lundi 8 mai 2017

Les Histoires de Franz - Présentation, quatrième de couverture et extrait

Les Histoires de Franz est le deuxième volet d’une suite romanesque inaugurée en 2016 par Abraham et fils.

Dans le premier volet, le Docteur Farkas, médecin rapatrié, et son fils Franz, âgé d’une dizaine d’années, arrivaient en 1963 à Tilliers, petite ville de la Beauce, et emménageaient dans une maison ancienne. Ils se liaient à Claire et Luciane, une jeune veuve et sa fille, et élucidaient ensemble l’énigme entourant deux familles juives cachées dans la maison en 1942.  

Le deuxième volet suit la famille Farkas entre 1965 et 1970. Abraham est devenu médecin responsable de la maternité à l’hôpital local de Tilliers ; Claire et deux de ses amies militent au Planning familial naissant ; Luciane a dix-huit ans et cherche à s’émanciper ; Franz tient un journal, écrit des nouvelles, entretient une correspondance nourrie avec un interlocuteur mystérieux, rencontre au lycée des enseignants hors du commun et se lie à deux adolescents qui, comme lui, viennent de loin. Au fil de leurs engagements, les Farkas croiseront des fantômes – les disparus de la guerre d’Algérie, les laissés-pour-compte de l’empire colonial français – et feront de leur mieux pour les sortir de l’oubli.

Roman polyphonique, Les Histoires de Franz évoque la France des années soixante à travers d’autres voix que les livres d’Histoire.


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Le troisième volet s’intitulera Franz en Amérique.

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Quatrième de couverture : 


Tilliers, petite ville de France, à la fin des années soixante.
Dans la famille Farkas, Claire (la mère) soutient et transmet, Luciane (la fille) se révolte et s’émancipe ; Abraham (le père) écoute et soigne ;  Franz (le fils) observe et (s’)écrit.
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Ensemble et séparément, ils vivent et racontent les séquelles de la guerre d’Algérie et les conséquences de mai 68 ; la cause des femmes et les silences des hommes ; l’acné juvénile et les cicatrices du colonialisme ; les mélodies des Beatles et les maladies d’amour.

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Extrait : 


Les murs ont des oreilles
(Perspective narrative)


C’est vrai, j’ai une très bonne mémoire mais, à la vérité, je ne fais aucun effort : chaque fibre de ma carcasse se souvient.  Je ne suis pas juste une maison bourgeoise ou la « maison-du-Docteur-Farkas-et-de-sa-famille », mais une gigantesque boite à souvenirs. Chaque événement qui se déroule entre mes murs s’imprime dans l’usure des tapis, le reflet des miroirs, le jeu des parquets et des tiroirs, les bosses sur les casseroles, la rouille qui teinte goutte à goutte l’émail du lavabo dans la petite salle d’eau.
Et j’imagine qu’il en va de même dans toutes les maisons, tous les appartements, qu’ils soient riches ou pauvres, neufs ou délabrés.
On ne peut pas être habitée ainsi sans s’imprégner de la vie qui passe.
Je parie qu’un jour, un écrivain tentera de fixer tout ça dans un livre - il y représentera, mettons, un immeuble dont la façade aura été enlevée et décrira toutes les pièces du devant, les habitants, leurs chats, leurs buffets, leurs horloges, leurs bouilloires.
En attendant, tout ce qui se passe ici, tout ce qui passe par ici, je le conserve soigneusement par-devers moi, car telle est ma nature. Je ne vois pas au-delà de mes murs, mais j’entends les voix résonner tout autour : dans la rue du Crocus (ou des Crocus, tout dépend par quel bout on la prend), dans la rue Aliénor-d’Héraby, dans la cour du presbytère tout au bout de l’îlot, mais aussi de l’autre côté du mur de la maison voisine.
Je vois, j’entends, je retiens, je contiens, j’accumule les histoires. Celles qui se déroulent et celles qu’on raconte, qu’on répète, qu’on invente, qu’on chuchote et qu’on écrit ici. Qu’on murmure sur le pas de la porte ou au téléphone. Qu’on lit dans les journaux ou qu’on entend sortir d’un haut-parleur. 
Je n’ai pas toujours su que je contenais tout ça. Je n’en ai pas toujours eu conscience. Longtemps, je me suis tenue dans un demi-sommeil. Je sentais les vies se dérouler, se heurter, se défaire sans savoir que j’en faisais partie, que j’en étais le théâtre. C’est l’arrivée d’Abraham et de Franz qui m’a réveillée, révélée à moi-même.
Brusquement, j’ai compris que les ombres qui défilaient dans les couloirs étaient des êtres de chair et de sang, que les sons qu’ils produisaient étaient des émotions, que leurs entrées et leurs sorties étaient de la vie.
La vie d’Abraham, de Franz, de Claire et de Luciane a fait vibrer l’écho des vies passées. Alors, je n’ai plus seulement vu et entendu, je me suis mise à regarder et à écouter. À tout garder en moi, vivant.
Et un jour, je me suis rendu compte que je pouvais aussi parler - enfin, si l’on peut dire - et que Franz m’entendait. Car il écoutait, lui aussi. Il écoute tout. Quand il avait neuf ou dix ans, il s’allongeait sur le sol de la chambre de son père pour l’entendre parler avec ses patients par un petit soupirail. Il en a entendu de belles.
Petit à petit, on s’est mis à « bavarder », tous les deux. Enfin, si l’on peut dire. Il ne sait pas que je l’écoute parler tout haut quand il est seul, ou la nuit quand il est éveillé et murmure au fond de son lit ; il ne sait pas non plus que je lis par-dessus son épaule quand il lit et quand il écrit ; il ne sait pas, enfin, que je lui souffle des choses à l’oreille.
Je ne perds pas une miette de ce qu’il dit ou fait. De mon côté, quand j’agite un indice, une idée, une intuition sous son nez, il l’aperçoit. Parfois. Et parfois, il s’accroche et les suit jusqu’au bout. Au fil des années, ça a produit quelques résultats intéressants…
Mais le plus clair de mon temps, je le passe à emmagasiner tout ce qui résonne ici.
Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça n’arrête pas.

