jeudi 27 octobre 2016

"Les Sept Professionnels" - (La séquence du spectateur, 1) - par Marc Zaffran








A Thomas, Raphaël et Mick

Préambule : La séquence du spectateur

J’ai beau avoir écrit des kilomètres de textes sur les séries télé, je ne suis pas critique professionnel, je suis un spectateur de séries et de films. (J'ai commencé à regarder les deux en même temps.) Je les regarde avec ma mémoire, mon cœur, mes sentiments, mes émotions. C’est seulement après coup que j’essaie de dire ce que j’en pense. Et toujours en spectateur ; avec ma mémoire de spectateur. 

Contrairement aux critiques professionnels, je ne connais pas grand-chose à la technique cinématographique ou à la plastique filmique. Je peux repérer un plan séquence impressionnant ou un mouvement de caméra audacieux, mais ce qui m’intéresse et me touche, c’est l’histoire et la manière dont on la raconte, les personnages et les acteurs qui les incarnent. 

Ce qui me touche dans le plan de Suspicion au cours duquel Cary Grant monte l’escalier un verre de lait (peut-être empoisonné) à la main, ce n’est pas de savoir qu’Hitchcock a fait placer une ampoule allumée dans le lait, mais de frémir à l’idée que l'acteur, pour la seule et unique fois de sa carrière,  incarne un possible assassin.




Ce qui me touche, dans l’ouverture de Touch of Evil, ce n’est pas la virtuosité du plan-séquence, mais de voir que Welles part d’un geste menaçant (une bombe déposée dans le coffre d’une voiture) pour s’envoler au-dessus de la ville, puis en un parfait suspense suivre parallèlement deux couples (celui de la voiture, celui des héros à pied), et conclure sur un baiser explosif.



Ce qui me touche, dans la fin de Casablanca, c’est de savoir que le scénario a été écrit par deux frères jumeaux qui faisaient leur boulot, et qu’ils ont décidé de la fin ("Mais qui donc va s'envoler avec Bergman ?") en se rappelant du début (« Round up the usual suspects ! »)

Les frères Julius (à G.) et Philip Epstein, scénaristes de Casablanca

Ce qui m’intéresse, dans le cinéma ou les séries, ce sont les humains et leurs histoires.  

Alors, quand je me mets à parler de séries ou de films, je ne parle pas de la technique, de l'image ou de la mise en scène, auxquelles je connais peu de choses, mais des effets que l’histoire et les gens ont eus sur moi, qui suis un spectateur, un vrai, qui aime les histoires en images, les péripéties, les surprises, les grands espaces et les huis-clos, les mystères glaçants et les esquimaux glacés. (Aujourd'hui on dirait "le pop-corn", mais de mon temps...)  

La séquence du spectateur était une émission de la télé française des années soixante. Les spectateurs écrivaient pour demander un extrait de film. L’émission, qui durait un quart d’heure ou vingt minutes, en montrait trois. La voix off d’une speakerine (Catherine Langeais, qui s’en acquitta pendant 35 ans !) présentait les séquences. 



Cette série de textes est écrite en hommage à l’émission qui m’a fait découvrir beaucoup de films qu’on ne voyait pas à la télé.

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Le 25 octobre 2016, dans l’avion qui me transportait de Paris à Montréal, j’ai regardé deux films que je ne serais pas allé voir au cinéma.

(NB : si les liens ci-dessous renvoient aux pages Wikipedia en anglais, c'est parce qu'elles sont souvent plus complètes que les pages correspondantes en français. Pour les pages françaises, il suffit de cliquer sur le lien correspondant dans la colonne de gauche.)  


X Men : Apocalypse est la suite de First Class et de Time of Future Past. Les acteurs sont bons (Fassbender, Lawrence, en particulier, mais les jeunes recrues également) ; on apprend comment Xavier est devenu chauve (on apprenait pourquoi il est dans un fauteuil roulant dans le premier de la série) ; une séquence très violente et très brève permet à Wolverine d’apparaître sans dire un mot et de rappeler que l’un des films dont il est le protagoniste commence là (ou presque) et ça m’a donné encore plus envie de voir Logan, dont la bande-annonce fascinante me fait plus penser à un Mad Max qu’à un film de super-héros ; la séquence dans laquelle Quicksilver sauve tous les étudiants de l’école est mémorable ; le caméo de Stan Lee et de son épouse Joan ne l’est pas moins, car il n’a rien de comique, pour une fois. Enfin, il est amusant de voir comment le film présente des versions « ados » et alternatives de certains personnages comme Cyclops, Phoenix ou Nightcrawler (le plus cinématographique de tous). 

Mais dehors de ça, et d’une séquence d’ouverture qui m’a fait penser à la scène finale de LaTerre des Pharaons de Howard Hawks (avec plus d’argent) il n’a pas grand intérêt. Le « baddie » est lourd et sans profondeur, l’enjeu apocalyptique est meh et les combats sont bof. Bref, je me suis ennuyé et, alors que j’avais regardé les précédents avec un certain plaisir qui m’a donné envie de les revoir, je n’ai pas envie de revoir celui-ci.

***
Juste avant, j’avais regardé un autre troisième-film-d’une-série, que je m’étais promis de ne pas aller voir, tant je me suis senti trahi par les deux précédents. Il s’agit de Star Trek : Beyond. Cependant, comme pour les Mission : Impossible cinématographiques, je suis obligé de constater que lorsque JJ Abrams n’est ni à l’écriture ni à la réalisation (J’ai trouvé M:I 1 et 2 ridicules et futiles et M:I 3 détestable, mais j’ai beaucoup aimé Ghost Protocol et Rogue Nation), on passe un très bon moment.


