer ce qui est comparable. Dans le cas de Harry Potter, il s'agit d'une Anglaise adaptée par des Américains – autrement dit un auteur inconnu du public français, écrivant dans une langue sans style, exploité sans scrupule par des requins hollywoodiens qui n’hésitent jamais à tirer à la ligne pour faire de l’argent. Tandis que Proust et Nina Companeez, c’est quand même autre chose ! 

Certains persifleurs diront aigrement que la vie est courte. Et que deux cent vingt minutes, c’est tout de même long. (Bon, pas aussi long que de lire Proust, mais long quand même.) Et ils suggèreront perfidement que ces deux cent vingt minutes, on peut les mettre à profit en allant au cinéma voir des films d'art et d'essai ou en lisant un bon roman, voire le début de La Recherche (dont l’intégrale est en ligne en une seule page, cliquez ICI, c’est fou ce que permet l’internet, aujourd’hui…). 

Mais ne les écoutez pas. Une entreprise comme celle-ci mérite absolument que tous les spectateurs de France et de Navarre (enfin, ceux qui regardent encore F2) la dégustent d’un bout à l’autre. C’est une œuvre française, scénarisée par une cinéaste française, diffusée sur une chaîne française. La regarder est - n'ayons pas peur des mots - un devoir civique. 

Bon, faut que je vous l'avoue franchement, je suis allé, par curiosité, jeter un coup d’œil à la bande-annonce (vous l'apercevrez sûrement entre deux programmes, ces jours-ci) ; mais elle m'a un peu refroidi : j’y ai vu beaucoup de messieurs et de dames tout nus (vraiment beaucoup, pour une bande-annonce aussi courte), entendu des répliques incompréhensibles, aperçu des acteurs mal maquillés... Et j'ai cru que c'était un montage d'extraits de la Série Rose, les téléfilms "coquins" qui passaient sur je ne sais plus quelle chaîne dans les années 80. Mais il ne faut pas que ça vous dissuade de regarder, hein ? C’est sûrement très, très bien. Companeez-Proust, c'est un duo gagnant ! Et puis, la bande-annonce a certainement été ratée par la chaîne.   

Et puis, pareille entreprise force l’admiration. Parce que même en seulement deux fois 110 minutes et avec des acteurs mal maquillés, les costumes et les frais de coiffure ont dû coûter beaucoup d'argent, et c'est normal : la télévision de qualité, ça se paie ! Quand on pense que la BBC, par exemple, gâche sottement les deniers du contribuable britannique à rémunérer des scénaristes autochtones (donc, forcément, inconnus en France !) pour écrire - devinez quoi ? - des fictions originales ! Vous rendez-vous compte ? 

Heureusement, ça ne pourrait pas arriver ici. France 2 a très sagement investi en misant sur Nina Companeez et Proust, des valeurs sûres, de stature internationale. Enfin, surtout Nina Companeez. Parce que Proust, faut reconnaître qu’il a fait son temps. D'ailleurs, en tant que personne morale, il n’existe plus, son œuvre est passée dans le domaine public, à présent. Et heureusement, car ainsi, sa valeureuse scénariste pourra récolter les fruits de son travail sous forme de juteux droits d'auteurs. Et comment ne pas s'en réjouir ? Pensez ! Elle a pris Proust à bras-le-corps (malgré lui !), elle a nettoyé son pensum de toutes les longueurs inutiles – bref, elle a sué sang et eau pour permettre enfin au grand public de se faire pénétrer en profondeur par cette œuvre magistrale jusqu’ici réservée aux happy few. J'ignore ce que lui rapportera sa modeste adaptation, mais ce ne sera que justice.  

Et si j'ai tenu à écrire ce texte, moi qui ne m'exprime jamais publiquement, c'est parce que je tenais à remercier Madame Companeez. Depuis trois ans, je cherche vainement un scénario porteur à proposer à une chaîne. Et grâce à elle, je viens d'avoir une idée gé-niale ! Tenez-vous bien : je vais adapter La Bible en deux fois cent dix minutes. Oui ! Première époque : l’Ancien Testament ; Deuxième époque : le Nouveau ! Comment ? "Ca a déjà été fait" ? Mais pas du tout ! Ce paresseux de Cecil B. de Mille a eu beau s’y reprendre à deux fois (en 1923 et en 1956), eh bien, en trois heures, il n’a réussi à raconter que Les Dix Commandements ! Et John Huston, ce tâcheron, sa Bible (1966) qui dure trois heures elle aussi, ne va pas plus loin que la fin de la Genèse. Et ça se prend pour un cinéaste !

Vous allez voir ce que vous allez voir ! La Bible, c’est pas beaucoup plus long à nettoyer que Proust ! Et en plus, pour un scénariste, c'est la manne : on y trouve vraiment tout ! Un déluge de personnages incroyables, Sodome, Gomorrhe, de l’action, des effets spéciaux et - Un ? Non ! - deux Dieux : le Père, qu'on verra surtout dans la première partie, et le Fils dans la deuxième ! Et quand on connaît le nombre de lecteurs passés, présents et futurs dudit bouquin, vous imaginez les DVD ? Ils se vendront comme des petits pains !

Hier, j'ai enregistré le projet détaillé - les personnages, les décors, tout ! - à la SACD et déposé mon « pitch » à France 2 ! Et, pour mettre toutes les chances de mon côté, je l'ai aussi envoyé à TF1 et à M6 (Arte, c'était pas la peine, ils n’adaptent que des romans d’écrivains allemands, donc inconnus en France.) Pour une fois que j'ai une idée gagnante, je ne voulais pas que quelqu’un me la fauche ! Bon, Nina Companeez va sûrement se mordre les doigts en réalisant... que cette idée géniale lui a filé sous le nez. Mais après tout, elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même. C'est vrai : personne ne l'a obligée à perdre son temps avec Proust. 

Marcel Maillot 

dimanche 23 janvier 2011

Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 6


L'aventure du Livre Inter

Mon deuxième roman arrive en librairie au mois de janvier 1998. Quelques semaines plus tard, il fait l’objet (si je me souviens bien) de trois papiers louangeux, le premier - et non le moindre - dans Le Magazine Littéraire. Cet article signé Daniel Martin aura des conséquences considérables, car il incitera Michel Deville à lire le roman et à en faire un film (j’y reviendrai dans le prochain épisode). Le deuxième article paraît dans Les Inrockuptibles, le troisième dans Libération. A cette occasion, j’ai découvert le rite étrange des séances photo. Un peu avant que le livre ne sorte, P.O.L m’a proposé de prendre rendez-vous avec son photographe attitré ; à l'époque, c'est John Foley. Ce n’est pas la première fois qu’on se rencontre : il m’a photographié en 1988 pour La Vacation. Je ne tenais pas à me montrer alors, mais, de toute manière, personne n’a demandé ma photo. John est très grand, très mince, extrêmement courtois et profondément sympathique. Il m’emmène me balader dans les rues les plus calmes du Quartier Latin et sur les bords de la seine, et me fait parler pour me faire oublier qu’il me mitraille. Je passe avec lui deux heures très agréables, sans me douter que mes séances photos sont loin d’être terminées. Car alors même que P.O.L fait faire des photos de tous ceux de ses écrivains qui le veulent bien, les revues et périodiques qui publient des critiques de livres tiennent souvent à publier des photos prises rien que pour ça. Les Inrocks décident de puiser dans le travail de John, mais Libération m’envoie un autre  photographe, et choisira un portrait « romantique » d’un Martin Winckler sans lunettes, la main posée sur son cœur tel un jeune Victor Hugo. Jamais je n’aurais cru, en prenant cette pose, que le quotidien choisirait celle-là ! Au fil des mois, je serai de plus en plus sollicité par des périodiques divers et variés et par des photographes indépendants qui désirent « m’avoir dans leur banque d’images ». Je comprends la nécessité pour les photographes, dans ce monde visuel, de produire leurs propres
images, mais je ne peux pas m'empêcher que pour quelqu'un qui ne vit pas de son image mais de sa plume, prendre la pose est du temps perdu.