Il y a les sons de tout le monde :
La sonnerie du téléphone et le toc-toc du marteau en forme de dauphin à la porte d’entrée.
Les portes qui s’ouvrent et qui se ferment, qui claquent et qui tapent, qui chuintent et qui grincent.
La voix de la radio annonçant les nouvelles au milieu des tintements de vaisselle et de casseroles, dans la cuisine pendant que le ragoût frémit.
Les conversations dans le cabinet d’Abraham, qui montent le long du conduit d’aération et bruissent à travers le soupirail de la chambre, avant d’aller se perdre au deuxième étage.
Le bruit de l’aspirateur quelque part dans la maison.
Un volet qui bat.
Les borborygmes dans les conduites et le goutte à goutte dans le grenier, derrière le ballon du chauffage.
Le générique d’une émission à la télévision, dans le salon.

Et les sons de chacun :
Les Mmmhh d’Abraham écoutant ses patients et ses Respirez fort quand il les ausculte.
Le cliquetis de la machine à écrire de Claire et sa voix quand elle répond au téléphone.
Le crachotement du saphir quand Luciane écoute une énième fois Barbara sur son Teppaz blanc et ses larmes quand elle chante avec elle.
Et, dans la chambre de Franz, le froissement des pages et ses hoquets de rire quand il lit Les Dingodossiers ou La Rubrique à Brac.

Et puis les déplacements dans le labyrinthe des couloirs - les corps des habitants et ceux des invités, de l’entrée au bureau, à la cuisine, au salon, au jardin, et leur ascension vers les chambres pour aller y chercher un objet oublié, se réfugier pour lire ou écrire ou pleurer, ou aller se détendre, s’étendre, s’étreindre.
Je vois les corps, et les jardins secrets. Ces cachettes que personne ne voit et n’explore, sauf le premier intéressé.
*
Prenez le secrétaire de Franz. C’est un meuble droit et étroit, haut d’un mètre cinquante environ, portant à sa partie supérieure deux étagères vitrées, à sa partie inférieure trois autres étagères cachées par une porte doublée d’un abattant qui sert de plan de travail. Franz a fait ses devoirs dessus de la fin de ses classes de primaire à ses premières années du lycée. À la fin de la cinquième, ses parents lui ont acheté un vrai bureau, et le secrétaire est devenu son coffre à trésors. Il range en haut ses livres les plus précieux et cache, en bas, derrière la porte fermée à clé, des cahiers, des carnets, des lettres et des dessins, des textes, des opuscules et des magazines.
Je connais tous les papiers secrets qu’il garde dans son saint des saints, car je l’ai vu les écrire ou les feuilleter, les cacher ou les sortir pour les lire en cachette la nuit, sous ses couvertures.