Star Trek : Beyond est en effet à mes yeux un excellent film d’aventures spatiales, avec un bon scénario pas prévisible, riche en action, en péripéties mais aussi en humour et en morceaux de bravoure inventifs (une vieille moto comme instrument de diversion…) ; un « baddie » et une machination dont on ne mesure la profondeur et le tragique que lors de la dernière demi-heure (je ne vous le spoile pas, car c’est du beau boulot et n’allez pas lire la fiche Wikipédia, ça vous gâcherait le plaisir) ; des personnages servis de manière équilibrée (Kirk et Spock ne sont plus au centre, et tout le monde a quelque chose à faire) ; un Chris Pine mûr et posé, de plus en plus crédible en version jeune de Shatner-as-Kirk au point que sa voix ressemble à s’y méprendre à celle de son aîné et prédécesseur ; des images magnifiques mais pas gratuites (l’Enterprise se défend jusqu’au bout) ; des plot-twists (en français : surprises narratives) aussi efficaces que délectables, et surtout un esprit beaucoup plus fidèle à la série originelle - au point que la conclusion du film peut être ressentie par un vieux Trekkie de mon acabit comme le véritable commencement de ce reboot cinématographique. Celui-là, je le reverrai volontiers, sur grand écran, et je remercie vivement Simon Pegg et Doug Jun (pour le scénario) et Justin Lin (pour la réalisation).

*

J'en arrive au morceau de bravoure.

La veille de mon retour, je suis allé au cinéma avec l’aîné de mes fils. On essaie toujours de se faire un film ensemble quand je suis en France. Le plus souvent, c’est lui qui choisit, mais comme on a des goûts très similaires, je suis toujours d’accord. Cette fois-ci, il voulait aller voir « Denzel » dans The Magnificent 7. 

Bon, on prenait un risque, parce que tout de même, la version de John Sturges (1960) est un classique du western, si fidèle aux Sept Samouraïs (1954) que Kurosawa fit cadeau d’un sabre authentique au réalisateur américain en témoignage de reconnaissance. Et, mon fils comme moi, on a adoré les deux car on est depuis toujours des spectateurs de westerns. Des vrais. 

Alors, oser s’attaquer à pareil monument, c’était plus que risqué. Comment raconter cette histoire archi connue et reprise de manière plus ou moins avouée sous de nombreuses formes (parodie spatiale, production Disney ou série animée japonaise) ? 

Eh bien à mon humble avis, Antoine Fuqua n’a pas à rougir. Son Magnificent Seven n’a pas la grandeur du film de Kurosawa mais c’est un film solide qui soutient largement la comparaison avec le film de Sturges, pour tout un tas de bonnes raisons. Loin d’être une reprise du western précédent, le film de Fuqua en diffère sur des points très significatifs. En effet, la version des années 60 ressemble aujourd’hui terriblement à une intervention militaire américaine armée dans un pays "en développement", ce qui lui donne un sacré coup de vieux, malgré les personnages attachants et hauts en couleur incarnés par Steve McQueen, Charles Bronson, Robert Vaughn et James Coburn. 

Les scénaristes du nouveau film (Nic Pizzolato, créateur de True Detective ; Richard Wenk, scénariste de Equalizer et… Expendables 2) remettent l’histoire au goût du jour en la situant entièrement aux Etats-Unis. Ce faisant, ils rapprochent l'histoire de l’esprit qui régnait dans le film de Kurosawa. Car les mercenaires de ce film-ci sont des exclus à l’intérieur même de la société où ils évoluent (et non des étrangers comme chez Sturges). Quand ils portent secours à la petite ville de Rose Creek, ils ont tous la certitude de se lancer dans un baroud d’honneur qui leur coûtera la vie. Alors qu’un des protagonistes de Sturges faisait ça pour l’or (ou du moins le prétendait), aucun des personnages ici ne semble attendre de rétribution, mais tous se lancent dans l’aventure pour des raisons personnelles qui vont du désir de vengeance à celui de clore en beauté une vie dénuée de sens. 

Autre différence notable : les 7 reflètent la diversité du melting pot ; leur leader est un homme noir (note historique : il existait effectivement des Lawmen noirs à l’époque du film) et le groupe compte un guerrier Comanche, un lanceur de couteux d’origine asiatique et un desperado mexicain. (A noter que chaque personnage est incarné par un acteur de l'origine appropriée : Martin Sensmeier, interprète de Red Harvest (!), est un Native American ; Byung-hun Lee (Billy Rocks) est coréen ; Manuel Garcia-Rulfo (Vasquez) est mexicain, et Denzel W, faut-il le rappeler, fut Malcolm X). Cela peut paraître superficiel, mais ça ne l’est pas en une époque d'exigence de casting à Hollywood ; cela correspond à la diversité réelle de l'Ouest américain à l'époque, et c'est d'autant plus juste que le film est au fond une allégorie sur l’union de personnages antagonistes autour d’un objectif commun. De plus, ce ne sont pas seulement les Blancs qui survivent, à la fin…  

La masculinité envahissante du genre, loin d’être niée, est à la fois assumée et nuancée : car c’est une femme, Emma Cullen (Hayley Bennett), qui fait appel aux 7 en connaissance de cause pour faire face à la brutalité des agresseurs qui menacent sa ville. Emma cherche la justice, mais, parce qu’elle est veuve, elle veut bien « se contenter de la vengeance ». Elle participe au combat dans lequel elle entraîne le clan des 7, et si elle reste à l'arrière-plan, c'est elle qui raconte l'histoire, comme en atteste la voix off à la fin du film. When the legend becomes fact, print the legend. 

