jeudi 17 septembre 2020

Qui c'est ce mec cis-hétéro (pas tout à fait) blanc qui se permet de parler de santé des femmes ?

La question est parfaitement légitime. Beaucoup de lectrices et internautes qui m'entendront parler vont se la poser, et elle mérite une réponse. Cette réponse, je la donne au tout début de C'est mon corps (Ed. L'Iconoclaste), publié ce mois-ci. 

La présentation du livre (et son sommaire) sont ici

La réponse à la question posée ci-dessus est reproduite ci-dessous. 

Merci de votre attention. 

MW 








mardi 1 septembre 2020

Je hais les hommes - par Martin Winckler

En soutien inconditionnel à Pauline Harmange, Coline Pierré et Martin Page 


Je hais les hommes qui roulent des mécaniques 

Je hais les hommes qui parlent méchamment aux femmes avec qui ils couchent et qui, quand elles leur font justement la gueule, disent "Oh, mais ma petite chatte t'as pas compris que c'était une blague ?" 

Je hais les hommes qui disent à leurs enfants : "Pleure pas, tu fais chier" 

Je hais les hommes qui aiment le pouvoir, car ceux-là aiment le pouvoir plus que tout, toutes et tous

Je hais les hommes qui frappent les autres en sachant que l'autre ne peut pas riposter  

Je hais les hommes qui se dressent sur la pointe des pieds pour avoir l'air plus grand que leurs voisins

Je hais les hommes qui racontent des blagues graveleuses 

Je hais les hommes qui disent "T'es qu'un pédé !" "T'es qu'une lopette !" "T'es qu'une fille !" ou "T'as pas de couilles !" - en riant avec mépris

Je hais les hommes qui disent : "Mon petit" 

Je hais les hommes qui vous toisent en disant "Qui êtes-vous", comme si l'on n'était rien ni personne. 

Je hais les hommes qui se mettent à fumer avant d'avoir demandé si ça gêne quelqu'un, et qui, quand on leur dit que ça gêne, fument quand même 

Je hais les hommes qui font de la vitesse sur l'autoroute pour montrer qu'ils ont la plus grosse, ou simplement parce qu'ils peuvent 

Je hais les hommes qui, parce qu'ils portent une blouse blanche, parlent et se comportent comme s'ils étaient l'élite de la société et connaissaient tout de la vie et de la mort 

Je hais les hommes qui n'écoutent pas 

Je hais les hommes qui s'écoutent parler et qui se regardent écrire

Je hais les hommes qui n'entendent que leur égo et sautent en l'air dès qu'on souffle dessus 

Je hais les hommes qui ne savent pas se taire, mais qui se la bouclent et se détournent quand il s'agit de prendre la défense d'une personne maltraitée ou insultée 

Je hais les hommes qui sourient avec condescendance 

Je hais les hommes qui, du haut de l'estrade d'une faculté de médecine, exprimaient leur mépris des personnes soignées devant les étudiantes parmi lesquelles je me trouvais ; et je hais les hommes qui, sur les mêmes bancs que moi, riaient et les applaudissaient à tout rompre

Je hais les hommes qui vous invitent au restaurant, vous tapent sur l'épaule en promettant monts et merveilles, s'écoutent lancer mille et un projet et oublient tout en montant dans leur taxi 

Je hais les hommes qui brutalisent les autres dès l'école primaire et qui continuent à brutaliser toute leur vie. Même quand ils sont devenus concierge, prof de maths ou médecin

Je hais les hommes qui disent : "T'as jamais baisé tes patientes, toi ? Tu sais que ça leur fait beaucoup de bien ?" 

Je hais les hommes qui disent : "J'ai beaucoup fait pour toi, tu me dois bien ça" avant de vous demander de faire un truc ignoble "pour leur rendre service" 

Je hais les hommes pour qui l'amitié est un échange de services - et donc, souvent, de mauvais procédés 

Je hais les hommes qui se penchent vers vous et disent, en aparté : "Celle-là, je l'ai baisée. Et elle en redemandait" et qui ne comprennent pas qu'on se lève en disant : "T'es qu'une saloperie." 

Je hais les hommes qui commettent des horreurs en disant "J'ai fait ça pour ma famille" 

Je hais les hommes qui ne veulent pas entendre à quel point ils sont complices des hommes qui maltraitent les femmes 

Je hais les hommes qui disent : "Cet argent, je l'ai bien mérité." 

Je hais les hommes qui disent : "Mais tu ne m'as pas compris !" ou pire : "Mais tu ne peux pas comprendre !" 

Je hais les hommes qui mecspliquent aux opprimées et aux révoltées quel ton (et quel niveau sonore) elles devraient adopter pour que l'expression de leur révolte soit "acceptable"

Je hais les hommes qui se comportent comme des gourous, se présentent comme des sauveurs et se plaignent d'être des victimes sur toutes les chaînes de télé et de radio qui les invitent  

Je hais les hommes qui produisent des émissions dans lesquelles ils invitent d'autres hommes pour se mettre en valeur en parlant des problèmes des femmes 

Je hais les hommes qui déclarent tout de go : "Vous me devez des excuses !" 

Je hais les hommes qui peignent des fresques pornographiques sur les murs des internats 

Je hais les hommes pour qui les "sauvages" et "l'ensauvagement", c'est toujours pour les pauvres et qui ne remettent jamais en question leur propre sauvagerie de riche 

Je hais les hommes qui disent "Taisez-vous." 

