mercredi 20 avril 2016

De l'élitisme dans la langue et la littérature


Ces jours-ci, je suis tombé sur une vidéo produite et mise en ligne par "The Guardian", le grand quotidien britannique de gauche. 
(NB : Le livre ci-contre de Bill Bryson, pour les lecteurs qui lisent l'anglais, est épatant pour découvrir comment la langue anglaise s'est construite. Je recommande aussi vivement "Honni Soit Qui Mal Y Pense" de Henriette Walter, dans lequel l'histoire - et les relations intimes - entre français et anglais sont magnifiquement racontées). 




Elle m'a semblé si juste que je n'ai pas résisté au plaisir d'en traduire le texte pour les non-anglophones. Sa pertinence est au moins aussi grande en France qu'en Angleterre. 

Pour commencer en voici la traduction/adaptation : 

"Les puristes de la langue sont paternalistes, prétentieux et tout simplement dans l’erreur.

Mettez ensemble les mots « puristes » et « langue » et soudain, certaines personnes se sentent très fières. Elles ne devraient pas.
La plupart des puristes de la langue utilisent une forme élitiste et de plus en plus désuète de l’anglais. Et ça leur donne un sentiment de supériorité. Or, dans la plupart des cas, les erreurs qu’ils relèvent n’ont strictement aucune importance. 

Si je jette un coup d’œil autour de moi en disant : « Il y a ici moins (less) de gens que je ne l’imaginais » est-il réellement nécessaire de relever que, les individus pouvant être comptés, il aurait fallu dire « un plus petit nombre » (fewer) ? De fait, la plupart d’entre nous utilisent les mots « less » et « fewer » indifféremment et sans grande confusion. Je n’ai jamais vu de supermarché où les clients se grattent la tête devant la file « 10 articles ou moins ». Tout le monde comprend. 

Certains puristes pensent que la langue évolue, pas la grammaire. C’est faux. Il était autrefois considéré comme incorrect de commencer une phrase par les mots « And » (Et) ou « But » (Mais). Et qu’en est-il de la « règle » voulant que le pronom de référence, à l’écrit, devrait être « He » (Il, et non Elle) ?

Certains puristes disent que nous avons besoin d’un langage commun, d'une série de règles que tout le monde comprend. Mais trop souvent, ils oublient de dire que les règles qu’ils entendent promouvoir ne sont pas celles de tout le monde, mais les leurs. 
Prenez le mot « Literally », par exemple. Je me fous littéralement de savoir si j’utilise le mot ‘littéralement’ de manière correcte - en respectant une règle de « correction » datant de l’ère élisabéthaine. Et le Dictionnaire d’Oxford s’en fout également, puisqu’il a mis à jour sa définition pour y intégrer l’usage contemporain. 

Il n’est pas difficile de voir à quel point le rapport de force est asymétrique quand il est question de purisme de la langue. Ceux qui soulignent les « erreurs » sont souvent plus vieux, plus riches, plus blancs ou, tout simplement, plus universitaires que les personnes qu’ils traitent avec condescendance.

Trop souvent, il s’agit pour eux de faire taire quelqu’un, ce qui est d’autant plus scandaleux quand il s’agit d’une personne qui a déjà du mal à prendre la parole. 

Nous devrions passer plus de temps à écouter ce que les autres ont à dire, plutôt qu'examiner la langue avec laquelle ils le disent." 

******


C'est vrai en Angleterre mais ça n'est pas moins vrai en France, où l'on passe plus de temps à évaluer les autres sur la manière dont ils s'expriment, au lieu d'écouter ce qu'ils ont à dire - et, par conséquent, de s'attacher au fond de leur pensée plutôt qu'à sa forme. 

"Bien parler", "bien écrire" sont des notions très relatives. Il s'agit toujours de parler ou d'écrire "bien" par rapport à des référentiels arbitraires. En France, c'est la langue de l'Académie, l'accent parisien distingué (celui des Germano-Pratins, pas celui des "Titis" de Belleville ou Pigalle), la littérature de Flaubert, de Proust, de Gide et bien d'autres auteurs que Jean Paulhan pensait dignes de figurer dans sa bibliothèque. Autrement dit, des langues orale et écrite depuis très longtemps adoptées, cultivées et peu à peu imposées par les classes dominantes. 

Les accents et parlers régionaux sont considérés au mieux comme "folkloriques", au pire comme étant vulgaires. Les "fautes" d'orthographe ou de grammaire sont raillées comme autant de signes d'inculture. Or, la "maîtrise" du langage est un critère de classe. Ni plus, ni moins. C'est sur des critères de langue (écrite ou orale, de prononciation ou de "style") qu'on sélectionne, qu'on embauche, qu'on retient ou qu'on rejette, qu'on inclue et qu'on exclue. La langue (comme les "bonnes manières", qui ne s'apprennent que dans les "bons milieux") fait partie des critères de "goût" que Pierre Bourdieu décrit dans La Distinction - Critique sociale du jugement (Minuit, 1979). 

Et ces critères de langue s'étendent, immanquablement, aux jugements sur la "qualité" des écrits. 

****

Ainsi, ces derniers temps, j'ai vu circuler sur Facebook un "florilège" de livres électroniques auto-édités présentés comme ridicules. La personne qui les avait ainsi assemblés sur son blog entendait se moquer de leurs titres, de leur contenu et, bien entendu, de leurs auteurs. Pour faire rire de quoi, exactement ? De textes considérés comme "maladroits" ou "mal foutus". Mais par qui ? Selon quels critères ? Des critères de classe, encore une fois. 

Or, les "qualités" littéraires d'un texte sont toujours subjectives. Quand je suis face à un texte, je peux dire qu'il me touche ou non. Que je le comprends, ou non. Et je sais que ce n'est pas un critère de qualité. C'est seulement une appréciation personnelle. Le fait que je le trouve beau ou non en dit plus sur moi et ma lecture (et ma formation, et mes préjugés, et mes "goûts") que sur le texte lui-même, et je me garderai bien de le qualifier. Le fait est que je n'ai pas besoin de qualifier un texte pour me définir. Je n'ai même pas besoin de le lire, au prétexte qu'il faudrait l'avoir lu. Mais ça, c'est moi. Je ne fais pas partie de la classe dominante. Je ne suis pas universitaire. Je n'éprouve aucun désir de contrôler la manière dont d'autres que moi écrivent. Je ne me sens pas de mission de "défense" de la langue ou de la grammaire. Ni même de la "littérature". La seule chose que j'ai envie de défendre, c'est la liberté de s'exprimer.





Je me souviens d'avoir longuement discuté avec Philippe Lejeune, quand il venait de publier l'un de ses livres consacrés à l'écriture intime, du mépris porté par l'université aux journaux d'anonymes - tandis qu'on ne jurait que par ceux des écrivains estampillés. Pour qu'un journal intime soit "intéressant", il faut que son auteur ait été adoubé - en raison d'une production plus noble, un roman, de préférence. Critères de classe, encore une fois. J'en ai souffert quand ma principale activité d'écriture était mon journal intime. Le mépris que j'entendais s'exprimer au sujet de tous ces "écrivains ratés qui tiennent un journal intime en pensant que c'est de la littérature", je le reconnais dans le mépris qu'on voue à ceux et celles qui, aujourd'hui, "se déversent sur les blogs et les réseaux sociaux". Il suffit de lire les journaux. 

Alors, quand on cloue au pilori des textes, quels qu'ils soient, afin de faire rire la galerie, j'éprouve un besoin irrésistible de prendre la défense de leurs auteur.e.s, car objectivement, je suis de leur côté. Ils ont voulu s'exprimer et ils ou elles l'ont fait avec leurs mots, leurs procédés, leurs images, leur mise en page. Ce n'est peut-être pas fait selon les canons de l'édition (ou du "bon goût") et oui, c'est du compte d'auteur ou de l'auto-édition électronique (et tout ce qui est électronique est souvent considéré comme méprisable par ceux qui ne jurent que par le papier, matière noble s'il en fut...) mais c'est un travail personnel, et rien qu'à ce titre, ça mérite le respect. Si je n'avais pas la chance d'être un auteur publié par un éditeur "classique", j'aurais certainement recours à l'auto-édition sur une plateforme électronique. 


Dans le même ordre d'idée, je trouve insupportable d'entendre "C'est à peine meilleur que du..." suivi par le nom d'un.e auteur.e populaire (je pense à Marc Lévy et à Guillaume Musso, en particulier), comme si ces auteurs-là représentaient ce qu'on peut faire "de pire" en littérature. Encore une fois, c'est là une pure posture de classe. 

Car, n'en déplaise à celles et ceux à qui Marc Lévy et Guillaume Musso donnent des boutons, il ne faut quand même pas oublier que ces auteurs ont des lecteurs. Et beaucoup de lecteurs - qui, dans leur majorité, sont d'ailleurs des lectrices, comme pour l'essentiel des livres vendus en France. On est même en droit de penser, étant donné l'économie du livre aujourd'hui, qu'un certain nombre des lectrices de ML et GM lisent aussi, en passant, des auteurs adoubés par la critique ou l'intelligentsia. 

Car ce qu'écrit Daniel Pennac au sujet de la lecture d'un roman n'est pas moins vrai quand il s'agit de l'ensemble des romans : on a le droit de lire ce qu'on veut, comme on veut et tout ce qu'on veut, sans préjugé et sans hiérarchie pré-déterminée. 

Il y a des livres de toutes sortes. Certains ont la chance d'avoir une grande diffusion. D'autres non. Certains sont lus longtemps, d'autres non. Certains sont écrits pour bouffer, d'autres parce qu'ils sont importants pour leur auteur.e. Et ce n'est pas toujours visible du premier coup. Et ce ne sont pas les honneurs et les flon-flons qui nous le disent. Boris Vian, ce "touche-à-tout" plutôt méprisé par l' "élite" littéraire de son temps est aujourd'hui dans la Pléiade et L'écume des jours est un best-seller en poche cinquante-cinq ans après sa mort. En revanche, savez-vous qui étaient Claude Farrère, Adrien Bertrand et Ernest Pérochon ? Probablement pas. Même s'ils ont été dûment "reconnus" de leur temps. (Par le prix Goncourt, rien que ça.) 

