dimanche 22 août 2010

Feuilleton d'été (11e et dernier) - par M.Z.



Les questions


Et puis, tandis que tu arrives à un détour de ton récit et que tu t'arrêtes, perdu dans tes pensées, le présentateur profite de cette pause pour se tourner vers l'asscmblée :
- Et maintenant, je pense qu'il est temps de passer la parole à la salle. Est-ce qu'il y a une question ? (Silence.) Comme vous le voyez, notre invité n'a pas de mal à s'exprimer, profitons-en ! (Silence.)  

Enfin (et parfois, tout de suite) une main se lève et une femme, un homme, le sourire aux lèvres, demande :

- Depuis que vous avez eu du succès avec vos livres, est-ce que vous vous sentez plus écrivain que médecin ?

Ou :

- Pourquoi avez-vous cessé d'exercer la médecine ?

Ou :

- Est-ce que vos patients se sont reconnus dans vos livres ?

Ou :

- Est-ce que vous preniez des notes entre deux consultations ?

Ou :

- Pourquoi est-ce que dans votre livre, les patients parlent du médecin en disant "Tu" ?

Ou :

- Pourquoi êtes vous parti de France Inter ?

Ou :

- C'est vrai que vous aimez beaucoup les séries télévisées ? Vous pouvez nous expliquer pourquoi ?

Ou :

- Et vos confrères, qu'est-ce qu'ils pensent/disent de vos livres ?

Ou :

- Quand est-ce que vous avez commencé à écrire ?

Ou :

- Pour un médecin, écrire, à quoi ça sert ?

Ou :

- La radio, les livres, les critiques de télévision, la médecine, l'internet... Comment trouvez-vous le temps de faire tout ça ? Vous dormez combien d'heures, la nuit ?

Ou :

- Est-ce que vous pensez qu'un jour vous écrirez des romans dans lesquels il n'y aura pas de médecins ?

Ou :

- Est-ce qu'écrire, pour vous, c'est une thérapie ?

Ou :

- Et pourquoi des romans policiers ?

Ou :

- Est-ce que vous avez envoyé le manuscrit de votre premier livre par la poste, ou bien vous connaissiez quelqu'un dans l'édition ?

Ou :

- J'ai vu que vous aviez mis votre adresse internet dans votre livre. Vous répondez pas à tous les courriers qu'on vous envoie, quand même !

Ou :

- J'ai lu quelque part que vous avez beaucoup d'enfants. Est-ce qu'il y en a qui veulent devenir médecin ?

Ou :

- Est-ce que vous vous attendiez à ce succès ?

Ou encore :

Comment vous est venue l’idée d'écrire un roman polyphonique ?

Qu’est-ce qui est autobiographique dans vos livres ?

Est-ce que vous avez toujours voulu être écrivain ?

Est-ce que vos enfants lisent vos livres ?

Avec qui avez vous des comptes à régler ?

La maladie de Sachs, c'est une vraie maladie ?

Vous ne vous trouvez pas un peu donneur de leçons ?

D’où vient votre inspiration ?

Vous écrivez à la main, ou à l’ordinateur ?

Pourquoi avoir choisi d'écrire sous pseudo ? Et pourquoi celui-là ?

Est-ce que vous n’avez pas eu envie d’écrire pour la télévision ?

Que pensez-vous du film de Michel Deville ? Avez-vous participé au tournage ?

C’est vrai que vous écrivez dans Spirou ?

Comment êtes vous accueilli à l’étranger ?

Ça ne vous dérange pas qu’on vous parle plus de médecine que de littérature ?

Que pensent vos patients du fait que vous soyiez écrivain ? Ça ne les dérange pas que vous racontiez leur vie ?

Qu'est-ce que ça a changé pour vous, le succès ?

Comment êtes -vous perçu par les autres écrivains ?

Qu’est-ce que ça fait d’être devenu une figure médiatique ?

Est-ce que vous avez pensé à faire de la politique ?

Vous qui êtes un militant, pourquoi choisir le roman plutôt que l’essai ?

Combien est-ce que vous gagnez avec vos livres ?

Et aussi :

- Qu'est-ce que vous écrivez, en ce moment ?

Et toi (te tournant vers le présentateur, puis vers l'assemblée) :

- Vous n'êtes pas pressés d'aller vous coucher ?

Ils rient et font non de la tête.

- Bon... Eh bien, alors, voilà...

Et à ce moment-là, de nouveau, avec un mélange de délice et de soulagement, tu sens l'angoisse te quitter, tu te dis que ce ne sera jamais fini, que tu resteras là pendant trois jours, cinq mois, mille ans, que tu auras toujours quelque chose à raconter, et eux, envie de t'écouter.


Tant qu'il en sera ainsi, tu sauras que tu es vivant ; et que tu seras vivant le jour suivant, pour raconter encore. A elles, à eux, ou à d'autres. 

Et ta vie rêvée, c'est ça.

Une vie de Shéhérazade.



FIN




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Post-Scriptum : Ce feuilleton, à l'exception du 11e chapitre, rédigé la veille de sa mise en ligne, a été écrit entre 2004 et 2009, par vagues successives. Il était originellement destiné à devenir un livre intitulé Comment survivre à un best-seller. Comme beaucoup d'autres textes, il était resté inachevé jusqu'à ce que je décide de le mettre en ligne sur ce blog. Merci de l'avoir lu et de m'avoir permis, par vos réactions, de lui trouver, finalement, un sens. 

Mar(c)tin  

4 commentaires:

  1. Tout a une fin, les vacances,et le feuilleton dont je n'ai raté aucun épisode, même pendant notre séjour en Angleterre. Bon, ça s'arrête, tant pis, en tout cas je me demandais comment ça finirait, et je ne suis pas déçue, j'aime bien la chute.

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  2. C'était ça donc "Comment survivre à un best-seller"? Je vous ai tanné pour le lire celui-là. Et le voila. Ouah....magnifique petit bouquin ça aurait été.
    Vivant, intime, un cadeau pour vos lecteurs(trices).
    Bien, bien.

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  3. Au retour de mes vacances, le feuilleton complète et un nouveau livre qui va sortir: c'est le coup de pouce parfait pour partir à nouveau dans la vie de tous les jours.
    Vous c'est encore mieux que Shéhérazade, car elle n'a duré que 1001 nuits.

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  4. Bon ben c'est officiellement la fin de l'ete alors mais enfin, plein de bonnes lectures en perspective.
    Merci de nous avoir offert ce texte en tout cas

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