Je hais les hommes qui coupent la parole en disant "Vous n'y connaissez rien" 

Je hais les hommes qui préfèrent les attaques personnelles - ça leur évite d'avoir des arguments 

Je hais les hommes qui parlent de la hauteur de leur statut professionnel, social ou politique 

Je hais les hommes qui usent de leur fonction, si microscopique soit-elle, dans l'administration ou les services publics, pour martyriser celles et ceux qui doivent faire appel à eux 

Je hais les hommes qui ne répondent pas quand on leur dit bonjour 

Je hais les hommes qui abordent les femmes dans la rue 

Je hais les hommes qui, quand une femme dit "J'ai mal", répondent : "C'est dans ta tête." 

Je hais les hommes qui aiment les titres et les médailles 

Je hais les hommes qui disent : "Surtout, ne le dites pas à ma femme" et qui éclatent de rire 

Je hais les hommes qui, parce qu'ils bossent dans un ministère, pensent qu'ils ont le droit d'emmerder le monde 

Je hais les hommes qui disent "Les femmes-ci, les femmes-ça" 

Je hais les hommes qui disent "Nous, au moins" en parlant des hommes comme eux 

Je hais les hommes qui passent près d'un corps couché dans la rue sans même le regarder 

Je hais les hommes qui disent "Moi, je fais la vaisselle, elle n'a qu'à demander" 

Je hais les hommes qui pensent que la réalité se limite à leur champ de vision 

Je hais les hommes qui pensent qu'ils n'ont de conseil à demander à/à recevoir de personne 

Je hais les hommes qui ne lèvent pas le petit doigt quand une personne se fait insulter, bousculer ou maltraiter sous leurs yeux 

Je hais les hommes qui éructent leur haine en citant des philosophes, la Bible, Freud ou les romans d'auteurs racistes, antisémites, mysogynes ou homophobes (ou les quatre en même temps) 

Je hais les hommes qui sont toujours fiers et n'ont jamais honte d'être des hommes, pas même en entendant ou en voyant des hommes se comporter comme des ordures 

Je hais les hommes qui déclarent que les féministes veulent prendre le pouvoir pour leur couper les couilles... alors qu'eux-mêmes n'hésiteraient pas à violer s'ils étaient certains de ne pas être pris 

Je hais les hommes qui tournent le dos à un ami parce que cet ami ne suit pas la voie qu'ils auraient choisi pour lui 

Je hais les hommes qui ne savent rire que des autres et jamais avec eux ou elles  

Je hais les hommes qui donneraient tout pour faire partie d'un club d'hommes très fermé mais ne supportent pas l'idée que des femmes veuillent se réunir entre elles 

Je hais les hommes qui comptent leurs "conquêtes" 

Je hais les hommes qui affichent leurs privilèges comme s'ils allaient de soi  

Je hais les hommes qui parlent entre eux du corps des femmes quand elles passent 

Je hais les hommes qui pensent qu'ils ont tout compris et que les autres sont des imbéciles 

Je hais les hommes qui montent sur leur grands chevaux rien qu'en voyant le titre d'un livre 

Je hais les hommes qui voient des complots partout mais ne s'interrogent jamais sur leur perception du monde 

Je hais les hommes qui crachent à la gueule d'une femme ou d'un homme parce que tout le monde autour d'eux l'a déjà fait 

Je hais les hommes pour qui partager est "une connerie"  

Je hais les hommes qui pensent que le savoir, c'est le pouvoir 

Je hais les hommes pour qui la compassion est une faiblesse 

Je hais les hommes qui disent "mon sentiment" en émettant des jugements de valeur 

Je hais les hommes qui parlent de "valeurs" (actuelles ou non) au pluriel 

Je hais les hommes qui disent "Ma morale me dicte de..." 

Je hais les hommes qui parlent aux adolescentes en disant "Ma petite" et aux femmes adultes en disant "Ma cocotte" 

Je hais les hommes qui disent "Faut que t'en chie comme j'en ai chié" 

Je hais les hommes qui disent : "C'est pas un boulot de femme" 

Je hais les hommes qui disent : "T'es pas fait pour ce métier" 

Je hais les hommes qui déclarent sans rire savoir ce que quelqu'un d'autre a dans la tête 

Je hais les hommes qui disent : "Toi, j'te raterai pas" 

Je hais les hommes qui pensent qu'ils n'ont besoin de personne 

Je hais les hommes pour qui la douceur est de la mièvrerie et la gentillesse de l'hypocrisie 

Je hais les hommes qui détestent qu'on partage le savoir 

Je hais les hommes qui ont des armes chargées chez eux 

Je hais les hommes si imbus d'eux-mêmes qu'ils vont jusqu'à déclarer : "Je pourrais greffer des couilles, si je voulais" 

Je hais les hommes qui aiment la chasse et tirent sur tout ce qui bouge, au risque de tuer quelqu'un 

Je hais les hommes qui sortent en bande et insultent, sifflent, menacent ou frappent sur leur passage  

Je hais les hommes qui trouvent "tout naturel" d'utiliser les autres 

Je hais les hommes qui jouent au golf pendant que leur pays est à feu et à sang 

Je hais les hommes qui, pendant les journaux télévisés, déclarent : "Les Français n'ont pas bien compris ce que je cherche à faire..." 