La portée d'un livre, comme la vie d'un individu, est intimement liée aux circonstances. Et les circonstances, par définition, c'est comme le vent : ça tourne. C'est de la loterie. Du hasard. 

Je connais de très bons livres qui n'ont pas eu le public que je leur souhaitais et il m'est arrivé plus d'une fois de me mettre à lire un livre dont tout le monde disait le plus grand bien (Les particules élémentaires, L'élégance du hérisson) et de les reposer au bout de quarante pages. C'était mon droit le plus strict, et c'est mon droit de le dire. 
Ca ne les disqualifie aucunement (ça veut seulement dire que ces livres-là ne sont pas faits pour moi - ou que je ne suis pas fait pour les lire)mais ça ne me disqualifie pas non plus en tant que lecteur. Alors, j'aimerais qu'on cesse de regarder de haut et de disqualifier les gens qui écrivent et lisent hors des "canons" de la grammaire ou de l'édition française. 

******

Je sais que ce genre de discours "relativiste" agacera beaucoup les puristes de la langue et de la littérature. Mais tant pis. Ce qu'il y a de beau dans le monde d'aujourd'hui, comparé à celui d'il y a cinquante ans, c'est que les médias ne sont plus réservés au happy few : on peut user de la syntaxe qu'on veut, comme on veut, sur une page FB, dans un tweet, un SMS ou un courriel ; on peut publier ce qu'on veut en e-book (oui, même les photos de ses chats) ; et on peut exprimer son avis librement sur un blog et le faire lire à qui voudra. 

Toute cette liberté de s'exprimer, relativement nouvelle, perturbe sans doute le commerce des journaux, des magazines et de l'édition, mais elle n'empêche personne de penser, au contraire, car le monde est plus riche quand il permet la mise en commun de multiples points de vue. (Oui, même sur l'internet.) 

Et si ça empêche certaines personnes de dormir, c'est bien dommage pour elles. Personne ne leur interdit d'admirer les auteurs et les oeuvres qu'elles aiment. Personne ne leur demande de lire ce qu'elles n'aiment pas. 

Ce qu'on leur demande, c'est de garder leur mépris dans leur poche. 

Martin Winckler 

mardi 12 avril 2016

Trois semaines en France



Entre le 14 mars et le 4 avril, je me suis rendu en France pour le Salon du Livre, plusieurs conférences et rencontres et une douzaine de rencontres-signatures en librairie.
Et ça s'est plutôt bien passé. Plutôt très bien. Vraiment très bien.
Aperçu de ces trois semaines. (Je cite beaucoup de gens, et si certain.e.s ne se retrouvent pas dans la liste toutes mes excuses, ça ne veut pas dire que je n'étais pas heureux de les (re)voir.)  


Semaine I 


Mardi 15 mars, 17h, Université de Toulon 
- Conférence : "Femmes, genre, santé "

J'étais invité par Martine Sagaert, professeur de littérature à l'université de Toulon, et responsable du Laboratoire de recherche Babel. J'avais rédigé un long développement qui n'était pas exactement une conférence, mais une suite d'idées qui allaient me permettre de développer le thème. 

Pour celles et ceux que ça intéresse, ce brouillon est publié sur cette page.
La conférence ayant été filmée, la vidéo devrait être prochainement postée sur le site de Canal U, le "Web TV" de l'enseignement supérieur et de la recherche.  

Je remercie vivement Martine Sagaert, ses collègues, les étudiant.e.s et le public qui sont venus écouter cette conférence. 

Mercredi 16 mars, 15h, Fac de médecine de Reims (Amphi 4) – Rencontre avec les étudiants en médecine de l’association l’Autobus

Le contexte était différent, mais l'enjeu n'était pas moins important. Je ne suis pas invité dans des facultés de médecine française, sinon de manière très occasionnelle mais toujours enrichissante - je pense au département de Médecine Générale de la faculté de médecine de Brest et au Dr J-M Boles, qui anime l'espace de réflexion éthique de Bretagne. Cela étant, beaucoup d'étudiants en médecine et de médecins de toutes les générations et de nombreuses spécialités m'écrivent, et certains me demandent de passer les rencontrer dans leur faculté. Quand je me rends en France, je m'efforce d'aller à leur rencontre. En mars 2016, je suis allé à Reims et à la faculté Kremlin-Bicêtre. Je parlerai de la seconde un peu plus tard.


A Reims, j'étais invité par l'association l'Autobus 975, pour parler de maltraitance médicale, en particulier dans l'enseignement. Mon copain et collègue généraliste Franck Wilmart, qui travaille à Soissons, s'y trouvait lui aussi. On a commencé par passer un extrait de "L'école de médecine", le feuilleton documentaire auquel j'ai collaboré (Arte, 2007) et puis la discussion a commencé. C'est plutôt réconfortant de voir des professionnels de santé se réunir sans hiérarchie (il y avait là des étudiants.e.s, des sages-femmes, des infirmier.e.s, des patient.e.s et même au moins un professeur de médecine) pour partager leurs réflexions sur un sujet à peu près complètement ignoré dans les facultés de médecine françaises. (Ce qui me fait penser que je devrais faire la liste des sujets qui ne sont jamais - ou presque jamais - abordés dans la formation des médecins comme la mort, la sexualité, l'empathie, l'altruisme, les inégalités sociales, les préjugés et les racismes dont nous sommes tou.te.s affligé.e.s, le burn-out, et j'en passe...).

De cette rencontre il reste des souvenirs et quelques photos, mais surtout un sentiment très intense que quand on veut bien faire et faire du bien, c'est moins difficile ensemble.


Merci Marguerite, Matthieu et les autres pour l'invitation. Merci, Franck d'avoir été là et de servir de modèle aux étudiants présents. Merci Claire d'avoir amené vos parents et merci à eux d'être venus - et Salut, Olivier ! où que tu sois !


***************



Jeudi 17 et Vendredi 18 mars, 14h, Paris - "La pudeur de l'entretien" - Conférence  dans le cadre du colloque « Féminité, Maternité, quand la pudeur se dévoile » 

Passionnant colloque. J'ai pu assister à plusieurs conférences, le premier matin et la deuxième après-midi (juste après avoir donné la mienne), et je suis convaincu que les autres étaient d'excellent niveau. J'ai particulièrement apprécié la diversité des intervenants - de l'historien Jean Claude Bologne à l'animatrice de radio Brigitte Lahaie en passant par le rabbin Delphine Horvilleur. 


Pour ma part, j'ai parlé du respect de la pudeur pendant l'entretien en consultation, en insistant sur l'idée qu'un soignant peut parfaitement répondre aux patient.e.s qui le consultent et les conseiller utilement sans leur poser de questions intrusives - sur leur sexualité, leur vie personnelle, leur histoire familiale par exemple. Respecter la pudeur des patient.e.s c'est leur faire comprendre qu'ils et elles n'ont pas à se mettre à nu - au propre ou au figuré - mais sont en droit de protéger leur intimité, physique et émotionnelle.


Un beau colloque, auquel j'étais fier d'avoir été convié, et pendant lequel j'ai appris beaucoup.
Merci à Bernadette de Gasquet, Daniel Lacroix et Anthéa de m'avoir invité.

************


Jeudi 17 mars, Paris, Salon du Livre - France Inter, "Le Nouveau Rendez-Vous" par Laurent Goumarre. 


Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas navigué sur les ondes de France Inter, et cette émission-là était une belle manière de réembarquer pendant une heure. Benoît Lagane, qui prépare l'émission de Laurent Goumarre, m'avait invité pour parler de mon roman, mais aussi pour me faire rencontrer Thomas Lilti, dont Médecin de campagne allait sortir. Ayant pu voir le film en avant-première, j'ai pu dire tout le bien que j'en pense



Samedi 19 mars, ParisSalon du Livre"Les enfants des livres". 

Rencontre avec de jeunes lecteurs en compagnie de Erik Orsenna et Monique Proulx en partenariat avec Le Labo des histoires.

Une page sur le site du Labo des histoires (que je remercie vivement) retrace l'ensemble de la rencontre.

C'était émouvant d'entendre trois jeunes gens parler avec leurs mots, leur coeur, leur sensibilité de trois livres très différents, devant un large public. Pour moi, c'était aussi une sorte de rêve réalisé avec quarante-cinq ans de retard. Au milieu des années soixante, le journaliste Jacques Garat, qui animait l'émission de l'après-midi "Aujourd'hui Madame" avait voulu consacrer un segment aux lectures des adolescents. Ami de ma famille, il m'avait proposé de faire partie du "panel" de jeunes gens qui viendraient parler de livres. J'avais reçu un colis de bouquins à explorer, avec mission de dire ce qui m'avait intéressé, ce que j'avais mis de côté, ce que j'avais pensé des livres que j'avais lu.
L'émission n'a pas eu lieu, et je suis resté sur mon envie de parler du seul roman qui m'avait captivé - et sérieusement captivé : L'île de Robert Merle.



C'est un roman d'aventures, réécriture de l'histoire des mutinés de la Bounty.
A l'époque, je ne lisais que des romans de science-fiction et des romans policiers, le plus souvent anglo-saxons. C'était la première fois qu'un aussi gros roman français, écrit par un auteur contemporain, me happait complètement, autant par la langue que par la narration. En le lisant, j'ai compris qu'on pouvait aussi écrire de bons romans en français (je veux dire, en plus de Jules Verne,  Victor Hugo, Alexandre Dumas, Maurice Leblanc et Boris Vian...) et qu'on pouvait trouver de bons romans dans des collections de littérature "blanche", pas seulement dans les rayons de littérature populaire. L'île avait tout d'un roman populaire...  à ceci près qu'il était publié par Gallimard. Comme quoi...

J'ai profité de cette rencontre pour faire le "quatrième adolescent" et parler de mon admiration pour le roman de Merle, quarante-cinq ans plus tard.