Sur les premières pages d’un de ses cahiers, on peut lire la liste suivante :

Histoire(S)
Livre d’histoire
Histoires de famille
« Tu connais l’histoire de Toto à vélo ? » 
Histoires d’amitiés
Histoires d’amour
Histoires de cul
« Dans quelle histoire es-tu donc encore allé te fourrer ? »
Histoires drôles
Histoires à pleurer
« Pour faire un bon film, il faut trois choses : une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. » (John Ford)
Histoire de l’art
Histoire de l’humanité
Une vie sans histoires
« Ne fais pas donc d’histoires ! »
Histoires de temps
Histoires d’argent
Une histoire de fou !
« Laisse-la donc raconter son histoire ! »
C’est de l’Histoire Ancienne
Histoire moderne
Pour la petite histoire
La grande Histoire
L’Histoire avec sa grande hache
Le sens de l’Histoire
En faire toute une histoire
L’histoire d’un instant
« Tu me soûles, avec tes histoires ! »
Histoire d’un combat
Histoire sainte
Histoires sans paroles
Préhistoire
« Et voilà comment on écrit l’histoire, Môssieur ! »
Une sale histoire
Une histoire bien embrouillée
Ma propre histoire
Histoires mystérieuses
« Oh, là, la ! C’est une longue histoire… » 
Histoires à ne pas dormir la nuit
Histoires extraordinaires
Les gens heureux n’ont pas d’histoire
Une belle histoire
Une histoire à dormir debout
Et cela, mes amis, c’est une autre histoire…

Ces cahiers m’émeuvent. J’ai le sentiment qu’ils font partie de moi.
J’ai aussi un faible pour le tout petit classeur à couverture cartonnée dans lequel il inscrit, inscrira, sur des fiches bristol à petits carreaux, ses accomplissements, ses idées, ses projets.

Textes plus ou moins achevés :
- La partie de billes
- La voix dans le soupirail
- Le couloir de nulle part
- Les pas dans le grenier
- Un banc au clair de lune
- La fille du temps
- Le bébé dans l’ascenseur

Textes en cours d’écriture :
- La Patrouille de l’aube
- Dans la Colonie Educative
- La lèpre
- L’ennemi

Projets esquissés :
- La mère fantôme
- La sylphide dans la colonne

*
Entre mes murs, je vois et j’entends toutes les histoires en même temps, depuis et dans longtemps.
Je les sens aussi, dans les corps de ceux qui vivent et ont vécu ici.
Parfois, silhouettes et saisons se superposent : Franz lit seul au printemps dans le grand fauteuil de sa chambre tandis qu’au même endroit, l’hiver d’une autre année, des amoureux transis et heureux se serrent l’un contre l’autre sur un sofa élimé ; Abraham s’approche de Claire penchée sur son clavier et pose tendrement les mains sur ses épaules tandis que dans la même pièce, quarante ans plus tard, un autre couple se déchire ; Luciane danse et chante à tue-tête dans le jardin comme Julie Andrews dans La Mélodie du bonheur tandis que derrière elle, dans l’ombre, une silhouette enterre quelque chose au pied du bosquet.
Qui est cette ombre, demandez-vous ?  Quand se trouve-t-elle dans le jardin ? Plus tôt ? Plus tard ? Attendez, que je réfléchisse… Ma mémoire est très précise, mais les époques se mélangent un peu. Tous les souvenirs ne me reviennent pas dans l’ordre. Je ne rajeunis pas, vous savez… 
Mais vous me laissez le temps de retrouver mes esprits, je vais remettre le doigt dessus.
D’ailleurs, mon récit ne fait que commencer, et il ne faut jamais commencer en révélant le pot-aux-roses, la clé de l’énigme, le fin mot de l’histoire.
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Ce ne serait pas du jeu.


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Parution : Automne 2017