jeudi 25 mars 2021

Pour en finir avec le mot "euthanasie"

Je ne vais pas vous parler des débats politiques et/ou éthiques autour de l'aide médicale à mourir. Je l'ai fait en détail dans la blogue-soeur de celle-ci, L'Ecole des soignantes. (Voici l'article : "L'assistance médicale à mourir EST un soin.") 

Aujourd'hui je vais juste parler de terminologie. Des mots qu'on emploie et de ceux qu'on pourrait choisir (il me semble) employer à leur place. 

Et donc le mot d'aujourd'hui est "euthanasie". 

Etymologiquement, ça vient du grec et ça signifie "bonne (eu) mort (thanatos)" 

Quand on le dit, ça sonne furieusement à mes oreilles comme "état nazi" et je ne suis pas sûr d'être le seul à entendre ça, de manière plus ou moins subliminale. Entendu comme ça, ça fait peur. Et il y a de quoi. 

Que désigne le mot  "euthanasie" ? 

Eh bien, aujourd'hui en France, le mot désigne ce que les militantes de l'aide médicale à mourir (et l'immense majorité de la population française, d'après les sondages) réclament à corps et à cri : la possibilité de mettre fin à ses jours de manière 1° volontaire et délibérée, bref, choisie 2° assistée médicalement. 

Le problème, c'est que ce mot ne désigne pas la même chose pour tout le monde. Il désigne aussi les assassinats commis par les médecins nazis, les mises à mort décidées par ou avec et commises par des médecins sur des personnes vulnérables (nouveaux-nés souffrant de troubles neurologiques graves, personnes handicapées, personnes dans un coma profond) de manière clandestine dans tous les pays développés, les actes de compassion demandées par le propriétaire d'un animal malade à des vétérinaires... 

J'ai mis tout ça dans le même paragraphe pour montrer que la confusion (volontaire, inconsciente, culturelle) associée à ce mot est inévitablement problématique. On ne peut pas désigner toutes ces situations par le même vocable. 

Les actes des médecins nazis étaient des assassinats d'état. 

Les actes clandestins des médecins sont (au moins) des abus de pouvoir ; au pire, des assassinats.*

Les actes pratiqués par les vétérinaires sur des animaux malades sont (le plus souvent, c'est à dire quand ils ne sont pas contraints par leurs propriétaires mais par la souffrance et l'état des animaux concernés) des actes de compassion.  

Le mot "euthanasie", avec sa polysémie, noie le poisson. Qui n'avait rien demandé. Il masque totalement que dans le débat actuel, la question est avant tout celle de la liberté de mourir quand et comment on le décide et le choisit

Aucune des trois situations ci-dessus ne répond à cette définition. 


Le problème du mot "dignité" 

Encore un mot source de confusion. Beaucoup de militants de la liberté de mourir parlent de "mourir dans la dignité". Le sens du mot "dignité" varie singulièrement selon qu'on est médecin, malade ou proche d'un malade... ou politicien. 

Je prétends et j'affirme ici que personne n'a la capacité ou le droit de dire/de décider/de définir ce qui est digne ou non pour moi

Il y a des choses que je trouve "indignes" en ce qui me concerne, et que d'autres tolèreraient très bien, et inversement. La dignité dans la maladie, la souffrance ou la mort, ça ne se décrète pas, ça se ressent. La seule personne qui peut définir la dignité, c'est celle que ce mot désigne. 

Pourquoi utilise-t-on le terme de "dignité", alors ? Parce que certaines comportements et situations infligées aux personnes en fin de vie nous semblent honteuses - c'est à dire : humiliantes, brutales, sadiques, irrespectueuses. Bref : insupportables. Sont-elles, de plus, indignes ? Si la personne qui les subit le dit, certainement. 

Mais ces situations ont toutes un point commun (voir plus haut) : elles sont imposées et décidées par quelqu'un d'autre que la personne concernée

Ce que nous ressentons comme "indigne" est  toujours le produit du mépris, de la force ou de l'abandon. La seule manière de vivre "dignement", c'est de vivre en étant respectée, dans ses choix, son corps, ses valeurs. 

Pour ne pas se sentir "indigne", il faut par conséquent que les autres nous respectent. "Mourir dans la dignité", ça devrait donc être entendu comme "mourir en étant respectée " -- dans mon corps, mes valeurs - et dans mon choix de quand et comment je veux mourir

Qu'est-ce qu'une "bonne" mort ? 

Bien malin celui qui nous le dira. En ce qui me concerne, il n'y a pas de "bonne" mort. Ne peut être "bon" ou "mauvais" (et là encore c'est subjectif) que ce qui la précède. On peut agir sur ça, mais une fois qu'on est morte... 

Chacune de nous a sa propre définition de la "bonne mort". La mienne, c'est de mourir "rassasié d'ans", comme on dit dans la Bible, c'est à dire le plus tard possible, après avoir souffert le moins possible et en ayant le sentiment que j'ai moins contribué aux malheurs du monde qu'à le rendre meilleur pour les personnes qui m'entourent. Je ne suis pas assuré que ça se passera comme ça... 

Et cette définition est entièrement conditionnée par ma vie passée et présente : je suis en bonne santé, je n'ai pas (pour le moment) de maladie grave ou terminale, j'ai un toit, je mange à ma faim, je gagne ma vie etc. 

Il est évident que la définition de la "bonne mort" varie selon chacune et chacun d'entre nous. Mais s'il s'agit de mourir dans une dignité que nous allons définir pour nous-même, le mot "euthanasie" ne convient pas. Il est trop confus, trop chargé. Il ne dit pas ce que véhicule l'expression "aide/assistance médicale à mourir". 

A savoir, encore une fois, qu'il s'agit d'une mort décidée en toute liberté : celle de la personne qui la demande (de vive voix ou dans ses directives anticipées) ; pas celle de sa famille, et encore moins  celle des médecins. 

Il s'agit d'une procédure médicale : la personne qui veut mourir ne veut pas se pendre, se noyer, se défenestrer, se tirer des chevrotines dans la bouche ou avaler de la mort aux rats. 

Elle désire mourir sans souffrance et sans faire souffrir son entourage, grâce à des méthodes contrôlées et dont les effets sont connus. La pharmacopée n'en manque pas. 

Le rôle médical est là, et seulement là : lui procurer (et, éventuellement, administrer si la personne ne peut ou ne veut le faire elle-même) les médicaments qui lui permettent de mettre fin à sa vie 1° sans souffrir et 2° au moment qu'elle aura choisi. 

(Oui, oui, j'en entends dire "Mais un médecin c'est pas fait pour tuer"... Et encore une fois ces personnes-là ne voient pas l'essentiel, à savoir qu'il s'agit d'une décision prise par la personne soignée, et non par les médecins. Et qu'elles ont toute latitude pour se démettre, comme pour n'importe quel soin. 

On ne demandera pas aux professionnelles opposées à l'aide médicale à mourir de la pratiquer, tout comme on ne force pas des personnes opposées à l'IVG de les pratiquer. Elles le feraient mal. 

On leur demande seulement de nous foutre la paix et de ne pas entraver la liberté des personnes qui la demandent et des soignantes qui sont prêtes à les aider !!!!) 

Tout ça est simple, il me semble. A dire, à définir, à comprendre et à réglementer. Et à celles et ceux qui commencent à émettre des objections, je répondrai simplement : Suisse, Luxembourg, Belgique, Pays-Bas, Canada, Colombie, Oregon... Ces états ont légiféré/réglementé. Pour certains, depuis trente ans. Et leur société ne s'est pas engouffrée dans le chaos. Alors, encore une fois, qu'on arrête d'emmerder le monde avec des objections qui ne tiennent pas debout. 