Merci, jeunes gens ! (Et merci à l'équipe du Labo des Histoires !) 

Dimanche 20 mars, Paris, Salon du LivreRencontre entre Craig Thompson (Habibi, Blankets) et Martin Winckler.

Quelle belle rencontre ! J'avais lu deux graphic novels de Craig Thompson (en particulier le magnifique Blankets) et la rencontre était centrée sur le processus créatif comparé d'un roman et d'un graphic novel. Alors que nous avons grandi dans des milieux radicalement différents (Craig Thompson dans une famille chrétienne fondamentaliste où la seule lecture autorisée était la Bible, et où télévision et cinéma étaient interdits jusqu'à ce qu'il soit un adolescent), nous nous sommes découverts tout un tas de points communs : nous avons tous deux appris à dessiner/à écrire seuls, sans formation particulière et le processus de composition de nos livres est très similaire : nous partons sur une idée relativement simple, faisons un schéma approximatif de l'histiore et construisons le récit au fur et à mesure que nous avançons. Craig est un homme charmant, drôle et extrêmement fin, et ça m'a fait beaucoup de bien de l'écouter parler de son travail. (Et il a dessiné aux pinceaux de couleur une dédicace "familiale" à l'intention de mon fils parisien, en plus...)






19 mars, Paris, 16 à 17 h Signature, Stand P.O.L, P51
20 mars, Paris, 16 à 17 h Signature, Stand P.O.L, P51

Je suis un auteur chanceux : mes signatures au Salon du Livre se passent toujours bien. C'est sans doute parce que je suis un bavard : je réponds toujours volontiers aux questions, et ça m'intéresse aussi de savoir qui sont les lectrices et lecteurs qui viennent me voir, pour personnaliser la dédicace, quand je le peux. Il est rare que les personnes qui viennent se faire signer un livre n'aient rien à dire d'elles-mêmes (le plus souvent, elles n'osent pas) et ça donne donc toujours lieu à un échange qui peut durer quelques minutes ou nettement plus. Cette année, j'ai été frappé par deux choses, à toutes les signatures : d'une part, beaucoup de femmes (souvent des professionnelles de santé, mais pas seulement) venaient me remercier d'avoir écrit Le Choeur des femmes, ce qui évidemment me touche beaucoup, mais n'en finit pas de me surprendre (J'y reviens plus loin.) ; d'autre part, beaucoup de lectrices/teurs venaient pour offrir un livre à quelqu'un d'autre en même temps que pour s'en offrir un. Deux fins d'après midi de suite, pendant près de deux heures (car les lectrices passaient avant et après les horaires indiqués sur le programme), j'ai fait de belles rencontres, chaleureuses et gratifiantes.


A la fin de la soirée du dimanche, l'équipe de POL m'avait proposé de "plier" le stand et d'aller souper ensuite tous ensemble. A 19 h, quand le Salon a fermé, après avoir bu un verre, tout le monde a rangé les livres dans de grands cartons
 
avant de les déposer sur des palettes qui seraient renvoyées chez le diffuseur.
A la fin de la soirée, alors que nous nous apprêtions à partir, j'ai engagé la conversation avec deux personnes qui étaient arrivées juste avant la fermeture. La première travaille chez Folio. La seconde se nomme Céline Leroy. Avec un sourire et sur un ton sybillin elle me déclare : "Nous nous sommes déjà recontrés, il y a dix-huit ans..."  Comme je secoue la tête, car je ne la reconnais pas, elle poursuit : "J'étais jurée du Livre Inter l'année de La Maladie de Sachs."

J'avais longtemps gardé des contacts avec deux jurées de cette année-là, mais je me suis toujours demandé ce que les autres étaient devenus. Ce soir-là, j'ai eu la chance de pouvoir poser la question directement à l'une des intéressées. Céline m'a raconté que son expérience de jurée en 1998 a stimulé son intérêt déjà grand pour le monde du livre et de l'édition. Au cours des années qui ont suivi, tout en faisant des études de littérature anglaise, elle a travaillé chez plusieurs éditeurs et elle est devenue traductrice professionnelle. Et, si je me fie au nombre et à la qualité des romans qu'on lui confie, elle excelle à ce qu'elle fait.


(Ci-contre, une de ses traductions...) 
 
Ce n'était pas seulement une belle rencontre, mais une occasion de remercier, à travers elle, les vingt-quatre personnes qui ont choisi mon roman cette année-là. Je sais que j'aurais de toute manière continué à écrire sans le Livre Inter, mais l'immense public auquel ce prix m'a fait connaître a rendu les choses beaucoup plus faciles par la suite. Avec la publication de mon premier roman par P.O.L, le Livre Inter a été l'une des deux chances déterminantes dans mon itinéraire d'écrivant.

Merci à Paul, Jean-Paul, Vibeke, Antonie, Lucie, Juliette, Flandrine, Emmeline L., Olivier C. et Céline Leroy pour cette belle soirée. (Et un petit bonjour à Dominique M., en passant, en souvenir du Livre Inter.) 


*********


Semaine II 


Lundi 21 mars, 19h30, Lyon, Conférence « Parcourssanté des femmes : petit inventaire des idées reçues ». (ENS de Lyon.)




Y'avait du monde. Autour de 450 personnes, d'après les animatrices de "La Cause des Parents", qui m'avaient invité. C'était impressionnant, d'autant qu'il s'agissait d'une conférence payante, car l'association devait assumer le coût de la salle et rémunérer un certain nombre de personnes.

J'avais fait une petite liste d'idées reçues (publiées ici) , et je n'ai pas eu le temps de toutes les développer. Ce sera pour un prochain livre. Ou une prochaine conférence, qui sait ?

Merci à Nadège Mourenas et Elisabeth Martineau. Merci à Eva et Kevin, qui étaient ma famille dans la salle. Merci à toutes celles et tous ceux qui se sont déplacé.e.s pour m'écouter.


*********
Pendant les deux semaines qui ont suivi, je suis allé dans tout plein de librairies... 
Il y aurait beaucoup à dire pour toutes ces rencontres, je vais essayer de donner en quelques mots l'essence de chacune. 

Mardi 22 mars, 19h, Montreuil, Rencontre-signature, Librairie Folies d’encre9 Avenue de la Résistance, 93100 - Montreuil 

Une lecture plus que bienveillante de la part de Jean-Marie Ozanne, le fondateur; des cadeaux d'Amanda Spiegel, qui prend sa suite dans la continuité ; des retrouvailles avec une amie ("Jacqueline, de La Milesse" m'a-t-elle dit pour se faire reconnaître comme si j'en avais eu besoin) que je n'avais pas vue depuis très longtemps ; et une lectrice qui, apprenant que Abraham et fils est le premier volume d'un cycle qui en comptera cinq, me dit : "Alors il va falloir revenir pour les quatre autres..." 


Mercredi 23 mars, 19.00, Lille – Rencontre-signature à la librairie La Lison, 8 place Jeanne d’Arc, Lille 




Alix et Fantine, les deux cousines qui ont créé cette librairie en 2015, avaient installé des bancs sur toute la longueur de leur salle, et au bout une table et des tabourets de bistro. Après la rencontre, riche et chaleureuse (je suis désolé, je vais me répéter en disant ça de toutes, probablement, c'est banal, je sais, mais c'est comme ça que je l'ai ressenti) nous sommes allés souper, à deux pas, dans un restaurant italien. L'enthousiasme et la "pêche" d'Alix et Fantine est réjouissante, quand on sait qu'ouvrir et faire vivre une librairie indépendante, centre névralgique de circulation culturelle dans un quartier ou une ville, c'est un sacré boulot. Je leur tire mon chapeau d'avoir entrepris ça toutes les deux. Et merci à toutes celles et ceux qui sont venu.e.s ce soir-là à ma rencontre (Merci, Fanny ! Salut, Marieke !).






Jeudi 24 mars, 19.30, Lyon – Rencontre-signature à la librairie Passages


Audrey Chanonat, jeune photographe qui m'avait tiré le portrait le lundi précédent pour la revue de la Cause des Parents, est revenue faire quelques clichés à Passages, où Eric Fitoussi (dont le père a joué aux échecs sur le bateau avec mon père, en 1961, à notre départ d'Algérie) et son équipe m'ont accueilli. Je souris encore en pensant à la première intervention/question, énoncée par mon copain généraliste Bernard Rechatin (qui avait fait trois heures de route pour venir, pour une autre raison, mais en avait profité pour passer...). "Abraham et fils ne commence pas du tout comme tes autres bouquins et pendant deux cents pages je me suis dit que j'allais laisser tomber, et puis finalement, je me suis laissé emporter jusqu'au bout." Il exprimait sincèrement des réactions auxquelles je m'attendais, et je lui en suis reconnaissant. Ecrire, pour ce qui me concerne, c'est essayer à la fois de faire un livre nouveau. Le risque que les lecteurs ne suivent pas est réel, et je l'accepte. C'est réconfortant de savoir que certains - comme Bernard et beaucoup d'autres - font l'effort de s'accrocher. 

Merci à Eric et toute l'équipe de Passages, à tous les lecteurs/trices (en particulier M et Mme Juliet) pour leur présence, et bien sûr à à Eva et Kevin.   



Vendredi 25 mars au matin, Lyon - Petit-déjeuner-rencontre à la librairie Vivement Dimanche ! (à la Croix-Rousse)  

Je ne pouvais pas rester deux soirs à Lyon, alors il avait été convenu que j'irais à Vivement Dimanche ! le matin, vers 9.30, pour une rencontre autour d'un croissant et d'un jus d'orange. C'était une expérience, et elle s'est révélée tout à fait concluante puisqu'on a un peu manqué de place, et que (si je me souviens bien) tous les croissants ont été dévorés. Je recommande cette formule de "petit-déjeuner-autour-d'un-livre" à tous les libraires qui voudront l'essayer. En tout cas, pour ce qui me concerne, je suis partant. 