La ville de Rose Creek fait penser à celles des westerns "fantômatiques" de Clint Eastwood, High Plains Drifter et Pale Rider, mais ses habitants sont des gens comme les autres et ont beaucoup plus d'épaisseur que ceux du village mexicain de Sturges. La scène inaugurale, dans l'église, est à cet égard significative. L'église d'une ville-champignon est lieu de réunion communal, lieu d'enseignement et  lieu de culte. Elle symbolise à elle seule l'idée de communauté. Les personnages qu'on y découvre (le maire, le prêtre, Emma et son mari, un père et son petit garçon) reviendront tout au long du film comme autant d'âmes nécessaires à la survie de cette communauté. 

Enfin, l'adversaire des 7 n’est pas un gang de malfaiteurs (conduits par le génial Eli Wallach chez Sturges) mais les quelque Forty Guns de Bartholomew Bogue (Peter Skarsgaard), baron du capitalisme pressé de chasser les habitants pour faire extraire l’or du sous-sol par des mineurs traités comme des esclaves. 

S’agissant d’un western, genre qui resta longtemps désincarné sur le plan politique et social, on peut difficilement être plus clair dans l'engagement. 

***

Quand on met de côté les gunfights et les péripéties liées au genre, ce qui reste d’un western tient souvent (pas toujours, mais souvent) à deux grands éléments : les personnages et la thématique morale. Dans cette perspective, à mon panthéon personnel, Rio Bravo (sur l'amitié)The Man who Shot Liberty Valance (sur la vérité) et surtout The Professionals (sur la fidélité aux idées) occupent une place de choix. 



Sur le thème "un groupe de misfits est chargé d'une mission suicide", j’ai toujours trouvé le film de Richard Brooks très supérieur à celui de Sturges par la finesse avec laquelle il décrit ses personnages. Marvin, Lancaster, Cardinale et Palance y sont magistraux, mais les figures secondaires (Chiquita la Guerillera, en particulier) restent longtemps en mémoire. 

Dans le film de Sturges, en revanche, Yul Brynner fait du Yul Brynner, Horst Bucholz est difficilement crédible et Brad Dexter n'a rien à faire, tandis que Bronson, Coburn et Vaughn marquent durablement et, comme toujours, Steve McQueen crève l’écran. Mais en dehors du personnage de Vaughn, aucun d’eux n’a un passé. Et cette dimension leur manque cruellement.

Dans le film de Fuqua, chacun des personnages est porteur de « casseroles » qui, même lorsqu’elles sont évoquées en une phrase, leur donnent une épaisseur appréciable. Et ce sont ces casseroles qui rendent plausible leur engagement suicidaire. Leur présence n'en est que plus vive, et leurs rôles plus équilibrés. Comme Chisholm (Denzel Washington) tous les personnages partagent des points communs : la solitude, l’inadéquation, l’exclusion. S’ils deviennent les défenseurs de cette petite ville, ce n’est pas par héroïsme, mais par désir, pour une fois, de ne plus être seuls - pour une bien meilleure cause que le simple braquage d’une banque. En cela, ils me semblent beaucoup plus proches des personnages désabusés et vieillissants de The Professionals que des figures en deux dimensions du film de Sturges. 

Tout cela sufirait à faire de ces Magnificent 7 Professionals (!) un bon western, mais il y a plus : c’est le plaisir avec lequel scénaristes et réalisateurs enrichissent les personnages et le récit par des allusions claires à des films mémorables.

Le duo formé par Billy Rocks (Lee) et Robicheaux (Ethan Hawke) évoque irrésistiblement Butch Cassidy and The Sundance Kid. Le dialogue décalé ajoute à leur relation une dimension passée sous silence pendant tout le film, comme elle devait l’être dans la réalité à l’époque, mais parfaitement claire dans les instants finaux.







Robicheaux, vétéran de la Guerre de Sécession frappé de syndrome post-traumatique, évoque aussi le personnage de Doc Holliday, rendu fameux par le célèbre Réglement de compte à OK Corral et incarné par Kirk Douglas dans le film du même nom.
Quant aux derniers mots de Billy Rocks, ils font penser à la plainte qu'adresse Dutch (Ernest Borgnine) à Pike Bishop (William Holden) à la fin de The Wild Bunch de Sam Peckinpah. 


Jack Horne (Vincent d’Onofrio), trappeur retourné à l’état sauvage, pourrait être Jeremiah Johnson avec quinze ans (et trente kilos) de plus.


Red Harvest, le guerrier séparé des siens, est le frère symbolique de Jake (Woody Strode) le métis de The Professionals.  


 



Aux antipodes de l’héroïne éthérée (et pacifiste) de High Noon (autre film où des tueurs envahissent une petite ville), Emma Cullen, la jeune veuve incarnée par Haley Bennett, est une cousine de Mattie Ross (Hailee Steinfeld), l'héroïne de True Grit







Dans le rôle de Josh Faraday, Chris Pratt est excellent, d’autant qu’il ne cherche jamais à singer Steve McQueen. Les scénaristes lui font cependant raconter plusieurs fois la blague que fait McQueen au début du film de Sturges et, quand on fait bien attention, dans certains plans du combat final, on aperçoit une carabine à canon scié... Enfin, dans un développement que je ne révèlerai pas, scénario et mise en scène rendent un hommage clair à McQueen en citant un de ses films, méconnu mais très marquant : Hell is for Heroes de Don Siegel. 