Je hais les hommes qui pensent que leur statut efface leurs ignominies 

Je hais les hommes 

(A suivre) 

NB : Lisez les commentaires, ils sont pleins de "Je hais les hommes" supplémentaires écrits par les internautes. 

Marc Zaffran/Martin Winckler 


 



mercredi 15 juillet 2020

Autobiographie, autofiction et fiction - comment s'y retrouver ?

(Extrait de Ateliers d'écriture , à paraître en septembre 2020 chez POL-poche) 

 

Quand on demandait à John Ford ou à Jean Gabin ce qu’il fallait pour faire un bon film, tous deux répondaient : « Une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. » Un film a besoin d’un scénario solide pour porter sa narration visuelle.

Toutes les histoires méritent d’être racontées, je le maintiens, mais toutes les histoires ne sont pas bonnes à raconter pour tout le monde. La même histoire n’était pas « bonne » pour John Ford et pour Jean Gabin. Chaque écrivante doit soigneusement choisir l’histoire qui sera bonne à raconter pour elle.

Votre « bonne histoire » a des caractéristiques particulières :  elle fait naître en vous des émotions complexes, parfois contradictoires ; elle vous intrigue ou vous rend perplexe au point que vous voulez l’explorer sous toutes ses facettes ; enfin, l’idée de l’écrire vous excite et vous stimule – autrement dit : vous êtes impatiente de la raconter.

Une bonne histoire n’est pas nécessairement compliquée. Beaucoup de bonnes histoires peuvent se résumer en quelques mots : « Un homme enquête sur la malédiction qui s’est abattue sur son peuple et découvre qu’il en est la cause » (Œdipe Roi) ; « Deux jeunes gens s’aiment alors que leurs familles veulent s’entretuer » (Roméo et Juliette) ; « Un naufragé tente de survivre sur une île déserte (Robinson Crusoë) ; « Un homme emprisonné à tort décide de se venger » (Le Comte de Monte Cristo) ; « Une petite fille découvre un monde magique » (Alice au pays des merveilles)   

Vous noterez que je donne ici l’anecdote centrale de chaque histoire, et non ses détails, son dénouement ou son « message ». Vous  noterez aussi que ces descriptions succinctes peuvent aussi bien convenir à une pièce de théâtre, un film ou une bande dessinée qu’à un roman. Quand on a une bonne histoire sous la main, il y a mille et une manière de la raconter.

*

L’argument de mes deux premiers romans tient en une phrase :

La Vacation (1989) : « Un jeune médecin qui pratique des avortements tente d’écrire un roman. »

La Maladie de Sachs (1998) : « Neuf mois dans la vie d’un généraliste de campagne, racontés par les personnes qui l’entourent. »

Entre ces deux romans, j’avais entrepris la composition d’un livre très ambitieux, très complexe, très touffu, qui n’a jamais été publié.[1] Une fois terminé, il ressemblait à une cathédrale en allumettes : c’était un gros boulot (700 pages à la dactylographie serrée !), mais ça sonnait creux. Il lui manquait la bonne histoire qui lui aurait servi de fil d’Ariane. La preuve : trente ans ont passé et je ne peux toujours pas la résumer en une phrase !

*

L’histoire que vous choisissez de raconter est le cœur de votre projet. Elle ne s’arrête jamais de battre le tempo. Elle est là pour rappeler qu’une fiction est une machine vivante, et non un simple empilement de paragraphes ou de chapitres.

Si vous n’avez pas d’histoire en tête, il n’est pas interdit d’en emprunter une. L’Odyssée n’a pas seulement inspiré James Joyce, mais aussi l’anime pour enfants Ulysse 31, un film des frères Coen (O, Brother), et bien d’autres.

Le Chœur des femmes reprend de manière assez libre la trame de Barberousse, un film d’Akira Kurosawa qui m’avait beaucoup impressionné pendant mes études.

L’un des livres que j’ai le plus lus et relus depuis mon adolescence est un roman de science-fiction d’Alfred Bester intitulé Terminus les étoiles.[2] Il m’a fallu attendre 2004 pour apprendre, de la bouche d’un spécialiste de Dumas, que l’auteur américain s’était fortement inspiré du Comte de Monte-Cristo. Je n’y avais vu que du feu, et mon admiration pour le modèle et son disciple n’en a été que plus grande.

 

Autobiographie, fiction ou autofiction ?

 

Souvent, les participantes à un atelier s’interrogent sur les limites et frontières entre autobiographie et fiction. Il faut dire qu’au cours des vingt ou trente dernières années, de nombreux romans – souvent écrits par des femmes, mais pas exclusivement – se sont revendiqués (ou ont été désignés) comme relevant de l’« autofiction ».

Le terme a été utilisé pour la première fois, avec une ironie certaine, par le critique et romancier Serge Doubrovsky sur la quatrième de couverture de son roman, fils (sans majuscule).[3] Ledit roman mêle les souvenirs anciens et récents du narrateur (qui porte le même nom que l’auteur) à la préparation mentale d’un cours qu’il doit donner sur Phèdre, alors qu’il roule sur l’autoroute menant à New York.  

