dimanche 24 juillet 2016

Le Don

J'avais écrit le texte qui suit pour le recueil "Je te donne" publié ces dernières semaines par Librio. Comme l'éditrice préférait un texte de fiction, j'en ai écrit un autre, qui a rejoint ceux d'Agnès Ledig et Baptiste Beaulieu dans le volume. Voici donc le texte inédit. 

***
En souvenir des camarades 

La première fois que j’ai donné du sang, c’était en fac de médecine, à Tours, au milieu des années soixante-dix. Je venais d’avoir vingt ans. Deux ou trois fois par an, le centre de transfusion sanguine du CHU installait un poste de prélèvements juste à côté de la cafétéria des étudiants. A travers les cloisons vitrées, on pouvait voir l’équipe du CTS ouvrir les cloisons mobiles d’une salle de travaux dirigés et s’installer avec le matériel, les chaises longues, les tables couvertes de sandwichs.

Si je me souviens bien, la première fois, on y est allés à trois ou quatre : Frédérique, Jean-Pierre, Serge – mes camarades de fac les plus proches – et moi. On s’était probablement retrouvés là entre deux cours pour boire un café, un thé ou un chocolat, mais en voyant les infirmières penchées sur les premiers donneurs et donneuses allongées, on s’était dit qu’il était plus urgent d’aller donner du sang. Ça allait de soi. 

Et c’était l’occasion : on pense plus facilement à faire une chose exceptionnelle quand elle se présente à nos yeux. Fred, qui n’avait jamais peur de héler les autres a lancé à la cantonade : « Hé, les carabins, venez donner votre sang au lieu de rester avachis ! » Je ne me rappelle pas si ça a eu beaucoup d’effet, mais bon, elle a bien fait. On a toujours raison d’interpeller les assis. C’est seulement à ces moments-là que certains se rendent compte qu’ils sont assis, et ça les incite à se lever.

Les années suivantes, et surtout pendant les stages, c’était plus difficile de se retrouver : on n’avait pas tous les mêmes horaires, le même rythme. Parfois, quand je me sentais étouffer dans un de mes stages, j’allais prendre l’air à la bibliothèque. En passant devant la cafétéria, si je voyais l’équipe du CTS, j’entrais. J’enlevais ma blouse, je m’installais sur une chaise longue, je relevais ma manche et allons-y. À l’époque, les questions qu’on nous posait étaient peu nombreuses – si on était en bonne santé, si on prenait des médicaments. Le sida n’existait pas encore, l’hépatite B était peu fréquente, on se préoccupait plus du confort des donneurs que de la transmission éventuelle de germes. Et on ne posait pas de question sur notre sexualité. L’infirmière ou l’interne me prenait la tension, elle était toujours basse et j'étais maigre comme une asperge, alors je l’entendais s’inquiéter : « Tu es sûr que ça ira ? Tu ne te lèveras pas trop vite, hein ? »

Ça me faisait sourire : je ne savais pas ce qu’était de tomber dans les pommes, je n’avais pas peur des piqûres, je n’avais pas peur du sang. Je les rassurais : tout irait bien.
Et tout allait bien, effectivement. Les infirmières étaient plus qu’expertes, j’ai toujours eu de bonnes veines et, si ce n’était une douleur fugace (on n’avait pas de crème anesthésique, à l’époque), je n’aurais pas su qu’on me piquait, tant c’était rapide. Quand les infirmières formaient une stagiaire, elles me demandaient si je l’autorisais à me piquer (« Tu as de très belles veines. ») ; j’acceptais volontiers. Ça ne me déplaisait pas, du haut de mes vingt-deux ou vingt-trois ans, d’avoir l’air héroïque.

Je me souviens avoir un jour demandé à l’infirmière qui me prélevait si le CTS passait dans les autres facultés – en Lettres, en Droit, aux Beaux-Arts. Elle m’avait répondu que oui, mais que, paradoxalement, les étudiants en médecine étaient ceux qui donnaient le moins souvent leur sang. Je me suis gratté la tête. Je ne comprenais pas. Cette année-là, au début du cours de l’après-midi, avant que le prof n’arrive, je suis monté sur l’estrade, j’ai pris le micro et j’ai dit quelque chose du genre : « Vous ne le savez peut-être pas, mais le CTS est installé à côté de la cafétéria, ils sont là jusqu’à six heures, allez donner votre sang. » Un petit nombre d’étudiants ont hoché la tête. Certains ont grommelé. La plupart n’ont rien dit ou seulement haussé les épaules. Je ne sais pas combien ont décidé d’aller donner leur sang une fois le cours terminé. J’ai eu le sentiment que mon message les avait pour la plupart laissés indifférents.

Je me suis longtemps demandé pourquoi les étudiants en médecine donnaient moins souvent leur sang que les autres. Et longtemps, ma colère contre les études de médecine – et, par extension, envers bon nombre de mes camarades – m’a soufflé des explications plus extrêmes (et fausses) les unes que les autres, parmi lesquelles celle-ci : "Beaucoup d’étudiants en médecine français viennent de milieux privilégiés ; leur conception du partage est, pour le moins, étriquée. Une mentalité de possédant est incompatible avec la générosité. Pour être généreux, il ne suffit pas d’avoir plus que les autres, il faut aussi être « bon »." 
Par conséquent, en concluais-je de manière très vaniteuse, si beaucoup de médecins sont incapables de faire un geste de générosité aussi simple et facile que celui de donner leur sang, c’est qu’ils ne sont pas « bons ». Moi, qui donnais mon sang, je l’étais tellement plus 

Rapide. Très rapide. Très schématique. Aussi sommaire que les jugements entendus de la bouche de certains de mes camarades, ou de mes maîtres, au sujet de patients qui ne leur revenaient pas. Je n’étais pas plus empathique ou compréhensif à leur égard qu’ils ne l’étaient eux-mêmes. J’avais des préjugés. Et les préjugés obscurcissent la raison.

*

Aujourd'hui encore, je ne sais pas pourquoi les étudiants auraient donné leur sang moins que les autres. Que je sache, il n'y a pas eu d'enquête à ce sujet. Je n'avais, au fond, que le sentiment des infirmières de l'époque. Etait-il fondé ou s'agissait-il seulement d'un "biais de perception", comme on dit aujourd'hui ? Je n'en sais rien.

Mais depuis cette époque, j’ai grandi et relativisé mes préjugés.
Et j’ai lu, aussi. Beaucoup. Depuis début 2009, je n’exerce plus la médecine et je lis encore plus ; et, parce que je vis désormais au Québec, province intellectuellement plus proche de la pensée anglo-saxonne que de la pensée française, je me suis beaucoup intéressé à l’éthique clinique et, par extension, à l’empathie et à l’altruisme.

Ici, une petite parenthèse pour préciser ce que j’entends par empathie et altruisme. 

L’empathie est d’ordre émotionnel : c’est l’aptitude à ressentir ce que l’autre ressent (ou, du moins, à le deviner) – autrement dit : à se mettre à sa place, émotionnellement parlant. Notez qu’on peut éprouver de l’empathie en lisant un livre ou devant les personnages d’un film – et donc, sans que quiconque soit là pour le voir. L’empathie n’est pas quelque chose qui a besoin de la présence de l’autre.

L’altruisme, lui, est d’ordre comportemental : il consiste à faire pour un autre un geste qui ne nous rapporte rien directement, et qui nous coûte au moins un peu. Au minimum, donner une pièce à un sans abri. Au pire, se jeter à l’eau au risque de sa vie pour secourir quelqu’un qui se noie.

Empathie et altruisme sont évidemment liés, mais pas consciemment. D’ailleurs, ils ne sont pas toujours conscients, ni l’un ni l’autre. Mais ils font partie de notre « nature humaine ».

Car, bien avant d’être des questions de morale, empathie et altruisme sont des données biologiques. C’est parce que nous sommes spontanément doués d’empathie et que nous avons des pulsions altruistes que nous avons plus tard énoncé des règles morales, et non l’inverse. Vous l’ignoriez ? Ne vous sentez pas coupable : il y a quelques années, je l’ignorais aussi. Et si j’en parle aujourd’hui, ce n’est pas pour faire la leçon à quiconque, mais pour partager mon émerveillement, ma perplexité et mes interrogations.



Il est nécessaire d’abord de rappeler quelques notions de base : l’être humain, comme toutes les espèces vivantes (végétales, animales et entre les deux) est le produit de l’évolution naturelle. Issus de lignées d’hominidés cousines des grands primates (gorilles, orangs-outans, bonobos, chimpanzés), les humains partagent avec ces derniers 95% de leurs gènes. Et, comme les grands primates, ces gènes ont été hérités de lignées animales bien antérieures, pour beaucoup depuis longtemps disparues.

À partir de notre conception, nous ne nous développons pas « au hasard », que ce soit dans notre corps ou nos comportements. L’évolution concerne le corps entier, le cerveau comme le reste. De même que nos gènes contiennent de quoi nous faire pousser entre autres deux yeux, deux bras et deux jambes, un certain nombre de phénomènes intérieurs, invisibles, mais que nous ressentons clairement, font partie de notre bagage génétique. Si nous avons soif ou faim, si nous éprouvons du chagrin ou du désir, de la peur ou de la colère, si nous aimons le sucré et le gras et sommes révulsés par l’odeur des excréments, si nous avons peur de l’altitude et des araignées c’est parce que nos cerveaux sont programmés pour ça. Et on le voit dès le premier jour : les mouvements des lèvres que fait le nouveau-né pour chercher le sein de la mère (ce que les médecins nomment « le réflexe de fouissement ») et l'action de téter sont des actes spontanés, instinctifs. Personne ne les lui a appris. Les montées de lait de la femme qui entend son nourrisson pleurer sont aussi des réflexes. Et le fait que l'ouïe des hommes se modifie quand ils deviennent pères, ce qui les rend plus sensibles aux cris des nourrissons, c'est également inconscient et involontaire. Nos cerveaux n'en finissent pas de se transformer parce qu'ils en ont les aptitudes dès la naissance.

Ces sensations, émotions et comportements primaires, nécessaires à la survie, sont le fruit de centaines de milliers d’années d’évolution. Les premiers de nos ancêtres qui les ont eux (par mutation aléatoire) ont survécu mieux que leurs congénères qui ne les avaient pas, et ont transmis ces capacités aux générations suivantes.
Et nous voilà, ce soir.

De même que le chagrin, la faim ou la soif, l’empathie est innée : quand on observe des nourrissons dans une crèche, on voit très vite certains d’entre eux se déplacer (en marchant ou à quatre pattes) pour aller consoler un plus petit qu’eux qui pleure en lui caressant la joue ou lui donner le jouet qu’il a laissé échapper. Mais elle est d’intensité variable d’un individu à un autre : dans les crèches, on voit aussi certains nourrissons rester insensibles aux cris des plus petits – ou encore les pincer ou leur prendre le jouet qu’ils ont dans les mains sans la moindre émotion apparente. Tout le monde n’a pas la même empathie, et ça se voit dès le plus jeune âge.