Last but not least, l’ombre de Il était une fois dans l’Ouest plane au-dessus de la confrontation finale dans les ruines de l’église entre Chisholm (Denzel W.) et  Bogue (Peter Skarsgaard).






Si l’on ajoute qu’au dernier plan, le film s’incline avec respect – visuellement et musicalement – devant Kurosawa et Sturges, on aura (presque) tout dit : The Magnificent 7 est un bon film parce qu’il connaît bien les westerns et leurs spectateurs. Les vrais.








dimanche 11 septembre 2016

Des attentats en France (à propos de "Histoire de la guerre d'Algérie") par MWZ

L'écrit, c'est la mémoire.
C'est plus long à accéder qu'un film ou une émission de télévision, mais c'est plus détaillé. On peut regarder ça à la loupe. Relire chaque mot précisément, s'en imprégner, s'assurer qu'on a bien compris.
On ne peut pas faire ça avec un film - s'imprégner de chaque image est impossible.
Probablement parce qu'un texte, comme une image, contient beaucoup d'informations, mais que notre cerveau est le plus souvent fait pour stocker des informations précises sous forme de mots, et non d'images.
Les chiffres, en particulier, c'est très parlant.

Ces jours-ci, je lisais des documents sur la guerre d'Algérie, en vue de la rédaction de mon prochain roman Les Histoires de Franz. 

L'un des livres que j'ai empruntés à la BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) est un petit bouquin de Benjamin Stora, un des historiens les plus engagés sur la question, et sobrement intitulé Histoire de la guerre d'Algérie (La Découverte). C'est une sorte de Que Sais-Je ? (Il y en a déjà un, très bon, sur le même sujet dû à un autre historien, Guy Pervillé : La guerre d'Algérie, 1954-1962). Un bon petit livre dense, plein d'informations et dont la lecture m'a beaucoup appris.

J'aurais beaucoup à dire sur la guerre d'Algérie, mais je ne vais pas m'y risquer, je me contenterai d'en évoquer certains aspects dans le roman en travail.

Mais, hier soir, je me suis rappelé un passage en particulier, qui me semble très éclairant (à certains égards, au moins) en ce 11 septembre 2016, après dix-huit mois endeuillés par plusieurs attentats meurtriers en France.

L'écrit, c'est la mémoire.
Et il n'est jamais inutile de se rafraîchir la mémoire, je trouve.




MWZ


samedi 3 septembre 2016

Les "pouvoirs" de l'écrivant



A @Hello__Elo et Valérie V. 


Aujourd'hui, alors que je venais de poster un extrait des Brutes en Blanc consacré aux vaccinations, une internaute me twitte "Vous avez un tel pouvoir..." et se demande si mon opinion (je ne suis ni farouchement antivaccin ni férocement provaccination) ne risque pas de pousser certains lecteurs à "brandir Winckler" pour justifier de ne plus vacciner leurs enfants. 

Je lui réponds : "Si j'avais un tel pouvoir, j'aurais déjà réformé l'Ordre et les facultés de médecine." Elle renchérit : "Evidemment que si, vous avez du pouvoir et tant mieux d'ailleurs mais faut pas se voiler (la face)".

Ca m'a aiguillonné et poussé à venir écrire ici. 
Parce que voyez-vous, le pouvoir (et les abus de pouvoir, car il n'y a pas de pouvoir sans abus), c'est ce que je déteste le plus au monde. Et non seulement ça ne m'intéresse pas d'en avoir, mais je suis mortifié à l'idée que quiconque pense que j'en ai - et que par conséquent, je suis susceptible d'en user ou d'en abuser. 

Alors je commencerai par préciser ce que j'appelle "pouvoir". En gros, c'est ce qu'on trouve dans cet article du TLFI
Le pouvoir, c'est la capacité d'effectuer un acte. 

Alors, bon, chaque jour j'ai le pouvoir de sortir dans la rue, aller faire des courses, manger à ma faim - pouvoir partagé par tout plein de gens, mais pas par celles et ceux qui sont handicapés ou manquent de ressources, par exemple. Mais ce sont des pouvoirs dont les effets se limitent à ma personne et à celle de mon entourage. 

Et le propos de ce billet est plus spécifique : en tant qu'écrivant, de quels pouvoirs est-ce que je dispose ? 

D'abord, bien sûr, celui d'appuyer sur les touches de mon ordinateur, d'écrire des textes plus ou moins longs sous forme manuscrite ou électronique, de poster des articles sur mes blogs

Mais je n'ai pas le pouvoir de me faire éditer à tout coup : il m'est arrivé plus d'une fois qu'on me refuse un livre (en projet ou déjà écrit). Alors, bien entendu, j'ai beaucoup plus de possibilités de me faire publier qu'un auteur débutant, mais ces possibilités ne sont pas acquises une fois pour toutes : aucun éditeur n'est tenu de publier un auteur. 