Bannissons le mot "euthanasie" du vocabulaire et donc du débat. 

Parlons désormais d' "aide/assistance médicale à mourir". 

Car cela permettra de mieux voir l'enjeu central : 

Dans une société qui se dit démocratique et dont la devise est "Liberté, Egalité, Fraternité", les citoyennes doivent pouvoir décider de mourir librement et selon leurs propres termes, avec l'aide des professionnelles de santé qui sont prêtes à les accompagner. 

Je ne sais pas si la société française et ses élues de tous genres sont prêtes à voter une loi qui irait dans ce sens, mais appelons au moins les choses par leur nom. 

Ce sera plus clair pour tout le monde. 

Martin Winckler



Lectures suggérées : 

La mort choisie, par François Damas 

En souvenir d'André, par Martin Winckler


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 * Personnellement, je pense qu'une euthanasie pratiquée par un médecin sans l'avis de la personne concernée, avec ou sans la demande de l'entourage, est toujours un abus de pouvoir ET un assassinat. Mais je suis prêt à en débattre si vous avez des arguments contraires... 

lundi 11 janvier 2021

J'ai appris le monde dans des textes écrits (et/ou recommandés) par des femmes - 2e partie.

Lire la première partie de ce texte 


Rappel : 

Je suis une lectrice. (Je rappelle qu'ici, j'utilise le féminin générique.) 

Au cours de ma vie, j'ai lu beaucoup de livres écrits par des femmes. Des livres et des femmes de tous les genres. Je suis un une "lectrice transgenres (littéraires)" -- intertextuelle et intersectionnelle. 

Je les énumère ici dans l'ordre approximatif de mes lectures. 

Il y a ici des livres connus de beaucoup, et d'autres que j'ai le sentiment d'être seul à connaître (ou de me rappeler). Je les mentionne de mémoire,. Il y en a certainement eu beaucoup d'autres. Mais si je me souviens de ces autrices spontanément, c'est parce que leurs livres ici mentionnés m'ont marqué, il y a plus de cinquante ans ou la semaine dernière, par leur contenu ou leur écriture ou les deux.

Ces livres m'ont appris à lire, à imaginer, à écrire, à sentir et à penser. Et ça continue. 

MW 

NB : Je renvoie vers la page wikipédia (ou équivalente) de chaque autrice en français, sauf quand elle n'existe pas - auquel cas je renvoie à la page dans sa langue natale. 
Les couvertures choisies en illustration sont celles des éditions que j'ai lues. 

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A l'époque où je me suis installé à la campagne et écrivais mon premier roman, La Vacation, et alors que je traînais dans ma librairie préférée de l'époque (Plurielles, au Mans), je suis tombé sur un livre de Marie Didier, Contre-Visite. 

Le texte de la quatrième de couverture était exécrable. La bande rouge annonçant à grand bruit "Un médecin parle !" ne l'était pas moins. Je l'ai vaguement feuilleté et reposé. Quelques jours plus tard, j'entends sur France-Culture que l'émission du matin (Culture-Matin, alors animée par Jean Lebrun) allait recevoir Marie Didier. Il en parlait avec chaleur, donnait envie de la lire et de l'entendre, et proposait à une auditrice ou un auditeur de venir bavarder avec elle. Il suffisait d'écrire une lettre de motivation. 

Intrigué, j'ai écrit et, contre toute attente, on m'a invité. Je me suis précipité pour acheter et lire le livre et j'ai découvert qu'il valait bien mieux que sa bande rouge et son résumé de dos (lequel, je l'ai appris plus tard, n'avait pas été écrit par elle). C'est le journal, sensible et passionnant, d'une gynécologue vivant à Toulouse. Elle y parle des femmes qu'elle soigne mais aussi de sa vie de femme, de son corps de femme, et de tout ce que les médecins n'écoutent et ne disent pas. (C'était son premier livre, elle en a écrit beaucoup d'autres.) 

J'ai passé une matinée passionnante, moins à cause de l'émission (où Jean Lebrun voulait surtout parler du livre et du métier de médecin) que parce qu'ensuite, je suis allé prendre un café aux Ondes avec Marie Didier et l'amie qui l'accompagnait. 

Elle était la première femme-médecin de langue française que je lisais. Et son livre m'a non seulement fortement marqué, mais accompagné pendant toute l'écriture de mon roman, et longtemps après. Le texte de quatrième de couverture, rédigé par quelqu'un de chez Gallimard, m'avait dissuadé de la lire. J'ai résolu que si jamais j'avais un jour la chance d'être publié, je rédigerais toujours mes quatrièmes de couverture. 


Juste après avoir lu mon premier roman, une amie m'a conseillé de lire Hôpital Silence de Nicole Malinconi. Assistante sociale, militante de l'IVG, très influencée par Marguerite Duras, cette autrice belge a publié de nombreux livres, souvent brefs et toujours d'une grande poésie. 

Comme pour La Ventriloque de Claude Pujade-Renaud, dont j'ai parlé dans la première partie de ce texte, j'ai été très marqué par le livre de Nicole Malinconi (et par deux autres, lus plus tard, L'Attente et  ) et je me suis félicité de ne pas l'avoir lu avant d'écrire mon roman. Je n'en aurais pas eu le courage, je ne m'en serais pas senti le droit. 





Quand j'étais adolescent, j'aurais été bien en mal de dire ce qu'était un viol. Ce n'était pas un mot qu'on prononçait, même pendant les journaux télévisés. On utilisait des métaphores, la pire étant "un sort pire que la mort" ; il m'a fallu longtemps pour comprendre que cette métaphore ne voulait pas du tout dire la même chose selon qu'on était un homme ou une femme, et qu'on avait ou non été violée. 


Avant mes premières rencontres sexuelles, à 18 ans passés, je n'imaginais pas qu'on pouvait contraindre quelqu'un à ce que j'appelais encore à l'époque "faire l'amour" (je n'utilise plus cette expression depuis longtemps en dehors de ma vie privée). C'était bien avant le SIDA, à une époque où la principale crainte  était encore une grossesse non désirée. J'évoluais dans une ville universitaire, où beaucoup de femmes de mon âge venaient de milieux favorisés, prenaient la pilule et n'hésitaient pas à inviter un garçon à passer la nuit avec elles si elles en avaient envie. 

Pour le jeune homme que j'étais, qui n'osait jamais faire le premier pas et s'étonnait qu'une femme puisse avoir du désir pour lui, l'idée de forcer quelqu'un à passer la nuit avec moi était impensable ; et ma naïveté, immense. 

Au milieu des années 70, à Tours, Nancy - la libraire de la Librairie Franco-Anglaise dont j'ai parlé dans le texte précédent - avait composé un rayon de littérature féministe en français et en anglais. C'est sur ses étagères que j'ai un jour découvert Le Viol (Against Our Will : Men, Women, and Rape)  de Susan Brownmiller. Ce n'est pas un roman, mais une analyse critique de la place occupée par le viol dans la société. C'est dans ce livre que j'ai lu la première critique féministe soulignant le sexisme de Freud et de la théorie psychanalytique. 

Que dire ? Sinon que ce livre m'a ouvert les yeux sur des violences que je n'imaginais pas et m'a profondément bouleversé. Même s'il n'est pas exempt de critiques (il n'aborde pas les viols subis par les femmes afro-américaines ou appartenant à d'autres minorités), cela reste un livre-phare du féminisme nord-américain. On doit à Brownmiller d'avoir montré sans équivoque que le viol n'est pas une activité sexuelle, mais un acte de violence et de domination, et que sa représentation dans la littérature et les arts a longtemps été destinée à maintenir les femmes dans la peur et la soumission.  

