dimanche 1 mars 2015

Ma nature humaine_Marc Zaffran/Martin Winckler


Dans mon enfance, en France, l’expression contre nature désignait les comportements sexuels qualifiés de « déviants »… lorsqu’ils étaient affichés hors des sphères où on les tolérait. L’homosexualité était réprouvée, mais lorsqu’elle concernait un écrivain ou un artiste renommé, on se contentait de la passer sous silence. J’ai dû attendre le début des années soixante-dix pour apprendre que Jean Marais – mon acteur préféré à l’époque (1) – avait été l’amant de Cocteau, que Verlaine et Rimbaud étaient plus que des camarades de beuverie, et qu’Oscar Wilde avait été puni de prison pour avoir « débauché » un jeune aristocrate.


Curieusement, la prostitution ne faisait pas partie de la liste – peut-être parce qu’elle avait inspiré nombre de peintres célébrés. Et si le mot était censuré dans le titre d’une pièce de Sartre (La P… respectueuse), les personnages de putains attachantes – d’Arletty dans Hôtel du Nord à Brigitte Bardot dans En cas de malheur – avaient toutes les faveurs du public. Implicitement, les artistes avaient le droit d’être non-conformistes et les jolies femmes pauvres d’arrondir leurs fins de mois. S’agissant d’actes explicitement réprimés par la loi, le jugement était beaucoup plus brutal : ainsi, l’inceste et l’infanticide étaient des « crimes contre nature ». Mais de manière singulière, le viol, dont la seule évocation m’horrifiait alors autant qu’aujourd’hui, semblait faire l’objet d’une indulgence, voire d’une tolérance… intolérables. 

Pour l’adolescent que j’étais, dans les années soixante, le mot « nature » désignait le soleil, l’eau du ruisseau, la pluie et le vent, les petits oiseaux et le monde sous-marin. Il ne s’appliquait jamais à la sexualité. Il avait fallu, naturellement, que mes parents en tâtent pour que je sois là – et, jusqu’à l’avènement de la procréation médicalement assistée, pour que tout le monde soit là – mais je n’avais jamais entendu dire que la sexualité était naturelle.

On ne m’avait pas prévenu qu’à treize ans, sans crier gare, mon pénis s’allongerait et que je me mettrais à rêver de femmes nues et à éjaculer dans mon pyjama. On ne m’avait pas averti que la photo d’un décolleté plongeant ou d’une femme aux yeux mi-clos offrant ses lèvres à un homme déclencherait des érections incontrôlables. On ne m’avait pas informé qu’au premier baiser d’une fille sur ma bouche, j’aurais envie de lui caresser les seins et de coller mon pantalon plein à craquer contre ses cuisses. On ne m’avait pas annoncé que chaque nuit, je me masturberais avant de m’endormir.

Pour couronner cette explosion hormonale, la puberté avait déclenché une acné phénoménale qui me défigurait et transformait mon dos en région sinistrée. Pour me soigner, ma mère m’emmenait à Paris me faire soigner par un dermatologue renommé. Le « traitement » consistait à percer d’un stylet tous mes points noirs, l’un après l’autre, et à les presser pour les vider de leur sébum. C’est l’assistante – à moins que ce ne fût l’épouse – du praticien qui s’acquittait de cette torture. Malgré le martyre qu’elle m’infligeait en s’excusant sans cesse, elle me faisait plus d’effet que les pin-ups de Playboy. Quand elle me transperçait le front ou le nez,  je serrais les dents et plongeais mes yeux dans les siens en priant le ciel pour qu’elle n’aperçoive pas le piquet de tente qui soulevait ma braguette. D’une voix caressante, elle me félicitait de mon courage. Ça accentuait mon trouble. Ma bandaison ne prouvait-elle pas que j’étais un mauvais garçon ?

Tout cela, bien sûr, je le vivais dans la gêne, la honte, une pudeur insensée. Ce qui  bouillonnait sous ma ceinture (et tout ce qui, dans mon crâne, le déclenchait ou s’en délectait) me semblait anormal. On m’avait dit qu’il était « naturel » de grandir, de souffrir, de faire des erreurs. On ne m’avait pas dit qu’il était naturel d’être un être sexué. Mais dans mon esprit, à défaut d’être criminel – je ne violais ni ne tuais personne – j’étais certainement monstrueux.

Or, je ne voulais pas être monstrueux, je voulais aimer. Ces pulsions brutales qui habitaient mon corps et que je ne comprenais pas, pouvaient-elles se transmuer en douceur, en tendresse, en partage ?

La seule information dont j’aie bénéficié au lycée fut une conférence donnée par le chirurgien responsable des accouchements à l’hôpital local. Je n’en ai retenu qu’une seule chose, c’est qu’il était recommandé d’aller pisser après avoir eu des rapports, pour « expulser » les bactéries qui auraient pu s’introduire là où il ne fallait pas. J’avais quinze ou seize ans (âge minimum pour assister à la conférence) et ça ne m’avançait pas à grand-chose : il n’avait pas jugé bon de nous expliquer en quoi, exactement, consistaient les rapports en question.  

