dimanche 13 novembre 2011

" 'Intouchables', vraiment ?" - par Adélaïde


Allez, de temps à autre, ça fait du bien d'écrire pour prendre un coup de sang. 
Adélaïde V. m'envoie ce texte. Je le publie volontiers. C'est exactement le genre de texte que j'avais envie d'envoyer aux journaux, bien avant l'Internet, quand je lisais des conneries dans leurs rubriques livres, cinéma ou télé. 
MW 
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Ce matin, je lisais ça sur Internet : « En réalité, si ce film plaît tant, c'est parce qu'il présente une histoire aussi éloignée que possible de notre réalité concrète. Elle se passe dans un univers parallèle : un monde qui n'existe pas. (…) Il y a certes une crise, qui ressemble à la nôtre, mais elle est simplifiée, caricaturée, sublimée. Il y a certes des classes (avec des très-très riches et des très-très pauvres), mais ne cherchez pas de lutte les confrontant. » ou encore « C'est une France à l'image de Philippe, le tétraplégique du film : immobile, impuissante, vieillissante. Et accrochée au rêve improbable qu'un jour, quelqu'un ou quelque chose viendra sans brutalité la réveiller. » Pascal Riché  

Alors, allons-y, à l’instar de ces bien-pensants, analysons ce film qui serait une métaphore de cette société française : à savoir la France paralysée (représentée par François Cluzet en tétraplégique riche et fin lettré) versus la France du renouveau (représentée par Omar Sy en jeune délinquant des banlieues, issu de l’immigration)… J’arrête là, ça me saoule profondément, en fait. J’ai l’impression d’être une tarée, quand je lis ces lignes : Comment ? Je n’ai pas immédiatement saisi cette interprétation socialo-économico-politique pourtant si évidente de ce film ? De notre pays (enfin, de la France) ?

Non, je n’y ai vu qu’un film sur notre humanité. Point.

Alors, pour ceux qui auraient raté (mais je crains que cela ne soit pas possible actuellement - en France du moins) ou pas encore vu ce film, je donne ma version de l’histoire, plus simple : Intouchables, c’est l’histoire de deux hommes qui se redonnent mutuellement confiance en soi et dignité. Et cela passe par le dialogue et le soin. Ce qui fait de nous des êtres humains.

Si je voulais me la jouer intello, je pourrais moi aussi me la raconter comme une critique de cinéma, dire que tout le sujet du film est contenu dans le titre ; et y aller de mon explication : "Ces deux hommes, que rien ne pouvait toucher jusqu’à présent – l’un physiquement, de par sa paralysie ; l’autre, émotionnellement, de par le manque de dialogue – deviennent chacun « un touchable » : le riche est de nouveau touché par l’amour, le jeune touché par la (re)connaissance. And what else ? (pour reprendre mon maître à penser Georges C.)" 

Non, je n’ai pas envie de ça, car moi aussi, à mon tour, j’ai été touchée. Ce qui m’a émue, dans ce film, c’est la bienveillance qui s’en dégageait. Parce qu’il en faut, de l’humanité, de la bienveillance, pour se lever la nuit et poser une main sur un visage brûlant de fièvre (quand bien même il n’y a aucun rapport de parenté entre ces deux personnages ; et si la rémunération n’apparaît pas dans ce film, est-ce la raison pour laquelle il est comparé à un conte de fées ?). Parce qu’il en faut, du « care », pour sortir de son sommeil à 4 h du matin et sortir dans la nuit pour permettre au patient qui étouffe de prendre l’air ; pour accompagner un homme (ou une femme) dans des actes intimes et intimidants (ou « vider le cul » d’un patient, comme dit Driss, dans le film, c’est plus parlant) sans pitié dans le regard ni commisération dans les gestes…
Et donc, à la fin, je vous le donne en mille, à force de soins, cet homme invalide réalise un jour qu'il peut aimer à nouveau et être aimé.

Alors, ça ne m’intéresse pas qu’on me gâche mon plaisir en me parlant de « monde qui n’existe pas ».
Pour une fois, ne pourrait-on tout simplement pas se réjouir de voir un film qui raconte une belle histoire et qui fait du bien à ceux qui la regardent ? Un film qui parle d’humanité, de bienveillance et d’amour/d’amitié, sans qu’on ramène cela sur un plan purement critique ?
Et si ce film connaît un tel succès, c’est peut-être parce qu’il est rempli de bons sentiments (et je n’y vois rien de mal, rien de « mauvais » contre l’intelligence en tout cas), mais sûrement aussi parce qu’on a - de tout temps - été rassuré de savoir qu’entre humains, on pouvait toujours s’aider les uns les autres, prendre soin les uns des autres. Ce film est un aller simple vers le cœur, sans passer par le cerveau – et c’est bon.