Serge Doubrovsky adorait les calembours. Un de ses ouvrages critiques, consacré à Proust, s’intitule La Place de la Madeleine ; un de ses romans a pour titre Un amour de soi ; quant à fils, le mot désigne à la fois l’enfant et les liens. Lorsqu’il qualifie avec humour ce roman d’autofiction[4], il ne lui échappe certainement pas qu’une bonne partie de la narration se déroule dans sa voiture…

*

Depuis une vingtaine d’années, le terme est employé, parfois de manière un peu réductrice ou par effet de mode, et pas toujours avec l’accord des premières intéressées, pour désigner des œuvres de Marguerite Duras, Annie Ernaux, Camille Laurens, Guillaume Dustan, Edouard Louis et d’autres. Mais s’agit-il vraiment d’un genre à part, ou plus simplement de la preuve que les frontières entre autobiographie (censée tout raconter de soi, de manière détaillée et fidèle à la réalité) et roman (censé être « entièrement imaginaire ») sont arbitraires et poreuses ?

La véritable différence entre l’ « autofiction » et le « roman d’inspiration autobiographique » c’est peut-être simplement que pour le premier, l’écrivante affiche clairement la couleur : « Regardez ! C’est de moi que je parle ! » alors que pour le second, elle ne dit rien et laisse les lectrices penser ce qu’elles veulent. Mais je suis peut-être trop simpliste…

 

Les deux cravates

 

Pour illustrer la « porosité » des genres, laissez-moi vous raconter une toute petite histoire.

Tout d’abord, posons, pour simplifier, qu’une histoire est :

« Un ensemble d’événements et d’informations, exposé dans un ordre délibéré et déterminant, et conçu comme un tout cohérent ».

 

Prenez l’énoncé suivant :

Une mère offre à son fils, pour son anniversaire, deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

 

« Ensemble d’événements et d’informations » : une mère et un fils, un anniversaire et un repas, deux cravates, deux couleurs, une question embarrassante.

« exposées dans un ordre délibéré et déterminant… » : il y a trois phrases dans cette histoire. Si je les place dans un ordre différent - à rebours, par exemple…

La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? » Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. Une mère offre à son fils, pour son anniversaire, deux cravates : une rouge et une bleue.

… la signification de chaque phrase reste intacte, mais l’histoire devient confuse car c’est l’ordre des phrases qui lui donne son sens.

« … conçu comme un tout cohérent. » : si vous retirez l’une des phrases, l’histoire n’a plus de sens du tout.

*

Si ma petite histoire est ainsi construite, c’est pour produire un effet particulier sur la lectrice. La question finale surprend puis fait rire parce qu’elle met la lectrice dans la même position impossible que le fils. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, on comprend immédiatement de quoi il retourne.

Racontée seule (version 1, ci-dessus), c’est une histoire drôle.

Si j’écris : (version 2)

Pour son anniversaire, Sarah Goldstein offre à son fils Manny (Herman) deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, Manny va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

… ça devient une « histoire de mère juive ». En ajoutant des noms, on ajoute une « couche de sens » (et donc, de lecture). Notons qu’il s’agit ici d’une histoire ashkénaze, mais que si on remplace les personnages par Ginette Aboulker et son fils Roger, elle se transforme immédiatement en histoire séfarade, sans que le sens profond en soit altéré.

*

A présent (version 3), si j’ajoute à l’histoire deux phrases explicatives :

Nelly, ma mère, adorait les histoires drôles. Tout particulièrement celles qui mettaient en scène une mère – juive de préférence – et ses enfants. J’aimais beaucoup celle-ci :

« Pour son anniversaire, Madame Aboulker offre à son fils Roger deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, Roger va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

Cette histoire, Nelly me l’a racontée, un sourire en coin, alors que j’étais adolescent, le jour où j’essayais de nouer ma première cravate.

 

 … j’obtiens une anecdote autobiographique.

*

Enfin, si je rédige le tout de la manière suivante (version 4) :

 

Il n’arrivait pas à la nouer, cette foutue cravate. Fallait vraiment qu’il en mette une ?

- Je peux t’aider, mon fils ?

Avant que Marcel ait pu réagir, sa mère entreprenait déjà d’ajuster le nœud sur lequel il s’escrimait depuis dix bonnes minutes.

Elle devait savoir que ça l’agacerait et, pour détourner son attention, elle se mit à raconter sur le ton de la confidence, et avec un sourire entendu : « Pour son anniversaire, Madame Benamou offre à son fils André deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, André va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

Marcel resta un moment interdit. Avant qu’il eût retrouvé ses esprits, le sourire de sa mère se transforma en un petit rire de satisfaction.

- Voilà, c’est parfait », dit-elle en lissant la cravate. 

 

… ça pourrait passer pour un extrait de nouvelle, ou de roman.

 

Dans la version « autobiographique » (3), l’effet de l’histoire originelle est conservé mais j’y ai ajouté une dimension supplémentaire, produit par le contexte dans lequel l’histoire a été entendue pour la première fois.

Dans la version « fiction » (4), l’histoire originelle est enchâssée dans un texte plus précis, enrichi de détails évoquant les émotions des personnages ; les échanges (entre mères et fils, entre narrateur et lectrice) se répondent comme des jeux de miroir.

Ainsi « fictionnalisée », l’histoire des deux cravates pourrait aussi bien constituer le début (le moment déclenchant de l’action) que la fin (la « chute ») d’une nouvelle décrivant les « rites de passage » subis par un adolescent et les sursauts de possessivité d’une mère qui voit son fils devenir adulte.