Il va sans dire que cette lecture a profondément changé mon regard sur la sexualité - et sur mes propres attitudes, avant même que je remette en question celles des hommes qui m'entouraient. 

Il n'en a pas fallu beaucoup plus pour que je prenne conscience qu'un viol n'est pas nécessairement un acte imposé par la force physique mais aussi par les paroles, par l'attitude ou, simplement, par le statut de la personne qui le commet. 

Car la culture du viol (même si le terme n'existait pas encore) était omniprésente, dans la faculté de médecine où je croyais apprendre à soigner. 

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C'est aussi pendant mes études que, parmi bien d'autres lectures, j'ai découvert les ouvrages de Barbara Ehrenreich et Deirdre English

Witches, Midwives, and Nurses: A History of Women Healers (1972)


ainsi que Complaints and Disorders: The Sexual Politics of Sickness (1973) (qui n'a pas été traduit, je crois) 



et For Her Own Good: Two Centuries of the Experts' Advice to Women (1978). 


Je ne sais plus s'ils m'avaient été conseillés par des amies américaines (camarades de lycée de 1973, entrées à l'université depuis, et avec qui je continuais à correspondre) ou par ma libraire préférée, mais il est certain qu'avec la lecture du livre de Brownmiller, ceux de Ehrenreich et English ont eu une influence profonde sur la manière dont j'ai vécu ma formation. 

Ces lectures m'ont fait prendre conscience de ce que, lorsque des médecins imposent sans explication un examen gynécologique à une femme qu'on n'a pas prévenue et à qui on n'a pas demandé son accord, il s'agit, purement et simplement, d'un viol. 
Elles m'ont aussi sensibilisé au fait que la médecine n'a jamais vraiment considéré les femmes autrement que comme "un champ de pouvoir", et non une population avec des besoins spécifiques, et qui devraient recevoir des soins qui remplissent leurs besoins. 
Il m'est apparu très tôt dans mes études que les femmes étaient instrumentalisées... et que les étudiant.e.s en médecine l'étaient aussi, aux fins de contrôler les femmes et leur santé. 
J'avais déjà des intuitions, renforcées par ce que me disaient mes camarades féministes et les femmes soignées elles-mêmes, mais les livres de Ehrenreich et English m'ont apporté beaucoup d'arguments théoriques et historiques pour alimenter ma réflexion. 


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Pendant cette même période (les années 70), je suis passé à côté de The Women's Room (Toilettes pour femmes) de Marylin French, alors que plusieurs amies - qui savaient que j'écrivais de la fiction et m'avaient vu lire Le Carnet d'Or - m'en avaient parlé. Mais je me suis souvenu de ce qu'elles m'en avaient dit, bien plus tard. 

Marylin French est également l'autrice de l'imposant From Eve to Dawn, A History of Women in the World (quatre volumes ! non traduit en français à ce jour). Je l'ai dévoré pendant que j'écrivais L'Ecole des soignantes et le poème qui court dans tout le livre ("Je suis celles") lui doit beaucoup. 





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Comme beaucoup de lectrices au début des années 80 j'ai lu L'Amant de Marguerite Duras mais il m'a moins ému qu'un autre texte (autobiographique) paru la même année, et intitulé La Place (Gallimard, 1984)


Ledit texte venait à point nommé. Récit rétrospectif de la vie du père de l'autrice, c'est aussi celui d'une vie dans une société profondément inégalitaire, dans laquelle on doit "parler comme il faut" et "rester à sa place". Il m'a d'autant plus touché que mon propre père était mort quelques mois plus tôt. La manière à la fois simple et précise, documentée mais jamais distante, dont Annie Ernaux reconstitue la vie de ses parents (elle fera de même avec sa mère dans Une femme) m'a montré la voie : le jour où j'ai écrit Plumes d'Ange, je m'en suis souvenu. 



Quinze ans plus tard, un autre livre d'Annie Ernaux m'a beaucoup touché : L'Evénement (2000). C'est le récit de son avortement, en 1963, à une époque où la pilule existait à peine, et où l'IVG était encore un délit passible des tribunaux. Un beau livre encore une fois, sensible et précis, qui rappelle une époque où les femmes qui ne voulaient pas de leur grossesse devaient le payer cher - pour certaines, de leur vie. Si je ne me trompe, elle l'a composé en s'appuyant sur son journal de l'époque et ne l'a pas caché, ce qui m'a beaucoup réconforté. 

Pour avoir tenu un journal, pendant plus de 40 ans, je tiens à rappeler que tenir un journal c'est de l'écriture. Une écriture à part entière, qui peut se suffire à elle-même ; qui peut aussi établir les fondations de textes plus construits, de fiction ou non ; qui peut également servir de "carrière" pour des textes expérimentaux - et bien d'autres formes. Ce n'est pas "de l'écriture au rabais" comme on l'a longtemps prétendu, et depuis une trentaine d'années, des universitaires comme Philippe Lejeune ont montré toute la valeur (et toutes les dimensions) de l'écriture journalière.  

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Quand on entreprend - comme je l'ai fait ici - de retourner sur "les livres de sa vie", on se rend compte qu'il y a eu des périodes où l'on a moins lu... ou peut être moins de livres marquants. Pendant la dernière décennie du 20e siècle, j'ai moins lu, et écrit beaucoup plus. En tant que journaliste (à Que Choisir Santé première version), comme traducteur (plusieurs livres chez P.O.L, des romans policiers et de SF, mais aussi une ribambelle d'articles et de livres de médecine) et comme rédacteur de textes de vulgarisation. 

A partir de 1998 et de la publication de la Maladie de Sachs, je me suis mis à beaucoup voyager, en France et en dehors. Et j'ai lu beaucoup plus. 

Au début des années 2000, à la faveur des traductions de Sachs, j'ai fait beaucoup de voyages à l'étranger. (Ce qui m'a permis de dépasser ma phobie de l'avion...)  J'ai découvert que dans tous les aéroports du monde, il y avait de grandes librairies, toutes ou presque riches d'un rayon fourni de livres en anglais récents, du roman policier au best-seller de self-help en passant par des livres d'histoire et de vulgarisation scientifique. J'ai acheté beaucoup de livres à la librairie de l'aéroport de Montréal, en particulier. (Elle a malheureusement disparu depuis.) 

Parmi ces livres, les ouvrages de sciences humaines (Anthropologie, Psychologie cognitive, Archéologie, Histoire des peuples) étaient nombreux. 

Ce qui était frappant, c'est le nombre de livres, leur diversité et leur accessibilité, sans commune mesure avec ce qu'on trouvait dans les "Relais H" des aéroports français. 

C'est grâce à ces librairies que je me suis peu à peu initié à l'anthropologie et à la psychologie évolutionniste. J'ai lu beaucoup d'ouvrages depuis vingt ans, mais peu m'ont marqué comme les trois que je cite ici. 


Anatomy of Love (1992) (Traduction : Histoire naturelle de l'amour) par Helen Fisher. C'est une description des pratiques de "mating" (accouplement) dans le monde entier. Fisher est anthropologue et spécialiste des comportements, elle puise dans des travaux nombreux, menés depuis près de 100 ans (à l'époque) aussi bien dans des sociétés industrialisées que parmi des populations premières encore protégées. Son livre décrit les comportements et rituels amoureux, depuis le "courtship" (l'approche amoureuse) jusqu'aux séparations, en passant par les négociations autour du sexe, les rituels de la grossesse, la naissance et les structures familiales. 