Adélaïde 


mercredi 9 novembre 2011

Si j'avais un million - par Lyjazz (Ex. n°20)


Si j’avais un million….
La phrase qui lâche la bonde à ces rêveries folles.
Je me disais depuis quelques temps que j’avais droit à l’abondance moi aussi. Une phrase que je rencontre ces derniers mois, que je vois, qui me parle.
Mais qui n’a pas passé dans mon cerveau la barre de l’irréel, de l’ombre, de l’incarné.
Donc, un million viennent à point pour remettre mes pieds sur terre. Me forcer à rêver plus réellement. Comme c’est étrange ces deux mots côte à côte… Mais en l’occurrence c’est bien ça pour moi : je peux commencer à compter, mettre des chiffres sur mes rêves, donc leur donner corps, image.
Cela peut me donner le droit à rêver en fait, à incarner mes rêves dans les grandes lignes comme en détail.
Pourtant, le chiffre ne me dit rien : je ne sais pas ce que l’on peut faire avec cette somme, et je ne sais même pas où chercher.
Cela me dit que je dois identifier si les biens matériels sont ce qui m’intéresse, ou bien si l’argent peut juste me servir à autre chose.
Après tout, même si je vie chichement, je ne manque de rien de fondamental, et j’ai même pléthore d’objets en surplus, au point que je cherche à désencombrer, par vagues, pour enlever un poids à mon lieu de vie.
D’ailleurs, mon lieu de vie, je pourrais en changer. L’appartement en ville, c’est bien, mais les enfants réclament un endroit pour courir, et un potager ne me déplairait pas. Un de mes rêves est de construire une maison en bois. Il faudra donc trouver l’endroit, et faire bâtir comme je veux. Un lieu qui me ressemblera, comprendra des coins pour abriter mes passions, et celles des enfants. Pas loin de la ville pour bénéficier de ses activités et de l’offre culturelle.
Et puis disposer de temps pour vivre aussi, et donc me débarrasser des corvées qui ne m’intéressent pas : ménage, vaisselle, rangement du linge. 
Et puis pour le reste : voyager, bouger, aller voir du pays. Pouvoir dire à mes enfants que oui, on peut aller voir l’aquarium qui est à l’autre bout du pays, ou bien aller à New York en bateau pour voir la statue de la liberté, partir en Suisse voir le lac Léman, vivre un peu sur une île au soleil, parce que Bora Bora revient souvent dans leur bouche. Comme Zénon, aller voir à quoi ressemble notre planète. Amener des copains aussi parce que c’est plus fun comme ça. Suivre au plus près leurs désirs et leurs questionnements, les croiser avec les miens. M’en aller aussi pour vivre seule, rencontrer, donner des nouvelles et ramener des images, des films, des textes, raconter, les faire rêver pour mieux leur donner envie.
Voir le monde, et rencontrer des humains. Rendre visite aux amis qui vivent loin, aider ceux qui en ont besoin.   
Je cherche à être, pas à avoir. Un million est un moyen d’être davantage en accord avec ce que je suis. Cela peut être un levier, un ingrédient pour parvenir à un résultat ponctuel. En prenant garde à ne pas changer à cause de cette somme.
Car à vrai dire l’argent ne m’intéresse pas plus que pour ce qu’il permet.
D’ailleurs, je partirais bien au soleil maintenant, moi, si j’avais un million, pour marcher sur le sable et avoir chaud.
Bonne route à tous !

samedi 5 novembre 2011

Something Happened (exercice n°9, rattrapage) - par Danalyia


J'ai erré dans ma ville sans la reconnaître, comme si tout avait changé là aussi. Des mouettes invisibles tournoyaient, striant l'air moite de leur plainte étrange, mi-comique mi-angoissée. Rue du Gros Horloge, les pavés humides scintillaient comme les facettes d'un diamant noir et la flèche de la cathédrale disparaissait dans le brouillard. Quelques passants se hâtaient en se voûtant, tentaient d'échapper à la bruine qui fouettait les visages et semblait pénétrer à travers les vêtements, jusqu'aux os. Tout cela m'était familier depuis des années ; pourtant, chacun de mes pas me portait un peu plus loin de mes repères, vers un ailleurs hostile où je m'égarais, un monde effrayant où je devrais vivre seule, désormais.