(Aparté : Je me souviens d'une conversation avec la directrice d'une collection dans laquelle je publiais des romans policiers. Pour le second, on m'avait donné une avance sur mes droits d'auteurs plus que confortable. Pour le troisième, sans que j'aie demandé, on m'avait donné encore plus. Je m'étonnai. Elle me dit : "Je sais qu'avec vous je n'aurai pas de mauvaise surprise. Vous écrirez le roman et vous me le remettrez à la date prévue." Je m'étonnai encore plus. Elle me confia qu'à plusieurs reprises, des "pointures" du roman policier (bien plus connues que moi dans le domaine) avaient reçu un à-valoir important et n'avaient jamais remis le livre. 
"Et vous n'avez pas demandé qu'ils remboursent ?" 
"Non, parce que quand on le fait, ils vont donner leurs livres à un autre éditeur..." 
J'en ai conclu qu'il y a deux sortes d'auteurs (en France, du moins) : ceux qui écrivent et font de leur mieux pour en vivre ; et puis ceux qui touchent de l'argent d'un ou plusieurs éditeurs sans avoir besoin d'écrire.) 

*

Je n'ai pas le pouvoir de me faire publier à tout coup, mais j'ai eu la chance de trouver un éditeur pour mon premier roman, de toucher beaucoup de lecteurs avec le deuxième et d'attirer l'attention de beaucoup d'autres éditeurs (qui sont souvent aussi des lecteurs et des lectrices) par les thèmes qui m'intéressent : la médecine, la fiction romanesque, le polar, la SF, les téléséries, les arts populaires... C'est surtout cette polyvalence qui m'a valu de publier beaucoup de livres. 

Je ne cacherai jamais ma fierté d'avoir été "choisi" par un éditeur de renom puis par des jurys de lecteurs  (Chambéry, le Livre Inter...). Mais les circonstances dans lesquelles j'ai été publié depuis 18 ans relèvent du hasard (la première publication), du coup de chance (le succès public) et de mon goût pour des sujets "porteurs", non d'un "pouvoir" à proprement parler. Je n'en minimiserai pas les bénéfices pour ma famille et moi, mais je ne me fais pas d'illusion sur la pérennité d'une telle situation. Tout le monde et tous les sujets peuvent passer de mode. Et les auteurs à succès d'un jour peuvent tomber dans l'oubli dès le lendemain. 

De plus, rien n'est gratuit. Quand un éditeur propose à un auteur "connu" de publier un livre, il cherche à acquérir le travail de l'auteur, son image, et le (possible) lectorat/succès du livre. Et les possibilités de négociation de l'auteur sont en général limitées. Seuls les très grands groupes éditoriaux peuvent payer à un auteur des sommes exorbitantes pour un roman à venir. Et il y a très peu d'auteurs susceptibles de demander (et de rembourser largement) ce genre investissement. L'immense majorité des auteurs publient dans des conditions très modestes. Dans l'édition, en dehors des producteurs de best-sellers-à-coup-sûr et des auteurs qui étaient déjà riches avant d'avoir écrit une ligne (il en existe quelques-uns ; on les reconnaît au fait qu'ils ont des billets, des tribunes, des chroniques partout...), ce sont toujours les éditeurs qui ont le pouvoir. 


*

En dehors de produire des textes, mon boulot d'écrivant professionnel me donne l'occasion de m'exprimer oralement : j'ai la capacité (physique et intellectuelle, en principe) de faire une conférence, de donner un atelier ou un cours. Je n'ai pas le pouvoir de m'inviter tout seul à un colloque ou à un congrès. Pour autant, il est probable que certains auteurs usent de leurs relations pour bénéficier d'invitations (rémunérées) à des manifestations diverses. 

Je suis souvent invité à donner des conférences mais le plus souvent, c'est à titre bénévole ou pour un cachet modeste, pour le compte d'associations ou de groupements à but non lucratif. On me demande toujours "Quel est votre tarif" et je réponds que je n'en ai pas : c'est à la structure qui m'invite de me dire ce qu'elle rémunère habituellement les orateurs - ou ce qu'elle trouve acceptable de me donner en guise d'honoraires. Certains auteurs renommés demandent des sommes exorbitantes pour une conférence de vingt minutes. Ca me laisse toujours pensif, mais c'est à leurs hôtes d'accepter ou de refuser leurs conditions, et je me dis qu'ils ont peut-être tout simplement une meilleure appréciation de leur valeur que moi de la mienne... En tout cas, certains ont le pouvoir de se faire payer très cher. Et ils en usent. 

La seule fois que j'ai fixé le montant de mes honoraires, c'était un montant exorbitant. C'était pour l'unique conférence que j'aie jamais donnée à l'instigation d'un laboratoire pharmaceutique. 
Il s'agissait du fabriquant du Norlevo (la contraception d'urgence), à l'occasion de la mise sur le marché de son deuxième produit (une autre contraception d'urgence). Le thème de la conférence (destinée à la presse) était : "La contraception d'urgence"... 
Le labo ne commercialisait alors que ces deux produits, un point c'est tout. J'étais évidemment favorable à leur utilisation élargie bien avant qu'ils me demandent d'en parler (j'en parlais dans Contraceptions mode d'emploi) et l'objectif (inavoué) du labo était de faire mousser le médicament le plus récent. Avant d'accepter, j'ai dit clairement que ledit produit n'était pas, à mes yeux, le meilleur, et que je le préciserais pendant la conférence. Le labo a maintenu son invitation. Je leur ai demandé trente mille francs (Cinq mille euros) d'honoraires, dix fois plus que ce qu'ils me proposaient, en pensant qu'ils me diraient non, et ils ont accepté. 
J'ai donné la conférence en précisant d'abord que le nouveau produit (celui dont ils faisaient la promo) n'avait aucun intérêt car il était plus cher, pas plus efficace que le produit de référence et, à l'époque, non remboursé ; puis j'ai insisté sur le fait que la meilleure contraception d'urgence, c'est un DIU au cuivre. A l'époque, la presse santé ne connaissait pas grand-chose au DIU.  