Merci à Maya Flandin, à toute l'équipe et aux lecteurs matinaux. Et si je n'ai pas pu partager votre repas ce midi-là, j'espère que ce n'est que partie remise. 


Vendredi 25 mars, 19.30, Vienne - Rencontre-signature à la librairie Lucioles.

Chaque librairie a son lieu d'accueil, chaque libraire son style pour faire parler un auteur, chaque auditoire une attention particulière. Dans la salle de rencontre, derrière la librairie Lucioles, qui se trouve face au temple d'Auguste et de Livie, à Vienne, j'avais le sentiment de parler devant une société secrète. Le cadre, sans doute. Mais ça s'y prêtait tout à fait, s'agissant d'un roman qui évoque les romans d'aventure, du Club des Cinq à Bob Morane... :-)

Merci à Michel Bazin, à toute l'équipe et aux membres de la Société (Secrète) des Lecteurs de Lucioles. Merci aussi pour le fabuleux dîner. J'espère que vous avez eu l'occasion de retourner goûter le minestrone aux Saint-Jacques... :-)



Semaine III 

Si je triche un peu en faisant commencer la troisième semaine le samedi, c'est parce que les trois villes suivantes sont celles de ma vie passée en France - à rebours.

Samedi 26 mars, 16-18 h, Le Mans - Rencontre-signature à la librairie Thuard

Je connais la librairie depuis son ouverture, il y a... plus de vingt ans, et je suis allé y acheter des livres jusqu'à mon départ, en 2009. J'avais décidé de me rendre au Mans cette fin de semaine pour y revoir des amis de longue date, et les Thuard en ont profité pour m'inviter à rencontrer leurs lectrices et lecteurs dans leur salle du premier étage, sous la belle structure en bois comparable à une coque de navire. A l'issue de la rencontre, j'ai retrouvé des personnes que j'aime beaucoup et que je n'avais plus vus depuis une dizaine d'années. (Marie-Laure et Michel, quel bonheur de vous voir !) 

J'ai eu également l'occasion de revoir une de mes anciennes patientes des années 1980. Elle avait dix ou douze ans quand je suis devenu son médecin traitant. Elle est aujourd'hui mère d'une adolescente. C'était très émouvant de la revoir adulte, de l'entendre me parler de ses parents, et me dire quel médecin j'avais été pour l'enfant, puis l'adolescente qu'elle fut. Je sais que le passé est souvent idéalisé, mais je suis heureux de savoir que dans son souvenir,  je défendais dès les début de ma carrière les mêmes valeurs qu'aujourd'hui.

Merci à Anneke et Bernard Thuard ainsi qu'à Anne-la-Bibliothécaire, Dominique D., Michel et Jacqueline D., Jacky C., Michèle et Alain, Michel et Jojo, Pascal et Olivier et tous les copains présents ce week-end là. (Et félicitations, Adélaïde !) 

29 mars, 19.30, Tours – Rencontre-signature à la librairie La boîte à livres 

J'ai fait mes études de médecine à Tours entre 1973 et 1981. A l'époque, la Boîte à Livres était une toute petite librairie installée au centre-ville. C'est là que j'ai acheté La Vie mode d'emploi, en 1978, et que mon aventure de lecteur de Georges Perec a commencé.

En 1998, année où j'ai publié La Maladie de Sachs, la BAL a été rachetée par de nouveaux propriétaires et s'est transplantée dans un local auparavant occupé par... un magasin de vêtements. (c'est trop souvent l'inverse...). C'est aujourd'hui une magnifique librairie qui s'étend sur trois niveaux, et dotée d'un petit café.

Ce n'était pas la première fois que je venais y rencontrer des lecteurs, peut-être la sixième ou septième en dix-huit ans. Et, une fois encore, c'était très émouvant parce que c'était dans cette ville-là, dans cette librairie-là. 

Merci à Joel Hafkin, Stéphane et Clémentine, Mélanie C., aux lecteurs venus de près ou de loin, à Frédérique, et bien sûr Danièle et Eric.


... And sometimes, you can go home. 

Dans le précédent texte publié sur ce blog, j'explique pourquoi je suis parti de France pour aller vivre au Canada. J'y explique aussi que je n'ai plus de "chez moi", à proprement parler. 

Deux mois plus tard, je me suis rendu compte que ça n'était peut être pas tout à fait vrai.

Mercredi 30 mars, 14.30, Pithiviers – Signature à la Librairie Gibier 

Le midi, j'ai déjeuné avec des copains d'école primaire et du lycée que, pour certains, je n'avais pas revus depuis 1973 ou 1974. Le repas était organisé par l'une d'elles, Sylvie L., qui avait repris contact avec moi à l'époque où j'ai publié Légendes et Plumes d'Ange, deux récits (auto)biographiques dans lesquels Pithiviers tient une grande place, puisque j'y ai grandi.  


Il se passe des choses assez préoccupantes, à l'hôpital de Pithiviers. La maternité, qui fut l'une des toutes premières en France, au cours des années 70, à proposer d'autres manières d'accoucher (inspirées par Pour une naissance sans violence et les travaux de Frédérick Leboyer), est en voie d'être fermée. Une délégation de parents et de professionnel.le.s de l'hôpital est venue me demander mon soutien, que je leur ai donné sans réserve. (Ils ont profité de ma présence pour inviter aussi une équipe de France 3, et ils ont bien fait...). Je ne pouvais pas faire moins. 


Le mercredi 30 mars dans l'après-midi, je n'ai pas seulement revu les frères Gibier, qui tiennent la librairie, mais aussi des amis d'enfance et d'anciens patients de mon père, des amis de mes parents, ainsi que Nicole P. et Marie-Jo L., qui furent toutes deux mes mentors à l'hôpital, au service de Médecine I, quand j'y travaillais comme agent de service (autrefois, on disait "garçon (ou fille) de salle").


Pendant ces heures-là, j'ai eu le sentiment d'être rentré chez moi.




(Un pithiviers portant le clocher de Pithiviers. (c) Jean-Jacques Lallemant, pâtissier émérite.)


Mercredi 30 mars, 18.00, Orléans – Rencontre-signature à la librairie Les Temps Modernes

Dans le train du matin qui me conduisait de Tours à Orléans, je revoyais Le chagrin et la pitié, le film de Marcel Ophüls consacré à l'Occupation. Au cours d'une séquence, Pierre Mendès-France raconte son arrestation et son incarcération dans une prison de Clermont-Ferrand, où Jean Zay, qui avait été ministre du Front Populaire était lui aussi enfermé. C'est Mendès-France qui, lorsqu'ils se retrouvent en prison, apprend à Jean Zay la naissance de sa fille cadette, Hélène, survenue après son arrestation. 

Or, la librairie Les Temps Modernes est dirigée par Catherine Martin-Zay, fille aînée de J. Zay. Sa soeur Hélène Mouchard-Zay, pour sa part, a créé le CERCIL (Centre d'études et de recherches sur les camps d'internement du Loiret). J'ai visité le CERCIL en 2014 à l'occasion d'une exposition consacrée à Max Jacob, et alors que je projetais l'écriture de Abraham et fils. C'était par conséquent doublement émouvant de rencontrer les filles de Jean Zay (toutes deux étaient présentes), avec les libraires et les lecteurs des Temps Modernes. 

Et de retrouver ensuite plusieurs des "Petits Vauriens" (Pithivériens) du midi et de l'après midi, car ils avaient tenu à venir me retrouver à Orléans et à m'emmener souper dans un restau juste à côté de la librairie. 

Et la journée s'est terminée par un véritable repas de famille, où il fut beaucoup question de l'école et du lycée, des jeudis après midi et des goûters passés à lire des bandes dessinées, et bien sûr, du souvenir de nos parents. 

Un grand merci à toi, Sylvie. Et salut, tous les copains. On remet ça pour le volume II ! 




Jeudi 31 mars, 19.00, Paris – Rencontre-signature à la librairie Atout Livres 

Je m'attendais à ce que l'assistance soit plus réduite que dans les librairies précédentes car le 31 mars était un jour de grève générale et de manifestation monstre à Paris. Et cependant, beaucoup de lectrices et de lecteurs avaient bravé la pluie et les intempéries pour venir à la rencontre organisée par Atout Livres. Une fois encore, je me suis senti gratifié par la présence de toutes et tous, par l'accueil de la librairie dirigée par Quentin Shoëvaërt-Brossault et David Rey, et par la présentation de mon roman faite par Nathalène, l'une des libraires. 

Et puis ça m'a donné l'occasion de revoir Sophie K et Gilda...  


Vendredi 1er avril, 18.00, Paris - Rencontre à la Faculté de médecine du Kremlin-Bicêtre. 


Cette fois-ci c'est l'association d'étudiants en médecine "Les penseurs de plaies" qui me convait à parler de soin. Il y avait du jus de fruits, des gâteaux (dont un biscuit au chocolat aussi bon que celui de ma mère, c'est dire...) et des étudiants extrêmement motivés. Franck Rolland (étudiant en médecine et en Master 2 Ethique Science Santé Société), qui m'avait invité, m'a demandé de lire des extraits du Choeur des femmes et puis on est parti là-dessus. 

Comme toujours, j'ai eu le sentiment de parler trop et de laisser trop peu les étudiants parler. Comme toujours, j'étais gratifié de voir qu'ils appréciaient ce que je disais, et que beaucoup étaient venus parce qu'ils avaient envie d'être soutenus et encouragés par un aîné. Ce soir-là, c'était moi, mais ça pourrait être d'autres médecins, des sages-femmes, des infirmier.e.s, des orthophonistes - tous les soignants ont quelque chose à partager avec tous les soignants. L'une des choses qui manquent le plus aux facultés de médecine française, c'est la transdisciplinarité, le partage des expériences et des connaissances, des points de vue et des critiques.

Il m'est évidemment difficile de savoir ce que ma présence et mes discours militants ont pu apporter aux étudiant.e.s présent.e.s. Mais je n'étais pas là pour convaincre quiconque. J'étais là pour faire ce que je fais toujours : défendre des valeurs, encourager celles et ceux qui croient aux mêmes idéaux, leur remonter le moral face aux brutalités (verbales et parfois physiques) qu'on leur fait subir, leur dire que même si les choses changent lentement - surtout à l'échelle d'une vie - elles changent tout de même. 