Mon éducation sexuelle, je me la suis faite tout seul, en cachette. Au fond de la librairie en feuilletant les encyclopédies ; dans les magazines « licencieux » que j’achetais en me faisant passer, grâce à ma grande taille, pour plus vieux que je n’étais. J’ai même un jour, changé ma date de naissance sur une carte de club sportif pour assister à une projection de Helga – la vie intime d’une jeune femme (1968), documentaire suédois qualifié à sa sortie  de « film sur l’éducation sexuelle en eastmancolor ». J’étais trop ému pour en retenir quoi que ce soit.

Il a fallu que je passe une année en Amérique – in Bloomington, Minnesota, of all places ! – pour entendre enfin parler de sexualité sans hypocrisie. Un jour, une de mes camarades de Licoln High School m’emmena voir l’hilarant Everything you always wanted to know about sex de Woody Allen. Quelques semaines plus tard, j’empruntai ouvertement à ma Mère américaine le très sérieux ouvrage du Dr David Reuben (1969) qui avait – très librement – inspiré le cinéaste. On était en 1973, j’avais dix-huit ans et je découvrais l’existence des personnes transgenre, des cross-dressers, du fétichisme, du blowjob, de la pénétration anale… et de l’orgasme féminin. En Amérique, depuis les Kinsey reports sur la sexualité masculine (1948) et féminine (1953) on publiait bon nombre de livres sur le sujet. En France, on ne parlait pas de tout ça. 

Grâce à Magritte, je savais que Ceci n’est pas une pipe. Mais ce qu’était une pipe, je n’aurais su le dire. Martelé par le discours freudo-lacanien omniprésent chez les enseignants, les journalistes et les médecins, je pensais que tout le monde grandit en étant amoureux du parent de sexe opposé (c’est pourquoi les jeunes femmes épousent les vieux messieurs), qu’en tout homme il y a un pervers qui se cache (c’est pourquoi les vieux messieurs séduisent les jeunes femmes) et qu’une femme qui ne veut pas être mère doit avoir quelque chose qui cloche. Ce discours qu’on m’imposait, je voulais le critiquer, mais je n’avais pas d’autres outils que mes intuitions pour le faire.

Quarante ans – et quelques expériences sexuelles – plus tard, il m’a fallu revenir en Amérique du Nord pour mieux comprendre la nature de la sexualité humaine, ses pulsions et ses dilemmes, ses fondements biologiques et ses déclinaisons culturelles. The Mating Mind de Geoffrey Miller, Anatomy of Love d’Helen Fisher ou The Male Brain de Louann Brizendine ont fourni des explications scientifiques à mes émois d’adolescent et à mes pulsions d’adulte ; Mother Nature de Sarah Blaffer Hrdy, The Origins of Virtue de Matt Ridley et The Folly of Fools – The Logic of Deceit and Self-deception de Robert Trivers m’ont permis de comprendre les écartèlements du ressentir et du penser.

Aujourd’hui, je sais que je peux accepter mes pulsions et les contrôler – mon cerveau est aussi fait pour ça.

Aujourd’hui, je sais que mes désirs peuvent s’épanouir, non pas malgré moi, mais dans le respect de l’autre, avec l’autre, en écho à ses désirs.

Aujourd’hui, je n’ai plus honte, je n’ai plus peur d’être un homme.

Je vous entends murmurer : « A son âge, il est temps ! »
Sans doute.


Mais il n’est jamais trop tard pour se sentir humain.


***


(1) J'ai récemment acheté le DVD et revu Le Capitan, et le Marc des années 60 aime toujours Jean Marais. Comme le Marc des années 70 aime toujours le Cary Grant de An Affair to remember et Only Angels Have Wings, et le Rock Hudson de Man's Favorite Sport. 

vendredi 27 février 2015

Tweets or Tricks - par Martin Winckler


J'ai eu un abonnement Compuserve dès 1995, je correspondais avec des lecteurs et des auditeurs de France Inter dès 2002, et j'ai animé un site internet (Winckler's Webzine) dès 2003. 

Aujourd'hui, j'anime aussi un blog littéraire (Cavalier des touches) et un blog sur l'éthique du soin (L'école des soignants). J'ai deux pages Facebook (Marc Zaffran et Martin Winckler) et je participe activement à deux autres. Je reçois entre 20 et 30 messages par jour, et je réponds à la plupart. Autant dire que je ne suis pas un internaute débutant. J'aime l'internet, la liberté de parole qu'il nous donne, les informations diverses auxquelles il nous permet d'accéder, les échanges qu'il facilite.

Depuis l'automne 2013, j'ai aussi un compte Twitter.  Ces jours-ci, j'y ai eu quelques échanges (escarmouches) difficiles, ce qui m'a incité à réfléchir à ce que j'y fais, à ce que j'y aime ou pas. 

C'est une sorte de poème en vers de 140 caractères ou moins.