Sur le coup, j'avais le sentiment d'avoir été très malin et d'avoir eu le dessus, mais très vite, je me suis rendu compte que c'était une illusion : en m'exprimant à son initiative, j'avais "valorisé" une entreprise pharmaceutique. Même si je n'avais pas vanté ses produits, j'avais servi son image... J'ai ravalé ma superbe et ça ne s'est jamais reproduit. 

*
Etre un auteur reconnu et (relativement) renommé - c'est à dire "visible dans les médias", ça attire beaucoup de demandes et ça fait beaucoup écrire pour... signer des lettres ouvertes et des pétitions, donner son soutien à des associations ou à des initiatives, écrire des préfaces (à titre gracieux une fois sur deux, en ce qui me concerne), répondre à des flopées de questions de citoyen.ne.s et de journalistes et, depuis quelques années, servir de "relais" à des informations et/ou des mots d'ordre via les réseaux sociaux. 

La notoriété est-elle en soi un pouvoir ? Pas vraiment puisqu'elle ne permet pas à tout coup de faire ce qu'on veut. Elle permet en revanche d'attirer l'attention, ce qui n'est pas rien. Mais elle n'assure ni l'immunité, ni la loyauté. On peut, un jour, co-signer la lettre ouverte du groupe dont on fait partie afin d'aider à sa publication dans les journaux et, le jour suivant, s'entendre dire qu'on est exclu du même groupe, au prétexte... qu'on a une grande gueule. 

La notoriété attire l'attention, mais rarement pour de bonnes raisons : ce qui suscite l'intérêt, c'est l'image de l'auteur plus que la personne qu'il est vraiment. Et le profit qu'on trouve à s'associer (à) cette image. 

Prenez ma chronique sur France Inter, en 2002-2003. Elle avait été proposée à d'autres intervenants que moi, j'étais le choix de dernière minute (les autres personnes sollicitées avaient refusé). Et c'était un malentendu. Je pensais qu'on me demandait de faire une chronique de service public parce que j'avais exprimé clairement mes engagements et mes idées. Je me trompais : on attendait de moi que je me fonde à la "culture Inter" de l'époque, et que j'adopte le ton paternaliste de chroniqueurs qui disent aux auditeurs ce qu'il faut penser, sans "se mêler" ou communiquer avec eux - et encore moins leur donner la parole.

J'ai compris ça au tout début de la chronique quand, après un billet vigoureux, j'ai reçu un courriel très en colère d'un auditeur me reprochant d'utiliser "mon pouvoir" pour imposer mes idées. 

Je suis tombé des nues. De quel pouvoir parlait-il ? Aujourd'hui, je comprends mieux : un chroniqueur radio (ou télé, ou dans la presse) n'a pas d'interlocuteur. Il parle seul. Ses mots restent sans réponse. Du moins, c'était le cas à l'époque : le service des communications de la chaîne m'avait déconseillé vivement de donner mon adresse courriel radiofrance à l'antenne. 
- Mais... Je fais une chronique interactive ! Je demande aux auditeurs de m'envoyer une question et je cherche les réponses ! S'ils ne peuvent pas m'écrire par courriel... 
- Je comprends bien mais si vous la donnez, "ils" vont comprendre que les adresses sont toutes faites sur le même modèle et ils vont se mettre à écrire à tous les chroniqueurs, aux journalistes... 
- Et ces adresses ne sont pas faites pour que les auditeurs leur écrivent ? 
- Non ! Elles sont faites pour que les journalistes de la chaîne communiquent entre eux, pas avec les auditeurs !!! 

(C'était en 2002, et je vous jure sur ma main droite que je n'invente pas...) 

A partir de ce moment-là j'ai compris que je n'avais pas été "invité à tenir une chronique" pour mes qualités d'auteur ou mon talent de vulgarisateur, mais parce que ça faisait bien dans la grille des programmes. 
Ca n'a pas duré, mais tant que ça a duré, ç'était l'fun. Et j'en ai bien profité. (J'avais demandé plus d'argent qu'on ne me proposait parce que c'était une chronique quotidienne ; le directeur de l'époque avait accepté, mais c'était une semaine avant la reprise des programmes, je pense qu'il était un peu pressé par le temps...) 

*

Pour en revenir à la question du "pouvoir", être payé pour s'exprimer sans aucune censure préalable, sur une chaîne de radio nationale, cinq jours sur sept, pendant dix mois d'affilée, c'est un privilège démesuré. (La rédaction d'Inter a vite laissé entendre que c'était un privilège usurpé, mais pour des raisons que j'ignore, ils m'ont laissé un an à l'antenne...) 

Ce n'était, pour autant, pas un pouvoir susceptible de modifier la vie des individus ou des institutions : j'ai eu beau en dire pis que pendre, je n'ai pas fait trembler l'industrie pharmaceutique sur ses bases, je n'ai pas provoqué la démission des directeurs de programmes des chaînes publiques, je n'ai pas provoqué d'enquête journalistique sur les liens rapprochés entre le ministère de la santé et les intérêts privés. 