C'est un livre éclairant, qui montre que les comportements amoureux ont des passages obligés communs dans toutes les cultures, et dérivent probablement de comportements très anciens, développés par l'évolution au fil de plusieurs centaines de millions d'années de développement de l'humanité, avant l'avénement de l'agriculture. (Il y a 8-10 000 ans). Ce qui m'a beaucoup frappé, c'est la manière dont Fisher décrit des notions d'anthropologie, de sociologie, d'histoire des populations d'une manière limpide, accessible à des lectrices n'ayant aucune notion préalable en la matière (ce qui était mon cas). Elle s'appuie aussi sur des connaissances biologiques solides et ne s'aventure jamais à affirmer ce qui ne peut pas l'être. Je ne peux pas préjuger de la qualité de la traduction, mais quand on veut comprendre les bases biologiques et anthropologiques des relations amoureuses, c'est à mon avis un livre tout à fait indispensable. Par la suite, elle a consacré plusieurs livres au désir et à l'attraction, en particulier Why We Love et Why Him ? Why Her ? tout  aussi passionnants, dans lesquels elle établit une typologie des liens amoureux fondée sur la biologie et les connaissances en psychologie cognitive. 


Leda Cosmides est l'une des fondatrices d'une discipline scientifique récente, la psychologie évolutionniste. Ses principes sont simples : les humains sont des êtres vivants dont le corps et le cerveau a évolué au fil des millénaires pour s'adapter à leur environnement. De même que la station debout ou le pouce opposable, nos comportements sont le produit de cette évolution. La psychologie évolutionniste étudie ces comportements pour tenter d'en comprendre les mécanismes cérébraux (neurologiques, humoraux)  - à partir de l'éthologie (étude du comportement animal, des primates en particulier), de l'anthropologie, de la neuropsychologie et des sciences cognitives. 

L'ouvrage fondateur co-signé par Cosmides et John Tooby s'intitule The Adapted Mind and the generation of culture. (Le cerveau adapté et la genèse de la culture...) Il n'a pas été traduit mais vous trouverez des ouvrages en français sur la page wikipédia de la psychologie évolutionniste

 

Mother Nature, l'ouvrage monumental de Sarah Blaffer Hrdy (1998 - En français : Les Instincts maternels, traduction tronquée parue aux Ed. Payot) est probablement LE livre qui m'a le plus marqué au cours de ces vingt dernières années. Au fil de mes lectures de psychologie évolutionniste, je le voyais mentionné et cité sans arrêt, et j'ai fini par le chercher pour le lire. Ce n'était pas facile : il est paru en 1998 et n'a pas été réédité depuis, on le trouve en édition usagée sur les sites de libraires d'occasion. 

C'est un livre très important, tant dans le domaine de l'anthropologie, de la médecine, de la sociologie que pour le féminisme. Ecrit par une primatologue, c'est une somme biologique et historique de ce qu'est "l'être mère". En partant des rôles sexués observables dans tout le monde vivant, Hrdy passe aux primates, puis aux humains, et montre qu'être mère (la nature de la maternité), c'est pas de la tarte. C'est une lutte quotidienne, permanente, contre les prédateurs, les partenaires potentiels et la progéniture. Chez les personnes humaines, c'est en plus une lutte contre le corps social. Y compris (et pas moins violemment) quand les femmes ne veulent pas être mères... 

Ce livre fascinant, passionnant comme un roman historique (et c'en est un) m'a sans aucun doute conduit à repenser tout ce que je croyais avoir compris de la santé des femmes. Il m'a certainement amené à concevoir et à décrire ce que je nomme "la charge physiologique" dans C'est mon corps (L'Iconoclaste, 2020). Le poids d'être mère, ça commence par le poids d'être femme -- un poids qui existe pour l'immense majorité des femmes, même quand elles décident de ne (ou ne peuvent) pas être mère. 


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Pendant l'année que j'ai passée aux Etats Unis (1972-1973) et lorsque j'y suis retourné en 1976, j'ai rencontré beaucoup de femmes de tous âges qui m'ont sensibilisé aux inégalités entre femmes et hommes. Comme j'avais envie de comprendre, je me suis procuré des livres. L'un d'eux, Sisterhood is Powerfulest depuis devenu un classique. 

C'est une anthologie d'articles critiques et militants, assemblés et écrits par des femmes, portant sur tous les aspects des luttes féministes - de la santé sexuelle aux minorités ethniques, en passant par le monde du travail et l'éducation. Une section entière est consacrée à des poèmes. C'est un manifeste, passionnant et stimulant. L'étudiant en médecine, puis le soignant que je suis devenu lui doivent beaucoup. A noter que The Oxford English Dictionary attribue à l'anthologiste du recueil, Robin Morgan, la première utilisation du terme Herstory, forme féministe de "History" (Histoire). 





J'avais beaucoup entendu parler de Gloria Steinem mais n'avais jamais lu ses textes quand, en 1985, une amie américaine me recommanda la lecture de Outrageous Acts and Everyday Rebellions (Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes, Éditions du Portrait, 2018). C'est un recueil, publié au début des années 80 (et réédité depuis) de ses textes de journalisme et de ses essais féministes. Je vous le recommande vivement, car elle y souligne de manière limpide des comportements et des situations que nous avons tendance à ne pas voir... Et nous prouve que, lorsqu'il s'agit de contester le statu quo, il n'y a pas de manière "futile" de résister.  Chaque "Non" compte. 





En 2005 ou 2006, Stéphanie Nicot et Alexandra Augst-Mérelle m'ont demandé de préfacer leur livre Changer de sexe - Identités transsexuelles. Leur proposition m'a surpris - même si j'étais solidaire des personnes transgenres, j'étais très ignorant sur ce qu'elles vivaient, à l'époque - mais je l'ai reçue comme une marque de confiance. Leur livre présentait la situation sociale, sanitaire, politique et légale des personnes transgenres dans la France du début du 21e siècle - et je suis fier d'avoir soutenu et modestement contribué à cette publication militante. Même si les choses ont (un peu) changé, elle garde toute son actualité. 



A peu près à la même époque, j'ai été invité par un enseignant français à donner quelques conférences/cours/séminaires à Colby College, à Waterville (Maine). Là, j'ai rencontré une enseignante de littérature nommée Jennifer Finney Boylan, autrice de plusieurs livres dont l'extraordinaire She's Not There - A Life in Two Genders. C'est le récit de sa transition, le versant personnel, intime de ce que décrit le livre précédent, même s'il concerne une femme transgenre américaine et non française. Il n'a, malheureusement, pas été traduit à ce jour. 




En 2007, j'ai co-écrit et publié un livre malheureusement passé relativement inaperçu, Les Droits du patient (Fleurus) Je n'aurais pas pu le faire sans une juriste qui signait du pseudonyme de Salomé Viviana. Je ne peux pas en dire plus sur elle sans risquer de compromettre son pseudonymat, mais je tenais à faire figurer ce livre ici, car sans elle, il n'existerait pas. Depuis, de nombreux sites et associations se sont mis à diffuser des informations sur les droits des patient.es, mais en 2007, c'était nouveau...  Je sais qu'il a rendu service à un certain nombre de personnes à l'époque, j'aurais aimé qu'il soit réédité et mis à jour, mais le sort ne l'a pas voulu, et je le regrette vivement. J'ai énormément appris (et modifié ma façon de penser) en travaillant avec Salomé Viviana. 