En dehors des deux organes de presse cités plus haut, la presse parle peu de La maladie… Cependant, le livre fait son chemin. Les libraires l’apprécient beaucoup et le recommandent à leurs clients. C’est une bonne nouvelle, s’agissant du deuxième roman d’un inconnu.

La sélection pour le Livre Inter, annoncée au mois de mars 1998, si je me souviens bien, est une autre bonne nouvelle. Mon roman fait partie d’une liste de dix titres, retenus par une quarantaine de critiques (dont le nom est tenu secret) parisiens et provinciaux. Les romans récompensés par un prix à l'automne sont exclus de la sélection. Le Livre Inter, cette année-là, sera décerné au début du mois de mai. 

Je connais le Livre Inter, bien sûr : quelques années plus tôt j’ai, comme beaucoup de Français, écrit à deux ou trois reprises des lettres à France Inter dans l'espoir de faire partie du jury. Les vingt-quatre jurés sont des auditeurs, le président est un écrivain. C’est lui, d’ailleurs qui, en début d’année, lance l’appel à participation des lecteurs. Cette année-là, c’est Daniel Pennac, lui-même lauréat du Livre Inter quelques années auparavant, qui assume cette noble fonction.  

Très tôt après la sortie du livre, je suis invité à France Inter pour enregistrer, comme tous les autres écrivains sélectionnés, un des entretiens diffusés chaque matin pour présenter les livres de la sélection. Un autre jour, je suis invité au journal de 13 heures pour répondre aux questions de Gérard Couchelle et de Vincent Josse, l'un des chroniqueurs littéraires d'Inter. Tous deux ont manifestement beaucoup aimé le roman et, si j’en crois ceux de mes proches qui ont écouté l’émission, ça se sentait dans leur voix. Le jour de cet entretien, la responsable du service culturel, Maryse Hazé, m’accueille avec une chaleur impressionnante. Elle a adoré le livre, elle me fait faire le tour de tous les bureaux et me présente à tout le monde.

De mon côté, j’ai peine à croire que je peux remporter le prix. Parmi les autres sélectionnés figurent  entre autres Iégor Gran, auteur d’un premier roman épatant, Ipso Facto, également chez P.O.L, et François Bon (pour Impatience, il me semble). Si je me souviens bien, parmi les noms retenus figurent également François Weyergans, Marc Villard et d’autres écrivains chevronnés. Mon bouquin ne pèse pas bien lourd devant ces pointures. D’autant que c’est le plus long, le plus rébarbatif, le plus déprimant de la liste - litre parle de maladiePersonne ne va lire ça ! 

Je me trompais, et j'en ai la preuve bien avant que le jury du Livre Inter se réunisse. Entre janvier et mai 1998, il se sera vendu presque huit mille exemplaires du roman, ce qui était déjà un beau succès pour le deuxième livre d’un inconnu. Principal responsable de ce succès : le bouche-à-oreille et le travail des libraires – qui, au fond, sont des lecteurs comme les autres : ils veulent gagner leur vie en vendant des livres, bien sûr, mais de préférence les livres qu’ils aiment. Et beaucoup de libraires aiment beaucoup La maladie de Sachs. Or, beaucoup de lecteurs interrogent les libraires avant d’acheter des livres. Et les bons libraires connaissent les goûts de leurs habitués ; ou, s’ils ne les connaissent pas, savent les identifier en les faisant parler de ce qu’ils ont aimé. 

Je devrais souligner que 1998 est, commercialement parlant, une année très différente de ce que sont les années 2010-2011 en matière de vente de livres. La même année, parallèlement aux livres de Paolo Coehlo et de Mary Higgins Clark, best-sellers assurés, un roman de Michel Houellebecq (Les particules élémentaires), un autre de Françoise Chandernagor (La première épouse) vont se vendre à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, tandis que La première gorgée de bière de Philippe Delerm, publié l’année précédente, est un phénomène de librairie qui dépasse ces chiffres ! L’époque est propice aux livres, beaucoup plus que ces dernières années. 

Le succès initial de La maladie de Sachs est évidemment très gratifiant pour moi. Le livre se vend, ça se voit sur les relevés quotidiens que POL reçoit : il en « sort » (autrement dit : les libraires en commandent) entre 50 et 100 par jour, et les gros vendeurs comme la FNAC en commandent à plusieurs reprises plusieurs centaines.  Les gratifications sont aussi plus personnelles, plus intimes. Un jour, je signe au Mans à la librairie « Plurielles » (anciennement « La Taupe »), ma librairie d’élection depuis que je vis dans la Sarthe. Parmi la dizaine de personnes qui ont entendu parler de mon livre et viennent me le faire signer, entre une jeune femme d’une trentaine d’années accompagnée par ses parents, un couple de sexagénaires.

La jeune femme m’explique : « Je viens de lire votre livre. Je l’ai acheté après vous avoir entendu en parler au journal de Gérard Courchelle. Je suis médecin. Auparavant, j’étais interne en neurologie. Et puis, après avoir fait des remplacements, je n’ai pas voulu être neurologue toute ma vie. J’ai décidé de me tourner vers la médecine générale. Quand j’ai pris cette décision, ma famille s’est étonnée, elle ne comprenait pas pourquoi je voulais changer de spécialité, aller travailler à la campagne, faire des visites à domicile. Et puis, vous avez publié votre livre, je l’ai lu, je l’ai offert à mes parents… » A ses cotés, sa mère prend la parole et ajoute : « Et depuis que je l’ai lu, moi aussi, je comprends… »

D’abord sceptique à l’idée de remporter le Livre Inter, je me mets à y croire. C’est un prix important, le seul que je respecte sans réserve. Même si le président du jury et le 26e membre (le lauréat de l’année précédente) sont écrivains, il est décerné par des lecteurs indépendants. Et, cette année-là, ils voteront sans la double voix du président. Car Daniel Pennac, plusieurs fois sollicité par le service culturel de France Inter pour présider le jury, n’a accepté de présider qu’à la condition expresse de ne pas voter. Il tient à n’avoir aucune influence sur la décision finale.

Les débats du Livre Inter sont enregistrés. Chaque auditeur reçoit, dans les jours qui suivent l’attribution du prix, les cassettes de l’enregistrement. L’une des auditrices membre du jury, quelques mois plus tard, me fera une copie des siennes. Dès le début de la réunion, on entend Pennac expliquer qu’il ne donnera pas son opinion sur les livres – qu’il a tous lus, comme les jurés – et ne votera pas. Pour sa part, Nancy Huston, lauréate de l’année précédente, ne s’exprimera que brièvement, par téléphone, car elle se trouve à l’étranger le jour du vote.  Cette année-là, le prix est attribué à l’issue d’un débat entre les jurés lecteurs, et eux seuls.