L’altruisme aussi est un comportement inné, et la forme la plus commune est le soin qu’un parent (ou un frère, une sœur plus âgés) donne à un tout-petit. C’est facile à comprendre : nous sommes toutes et tous issus d’individus qui, au fil des millénaires, parce qu’ils avaient été le plus souvent protégés et nourris par leurs parents, ont pu se reproduire à leur tour – et ont transmis ce souci de soigner les petits aux générations suivantes. Les chimpanzés se « grooment » - ils s’épouillent, ils se soignent mutuellement et ce comportement les apaise. Il en va de même quand une mère coiffe les longs cheveux de sa fille.

Si la capacité à l’empathie semble propre à chaque individu, les pulsions altruistes sont, apparemment, d’autant plus fortes qu’elles s’adressent à un individu génétiquement proche de nous – c’est ce souci qui amène des parents sacrifier leur propre confort ou leur sécurité pour assurer ceux de leurs enfants ou d’un autre membre de leur famille. On se jette à l’eau plus facilement pour sa fille ou sa nièce que pour un étranger.

Mais ce qui est étrange, et qui a intrigué pendant longtemps les scientifiques, c’est que souci de l’autre et altruisme ne se limite pas du tout à nos descendants ou aux personnes qui nous sont génétiquement liés. Et cette extension du souci et de la générosité n’est pas du tout spécifique de l’être humain. Dans ses livres, le primatologue Frans de Waal (je vous recommande en particulier L’âge de l’empathie, chez Actes Sud) fait état de centaines d’observations de comportements altruistes non seulement de la part des primates et des mammifères, mais aussi d’animaux d’autres lignées.
Comme tous ces animaux, les humains s’occupent de leur compagnon ou de leur compagne, ils adoptent, soignent, nourrissent et élèvent des petits qui ne sont pas les leurs. C’est heureux, car les petits d’humains mettent longtemps à devenir autonomes, et par le passé, en Europe même, beaucoup de mères mouraient en couches ou, comme le rappelle Sarah Blaffer Hrdy dans Les instincts maternels (Payot) et, comme en témoignent d’innombrables récits et légendes, d’Œdipe à Mowgli en passant par Romulus, Rémus et le Petit Poucet beaucoup d’enfants étaient abandonnés. Ils survivaient seulement s’ils étaient adoptés.
*


L’aptitude à l’altruisme peut être immense et conduire certaines personnes à contribuer toute leur vie à des causes humanitaires – parfois, au risque de leur santé et de leur vie. À l’inverse, certains individus ne donneront rien à personne, pas même à leurs proches.

Il faut en effet rappeler que si la capacité à l’empathie semble une caractéristique relativement fixe chez une même personne, l’altruisme est de son côté limité par le désir de se préserver soi-même. Pour des raisons biologiques, là encore : si nous nous écartons de l’homme vêtu de vêtements maculés et au visage mangé de barbe qui nous tend un gobelet dans la rue, ce n’est pas seulement par préjugé de classe, mais aussi parce que nos réglages intérieurs, inconscients, nous disent qu’un individu sale, en mauvaise santé et dont le visage et les expressions sont difficiles à lire est potentiellement dangereux pour nous. C’est irrationnel, mais ce n’est pas seulement un comportement induit par l’éducation : nos ancêtres ont survécu parce que, dans une certaine mesure, ils se méfiaient des étrangers comme d’autant de prédateurs potentiels. Ils avaient parfois tort, mais ils avaient parfois raison. Ne pas se méfier d’un danger ça ne donne aucune chance de rectifier son erreur si ce danger est réel. Tandis qu’avoir un premier mouvement de recul face à une personne ou une situation inoffensive, ça ne vous empêche pas de réviser votre jugement après avoir constaté que le danger était inexistant.

*
Les comportements altruistes sont-ils jamais « purs » et totalement désintéressés ?
Probablement pas : comme je le disais plus haut, les comportements altruistes servent en priorité à protéger en priorité la lignée génétique : on sauvera plus volontiers sa fille ou son neveu que l’enfant d’un étranger. Mais ils servent aussi, inconsciemment, à se mettre en valeur aux yeux des autres. Car avec la nécessité de survivre, l’autre pulsion fondamentale de tout être vivant est de se reproduire et, pour cela, de montrer ses qualités aux yeux de partenaires potentiels et d’attirer les faveurs de ceux qui pourraient partager leurs ressources avec nous – ce qui nous permettra d’assurer la survie de nos enfants.

Réfléchissez à ce qui rend les autres « admirables » à vos yeux : leur aspect ou leurs qualités intellectuelles, leurs aptitudes artistiques ou physiques, mais aussi leur humour ou leur engagement pour les autres. Aux yeux de nombreuses personnes, la générosité et le souci de l’autre sont des traits au moins aussi « séduisants » qu’un corps plaisant à regarder. Et l’actrice ou l’acteur admirés pour la qualité de leurs interprétations le sont encore plus quand ils militent ouvertement pour une cause généreuse. Si l’on découvre qu’ils mentent, volent ou abusent les membres de leur famille, leur cote chute en flèche. Le statut moral d’une personne scrutée par les médias contribue fortement à son image.

Et, de manière assez logique, ce que nous considérons comme admirable chez les autres, nous voulons que les autres le voient en nous. Être altruiste et généreux, c’est souvent se mettre en valeur aux yeux de qui peut le voir.

L’entreprise qui sert de mécène à un artiste, le milliardaire qui donne de l’argent à une fondation humanitaire semblent se comporter de manière altruiste, mais ils le font sans que ça leur coûte véritablement (c’est déductible d’impôt, et dans le but d’améliorer leur réputation – sinon, l’exposition ne porterait pas leur sigle, la fondation leur nom. Et, dans le même ordre d’idée, la vedette ou l’homme politique qui passent une soirée à donner un coup de main dans une soupe populaire le font essentiellement parce que les bénéfices en termes d’images et de couverture de presse sont inestimables. S’ils voulaient vraiment être altruistes, ils iraient le faire incognito.

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Donner son sang est indubitablement un geste altruiste.

Je sais parfaitement qu’il existe, dans la population, un certain nombre de donneurs réguliers, qui chaque année, régulièrement, donnent ou ont donné du sang, mais aussi des plaquettes ou du plasma – ce qui exige une disponibilité encore plus grande. Mais ces donneurs ne fournissent qu’une fraction des dons de sang nécessaires et ils sont une minorité.

J’imagine également que bon nombre d’entre nous ont donné (ou donneront) du sang une, deux ou trois fois dans leur vie, parce qu’un membre de leur famille en aura eu besoin en urgence, parce qu’ils y auront été incités par l’appel d’un ami ou un message à la télévision, ou encore parce qu’ils seront passés, un midi, devant un camion du CTS installé entre leur lieu de travail et le lieu habituel de leur pause-déjeuner.

Je n’ai pas de mal à imaginer que les happy few dont les ressources et la liberté sont immenses ne donnent pas leur sang parce qu’ils considèrent que donner de l’argent aux causes qu’ils choisissent dispense d’avoir à le faire. Il est vrai que pour donner son sang il faut ôter ses boutons de manchette, relever sa manche et accepter d’avoir une petite cicatrice moche sur sa jolie peau.

Je suis tout à fait révolté, je dois le dire, par le prétendu « élargissement » récent des conditions du don de sang par les personnes homosexuelles. Assujettir le don à l’abstinence complète pendant un an est pour commencer discriminatoire et insultant : ce n’est pas l’orientation sexuelle qui accentue le risque, c’est le comportement. Et si une personnne homosexuelle, au moment de donner son sang, déclare qu’elle n’a pas de comportement à risque, il n’y a pas de raison de douter de sa parole. De plus, une restriction pareille est complètement idiote. Elle équivaut à dire : « Vous pourrez donner votre sang uniquement si vous acceptez de mettre votre vie en suspens pendant un an. » Ces conditions font que donner du sang n’est plus de l’altruisme, mais un sacrifice imposé. Personne ne devrait s’y soumettre.

Je n’en voudrai certainement pas aux démunis de ne pas donner leur sang : c’est à nous de leur donner les soins, les vêtements, le logement, l’éducation, le respect élémentaires dont ils sont privés. Et pourtant, parmi les plus démunis, la générosité existe, et elle n’est pas moins grande que parmi ceux qui ont un toit et mangent à leur faim.

Restent les autres, la majorité invisible qui ne donne pas de sang alors que rien ne les en empêche – alors que c’est « si simple et si facile ».
Peut-être que, justement, ça n’est pas si simple et si facile que ça.

*
Donner son sang est un geste qui coûte : il faut insérer le don à l’intérieur d’une journée, l’ajouter à ses activités habituelles, le faire sur son temps de travail ou son temps de repos et, ce temps de prélèvement, on ne le passe pas à faire autre chose de plus agréable.
Donner du sang n’est pas dangereux en soi, on finira par régénérer ce qu’on nous a pris ; mais ce n’est pas non plus dénué d’effets : pendant un jour ou deux, on aura mal au point de piqûre ; parfois, on se sentira un peu fatigué. 
(A ce sujet, une étude a montré que le fait de proposer une anesthésie locale améliore la probabilité que des gens donneront du sang, en particulier si c'est la première fois. Ce qui donne à penser que la peur de la douleur est un obstacle.)

Bien sûr, ça n’est pas très contraignant : c’est aussi simple qu’aller se faire couper les cheveux ou se faire faire une manucure. On n’a rien à faire, on reste allongé, c’est gratuit et on se fait servir un petit déjeuner, un repas ou un goûter à l’œil.

Cela dit, en dehors d’un sandwich, d’un café ou d’un jus d’orange, donner son sang ne rapporte pas grand-chose matériellement et absolument rien en termes d’image. Très peu également sur le plan de la gratification morale : les échanges rapides avec le personnel du centre (qui n’a peut-être pas à chaque fois le temps de bavarder avec vous et de vous féliciter d’être venu) ne peuvent pas apporter la même satisfaction que, par exemple, de se porter volontaire pour donner un rein à son frère ou un lobe de foie à sa petite cousine menacée de mort à brève échéance. Et, à moins de publier un selfie sur Facebook, un don de sang reste invisible. Personne d’autre que nos proches (et encore, si on le leur dit) ne saura que nous l’avons fait. Quant à l’équipe de prélèvement, elle nous oubliera aussi vite qu’elle nous a rencontré.

Dans Réparer les vivants (Ed. Verticales), Maylis de Kérangal imagine le processus et l’itinéraire complexe d’un organe entre son donneur et son receveur. Le message est clair : donner son cœur ou son rein sauve des vies. C’est concret, c’est visible, c’est indiscutable. Et puisqu’on le fait alors qu’on est sur le point de mourir, ça ne coûte rien.

Donner son sang est également un geste altruiste, et certes moins radical qu’un don d’organe, et on le fait de son vivant, mais il est moins aisé que verser de l’argent à une bonne œuvre. Pas seulement pour des raisons strictement pratiques (on peut faire des dons substantiels en ligne, sans quitter son clavier, à toutes sortes d’œuvres charitables ou d’organismes non-gouvernementaux), mais aussi parce que c’est un don « à l’aveugle », car il existe entre nous et la personne qui en bénéficiera la plus grande distance matérielle et imaginaire possible. Donner du sang, c’est verser de l’eau dans un puits. 