J’aime, je n'aime pas : cela n'a aucune importance pour personne; cela, apparemment, n'a pas de sens. Et pourtant tout cela veut dire : mon corps n'est pas le même que le vôtre. – Roland Barthes par Roland Barthes. ("Ecrivains de toujours" - Seuil) 

* * * 

J'aime recevoir les tweets d'articles intéressants, et décider d'aller les lire. Ou non. Et rêver que je les lirai plus tard.

Je n'aime pas recevoir un tweet accompagné de la mention "sponsorisé".

J'aime voir se mélanger tweets en anglais et tweets en français.

Je n'aime pas les tweets dans lesquels quelqu'un raconte sa vie sous les yeux de tous. J'ai l'impression d'être voyeur.

J'aime les tweets dans lesquels il y a la photo d'un truc incroyable à déguster, et la recette.

Je n'aime pas les échanges incompréhensibles lorsque, n'étant l'abonné que d'un des interlocuteurs, je n'en vois que la moitié. Ou moins.

J'aime tenter de dire "l'essentiel" en 140 caractères. Echouer. Recommencer. Tâtonner pour faire plus court. Y arriver parfois. Sourire.

Je n'aime pas voir les interlocuteurs s'accumuler et ne plus trop savoir à qui je réponds, à la fin.

J'aime voir un tweet se "déplier" sur un texte, une photo, une vidéo. Comme une faille dans le continuum.

Je n'aime pas beaucoup les tweets-en-série et pas trop les conversations à plusieurs car je n'arrive pas à les suivre.

J'aime les aphorismes, la longueur d'un tweet est parfaite pour ça et je ne me prive pas d'en faire quand ça me prend. Toute honte bue.

Comme tout le monde, je n'aime pas recevoir des tweets agressifs. Et parfois je me perds en conjectures : agressif ou pas, çui-là ?

Comme tout le monde, j'aime voir que le nombre des abonnés à mes tweet augmente.

Je n'aime pas que Twitter me "suggère" en colonne de droite les comptes auxquels je devrais m'abonner. De quoi j'me mêle ?

J'aime découvrir un nouveau compte parce qu'une des personnes que je suis l'a retwitté. Celles et eux que je suis m'ouvrent au monde.

Je n'aime pas qu'on retwitte le milieu d'un de mes tweets-en-série. Alors j'évite d'en faire. Mais parfois, la tentation est trop grande.

J'aime signaler les articles que j'ai écrits et ceux que j'ai aimés à beaucoup de personnes à la fois. Et voir que ça fait boule de neige.

1/2 Je n'aime pas qu'on expédie lapidairement un de mes articles via Twitter au lieu d'y répondre là où il est publié.

2/2 Car j'ai le sentiment que c'est une manière méprisante de réagir à ce que j'ai pris le temps et la peine d'écrire.

J'aime commencer ma journée en consultant mes boîtes courriel, puis mes pages FB, puis mon compte twitter.

Je n'aime pas avoir Twitter et FB sur mon téléphone, alors ils n'y sont pas.

J'aime voir que sur l'onglet "accueil", les tweets tombent comme des gouttes de pluie.

Je n'aime pas voir mon pseudo dans le même tweet que celui de twitteurs que je ne toucherais pas avec des pincettes.

1/2 J'écris pour partager. J'aime qu'on prenne le temps de m'interpeller par tweet mais je n'aime pas qu'on m'insulte, qu'on m'accuse d'être obtus…

2/2…  qu'on ne me laisse pas m'expliquer, ou qu'on me traite de malhonnête. Quand quelqu'un le fait, je le bloque. Ça me repose.

J'aime qu'on me demande par tweet si on peut m'envoyer un MP.

Je n'aime pas qu'on me demande des conseils médicaux par tweet. J'ai le sentiment de voir quelqu'un se déshabiller.

J'aime voir s'empiler pêle-mêle des tweets de revues, de journaux, de blogs, d'agences, d'acteurs, d'écrivains, de soignants, d'inconnus.

1/3 Je n'aime pas "débattre" sur twitter. Dans mon esprit, débattre, c'est échanger des arguments : prendre le temps de lire ou d'écouter 

2/3 et prendre celui de répondre. Répondre en 140 caractères à des textes de plusieurs pages, ce n'est pas débattre.

3/3 Mais ce n'est que mon opinion, non une parole d'évangile. Libre à vous de twitter le contraire. Ou d'en débattre. 

J'aime voir apparaître les tweets de quelqu'un (ou de quelque chose) que je croyais disparu (e) ou que j'avais oublié(e).

Je n'aime pas ne plus voir les tweets d'un correspondant que j'aime suivre.

J'aime aller consulter le profil d'un twitteur ou d'une twitteuse inconnu.e. Et décider de le/la suivre. Ou pas. En toute subjectivité.  

Je n'aime pas les profils qui ne disent pas grand-chose. Et ça me fait penser que je devrais aller balayer devant ma porte.

J'aime les tweets cachés de mes correspondants secrets.

Je n'aime pas qu'on prenne mes raccourcis ("Calmos" pour "Calmons-nous tous") pour de la condescendance ("Calmos" pour "Ta gueule").