S’il ne participe pas aux débats, Daniel Pennac a néanmoins une opinion. Il aura l’occasion de l’exprimer clairement une fois le prix décerné, je ne trahis donc pas un secret en révélant que, quelques semaines avant l’attribution du Livre Inter, il écrit à l’équipe de P.O.L une lettre enthousiaste qui dit en substance (je cite de mémoire) : « Quand j’ai reçu les dix bouquins sélectionnés, j’ai décidé de me débarrasser du plus gros en commençant par lui. Après l’avoir lu, je me suis demandé comment les neuf autres allaient pouvoir l’emporter. »
Il est terriblement bon de recevoir les compliments des lecteurs et d’un écrivain qu’on admire beaucoup. Quand on se met à espérer un succès hypothétique, c’est aussi terriblement douloureux. Quelques jours avant le Prix, je me sens désespéré : personne ne peut jamais prédire à l’avance le résultat d’un vote aussi passionné que celui du Livre Inter. Chaque fois que j’ai entendu des jurés du Prix raconter leurs débats, ils ont insisté sur leur vivacité et le fait que nombreux sont les jurés qui arrivent à France Inter avec « leur » livre et veulent que ce soit celui-là, et pas un autre, qui soit élu. Lorsque deux livres se détachent franchement et séparent les jurés en deux groupes égaux ou presque (ce fut le cas en 1999, Livre Inter dont j’étais le juré d’honneur), les débats se font très vifs et la voix du président, qui compte double, peut faire la différence. Autant dire que rien n’est joué. Or, je me suis mis à croire à ce prix et  à mon livre, mon désir de voir ses qualités reconnues – et avec elles, mes qualités d’écrivain – est très fort, et j’associe intimement ce désir de reconnaissance à la relation que j’avais avec mon père. Le livre lui est – avec trois autres médecins – dédié. Contrairement à ma mère, qui m’a vu publier La Vacation, mon père ne saura jamais que je suis devenu écrivain et que j’ai écrit un roman profondément marqué par ce qu’il m’a enseigné et légué symboliquement. J’ai toujours eu le sentiment que ses qualités humaines n’étaient pas reconnues à leur juste valeur. Or, ce livre est écrit à sa mémoire, Bruno Sachs est habité par le douloureux mélange d’humanité et de tristesse que je voyais en lui. Et je suis pris d’un sentiment de désespoir très intense à l’idée que, très probablement, le Livre Inter sera attribué à un autre livre que le mien, car ni le soutien des libraires et des lecteurs, ni l’appréciation de Daniel Pennac ne garantissent en rien que les vingt-quatre jurés seront du même avis qu’eux. D’ailleurs, si j’étais juré au Livre Inter, je ne voudrais pas que quiconque – libraire ou écrivain ou autre lecteur – influe sur mon choix.

Je me sens tellement désespéré que j’écris à Paul pour lui faire part de mon abattement, et il me répond, une fois encore, avec amitié et intelligence (il l’a déjà fait, il le fera encore). Aucun prix n’a valeur absolue et le Livre Inter n’échappe pas à cette réalité ; s’il couronne un roman, il ne dit rien des qualités de son auteur ; s’il met un écrivain en valeur, il ne dit rien de ce qu’il a écrit ou écrira ensuite. C’est un accident, non un jugement définitif. Et il ajoute : « Venez passer la soirée à Paris avec Jean-Paul et moi le dimanche où le Jury se réunit. Si vous remportez le Prix on ira dîner avec les jurés. Sinon, on noiera notre chagrin dans des alcools divers et variés. »
Ce message me réconforte et contribue à lever mon angoisse et le sentiment d’indignité que je ressens en désirant si fort ce prix et en me sentant si abattu à l’idée de ne pas le recevoir. Le jour dit, je me rends à Paris, très détendu à l’idée que, de toute manière, je vais passer une soirée avec deux amis.

Après une attente que mes hôtes trouvent longue mais que je ne vois pas passer, car l’apéro m’a mis en verve et je me suis mis à beaucoup parler (on n’a jamais besoin de me pousser, faut dire…) le téléphone sonne. Un membre du service culturel de France Inter nous annonce que le jury vient de nous attribuer le Livre Inter.

Je dis « nous » car à mes yeux, publier chez P.O.L a toujours été une entreprise collective. J’ai raconté ailleurs sur ce blog l’histoire de ma relation personnelle avec Paul Otchakovsky-Laurens, mais je ne dirai jamais assez combien l’atmosphère de la maison et les relations que j’entretiens avec chacun de ses cinq membres et certains de ses écrivains est, en elle-même, essentielle à mon travail. C’était vrai avant que je devienne un écrivain connu, ça l’est encore plus depuis. Comme je l’ai dit à de nombreuses reprises, pour tous les écrivains P.O.L qu’il m’est arrivé de rencontrer, le succès d’un auteur de la maison n’est pas seulement le succès de l’auteur, mais celui de toute la maison. Les succès passés ou récents de René Belletto, Marie Darrieussecq, Emmanuel Carrère, Emmanuelle Pagano, Atiq Rahimi, Iégor Gran, Robert Bobert et bien d’autres m’ont fait chaud au cœur car ils ont permis à la maison de continuer à publier en restant dans la ligne exigeante de Paul. Lorsque Paul a répondu au téléphone, ce soir là, il a levé le bras et dit « On l’a. » Et on a tous sauté de joie. Je me suis empressé d’appeler MPJ pour la prévenir (nos grands l’entouraient et étaient tout excités eux aussi) et puis, tout guillerets, nous nous sommes rendus à la maison de la radio.               

Dans un grand hall où l’on avait installé de grandes tables rondes, les vingt-quatre jurés, l’équipe du service culturel d’Inter et quelques invités nous ont accueilli avec beaucoup de chaleur. Evidemment, j’étais euphorique et je n’arrêtais pas de parler. (Plus tard, deux jurés qui n’avaient pas voté pour (ou pas aimé) mon livre m’ont même dit avec le sourire : « Ca fait plaisir de voir à quel point vous êtes heureux, ça nous console… »)

Je me souviens du plaisir de Daniel Pennac, qui n’avait rien laissé entendre de ses préférences (les jurés me l’ont confirmé ce soir-là et j’ai pu le vérifier en écoutant l’enregistrement des débats quelques semaines plus tard), de s’être senti plus lecteur qu’écrivain en voyant que La maladie… était plébiscitée par les jurés. Je me souviens aussi (et ça me fait vraiment marrer, aujourd’hui) de la poignée de main et des paroles du  Président de Radio-France et de Jean-Luc Hees (alors directeur de France Inter) me félicitant « officiellement ». Mais je ne me souviens plus très bien du reste de la soirée, ni bien sûr de la nuit, perdue dans les brumes du champagne et des conversations.

Je me souviens en revanche très bien de l’annonce du Livre Inter le lendemain midi à la fin du journal de 13 heures. Daniel Pennac annonce le titre du roman couronné par le Livre Inter, plusieurs jurés parlent des débats et, en me passant la parole, Gérard Courchelle me demande ce que je ressens. Je réponds que je suis extrêmement honoré de recevoir le plus grand prix de lecteurs existant en France et que, vieil auditeur d’Inter, j’ai déjà plusieurs fois écrit pour faire partie du jury. En vain. Mais cette fois-ci, j’ai écrit une lettre de cinq cents pages et je vais enfin pouvoir être juré… l’année prochaine. A la fin de la conversation, Courchelle me dit : « Je crois que vous êtes un grand amateur de la série Urgences ? » Il l’a dit sur un ton amical mais amusé, faisant ainsi allusion à la présence de l’auteur et des personnages d’Urgences dans les remerciements du roman. Je réponds, avec un sérieux qui le surprend sans doute, qu’Urgences est une immense série, à laquelle j’ai déjà consacré plusieurs articles importants (dans Génération Séries et dans Les Nouvelles séries 1996-1997) et qu’à mes yeux la fiction télévisée est une forme d’expression artistique à part entière, qui mériterait plus de respect.