La même année, j'ai eu l'occasion de me rendre à l'Université de Columbia (New York City) et d'y suivre un séminaire organisé par le Dr Rita Charon dans le cadre de l'enseignement de Narrative Medicine. Les principes de la médecine narrative sont simples et m'ont touché immédiatement : ils suggèrent que le récit des personnes soignées est, en soi, un texte de littérature qui mérite non seulement une écoute attentive, mais aussi une analyse commune, collective - visant à le comprendre. Cette analyse a non seulement l'intérêt de nourrir la réflexion des soignantes, mais aussi de valoriser et d'éclairer l'histoire personnelle des personnes soignées. 






Depuis 2012, je regarde assidûment une série de la BBC intitulée Call the Midwife (SOS Sage-femme).  C'est une série historique, médicale, féministe et militante, et je n'en rate aucun épisode (je me jette sur les "Christmas Specials" dès qu'ils sont diffusés, en général le jour de Noël... 
La série a été créée par une femme, Heidi Thomas, la plupart de ses épisodes sont écrits par des femmes, et elle s'inspire des mémoires d'une sage-femme londonienne, Jennifer Worth
Entre deux saisons, j'ai lu les trois volumes et comme ils ne sont pas traduits, je recommande aux non-anglophones la série, disponible en DVD et Blu-Ray. 


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J'ai toujours aimé les comédies romantiques, le mélodrame et la science-fiction, et j'ai un faible pour les histoires de voyage dans le temps. Quand un roman mêle tous ces genres, je suis bon public. Parmi tous ceux que j'ai lus, un titre se détache parmi tous les autres, c'est The Time Traveler's Wife d'Audrey Niffenegger (Traduction française : Le Temps n'est rien, Ed. Lafon). 



C'est un roman d'amour, un roman de science-fiction, et c'est aussi une construction narrative époustouflante, qui nous fait voyager le long de la vie des deux protagonistes (un homme qui se déplace spontanément dans le temps, la femme amoureuse de lui et qu'il aime) de manière aussi surprenante et (en apparence) arbitraire que les déplacements temporels du personnage masculin. C'est un texte magnifique qui me bouleverse et me fait pâlir de jalousie chaque fois que je le relis... Je lève mon chapeau et je m'incline bien bas devant la maîtrise de l'autrice. 

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Je suis fasciné depuis toujours par la langue anglaise, et par sa cohabitation parfois complexe avec le français. L'une des autrices qui m'ont le plus éclairé sur le sujet est la linguiste Henriette Walter, grâce à son épatant ouvrage Honni soit qui mal y pense. Il raconte l'histoire parallèle des deux langues, et montre que tous les préjugés sur "l'invasion linguistique" du français par l'anglais n'ont aucun sens. Les deux langues se sont toujours enrichies mutuellement à mesure qu'elles évoluaient. 





Plus récemment, j'ai été ravi par la lecture de Le français est à nous de Maria Candéa et Laélia Véron. Il abat bien des préjugés et des idées reçues et démontre la dimension politique et éthique d'une histoire du parler, de l'écriture, de l'orthographe et des codes de langage. 



Le travail des deux autrices se poursuit dans un podcast épatant, Parler comme jamais, que je vous recommande chaleureusement. C'est instructif, drôle, stimulant et surprenant. 

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La seconde guerre mondiale fait partie de l'histoire de mon enfance : même si je suis né dix ans après l'armistice, j'ai grandi en regardant des films de guerre - qui étaient presque aussi nombreux que les westerns, à l'époque où mon frère et moi traversions la place de la mairie pour aller au cinéma. Et parmi tous les films de guerre que j'ai vus, Casablanca est probablement celui que j'aime le plus régulièrement revoir. Je ne vais pas vous le décrire (vous le connaissez probablement aussi bien que moi, sinon, je vous invite à aller le voir...) mais si vous aimez ce film, je vous recommande vivement la lecture de 
Round Up the Usual Suspects : The Making of "Casablanca"par Aljean Harmetz





C'est tout à la fois un  livre d'histoire, un livre sur la résistance et la propagande, un livre sur les réfugiés européens à Hollywood, un livre sur la manière dont on fait un film et dont on installe des légendes. 

Bref, un bouquin formidable. Qui, lui aussi, mériterait d'être traduit. 
Aljean Harmetz, qui fut correspondante du New York Times à Hollywood de 1978 à 1990, est également l'autrice de deux autres livres remarquables consacrés à des films classiques : 
The  Making of the Wizard of Oz (1977) 
et 
On the Road to Tara : The Making of Gone With the Wind (1996) 

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Tout récemment, en préparation d'un projet de roman qui se déroulerait à Paris pendant l'Occupation, j'ai lu plusieurs livres passionnants parmi lesquels Americans in Paris : Life and Death under Nazi Occupation de Charles Glass. 

Sur la même période, la britannique Anne Sebba a publié un livre intitulé Les Parisiennes, entièrement consacré aux femmes pendant l'Occupation (édité en France par Vuibert). Elle y montre que la Résistance n'aurait pas eu lieu si les femmes n'en avaient pas été des ouvrières aussi actives qu'elles restent méconnues.  



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Le dernier livre dont je voudrais parler, j'en ai terminé la lecture ces jours-ci, pendant la première semaine de 2021. C'est une fois encore un livre d'histoire(s). Il s'intitule The Story of Jane





"Jane", c'est le nom de code que s'étaient donné les femmes du réseau informel qui organisa des avortements clandestins à Chicago entre 1968 et 1973 (date de la décriminalisation de l'avortement aux Etats-Unis). Le livre est l'histoire orale de ce réseau, rassemblée par l'une de ses participantes auprès de ses camarades. Il a été publié pour la première fois en 1995 et réédité l'an dernier. 

A l'heure où les législateurs français refusent aux sages-femmes l'autorisation de pratiquer des IVG par aspiration, ce livre nous raconte qu'il y a cinquante ans, des femmes militantes et bénévoles ont appris à pratiquer des IVG sans danger en se passant des médecins. 

Ce n'est donc pas seulement un document historique remarquable, c'est aussi un modèle de lutte et d'émancipation et une leçon pour tous ceux qui voudraient laisser croire que les femmes ne sont pas capables d'assumer elles-mêmes la prise en charge des gestes les plus essentiels à leur liberté.  

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Epilogue : A l'issue de cette deuxième partie, je suis heureux de constater que non seulement des livres écrits par des femmes m'ont accompagné tout au long de ma vie jusqu'ici, mais qu'ils sont de plus en plus nombreux à paraître et à exercer une influence sur les lectrices. Je n'ai cité dans les deux articles précédents que les livres qui me semblent les plus éloignés dans le temps ou les moins susceptibles d'être connus de lectrices éventuelles.

Mais il y est d'autres, parus récemment, qu'il me semble important de citer en guise de post-scriptum. Ces livres-là n'ont pas besoin d'être présentés. Ils sont disponibles et ils sont déjà très lus. Je les cite ci-dessous, dans l'ordre alphabétique de leurs autrices, parce qu'ils sont importants à mes yeux de lectrice d'aujourd'hui. 

Valérie Auslander et SoSkuld, Omerta à l'hôpital 
Mona Chollet, Beauté Fatale 
Mélanie Déchalotte, Le livre noir de la gynécologie
Camille Froidevaux-Metterie, Le corps des femmes 
Pauline Harmange, Moi les hommes je les déteste
Marie-Hélène Lahaye, Accouchement - Les femmes méritent mieux 
Mathilde Larrère et Aude Lorriaux, Des intrus en politique 
Aude Mermilliod, Il fallait que je vous le dise 
Coline Pierré, Poétique réjouissante du lubrifiant et Eloge des fins heureuses
Valérie Rey-Robert, Une culture du viol à la française
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Il y a un peu plus de trois ans, le 2 janvier 2018, Paul Otchakovsky-Laurens, l'homme qui publia mon premier roman, La Vacation et m'encouragea (entre autres) à écrire Le Choeur des femmes, mourait dans un accident de voiture. 