J'aime ne pas aller sur Twitter.

Je n'aime pas recevoir des messages personnels de twitters sur ma boîte courriel. Alors je n'en reçois pas.

J'aime donner mon adresse courriel via message personnel, parce que j'ai toujours aimé les correspondances.

Je n'aime pas passer deux heures sur Twitter. Mais j'aime y passer deux heures parce que je ne suis pas un robot.

1/7 J'aime croire qu'on me lit parce qu'on a envie de me lire, en toute liberté – puisque personne n'y est obligé.

2/7 Je n'aime pas découvrir que certain.e.s me lisent et se sentent blessé.e.s par mes mots comme si je les avais visé.e.s.

3/7 J'aime qu'on prenne mes tweets (mes posts, mes articles, mes livres) pour des opinions, et rien de plus.

4/7 Je n'aime pas qu'on prenne mes tweets (mes posts, mes articles, mes livres) pour des ukases ou des paroles d'évangile.

5/7 J'aime la liberté que me donnent Twitter, FB, l'internet en général, d'écrire ce que je veux, de dire ce que je pense, à qui veut lire.

6/7  Je n'aime pas qu'on me reproche d'écrire "pour exercer un pouvoir". Les puissants n'ont pas besoin d'écrire. 

7/7 Ecrire aide à lutter contre le mensonge, l'arbitraire, le silence, les conventions – tout ce qui sert le pouvoir.

J'aime revenir sur ce que j'ai écrit et posté il y a trois heures, mois ou années. La pensée est faite pour vivre, pas pour être gravée.

Celui qui écrit est responsable de ce qu'il écrit. Celui qui lit est responsable de la manière dont il interprète. Parfois, écrivant et lecteur se croisent sans se toucher dans le tunnel obscur. Parfois, ils arrivent à sentir le souffle de l'autre. Parfois, ils se prennent par la main. – Raphaël Marcoeur.





dimanche 8 février 2015

L'écriture au jour le jour (7) - Critique(s) et lettres de lecteurs/trices - Et "Qu'est-ce qu'un bon bouquin ?"

Est-ce que vous lisez les critiques ? A quoi la critique devrait-elle servir, à votre avis ?

Il me semble qu'il y a deux types de critiques : ceux qui réagissent immédiatement à la publication d'un livre (ou à la sortie d'un film, ou à la création d'une pièce) et ceux qui analysent un textes en profondeur, le remettent en contexte, le comparent à des textes antérieurs (ou postérieurs, si l'analyse porte sur un texte ancien), etc.

Ce qu'on appelle "les critiques" sont en général les journalistes ou chroniqueurs qui écrivent en réaction à des nouveautés. Ils sont évidemment très importants car en principe, s'ils sont très suivis, ils font connaître un livre et parfois incitent les lecteurs à le lire (donc, à l'acheter). Il y avait autrefois (il y a plus de 20 ans) des critiques littéraires très lus, très respectés par les quelques milliers de lecteurs qui les lisaient. Ils avaient une voix, un ton. Je pense aux critiques du Canard Enchaîné, ou (pour le cinéma) à Jean-Louis Bory, dont j'aimais beaucoup le style cinglant.

Aujourd'hui, la critique s'est diluée : les livres ne sont plus des livres mais des "événements" (surtout quand ce sont les livres d'écrivains dont tout le monde connaît le nom), et en général quand on consacre toute sa chronique – voire une ou deux pages – à un livre et/ou son auteur, c'est pour en dire du bien (ou pas trop de mal) et aussi parce que tous les confrères vont en parler. 


Mon sentiment – fondé sur plusieurs dizaines de publications en dix-sept ans – c'est qu'il n'y a plus que deux situations : la presse généraliste (en tout cas, les principaux organes de presse, repris ensuite par les publications moins importantes) parle d'un livre ou elle n'en parle pas du tout. 


Il n'y a pas de moyen terme. Et le fait qu'on dise du bien d'un livre compte assez peu. C'est ce que me disait Daniel Zimmermann : "Qu'on en dise du bien ou qu'on en dise du mal, le principal, c'est qu'on en parle."


Je fais partie des auteurs qui ont de la chance : quand un de mes livres est publié par P.O.L, on en parle dans la presse écrite. On en parle aussi un peu à la radio, pratiquement pas à la télévision (quand j'ai été invité à parler de En souvenir d'André à "La Grande Librairie" fin 2011, c'était la première fois de ma vie qu'on m'invitait à une émission littéraire du soir sur une grande chaîne), mais la télé n'est plus vraiment un prescripteur de livres, seulement de livres-événements, alors pour les auteurs de roman, ce n'est pas déterminant. Ce qui est déterminant, c'est que les libraires aiment le livre et en parlent à leurs lecteurs, et que les lecteurs se le recommandent par bouche-à-oreille. Et en dehors de ça, les publications spécialisées, les fanzines, les blogs, font ce qu'ils peuvent. Certains de mes romans (policiers, de SF) n'ont été chroniqués que par des bloggeurs. 