Je sais. Vous vous demandez probablement ce qui, dans tout ça, est autobiographique et/ou fictif. Qu’est-ce qu’il nous dit de lui, le Winckler, avec cette histoire de cravates 

 

 

…. Eh bien pour le savoir, je vous invite à lire Ateliers d’écriture, à paraître en septembre chez P.O.L…



[1] Pour les lectrices curieuses, il s’intitule Les Cahiers Marcoeur et il est disponible en ligne, sur mon site www.martinwinckler.com

[2] The Stars, My Destination, 1956. Traduction de Jacques Papy, « Présence du Futur », Denoël, 1958.

[3] Editions Galilée, 1977.

[4] … mais aussi, toujours en 4e page de couverture, d’« autofriction, patiemment onaniste »

samedi 13 juin 2020

Pourquoi je porte - et continuerai à porter - un masque - par Marc Zaffran/Martin Winckler




Comme la majorité de la population de Montréal qui n'était pas obligée d'aller travailler et de s'exposer, je suis resté confiné pendant près de trois mois. Ma blonde également. Elle travaille dans une administration fédérale. A partir de l'entrée en confinement (autour du 15 mars), elle a travaillé de chez nous.

Elle ou moi sortions de chez nous exclusivement pour faire des courses dans trois lieux bien précis : le supermarché de notre quartier rue Bélanger la pharmacie/bureau de postes près de la station Fabre, le marché (couvert, puis en plein air) près de la station Jean-Talon.

Il y a cinq semaines, nous nous sommes de plus mis à sortir quatre fois par jour pour promener Zoë, la chienne que nous avons adoptée. Nous la promenons dans les rues et dans l'un ou l'autre des parcs (nombreux à Montréal, et souvent équipés d'un enclos réservé aux chiens).

Peu de temps après le début du confinement, ma blonde s'est mise à coudre des chapeaux de bloc pour des équipes de soignantes de l'Ontario et du Québec. Elle a aussi cousu des masques en tissu pour nous deux et quelques-unes de nos proches.
Depuis, nous portons des masques chaque fois que nous entrons dans un espace fermé où se trouvent d'autres personnes - c'est à dire dans les magasins et, les rares fois que nous les empruntons depuis trois mois, dans les transports en commun.

Pourquoi est-ce que nous portons un masque ?
Pour deux raisons. La première est de nous protéger (même si cette protection est incomplète ) d'une personne qui pourrait être porteuse de virus sans le savoir. La seconde est de protéger les autres au cas où nous-mêmes serions (sans le savoir) porteuses de virus.
Pour ma blonde, le port d'un masque tombe sous le sens : elle a vécu un an en Corée du sud, où le port du masque est une marque de respect pour autrui quand on est soi-même malade. Elle sait depuis longtemps que ça n'a rien de choquant.

Pour moi, c'est parce que j'ai des symptômes intermittents qui pourraient passer pour des symptômes de Covid-19.
Depuis que le printemps s'est terminé et que l'été s'approche, j'éternue souvent : j'ai depuis quelques années une allergie saisonnière. Elle me pique les yeux, me bouche le nez de manière passagère, me fait ronfler la nuit un peu plus que d'habitude. Je sais que ces symptômes sont ceux de mon allergie mais je ne peux pas être sûr, bien entendu, que je ne contracterai pas aussi le virus. J'ai 65 ans depuis cette année. Même si je suis en très bonne santé pour mon âge, ça ne m'immunise pas pour autant.

Et je trouve désagréable d'éternuer quand je passe du chaud au froid ou quand je sors de mon logement pour aller dans le parc me promener avec Zoë ou quand je loue un véhicule de Communauto pour aller au marché Jean-Talon.

J'ai une troisième raison de porter un masque, alors que je vois beaucoup de personnes autour de moi (dans la rue, dans les magasins) ne pas le faire (et je ne porte pas de jugement sur elles, je ne fais que le constater). Je tiens à montrer qu'à mes yeux la situation n'est pas normale. Ni même "normalisée" alors que nous sortons du confinement et qu'il y a de plus en plus de monde dans les rues.

Je n'ai pas beaucoup souffert de la situation : je travaille chez moi la plupart du temps, j'ai un toit et des moyens, et ma compagne et moi nous entendons très bien (y compris depuis le confinement). Mais je suis solidaire des personnes qui se sont retrouvées enfermées dans de très mauvaises conditions - matérielles ou familiales, de celles qui ont été malades et le sont encore, de celles qui les ont soignées et se sont retrouvées en première ligne - et en sont tombées malades, ou en sont mortes, ou ont souffert et souffrent encore de burn-out, de toutes les personnes qui ont continué à travailler malgré la pandémie, de toutes celles qui sont en situation économique ou personnelle ou familiale précaire, difficile, ou insupportable à cause d'elle.

Ceci n'est pas une période simple.
Même si moi je ne l'ai pas trop mal vécue, je ne peux pas faire comme si de rien n'était.
Alors, depuis le début du confinement, même si le risque (d'être contaminé, de contaminer quelqu'un) était faible en ce qui me concerne, et même s'il est de moins en moins grand en ce moment, je n'ai pas voulu faire "comme si".

Et c'est aussi pour ça que je porte un masque, que je le porterai longtemps. C'est pour ça aussi que je respecte les conseils de distance physique, et que je me lave les mains.