En 1977 ou 78, à Tours, je me suis rendu à une conférence du Syndicat de la médecine générale. Le soir dit, dans l'amphithéâtre, nous étions, à tout casser, huit - en comptant les deux conférenciers et l'étudiant qui les avait faits venir (si mes souvenirs sont exacts, il s'agissait de Jean-Yves Nau, devenu par la suite journaliste au Monde). 
Les deux conférenciers se nommaient Gabriel Granier et Philippe Van Es. 
Ils avaient apporté des numéros de leur revue, Pratiques, et nous ont raconté beaucoup de choses. Pour l'étudiant que j'étais, ils représentaient des contre-exemples de ce qu'on nous assénait à l'hôpital : la pratique médicale de proximité, la démédicalisation, la critique des modèles dominants. 
Je ne sais pas ce qu'ils ont apporté aux autres étudiants présents (et je ne me rappelle pas qui était là) mais je sais que, pour tout un tas de raison, ils ont eu un effet important sur ma vie en me proposant 
de nouveaux modèles. Je leur en suis pour toujours reconnaissant. 

C'est en souvenir et en continuation de leur engagement, et en souvenir, aussi des camarades de l'époque, que je parle. 

Merci à Franck et à tout.e.s les étudiant.e.s présent.e.s de m'avoir donné une nouvelle occasion de le faire. 

(Et merci, Sandrine, pour la batterie à plat et les câbles.) :-)  

Voilà. Mon récit est terminé. Merci de m'avoir lu. Et je concluerai en vous invitant toutes et tous à découvrir la télésérie britannique Call the Midwife, la meilleure série sur la santé à l'écran à l'heure actuelle, et dont j'ai rebattu les oreilles de tous mes auditoires pendant ces trois semaines. 

Bonne découverte !!! 

Mar(c)tin 


Post-Scriptum 1 : Merci Anne, Jean-Louis, Félix, Florine, Thomas et Babou. :-) 



******

"I didn't know that people lived like this..." 
"But they do, and that's why we're here." 

("Je ne savais pas que des gens vivaient comme ça." 
"C'est pourtant la réalité, et c'est pour ça que nous sommes ici.") 





******


Post-Scriptum 2 

Une journaliste de Libération, Claire Devarrieux, m'a adressé après mon retour à Montréal quelques questions en vue d'un article qu'elle allait écrire. La quatrième question était la suivante : 



Dans quel état avez-vous trouvé la France?

​"Curieusement, alors que je ressentais un mélange de résignations désespérées au cours de mes séjours précédents, j'ai senti cette fois-ci - bien sûr, c'est complètement subjectif - une sorte de bouillonnement que je n'ose pas qualifier de pré-insurrectionnel, mais en tout cas significatif d'un ras-le-bol général. 

Beaucoup de gens sont en train de passer de la frustration à la colère, et ça se voit via les mouvements comme Nuit Debout et tout ce qui vibre sur les réseaux sociaux. Pour la première fois depuis dix ans, j'ai le sentiment que les choses peuvent bouger. Elles risquent de bouger brutalement, comme quand une plaque tectonique passe par-dessus celle qui l'empêche de bouger, mais tout mouvement vaut mieux que l'immobilisme, la momification, le mépris et la violence institutionnels des soixante années écoulées. 

Comparée à des pays équivalents, la France est un pays aux institutions et au fonctionnement archaïques, un pays paternaliste, dogmatique et intolérant. Je le disais déjà il y a dix ans et certains me regardaient de haut, mais aujourd'hui, quand j'y vais, j'entends tout le monde le dire. Je trouve ça plutôt positif. La résignation (et le conformisme) sont en train de s'effondrer, le partage par l'Internet et les réseaux sociaux y sont pour beaucoup, et j'en suis très heureux. 

Montréal, le 12 avril 2016




lundi 1 février 2016

You can't go home


Enfant, avant l’âge de huit ans, j’ai vécu un double exil : j’avais six ans quand ma famille a quitté l’Algérie pour Israël, sept quand nous avons quitté Israël pour la France. Je n’ai pas eu le temps d’apprendre à connaître ces deux pays. De ma vie avant l’âge de huit ans, je n’ai presque pas de souvenirs. Comme si les premières pages en avaient été arrachées – ou recouvertes d’encre noire.

En 1962, en Israël, je venais d'avoir sept ans, j’ai fait une drôle d’expérience, qui a probablement laissé des traces : j’ai été exposé à trois langues : le français qu’on parlait à la maison, l’hébreu que mon frère et moi avons appris dans la rue avec les autres enfants et l’anglais (on m’avait d’abord mis dans une école anglophone). Je crois que je ne m'en suis jamais remis. Et j'en suis très heureux. 

En 1963, mes parents, mon frère, ma soeur et moi nous avons fini par nous installer dans une ville de province, Pithiviers, au milieu de la plaine de Beauce - le « grenier à blé » de la France. Cette fois-là, je n’ai pas eu à changer de langue, puisque le français était la langue du pays et aussi la langue de mes parents, mais ce n’était pas la seule : mon père et ma mère utilisaient des expressions ou des mots arabes dans la vie de tous les jours et, le vendredi soir, mon père lisait la prière en hébreu. Le français, ils le parlaient comme Robert Castel et Lucette Sahuquet, comme on parlait en Algérie, qui avait été un pays colonisé, et dont ils n’avaient pas été les colons, mais les petits-enfants des juifs autochtones (le terme consacré était "indigènes") à qui on avait accordé la nationalité française à la fin du XIXe siècle. En quittant l’Algérie, ma famille s’était exilée de son pays, mais aussi de sa communauté et de son histoire.

A Pithiviers, au début des années soixante, mon périmètre de marche reliait des lieux très précis : l’école, les marchand de journaux de la rue de la Couronne et de la place des Halles, la librairie de la place du Martroi, la bibliothèque de la rue de l'Eglise, le cinéma sur la place de la Mairie, notre maison rue des Chardons. Des lieux de narration. Les deux premières années, j'allais à l’école assez loin, je pense qu’il fallait que je marche dix ou quinze minutes. La troisième année, la dernière de l’école primaire, j’allais en classe de l’autre côté de la rue. Tout mon univers tenait, comme on dit, dans un mouchoir de poche. Ou sur une feuille de papier. Bon, de temps à autre, ma mère m'envoyait à l'épicerie (et ça me faisait râler) ou à la pâtisserie, pour chercher un pithiviers glacé (et je ne me faisais pas prier)...  



Dans les années soixante, dans cette ville et ce pays que je ne connaissais pas, mais dont je connaissais la langue – et que je croyais être mon pays, puisqu’on y parlait la langue dans laquelle j'étais né, c’est dans la lecture compulsive de textes en langue française que je me suis d’abord réfugié, parce je lisais beaucoup et sans difficulté et parce que je pensais que la langue est la clé du savoir. La clé du monde. Je ne savais pas alors qu'en France, on parlait une langue exclusive, une langue de bois. Je ne savais pas que tout ce qui est écrit en français ne vient pas de France, et que les contours et les richesses de la France ne sont pas tous définis par la langue officielle.

Ainsi, j'ai dû attendre d'avoir dix-huit ou vingt ans pour entendre parler breton et de culture bretonne (ma première petite amie, Catherine, vivait à Rennes et son oncle et sa tante étaient instituteurs à Locronan, un tout petit village du Finistère). Il a fallu plus longtemps encore pour que j’apprenne l’existence des langues d’Oc et du basque ; ou pour que je prenne conscience qu’en Alsace et en Lorraine, on ne parle pas seulement le français.

Ma terre natale, l’Algérie, je n’en ai jamais (jamais) entendu parler à l’école ou au lycée. On en parlait chez moi, bien sûr, mais ni dans les cours, ni dans les livres d’histoire, ni dans les émissions de télévision car je suis arrivé en 1963, un an après l’Indépendance et à ce moment-là plus personne ne voulait en parler. Quant aux bandes dessinées, elles n’ont commencé à en parler que beaucoup plus tard. La langue arabe, que j’entendais parler dans la rue ou le couloir d'entrée de la maison (mon père parlait aussi l’arabe avec certains de ses patients, travailleurs immigrés algériens ou marocains) était considérée un peu partout, j’en avais le sentiment, comme une langue suspecte, non seulement étrange mais aussi dangereuse.



Enfant, je lisais beaucoup, j’écoutais tout le temps la radio, je regardais la télévision quand c’était permis, j’allais voir des films au cinéma le dimanche après-midi avec mon frère (le cinéma était sur la place, à deux pas de chez nous). Et je l’ai fait de plus en plus, pendant mon adolescence et mon âge adulte. Au cours des années soixante-dix, pendant mes études de médecine à Tours, j’ai passé beaucoup de temps aux cinémas Les Studios (ci-dessus). Et il m’est peu à peu apparu une chose assez extraordinaire : beaucoup de films parlaient sur un ton critique de l’histoire politique et sociale récente de l’Italie (je pense au cinéma de Dino Risi, de Francesco Rosi, d’Ettore Scola) ; de l’Angleterre (If… de Lindsay Anderson est un souvenir marquant) ; des Etats-Unis (je pense aux films de Peter Watkins ou à tous les films indépendants qui parlaient des révoltes d’étudiants ou de la guerre du Viet-Nam, à commencer par MASH de Robert Altman) ; du Québec (les films de Gilles Carle, en particulier) ; de la Grèce (Z, de Costa-Gavras) ou, de manière plus suggérée, de l’Espagne (Cria Cuervos, de Carlos Saura). En revanche, je n’ai vu qu’un seul film français qui parlait de la guerre d’Indochine (La 317e section, et ce n’était pas un film historique, et encore moins critique), et aucun qui parlait de la guerre d’Algérie. 