Je lis les critiques de mes livres et je vois qu'il y a de tout : des analyses très fines et positives sans complaisance, des billets qui s'écoutent parler, des textes hors-sujet qui montrent que l'auteur n'a pas lu le bouquin, des entreprises de démolition dont on se demande ce qui les a déclenchées… 

Des fois, j'ai de belles surprises : la seule et unique critique de Plumes d'Ange, le livre que j'ai consacré à mon père, était signée par Josyane Savigneau, alors responsable du Monde des Livres, qui commençait en disant (en substance) : "Je n'aime pas les livres de Martin Winckler, et c'est un auteur qui ne m'intéresse pas du tout mais je trouve ce livre-là magnifique." Ou encore le billet que Bernard Pivot a consacré à En souvenir d'André dans le Journal du Dimanche – c'était la première fois qu'il disait le moindre mot d'un de mes bouquins et c'est sans doute pour ça que ça m'a autant touché. 


Il y a des critiques qui me font plaisir, d'autres qui m'irritent, et je lis tout ce qui me passe devant les yeux parce qu'au fond, ça m'importe de savoir ce que pensent les gens qui me lisent. Je ne peux pas ignorer ce qu'ils en disent. Même si c'est désagréable. Quand c'est désagréable, bien sûr, ça me fait de la peine. Mais je suis un grand garçon, j'encaisse.

Ce qui me chagrine un peu plus, en revanche, c'est que mes bouquins font assez peu l'objet d'analyses de fond. Beaucoup d'auteurs contemporains, qui publient depuis vingt ans, intéressent les professeurs de littérature et font l'objet de mémoires de maîtrise par exemple. Mes livres, assez peu. Ça me chagrine parce que j'aimerais qu'on voie (et qu'on dise) que mes romans ne sont pas seulement des "romans médicaux" ou "engagés", par exemple, mais qu'ils sont le produit d'un travail. 

Alors quand un spécialiste de Boris Vian et des Oulipiens consacre tout un essai à mes bouquins (Marc Lapprand, Trois pour un – Une lecture évolutionniste de l'œuvre de Martin Winckler) ou quand une poignée de chercheuses à Pau mettent sur pied une suite de présentations ("Les œuvres plurielles de Martin Winckler"), évidemment, ça me ravit. Je sais que ça ne s'adresse qu'à un tout petit public mais c'est une forme de reconnaissance qui me touche beaucoup, parce qu'elle porte sur le travail d'écriture, non sur les sujets dont on parle le plus dans la presse.


Il y a une troisième forme de critique qui me touche évidemment beaucoup, c'est la lecture que font les lecteurs et lectrices. 


Est-ce que vous recevez beaucoup de courrier ? Que vous disent les personnes qui vous écrivent ?


Depuis que je mets mon adresse courriel à la fin de mes livres, je reçois beaucoup de commentaires et de témoignages. C'est évidemment précieux, même si je réalise qu'il y a là un "biais de recrutement" : ne m'écrivent que des lecteurs/trices qui ont envie d'écrire, qui ont une adresse courriel ET se sentent à l'aise avec le courriel. 

A l’époque de La maladie de Sachs, c’était surtout des lettres manuscrites, j’en ai des cartons pleins car j’ai tout gardé. Mais depuis que l’accès à l’internet s’est étendu, je reçois beaucoup de courriels. J’ai pris l’habitude de mettre une adresse électronique dans mes livres, ce qui facilite la tâche des personnes qui veulent m’écrire. Pendant une dizaine d’années, j’ai reçu  aussi beaucoup de messages via mon site www.martinwinckler.com, sur lequel une majorité d’articles sont consacrés à la contraception. Ces messages-là sont plutôt consacrés à des questions d’ordre médical, ce ne sont pas exactement des lettres de lecteurs. Mais pour ce qui concerne les romans, le plus souvent, les personnes m’écrivent pour me remercier et me dire qu’elles ont aimé un de mes livres. Beaucoup poursuivent en me confiant des réflexions, voire en me racontant une expérience vécue. 

Et parfois en me demandant mon avis, mais le plus souvent en me disant qu’ils ont été contents de m’écrire, que ça leur fait du bien de ne pas se sentir seuls. Je suis toujours ému par ces messages, car ce sont des messages que j’ai écrits, ou que j’aurais pu écrire à des personnes qui m’ont touché, lorsque j’étais plus jeune et que je me sentais seul au monde ou, en tout cas, très isolé. 

Le Chœur des femmes a été publié en 2009 et depuis sa publication, j’ai reçu chaque jour au moins un message à son sujet. Dans l’immense majorité des cas, ce sont des lectrices, d’abord parce que les femmes lisent plus que les hommes, ensuite parce qu’elles écrivent aussi plus facilement et enfin parce que ce livre-là les touche personnellement, bien sûr. Mais des hommes m’écrivent aussi, surtout des soignants. J’ai de la chance : j’ai reçu peu de lettres désagréables, à la publication de La Maladie de Sachs, et je n’en reçois plus du tout depuis plusieurs années. On dirait que les personnes que j’agace le plus ne prennent pas la peine de m’écrire, et j’en suis très heureux. 