Si ce n'est pas pour moi, c'est pour les autres : les personnes qui servent dans les magasins, les maraîchères au marché Jean-Talon, les conductrices d'autobus, les salariées qui vont ou reviennent du travail dans le métro, les mères qui sortent leurs enfants parce qu'ils n'en peuvent plus de rester dedans, les vendeuses de la pharmacie/bureau de poste qui me recommandent à l'entrée de me désinfecter les mains et de garder mes distances. Toutes les personnes qui m'entourent.

Avec mon masque j'ai le sentiment de dire : "Je vous respecte. Et si jamais je suis atteint et deviens contagieux, je ne vous contaminerai pas."
Mais je dis aussi :
"Je sais que la situation n'est pas la même pour tout le monde, j'en suis conscient, je ne me crois pas "hors d'atteinte", et je suis solidaire de celles et ceux qui n'ont pas la même chance ou les mêmes privilèges que moi."

Ce n'est pas grand-chose. J'aurais préféré avoir l'âge de participer aux soins.
Mais je crois que c'est par les contributions de toutes qu'on obtient les résultats les plus importants pour toutes.

Marc Zaffran/Martin Winckler





vendredi 5 juin 2020

Tout travail d'écriture mérite salaire - même si les éditeurs de sciences humaines pensent (et pratiquent) le contraire- par MW/MZ

NB : Désormais, sur ce blog, tous les termes qui désignent des personnes de toutes les genres sont utilisés sous leur forme féminine (et, le cas échéant, féminine-plurielle). 

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Juin 2020

Je reçois d'une professionnelle de santé-et-écrivante française une invitation à participer à un ouvrage collectif de sciences humaines, qu'elle dirige. Elle me propose de rédiger un article sur un problème que je connais relativement bien. 
Ce serait un long texte : 18 000 à 20 000 signes (autrement dit : 10 à 15 feuillets ou pages) - à rendre pour la fin du mois (dans trois semaines, donc). 

Je lui donne mon accord de principe, je demande à voir l'édition précédente de l'ouvrage (mon article est destiné à une 2e édition augmentée), je fais quelques remarques/suggestions et je lui demande combien mon texte sera rémunéré.

Entretemps, je me rends sur le site d'une librairie en ligne qui affiche le sommaire de l'ouvrage précédent. Les contributrices sont pour la plupart des universitaires, des enseignantes, des praticiennes libérales, des médeciennes, des professionnelles de santé hospitalières, des chercheuses salariées. 

Le lendemain, ma correspondante m'écrit  : 

"Concernant la rémunération - et je suis bien navrée d’être porteuse de mauvaise nouvelle - aucune n’est prévue. La bibliographe des auteurs fournie en fin d'ouvrage permet au lecteur d’aller plus loin dans lecture (j’ai bien conscience en écrivant ces lignes que notre dictionnaire ne va pas faire exploser le nombre de ventes de vos livres)."

Je lui réponds : 


J'ai regardé sur la version e-book de votre ouvrage la liste des contributrices et contributeurs et j'ai le sentiment que toutes (ou un grand nombre d'entre elles/eux) sont des hospitaliers, des chercheurs et universitaires. Publier fait partie de leurs fonctions rémunérées. Ce n'est pas mon cas. 

Je ne suis ni professeur ni salarié et je n'exerce plus la médecine. Ecrire n'est pas une activité annexe, c'est mon activité principale. Si je passe ma vie à écrire des livres ou des articles, c'est parce que ça me permet de gagner ma vie. 
D'un autre côté, je ne suis pas opposé à l'engagement bénévole : je m'y exerce couramment sur mes blogs et mon site et dans des activités associatives multiples. 

Mais cet ouvrage n'est pas une entreprise à but non lucratif : l'éditeur le vendra, les lectrices devront l'acheter et, en tant que directrice, vous êtes probablement rémunérée - ce qui n'est que justice. 

Alors, passer plusieurs jours en recherches et en écriture sur un texte de 10 à 15 feuillets avec pour toute gratification l'ajout d'une bibliographie succincte (alors que le public peut trouver l'intégrale gratuitement sur mon site), ce n'est, comme on dit au Québec, "pas correct". 

En vous remerciant de vous être adressée à moi, je me vois néanmoins au regret de décliner votre proposition.e
Très amicalement, 


Elle m'écrit une nouvelle fois : 

"Je suis tout à fait d’accord avec vous sur la question du temps consacré en recherche et écriture qui mérite rémunération.
Étant entendu que [l'éditeur] ne réglera pas (c’est quasi certain car une personne que j’avais contactée lors de la première édition avait fait la même remarque que vous. Étonnement, il n’y en a eu qu’une), j’aimerais  chercher une solution de mon côté. 
Pourriez vous m’indiquer le montant estimé pour l’article [que je vous ai proposé de rédiger] ?"

Je lui écris en retour : 

"Merci de votre réponse
Chaque fois que j'ai dirigé des ouvrages collectifs (1) , j'ai exigé de l'éditeur que les auteurs/trices soient rémunérées. 
Si [votre éditeur]  ne paie pas, je ne veux pas être l'exception (c'est à dire que vous trouviez un financement pour me payer alors que les autres auteurs/trices ne le sont pas) car in fine, ce sera toujours un travail que l'éditeur obtiendra et exploitera sans rémunération. 
Par conséquent, je vous remercie beaucoup pour cette attention, qui me touche, et même si j'aurais aimé collaborer avec vous,  je préfère ne pas collaborer avec un éditeur qui a de telles pratiques."