Grâce à son livre Marie-GalanteEmmelene Landon nous permet de le retrouver vivant, et je la remercie profondément. 




Montréal, 12 janvier 2021. 



dimanche 18 octobre 2020

J'ai appris le monde dans des livres écrits (et/ou recommandés) par des femmes - 1ère partie

A Betty 


Je suis une lectrice. (Je rappelle qu'ici, j'utilise le féminin générique.)
Je lis à l'aventure, lorsque le livre (cueilli sur une table, une étagère, dans une conversation ou une autre lecture) me fait signe. Je ne lis pas parce que des "autorités" le prescrivent, mais parce que j'en ai le désir ou la curiosité. C'est le titre, ou le résumé, ou le sujet qui m'intéressent. Ce n'est pas le genre de la personne qui le signe.

Au cours de ma vie, j'ai lu beaucoup de livres écrits par des femmes. Des livres et des femmes de tous les genres. Je suis un une "lectrice transgenres (littéraires)" -- intertextuelle et intersectionnelle. 

Je les énumère ici dans l'ordre approximatif de mes lectures. L'ordre est plus ou moins chronologique parce qu'il se mêle à l'ordre dans lequel ils me sont revenus - et par association, inévitablement : comme tout le monde, j'ai eu des "périodes" où je lisais plutôt des romans, plutôt des essais... et parfois plusieurs romans d'une même autrice ou d'un même auteur. 

Il y a ici des livres connus de beaucoup, et d'autres que j'ai le sentiment d'être seul à connaître (ou de me rappeler). Je les mentionne de mémoire,. Il y en a certainement eu beaucoup d'autres. Mais si je me souviens de ces autrices spontanément, c'est parce que leurs livres ici mentionnés m'ont marqué, il y a plus de cinquante ans ou la semaine dernière. Ils ne m'ont pas touché d'abord parce qu'ils avaient été écrits par des femmes, mais par leur contenu ou leur écriture ou les deux. Et c'est seulement aujourd'hui que je réalise combien ils ont été nombreux. Les autrices sont de plus en plus nombreuses dans ma vie de lectrice, mais elles l'étaient déjà il y a très longtemps et l'ont été tout au long de ma vie. 

Ces livres m'ont appris à lire, à imaginer, à écrire, à sentir et à penser. Et ça continue. 

MW 

NB : Je renvoie vers la page wikipédia (ou équivalente) de chaque autrice en français, sauf quand elle n'existe pas - auquel cas je renvoie à la page dans sa langue natale. 
Les couvertures choisies en illustration sont celles des éditions que j'ai lues. 





Je ne sais rien des autrices de ces livres. Je sais seulement que j'ai lu ces trois livres des dizaines de fois entre l'âge de 9 et 13 ans, et que j'ai toujours l'un des trois. Les autres sont probablement quelque part dans le grenier, dans ma maison d'enfance à Pithiviers. Je ne les ai sûrement pas jetés. 





En traduction : Le Meurtre de Roger Ackroyd. Il se passe de présentation. C'est un roman magistral, l'un des cinq meilleurs d'Agatha Christie (1890-1976). Je l'ai lu en français d'abord, en anglais plus tard. Et relu plusieurs fois. C'est un roman souvent cité pour son retournement final mémorable, qu'il vaut mieux ne pas connaître avant de le lire pour la première fois. Mais il ne se réduit pas à ça. C'est la relecture qui montre la maîtrise de Christie, formidable conceptrice de puzzles criminels. Sur la liste des 100 meilleurs romans criminels dressée par la très britannique Crime Writers Association, ce roman occupe la cinquième place. Christie est une des autrices que j'ai le plus lues. Ses romans allient une construction narrative exemplaire à une grande finesse d'analyse psychologique. Ses énigmes (à commencer par Ackroyd mais aussi And Then There Were None ou Hercules Poirot's Christmas) sont souvent des crimes impossibles et elle est d'une érudition impressionnante - qu'il s'agisse de jouer avec des comptines traditionnelles (One, Two, Buckle my Shoe) ou de citer Shakespeare (Curtain). Et elle n'a pas peur des "cold cases" comme Five Little Pigs (Cinq petits cochons). J'ai appris la construction narrative grâce à elle, et je lui en serai éternellement reconnaissant. 


En traduction : Le Miroir Obscur. Je l'ai lu en anglais à l'âge de 13 ans puis en français (je n'avais pas tout compris). Puis relu en anglais. C'est ce qui m'a fait découvrir que les traductions françaises des romans anglo-saxons raccourcissaient et caviardaient souvent le texte originel. C'est un roman policier psychologique, à tonalité fantastique (autour du thème du doppelganger) ; il est considéré comme un des grands classiques du genre. A l'origine, c'était une nouvelle, qu'Helen McCloy (1904-1992) développa pour en faire un roman. 


En traduction : Lord Peter et l'Inconnu.
C'est la première enquête de Lord Peter Wimsey, l'un des deux personnages principaux de Dorothy L. Sayers (1893-1957) ; elle en avait une autre, Harriet Vane, longtemps courtisée par Lord Peter, mais qui refuse de l'épouser car elle le trouve vain et a une vie bien à elle. Ils se rencontrent quand Harriet, qui étudie les poisons, est accusée d'avoir assassiné l'homme avec qui elle vit sans être mariée. 

J'ai toujours regretté que Harriet, modelée par Sayers (en partie) à son image, n'ait pas eu droit à ses propres romans. Celui qui s'en rapproche le plus (Whimsey n'arrive que bien tard dans l'intrigue, mais pour la résoudre, hélas) est un roman gothique intitulé Gaudy Night - littéralement "Nuit de célébration" dans un collège britannique (titre français : Le Coeur et la raison !!!???). Parmi les 100 meilleurs romans criminels de la CWA, Gaudy Night figure à la quatrième place. Et trois autres romans de Sayers font partie de la liste
Harriet Vane est fille d'un médecin de campagne et écrit des romans policiers. 
J'étais au moins aussi fasciné par elle que Lord Peter peut l'être. 


Shambleau (1972) et Jirel de Joiry (1974) sont deux recueils  de l'écrivaine américaine Catherine L. Moore (1911-1987) composés (en France) à partir de ses deux personnages emblématiques d'heroic fantasy : Northwest Smith (dans le premier recueil) et Jirel de Joiry dans le second. Les nouvelles ont été originellement publiées en revue entre 1933 et 1953. Le livre américain intitulé Shambleau and other stories contenait des nouvelles mettant en scène les deux personnages. En France, on les a séparés... Catherine Moore écrivait aussi en duo avec son mari, Henry Kuttner, sous le pseudonyme de Lewis Padgett





J'allais beaucoup au cinéma quand j'étais au lycée, et j'ai vite noté qui étaient les réalisateurs et les scénaristes de mes films préférés. Je n'ai pas manqué de remarquer que cinq films d'Howard Hawks (en particulier The Big Sleep/Le Grand Sommeil et Rio Bravo) avaient été écrits ou co-écrits par Leigh Brackett (1915-1978). Or, "Leigh" (comme Lee) est un prénom mixte. J'ai longtemps cru (parce qu'il s'agissait de "films d'hommes") que leur scénariste était un homme. C'est en 1973 aux Etats-Unis, en lisant la quatrième de couverture de The Long Tomorrow (en traduction : Le Recommencement), que j'ai découvert que c'était une autrice. Je n'ai plus regardé ces films de Hawks de la même manière. 