Celui ou celle qui recevra notre don nous sera toujours absolument étranger. Pour ce que nous en savons, d’ailleurs, il n’est pas certain que la poche qui contient nos globules sera effectivement transfusée : elle peut être endommagée, égarée, perdue, mal étiquetée et par conséquent inutilisable. Pire : la personne à qui on donnera notre sang peut mourir au moment où on la lui pose – et le don sera perdu – ou après qu’on le lui aura passé, et ce don n’aura pas suffi. D’un autre côté, il n’est pas du tout certain que ce sang servira à sauver quelqu’un : il peut être utilisé au cours d’une intervention par ailleurs bénigne et sans histoire, afin de lutter contre une anémie minime.

Cette incapacité à visualiser pour nous-mêmes les effets du don compromet l’établissement d’une relation – imaginaire, mais ancrée dans des émotions bien réelles pour nous - avec les personnes susceptibles de le recevoir. Il est aisé d’éprouver de la compassion pour une personne dont le cœur, le rein ou le foie ne fonctionne plus et de vouloir donner ses organes une fois qu’on sera mort. Il n’en va pas de même si l’on imagine que notre sang sera transfusé à un skieur qu’on opère du genou pour qu’il puisse remonter sur ses planches : l’enjeu moral n’est, tout simplement, pas du même ordre. Cette incertitude quant à l’usage qui sera fait de notre don peut avoir, pour certains d’entre nous, quelque chose de gênant. Car, encore une fois, nous ne sommes pas généreux de manière absolument gratuite : nous voulons au moins pouvoir nous féliciter d’avoir été généreux…
Mais nous féliciter de quoi, exactement ?

Aujourd’hui, je ne pense plus que donner du sang est simple – malgré la simplicité technique du geste et des rituels qui l’entourent, ni facile. Je pense que pour la plupart d’entre nous c’est la démarche la plus difficile qui soit : elle suppose de faire un geste dont nous serons immédiatement et irrémédiablement dissociés, et dont le fruit sera noyé dans l’ensemble des dons.

Si donner son sang coûte, mais ne rapporte rien, ni dans l’immédiat ni plus tard ; si ce don se fait que personne ne le sache ou nous en manifeste de la gratitude, sans qu’on en voie les résultats, sans qu’on ne jouisse jamais, fût-ce indirectement, de notre générosité ; si la seule satisfaction qu’on puisse en tirer est de se dire qu’on a fait quelque chose d’utile, alors donner son sang est ce qu’il y a de plus proche d’un geste altruiste « pur ».

Et cela pourrait expliquer qu’il soit problématique, malgré son apparente « simplicité ». Non parce que la plupart d’entre nous en seraient incapables – je suis sûr du contraire – mais parce que c’est un geste difficile à insérer au milieu de notre vie, de nos obligations, de nos contraintes quotidiennes. En un sens, ceux et celles d’entre nous qui font du don de sang une habitude, un geste régulier, intégré à leur vie, ne sont pas « exemplaires » ; ils ont trouvé un équilibre qui leur convient, mais qui ne peut pas être celui de tout le monde.

Pour inciter ceux qui ne donnent jamais leur sang à le faire, peut-être est-il souhaitable de sortir les dons de l’isolement. En centrant les campagnes de sensibilisation non seulement sur la générosité individuelle, mais aussi sur la possibilité pour les donneurs potentiels de se retrouver, quartier par quartier, autour d’un lieu de don mobile, pour y donner en couple, entre voisins, entre amis, en collègues de la même entreprise, en salariés du même commerce. Les inviter à faire le même geste altruiste collectivement, en faire une occasion de rencontre et de partage ; en égaux, parce tous en même temps ; en amitié et en solidarité, parce qu’ensemble.

Si je me souviens très bien de la première fois que j’ai donné mon sang, aux côtés de Frédérique, Jean-Pierre et Serge, à la fac de médecine de Tours, en 1977, c’est parce que ce jour-là, grâce à ce moment de don partagé, nous étions tous membres de la même famille.


vendredi 24 juin 2016

Mon fonds de commerce


J'écrivais bien avant de devenir médecin. 
Depuis l'âge de 11 ou 12 ans, j'écrivais des nouvelles de SF ou des nouvelles noires. A partir de 14 ans, dans mon journal (photo ci-contre), je décrivais mes relations avec mes camarades et mes profs, j'exprimais ma colère ou mon dégout à l'égard de la politique politicienne et des injustices auxquelles j'assistais de près ou de loin. 
En Amérique (pendant l'année 72-73), j'ai écrit quatre nouvelles (deux fantastiques, une réaliste, je ne me souviens pas de la quatrième) et des dizaines de lettres à ma famille décrivant ce que je faisais. 
Le jour où je suis arrivé devant l'amphithéâtre des PCEM 1 à Tours, le 1er Octobre 1973, la médecine est devenue un de mes sujets d'écriture. 
Ca n'a fait que s'amplifier par la suite. 
Il faut dire que c'est un gros morceau. 


Et je dois à la pratique de la médecine de m'avoir donné le matériau et la force d'écrire des romans. 
En 1987-88, lorsque j'ai écrit La Vacation, en nourrissant le récit de mon expérience, de mes émotions et de mes perceptions et jugements de valeur dans un centre de planification et d'IVG, j'étais très en colère. De me sentir impuissant et douloureux face à la vie des femmes, et aussi incapable de partager ce que je ressentais. Ecrire, puis publier ce roman m'a beaucoup aidé. Je ne remercierai jamais assez Paul Otchakovsky-Laurens de l'avoir publié. (Il répondrait sans doute qu'il me remercie de le lui avoir envoyé...) 


Anyway (ou En tout cas, comme on dit au Québec), après la publication de ce premier livre, j'avais des ambitions assez mégalomanes : poursuivre et terminer mon Roman du Grand Tout, Les Cahiers Marcoeur. Avec l'aide de mon éditeur, j'ai compris que ce roman était très creux. Ca m'en a fichu un coup. Je suis passé à autre chose, dans l'idée que j'étais peut être l'auteur d'un seul livre. Ca arrive. Ca ne me faisait pas plaisir mais bon, j'avais un métier (médecin de campagne) et des enfants à élever. C'était la priorité. 

Et puis, pour des raisons familiales, j'ai quitté mon cabinet médical et, tout en poursuivant les vacations à l'hôpital, j'ai gagné ma vie en faisant de la traduction. Et en même temps, j'écrivais ce qui est devenu La Maladie de Sachs. C'était assez logique : j'entendais des tas d'histoires, je les voyais se dérouler devant mes yeux, j'avais envie de les retranscrire depuis longtemps. Quand j'ai eu le temps de le faire - parce que je ne passais plus la plus grande partie de mon temps dans un cabinet ou sur les routes - je l'ai fait. 

Je n'imaginais par qu'il serait reçu comme il l'a été. 

Je n'avais pas du tout l'intention de devenir un médecin-écrivain et de prendre la suite d'André Soubiran ou de Jean Reverzy. Je voulais seulement écrire des livres. Beaucoup de livres. Comme Isaac Asimov. Autant que Georges Perec, au moins.  Et des romans dont les personnages ne seraient pas nécessairement des médecins. 



Mais le fait est que j'étais aussi un soignant - du moins, c'est toujours comme ça que je me suis vu. Très vite, pendant mes études, j'ai détesté l'état d'esprit de la fac, du CHU et des mandarins. Si je ressortais mes journaux de l'époque, il y aurait des centaines de pages sur le sujet.
Oh, j'ai croisé plein de types et de femmes épatants, mais autant parmi les infirmièr(e)s, les biologistes, les sages-femmes, les aide-soignant(e)s et les orthophonistes que parmi les médecins. J'en suis venu à me dire que je n'étais pas fait pour être médecin, mais sage-femme ou psychologue clinicien. Ca me paraissait plus proche de ma manière d'interagir avec les gens. Je regrette un peu de ne pas avoir su ça quand j'ai commencé. Sage-femme ou psychothérapeute, c'est vraiment des métiers que j'aurais voulu faire. Et tous les mois d'été ou les vacances de Pâques passés à être aide-soignant puis infirmier m'ont appris beaucoup plus que mes stages d'externe. 

(J'ai lu des tas de bouquins épatants, aussi.) 


Mes études et la torture qu'elles ont représenté m'ont fourni un autre sujet d'écriture, un autre tas de grain à moudre : les rapports de pouvoir entre les médecins et... tout le monde : les autres médecins, les patients, les professionnels de santé, l'industrie, les politiques. 

C'est un sujet inépuisable. 
Le seul truc c'est que je n'ai jamais pu me contenter d'en faire des romans. J'aurais peut-être dû. Construire une "oeuvre" faite seulement de littérature. Cinquante romans ça ferait plus chic que cinquante-bouquins-dont-quinze-romans-dont-la-moité-dans-des-"mauvais -genres". 
J'aurais peut être dû aussi faire radiologue. Ce sont des hommes de l'image. Et j'en connais qui sont très gentils et attentifs avec les patients. Ils ne les laissent pas à poil sur la table et ne leur font pas des touchers vaginaux brutaux, comme on me l'a raconté pas plus tard qu'aujourd'hui. On peut être radiologue et gentil. J'aurais pu. Et j'aurais gagné beaucoup plus d'argent qu'avec tous mes bouquins réunis. 
Mais ça s'est pas passé comme ça. Je voulais soigner au plus tôt. En dehors de la coupe des patrons. J'ai choisi la médecine générale. J'aurais sûrement choisi un poste de salarié, comme en Angleterre, si ça avait existé. Je n'ai jamais été confortable avec le paiement à l'acte. 

De toute manière, je ne pouvais pas seulement écrire des romans-sur-la-médecine, car le soin et le pouvoir ce ne sont pas seulement des figures narratives, et pas du tout des figures "esthétiques" (1), mais des problèmes bien réels : quand une figure d'autorité (que ce soit un parent, un enseignant, un médecin, un flic, un prêtre) abuse de son ascendant pour maltraiter quelqu'un, ça me fait mal. Physiquement. Je ne peux pas me contenter d'écrire des romans sur le sujet. Il faut que je fasse des trucs plus musclés. Des essais, des pamphlets, des coups de gueule. 

D'autant que j'ai vu beaucoup de maltraitances dans ma vie d'étudiant et ma vie professionnelle. Et ça m'a toujours été incompréhensible parce que j'ai grandi dans une famille où tout le monde essayait de prendre soin de tout le monde. Même quand on n'avait pas envie, même quand on était fatigué(e) ou en colère. Mes parents étaient des soignants, ma soeur et mon frère ont été soignants très tôt et ils le sont toujours, par l'esprit et par les actes, sinon par la profession. (Et encore, à bien des égards ce sont des soignants dans leur boulot aussi !) Et je ne me sens pas différent d'eux sous prétexte que je suis médecin et pas eux. 

C'est quelque chose d'important, ça aussi : je ne me suis jamais senti différent des autres parce que j'étais médecin. Je voyais bien que les autres me voyaient différemment, et j'ai senti très tôt qu'être médecin ça met dans un statut et une classe sociale et un pouvoir d'achat particuliers, et que ça confère aussi une aura particulière aux yeux de tout un chacun, mais ça ne m'a jamais donné le sentiment que j'étais différent du "Marc d'avant" ou supérieur à qui que ce soit. 