****

Que ce soit bien clair : il m'est arrivé à de très nombreuses reprises (plus que je ne peux en compter), depuis 20 ans, d'écrire sans être rémunéré : des articles, des préfaces en particulier, pour des associations ou des livres. Et de donner des conférences gratuitement. 

Je l'ai toujours fait volontiers : par solidarité, par engagement, par désir de soutenir une expérience ou un ouvrage dont je savais qu'ils ne seraient pas rémunérateurs. Comme une comédienne "installée" qui renonce à son cachet pour permettre à une jeune cinéaste de faire son premier film. 

Mais quand les commanditaires ont de l'argent, quand ce sont des entreprises qui prospèrent, il n'y a aucune raison de leur faire des cadeaux. Car c'est créer un précédent très défavorable aux intervenantes potentielles qui n'auraient pas mon "poids". Ainsi, je ne donne jamais de conférence sans cachet quand l'institution qui m'invite a les moyens de me rémunérer - je demande simplement d'être rémunéré comme n'importe quelle intervenante. 
Si ce dictionnaire doit avoir une 2e édition, c'est que la 1ère s'est bien vendue. Il n'y a donc aucune raison que je travaille gratuitement pour une maison d'édition qui fait du profit.

C'est d'autant plus important à souligner qu'en France, beaucoup d'éditeurs de sciences humaines fonctionnent de cette manière : les autrices sont payées au lance-pierre, ou ne sont pas payées du tout parce que pour une enseignante ou un chercheuse, une publication est une plume de plus à son panache - ça ne l'enrichit pas, mais ça met son CV en valeur. L'éditeur, lui, encaisse. 

Or, cette manière de procéder est insupportable et malhonnête. Toute autrice passe du temps à rédiger - qu'il s'agisse d'articles, de chapitres ou de livres entiers. Ecrire n'est pas un passe-temps. C'est un travail. Et les éditeurs savent parfaitement ce qu'ils peuvent tirer, financièrement, d'un livre collectif qui constituera la  "somme" (temporaire) ou l'ouvrage de référence autour d'une question donnée. La rémunération des autrices devrait donc toujours faire partie de leur budget. 

(Dans la plupart des autres pays d'Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord, il ne vient à l'idée d'aucune revue, institution ou maison d'édition de demander un texte ou une conférence sans rémunération... Mais ici, il s'agit de la France. Longtemps, écrire fut un privilège réservé aux riches et, par un curieux glissement, on laisse entendre encore aujourd'hui qu'être publié est un "honneur" qui se suffit à lui-même... Plus ancien régime que ça, je meurs.) 

Je ne jetterai pas la pierre aux contributrices de livres de sciences humaines qui écrivent sans demander de rémunération. (Je ne parle pas des revues savantes, qui ont un tout autre mode de fonctionnement.) Chaque situation, chaque personne est différente, et leurs motivations pour donner des textes sans contrepartie sont probablement très diverses. 

Néanmoins, je leur ferai remarquer qu'en n'exigeant pas, individuellement ou collectivement, d'être rémunérées, elles acceptent de laisser entendre que leur écriture n'a pas valeur de travail

Elles suggèrent également que publier compte somme toute plus que payer son loyer. 

Cependant, parmi les contributrices à un ouvrage collectif, il y a des personnes mieux loties que d'autres. Certaines, de par leur situation enviable, peuvent se permettre d'écrire gratuitement parce que leurs revenus sont déjà très élevés. 

Celles-là font mine d'ignorer ou d'oublier que leurs collègues moins bien loties font les frais de leur "générosité". Car ces "pointures" auraient le poids suffisant pour exiger d'être rémunérées - et imposer une rémunération pour toutes les contributrices. Encore leur faudrait-il adopter une éthique de solidarité... 

Mais en n'exigeant pas de salaire pour leur écriture (et pour tout le monde), elles contribuent à pérenniser un système dans lequel des maisons d'édition construisent leur fonds éditorial sur du travail gratuit. Elles en sont donc complices. 

Et il ne faut pas oublier que lorsqu'un organisateur de congrès, un éditeur ou un producteur invite des "personnalités" et un escadron de chercheuses anonymes à participer à ses tables rondes, à ses livres ou à ses émissions, c'est toujours, et avant tout pour se faire briller et pour y trouver son profit. 
Pas pour les beaux yeux des participantes. 

Or, gagner de l'argent sur le dos de travailleuses non payées, ça porte un nom. 

Je ne vous ferai pas l'insulte de rappeler lequel. 

Martin Winckler/Marc Zaffran 


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(1) Petites précisions sur mes activités passées de (co-)directeur d'ouvrage/directeur de collection : 

Pour mon premier recueil collectif en tant que co-directeur (Les nouvelles séries, en collaboration avec Alain Carrazé - Les Belles Lettres/Huitième Art, 1997), aucune contribution n'a été rémunérée mais il s'agissait quasiment d'un travail militant... Il y avait très peu de livres sur les séries à l'époque - et la plupart avaient été publiés par Huitième Art, maison constamment au bord du dépôt de bilan...)  