Ce jour-là, j'ai abandonné un certain nombre de préjugés en réalisant qu'on pouvait être romancière de SF et scénariste de westerns ; et j'ai découvert une grande autrice de SF. The Long Tomorrow  décrit les conflits entre science et obscurantisme dans un monde post-cataclysmique... Il n'est toujours pas passé de mode, à mon avis. 

Vingt-cinq ans après The Big Sleep, Brackett adapta de nouveau Raymond Chandler dans The Long Goodbye (Le Privé, excellent film de Robert Altman) et son dernier scénario aurait dû être celui de L'Empire contre-attaque, mais sa contribution fut écartée par Lucas et Kasdan, qui écrivirent le script finalement tourné. Elle n'en figure pas moins au générique, et le film (très différent) que cela aurait pu donner est décrit sur cette page (en anglais). 





Pendant mon année aux Etats-Unis, au début des années 70, j'ai lu beaucoup de comic books. En particulier le magazine parodique Not Brand Eech ! dans lequel les Marvel Comics se moquaient de leurs propres personnages. L'une de ses chevilles ouvrières était Marie Severin (1929-2018), l'une des rares dessinatrices du milieu à l'époque. D'abord chargée de la couleur pour tous les titres, elle se vit bientôt confier des personnages importants, comme Dr Strange, Iron Man ou Daredevil. Et elle créa l'aspect visuel de Spider-Woman en 1977. Autant dire que ses talents étaient nombreux. 


***

Entre 1973 et 1981, pendant mes études de médecine, j'ai beaucoup lu. Encore plus qu'avant, je crois. C'est la lecture et l'écriture m'ont permis de tenir bon. A Tours, où je faisais mes études, je hantais deux librairies en particulier : la Boîte à livres (qui existe toujours) et la Librairie Franco-Anglaise (aujourd'hui disparue), tenue par un couple avec qui je m'étais lié d'amitié. 

La libraire, Nancy, était originaire de Chicago, elle comprenait mieux que quiconque ce que j'avais pu vivre en Amérique et combien je me sentais déphasé en faculté de médecine. A une époque où je cherchais ma voie, tant sur le plan affectif que moral et politique, elle me fit découvrir trois livres qui m'ont profondément marqué.   



D'Ursula Le Guin (1929-2018), j'avais déjà lu et été très marqué par The Left Hand of Darkness (La Main gauche de la nuit) quand j'étais au lycée. J'en parlais un jour à Nancy, et elle me sortit de derrière son comptoir l'édition cartonnée de The Dispossessed (en traduction : Les Dépossédés) qu'elle venait de rapporter d'un voyage à Chicago. "Je te le prête, c'est un cadeau qu'on m'a fait." Je l'ai lu en deux soirées et je l'ai relu une dizaine de fois pendant les années qui ont suivi. 

Vingt-cinq ans plus tard, à Toronto, j'ai eu la chance d'être invité au Harbourfront Festival of Authors. (La Maladie de Sachs avait été traduit en anglais.) Ursula Le Guin était l'une des nombreuses invitées. Un matin, à la table commune où déjeunaient toutes les autrices et auteurs, elle s'est assise en face de moi. J'ai fait le tour de la longue table, j'ai mis un genou en terre et je lui ai déclaré ma reconnaissance de lecteur. Elle a ri avec indulgence. 


Je ne savais rien de Doris Lessing (1919-2013) quand Nancy me tendit Le Carnet d'or, la traduction française (1976) de The Golden Notebookpublié en 1962 !!! Mais ce livre a changé ma vie d'écrivant. Il me montrait qu'on pouvait écrire un roman entretissant des textes d'écriture quotidienne (des journaux), une chronique historique et l'éveil d'une conscience militante. Au moment où je l'ai lu, j'avais grand besoin de repères de cette envergure. Ce n'est pas seulement un modèle de roman, c'est aussi un exemple d'itinéraire de l'âge adulte et de l'engagement. 



Le troisième livre que Nancy m'a fait lire n'est pas moins important. 
J'en avais appris l'existence, je crois, en lisant la revue Des femmes en mouvement, qui en recensa la publication. 

Nancy m'expliqua l'historique de Our Bodies, Ourselves, compilé et composé par le collectif de femmes de Boston et initialement publié en 1970. Pour le petit groupe d'étudiant.es auquel j'appartenais, préoccupé.e.s de santé, de féminisme et de lutte contre le patriarcat (même si on ne l'appelait pas comme ça à l'époque), c'est devenu une bible. 

L'édition papier a été complétée et remplacée par un site, passionnant et riche lui aussi : https://www.ourbodiesourselves.org


Quarante-trois ans après cette première édition française (que j'ai tellement lue qu'il a fini par tomber en lambeaux), une nouvelle version de Notre corps nous mêmes a été publiée en mars 2020, juste au début de la pandémie par les éditions Hors d'Atteinte. J'en suis très heureux, car elle est, à son tour, une somme indispensable d'informations libératrices. 

J'ai lu The Daughter of time dans sa traduction française, La fille du temps juste après avoir fini mes études de médecine. J'ignorais l'existence de Josephine Tey (1896-1952), pseudonyme de l'autrice écossaise Elizabeth MacKintosh. Je m'attendais à lire un "simple" roman policier et j'ai découvert un roman historique d'une profondeur impressionnante. Cloué au lit par une fracture de jambe, l'inspecteur Alan Grant, héros de plusieurs romans de Tey, se met à enquêter sur... Richard III, immortalisé par Shakespeare dans une pièce qui le présente comme assoiffé de sang et de pouvoir au point d'assassiner ses deux neveux dans une tour sombre. A mesure qu'il recherche - grâce à une amie - des informations sur ce crime, Grant découvre que la vérité est tout autre que ce qu'on a inscrit pendant des siècles dans tous les livres d'école britanniques. C'est un "cold case" dans toute l'acception du terme, et sa conclusion est bouleversante car elle nous rappelle que ce que nous croyons savoir de notre histoire est parfois faux (les puissants s'en assurent) mais que lorsqu'une légende est tenace, il est toujours très difficile de rétablir la vérité. 




"Caroline" (ce n'est pas son vrai prénom), de qui je suis tombé amoureux (et réciproquement) pendant ma première année de médecine, était une grande lectrice. Plusieurs dizaines d'années ont passé, et je lui suis gré de m'avoir fait lire plusieurs livres marquants, parmi lesquels Ainsi soit-ellede Benoîte Groult, dans lequel j'ai lu ceci : 

"Il faut que les femmes crient aujourd’hui. Et que les autres femmes – et les hommes – aient envie d’entendre ce cri. Qui n’est pas un cri de haine, à peine un cri de colère, car alors il devrait se retourner contre elles-mêmes. Mais un cri de vie. Il faut enfin guérir d’être femme. Non pas d’être née femme, mais d’avoir été élevée femme dans un univers d’hommes, d’avoir vécu chaque étape et chaque acte de notre vie avec les yeux des hommes et les critères des hommes. Et ce n’est pas en continuant à écouter ce qu’ils disent, eux, en notre nom ou pour notre bien, que nous pourrons guérir."






A peu près à la même époque, j'ai poursuivi mon éducation féministe à travers des livres comme Du côté des petites filles d'Elena Gianini Belotti, qui montrait comment les parents modèlent (dans une certaine mesure) filles et garçons pour adopter des comportements genrés...  