Certains auditeurs ont pris cette liberté (temporaire, encadrée, surveillée et enfin retirée encore plus brusquement qu'elle m'avait été accordée) pour du pouvoir. C'était, en réalité, le résultat d'une conjoncture favorable (pour moi) et d'une méprise (pour le directeur de la station). 
Un bug dans la programmation. 

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Quand ma correspondante twitteuse parlait de "pouvoir", j'ai pensé qu'elle parlait surtout d'influence. Tout auteur laisse une marque durable sur une plus ou moins grande proportion de ses lecteurs ou lectrices. Un auteur, un chroniqueur, un écrivant très lu vont, inévitablement, toucher un nombre plus grand de lecteurs. Leurs idées, leurs valeurs résonnent chez celles et ceux qui défendent les mêmes - ou tendent dans la même direction. Elles vont en conforter certains, en intriguer d'autres, en irriter un certain nombre. Plus les lecteurs sont nombreux et le sujet d'actualité et profondément ancré dans les préoccupations collectives, plus les échos/débats/controverses seront vives. Les réseaux sociaux amplifient ces échos de manière exponentielle. 

Le "pouvoir" d'un écrivant réside surtout dans la possibilité de faire plus de bruit que les autres. De faire parler de lui, mais aussi de ce qui lui tient à coeur. 
C'est un pouvoir sans réelle portée individuelle : à moins d'être très riche, et de pouvoir exercer son pouvoir d'achat sur des services à rendre, des espaces publicitaires, des articles commandités, des émissions à produire, un auteur ne peut pas faire embaucher ou licencier quelqu'un, le mettre en prison ou le libérer, le faire priver de ses droits civiques ou lui faire remettre une décoration. 

Car le vrai pouvoir, c'est ce qui change directement, et de manière radicale, la vie des gens. 

Le vrai pouvoir, c'est celui des trois flics qui ont un jour débarqué chez moi pour perquisitionner ; ils cherchaient à savoir si nous étions encore (secrètement) en relation avec un membre de la famille, auteur d'un crime commis quinze ans plus tôt, et disparu depuis sans laisser de traces. Leur pouvoir les autorisait à fouiller partout, jusque dans les cartes postales de mes enfants. Ils ont fait chou blanc mais le pouvoir dont ils ont usé pour foutre le nez dans mes affaires privées m'a furieusement ébranlé. 

Le vrai pouvoir, c'est aussi, par exemple, ce qu'exercent certains médecins en contraignant des patients à subir des paroles, des examens, des traitements ou des hospitalisations sans justification. 

La capacité de s'exprimer dont disposent les médecins peut tout à fait être un levier de pouvoir. 

Mais là encore, ça n'est pas toujours au profit de celui qui se met en avant. Quand un spécialiste de la chirurgie esthétique vient vanter à l'antenne une nouvelle technique, il est à peu près certain que dans les semaines qui suivent son secrétariat ne chômera pas. Mais quand on invite un mandarin réputé à donner son avis sur (mettons) l'euthanasie, ce n'est pas vraiment parce qu'on s'intéresse à ce qu'il pense, mais plutôt parce qu'on a envie d'attirer le public et d'accroître l'audience. Quant aux idées qu'il exprimera, elles iront jouer au flipper dans l'auditoire, mais pour quel effet ?

On a tendance à oublier que le public n'est pas passif, ni même "vierge". Chaque idée qui sort du haut-parleur est captée par des individus qui ont pour la plupart déjà flirté avec elle, qui l'ont déjà adoptée ou rejetée. Les idées lancées à la va-vite ne changent pas durablement la vie de l'immense majorité. Elles n'ont pas de réel pouvoir. Et si leur influence existe, elle est occasionnelle, aléatoire, accidentelle. 

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Je ne crois pas (et je n'ai pas envie d') avoir un quelconque pouvoir sur les autres. Ce que je veux, avant tout, c'est être libre de dire ce que j'ai à dire. Je suis comme l'oiseau du proverbe : Je ne chante pas pour montrer que je sais chanter. Je chante parce que j'ai une chanson. 

Ce qui donne l'illusion que j'ai "du pouvoir", c'est (je crois) le fait que je ne suis pas seulement un écrivant, mais aussi médecin - autrement dit : quelqu'un qui "sait" plein de choses sur la maladie et le soin. Et le principal outil de contre-pouvoir, c'est le savoir. (Le principal outil de pouvoir, c'est le silence...) 

J'ai de la chance (de la chanse ?) : j'ai des lecteurs, des lectrices. Pas autant que la Bible ou J.K. Rowling, mais tout de même beaucoup plus que la majorité des écrivants. Certain.e.s de ces lectrices, ces lecteurs, me disent que l'un ou l'autre de mes livres leur a fait quelque chose et leur a appris quelque chose. Et ça me fait chaud au c(h)oeur. 

Je ne me suis pas donné pour "mission" d'"éduquer" des lecteurs avec mes livres, j'écris pour dire... ce qui me révolte et ce qui m'éclaire. Apprendre m'éclaire sur ce qui me révolte. 

Je ne suis pas un missionnaire, je ne crois pas avoir vu la lumière ; je crois simplement que certaines connaissances permettent d'y voir mieux dans le noir et de trébucher moins souvent ; alors je tends la main à ceux qui comme moi marchent dans le noir, et qui sont à portée. 

Ecrire me permet d'avoir moins peur ; d'avoir moins mal ; d'avoir moins de chagrin. Et comme je n'aime pas que les autres aient peur, ou mal, ou envie de pleurer, j'écris pour réconforter et consoler.