J’ai le sentiment qu’il se passe un peu la même chose dans les lettres qu’au cours des rencontres à une signature dans une librairie ou dans un salon du livre : les lectrices et les lecteurs ont envie à la fois de me connaître un peu mieux et de se faire connaître. Ils ont envie de me donner quelque chose en retour de ce qu’ils ont le sentiment d’avoir reçu en lisant le livre. Et pour moi, c’est un moment privilégié, puisqu’ils m’offrent leurs propres histoires, et m’éclairent. J’aime évidemment qu’on me dise qu’on s’est reconnu dans mes textes, mais j’aime aussi lire que je me suis trompé sur tel ou tel détail, ou que je n’ai pas tous les éléments. Je reçois toujours les correctifs – ou les expériences qui remettent la mienne en perspective – avec beaucoup de plaisir et d’intérêt, car je le perçois comme une marque de confiance de la part des personnes qui m’écrivent. 

Si ces personnes m'écrivent, c’est parce que (du moins je l'espère), elles me pensent suffisamment ouvert pour recevoir ce qu’ils ont à me dire, même si c’est pour me corriger… Il est arrivé quelquefois qu’on me reproche de « donner des leçons », ou de « tout savoir », et il me semble que ce reproche provient du fait que je parle avec passion, avec conviction, de ce que je crois. Ça ne veut pas dire que je pense être infaillible. Ça veut dire, en revanche, que je souhaite confronter mes opinions, mes convictions, à celles des autres. Et je le fais loyalement : en m’exposant alors que je n’ai, moi-même, aucun pouvoir sur personne. Mais certaines personnes confondent conviction et argument d'autorité, parce que pendant longtemps, seules les personnes qui avaient une autorité avaient le droit de s'exprimer (par écrit ou sur les ondes). 

Mais un écrivain n'a aucune autorité. Il parle en son nom propre, et c'est tout. Le fait qu'il soit connu et lu ne lui donne aucune supériorité sur quiconque. Je le sais et je ne l'oublie jamais, mais parfois, les gens qui me lisent (sur mes blogs, par exemple) ou m'entendent à la radio semblent le vivre comme si j'étais le chef d'un parti politique ou, pire, d'une église et que je voulais imposer mon point de vue. C'est drôle, mais comme ça coupe court à toute discussion, c'est un peu désolant.  Alors que je cherche essentiellement à débattre, à "en découdre", au sens où on l'entend en escrime. 

En dehors des critiques et des lettres de lecteurs, est-ce qu’il vous arrive d’être content de ce que vous écrivez ?

Oui, et c’est bien que vous me posiez cette question, parce que pendant longtemps j’ai pensé que si je disais que je suis content en relisant certains textes, ce serait immodeste, comme si « content » ça voulait dire « satisfait de moi-même ». Or, c’est pas du tout ça. Je suis content quand ce que j’ai écrit reflète, à la relecture, le sentiment qui m’a poussé à l’écrire et qui, lui, n’était pas formulé. Je suis content quand ça coule bien, quand je le lis sans accroc, et que ça dit ce que je voulais dire. Je suis content quand je n’ai plus le sentiment d’avoir à l’écrire : c’est fluide, je peux passer à autre chose. 

Une fois, j’étais chez P.O.L, et Vibeke Madsen, qui s’occupe des droits annexes – les éditions de poche, les traductions, les adaptations – m’a donné un exemplaire de Les Trois Médecins, qui venait d'arriver. Je l’ai feuilleté et je suis tombé sur un chapitre que j’avais beaucoup aimé écrire, un dialogue entre Christophe Bloom et un inspecteur de police. Et en le relisant, je me suis mis à rire aux larmes. Paul Otchakovsky-Laurens passait dans le couloir, et j’ai dit : « Je suis désolé, je rigole en lisant un truc que j’ai écrit. » Il m’a répondu : « Mais c’est tant mieux ! Heureusement que vous êtes heureux ! Il faut que les auteurs soient heureux en se relisant ! Vous vous rendez compte de la catastrophe, si j’avais publié un livre que vous n’aimez pas ! » 

Et je crois qu’il a dit l’essentiel ; quand on se relit, de deux choses l’une : ou bien on n’a pas encore terminé, et on peut aimer sans pour autant cesser de polir, de finir le travail. Ou bien on a terminé, et si on n’aime pas, alors il ne faut pas le publier. Mais une fois qu’on a fini, on a raison d’être content de ça et d’être content de soi. Une fois que le projet est terminé, il est plus modeste que ce qu’on imaginait, mais il tient debout, et le lecteur peut l’appréhender dans son intégralité. Mon "modèle" de bon bouquin, c'est la grille en fer forgé qu'on peut voir au Musée du Compagnonnage, à Tours… C'est le "chef-d’œuvre" du Compagnon Habert, dit « Léopold le Tourangeau » (1857-1939).  C'est une maquette au dixième, fabriquée entre 1878 et 1892. Elle est faite de 2325 pièces de fer forgé et étiré au marteau. Et Léopold a aussi fabriqué les outils (minuscules) qui lui ont permis de l'assembler, rivet après rivet. 