J’ai répondu cela du tac au tac, sans me poser de questions. Cette phrase me sera de nombreuses fois rappelée par des lecteurs venus me rencontrer dans les salons du livre et les librairies pendant les mois qui suivent. Des hommes et des femmes de tous les âges s’approcheront de moi timidement, un exemplaire de Génération Séries ou un volume des éditions Huitième Art à la main en me demandant si « je veux bien » le dédicacer. Et, chaque fois, ils me diront en substance : « Avant que vous vous exprimiez ainsi sur l’antenne de France Inter, j’avais honte de dire que je regardais des séries télévisées. Entendre un écrivain reconnu dire que regarder des séries n’est pas ridicule ou stupide, ça m’a fait un bien fou. »

Ces confidences m’ont mis du baume au cœur. De même que Georges Perec m’avait, sans le savoir, déculpabilisé d’avoir lu essentiellement de la littérature populaire, je pouvais à mon tour déculpabiliser des spectateurs de leur goût pour la fiction télévisée.
Vous me direz que ce genre de gratification semble secondaire en regard de la célébrité qu’apporte un prix littéraire, mais comme je l’ai expliqué dans les épisodes précédents, ma « carrière » de critique de télévision a pris beaucoup de relief parallèlement à mon succès d’écrivain. Les deux séries de souvenirs sont par conséquent très liées.

D’où vient le succès ? Il ne fait aucun doute que le Livre Inter a beaucoup fait pour La maladie de Sachs, pour moi et pour la maison P.O.L. Du jour au lendemain, le roman – qui se vendait déjà très bien, pour le bouquin d’un inconnu – s’est mis à partir comme des petits pains. On le trouvait partout en France, y compris dans les tout petits points de vente de livre des plus petits villages. Tous les matins à neuf heures, pendant des mois, Paul ou Jean-Paul m’appelaient pour me dire : « Il en est sorti (un chiffre astronomique), on en réimprime (un chiffre encore plus astronomique). » Et on se mettait à rire comme des baleines. C’était le rire des enfants qui n’en reviennent pas de ce qui leur arrive. Un jour, Paul me présente un écrivain qu’il publiait déjà bien avant de fonder P.O.L. L’écrivain en question (dont j’étais un lecteur depuis longtemps…) me dit avec un grand sourire « Ah, c’est vous qui nous nourrissez, à présent ! » Et je me sens fier de pouvoir contribuer, à mon tour, à la renommée et à la santé de la maison.

Je peux savourer le succès avec d’autant plus de plaisir et d’autant moins d’arrières-pensées que, une fois encore, il s’agit du Livre Inter, non d’un prix remis par un jury inamovible, toujours suspect d’avoir été influencé. D’ailleurs, en dehors des trois articles mentionnés au début de ce texte, la plupart des médias « institutionnels » consacrés aux livres n’ont pas, ou peu, parlé de La maladie de Sachs. Le succès populaire d’un livre publié par P.O.L semble en surprendre plus d’un. Certains critiques, d’ailleurs, ne cachaient pas leur perplexité. Daniel Pennac me confiera avoir entendu un critique renommé parler de mon roman, en le qualifiant de « livre de plage » (il est vrai qu’on le lut beaucoup sur les plages, cet été-là et je me souviens à plusieurs reprises avoir signé avec plaisir des exemplaires encore pleins de grains de sable…) ; un autre critique confie à Pennac qu’il ne comprend pas que tant de lecteurs lisent un livre « aussi difficile ». Ce à quoi Pennac répond : « Si vous pensez qu’il est difficile, c’est parce que vous ne l’avez pas lu. » Dans Le Monde, le seul article important qui le mentionnera ne le fera pas dans le cadre du Monde des Livres, mais en aparté, au mois de juillet 1998, deux mois après le Prix, essentiellement pour faire part de sa surprise. (Voir cet article.) Dans Télérama, il faudra attendre septembre pour qu’un entrefilet dise à peu près « Bon, vu le succès, vous l’avez sûrement déjà lu, mais on voulait vous dire qu’on l’aime aussi beaucoup, ce livre… ». La respectable revue Le Matricule des Anges (créée en 1992) n’y fera aucune allusion. Quand à Lire, Daniel Pennac y publiera, le mois suivant le Livre Inter, une chronique qui exprime clairement son appréciation personnelle du roman, mais c’est le seul article que le magazine consacrera au roman (ou d’ailleurs à la quasi-totalité de mes livres par la suite…), et il s’agit d’un "coup de coeur", non d’une critique à proprement parler. (Et non, La maladie de Sachs ne figure pas dans la liste des « vingt meilleurs livres de l’année » élus par Lire en 1998.) 

Autre anecdote significative : aucune des émissions télévisées littéraires de l’époque ne m’invitera à parler de mon livre. En septembre 1998, pour sa rentrée, Bernard Pivot consacre le premier « Bouillon de Culture » de la saison à des médecins-écrivains et à des livres consacrés à des médecins. Quand j’en entends parler, je pense naïvement être invité, mais ce ne sera pas le cas. Bernard Pivot se contentera de citer à la fin de l’émission « le livre dont tout le monde a déjà entendu parler ». Au cours des dix années qui suivront, je ne serai jamais invité dans une émission littéraire télévisée pour parler d’un de mes romans, à l’exception de Un livre, un jour, l’émission-vignette de trois minutes diffusée chaque jour sur F3.

On ne peut donc pas dire que le succès de Sachs (pas plus que ma notoriété ultérieure) soit dû aux émissions littéraires. Il n’est pas dû non plus à la seule influence de France inter. Certes, la chaîne se fait l’écho du livre qui porte son label, mais elle l’a fait pour tous les lauréats, et aucun des livres primés auparavant ou par la suite n’a remporté de succès comparable en termes de ventes. Ajoutons que parmi les huit romans que j’ai publiés depuis 2004, trois ont rencontré un franc succès (plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires vendus), sans qu’aucun ait fait l’objet du soutien de la télévision ou de France Inter. Mon dernier roman en date, Le Chœur des femmes, a été chroniqué favorablement par de nombreux journaux et blogs mais (sauf erreur) par aucun média audio-visuel classique. Une fois encore, son succès (60 000 exemplaires vendus, ce qui est considérable pour l’économie du livre de 2009) s’explique essentiellement par le travail des libraires et le bouche-à-oreille. J’en viens à me demander combien de livres, aujourd’hui, doivent leur succès à la télévision ou à la radio…

Quand, en 1998, on me demandait comment j’expliquais le succès de mon roman, je répondais en souriant : « C’est peut-être parce que la maladie de Sachs est une maladie contagieuse… »
Plus sérieusement, je pense que le succès d’un livre ne peut pas s’expliquer simplement. Il est le produit d’un faisceau de circonstances. La nature et le contenu du livre en font partie, ainsi que la personnalité de l’auteur mais les conditions économiques, les préoccupations collectives du moment, les libraires, les lecteurs eux-mêmes sont des éléments déterminants impossibles à mesurer. Pour comparer ce qui est comparable : La première gorgée de bière (qui s’est vendu beaucoup plus que La maladie) n’avait bénéficié d’aucun écho particulier dans les médias avant de rencontrer son nombreux public, tandis que le succès des Particules élémentaires (qui, en édition courante du moins, ne s’est pas vendu autant que Sachs) fut la conséquence d’un lancement extrêmement bien planifié par son éditeur, d’un support médiatique massif – alimenté par les controverses autour de l’attribution du Goncourt - et d’un bouche-à-oreille indéniable. (Peu importe ce qu’on peut penser des Particules élémentaires, il serait insultant et stupide de dire qu’il ne s’est vendu que parce qu’il faisait scandale. Il n’aurait jamais eu ce succès s’il n’avait pas touché un grand nombre de lecteurs, en France et ailleurs.)

