samedi 13 juin 2020

Pourquoi je porte - et continuerai à porter - un masque - par Marc Zaffran/Martin Winckler




Comme la majorité de la population de Montréal qui n'était pas obligée d'aller travailler et de s'exposer, je suis resté confiné pendant près de trois mois. Ma blonde également. Elle travaille dans une administration fédérale. A partir de l'entrée en confinement (autour du 15 mars), elle a travaillé de chez nous.

Elle ou moi sortions de chez nous exclusivement pour faire des courses dans trois lieux bien précis : le supermarché de notre quartier rue Bélanger la pharmacie/bureau de postes près de la station Fabre, le marché (couvert, puis en plein air) près de la station Jean-Talon.

Il y a cinq semaines, nous nous sommes de plus mis à sortir quatre fois par jour pour promener Zoë, la chienne que nous avons adoptée. Nous la promenons dans les rues et dans l'un ou l'autre des parcs (nombreux à Montréal, et souvent équipés d'un enclos réservé aux chiens).

Peu de temps après le début du confinement, ma blonde s'est mise à coudre des chapeaux de bloc pour des équipes de soignantes de l'Ontario et du Québec. Elle a aussi cousu des masques en tissu pour nous deux et quelques-unes de nos proches.
Depuis, nous portons des masques chaque fois que nous entrons dans un espace fermé où se trouvent d'autres personnes - c'est à dire dans les magasins et, les rares fois que nous les empruntons depuis trois mois, dans les transports en commun.

Pourquoi est-ce que nous portons un masque ?
Pour deux raisons. La première est de nous protéger (même si cette protection est incomplète ) d'une personne qui pourrait être porteuse de virus sans le savoir. La seconde est de protéger les autres au cas où nous-mêmes serions (sans le savoir) porteuses de virus.
Pour ma blonde, le port d'un masque tombe sous le sens : elle a vécu un an en Corée du sud, où le port du masque est une marque de respect pour autrui quand on est soi-même malade. Elle sait depuis longtemps que ça n'a rien de choquant.

Pour moi, c'est parce que j'ai des symptômes intermittents qui pourraient passer pour des symptômes de Covid-19.
Depuis que le printemps s'est terminé et que l'été s'approche, j'éternue souvent : j'ai depuis quelques années une allergie saisonnière. Elle me pique les yeux, me bouche le nez de manière passagère, me fait ronfler la nuit un peu plus que d'habitude. Je sais que ces symptômes sont ceux de mon allergie mais je ne peux pas être sûr, bien entendu, que je ne contracterai pas aussi le virus. J'ai 65 ans depuis cette année. Même si je suis en très bonne santé pour mon âge, ça ne m'immunise pas pour autant.

Et je trouve désagréable d'éternuer quand je passe du chaud au froid ou quand je sors de mon logement pour aller dans le parc me promener avec Zoë ou quand je loue un véhicule de Communauto pour aller au marché Jean-Talon.

J'ai une troisième raison de porter un masque, alors que je vois beaucoup de personnes autour de moi (dans la rue, dans les magasins) ne pas le faire (et je ne porte pas de jugement sur elles, je ne fais que le constater). Je tiens à montrer qu'à mes yeux la situation n'est pas normale. Ni même "normalisée" alors que nous sortons du confinement et qu'il y a de plus en plus de monde dans les rues.

Je n'ai pas beaucoup souffert de la situation : je travaille chez moi la plupart du temps, j'ai un toit et des moyens, et ma compagne et moi nous entendons très bien (y compris depuis le confinement). Mais je suis solidaire des personnes qui se sont retrouvées enfermées dans de très mauvaises conditions - matérielles ou familiales, de celles qui ont été malades et le sont encore, de celles qui les ont soignées et se sont retrouvées en première ligne - et en sont tombées malades, ou en sont mortes, ou ont souffert et souffrent encore de burn-out, de toutes les personnes qui ont continué à travailler malgré la pandémie, de toutes celles qui sont en situation économique ou personnelle ou familiale précaire, difficile, ou insupportable à cause d'elle.

Ceci n'est pas une période simple.
Même si moi je ne l'ai pas trop mal vécue, je ne peux pas faire comme si de rien n'était.
Alors, depuis le début du confinement, même si le risque (d'être contaminé, de contaminer quelqu'un) était faible en ce qui me concerne, et même s'il est de moins en moins grand en ce moment, je n'ai pas voulu faire "comme si".

Et c'est aussi pour ça que je porte un masque, que je le porterai longtemps. C'est pour ça aussi que je respecte les conseils de distance physique, et que je me lave les mains.

Si ce n'est pas pour moi, c'est pour les autres : les personnes qui servent dans les magasins, les maraîchères au marché Jean-Talon, les conductrices d'autobus, les salariées qui vont ou reviennent du travail dans le métro, les mères qui sortent leurs enfants parce qu'ils n'en peuvent plus de rester dedans, les vendeuses de la pharmacie/bureau de poste qui me recommandent à l'entrée de me désinfecter les mains et de garder mes distances. Toutes les personnes qui m'entourent.

Avec mon masque j'ai le sentiment de dire : "Je vous respecte. Et si jamais je suis atteint et deviens contagieux, je ne vous contaminerai pas."
Mais je dis aussi :
"Je sais que la situation n'est pas la même pour tout le monde, j'en suis conscient, je ne me crois pas "hors d'atteinte", et je suis solidaire de celles et ceux qui n'ont pas la même chance ou les mêmes privilèges que moi."

Ce n'est pas grand-chose. J'aurais préféré avoir l'âge de participer aux soins.
Mais je crois que c'est par les contributions de toutes qu'on obtient les résultats les plus importants pour toutes.

Marc Zaffran/Martin Winckler





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