En revanche, j'ai toujours adoré apprendre et lire et écouter et assimiler les gestes que je voyais faire et qui permettaient de faire du bien. J'aime expliquer, j'aime rassurer, j'aime réparer, j'aime résoudre des problèmes qui semblent insolubles et qui sont en fait tout simples, j'aime faciliter la vie des gens. Ca me fait plaisir. Ca me comble. J'ai l'impression d'être utile, bon à quelque chose. Bon. Tout court. (2)

Alors, une fois que j'ai été publié, je me suis rendu compte que je pouvais écrire autre chose que des romans : des livres pratiques, des manuels, des bouquins pour expliquer et faire connaître. Aussi bien Contraceptions mode d'emploi que Les Miroirs de la vie ou Le rire de Zorro, ou Mission : Impossible parce que faire du bien c'est aussi se faire du bien. 

Et je ne me suis pas gêné pour écrire des romans policiers ou des romans de SF, comme j'en lisais adolescent. Dans les miens, l'adversaire est une multinationale du médicament, WOPharma. (Elle ressemble au SPECTRE dans James Bond. Et bien sûr, elle renaît toujours de ses cendres.) Je me suis bien amusé. 

Mais je suis toujours revenu aux pamphlets et aux coups de gueule. Sur mon site, et dans les livres. Parce que, vous voyez, quand j'entendais les femmes me raconter qu'on leur avait refusé un DIU ou qu'on ne les croyait pas quand elles disaient s'être retrouvées enceintes sans oublier leur pilule, je me mettais à leur place : j'avais (j'ai toujours) comme tout le monde, envie de pouvoir faire des galipettes tranquillement avec ma compagne sans qu'elle risque d'être enceinte contre son ou mon ou notre gré. 

Faire du bien ça n'est pas seulement faire plaisir (en libérant la sexualité ou en recommandant de regarder Urgences) c'est aussi faire en sorte que les autres n'aient pas mal. Leur donner de quoi se soigner quand ils ont mal, se défendre quand on leur fait mal. J'aurais voulu écrire un livre sur la douleur et les anti-douleurs, depuis l'aspirine jusqu'à la morphine, mais l'occasion ne s'est pas présentée (si ça intéresse un éditeur, qu'il me fasse signe). Mais j'ai écrit des livres pour parler des abus de pouvoir et de la maltraitance infligée par les médecins parce que, comme pour l'IVG, la souffrance des femmes et des hommes qui m'écrivent est intolérable, et le moins que je puisse faire est d'écrire pour la faire entendre. 

Fondamentalement, en même temps qu'un écrivant, je suis un militant (an activist). Des droits de la personne. De la lutte anticapitaliste. Un idéaliste, quoi. C'est pas nouveau.

J'ai souvent été traité de démagogue (parce que je prenais le parti des patients, ce qui prend beaucoup de médecins à rebrousse-poil), de faire de la critique des institutions médicales "mon fonds de commerce" et ces jours-ci certains praticiens qui ont aimé mes romans se plaignent que " taper les médecins est devenu mon gagne-pain".

Ca ne devrait pas me toucher, parce que ce sont juste des commentaires en passant, pas des critiques le nez sur ce que j'ai écrit, mais bien sûr ça me touche. Je trouve ça difficile à encaisser. Tout comme j'ai trouvé difficile d'être exclu de la fac de médecine où on m'avait confié deux enseignements dirigés et un module optionnel, en 2006-2007. 

Je vais survivre, et c'est l'écriture qui m'aide, encore une fois. Et aussi les messages que je reçois.  Mais ça me fait reconsidérer les quarante-quatre années écoulées depuis que je suis entré à la fac de Tours. 

Je crois (même s'il ne s'agit que d'une reconstruction) que quand on échappe aux accidents graves de la vie (la guerre, la mort brutale, l'incendie, la maladie invalidante, le suicide, le tremblement de terre) et quand on a la chance de pouvoir choisir ce qu'on fait, il peut y avoir une logique dans un itinéraire. Une ligne directrice. J'ai eu cette chance. 

Ma ligne directrice, au fond, est simple : vivre en me rendant utile et en faisant autant de bien que possible. Pas de manière spectaculaire, parce que je n'en ai pas les moyens (je n'ai ni fortune extravagante à distribuer, ni le pouvoir de guérir avec les mains) mais de manière concrète, directe, immédiate pour les gens qui s'adressent à moi ou que ça intéresse de me lire. Bref, avec des gens qui choisissent librement d'interagir avec ce que j'écris. 

J'ai de la chance, je peux le faire de plusieurs manières : en écrivant des romans, en diffusant des informations et un savoir utile via les livres et l'internet, en prenant position résolument, ouvertement, du côté de celles et de ceux qu'on maltraite. Et tout ça sans ajouter à la cruauté de la vie, sans exercer de pouvoir ni exploiter personne, en goûtant aux choses que j'apprécie, en aimant les personnes que j'aime, en faisant ce que je sais faire : écrire, transmettre, raconter. 

J'espère pouvoir le faire longtemps. Mais que je disparaisse dans vingt ans ou dans cinq, ou que  je passe demain sous un autobus, je regarde mon "fonds de commerce" et je me dis qu'il y en a de bien plus infâmants. 

C'est beaucoup. En regard de l'absurdité et de la cruauté de la vie, c'est vraiment beaucoup. 

Mar(c)tin 

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(1) Bien que je sois publié chez P.O.L, et bien que j'essaie de travailler la forme de mes romans, je ne les considère pas comme des expériences esthétiques. Il y a plein de phrases ou de tournures approximatives ou malfoutues dans mes romans. Je m'en fiche. Je fais seulement en sorte qu'ils soient compréhensibles et agréables à lire. La forme qui m'intéresse est la narration, pas la langue. 

(2) Là, en général, j'entends dire "Quel discours manichéen ! ". Mais il y a erreur de doctrine. Je ne partage pas le monde en deux, comme la religion de Mani. Je ne cherche pas à être bon en étant vertueux ou "lumineux". J'aspire à être bon en posant des actes que j'espère bons (ou qui font du bien). C'est du conséquentialisme, pas du manichéisme. Et je crois sincèrement qu'on peut dire si des actes font du bien ou non, quand on le demande à ceux qui sont à l'autre bout de ces actes. 

vendredi 17 juin 2016

De l'élitisme dans la littérature (2) - par Olivier Adam






J'ai lu tout à l'heure un article d'Olivier Adam (que je n'ai jamais rencontré, à ma connaissance, et dont je n'avais jamais rien lu auparavant) sur le site du Nouvel Obs. Ca me fait plaisir d'en reproduire ici un extrait.  


(...) Les écrivains ont déserté le champ des classes moyennes et populaires parce qu’ils n’en viennent pas. Parce qu’ils ne connaissent cette réalité que de loin. Parce qu’on n’écrit jamais que de son propre point de vue (et ce n’est pas une critique que je formule ici. à mon avis mieux vaut écrire sur ce qu’on connaît. C’est le moyen le plus sûr de viser juste. Bourdieu lui-même a montré combien son engagement dans la démarche sociologique répondait à la nécessité de réfléchir à son propre parcours, et comment les objets d’études des chercheurs se définissaient en fonction de leurs origines, de leur trajet, et des obsessions et questionnements associés).
Ainsi, la très grande majorité des écrivains français provenant de la bourgeoisie, c’est à cette même bourgeoisie que s’intéressent la plupart des romans. Le caractère minoritaire des œuvres traitant des classes populaires et moyennes ne traduit jamais que la sous-représentation de ses rejetons dans les rangs des écrivains, selon les mécanismes de reproduction d’ailleurs emblématiques de la pensée bourdieusienne, et l’incapacité des autres à intérioriser des problématiques qui leur sont trop lointaines, par défaut d’expérience.
Ensuite en considérant la méfiance «de principe» qu’entretiennent les catégories dominantes, à l’intérieur même du champ scientifique, à l’égard de la démarche sociologique, nécessairement aride, rebutante, concrète, statistique, objective, et par conséquent moins «noble», moins «élevée» que, par exemple, la philosophie, la littérature, l’histoire ou la psychanalyse, et des problématiques dites «sociales», où l’on se salit sans doute trop les mains, en les exposant au cambouis du concret, du réel, du peuple, de la moyenne, du commun. À ce titre, relisant des entretiens donnés peu avant sa mort, une phrase de Pierre Bourdieu m’a paru particulièrement éclairante:
Quand vous avez parlé de mon travail tout à l’heure, je pense que mon plus grand mérite dans ma trajectoire, ça a été de souvent choisir le moins chic, parce que souvent la vérité est à ce prix.
On pourrait sans mal l’étendre au champ littéraire. Les classes moyennes, les classes populaires, le majoritaire. Les banlieues, la campagne, le pavillonnaire, les grands ensembles, les lotissements. La vie commune, les lieux communs, le combat ordinaire : le travail, les enfants, le manque d’argent, le surendettement, le chômage, la précarité, la pauvreté, le déclassement, la ségrégation, l’exclusion, l’échec scolaire, les usines, les bureaux, les supermarchés, le Pôle emploi, les hôpitaux, les écoles, les zones commerciales, les zones industrielles, les zones pavillonnaires, et le conformisme de la vie qu’y mène tout un chacun. Tout cela manque tellement de «chic», n’est-ce pas.
Tout cela manque tellement de cette légèreté chère à l’esprit français, ma chère. De cette élégance, propre à une littérature qui s’est toujours rêvée en altitude, pure, éthérée, poétique, dégagée, ironique. À moins de s’en saisir pour dire la répulsion qu’elles inspirent (et combien de fois ai-je entendu des auteurs affirmer leur volonté d’échapper à la réalité commune, de se bâtir contre la médiocrité moyenne, grâce à la littérature), à moins de les regarder d’en haut (et il faudrait s’interroger sur la propension qu’ont certains transfuges à n’être pas les derniers à se livrer à ce jeu, comme pour finir de se fondre, faire oublier les stigmates qui siéent si mal au teint de l’écrivain), comment s’en sortir sans égratignure, sans suspicion, les mains propres et la chemise blanche impeccable?
Faites l’expérience. Parlez-en dans un livre, un film, et on vous taxera de misérabilisme, de naturalisme sordide. Évoquez la France moyenne, commune, les gens qui travaillent, vivent comme tout le monde, et on déplorera que vous mettiez en scène des vies étriquées, minuscules, minables. Décrivez ces gens, ces endroits avec un minimum d’empathie et on vous reprochera de vous complaire dans la médiocrité de masse, de glorifier la laideur suburbaine. Descendez à peine plus bas dans l’échelle, faites état de la violence des rapports de classe, de leur permanence même et on qualifiera immédiatement votre roman de populiste, manichéen et j’en passe.
Qui pourrait s’y risquer et à quoi bon? Quel bénéfice en tirerait-on? Aucun. Au point d’en arriver à ce qu’un roman ambitionnant de s’emparer de la crise s’intéressera aux traders, à la haute finance, aux dirigeants d’entreprise, aux dominants, plutôt qu’à ceux qui la subissent de plein fouet. Au point qu’un roman prétendant « dire » la société, ne traitera jamais sa réalité moyenne, majoritaire, mais investira invariablement les milieux de l’art, de la publicité, des médias, convoquera mannequins, personnalités télévisuelles, gens de pouvoir, artistes à la mode, comme si vraiment le pays n’était composé que de cela, comme si tout cela pouvait dire quoi que ce soit de sa réalité, de ce qui l’agite et le meut, de ce qu’il devient et de vers où il se dirige. 
Olivier Adam 
(Le texte dont est extrait ce fragment est publié ici dans son intégralité.) 
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Lire : De l'élitisme dans la langue et la littérature (1) 

mercredi 20 avril 2016

De l'élitisme dans la langue et la littérature (1) - par Marc Zaffran/Martin Winckler


Ces jours-ci, je suis tombé sur une vidéo produite et mise en ligne par "The Guardian", le grand quotidien britannique de gauche. 
(NB : Le livre ci-contre de Bill Bryson, pour les lecteurs qui lisent l'anglais, est épatant pour découvrir comment la langue anglaise s'est construite. Je recommande aussi vivement "Honni Soit Qui Mal Y Pense" de Henriette Walter, dans lequel l'histoire - et les relations intimes - entre français et anglais sont magnifiquement racontées). 