Quoi qu’il en soit, le succès recontré par mon livre a fait de moi, du jour au lendemain, un écrivain connu et sollicité. Ce qui signifiait deux choses : d’une part, que j’allais être être appelé à faire acte de présence et à donner mon avis à d’innombrables occasions ; d’autre part, que j’allais désormais avoir beaucoup de travail.  

Pendant les dix années qui ont suivi, j’ai publié beaucoup, beaucoup, beaucoup. Je reviendrai sur les multiples raisons de cette hyperactivité éditoriale, mais à l’époque, le succès a très vite déclenché deux réflexions. D’abord, et en sachant qu’il s’agissait très certainement de circonstances favorables, j’ai pensé que pareil succès colossal de ce roman (330 000 exemplaires en édition P.O.L, cent mille chez France-Loisirs, plus de cent mille en poche, une quinzaine de traductions, un film !), ne m’arriverait plus jamais. Ensuite, j’avais en tête plusieurs livres qui me tenaient à cœur et que je n’avais jamais pu écrire auparavant. Je me suis dit : « C’est le moment de t’y mettre. »

Et c’est ce que j’ai fait.

(A suivre…) 

jeudi 6 janvier 2011

Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 5



Traducteur et rédacteur le jour, chroniqueur de séries et romancier la nuit

En 1994, la maison dans laquelle nous emménageons, MPJ, les 7 monstres et moi, se trouve dans une rue câblée du Mans. A notre domicile précédent, nous n’avions pas la télévision : l’antenne recevait mal, et nous regardions uniquement des cassettes vidéo. Dans la nouvelle maison, une petite pièce du rez-de-chaussée devient immédiatement le « petit-salon-de-télévision ». Nous y installons un petit canapé, deux fauteuils, un tapis, une table basse. Et une télé. Il y a des placards derrière, pour ranger les cassettes. Et nous recevons des chaînes du câble. Jimmy, Série Club, Téva et, plus tard, 13e Rue.

Entre 1994 et 1997, je collabore à d’autres livres de Huitième Art, Les grandes séries américaines (2 volumes) et Les grandes séries britanniques (1)  dirigés par les collaborateurs les plus solides de la maison : Alain Carrazé, Jacques Baudou, Jean-Jacques Schleret, Christophe Petit. Après ces trois ouvrages collectifs en est prévu un quatrième, consacré aux séries françaises, mais en 1997, les éditions Huitième Art, qui n’ont jamais vraiment gagné beaucoup d’argent en publiant ces livres, déposent leur bilan. Un autre éditeur, Les Belles Lettres, accueille le dernier ouvrage Huitième Art, Les nouvelles séries 1996-1997, que je co-signe avec Alain Carrazé, et dont je rédige plus de la moitié. Trois séries m’ont particulièrement marqué. Angela, 15 ans (My So-Called Life), une chronique sensible de la vie d’un groupe d’adolescents des années 90 ; Star Trek : The Next Generation, à laquelle Christophe Petit m’a définitivement converti et que j’ai regardée intégralement grâce à lui ; et enfin une série qui a commencé sa carrière aux Etats-Unis à l’automne 1994 et en France pendant l’été 1996. Diffusée en milieu de semaine à raison de deux épisodes par soirée, elle a pris tout le monde par surprise en remportant un succès inespéré auprès du public français qui, d’ordinaire, regarde peu la télévision pendant les mois de vacances. Si bien que devant le succès remporté par la 1ère saison,  France 2, qui l’a diffusée en bouche—trou, décide d’embrayer immédiatement sur la 2e saison en la programmant le dimanche soir, entre septembre et décembre de la même année. Programmée dans ce créneau, elle battra régulièrement le sacro-saint film de TF1.

Cette série, c’est Urgences (ER), dont la diffusion se poursuivra aux Etats-Unis jusqu’en 2009. Urgences m’a touché à bien des égards : en tant que spectateur et lecteur, en tant que médecin et en tant qu’écrivain. Elle démontre qu’on peut faire de la bonne fiction à partir de la réalité. Les deux grands articles que je rédige pendant ces années-là, l’un pour Les nouvelles séries 1996-1997, l’autre pour Génération Séries, la revue dirigée par Christophe Petit, sont probablement les deux plus longs et les plus détaillés écrits au sujet de la série en langue française au 20e siècle. En 2001, pour un livre intitulé Les miroirs de la vie, Histoire des séries américaines, je replacerai Urgences dans le contexte des autres séries médicales du passé et de l’époque mais en 1996-1997, consacrer de longs articles analytiques à des séries télévisées est un travail de pur bénévolat. En dehors d’une poignée d’amateurs de longue date, personne ne prend les téléfictions au sérieux, ni dans les médias, ni même à la télévision française. On peut dire sans se tromper que le succès imprévisible d’Urgences sur F2 a attiré brusquement l’attention des médias sur le genre. A titre de comparaison, X-Files avait commencé sa carrière deux ans auparavant sur M6. Mais ce n’est qu’après l’apparition d’Urgences sur les écrans que d’autres séries – parmi lesquelles celle de Chris Carter, qui fait également l’objet d’un article dans Les Nouvelles séries 1996-1997 – ont acquis une certaine notoriété auprès des journalistes. Urgences aura certainement une grande influence sur le livre que je suis en train d’écrire à ce moment-là. Un roman que je rédige depuis 1993, de manière intermittente, entre deux tâches urgentes de traduction ou de rédaction alimentaire, le soir tard ou la nuit, comme les articles consacrés aux séries.

La relation/La maladie de Sachs

Le personnage principal de mon bouquin, un médecin de campagne nommé Bruno Sachs, est l’un des six protagonistes des Cahiers Marcoeur, gros roman que Paul Otchakovsky-Laurens a refusé après avoir publié La Vacation. Quand je commence à rédiger ce qui s’intitule encore La relation, et pas encore La maladie de Sachs, je viens de quitter mon cabinet médical. Et j’éprouve de la culpabilité à l’idée d’avoir « abandonné » les patients que j’ai soignés pendant dix ans, mais aussi l’exercice que j’avais entrepris à la suite de mon père et en souvenir de lui. Le déroulement chronologique du récit est « calé » sur mes horaires de consultations et mon emploi du temps de généraliste. Et son objectif est au fond très simple : raconter la vie quotidienne d’un médecin de campagne français à la fin du 20e siècle et montrer qu’un médecin est une personne comme les autres.

