lundi 11 septembre 2023

La rentrée littéraire, l' "humour" et le mépris - par Martin Winckler/Marc Zaffran

Cette semaine de septembre 2023 -- semaine de "rentrée littéraire" -- je suis tombé sur un dessin d' "humour" du dessinateur Chappatte. 

(NB : Conflits d'intérêts de l'auteur de ce billet : aucun ; je n'ai pas de livre qui sort cette année, ni à la rentrée d'automne, ni en janvier). 


Vous l'avez peut-être vu, vous aussi. 



Et je dois dire qu'il m'a laissé songeur. 

C'est censé être un dessin d'humour. Mais de quelle situation le dessinateur se moque-t-il ? 
(Car il se moque, ça ne fait aucun doute.) 


Soulignons d'abord qu'en période de rentrée littéraire, il y a toujours pléthore de nouveautés sur les tables des librairies. La pyramide que le dessinateur met en scène n'a donc rien de très extraordinaire. 

Ensuite, il prend la peine tout de même de mentionner au moins trois auteurs identifiables dans son dessin : Christine Angot et Amélie Nothomb (affiches sous le présentoir) et Titeuf (sur un panneau suspendu, à gauche). 

Qui sont donc les autrices et les auteurs empilés sur la pyramide ? 

On ne le sait pas. Ils ne sont pas identifiables. 

La seule chose que l'on sait, c'est ce que les deux personnes au premier plan disent : 

"Les gens ne lisent plus. Ils écrivent". 

Leur posture est significative : les deux personnes sont atterrées. La femme a les bras qui tombent, l'homme a les mains dans les poches, ce qui laisse entendre que ni l'une ni l'autre n'est tenté de feuilleter les livres qui leur sont proposés pour se faire une idée du contenu. Trop mauvais, sans doute : les bras leur en tombent d'emblée ! 

Le commentaire est clair : il n'y a plus ni lectrices ni lecteurs, il n'y a que des soi-disant autrices et auteurs. 

Et je me pose la question : qu'est-ce qui a pu donner à ce dessinateur satirique l'idée que le commentaire de ses personnages est non seulement drôle, mais aussi représentatif de la réalité ? 

Le dessin laisse entendre que "avant" (sous-entendu : Quand "les gens" n'écrivaient pas autant ? Quand ils lisaient plus ? ), les livres publiés étaient véritablement des "oeuvres" d'auteurs et autrices dignes de ce nom. Et que ce n'est plus le cas. 

Or, ll faut être très ignorant de la réalité de l'édition pour penser que les éditeurs publient le premier manuscrit arrivé par la poste et que les rayons sont, en 2023, envahis par des plumes nouvelles mais (c'est sous-entendu) tout à fait dénuées de qualités littéraires. 

Ce n'est pas seulement faux, c'est méprisant à l'égard des écrivantes et écrivants nouvellement publiées et de celles et ceux, beaucoup plus nombreux, qui ne le sont pas même lorsque leur texte pourrait tout à fait l'être. 

C'est méprisant à l'égard des lecteurs et les lectrices -- il y en a encore beaucoup, merci, comme en témoignent les chiffres d'affaire de l'édition en France. Et s'il y a moins de livres qui se vendent, ce n'est peut-être pas seulement parce que "les gens lisent moins", c'est peut-être aussi parce qu'il y a moins d'argent à consacrer aux livres, en ces temps difficiles ? 

C'est méprisant, enfin, à l'égard des professionnelles de l'édition, qui bossent toute l'année pour publier des livres qu'iels aiment, et espèrent faire connaître. Et qui les choisissent. 

Oui, il y a du népotisme dans l'édition, et des passe-droits, et du favoritisme, mais il y a aussi des éditeurs et des éditrices qui se démènent pour publier des livres sensationnels. Alors il serait plus juste de ne pas mettre tout le monde dans le même panier, et d'examiner les livres l'un après l'autre. 

Enfin, pour ça, faut avoir la curiosité de les regarder, les bouquins en question. 

Mais le dessinateur ne l'a pas fait. Il a rendu son jugement, et voilà tout. 

Au fond, qu'est-ce qu'il veut dire par son   "Les gens ne lisent plus, ils écrivent" ? 

Il veut avant tout exprimer du mépris. 

Un mépris implicite envers les personnes qui, un jour, se mettent à écrire.  Et qui, bien sûr, ne lisent plus... Comme si lire et écrire étaient antinomiques !!! 

Certes, les ateliers d'écriture et l'auto-édition se sont beaucoup développées, ces dernières années. Surtout depuis la pandémie. Mais est-ce surprenant ? Et même, est-ce inquiétant ? Pour ma part, je trouve ça assez réjouissant. 

Pour d'autres, c'est peut-être l'annonce d'une catastrophe. 

Car la pensée qui sous-tend ce dessin, je l'entends d'ici : 

"Mais enfin, écrire, c'est tout de même pas comme faire de la musique, du sport ou de la poterie !!! 

Certes, toutes ces activités sont parfaitement respectables. Mais l'écriture, c'est autre chose !!! 

Tout le monde ne peut pas se mettre à écrire comme ça, du jour au lendemain ! 

Il faut avoir du talent. Et même du génie ! N'est pas Flaubert ou Proust qui veut, enfin !  

Et puis d'abord, il faut savoir conjuguer le subjonctif et ne jamais faire de fautes d'orthographe !!! 

Ecrire, c'est sérieux ! C'est réservé ! Aux grand(e)s de ce monde ! A l'élite ! 

Pas à n'importe quels "gens" qui décident de prendre la plume. 

Ces gens qui pourraient bien, puisqu'ils ne lisent plus (ils sont tellement incultes, de ne pas lire et de se targuer d'écrire), venir un jour occuper les tables de nouveautés et y prendre la place des VRAIS AUTEURS. 

Et y opérer -- quelle horreur !!!! -- un "grand remplacement littéraire", en quelque sorte... 

Dieu nous préserve d'une telle éventualité ! "


Oui, ce dessin est bien, décidément, une expression de mépris. 

Un mépris de classe, un mépris bien élitiste. Un mépris, somme toute, bien français.  





Marc Zaffran/Martin Winckler 


PS : Pendant que j'écrivais ce billet, je pensais à un autre texte, écrit il y a longtemps. Je ne savais plus où et quand je l'avais écrit. Je l'ai retrouvé ce matin. C'est la fin d'un billet/tribune pour Libération, publié sous le titre "Bloc-Notes d'un citoyen ordinaire" le 4 décembre 1999. 

Il se concluait ainsi : 

A une époque où Libé publiait encore beaucoup ses lecteurs, un bandeau noir intitulé «Pourquoi écrivez-vous?» hanta ses pages pendant quelques jours. 

Ce «teasing» ambigu annonçait un supplément «Salon du livre», réponses d'écrivains estampillés. 

Aux réponses de lecteurs, Daniel Rondeau, alors responsable de la rubrique livres, rétorqua, hautain: «Manifestement, vous avez répondu à une question qui ne vous était pas destinée.» 

Aujourd'hui, Libé n'a plus de courrier des lecteurs et Rondeau publie ... une biographie de Johnny. 

Mais une chose n'a pas changé: l'écriture, comme la parole, est à tout le monde. Prenez-la. 

Ce que vous avez à dire vaut la peine d'être crié ou écrit. Ouvrez vos gueules.

A la suite de la publication de ce billet, j'ai reçu plusieurs lettres me reprochant d'inciter "tout le monde et n'importe qui" à ouvrir sa gueule. 

Certaines choses n'ont pas beaucoup changé depuis 1999. 

MW