Naguère, lui et moi, nous avons marché la nuit dans ces rues, main dans la main, tout frissonnants d'un désir délicieux. La naïve espérance d'un bonheur sans faille agrandissait nos regards, dans le silence à peine effleuré par l'écho de nos soupirs... Et maintenant, je ne peux pas le rejoindre. Je vais lui rendre visite, c'est-à-dire que j'assiste de loin à son naufrage. Voyeuse impuissante, je contemple depuis mon rivage un spectacle terrifiant : le navire coule, lentement, et mes yeux fascinés ne peuvent se détacher de lui... Les autres disent que c'est de l'amour, du dévouement. Je ne sais pas, c'est si difficile de mettre un nom sur ce qu'on éprouve...

J'avais juré de lui donner la mort, comme un ultime cadeau d'amour, le plus beau peut-être. Mais tout s'est passé si vite : un cri rauque, son visage écartelé entre  douleur et  surprise, ses mains qui cherchaient à s'agripper, puis la chute, le silence, l'inconscience... Quelques secondes à peine, et je n'ai pas réalisé que cet instant si bref  était celui de nos adieux.
L'ambulance traçait un sillon lumineux dans la brume du matin et je pensais : « Dieu, si tu existes, fais qu'il meure maintenant ; épargne-nous l'hôpital et ses appareils à survivre, les attentes interminables et tous ces mots obscurs qui disent la fin prochaine, sans savoir le déchirement des cœurs qui se séparent ». Mais ma prière n'a pas été entendue.

Celui dont j'ai tant de fois partagé les désirs et les douces lassitudes du plaisir, n'est plus qu'immobilité, lourdeur, contrainte. Je savais comme nulle autre apaiser ses maux et ses fatigues. Après l'amour, je le retenais longtemps captif de mes bras bien serrés. Il s'abandonnait alors en soupirant : « Je suis à toi »...
Je veillais tendrement sur son sommeil et maintenant, il dort si loin de moi, nu sous un linceul blanc, dans le bruit régulier des machines qui lui insufflent une vie factice. Un râle sort de sa gorge et ce n'est pas sa voix, c'est un cri d'impuissance. Il veut mourir, je le sais, mais il n'y parvient pas et comment l'aider ? Il faudrait un courage que je n'ai pas et, surtout, l'absolue certitude que tout espoir est vain...

Mes mains parcouraient inlassablement chaque parcelle de sa peau, exploraient lentement cette géographie soyeuse et parfumée, en connaissaient la moindre variation de grain, les plis et replis, le plus petit accident... Et maintenant il est couché là-bas, statue tombée, prisonnière de sa propre pesanteur. Il me reste un gisant, un corps froid sans regard et sans gestes, un inconnu que je ne suis pas sûre de savoir aimer… 




jeudi 3 novembre 2011

Le cageot - par Adrienne (Exercice N°21 - "Si c'était à refaire")



“Adrienne ne sera pas contente”, se dit-il en s’engageant  avec dextérité dans son garage juste assez grand pour laisser passer son Hillman. « Je suis en retard et elle a prévu du rosbif. S’il est trop cuit, ce sera de ma faute… »
Les rituels du dimanche avant-midi auxquels il tenait tant exigeaient de lui un timing aussi serré que lorsqu’il était encore directeur de son usine textile : grand-messe à dix heures, dès onze heures débutaient les parties de cartes avec les amis au Canterbury puis à une heure précise il poussait la porte de chez lui et s’installait à table où la soupe était déjà servie : Adrienne savait qu’il la voulait ni trop brûlante ni trop tiède et lui en versait une louche dès qu’elle voyait l’auto tourner dans l’allée.
Il en avait toujours été ainsi.
Ce qu’il ne savait pas, en sortant de sa voiture dans l’espace étroit entre la portière et le mur de béton, c’est qu’il avait posé là un cageot, un de ces légers emballages pour le transport des oranges d’Espagne et qu’il ramassait toujours pour les donner à sa fille, s’il en voyait au supermarché: c’était bien pratique pour classer le petit bois et pour le porter à l’intérieur quand son gendre voulait allumer l’âtre. Car depuis qu’il n’était plus directeur d’usine, depuis cet infarctus qui avait changé le cours de sa vie, c’était lui qui faisait les courses.
Mais ce jour-là, la machine du temps s’enraya une deuxième fois. Sa soupe refroidit dans l’assiette et le rosbif trop cuit ne suscita aucun commentaire. Il trébucha sur le cageot, ne put se relever. Adrienne affolée dut appeler les urgences. On l’emmena dans une grande clinique où on diagnostiqua une rotule brisée. On l’opéra dès le lendemain. Il essaya de prendre son mal en patience et de rester optimiste mais il eut de terribles escarres dont il souffrit beaucoup, malgré tous les soins, coussins et matelas spéciaux. Cependant on lui dit qu’il pourrait rentrer chez lui à Noël. Il n’y avait qu’une  condition : qu’il fasse bien ses exercices de revalidation.
C’est là qu’il mourut, un 21 décembre, entre les deux barres de métal auxquelles il se tenait en refaisant pour la première fois quelques pas. L’embolie, ça ne pardonne pas.
***
Il suffirait d’une machine à remonter le temps et d’un simple geste : déplacer le cageot d’un demi-mètre.
***
“Adrienne ne sera pas contente”, se dit-il en s’engageant  avec dextérité dans son garage juste assez grand pour laisser passer son Hillman. « Je suis en retard et elle a prévu du rosbif. S’il est trop cuit, ce sera de ma faute… »
Les rituels du dimanche avant-midi auxquels il tenait tant exigeaient de lui un timing aussi serré que lorsqu’il  était encore directeur de son usine textile : grand-messe à dix heures, dès onze heures débutaient les parties de cartes avec les amis au Canterbury puis à une heure précise il poussait la porte de chez lui et s’installait à table où la soupe était déjà servie : Adrienne savait qu’il la voulait ni trop brûlante ni trop tiède et lui en versait une louche dès qu’elle voyait l’auto tourner dans l’allée.
Il sortit péniblement de sa voiture entre l’espace trop étroit de la portière et du mur de béton, pensa à sa fille en voyant le cageot qui traînait là depuis la veille, puis se dirigea vers la maison où la soupe fumante l’attendait dans son assiette à la tête de la table, comme au temps des patriarches dont il était bien le dernier.