Plus tard, j’ai découvert que La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo fut interdit en France de 1966 jusqu’en 2004 ; et que Les Sentiers de la Gloire de Stanley Kubrick, qui parlait des soldats fusillés pour mutinerie en 1916 le fut de 1957 à 1975. (Dans les années 60, j’avais vu Sergeant York de Howard Hawks, et pendant mes études, j’ai pu voir Johnny Got His Gun de Dalton Trumbo, mais le seul film européen que j’aie vu et qui parlait de la guerre de 14 était italien : Les Hommes contre de Francesco Rosi.)  Quant au film Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls, consacré à l’Occupation, il avait été refusé par la télévision française (qui l’avait pourtant commandité). Je suis allé le voir avec mon père et mon frère à Paris, à sa sortie en salle, en 1971 et j’ai envoyé mon prof d’histoire le voir. Quelques semaines plus tard,  il a emmené toute ma classe de première le voir à Orléans. J’y suis retourné. Nous avions le sentiment d’avoir accès à une expérience que ni le programme de l’Education Nationale, ni les actualités télévisées, ni la presse, ni les livres ne pouvaient nous faire vivre.

En France, à l’époque où j’ai grandi, tout regard sur l’histoire récente était soigneusement verrouillé.

Ce verrouillage ne concernait pas seulement les productions françaises. Il s’exerçait aussi sur les œuvres culturelles qui venaient d’Angleterre et d’Amérique.

Alors que l’Angleterre disposait de chaînes de télévision privée depuis 1955, et le Canada depuis 1958, en France la télévision est restée un monopole d’état jusqu’en 1986. Dans les années soixante, je l’ai appris bien plus tard, on n’achetait pas de téléséries américaines ou britanniques qui dispensaient des messages politiques ou de critique sociale. Et ça portait sur tous les genres. Ainsi, Star Trek - dont le message pacifiste et anti-colonialiste était avoué et n’a pas cessé d’inspirer la culture américaine - n’a pas été diffusée en France avant les années 90. Mon frère et moi avons eu la chance de la voir à Londres entre 1967 et 1970, car nos parents nous y envoyaient chaque été pour apprendre l’anglais. 

Très singulièrement, aucune série anglaise ou américaine de médecins ou d’avocats n’a été diffusée en France avant le milieu des années quatre-vingt. Mais il y avait de bonnes raisons pour ça, sans doute : un de mes amis, ancien de l’ORTF, m’a expliqué qu’un jour, l’Ordre des médecins s’était opposé à l’achat d’une série médicale américaine au prétexte que « Ça risquait de donner de mauvaises idées aux patients. » Au cours des années 90, j’ai souvent entendu des magistrats ou des avocats français se plaindre que les citoyens confondent le système légal hexagonal avec le système américain depuis que les séries judiciaires (Ally McBeal, New York District - ci-dessus) s’étaient multipliées sur les chaînes françaises. Il ne leur venait pas à l’esprit que si la télévision française avait produit ses propres séries judiciaires et décrit la réalité française, les citoyens/spectateurs n’auraient pas souffert (et fait souffrir les pauvres magistrats et avocats) de cette confusion. Il est toujours plus facile d'accuser les autres d'envahir nos territoires culturels que de se demander pourquoi nous ne les occupons pas. 

*

Enfant, pendant mes étés en Angleterre, je lisais des comic-books. J’y ai appris un anglais qu’on ne m’enseignait ni à l’école, ni pendant les séjours linguistiques. Jusqu’à l’âge de 14 ou 15 ans, j’avais lu des romans policiers – Agatha Christie, Conan Doyle – et de la science-fiction (Isaac Asimov, Ray Bradbury) en traduction. Quand j’ai voulu relire en anglais les livres que j’avais aimés, je me suis rendu compte qu’ils étaient coupés ou mal traduits. Souvent à dessein. La Série Noire, la collection de romans policiers la plus réputée en France, publiée par Gallimard, était coutumière du fait : le directeur, Marcel Duhamel, imposait aux traducteurs de réduire le texte des romans pour qu’ils soient tous au même format. Et à en expurger les scènes les plus « graphiques » de sexe ou de lynchage, par exemple. La critique sociale, l’humour, les scènes oniriques de romans de Chandler, Hammett ou Jim Thompson (dont le roman Pop. 1280 fut rebaptisé 1275 âmes, amputant la commune de Pottsville de cinq de ses habitants) étaient, sinon gommés, du moins fortement édulcorés.





Cette pratique de traduction négligente ou sciemment fautive n’était pas cantonnée à la littérature de genre. Je l’ai vue s’exercer bien plus tard en littérature générale (Vox, de Nicholson Baker, a été complètement édulcoré de son vocabulaire érotique par son traducteur), dans les livres de médecine (j’ai dû réviser tout un pan d’un traité de médecine, consacré aux maladies infectieuses, à la fin des années 90) ou encore dans les livres de sciences humaines : Mother Nature, de Sarah Blaffer Hrdy, l’un des plus importants livres américains d’anthropologie contemporaine, a été publié par les éditions de sciences humaines Payot amputé de plusieurs dizaines de pages.

La censure, je l’ai vue aussi dès l’adolescence s’exercer sur les comic-books, dont les publications françaises étaient soit censurées (on en enlevait ou on en refaisait les dessins) soit, carrément, interdites. Le magazine Fantask, première édition française des Fantastic Four et de Spider Man, au début des années 70, a été interdit à la vente aux moins de 18 ans au bout de 7 numéros et a de ce fait disparu.



J’avais vu la censure s’exercer ouvertement sur le journal télévisé de la première chaîne de la RTF, en 1963. Je l’ai vue s’exercer sur la presse quand Suicide, mode d’emploi de Guillon et Le Bonniec a été interdit en 1982 (mais pas assez vite pour m’empêcher de l’acheter). Il est toujours censuré en France.

J’ai vu, plus tard, que la censure s’exerçait jusque dans les dialogues des téléséries et des téléfilms diffusés sur les grandes chaînes françaises : notamment sur TF1 avec Hitler, la naissance du mal et Dr House, et sur France 2 avec Urgences (j’en parle longuement dans mon Petit éloge des séries télévisées, publié par Folio). Ces pratiques de censure et d’auto-censure je les ai observées de près, et parfois subies moi-même, comme je l’ai raconté dans un long article posté sur mon site en 2010.

Si j’ai pu soupçonner puis mettre au jour toutes ces censures, c’est parce que j’avais eu la chance d’aller en Angleterre, de lire Le Canard Enchaîné sur le bureau de mon père, d’aller au cinéma à Paris pendant mes vacances pour y voir des films américains (qui étaient parfois coupés quand je les revoyais à Paris après les avoir vus à Londres) ; et aussi parce que j’ai passé un an aux Etats-Unis, quand j’avais 18 ans. Autrement dit, parce que je ne suis pas resté enfermé dans l’Hexagone. Mon frère et moi avons eu de la chance : nos parents voulaient que nous apprenions à parler l’anglais couramment. En pensant seulement nous donner un outil supplémentaire, ils nous ont donné accès à un savoir accru - et à d'autres points de vue.

*

J’ai ainsi appris à regarder de plus loin le pays où j’avais grandi, et chaque fois que je rentrais chez moi, c’était plus difficile. Difficile car ce que je découvrais – de la langue de bois à la française, des autres points de vue possibles et jamais répercutés dans les journaux, à la radio ou à la télévision – était très souvent, quand je cherchais à l'exprimer, rejeté par mes camarades, nos enseignants, les adultes en général. Le simple fait que je parle et lise bien l’anglais était perçu comme une marque de snobisme et d'arrogance. Alors que je le vivais comme une richesse, un moyen de recueillir et de nouvelles expériences - et de les partager. Je voulais transmettre, on me traitait de "donneur de leçons". 

(Au fil des années, cette ouverture à la culture anglo-saxonne a également modelé mon métier de médecin : en faculté de médecine, je lisais des publications médicales en anglais, et j’interpellais mes « patrons » sur telle ou telle intervention qu’ils pratiquaient envers et contre les données scientifiques internationales, à la grande surprise de mes camarades. Plus tard, cela m'a permis de devenir rédacteur et traducteur de textes médicaux, mais aussi d'écrire des articles et des livres sur la contraception et de diffuser des informations encore trop rares en France. Ma réputation de "donneur de leçon" ne s'est pas améliorée.) 
*
Peu à peu, j’ai fini par comprendre mais aussi par admettre, car ça m’était très difficile, que la culture française est une culture paternaliste, colonialiste et xénophobe. C’était difficile, car j’avais cru sincèrement (on me l’avait suffisamment répété) que la France était un pays de liberté. Dans mon esprit, la Révolution avait vraiment aboli les privilèges, et l’égalité n’était pas un vain mot.
Je me fourrais le doigt dans l'oeil, mais c’est sur la question de la fraternité que très tôt j’ai vu que ça clochait.

A l’école, au lycée, je me rendais compte que l’histoire de France ne m’avait jamais été racontée autrement que par la mention de ses conquêtes. Je ne comprenais pas qu'en un paradoxe stupéfiant, on idolâtre un héritier de la Révolution qui s'était fait couronner empereur. Je ne supportais pas qu’on qualifie mes camarades venus d’Afrique de « paresseux » ou de « nonchalants ». Et surtout, j’ai fini par supporter très mal que la culture française, qui effaçait soigneusement les langues locales et niait les cultures des pays qu’elle avait colonisés, soit constamment présentée comme une référence, un parangon de moralité. Le pays de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. Le Pays des Lumières. Le Pays des Droits de l’Homme. 

Sauf que, pardon, l’Angleterre, le Canada, les Etats-Unis et bien d’autres pays ont eux aussi des constitutions qui protègent les droits des citoyens (pas seulement de l'homme...) Et ça se voit dans la vie quotidienne : pendant mes étés en Angleterre et mon année aux Etats-Unis en 1972-1973, j’avais vu à la télévision, lu dans les journaux mais surtout, vécu et senti dans ma chair chaque jour, à la High School que je fréquentais dans le Minnesota et où tous les élèves interpellaient librement les enseignants, que la liberté d’expression des pays anglo-saxons n’était pas du tout un vain mot ou une légende. On m’invitait chaque jour à m’exprimer, à donner mon avis, à faire des propositions et des suggestions, à parler de mes lectures, à exprimer mes opinions, à écrire ce que je voulais. Jamais je n’avais eu pareille liberté, pareille incitation dans mon lycée. A Londres, à Bloomington, on m’écoutait sans m’interrompre sans arrêt pour reprendre mes erreurs ou rejeter mes idées. Et cela alors même que je m’exprimais dans une langue qui n'était pas la mienne ! 