Elle m'a semblé si juste que je n'ai pas résisté au plaisir d'en traduire le texte pour les non-anglophones. Sa pertinence est au moins aussi grande en France qu'en Angleterre. 

Pour commencer en voici la traduction/adaptation : 

"Les puristes de la langue sont paternalistes, prétentieux et tout simplement dans l’erreur.

Mettez ensemble les mots « puristes » et « langue » et soudain, certaines personnes se sentent très fières. Elles ne devraient pas.
La plupart des puristes de la langue utilisent une forme élitiste et de plus en plus désuète de l’anglais. Et ça leur donne un sentiment de supériorité. Or, dans la plupart des cas, les erreurs qu’ils relèvent n’ont strictement aucune importance. 

Si je jette un coup d’œil autour de moi en disant : « Il y a ici moins (less) de gens que je ne l’imaginais » est-il réellement nécessaire de relever que, les individus pouvant être comptés, il aurait fallu dire « un plus petit nombre » (fewer) ? De fait, la plupart d’entre nous utilisent les mots « less » et « fewer » indifféremment et sans grande confusion. Je n’ai jamais vu de supermarché où les clients se grattent la tête devant la file « 10 articles ou moins ». Tout le monde comprend. 

Certains puristes pensent que la langue évolue, pas la grammaire. C’est faux. Il était autrefois considéré comme incorrect de commencer une phrase par les mots « And » (Et) ou « But » (Mais). Et qu’en est-il de la « règle » voulant que le pronom de référence, à l’écrit, devrait être « He » (Il, et non Elle) ?

Certains puristes disent que nous avons besoin d’un langage commun, d'une série de règles que tout le monde comprend. Mais trop souvent, ils oublient de dire que les règles qu’ils entendent promouvoir ne sont pas celles de tout le monde, mais les leurs. 
Prenez le mot « Literally », par exemple. Je me fous littéralement de savoir si j’utilise le mot ‘littéralement’ de manière correcte - en respectant une règle de « correction » datant de l’ère élisabéthaine. Et le Dictionnaire d’Oxford s’en fout également, puisqu’il a mis à jour sa définition pour y intégrer l’usage contemporain. 

Il n’est pas difficile de voir à quel point le rapport de force est asymétrique quand il est question de purisme de la langue. Ceux qui soulignent les « erreurs » sont souvent plus vieux, plus riches, plus blancs ou, tout simplement, plus universitaires que les personnes qu’ils traitent avec condescendance.

Trop souvent, il s’agit pour eux de faire taire quelqu’un, ce qui est d’autant plus scandaleux quand il s’agit d’une personne qui a déjà du mal à prendre la parole. 

Nous devrions passer plus de temps à écouter ce que les autres ont à dire, plutôt qu'examiner la langue avec laquelle ils le disent." 

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C'est vrai en Angleterre mais ça n'est pas moins vrai en France, où l'on passe plus de temps à évaluer les autres sur la manière dont ils s'expriment, au lieu d'écouter ce qu'ils ont à dire - autrement dit, sur la forme et non sur le fond, qui est tout de même l'essentiel pour l'auteur.  

"Bien parler", "bien écrire" sont des notions très relatives. Il s'agit toujours de parler ou d'écrire "bien" par rapport à des référentiels arbitraires. En France, c'est la langue de l'Académie, l'accent parisien distingué (celui des Germano-Pratins, pas celui des "Titis" de Belleville ou Pigalle), la littérature de Flaubert, de Proust, de Gide et bien d'autres auteurs que Jean Paulhan pensait dignes de figurer dans sa bibliothèque. Autrement dit, des langues orale et écrite depuis très longtemps adoptées, cultivées et peu à peu imposées par les classes dominantes. 

Les accents et parlers régionaux sont considérés au mieux comme "folkloriques", au pire comme étant vulgaires. Les "fautes" d'orthographe ou de grammaire sont raillées comme autant de signes d'inculture. Or, la "maîtrise" du langage est un critère de classe. Ni plus, ni moins. C'est sur des critères de langue (écrite ou orale, de prononciation ou de "style") qu'on sélectionne, qu'on embauche, qu'on retient ou qu'on rejette, qu'on inclue et qu'on exclue. La langue (comme les "bonnes manières", qui ne s'apprennent que dans les "bons milieux") fait partie des critères de "goût" que Pierre Bourdieu décrit dans La Distinction - Critique sociale du jugement (Minuit, 1979). 

Et ces critères de langue s'étendent, immanquablement, aux jugements sur la "qualité" des écrits. 

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Ainsi, ces derniers temps, j'ai vu circuler sur Facebook un "florilège" de livres électroniques auto-édités présentés comme ridicules. La personne qui les avait ainsi assemblés sur son blog entendait se moquer de leurs titres, de leur contenu et, bien entendu, de leurs auteurs. Pour faire rire de quoi, exactement ? De textes considérés comme "maladroits" ou "mal foutus". Mais par qui ? Selon quels critères ? Des critères de classe, encore une fois. 

Or, les "qualités" littéraires d'un texte sont toujours subjectives. Quand je suis face à un texte, je peux dire qu'il me touche ou non. Que je le comprends, ou non. Et je sais que ce n'est pas un critère de qualité. C'est seulement une appréciation personnelle. Le fait que je le trouve beau ou non en dit plus sur moi et ma lecture (et ma formation, et mes préjugés, et mes "goûts") que sur le texte lui-même, et je me garderai bien de le qualifier. Le fait est que je n'ai pas besoin de qualifier un texte pour me définir. Je n'ai même pas besoin de le lire, au prétexte qu'il faudrait l'avoir lu. Mais ça, c'est moi. Je ne fais pas partie de la classe dominante. Je ne suis pas universitaire. Je n'éprouve aucun désir de contrôler la manière dont d'autres que moi écrivent. Je ne me sens pas de mission de "défense" de la langue ou de la grammaire. Ni même de la "littérature". La seule chose que j'ai envie de défendre, c'est la liberté de s'exprimer.





Je me souviens d'avoir longuement discuté avec Philippe Lejeune, quand il venait de publier l'un de ses livres consacrés à l'écriture intime, du mépris porté par l'université aux journaux d'anonymes - tandis qu'on ne jurait que par ceux des écrivains estampillés. Pour qu'un journal intime soit "intéressant", il faut que son auteur ait été adoubé - en raison d'une production plus noble, un roman, de préférence. Critères de classe, encore une fois. J'en ai souffert quand ma principale activité d'écriture était mon journal intime. Le mépris que j'entendais s'exprimer au sujet de tous ces "écrivains ratés qui tiennent un journal intime en pensant que c'est de la littérature", je le reconnais dans le mépris qu'on voue à ceux et celles qui, aujourd'hui, "se déversent sur les blogs et les réseaux sociaux". Il suffit de lire les journaux. 

Alors, quand on cloue au pilori des textes, quels qu'ils soient, afin de faire rire la galerie, j'éprouve un besoin irrésistible de prendre la défense de leurs auteur.e.s, car objectivement, je suis de leur côté. Ils ont voulu s'exprimer et ils ou elles l'ont fait avec leurs mots, leurs procédés, leurs images, leur mise en page. Ce n'est peut-être pas fait selon les canons de l'édition (ou du "bon goût") et oui, c'est du compte d'auteur ou de l'auto-édition électronique (et tout ce qui est électronique est souvent considéré comme méprisable par ceux qui ne jurent que par le papier, matière noble s'il en fut...) mais c'est un travail personnel, et rien qu'à ce titre, ça mérite le respect. Si je n'avais pas la chance d'être un auteur publié par un éditeur "classique", j'aurais certainement recours à l'auto-édition sur une plateforme électronique. 


Dans le même ordre d'idée, je trouve insupportable d'entendre "C'est à peine meilleur que du..." suivi par le nom d'un.e auteur.e populaire (je pense à Marc Lévy et à Guillaume Musso, en particulier), comme si ces auteurs-là représentaient ce qu'on peut faire "de pire" en littérature. Encore une fois, c'est là une pure posture de classe. 

Car, n'en déplaise à celles et ceux à qui Marc Lévy et Guillaume Musso donnent des boutons, il ne faut quand même pas oublier que ces auteurs ont des lecteurs. Et beaucoup de lecteurs - qui, dans leur majorité, sont d'ailleurs des lectrices, comme pour l'essentiel des livres vendus en France. On est même en droit de penser, étant donné l'économie du livre aujourd'hui, qu'un certain nombre des lectrices de ML et GM lisent aussi, en passant, des auteurs adoubés par la critique ou l'intelligentsia. 

Car ce qu'écrit Daniel Pennac au sujet de la lecture d'un roman n'est pas moins vrai quand il s'agit de l'ensemble des romans : on a le droit de lire ce qu'on veut, comme on veut et tout ce qu'on veut, sans préjugé et sans hiérarchie pré-déterminée. 

Il y a des livres de toutes sortes. Certains ont la chance d'avoir une grande diffusion. D'autres non. Certains sont lus longtemps, d'autres non. Certains sont écrits pour bouffer, d'autres parce qu'ils sont importants pour leur auteur.e. Et ce n'est pas toujours visible du premier coup. Et ce ne sont pas les honneurs et les flon-flons qui nous le disent. Boris Vian, ce "touche-à-tout" plutôt méprisé par l' "élite" littéraire de son temps est aujourd'hui dans la Pléiade et L'écume des jours est un best-seller en poche cinquante-cinq ans après sa mort. En revanche, savez-vous qui étaient Claude Farrère, Adrien Bertrand et Ernest Pérochon ? Probablement pas. Même s'ils ont été dûment "reconnus" de leur temps. (Par le prix Goncourt, rien que ça.) 

La portée d'un livre, comme la vie d'un individu, est intimement liée aux circonstances. Et les circonstances, par définition, c'est comme le vent : ça tourne. C'est de la loterie. Du hasard. 