Au cours des années 70 et 80, j'ai lu beaucoup de livres des Editions des Femmes (on peut télécharger ici tous leurs catalogues depuis la création de la maison par Antoinette Fouque) tels Dans le mitan du lit, d'Evelyne et Claude Gutman, L'Age de femme et Psychanalyse et féminisme de Juliet Mitchell, Crie moins fort les voisins vont t'entendre, d'Erin Pizzey (ma première rencontre avec des récits de violences conjugales) et bien d'autres. 

Parmi eux,  les deux livres qui m'ont le plus marqué par leur écriture étaient signés Victoria Thérame


Hosto-blues
est le récit hallucinant de la nuit d'une infirmière intérimaire dans une clinique cancérologique. C'est le premier texte de littérature (très inspiré par l'expérience de l'autrice) que j'aie lu dont le sujet était la difficulté d'être soignante dans un univers hostile au soin. C'est un livre que je trouve toujours aussi magistral quarante-cinq ans après l'avoir lu. La Dame au bidule, publié quelques années plus tard, parle de son travail de chauffeuse de taxi, et il n'est pas moins impressionnant. Et après m'avoir éclairé sur le métier que j'apprenais et ne connaissais pas encore, il m'a appris beaucoup de choses sur un métier que j'ignorais complètement. 


Autre livre de la même époque : Des Femmes dans la maison, Anatomie de la vie domestiqueun livre collectif fascinant co-édité par Dominique Doan, Luce Pénot, Dominique Pujebet et Leïla Sebbar, dans lequel une dizaine de femmes témoignent de leur vie quotidienne dans tous ses aspects matériels ; il n'a pas, je crois, été réédité depuis sa publication en 1981. Mais on peut le trouver pour un prix acceptable chez les bouquinistes en ligne. Je l'avais perdu (ou donné) et j'en ai racheté un il y a quelques années. Je le feuillette et en lis des pages au hasard toujours avec le même plaisir. 




Un autre livre m'a profondément marqué au début des années 80, c'est La Maternité en milieu sous-prolétaire de Marie-Catherine Ribeaud, psychologue militante d'ATD-Quart Monde. Je pense l'avoir lu parce que j'étais moi-même de plus en plus impliqué dans la mouvance du contrôle des naissances et des IVG, et parce que le fait que certaines femmes pauvres enchaînent les grossesses (et refusent de recourir à la contraception et l'IVG) soulevait des questions difficiles : il n'était pas question de qualifier ces femmes d' "obscurantistes" ou d'"hyperreligieuses" (la plupart ne l'étaient pas) et je voulais comprendre. Ce livre de sociologie m'a permis de le faire - et en tout cas de respecter un comportement et des situations que je ne pouvais pas, étant un homme d'une classe privilégiée, connaître de près. Avec Mother Nature (dont je parlerai plus loin), c'est un des deux livres de sciences humaines qui ont le plus profondément rectifié et éclairé mon regard sur la maternité.  



Je lisais beaucoup pendant mes études de médecine. Et comme nombre de mes camarades progressistes de l'époque, je m'interrogeais sur le genre de pratique que j'allais adopter. J'ai lu beaucoup d'essais écrits par des médecins (des hommes pour la plupart) mais aucun de m'a aussi fortement impressionné que celui de Susan Sontag, La maladie comme métaphore. J'ignorais alors qui était Sontag, son importance comme critique et militante, et le fait qu'elle avait passé beaucoup de temps en France. (Je l'apprendrais plus tard en lisant un livre d'Alice Kaplan dont je parle plus loin.) 


Un livre découvert par hasard en fouinant dans les librairies (ce fut longtemps ma principale activité de sortie, avec le cinéma) a eu une autre influence profonde sur mon écriture, tant par son contenu que par sa forme. C'est La Cause des Oies de Geneviève Mouillaud-Fraisse et Anne Roche. C'est un livre épatant, joyeux et désabusé, jeu de mémoires de deux militantes et entreprise de (dé)construction aléatoire, à partir du jeu de l'Oie. 

J'ai lu le livre à la fin des années 70 et il m'a tellement plu que je l'ai gardé précieusement. Un jour, en 1999, lors d'un colloque consacré à Georges Perec auquel j'assistais, j'attends mon tour à la cafétéria près d'une femme avec qui je noue la conversation. J'apprends qu'elle connaît bien Philippe Lejeune, l'organisateur du colloque ; que nous avons tous deux contribué à son livre collectif sur le journal intime, Cher Cahier... (1990) et qu'elle se nomme Anne Roche. Je m'exclame : "LA Anne Roche ? Celle de La Cause des Oies ?" Ce fut le début d'une longue amitié. (Et de beaucoup de lectures réciproques.) 



Au début des années 80, alors que je travaillais dans une revue médicale, je me suis abonné à une revue nommée Nouvelles Nouvelles. Claude Pujade-Renaud et Daniel Zimmermann, qui enseignaient, écrivaient et animaient la revue ensemble, se proposaient de publier dans chaque numéro des plumes "confirmées" (parmi lesquelles beaucoup de femmes) et des écrivant.e.s dont ce serait le premier texte. C'est dans cette revue que, grâce à eux, j'ai pour la première fois publié une nouvelle sous mon pseudonyme. 







Je me suis rapidement lié à Claude et Daniel, qui sont devenus mes marraine et parrain en écriture. Leur affection et leurs conseils me furent un précieux soutien pendant que j'écrivais mon premier roman, La Vacation. Après en avoir lu le manuscrit, Claude m'offrit son premier livre, dont j'ignorais l'existence, et qu'on ne trouvait plus. La Ventriloque est le récit intime d'un avortement. J'ai été profondément touché en le lisant et j'ai remercié le sort de ne pas me l'avoir fait lire avant : je n'aurais probablement pas osé écrire mon roman. Après l'avoir lu, j'ai inscrit en épigraphe trois phrases de Claude.   






Adolescent, j'étais lecteur de Pilote. A la fin des années 70, je me suis mis à lire les magazines contestataires créés par des dessinatrices et dessinateurs transfuges de la BD "classique". En particulier, les revues des Humanoïdes Associés. C'est dans l'une de ces revues, Ah ! Nana, qualifiée de "féministe et licencieuse", et qui n'eut qu'une dizaine de numéros, que je découvris Chantal Montellier, dont je lus de nombreux albums au cours des vingt ans qui suivirent. En 1998, dans un salon du Livre, j'eus l'occasion de prendre un café avec elle en attendant mon train de retour. Comme je lui exprimais mon admiration (et mon envie) après la lecture de son "Poulpe" (La Dingue au Marrons) elle en parla à l'éditeur de Baleine, qui me proposa d'en écrire un à mon tour. Et c'est grâce à Chantal Montellier, que j'avais beaucoup lue, que j'ai écrit et publié mon premier roman policier, Touche pas à mes deux seins. 




Bien avant la publication de mon premier roman, je lisais déjà des livres P.O.L. J'en ai lu beaucoup d'autres depuis, et comme la maison publie beaucoup d'autrices, j'ai naturellement lu beaucoup de livres depuis 30 ans de Leslie Kaplan, Danielle Mémoire, Marguerite Duras, Camille Laurens, Marie Darrieussecq, Marie Dorsan, Marianne Alphant, Marie Depussé, Emmanuelle Bayamack-Tam et Rebecca Lighieri, Rossana Campo, Nathalie Azoulai, Elsa Boyer, Hortense Cornin, Stacy Doris, Elisabeth Filhol, Emmanuelle Pagano, "Sa femme", Jocelyne Desverchère, Madame L., Lise Charles... et j'en oublie, car je les cite de mémoire. 
J'en ai encore beaucoup à découvrir.  





Je m'arrête ici pour le moment, car plus j'avance, plus il m'en revient... 


(A suivre)