Ce que La maladie de Sachs doit aux séries n’est pas apparent au moment où je l’écris (sinon parce que je remercie beaucoup de personnages de séries télé à la fin, en les mêlant aux écrivains, aux amis et aux musiciens qui m’ont accompagné pendant sa rédaction). Avec le recul, je me rends bien compte que parmi ses 113 courts chapitres, certains sont des « one-shot » (des vignettes dont les personnages ne reviendront pas plus loin dans le livre), d’autres des épisodes « à suivre » mettant en scène des personnages récurrents, dont l’histoire court tout au long du livre. La maladie de Sachs n’est pas un livre aussi haletant qu’un épisode d’Urgences, et beaucoup de lecteurs m’ont confié avoir eu du mal à « entrer dedans » avant d’avoir atteint la cinquantième page. Certains m’ont dit « Quand on a lu les quatre ou cinq premiers chapitres on se demande Mais est-ce que c’est comme ça pendant tout le livre ? Et puis on regarde la table des matières, on voit que le nom de certains personnages y figure plusieurs fois et on se dit : Ah, ils vont revenir, ceux-là. »

Je considère que j’ai de la chance : les lecteurs qui ne se sont pas lassés avant la cinquantième page ont été très nombreux. Et je tiens à dire que j’ignorais absolument comment cette construction par lente mise en place serait reçue. En posant ainsi les personnages les uns après les autres, j’avais fait le pari - avec une certaine inconscience - que les lecteurs « marcheraient » à condition que chaque chapitre ait un intérêt en soi, qu’il raconte une histoire cohérente (ou un fragment substantiel d’une histoire plus longue) et que les personnages soient suffisamment intéressants pour donner envie de lire la suite. J’espérais aussi que la narration confiée aux patients de Bruno maintiendrait le mystère autour de « leur médecin ».

Plusieurs années après, en le relisant, j’ai compris aussi que cette lente mise en place des personnages sous les yeux des lecteurs transposait, en quelque sorte, la lenteur avec laquelle j’avais moi-même reçu des patients et appris peu à peu à connaître les liens qui les unissaient les uns aux autres, conflits larvés, amours trahies, rancoeurs au vitriol et secrets de famille. Quand je me suis installé, je voyais peu de patients, et puis, petit à petit, ils ont empli ma salle d’attente non seulement de leurs corps mais aussi de leurs histoires et de leurs voix. Mais au début, quand ils étaient rares, je me suis souvent dit : « Mais est-ce que ça sera toujours comme ça ? » Et, même si je ne l’ai pas fait volontairement, mais intuitivement, je suis heureux qu’en lisant les cinquante premières pages du livre, certains lecteurs se soient posé la même question !

Un titre pour un autre

Les quatre années que je passe à rédiger La relation sont aussi celles où j’accumule l’écriture sur les séries – et où j’accumule aussi le visionnage de séries. Les années 1994-2000 sont celles d’Urgences, de Friends, de NYPD Blue, Murder One, Homicide et bien d’autres. Grâce au câble, je fais le plein d’histoires. Au début de 1997, mon roman est terminé. Je l’envoie à Paul O-L qui me dit après l’avoir lu : « C’est le roman que j’attends de vous depuis La Vacation. » Il en programme la publication pour le mois de janvier suivant. Un jour du printemps 1997, au Virgin des Champs-Elysées, sur l’ordinateur d’un des libraires, je tape en souriant le titre de mon livre, La Relation, en me disant qu’un jour, l’écran l’affichera. Et pof ! Il affiche effectivement un roman de ce titre. Avec le nom d’un autre auteur. Je me dirige vers le rayon et je sors le volume, un roman publié au Mercure de France par une femme du nom de C. Salty. Il a été publié l’année précédente. Evidemment, je suis bien embêté. Je croyais que mon titre était original. J’appelle Paul. Il me dit que bien sûr c’est embêtant, d’autant que P.O.L et le Mercure (qui appartient au groupe Gallimard) ont le même diffuseur. L’homonymie risque de prêter à confusion. Il faut que je trouve un autre titre. Je suis bien embêté, car je tenais à mon titre, pour sa polysémie. Le mot « relation » renvoie bien sûr aux relations familiales, thérapeutiques et amoureuses dont il est question dans le roman, mais aussi à son mode de narration : relater, c’est raconter, et j’ai choisi de faire raconter le médecin par ses patients et son entourage… au point de donner à tous les personneages des patronymes d’écrivains (Leblanc, Destouches, Boulle, Deshoulières…). En relisant le roman, je tombe sur un passage au cours duquel Bruno Sachs vitupère contre les médecins qui donnent leur nom à la maladie qu’ils ont décrite. « Comment peut-on être fier de donner son nom à une saloperie ? » Une ampoule s’allume au-dessus de ma tête. Je compose une nouvelle page de garde, avec le nom de l’auteur, le nouveau titre, le sigle P.O.L et je la faxe à la maison d’édition. Cinq minutes plus tard, le téléphone sonne et j’entends la voix de Paul me dire « Génial ! » Le roman s’intitulera donc La maladie de Sachs et ce sera justice : c’est l’observation (au sens médical du terme, qui désigne le document dans lequel un médecin décrit les symptômes et signes d’examen d’un malade) d’un médecin par ses patients ; et c’est la description de sa souffrance à lui. Pour une fois, le terme n’est pas usurpé. Ce qui fait souffrir Bruno Sachs, c’est le désespoir de se sentir impuissant, insuffisant face à la souffrance humaine.

Une page dans un hebdo

Alors que le livre part à l’impression, fin 1997, je reçois un coup de fil de François Viot, rédacteur en chef de Télécâble Satellite Hebdo, un magazine destiné aux abonnés du câble, encore minoritaires en France à l’époque. Convaincu que les séries vont prendre une importance majeure à la télévision, il a décidé de créer la première page consacrée aux séries dans un hebdomadaire télé. Il en a proposé la direction à Alain Carrazé qui, pris par d’autres projets, lui a suggéré de m’appeler. Ecrire une page sur les séries chaque semaine, poursuivre le travail quasi-bénévole de critique que j’ai fait pour Huitième Art et Génération Séries pendant les cinq années écoulées, c’est évidemment une aubaine, et je saisis l’occasion sans hésiter. Commencée en janvier 1998, ma collaboration avec TCSH durera sept ans, jusqu’en janvier 2005, et ne cessera que pour des raisons économiques et syndicales (un autre journaliste, plus ancien que moi dans le groupe de presse, sera recasé à ma place à la disparition d’une autre revue du même groupe).
L’année 1998 est donc doublement importante pour mon travail d’écrivain. D’abord parce que je publie mon deuxième roman. Ensuite parce que je deviens critique de séries télévisées dans un organe de presse.