Je connais de très bons livres qui n'ont pas eu le public que je leur souhaitais et il m'est arrivé plus d'une fois de me mettre à lire un livre dont tout le monde disait le plus grand bien (Les particules élémentaires, L'élégance du hérisson) et de les reposer au bout de quarante pages. C'était mon droit le plus strict, et c'est mon droit de le dire. 
Ca ne les disqualifie aucunement (ça veut seulement dire que ces livres-là ne sont pas faits pour moi - ou que je ne suis pas fait pour les lire)mais ça ne me disqualifie pas non plus en tant que lecteur. Alors, j'aimerais qu'on cesse de regarder de haut et de disqualifier les gens qui écrivent et lisent hors des "canons" de la grammaire ou de l'édition française. 

******

Je sais que ce genre de discours "relativiste" agacera beaucoup les puristes de la langue et de la littérature. Mais tant pis. Ce qu'il y a de beau dans le monde d'aujourd'hui, comparé à celui d'il y a cinquante ans, c'est que les médias ne sont plus réservés au happy few : on peut user de la syntaxe qu'on veut, comme on veut, sur une page FB, dans un tweet, un SMS ou un courriel ; on peut publier ce qu'on veut en e-book (oui, même les photos de ses chats) ; et on peut exprimer son avis librement sur un blog et le faire lire à qui voudra. 

Toute cette liberté de s'exprimer, relativement nouvelle, perturbe sans doute le commerce des journaux, des magazines et de l'édition, mais elle n'empêche personne de penser, au contraire, car le monde est plus riche quand il permet la mise en commun de multiples points de vue. (Oui, même sur l'internet.) 

Et si ça empêche certaines personnes de dormir, c'est bien dommage pour elles. Personne ne leur interdit d'admirer les auteurs et les oeuvres qu'elles aiment. Personne ne leur demande de lire ce qu'elles n'aiment pas. 

Ce qu'on leur demande, c'est de garder leur mépris dans leur poche. 

Martin Winckler 

mardi 12 avril 2016

Trois semaines en France



Entre le 14 mars et le 4 avril, je me suis rendu en France pour le Salon du Livre, plusieurs conférences et rencontres et une douzaine de rencontres-signatures en librairie.
Et ça s'est plutôt bien passé. Plutôt très bien. Vraiment très bien.
Aperçu de ces trois semaines. (Je cite beaucoup de gens, et si certain.e.s ne se retrouvent pas dans la liste toutes mes excuses, ça ne veut pas dire que je n'étais pas heureux de les (re)voir.)  


Semaine I 


Mardi 15 mars, 17h, Université de Toulon 
- Conférence : "Femmes, genre, santé "

J'étais invité par Martine Sagaert, professeur de littérature à l'université de Toulon, et responsable du Laboratoire de recherche Babel. J'avais rédigé un long développement qui n'était pas exactement une conférence, mais une suite d'idées qui allaient me permettre de développer le thème. 

Pour celles et ceux que ça intéresse, ce brouillon est publié sur cette page.
La conférence ayant été filmée, la vidéo devrait être prochainement postée sur le site de Canal U, le "Web TV" de l'enseignement supérieur et de la recherche.  

Je remercie vivement Martine Sagaert, ses collègues, les étudiant.e.s et le public qui sont venus écouter cette conférence. 

Mercredi 16 mars, 15h, Fac de médecine de Reims (Amphi 4) – Rencontre avec les étudiants en médecine de l’association l’Autobus

Le contexte était différent, mais l'enjeu n'était pas moins important. Je ne suis pas invité dans des facultés de médecine française, sinon de manière très occasionnelle mais toujours enrichissante - je pense au département de Médecine Générale de la faculté de médecine de Brest et au Dr J-M Boles, qui anime l'espace de réflexion éthique de Bretagne. Cela étant, beaucoup d'étudiants en médecine et de médecins de toutes les générations et de nombreuses spécialités m'écrivent, et certains me demandent de passer les rencontrer dans leur faculté. Quand je me rends en France, je m'efforce d'aller à leur rencontre. En mars 2016, je suis allé à Reims et à la faculté Kremlin-Bicêtre. Je parlerai de la seconde un peu plus tard.


A Reims, j'étais invité par l'association l'Autobus 975, pour parler de maltraitance médicale, en particulier dans l'enseignement. Mon copain et collègue généraliste Franck Wilmart, qui travaille à Soissons, s'y trouvait lui aussi. On a commencé par passer un extrait de "L'école de médecine", le feuilleton documentaire auquel j'ai collaboré (Arte, 2007) et puis la discussion a commencé. C'est plutôt réconfortant de voir des professionnels de santé se réunir sans hiérarchie (il y avait là des étudiants.e.s, des sages-femmes, des infirmier.e.s, des patient.e.s et même au moins un professeur de médecine) pour partager leurs réflexions sur un sujet à peu près complètement ignoré dans les facultés de médecine françaises. (Ce qui me fait penser que je devrais faire la liste des sujets qui ne sont jamais - ou presque jamais - abordés dans la formation des médecins comme la mort, la sexualité, l'empathie, l'altruisme, les inégalités sociales, les préjugés et les racismes dont nous sommes tou.te.s affligé.e.s, le burn-out, et j'en passe...).

De cette rencontre il reste des souvenirs et quelques photos, mais surtout un sentiment très intense que quand on veut bien faire et faire du bien, c'est moins difficile ensemble.


Merci Marguerite, Matthieu et les autres pour l'invitation. Merci, Franck d'avoir été là et de servir de modèle aux étudiants présents. Merci Claire d'avoir amené vos parents et merci à eux d'être venus - et Salut, Olivier ! où que tu sois !


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Jeudi 17 et Vendredi 18 mars, 14h, Paris - "La pudeur de l'entretien" - Conférence  dans le cadre du colloque « Féminité, Maternité, quand la pudeur se dévoile » 

Passionnant colloque. J'ai pu assister à plusieurs conférences, le premier matin et la deuxième après-midi (juste après avoir donné la mienne), et je suis convaincu que les autres étaient d'excellent niveau. J'ai particulièrement apprécié la diversité des intervenants - de l'historien Jean Claude Bologne à l'animatrice de radio Brigitte Lahaie en passant par le rabbin Delphine Horvilleur. 


Pour ma part, j'ai parlé du respect de la pudeur pendant l'entretien en consultation, en insistant sur l'idée qu'un soignant peut parfaitement répondre aux patient.e.s qui le consultent et les conseiller utilement sans leur poser de questions intrusives - sur leur sexualité, leur vie personnelle, leur histoire familiale par exemple. Respecter la pudeur des patient.e.s c'est leur faire comprendre qu'ils et elles n'ont pas à se mettre à nu - au propre ou au figuré - mais sont en droit de protéger leur intimité, physique et émotionnelle.


Un beau colloque, auquel j'étais fier d'avoir été convié, et pendant lequel j'ai appris beaucoup.
Merci à Bernadette de Gasquet, Daniel Lacroix et Anthéa de m'avoir invité.

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Jeudi 17 mars, Paris, Salon du Livre - France Inter, "Le Nouveau Rendez-Vous" par Laurent Goumarre. 


Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas navigué sur les ondes de France Inter, et cette émission-là était une belle manière de réembarquer pendant une heure. Benoît Lagane, qui prépare l'émission de Laurent Goumarre, m'avait invité pour parler de mon roman, mais aussi pour me faire rencontrer Thomas Lilti, dont Médecin de campagne allait sortir. Ayant pu voir le film en avant-première, j'ai pu dire tout le bien que j'en pense



Samedi 19 mars, ParisSalon du Livre"Les enfants des livres". 

Rencontre avec de jeunes lecteurs en compagnie de Erik Orsenna et Monique Proulx en partenariat avec Le Labo des histoires.

Une page sur le site du Labo des histoires (que je remercie vivement) retrace l'ensemble de la rencontre.

C'était émouvant d'entendre trois jeunes gens parler avec leurs mots, leur coeur, leur sensibilité de trois livres très différents, devant un large public. Pour moi, c'était aussi une sorte de rêve réalisé avec quarante-cinq ans de retard. Au milieu des années soixante, le journaliste Jacques Garat, qui animait l'émission de l'après-midi "Aujourd'hui Madame" avait voulu consacrer un segment aux lectures des adolescents. Ami de ma famille, il m'avait proposé de faire partie du "panel" de jeunes gens qui viendraient parler de livres. J'avais reçu un colis de bouquins à explorer, avec mission de dire ce qui m'avait intéressé, ce que j'avais mis de côté, ce que j'avais pensé des livres que j'avais lu.
L'émission n'a pas eu lieu, et je suis resté sur mon envie de parler du seul roman qui m'avait captivé - et sérieusement captivé : L'île de Robert Merle.



C'est un roman d'aventures, réécriture de l'histoire des mutinés de la Bounty.
A l'époque, je ne lisais que des romans de science-fiction et des romans policiers, le plus souvent anglo-saxons. C'était la première fois qu'un aussi gros roman français, écrit par un auteur contemporain, me happait complètement, autant par la langue que par la narration. En le lisant, j'ai compris qu'on pouvait aussi écrire de bons romans en français (je veux dire, en plus de Jules Verne,  Victor Hugo, Alexandre Dumas, Maurice Leblanc et Boris Vian...) et qu'on pouvait trouver de bons romans dans des collections de littérature "blanche", pas seulement dans les rayons de littérature populaire. L'île avait tout d'un roman populaire...  à ceci près qu'il était publié par Gallimard. Comme quoi...

J'ai profité de cette rencontre pour faire le "quatrième adolescent" et parler de mon admiration pour le roman de Merle, quarante-cinq ans plus tard.

Merci, jeunes gens ! (Et merci à l'équipe du Labo des Histoires !) 

Dimanche 20 mars, Paris, Salon du LivreRencontre entre Craig Thompson (Habibi, Blankets) et Martin Winckler.

Quelle belle rencontre ! J'avais lu deux graphic novels de Craig Thompson (en particulier le magnifique Blankets) et la rencontre était centrée sur le processus créatif comparé d'un roman et d'un graphic novel. Alors que nous avons grandi dans des milieux radicalement différents (Craig Thompson dans une famille chrétienne fondamentaliste où la seule lecture autorisée était la Bible, et où télévision et cinéma étaient interdits jusqu'à ce qu'il soit un adolescent), nous nous sommes découverts tout un tas de points communs : nous avons tous deux appris à dessiner/à écrire seuls, sans formation particulière et le processus de composition de nos livres est très similaire : nous partons sur une idée relativement simple, faisons un schéma approximatif de l'histiore et construisons le récit au fur et à mesure que nous avançons. Craig est un homme charmant, drôle et extrêmement fin, et ça m'a fait beaucoup de bien de l'écouter parler de son travail. (Et il a dessiné aux pinceaux de couleur une dédicace "familiale" à l'intention de mon fils parisien, en plus...)