*

En 1998, contre toute attente, je suis devenu un personnage public. J’étais déjà un privilégié parce que j’étais médecin. Mes privilèges se sont accrus quand je suis devenu un romancier-à-succès. Et si j’ai beaucoup apprécié de rencontrer les lecteurs qui lisaient mes livres, j’ai pu aussi constater que, pour certaines des « élites » françaises, le malentendu était total : parce que j’étais médecin, parce que j’étais éduqué, parce que j’étais écrivain, ils me considéraient comme un membre de leur cercle - la classe dominante - et attendaient que je me comporte en conséquence. 

Or, je suis le petit-fils d’un arpenteur mort en première ligne en 1915 alors qu’il n’avait pas trente ans. Mon père était le premier médecin d’une famille de gens modestes et ne l'est devenu que parce qu'il était pupille de la Nation et boursier ; ma mère était fille de commerçants et, avant de se marier avec mon père, avait eu un enfant avant l'âge de vingt ans et travaillait comme secrétaire médicale. Pendant mon enfance, mes copains étaient fils de menuisier, d’institutrice, de coiffeur, de fonctionnaire, et à l’école primaire je me suis vite senti coincé entre le plaisir d’entendre mes enseignants me féliciter d’écrire sans faute d’orthographe et la culpabilité de n’avoir aucun effort à faire pour ça, alors qu’on donnait des sales notes à mes copains qui bossaient comme des chiens pour ne pas en faire. 

(Je trouve ça con, l’orthographe. Ne pas être "bon" en orthographe, ça n’empêche pas de parler et ça n’empêche pas d’écrire et ça n'empêche pas de penser. Balzac et Flaubert et Maupassant écrivaient comme ça leur chantait, c'est à dire n'importe comment, puisque orthographe et ponctuation ont été codifiées par les ouvriers du livre à la fin du XIXe siècle. Mais on ne dit pas aux écoliers français que les auteurs consacrés dont on leur rebat les oreilles n'avaient rien à foutre de l'orthographe. On les sanctionne alors même qu'aujourd'hui, les neurosciences nous expliquent en long et en large que tout le monde ne voit pas les choses de la même manière, et donc parfois, les lettres dans le "bon" ordre : pour bon nombre d'entre nous, le cerveau n'est pas d'accord. Punir les individus parce qu'ils ne voient pas (et n'écrivent pas) ce qu'on a décidé unilatéralement qu'il faut voir et écrire, c'est injuste et stupide. Mais ça permet de trier ; car l’orthographe, en France, c’est purement et simplement un critère de classe.)


Très vite, j’ai compris que j'avais beau être un romancier-à-succès, l’exigence française de conformisme ne s’accommodait pas du fait que je sois à la fois médecin et auteur, lecteur de littérature et spectateur de téléséries, militant de la contraception et « intellectuel », et tout ça à la fois. Je me sentais pris entre deux feux. Quand on me donnait la parole, je ne me privais pas d’exprimer mes critiques à l’égard de la société française – au travers de mes positions en médecine ou dans le domaine de la télévision, par exemple. Et je voyais les sourcils se froncer : certains me trouvaient agité, malpoli ; dans le monde médical, beaucoup me considéraient comme un traître. Ni les uns ni les autres ne savaient qui j’étais. Ça ne les intéressait pas. Puisque j’étais médecin, puisque j’étais écrivain, je devais, avant tout, parler leur langue – c’est à dire, dans leur esprit, adopter leurs postures et leurs discours

J’ai compris cela lors de mon passage comme chroniqueur à France Inter en 2002-2003. On m’avait affirmé (j'avais pris la peine de poser la question) que sur la radio publique, un chroniqueur dit ce qu’il veut. J’ai découvert que cette liberté est toute relative : celui à qui l’on confie une chronique devient un membre du sérail, de l’élite. Il n’est pas censé critiquer le milieu qui l’a… adoubé. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que je me sois retrouvé non seulement remercié comme un malpropre mais aussi, depuis, interdit d’antenne. C'est pas grave. Contrairement à Swann, et pour paraphraser Groucho Marx, je n'ai pas envie de faire partie d'un club qui ne veut pas de moi comme membre.  

*

Entre 1999 et 2008, j’ai fait beaucoup d’allers-retours entre l’Amérique du Nord et la France : j’étais invité, deux ou trois fois par an, à Montréal ou ailleurs au Canada, parfois aux Etats-Unis, à parler d’éthique médicale et de littérature, de contraception ou de téléséries, dans des facultés de médecine et des universités. Et, quand on m’invitait, c’est parce que (me disait-on) j’apportais un point de vue différent, personnel à des sujets connus ou moins connus. Sans jamais s’offusquer que je cite Urgences pendant une conférence sur l’éthique, ou que je nomme Isaac Asimov ou Conan Doyle aux côtés de Georges Perec comme mes modèles d’écrivain. 

En 2005-2007, après être devenu un auteur connu pour des romans et des essais consacrés au métier de médecin, j’ai eu très envie de partager les expériences acquises au cours de ma pratique à la campagne et dans le domaine de la santé des femmes, avec des étudiant.e.s. Je me suis porté volontaire dans une fac de médecine où l'on enseignait la médecine générale. Une fois encore, j’ai découvert qu’en France, il n’est pas possible de s’insérer dans une institution sans adhérer à son discours. Toute critique y est sanctionnée, parfois par une exclusion brutale et irréversible

En France, on voulait bien de moi à condition que je marche dans les clous sans faire de remous.
En Amérique du Nord, je n’étais pas chez moi, mais on avait envie d'entendre ce que j'avais à dire - même si ce n'était pas très agréable à entendre. Outre-Atlantique, l'espace mental semblait beaucoup plus vaste. En 2008, j’ai sauté le pas : au département de philosophie de l’Université de Montréal, le CREUM, centre de recherches en éthique, offrait des bourses de recherche pour un an. J’ai postulé. Alors que je n’étais ni philosophe, ni universitaire, mon projet de recherche a été accepté. J’ai saisi l’occasion. 
*
Partir, on le fait parfois parce qu’on pense qu’on vivra mieux ailleurs que là où on se trouve. Je suis parti dans de bonnes conditions : ma vie n'était pas menacée ; je ne quittais pas un pays en guerre ou ravagé par un cataclysme. Je ne suis pas parti parce que "c'est mieux ici" : le Canada, le Québec ont leurs propres problèmes, qui valent bien ceux de la société française. Mais comme le disait mon camarade Radu Dobrescu, philosophe roumain qui fut également chercheur au CREUM : « Quand j’ai quitté la Roumanie pour aller en France, j’ai cru que j’étais au paradis. Et puis après dix ans en France, j’ai eu l’occasion de venir au Québec et là, j’ai su que j’étais au paradis. » 

Il ne s’agit que d’une perception subjective, mais elle dit quelque chose. Non sur la perfection du Québec ou du Canada, qui ne sont pas parfaits, loin de là (et Montréal, ça n'est pas tout le Québec et encore moins le Canada), mais sur ce que ressentent et ont exprimé devant moi beaucoup de femmes et d’hommes qui ont vécu longtemps ailleurs avant de venir s’installer ici : des enseignant.e.s, des chauffeurs de taxi, des restaurateurs, des étudiant.e.s et même le concierge du bâtiment qui abrite le département de philosophie, avec qui j’ai souvent parlé le soir, avant de regagner mon domicile, quand il venait faire le tour des bureaux avec sa fille. Tous m’ont dit que, lorsqu’ils ou elles sont arrivé.e.s à Montréal, leur liberté d’expression, leurs perspectives, leur pensée se sont élargies. Et leurs yeux se sont ouverts.

Avant de quitter la France, j’étais en colère. Je me sentais nié dans ce que je pensais et défendais par des institutions auxquelles j’aurais voulu contribuer pour les rendre meilleures. Je m’étais replié sur moi-même. Je me sentais perdu.
Partir m’a permis de trouver un second souffle. Dès que je suis arrivé à Montréal, je me suis détendu. Et j’ai pu coucher par écrit ce que je n’avais pas pu transmettre à des étudiants en médecine. Le Chœur des femmes, Profession : médecin de famille, En souvenir d’André et Le Patient et le médecin, je les ai écrits ici. 
Et j'ai aussi ouvert les yeux sur ma terre d’accueil.

*

Avant mon arrivée, j’ignorais tout de la situation d’oppression et de misère des populations autochtones du Canada – au Québec en particulier. Dans les rues de Montréal, j’ai croisé beaucoup d’itinérants et j’ai décidé d’écrire un roman policier autour de leur situation. En me documentant pour le livre (Les Invisibles), j’ai découvert qu’une grande proportion des itinérants de la ville sont d’origine autochtone : ils se perdent ici en venant chercher du travail ou une vie meilleure ou, simplement, des soins qu’on ne délivre pas dans les réserves, au Nord.

Depuis l’écriture de ce livre (et plus encore ces dernières années, depuis que je (re)vis avec une femme qui étudie de près la littérature autochtone et l’histoire des Premières Nations), je me suis mis à réfléchir au traitement que la France a fait subir à ses minorités en faisant disparaître les langues et les cultures locales au fil des millénaires, pour imposer la langue parisienne sur tout le territoire. Cinquante ans après avoir quitté ma terre natale, mieux vaut tard que jamais, je me suis mis à lire ce qu’écrivait Camus en 1939 dans « Misère de la Kabylie » et, après cette lecture, à explorer dans bien d’autres textes l’histoire de l’Algérie et de la colonisation française. Bref, parce que je n’y vis plus, je me suis mis à regarder autrement le pays d’où je viens, et que je connais au fond si mal. Peut-être parce que ça n’a jamais vraiment été mon pays. Seulement celui que j’avais cru le mien.