Il y a quelques jours, une lectrice qui m'écrit souvent m'a dit : "Vous êtes une mère juive pour vos lecteurs." Ca m'a fait sourire, mais ça m'a touché profondément. 

Apprendre me permet de me sentir moins bête, moins désarmé, moins incapable, moins entravé. Et comme je n'aime pas que les autres se sentent impuissants, je fais passer ce que j'ai appris. 

Aujourd'hui, à la twitteuse qui me parlait de pouvoir, j'ai répondu que je n'en avais pas. De l'influence, peut-être. Mais pas de pouvoir. 

Elle a conclu notre échange en twittant : 
"Oui bon ça va je suis au bord d'une piscine
à boire des mojitos, on va dire de l'influence. Ok ?
Vous êtes un empowerer ;-) "

Mais l'idée m'est chère. Et elle me fait penser à l'histoire suivante :

Dans un ghetto, il y a longtemps, le rabbin va voir la guérisseuse et lui dit : « J’ai besoin d’une potion pour soulager mes rhumatismes.
Elle lui tend un flacon. 

"Ecris-moi la recette pour que je puisse me préparer ça sans avoir besoin de venir te la demander. »
La guérisseuse lui répond : « Non, je ne peux pas te la donner. C’est un secret. »

Le rabbin insiste : « Je fais l’office, je conseille les parents, je marie les jeunes gens,  je soutiens les malades et j'accompagne les mourants, je ne pourrai pas faire tout ça si je souffre. Donne-moi la formule d’une potion qui me permettra de remplir ma mission. »

Comme il est catégorique, la guérisseuse lui dit : « D’accord, mais tu dois me jurer devant Dieu que tu ne révèleras la recette de la potion à personne. » Le rabbin réfléchit une seconde, puis il jure solennellement. Le samedi suivant, il monte sur l’estrade à la synagogue et lit la recette à haute voix devant toutes les personnes présentes. 

Pourquoi ? Parce qu'il préfère se parjurer plutôt que de garder pour lui un secret pareil.

Quand on a accès à un savoir susceptible de soulager les autres, on n’a que deux choix possibles :

Ou bien on décide de garder le pouvoir, et on se tait. 
Ou bien on partage. 


Marc Zaffran/Martin Winckler


3 septembre 2016

Je reçois d'une de mes amies, Adélaïde, le message suivant : 

"Cela m'a fait plaisir de lire ton article, ce matin, avec un café. Cela donne à réfléchir. Plus ça va, plus je me dis que quand on dit à quelqu'un qu'il a du pouvoir, cela se réduit en fait au pouvoir qu'on veut bien lui donner, avec une tonalité (de reproche ? d'admiration ?) dans la voix. 
Le pouvoir qu'on lui donne à cet instant. 
Celui qu'on lui transfère ou projette, même. 
La suite de l'article le dit bien, "influence" convenait mieux. Cependant, cela me dérangeait encore un peu de lire que "tu avais le pouvoir" quant à la vaccination. Car, et tu le répètes assez souvent, tu informes, et ce n'est pas la même chose. Libre aux lecteurs de lire "Les Brutes en blanc" et de se faire leur avis, en le croisant avec d'autres avis, opposés ou allant dans le même sens. Ce n'est pas la même chose de donner de l'information ou de contraindre à suivre un avis...
Bref, ce qui ne me convient pas, avec ce pouvoir qui n'en est pas un - venant de toi - c'est que j'ai toujours l'impression que lorsqu'on dit "vous avez le pouvoir...", c'est se placer sans réfléchir sous la coupe de l'autre, du fait de ses connaissances ou de son statut. Question de confort ? de facilité ? de découragement ?
S'accorder au pouvoir de l'autre, c'est aussi, me semble-t-il, refuser le pouvoir qui est sien. Même sans avoir des milliers de lecteurs, il est possible, davantage maintenant qu'hier, de mettre en ligne une pétition, d'ouvrir un blog pour s'exprimer, etc."

Cette réflexion d'Adélaïde exprime parfaitement quelque chose que je n'étais pas parvenu à exprimer hier. Et elle me fait penser à une phrase que j'aime beaucoup et dont je n'arrive pas à retrouver l'origine : 

"L'arme principale de ceux qui nous oppriment, c'est de nous laisser croire que nous ne pouvons rien contre eux." 

L'arme principale du pouvoir, c'est notre inaction ; le principal outil de contre-pouvoir, c'est la prise de parole. Quand on me dit que j'ai du pouvoir, n'est-ce pas simplement parce que j'ai pris la parole ? 
Bien sûr, la parole ne suffit pas. Mais entre un pays où on peut s'exprimer et un pays où toute parole est interdite ou réprimée, je n'hésite pas une seconde.  

Ce qui me ramène à la responsabilité (morale) de l'écrivant. Cette responsabilité ne se résume pas au fait de prendre la parole, car tout le monde peut au moins tenter de le faire - encore plus aujourd'hui qu'il y a dix ans. 

La responsabilité de l'écrivant naît dès qu'un autre lit ses textes. Et elle augmente avec le nombre de lecteurs. En le lisant, ils l'honorent et lui montrent leur respect. Et ce respect impose à l'écrivant de se rappeler qu'il contribue par ses écrits à la vie collective - matérielle et intellectuelle. 
Elle lui impose aussi de s'interroger sur le sens de ce qu'il dit, sur les idées qu'il véhicule, sur les valeurs qu'il défend - et sur les lectrices, les lecteurs aux côtés desquels il prend la parole. 

MWZ