19 mars, Paris, 16 à 17 h Signature, Stand P.O.L, P51
20 mars, Paris, 16 à 17 h Signature, Stand P.O.L, P51

Je suis un auteur chanceux : mes signatures au Salon du Livre se passent toujours bien. C'est sans doute parce que je suis un bavard : je réponds toujours volontiers aux questions, et ça m'intéresse aussi de savoir qui sont les lectrices et lecteurs qui viennent me voir, pour personnaliser la dédicace, quand je le peux. Il est rare que les personnes qui viennent se faire signer un livre n'aient rien à dire d'elles-mêmes (le plus souvent, elles n'osent pas) et ça donne donc toujours lieu à un échange qui peut durer quelques minutes ou nettement plus. Cette année, j'ai été frappé par deux choses, à toutes les signatures : d'une part, beaucoup de femmes (souvent des professionnelles de santé, mais pas seulement) venaient me remercier d'avoir écrit Le Choeur des femmes, ce qui évidemment me touche beaucoup, mais n'en finit pas de me surprendre (J'y reviens plus loin.) ; d'autre part, beaucoup de lectrices/teurs venaient pour offrir un livre à quelqu'un d'autre en même temps que pour s'en offrir un. Deux fins d'après midi de suite, pendant près de deux heures (car les lectrices passaient avant et après les horaires indiqués sur le programme), j'ai fait de belles rencontres, chaleureuses et gratifiantes.


A la fin de la soirée du dimanche, l'équipe de POL m'avait proposé de "plier" le stand et d'aller souper ensuite tous ensemble. A 19 h, quand le Salon a fermé, après avoir bu un verre, tout le monde a rangé les livres dans de grands cartons
 
avant de les déposer sur des palettes qui seraient renvoyées chez le diffuseur.
A la fin de la soirée, alors que nous nous apprêtions à partir, j'ai engagé la conversation avec deux personnes qui étaient arrivées juste avant la fermeture. La première travaille chez Folio. La seconde se nomme Céline Leroy. Avec un sourire et sur un ton sybillin elle me déclare : "Nous nous sommes déjà recontrés, il y a dix-huit ans..."  Comme je secoue la tête, car je ne la reconnais pas, elle poursuit : "J'étais jurée du Livre Inter l'année de La Maladie de Sachs."

J'avais longtemps gardé des contacts avec deux jurées de cette année-là, mais je me suis toujours demandé ce que les autres étaient devenus. Ce soir-là, j'ai eu la chance de pouvoir poser la question directement à l'une des intéressées. Céline m'a raconté que son expérience de jurée en 1998 a stimulé son intérêt déjà grand pour le monde du livre et de l'édition. Au cours des années qui ont suivi, tout en faisant des études de littérature anglaise, elle a travaillé chez plusieurs éditeurs et elle est devenue traductrice professionnelle. Et, si je me fie au nombre et à la qualité des romans qu'on lui confie, elle excelle à ce qu'elle fait.


(Ci-contre, une de ses traductions...) 
 
Ce n'était pas seulement une belle rencontre, mais une occasion de remercier, à travers elle, les vingt-quatre personnes qui ont choisi mon roman cette année-là. Je sais que j'aurais de toute manière continué à écrire sans le Livre Inter, mais l'immense public auquel ce prix m'a fait connaître a rendu les choses beaucoup plus faciles par la suite. Avec la publication de mon premier roman par P.O.L, le Livre Inter a été l'une des deux chances déterminantes dans mon itinéraire d'écrivant.

Merci à Paul, Jean-Paul, Vibeke, Antonie, Lucie, Juliette, Flandrine, Emmeline L., Olivier C. et Céline Leroy pour cette belle soirée. (Et un petit bonjour à Dominique M., en passant, en souvenir du Livre Inter.) 


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Semaine II 


Lundi 21 mars, 19h30, Lyon, Conférence « Parcourssanté des femmes : petit inventaire des idées reçues ». (ENS de Lyon.)




Y'avait du monde. Autour de 450 personnes, d'après les animatrices de "La Cause des Parents", qui m'avaient invité. C'était impressionnant, d'autant qu'il s'agissait d'une conférence payante, car l'association devait assumer le coût de la salle et rémunérer un certain nombre de personnes.

J'avais fait une petite liste d'idées reçues (publiées ici) , et je n'ai pas eu le temps de toutes les développer. Ce sera pour un prochain livre. Ou une prochaine conférence, qui sait ?

Merci à Nadège Mourenas et Elisabeth Martineau. Merci à Eva et Kevin, qui étaient ma famille dans la salle. Merci à toutes celles et tous ceux qui se sont déplacé.e.s pour m'écouter.


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Pendant les deux semaines qui ont suivi, je suis allé dans tout plein de librairies... 
Il y aurait beaucoup à dire pour toutes ces rencontres, je vais essayer de donner en quelques mots l'essence de chacune. 

Mardi 22 mars, 19h, Montreuil, Rencontre-signature, Librairie Folies d’encre9 Avenue de la Résistance, 93100 - Montreuil 

Une lecture plus que bienveillante de la part de Jean-Marie Ozanne, le fondateur; des cadeaux d'Amanda Spiegel, qui prend sa suite dans la continuité ; des retrouvailles avec une amie ("Jacqueline, de La Milesse" m'a-t-elle dit pour se faire reconnaître comme si j'en avais eu besoin) que je n'avais pas vue depuis très longtemps ; et une lectrice qui, apprenant que Abraham et fils est le premier volume d'un cycle qui en comptera cinq, me dit : "Alors il va falloir revenir pour les quatre autres..." 


Mercredi 23 mars, 19.00, Lille – Rencontre-signature à la librairie La Lison, 8 place Jeanne d’Arc, Lille 




Alix et Fantine, les deux cousines qui ont créé cette librairie en 2015, avaient installé des bancs sur toute la longueur de leur salle, et au bout une table et des tabourets de bistro. Après la rencontre, riche et chaleureuse (je suis désolé, je vais me répéter en disant ça de toutes, probablement, c'est banal, je sais, mais c'est comme ça que je l'ai ressenti) nous sommes allés souper, à deux pas, dans un restaurant italien. L'enthousiasme et la "pêche" d'Alix et Fantine est réjouissante, quand on sait qu'ouvrir et faire vivre une librairie indépendante, centre névralgique de circulation culturelle dans un quartier ou une ville, c'est un sacré boulot. Je leur tire mon chapeau d'avoir entrepris ça toutes les deux. Et merci à toutes celles et ceux qui sont venu.e.s ce soir-là à ma rencontre (Merci, Fanny ! Salut, Marieke !).






Jeudi 24 mars, 19.30, Lyon – Rencontre-signature à la librairie Passages


Audrey Chanonat, jeune photographe qui m'avait tiré le portrait le lundi précédent pour la revue de la Cause des Parents, est revenue faire quelques clichés à Passages, où Eric Fitoussi (dont le père a joué aux échecs sur le bateau avec mon père, en 1961, à notre départ d'Algérie) et son équipe m'ont accueilli. Je souris encore en pensant à la première intervention/question, énoncée par mon copain généraliste Bernard Rechatin (qui avait fait trois heures de route pour venir, pour une autre raison, mais en avait profité pour passer...). "Abraham et fils ne commence pas du tout comme tes autres bouquins et pendant deux cents pages je me suis dit que j'allais laisser tomber, et puis finalement, je me suis laissé emporter jusqu'au bout." Il exprimait sincèrement des réactions auxquelles je m'attendais, et je lui en suis reconnaissant. Ecrire, pour ce qui me concerne, c'est essayer à la fois de faire un livre nouveau. Le risque que les lecteurs ne suivent pas est réel, et je l'accepte. C'est réconfortant de savoir que certains - comme Bernard et beaucoup d'autres - font l'effort de s'accrocher. 

Merci à Eric et toute l'équipe de Passages, à tous les lecteurs/trices (en particulier M et Mme Juliet) pour leur présence, et bien sûr à à Eva et Kevin.   



Vendredi 25 mars au matin, Lyon - Petit-déjeuner-rencontre à la librairie Vivement Dimanche ! (à la Croix-Rousse)  

Je ne pouvais pas rester deux soirs à Lyon, alors il avait été convenu que j'irais à Vivement Dimanche ! le matin, vers 9.30, pour une rencontre autour d'un croissant et d'un jus d'orange. C'était une expérience, et elle s'est révélée tout à fait concluante puisqu'on a un peu manqué de place, et que (si je me souviens bien) tous les croissants ont été dévorés. Je recommande cette formule de "petit-déjeuner-autour-d'un-livre" à tous les libraires qui voudront l'essayer. En tout cas, pour ce qui me concerne, je suis partant. 


Merci à Maya Flandin, à toute l'équipe et aux lecteurs matinaux. Et si je n'ai pas pu partager votre repas ce midi-là, j'espère que ce n'est que partie remise. 


Vendredi 25 mars, 19.30, Vienne - Rencontre-signature à la librairie Lucioles.

Chaque librairie a son lieu d'accueil, chaque libraire son style pour faire parler un auteur, chaque auditoire une attention particulière. Dans la salle de rencontre, derrière la librairie Lucioles, qui se trouve face au temple d'Auguste et de Livie, à Vienne, j'avais le sentiment de parler devant une société secrète. Le cadre, sans doute. Mais ça s'y prêtait tout à fait, s'agissant d'un roman qui évoque les romans d'aventure, du Club des Cinq à Bob Morane... :-)

Merci à Michel Bazin, à toute l'équipe et aux membres de la Société (Secrète) des Lecteurs de Lucioles. Merci aussi pour le fabuleux dîner. J'espère que vous avez eu l'occasion de retourner goûter le minestrone aux Saint-Jacques... :-)



Semaine III 

Si je triche un peu en faisant commencer la troisième semaine le samedi, c'est parce que les trois villes suivantes sont celles de ma vie passée en France - à rebours.

Samedi 26 mars, 16-18 h, Le Mans - Rencontre-signature à la librairie Thuard

Je connais la librairie depuis son ouverture, il y a... plus de vingt ans, et je suis allé y acheter des livres jusqu'à mon départ, en 2009. J'avais décidé de me rendre au Mans cette fin de semaine pour y revoir des amis de longue date, et les Thuard en ont profité pour m'inviter à rencontrer leurs lectrices et lecteurs dans leur salle du premier étage, sous la belle structure en bois comparable à une coque de navire. A l'issue de la rencontre, j'ai retrouvé des personnes que j'aime beaucoup et que je n'avais plus vus depuis une dizaine d'années. (Marie-Laure et Michel, quel bonheur de vous voir !) 

J'ai eu également l'occasion de revoir une de mes anciennes patientes des années 1980. Elle avait dix ou douze ans quand je suis devenu son médecin traitant. Elle est aujourd'hui mère d'une adolescente. C'était très émouvant de la revoir adulte, de l'entendre me parler de ses parents, et me dire quel médecin j'avais été pour l'enfant, puis l'adolescente qu'elle fut. Je sais que le passé est souvent idéalisé, mais je suis heureux de savoir que dans son souvenir,  je défendais dès les début de ma carrière les mêmes valeurs qu'aujourd'hui.

Merci à Anneke et Bernard Thuard ainsi qu'à Anne-la-Bibliothécaire, Dominique D., Michel et Jacqueline D., Jacky C., Michèle et Alain, Michel et Jojo, Pascal et Olivier et tous les copains présents ce week-end là. (Et félicitations, Adélaïde !) 