L'an dernier, j’ai entrepris de me replonger dans la France de mon enfance. J’ai commencé à le faire pour mon roman à paraître, Abraham et fils. Pour le suivant, Les Histoires de Franz, je plongerai plus profond encore.

*

En Amérique du Nord, je vis, je travaille, j’écris « au large ». Pour autant, je sais que je ne suis pas « chez moi ». Je me sens bien à Montréal, j’aime ma province et mon pays d’accueil, et j’espère devenir bientôt citoyen canadien mais beaucoup de préoccupations typiquement québecoises – la question du souverainisme, par exemple – sont encore un peu imprécises dans mon esprit, précisément parce que je ne suis pas d’ici. J’ai opté pour l’exil, un exil choisi, qui s’est fait dans de bonnes conditions, car je suis blanc, éduqué, privilégié, j’avais de l’argent de côté et j’ai pu choisir les conditions dans lesquelles j’ai émigré. Ça me permet d’examiner plus calmement ce que je ne pouvais pas regarder dans mon pays. Pour autant, ça ne m’a pas donné un pays. En tout cas, pas encore.

Fin janvier 2016, après que j’ai lu en public la première version de ce texte au Colloque « Changer ou Partir – Poétique de l’exil », un des membres de l’auditoire m’a fait remarquer que je me qualifiait d’ « exilé » et non d’ « expatrié », comme le font souvent les Français vivant « à l’étranger ». Ce qui m’a fait réaliser que je n’aurais jamais utilisé le mot « expatrié » ; parce que je n’ai jamais considéré la France comme ma patrie. En dehors des livres, je ne crois pas avoir jamais eu de patrie. Il y a quelques semaines, alors que je passais les fêtes de fin d’année au milieu de personnes que j’aime, que je respecte, et qui me le rendent bien, j’ai eu un coup de cafard. Je me suis rendu compte que non seulement je n’étais pas chez moi mais que je n’ai plus vraiment de « chez moi » : depuis notre immigration au Québec en 2009, mon couple s’est disloqué, je ne vis plus avec mes plus jeunes enfants, j’ai vécu seul et j'ai refait ma vie. Je loge dans un appartement que j’aime beaucoup, mais ce n’est pas « chez moi », à proprement parler. Je n’ai plus de « chez moi », je n’ai plus de lieu où retourner pour retrouver, sinon des racines, du moins des récits sur ces racines, comme je pouvais le faire il y a vingt-cinq ans en allant voir ma mère à Pithiviers, dans la maison de mon enfance.


C’est ainsi : j'ai quitté la maison dans laquelle mes enfants ont grandi et où nous avons été longtemps très heureux ; j'ai quitté la ville où je travaillais et les amis que j’aimais, les proches et les lointains ; je me suis éloigné de ce qui me reste de proches parents et ascendants. J'ai renoncé aux itinérances, rencontres, réceptions d’auteur-à-succès-très-sollicité gagnant très bien sa vie. Mais aussi au statut de médecin en activité (je n’exerce pas depuis que je vis à Montréal), et aux relations que j’aimais tisser avec des patientes et des patients. J'ai fait une croix sur un environnement social très favorable auquel je n’avais jamais vraiment réussi – ou voulu – m’intégrer. 

You can't go home, comme on dit en Amérique. On ne peut pas retourner sur ses pas. En choisissant de partir, j'ai laissé derrière moi beaucoup de choses que je ne pourrai, tout simplement, jamais retrouver.

Mais est-ce que ces choses-là étaient vraiment miennes ? Je n’en suis pas sûr.

J’ai souvent décrit la société française comme une pyramide de sphères. La sphère du haut (les « élites » parisiennes) pèse de tout son poids – politique, culturel, social – sur toutes les autres. On ne grimpe pas vers le sommet sans y avoir été... sommé, invité ou coopté par quelqu’un de plus haut placé : l’ « ascenseur social », seuls les propriétaires des étages supérieurs peuvent en actionner les commandes pour vous faire monter ; via une grande école, par exemple. On ne se déplace pas, horizontalement, d’une sphère à une autre sans déclencher des réactions de défense ou d’incrédulité : chacun doit rester à sa place, dans son milieu d’activité professionnelle ou de statut social.

Mais il s’agit d’une analyse politique, qui ne rend pas compte exactement de ce que je ressentais. L’autre jour, au colloque, en lisant le texte de cette conférence, il m’est venu une autre image, un peu plus fonctionnelle. Celle de ces grands puzzles de bois troués, qu'on met entre les mains des tout-petits : ils doivent insérer dans chaque orifice la pièce qui correspond. 

L'Hexagone, je le vois comme un de ces puzzles. On attend de chacun non seulement qu’il s’insère à sa place (et à nulle autre) mais aussi qu’une fois inséré il s’intègre à son environnement et n'en bouge plus. Et, de fait, quand on s’insère dans un espace préformé, on si retrouve si étroitement serré qu’il est bien difficile, ensuite, de s’en extraire. "Insertion", "intégration". Deux mots de français ; du français de France. Deux mots durs comme du bois de Teck. 

Pour ma part, j’ai toujours eu le sentiment d’avoir plusieurs formes et le désir de passer de l’une à l’autre, en me glissant, au gré des circonstances, dans des alvéoles différentes. En France, le plus souvent, ce genre de fluidité n’est pas bien toléré. Une fois qu’on est installé dans une activité, un métier, un statut, on n’est plus censé en bouger. Comme si la stabilité de tout le pays en dépendait. 

En Amérique du Nord, la plasticité, la mobilité, les changements sont considérés non seulement comme allant de soi, mais aussi comme un processus nécessaire pour qui craint de s’encroûter : on change de job ou de ville ; on retourne faire des études à quarante ans alors qu’on avait quitté l’école à seize ; on était serveuse et on devient comédienne ; on était comédienne et on devient médecin, on était médecin et on devient scénariste ou encore, après avoir été scénariste, on décide d’aller élever des chèvres ou d’ouvrir un restaurant végétalien. Si ça marche, tant mieux. Si ça ne marche pas, comme me le disait en souriant Olga Duhamel, vaillante directrice d'Héliotrope, petite mais vigoureuse maison d’édition montréalaise, on aura au moins essayé. Et si jamais on doit mettre la clé sous la porte, on essaiera autre chose.


*

Le 12 février 2016, ça fera sept ans que j’ai atterri à Montréal pour vivre dans un pays qui n’est pas le mien, dans une culture que je connais encore peu, entre le français, qui n’est pas tout à fait la langue que j’ai appris à parler (et dont je ne comprends pas toujours les nuances), et l’anglais, langue que j’aime beaucoup mais que je ne maîtriserai jamais comme un native speaker.

Je n’ai ni statut ni poste : je vis désormais uniquement de mon travail d’écrivant et de charges d’enseignement aussi épisodiques qu'imprévisibles. Mais lorsqu’on m’invite à m’exprimer - et j'ai la chance qu'on le fasse régulièrement -, je peux dire ce que je veux, fût-ce pour critiquer la politique du gouvernement et alors même que je ne suis pas citoyen canadien. Ici, le statut n’est pas un critère pertinent pour juger des compétences. Le critère déterminant, c’est l’expérience et ce qu’on en partage.

Encore une fois, je ne crois pas que le Canada soit un pays parfait, ni le Québec une province « idéale » : j’ai été consterné de voir que certains essayaient d’y importer les mêmes préjugés et discriminations qu’en France, en particulier le désir forcené d’interdire le port du voile, par exemple. Et plus le temps passe, plus je me sens concerné par ce qui se déroule autour de moi, et plus je suis pressé de devenir citoyen canadien et de pouvoir voter. Car, malgré les détestations que je pouvais avoir envers le gouvernement fédéral jusqu'aux dernières élections, et celles que j’ai encore à l’égard du gouvernement actuel de la province (Le premier ministre et le ministre de la Santé actuels sont des médecins comme je les déteste, c’est dire !), je me sens bien ici. 

Dans la société qui m’entoure, aucune alvéole ne m'a été assignée ; aucune n’est préformée pour que je m’y insère. Quand une alvéole me semble trop étroite pour que j’ai envie de m’y glisser, personne ne m’en tient rigueur. Quand elle est assez grande pour que je veuille y séjourner, je me sens libre d'en ressortir à tout moment sans que quiconque s’en offusque. Rien n’est jamais acquis, mais rien n’est définitif, et je ne me sens « assis » nulle part. Je n’ai aucune sécurité mais c’est peut-être de ça que j’avais besoin : d’un dépaysement permanent, que j'ai choisi intuitivement, bien avant d'en comprendre le sens et qui, que je reste en dehors ou que je me glisse quelque part, me laisse la latitude de penser et d'écrire dans les interstices. Et, quand quelqu'un n'est pas d'accord avec moi, il me le dit tranquillement, en exposant son point de vue après m'avoir écouté exposer le mien. Ici, on n'interrompt pas à tout bout de champ celui ou celle qui parle (même si elle porte un voile) et on ne disqualifie pas ce qu'il ou elle dit en le traitant de tous les noms... 

Je ne regrette pas d'être parti. Ici, j'ai rencontré d'autres visages, d'autres vies, d'autres lecteurs et d'autres écrivants. Je me suis fait de nouveaux amis, de tous les genres. Par la grâce de l'internet, des réseaux sociaux et de la vidéoconférence, je peux continuer à partager tout ce que je veux avec les amis, les internautes, les lectrices et lecteurs, les étudiants, les enseignants et les lycéens qui vivent en France et qui, malgré la distance, continuent à me faire l'honneur de me lire ; je peux continuer à travailler avec l'éditeur qui me publie depuis toujours (et avec quelques autres). 

Alors, qu'importe si je n'ai plus de "chez moi". 
Au moins, ici, je suis moi-même. 

Marc Zaffran/Martin Winckler