Se dire « J’ai fait mon boulot, j’ai écrit un bon bouquin », c’est une grande satisfaction. Il vaut ce qu’il vaut, mais je l’ai fait comme je le voulais, et mon éditeur va défendre le livre tel que j’ai voulu le faire. Et ça, c’est inestimable.
Qu’entendez-vous par un « bon bouquin » ?

Un livre – c’est valable pour un film, une pièce de théâtre, n’importe quelle narration – que le lecteur trouve constamment passionnant ou intéressant et qu’il termine en voyant le monde autrement, de manière plus lucide, plus constructive – ou tout simplement en se sentant heureux. Terminer la lecture d’un bon livre c’est se sentir à la fois comblé et un peu désorienté, un peu triste que ce soit déjà fini. C’est ma définition personnelle, et c’est ce que j’essaie de faire quand j’écris. Un bon livre ne vous lâche pas. Quand j’ai vu l’un de mes fils lire les trois premiers Harry Potter en dix jours et que je l’ai entendu m’en parler après, j’ai su que c’étaient de bons livres. 

Quand j’ai passé une fin de semaine sans me lever de mon fauteuil à lire La Mort dans la peau de Robert Ludlum, ou des nuits sans dormir à cause de Shogun de James Clavell, c’est parce que ce sont de bons livres. Alors, je sais, il ne s’agit pas de classiques de la littérature au sens où on l’entend en France, mais – même si je pense que fils de Serge Doubrovsky et La Vie mode d’emploi de Perec sont de bons bouquins, un bon bouquin n’a pas besoin d’être une oeuvre de littérature expérimentale. Autant en emporte le vent, ou les Harry Potter sont de bons bouquins. J'ai lu tout plein de bons bouquins de science-fiction - et les biographies que François Bon a écrites sur Dylan ou les Rolling Stones sont de bons bouquins, à mon humble avis. 

Un bon livre, comme me l’a dit un jour un libraire, c’est un livre qui aime les lecteurs. J’aspire à écrire de bons livres, qui apportent du plaisir aux lecteurs qui s’y risquent, à la fois par leur forme et par leur contenu. Je cherche à reproduire ce que j’ai moi-même ressenti en lisant aussi bien Le carnet d’or de Doris Lessing que L’avenir de Camille Laurens : de l’excitation, de l’intérêt, des émotions. Un bon livre, ça sollicite à la fois ma réflexion et mes sentiments, à part égale. Et, comme la grille en fer forgé du musée du Compagnonnage, je me dis en le reposant : « Ah, quel beau boulot ! » 

Il  y a quelque chose de très bon et de très frustrant tout à la fois à entendre une lectrice dire (ou à la voir écrire) : « J’ai lu Le Chœur des femmes en deux nuits, je ne pouvais pas le lâcher. » Très frustrant parce que j’ai quand même mis plusieurs mois à l’écrire, le bouquin, mais très bon parce que je l’ai écrit dans une excitation folle, sans pouvoir m’arrêter, et je suis aux anges en pensant que cette lectrice a été contaminée par cette excitation. C’est merveilleux. Et ça montre que lorsque on respecte les lecteurs, ils vous le rendent.

Qu’entendez-vous par « respecter le lecteur » ?

Des choses très simples : faire confiance à son intelligence, ne pas le prendre pour un imbécile, ne pas croire qu’on comprend les choses mieux que lui. Chaque fois que j’écris un roman inspiré par mon expérience professionnelle, j’ai le sentiment d’enfoncer des portes ouvertes et de raconter des choses que tout le monde sait. Car mon propos n’est pas d’enseigner la vie aux lecteurs, mais d’exprimer mes sentiments – l’enthousiasme, la colère, la révolte – face à des situations emblématiques. Respecter le lecteur, c’est lui présenter la situation de manière intelligible, exprimer mes sentiments de manière aussi précise que possible, et savoir qu’il reste libre de penser autrement que moi. C'est ce que j'appelle du respect, mais tout le monde n’est pas de cet avis, manifestement…

Il y a quelques années, au salon du livre, je signais au stand POL – pour Les Trois Médecins, je crois – et je vois un type s'approcher. Il a mon âge ou un peu plus, il vient vers moi sans sourire – dans un salon du livre, c'est jamais bon signe – et, alors que les personnes qui viennent vous saluer ou faire signer un livre s'approchent tout près, il reste à deux mètres et me dit : "Winckler, c'est vous ?" Je réponds en hochant la tête. Il poursuit, sur un ton plutôt amer : "Je suis médecin. Je voulais vous dire que vos livres sont... démagogiques !"