29 mars, 19.30, Tours – Rencontre-signature à la librairie La boîte à livres 

J'ai fait mes études de médecine à Tours entre 1973 et 1981. A l'époque, la Boîte à Livres était une toute petite librairie installée au centre-ville. C'est là que j'ai acheté La Vie mode d'emploi, en 1978, et que mon aventure de lecteur de Georges Perec a commencé.

En 1998, année où j'ai publié La Maladie de Sachs, la BAL a été rachetée par de nouveaux propriétaires et s'est transplantée dans un local auparavant occupé par... un magasin de vêtements. (c'est trop souvent l'inverse...). C'est aujourd'hui une magnifique librairie qui s'étend sur trois niveaux, et dotée d'un petit café.

Ce n'était pas la première fois que je venais y rencontrer des lecteurs, peut-être la sixième ou septième en dix-huit ans. Et, une fois encore, c'était très émouvant parce que c'était dans cette ville-là, dans cette librairie-là. 

Merci à Joel Hafkin, Stéphane et Clémentine, Mélanie C., aux lecteurs venus de près ou de loin, à Frédérique, et bien sûr Danièle et Eric.


... And sometimes, you can go home. 

Dans le précédent texte publié sur ce blog, j'explique pourquoi je suis parti de France pour aller vivre au Canada. J'y explique aussi que je n'ai plus de "chez moi", à proprement parler. 

Deux mois plus tard, je me suis rendu compte que ça n'était peut être pas tout à fait vrai.

Mercredi 30 mars, 14.30, Pithiviers – Signature à la Librairie Gibier 

Le midi, j'ai déjeuné avec des copains d'école primaire et du lycée que, pour certains, je n'avais pas revus depuis 1973 ou 1974. Le repas était organisé par l'une d'elles, Sylvie L., qui avait repris contact avec moi à l'époque où j'ai publié Légendes et Plumes d'Ange, deux récits (auto)biographiques dans lesquels Pithiviers tient une grande place, puisque j'y ai grandi.  


Il se passe des choses assez préoccupantes, à l'hôpital de Pithiviers. La maternité, qui fut l'une des toutes premières en France, au cours des années 70, à proposer d'autres manières d'accoucher (inspirées par Pour une naissance sans violence et les travaux de Frédérick Leboyer), est en voie d'être fermée. Une délégation de parents et de professionnel.le.s de l'hôpital est venue me demander mon soutien, que je leur ai donné sans réserve. (Ils ont profité de ma présence pour inviter aussi une équipe de France 3, et ils ont bien fait...). Je ne pouvais pas faire moins. 


Le mercredi 30 mars dans l'après-midi, je n'ai pas seulement revu les frères Gibier, qui tiennent la librairie, mais aussi des amis d'enfance et d'anciens patients de mon père, des amis de mes parents, ainsi que Nicole P. et Marie-Jo L., qui furent toutes deux mes mentors à l'hôpital, au service de Médecine I, quand j'y travaillais comme agent de service (autrefois, on disait "garçon (ou fille) de salle").


Pendant ces heures-là, j'ai eu le sentiment d'être rentré chez moi.




(Un pithiviers portant le clocher de Pithiviers. (c) Jean-Jacques Lallemant, pâtissier émérite.)


Mercredi 30 mars, 18.00, Orléans – Rencontre-signature à la librairie Les Temps Modernes

Dans le train du matin qui me conduisait de Tours à Orléans, je revoyais Le chagrin et la pitié, le film de Marcel Ophüls consacré à l'Occupation. Au cours d'une séquence, Pierre Mendès-France raconte son arrestation et son incarcération dans une prison de Clermont-Ferrand, où Jean Zay, qui avait été ministre du Front Populaire était lui aussi enfermé. C'est Mendès-France qui, lorsqu'ils se retrouvent en prison, apprend à Jean Zay la naissance de sa fille cadette, Hélène, survenue après son arrestation. 

Or, la librairie Les Temps Modernes est dirigée par Catherine Martin-Zay, fille aînée de J. Zay. Sa soeur Hélène Mouchard-Zay, pour sa part, a créé le CERCIL (Centre d'études et de recherches sur les camps d'internement du Loiret). J'ai visité le CERCIL en 2014 à l'occasion d'une exposition consacrée à Max Jacob, et alors que je projetais l'écriture de Abraham et fils. C'était par conséquent doublement émouvant de rencontrer les filles de Jean Zay (toutes deux étaient présentes), avec les libraires et les lecteurs des Temps Modernes. 

Et de retrouver ensuite plusieurs des "Petits Vauriens" (Pithivériens) du midi et de l'après midi, car ils avaient tenu à venir me retrouver à Orléans et à m'emmener souper dans un restau juste à côté de la librairie. 

Et la journée s'est terminée par un véritable repas de famille, où il fut beaucoup question de l'école et du lycée, des jeudis après midi et des goûters passés à lire des bandes dessinées, et bien sûr, du souvenir de nos parents. 

Un grand merci à toi, Sylvie. Et salut, tous les copains. On remet ça pour le volume II ! 




Jeudi 31 mars, 19.00, Paris – Rencontre-signature à la librairie Atout Livres 

Je m'attendais à ce que l'assistance soit plus réduite que dans les librairies précédentes car le 31 mars était un jour de grève générale et de manifestation monstre à Paris. Et cependant, beaucoup de lectrices et de lecteurs avaient bravé la pluie et les intempéries pour venir à la rencontre organisée par Atout Livres. Une fois encore, je me suis senti gratifié par la présence de toutes et tous, par l'accueil de la librairie dirigée par Quentin Shoëvaërt-Brossault et David Rey, et par la présentation de mon roman faite par Nathalène, l'une des libraires. 

Et puis ça m'a donné l'occasion de revoir Sophie K et Gilda...  


Vendredi 1er avril, 18.00, Paris - Rencontre à la Faculté de médecine du Kremlin-Bicêtre. 


Cette fois-ci c'est l'association d'étudiants en médecine "Les penseurs de plaies" qui me convait à parler de soin. Il y avait du jus de fruits, des gâteaux (dont un biscuit au chocolat aussi bon que celui de ma mère, c'est dire...) et des étudiants extrêmement motivés. Franck Rolland (étudiant en médecine et en Master 2 Ethique Science Santé Société), qui m'avait invité, m'a demandé de lire des extraits du Choeur des femmes et puis on est parti là-dessus. 

Comme toujours, j'ai eu le sentiment de parler trop et de laisser trop peu les étudiants parler. Comme toujours, j'étais gratifié de voir qu'ils appréciaient ce que je disais, et que beaucoup étaient venus parce qu'ils avaient envie d'être soutenus et encouragés par un aîné. Ce soir-là, c'était moi, mais ça pourrait être d'autres médecins, des sages-femmes, des infirmier.e.s, des orthophonistes - tous les soignants ont quelque chose à partager avec tous les soignants. L'une des choses qui manquent le plus aux facultés de médecine française, c'est la transdisciplinarité, le partage des expériences et des connaissances, des points de vue et des critiques.

Il m'est évidemment difficile de savoir ce que ma présence et mes discours militants ont pu apporter aux étudiant.e.s présent.e.s. Mais je n'étais pas là pour convaincre quiconque. J'étais là pour faire ce que je fais toujours : défendre des valeurs, encourager celles et ceux qui croient aux mêmes idéaux, leur remonter le moral face aux brutalités (verbales et parfois physiques) qu'on leur fait subir, leur dire que même si les choses changent lentement - surtout à l'échelle d'une vie - elles changent tout de même. 

En 1977 ou 78, à Tours, je me suis rendu à une conférence du Syndicat de la médecine générale. Le soir dit, dans l'amphithéâtre, nous étions, à tout casser, huit - en comptant les deux conférenciers et l'étudiant qui les avait faits venir (si mes souvenirs sont exacts, il s'agissait de Jean-Yves Nau, devenu par la suite journaliste au Monde). 
Les deux conférenciers se nommaient Gabriel Granier et Philippe Van Es. 
Ils avaient apporté des numéros de leur revue, Pratiques, et nous ont raconté beaucoup de choses. Pour l'étudiant que j'étais, ils représentaient des contre-exemples de ce qu'on nous assénait à l'hôpital : la pratique médicale de proximité, la démédicalisation, la critique des modèles dominants. 
Je ne sais pas ce qu'ils ont apporté aux autres étudiants présents (et je ne me rappelle pas qui était là) mais je sais que, pour tout un tas de raison, ils ont eu un effet important sur ma vie en me proposant 
de nouveaux modèles. Je leur en suis pour toujours reconnaissant. 

C'est en souvenir et en continuation de leur engagement, et en souvenir, aussi des camarades de l'époque, que je parle. 

Merci à Franck et à tout.e.s les étudiant.e.s présent.e.s de m'avoir donné une nouvelle occasion de le faire. 

(Et merci, Sandrine, pour la batterie à plat et les câbles.) :-)  

Voilà. Mon récit est terminé. Merci de m'avoir lu. Et je concluerai en vous invitant toutes et tous à découvrir la télésérie britannique Call the Midwife, la meilleure série sur la santé à l'écran à l'heure actuelle, et dont j'ai rebattu les oreilles de tous mes auditoires pendant ces trois semaines. 

Bonne découverte !!! 

Mar(c)tin 


Post-Scriptum 1 : Merci Anne, Jean-Louis, Félix, Florine, Thomas et Babou. :-) 



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"I didn't know that people lived like this..." 
"But they do, and that's why we're here." 

("Je ne savais pas que des gens vivaient comme ça." 
"C'est pourtant la réalité, et c'est pour ça que nous sommes ici.") 





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Post-Scriptum 2 

Une journaliste de Libération, Claire Devarrieux, m'a adressé après mon retour à Montréal quelques questions en vue d'un article qu'elle allait écrire. La quatrième question était la suivante : 



Dans quel état avez-vous trouvé la France?

​"Curieusement, alors que je ressentais un mélange de résignations désespérées au cours de mes séjours précédents, j'ai senti cette fois-ci - bien sûr, c'est complètement subjectif - une sorte de bouillonnement que je n'ose pas qualifier de pré-insurrectionnel, mais en tout cas significatif d'un ras-le-bol général. 

Beaucoup de gens sont en train de passer de la frustration à la colère, et ça se voit via les mouvements comme Nuit Debout et tout ce qui vibre sur les réseaux sociaux. Pour la première fois depuis dix ans, j'ai le sentiment que les choses peuvent bouger. Elles risquent de bouger brutalement, comme quand une plaque tectonique passe par-dessus celle qui l'empêche de bouger, mais tout mouvement vaut mieux que l'immobilisme, la momification, le mépris et la violence institutionnels des soixante années écoulées. 

Comparée à des pays équivalents, la France est un pays aux institutions et au fonctionnement archaïques, un pays paternaliste, dogmatique et intolérant. Je le disais déjà il y a dix ans et certains me regardaient de haut, mais aujourd'hui, quand j'y vais, j'entends tout le monde le dire. Je trouve ça plutôt positif. La résignation (et le conformisme) sont en train de s'effondrer, le partage par l'Internet et les réseaux sociaux y sont pour beaucoup, et j'en suis très heureux. 

Montréal, le 12 avril 2016