En pratique, le deuxième événement est bien plus important que le premier : la perspective de devenir pigiste régulier dans un magazine est un soulagement pour le traducteur free-lance que je suis. Sauf incident, une fraction de mon revenu « tombera » chaque mois, je peux compter dessus. Ce n’est pas négligeable. MPJ travaille dans une administration territoriale (l’un des services de la mairie) mais en dehors de ma vacation à l’hôpital (j’en aurai deux quelques années plus tard) mes propres revenus sont plus aléatoires. Or, nous attendons un troisième enfant ; en comptant les cinq grands nés de nos premiers mariages et les jumeaux nés en 1993, ça va donc nous en faire… huit ! Et non, ça n’est pas un accident. Je ne me souviens plus exactement comment nous en sommes venus à décider d’avoir un nouvel enfant à notre âge (en 1997 j’ai 42 ans, MPJ 41) et ça ne s’est pas fait sur un coup de tête : nous sommes allées consulter le gynécologue qui a mis les sept autres au monde (Le Mans est une petite ville) et qui est depuis devenu notre ami, pour lui demander si c’était « raisonnable » et il nous a rassurés en nous disant qu’une grossesse après quarante ans, pour une femme en bonne santé, ça n’est pas en soi « déraisonnable ». Et rétrospectivement, bien sûr, je me dis que c’était peut-être tout de même de l’inconscience. Ou de la folie. Toujours est-il qu’en janvier 1998, à quelques semaines de la naissance de cet enfant, la perspective de mettre un peu de beurre dans les épinards me rassure beaucoup.

A la même époque, mon expérience de traducteur et de rédacteur scientifique entamée quinze ans plus tôt à Prescrire puis à Que Choisir Santé porte ses fruits. Je viens de signer quatre contrats pour la rédaction de livres de vulgarisation médicale pour le Sélection du Reader’s Digest français. Autant dire qu’en ce début 1998, mon horizon est plein : j’ai des bouquins à écrire, une rubrique régulière à assurer, une activité hospitalière modeste mais solide, et une vie conjugale et familiale riche avec une tripotée d’enfants tous pleins d’énergie. Nous sommes plutôt fauchés, car tous nos revenus sont engloutis dans les remboursements de la maison et les dépenses d’intendance, et nos « ex » respectifs semblent passer leur temps à nous « pourrir la vie » (je reprends ici l’expression de MPJ en l’adoptant pleinement), mais nous sommes parfaitement heureux et en janvier 1998 nous n’avons qu’un seul espoir, extrêmement banal : celui que l’enfant à naître sera en bonne santé.

Quand je reçois le premier exemplaire de La maladie de Sachs, j’ai des sentiments partagés. Je suis heureux d’avoir enfin écrit un deuxième roman, mais après avoir feuilleté mon exemplaire, je le repose en soupirant et je dis à MPJ : « Pfff… C’est gros, c’est déprimant, personne ne va lire ça. » MPJ répond : « Taratata ! Ca intéresse tout le monde. » Malgré toute la confiance que j’ai en elle, je pense qu’elle dit ça pour me faire plaisir. Et je me remets au boulot.

Voyages à Hollywood
En un sens, les sept années que je passerai à Télécâble Satellite Hebdo ne sont pas dissociables de celles qui ont suivi le succès de La maladie de Sachs, mais je vais en parler séparément, car ma collaboration à l’hebdomadaire m’a valu des expériences extrêmement gratifiantes sans lien direct avec mon activité de romancier.

Il est bien sûr difficile de retracer très précisément une collaboration aussi longue, mais comparée à ma contribution à La revue Prescrire, on peut dire que ce fut le jour et la nuit. François Viot n’avait rien d’un grand timonier, c’était un rédacteur en chef ouvert, plein d’humour, souple, curieux de tout - et d’abord de l’univers en expansion des séries. Je lui ai très vite expliqué que j’étais un rat de bibliothèque, non un journaliste d’investigation, et que je ne ferais pas beaucoup d’interviews ou de reportages, que je préférais m’en tenir à une activité de critique - à savoir : regarder les séries, les décrire, les commenter, indiquer leur importance, faire ressortir leurs qualités. Depuis ma première rencontre avec Huitième Art et Génération Séries j’avais vu beaucoup de séries classiques et contemporaines, parfois encore presque inédites en France (comme les Star Trek), et j’en regardais encore plus depuis notre arrivée dans la nouvelle maison. Peu à peu, j’ai commencé à recevoir des cassettes envoyées par les chaînes pour m’annoncer la diffusion de telle ou telle nouveauté. Ma page comprenait un « Pleins feux sur » une série que je trouvais importante, une demi-douzaine de notes plus courtes sur des séries en cours (ou un épisode marquant de l’une d’elles) et des échos faisant état des nouvelles productions, des annulations, des projets, des événements.
Assez vite, la page a été très lue et, au bout d’un an ou deux, mon activité rédactionnelle s’est élargie à d’autres tâches. J’ai fait de temps à autre des interviews d’acteurs en visite à Paris (Billy Campbell, qui jouait alors dans Once and Again, la belle série de Zwick et Herskowitz ; Adrian Pasdar, que j’ai pu interroger sur la marquante mais éphémère Profit puis, plus tard, David Chase, le créateur et maître d’œuvre de The Sopranos). Mais j’ai surtout eu la chance de faire, grâce à Alain Carrazé et à Télécâble, deux voyages marquants à Hollywood, sur le plateau de plusieurs séries importantes. NYPD Blue, alors diffusée exclusivement sur Canal Jimmy, commençait à faire parler d’elle parmi les « élites intellectuelles » parisienne. Ainsi, Alain Finkielkraut s’était fendu à son sujet, dans les pages du Monde, si je ne m’abuse, d’un article intitulé (de mémoire) « La meilleure série télévisée du monde ». Alain, qui était à l’époque le conseiller aux achats de la chaîne câblée (sur laquelle il anima aussi, de 1992 à 2001 une émission bimensuelle épatante, Destination Séries) , avait mis sur pied un voyage de presse sur le tournage de NYPD Blue. Il emmena une poignée de journalistes rencontrer et interviewer plusieur des acteurs principaux – parmi lesquels Dennis Franz, interprète du personnage principal, Andy Sipowicz – ainsi que certains des producteurs et  visiter les plateaux. C’était ma première incursion sur un plateau de télévision et j’en suis toujours très impressionné. Dans un hangar immense, on avait reconstitué, pièce par pièce, le commissariat du 15th Precinct. Le hall d’entrée avec les bureaux d’accueil et l’escalier (qui n’allait nulle part) ; le palier du premier étage avec l’autre bout de l’escalier (venant de nulle part) et les fenêtres donnant sur les pièces d’en face ; la salled es détectives, dont les cloisons pouvaient être déplacées afin de pouvoir installer les caméras où le décidait le réalisateur ; le vestiaire-toilettes dans lequel Andy, Bobby Simone ou Medavoy tenaient tant de conciliabules « off the record »…

Dennis Franz, qui était devenu à l’époque, à 50 ans passé l’une des stars les plus populaires de la télévision américaine grâce à son rôle de flic maudit cherchant sa rédemption, avait joué dans plusieurs films de Brian De Palma. C’était un comédien solide, et je peux témoigner que c’était – et que c’est probablement toujours – un type adorable. Loin de se prendre pour une vedette, il fit preuve avec nous d’une générosité impressionnante, répondant à nos questions bien au-delà du temps qui nous avait été accordé par la production (et alors même que son attachée de presse venait régulièrement lui rappeler qu’il avait d’autres obligations), sans cacher à quel point personnage d’Andy était le rôle de sa vie, et qu’il jouissait pleinement du succès qu’il lui valait.
Comme tous ses camarades de la série, d’ailleurs, Franz passait cinq jours sur sept à tourner, douze à quinze heures par jour, et consacrait ses week-ends à des œuvres caritatives diverses et variées, apparaissant bénévolement dans des spectacles ou des manifestations pour des associations d’aide à l’enfance ou de lutte contre le sida. Tous ceux qui étaient présents au moment de l’interview – qui eut lieu sur une terrasse ensoleillée des studios Fox – peuvent témoigner que ce jour-là, nous avons rencontré non seulement un très grand comédien, dont le caractère jovial, l’humour et la générosité contrastaient furieusement avec le personnage sombre qu’il interprétait, mais aussi un type épatant.