En 1998, le succès de La Maladie de Sachs m'a donné le poids nécessaire pour que lors de tous les ouvrages collectifs que j'ai dirigés par la suite, les autrices soient rémunérées de manière décente. 
(Ce sont : 
Le Guide Totem des séries, en collaboration avec Christophe Petit (Larousse, 1999)
Les Miroirs obscurs (Le Diable Vauvert, 2005) 
Noirs Scalpels (Le cherche midi, coll. "Néo", 2005) 
Le Meilleur des séries (Hors Collection, 2007)
et L'année des séries 2008, en collaboration avec Marjolaine Boutet (Hors Collection, 2008). 

En 2005-2007, j'ai dirigé "La Santé en questions", une collection de courts livres pour les éditions Fleurus. Les a-valoir, très convenables, étaient les mêmes pour toutes les autrices. C'était une bonne petite collection, et je reste très fier de l'avoir coordonnée même si elle n'a pas duré. Toutes les autrices ont été heureuses de contribuer - pour plusieurs, c'était leur premier livre. 

Au début des années 2010, un éditeur de sciences humaines m'a proposé de diriger une collection de livres consacrés aux séries télévisées. Le tarif proposé pour chaque livre (et donc, chaque autrice) était tellement scandaleux que j'ai refusé d'y participer. 

dimanche 8 mars 2020

8 mars 2020 - Je me souviens de ces femmes

Je me souviens de la femme qui s'est occupée de moi quand j'étais tout petit. Mon souvenir est fantôme, et je n'ai que quelques photos, mais sa tendresse s'est imprimée en moi à jamais.

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Je me souviens de la femme qui s'approcha de moi juste avant une rencontre dans une librairie du Mans pour me dire à voix basse que, vingt ans auparavant, je lui avais fait du mal, sans me rappeler qui elle était ni comment je lui avais fait du mal, et qui m'a laissé sans voix - car il n'y avait rien à dire sinon : J'entends et je regrette - et qui a disparu sans que je puisse dire quoi que ce soit.
Je pense à elle souvent.
Elle représente toutes les femmes à qui j'ai fait du mal, même si je ne savais pas que je le faisais. Même si je croyais "bien" faire.
Et je pense à elles souvent.

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Je me souviens de la femme sans nom qui est entré un jour dans mon cabinet médical, s'est assise, n'a répondu à aucune de mes questions ni invitations à lui parler, et puis a secoué la tête et est sortie sans rien dire. Et je la remercie de l'avoir fait. 

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Je me souviens de la femme qui pendant plusieurs années est revenue une ou deux ou trois fois par an au centre d'IVG parce qu'elle était enceinte et qui, chaque fois qu'on lui proposait une contraception, répondait en soupirant : "Mais ça ne marchera pas, je voudrais une ligature de trompes" et à qui tous les gynécologues refusaient de la faire. 

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Je me souviens de la jeune fille américaine qui me disait "Be yourself". C'était sa manière de me dire qu'elle m'aimait et je ne l'avais pas compris. 

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Je me souviens de la camarade de fac qui, en 1977, m'a confié, alors que nous étions assis sur un banc au jardin botanique, qu'elle avait subi une IVG clandestine deux ou trois ans plus tôt. 

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Je me souviens de la patiente alpha. 

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Je me souviens de l'admiration que j'avais pour C., qui, en 1975, alors qu'elle n'avait pas vingt ans, parlait trois langues, citait Benoîte Groult et Simone de Beauvoir, et tenait tête à tout le monde.

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Je me souviens de l'admiration que j'ai toujours eue pour A., qui s'occupe de tout le monde autour d'elle --- et il y a beaucoup de monde autour d'elle.

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Je me souviens de l'admiration que j'ai toujours eue pour G., qui était chef d'entreprise à une époque où une femme (disait-on) ne pouvait pas l'être.

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Je me souviens de ce que Betty, ma mère américaine, m'a appris. Et de ce que m'apprennent aujourd'hui ses petites-filles, chaque fois qu'elles partagent leurs expériences sur Facebook.

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Je me souviens de D., qui soigne les maux par la parole. 

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Je me souviens de G. J'avais seize ans, elle remplaçait mon père et pour la première fois de ma vie de fils de médecin, j'entendais une femme me parler du métier de médecin.

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Je me souviens de Nicole et Marie-Jo, qui ont guidé mes premiers pas (maladroits) de soignant.



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Je me souviens d'Yvonne, qui m'a appris à sortir de mon paternalisme et à respecter les femmes avec la même bienveillance que celle qu'elle voulait me voir pratiquer.



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Je me souviens de l'admiration que j'avais pour tout ce que ma mère savait faire et que je me sentais incapable de faire.


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Je me souviens de l'admiration que j'ai toujours eue pour le courage et la détermination de ma soeur, de mes cousines, de nos mères et de nos filles.



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Je me souviens de mon admiration pour une de mes camarades de fac le jour où elle a mis un coup de poing à un connard de notre année qui l'emmerdait depuis des mois. Après ça, il changeait de trottoir en la voyant.



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Je me souviens que ma perception des femmes a été lentement mais sûrement modelée par toutes celles que j'ai croisées.

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Je me souviens que le 7 mars 2020 au soir, des forces de police ont chargé une manifestation pacifique de femmes contres les violences faites aux femmes. Et je me souviendrai que ça se passait à Paris, en France, "le pays des droits de l'homme" - où manifestement pendant les manifestations on maltraite les femmes autant et aussi aveuglément que les hommes...
Et je n'oublierai pas leur colère et la mienne.




Marc Zaffran/Martin Winckler