Sans m'énerver, je m'incline, et dis : "Ah. Je suis désolé que vous le ressentiez comme ça. Voulez-vous m'en dire plus ?" Il secoue la tête et répond : "Non. Je voulais vous dire ça. Vos livres sont démagogiques." Il reste là, en suspens, oscillant d'un pied sur l'autre, jusqu’à ce qu’une femme de son âge - sa compagne, probablement - s'approche de lui, soucieuse, le tire par la manche et murmure : "Bon, ça va, tu lui as dit ce que tu voulais lui dire, à présent, viens, on s'en va." Il retire son bras et répète : "Ils sont démagogiques, voilà tout" et finit par la suivre.

Ce n’était pas la première fois, ni la dernière, qu'on qualifiait mes livres de "démagogiques". Quelques années plus tôt, un autre médecin, m'avait déclaré, en public, qu'à son avis, La maladie de Sachs donnait de l'exercice de la médecine une image qui la "tirait vers le bas" en caressant le lecteur dans le sens du poil, ou quelque chose d'approchant.

Plus récemment, j’ai lu sur le blog d’une lectrice jadis enthousiaste à la lecture de "Sachs" qu’elle avait décroché au bout de 200 pages du Choeur des femmes et elle ajoutait "A un moment je me suis dis que c'était intentionnel, que les personnages étaient volontairement caricaturaux et le propos utilement démagogique, et que ça allait basculer si j'étais patiente, mais voilà, je ne le suis pas, et je laisse tomber, tant pis pour moi s'il fallait attendre la page 400 pour saisir..."

Bien embêté, plus embêté que par l'opinion d'un confrère désagréable, je lui ai écrit pour lui demander de me préciser ce qu'elle voulait dire par "caricatural et utilement démagogique". Je précise que j’ai souvent lu des critiques disant que mes personnages sont "manichéens" et "simplistes", aussi... Je lui ai écrit parce que je voulais comprendre. Quand on me dit "Ca ne m'a pas intéressé" ou "Je n'ai pas accroché", je ne pose pas de question. Aimer un livre ou un film, c'est personnel et  subjectif. Mais quand on porte un jugement de valeur sur le contenu ou les personnages ou l'écriture de mes livres, et quand on les qualifie de manière aussi précise, je cherche à comprendre.

Ma requête n'a pas abouti, cette lectrice bloggeuse a mal pris l'insistance avec laquelle je lui demandais de préciser sa pensée (car sa démarche intellectuelle m'intéressait plus que son humeur) et elle ne m'a pas vraiment répondu, sinon de manière très énervée. Du coup, je suis retourné voir la définition des termes « démagogique » et « manichéen ». La démagogie c’est la méthode qu’utilisent les politiciens pour flatter les gens dans le sens du poil et les amener à faire ou à croire ce qui les arrange – et, au moins, à voter pour eux. Ce que je trouve intéressant, c'est la double connotation, politique et manipulatrice du terme démagogique. Alors bien sûr, je revendique la dimension politique de mes livres, c’est particulièrement clair pour les romans que j’ai publiés chez POL.

Tout auteur écrit pour être lu. Ça ne veut pas dire qu’on écrit pour être lu à tout prix. Mes propos seraient sans doute démagogiques si j’écrivais ce que j’écris dans le seul but de faire plaisir aux lectrices ou aux lecteurs. Et ce serait manipulateur si je cherchais, mettons, à asseoir ma clientèle médicale, à créer une secte ou à lever des fonds pour un usage personnel. Les médecins qui qualifient mes livres de « démagogiques » laissent entendre que je flatte les pires instincts des patients. Cela témoigne, je pense, de leur stupéfaction quand ils constatent que mes livres sont écrits pour les non-médecins et que je m’adresse à eux en les traitant comme des égaux. Quant au « manichéisme » de mes personnages ou des situations que je décris, il ne fait aucun doute mes romans parlent du bien et du mal, puisque mon sujet central, c’est l’éthique du soin. 

C’est parce que je parle du bien et du mal dans mes romans que des médecins et des bioéthiciens canadiens, hollandais, américains, belges, suisses m’ont invité à venir m’exprimer devant eux et leurs étudiants. Je raconte des histoires qui visent, entre autres, à montrer qu’il y a des comportements médicaux éthiques et d'autres qui ne le sont pas. Dans Le Chœur des femmes, la relation d’apprentissage mutuel qui lie Jean Atwood et Franz Karma tourne précisément autour de ça. Dire que j’y décris les choses de manière simpliste et caricaturale  c’est un peu court ; le roman fait six cents pages et je crois avoir le temps d’y montrer que tous les soignants sont pleins de contradictions... Si ce n’est pas clair, je veux bien en débattre, extraits en main. Mais curieusement, je ne vois jamais citer les passages "démagogiques" de mes livres. C'est un reproche récurrent, mais jamais argumenté sur pièces.  

Cela dit, s’il est manichéen d’affirmer qu'un médecin a l'obligation morale de ne pas maltraiter les personnes qui se confient à lui, et d’être à leurs côtés contre le reste du monde, alors oui, j’écris des romans manichéens, et je l’assume. Et s’il est démagogique de dire qu’un trop grand nombre de professionnels de santé se comportent de manière supérieure, méprisante et maltraitante, alors oui, j’écris des romans démagogiques, et je l’assume. 

(A suivre...)