Pendant les trois jours que nous avons passé à Hollywood, j’ai eu avec Alain et un autre journaliste l’occasion de visiter un autre plateau, qui m’a laissé un souvenir assez inoubliable. Le « set » était situé de l’autre côté de l’allée sur laquelle se trouvait celui de NYPD Blue. Alain avait envie d’aller le visiter et, sans vergogne, il se dirigea vers les personnes qui se trouvaient à l’entrée. L’une d’elles était le comédien Adam Arkin (fils d’Alan Arkin, excellent acteur de films indépendants qu’on a vu en particulier jouer le rôle du grand-père dans Little Miss Sunshine.) Adam Arkin a fait l’essentiel de sa carrière au théâtre et à la télévision américaine, pour des rôles récurrents ou réguliers dans des séries de grande qualité : Northern Exposure, The West Wing,  Life, et tout récemment Sons of Anarchy. Mais cette année-là (début 1998, si je me souviens bien), il interprétait l’un des rôles principaux d’une série médicale qui avait commencé le même jour et à la même heure qu’Urgences. Il s’agissait de Chicago Hope, la deuxième série du scénariste-producteur David E. Kelley (Ally McBeal, The Practice, Boston Legal…).
Arkin sortait du plateau. Je ne me souviens pas de ce qu’Alain lui a dit, ni de ce qu’il a répondu et il n’a pu rester longtemps avec nous; j’ai cependant le net souvenir que lui aussi était un type charmant, ravi de voir des journalistes français venir lui serrer la main et lui dire à quel point ils aimaient ce qu’il faisait. Mais la plus forte impression m’est venue en pénétrant sur le set de Chicago Hope. Car, derrière des portes en bois faites d’un contreplaqué quelconque, nous nous sommes retrouvés dans un couloir d’hôpital plus vrai que nature, silencieux et désert (on n’y tournait pas à ce moment-là) mais impressionnant d’authenticité, depuis les dalles de sol disposées en damier jusqu’aux salles d’opération. L’un des techniciens de la série offrit de nous faire visiter. Quand je lui demandai si le matériel opératoire et les appareillages qui se trouvaient là fonctionnaient , il me répondit que oui, bien sûr et, en ouvrant les tiroirs des meubles métalliques, me montra qu’ils contenaient tout ce que devait contenir un « bloc opératoire » véritable. « Tout le matériel est loué à une entreprise spécialisée dans la fourniture aux studios » expliqua-t-il. « C’est moins coûteux que de le faire fabriquer… et ça contribue à l’authenticité du show… »


Critique de séries

La page que m’a confiée François Viot aura une importance très grande dans la suite de mon itinéraire d’écrivain. Car si j’ai artificiellement séparé ma collaboration à TCSH de mon succès littéraire, les deux sont intimement liés : j’ai commencé ma page séries quelques mois avant que La maladie de Sachs remporte le Livre Inter et me fasse connaître d’un grand public de lecteurs. Or, ce public est aussi celui qui, à l’époque, regarde des séries sans l’avouer – parce qu’en 1998, ça « ne se dit pas ». On a sans doute de la peine à s’en souvenir, étant donné l’omniprésence des séries aujourd’hui en première partie de soirée sur les chaînes et sur les couvertures des magazines – voire parfois en une des quotidiens, mais, en 1998, reconnaître qu’on regarde des séries, ce n’est pas sérieux, c’est faire preuve de paresse intellectuelle, c’est une insulte à ces arts « sérieux » que sont la littérature, le théâtre, le cinéma. Ce n’est même pas aussi respectable que de lire des bandes dessinées qui, elles, comptent de vrais Zauteurs (Hergé, surtout…). Bref, pour beaucoup de gens (beaucoup d’enseignants, en particulier) c’est vulgaire

Pas pour tout le monde, heureusement

En 1994, sur l’initiative de Gérard Danou, lui-même médecin et critique littéraire, j’ai participé à un colloque de Cerisy intitulé « Le corps souffrant : Médecine et Littérature ». J’y ai retrouvé Anne Roche, professeur de littérature comparée à Aix-en-Provence, que je connais depuis quelques années. Après avoir tous deux collaboré (sans le savoir) à Cher Cahier, un ouvrage de Philippe Lejeune consacré à la pratique du journal intime, nous sommes devenus amis. Anne m’a fait venir à plusieurs reprises parler à ses étudiants lorsqu’elle leur faisait étudier La Vacation. (1) Anne n’est pas « seulement » enseignante, elle est aussi écrivain, critique, anthologiste et spectatrice de séries. J’ai été son lecteur avant qu’elle soit la mienne, des années auparavant, grâce au savoureux La cause des oies, un livre réjouissant qu’elle a co-signé avec Geneviève Mouillaud. Bien évidemment, j’ai suggéré son nom à Gérard Danou pour le colloque et en retour, Anne, qui est déjà venue à Cerisy, nous a suggéré plusieurs autres intervenants de qualité. En 1994, j’ai entendu parler des colloques de Cerisy-la-Salle au travers des « Actes » qui en sont régulièrement publiés, et je sais que c’est un haut lieu de rencontres intellectuelles dans tous les domaines de la littérature, des arts et des sciences humaines, mais je n’ai jamais eu l’occasion de m’y rendre. Anne m’explique que les journées sont consacrées aux exposés, les soirées à des activités de délassement : projections de films, lectures publiques, débats, etc. Tous les deux nous décidons de proposer chaque soir, à nos co-locuteurs, une initiation aux séries télévisées, en leur projetant des épisodes d’œuvres qui nous paraissent importantes. Il y aura bien sûr Urgences et Code Quantum - laquelle déclenchera de belles levées de boucliers, d’ailleurs. Mais cette première expérience nous conduira à co-diriger, ensemble, huit ans plus tard, à Cerisy un nouveau colloque consacré aux séries télévisées, le premier du genre en France.

Lorsque l’année 1998 commence, je suis donc, aussi paradoxal que cela puisse paraître, plus engagé dans la critique télévisée que dans la production littéraire proprement dite. Lorsque La maladie de Sachs arrive en librairie, j’ai quatre bouquins à écrire (et deux à superviser) pour Sélection. On m’a confié une ou deux autres traductions importantes, et MPJ et moi attendons un huitième enfant. De toute évidence, mon calendrier professionnel et familial ne pourra jamais être plus plein que ça !
Comme on peut se tromper ! 

(A suivre…)


(1) Que je sache et sauf oubli, à l’heure où j’écris ceci, Anne est encore la seule universitaire française qui ait dirigé plusieurs mémoires de maîtrise consacrés à l’un ou l’autre de mes romans ; il faut savoir qu’en France, le plus souvent, les étudiants doivent trouver les enseignants qui acceptent leur sujet et sa supervision ; de nombreux livres et auteurs sont rejetés sans appel. Le choix des sujets doit le plus souvent se plier aux goûts et aux priorités des directeurs – ainsi qu’à leurs lubies. En Amérique du Nord, en revanche (et j’ai pu le constater dans de nombreuses universités) on accueille avec joie les étudiants qui entreprennent de défricher des terrains encore inexplorés. On trouve que c’est enrichissant…