dimanche 30 octobre 2011

"Si j'avais un million" (Exercice n°20) et "Si c'était à refaire" (Exercice n°21)

"Si j'avais un million" (Exercice n°20)

Bon, ça, c'est la fiction par excellence : que ferait-on si... on avait les moyens de le faire ?

Contrainte : on ne choisit pas (sauf en rêve) la somme dont on disposerait. Alors je l'ai fixée, à 1 million. De la monnaie de votre choix.
Longueur : vous devez traiter le sujet en (non pas un million...) 3000 signes et espaces.
Remise : quand vous voulez.
Publication : à mesure que ça vient.

"Si c'était à refaire" (Exercice n°21)

Fiction aussi essentielle que la première. Tout le monde voudrait revivre un moment pour le modifier, dans un sens ou un autre. La difficulté consiste à choisir lequel. Et comment.

Contrainte : Ecrire à la troisième personne. Une courte nouvelle de SF dans laquelle un personnage "retourne" dans un moment choisi de son passé et change le déroulement des événements simplement en déplaçant un objet. Il ne peut rien faire d'autre. Il ne peut rien dire d'autre que ce qu'il a déjà dit à ce moment là. Il peut seulement déplacer un objet.
Longueur : 4500 signes
Remise : quand ça vous plaît
Publication : Dans l'ordre d'arrivée


"Bonne chance, Jim... "

vendredi 28 octobre 2011

Quand je serai plus vieux - par "Ma cocotte, et alors ?" (Exercice n°6, rattrapage)

Quand je serai plus vieux

Quand je serai plus vieux, je n'aurai plus de haine
Je ne verrai du monde que ses belles façons, les jupes des filles insouciantes sous lesquelles je n'ai jamais posé les yeux, les sourires timides que je n'ai pas su prendre, les mains tendues toujours en suspens quelque part et
J'oublierai ma part sombre et ne boirai que la lumière et
Quand je serai plus vieux, je ne boirai peut-être plus, d'ailleurs, je cesserai de m'oublier dans les reflets dorés de ce whisky de trop, je vous regarderai vous que j'ai offensé, je vous écouterez sans plus jamais hurler et
Quand je serai plus vieux, j'apprendrai à me taire, je gommerai sans bruit mes insultes et mes grossièretés pour n'être plus enfin que mon propre anathème et
Quand je serai plus vieux, fatigué, malade et repenti, je revivrai en rêve toutes ces putains de vies que je ne vivrai jamais, je n'aurais jamais été cet enfant hurlant de douleur et de rage, réduit au pire des esclavages, je n'aurais jamais vécu cette sale guerre, ces saccages, je ne l'aurais jamais aimée, elle, et elle ne m'aurait jamais possédé comme un imbécile que je suis et
Quand je serai plus vieux, je n'aurai même plus la force de n'être qu'un lion en cage, un vieux lion radotant, pelé, répugnant et
Quand je serai plus vieux, je te regarderai, toi et j'espèrerai qu'il ne sera jamais trop tard pour te dire, avant mon dernier regard, ce mot que je n'ai jamais dit car
Quand je serai plus vieux, enfin je t'aimerai.

vendredi 21 octobre 2011

"Something happened" par "Ma cocotte, et alors ?" - exercice n°9


Dans cette voiture, tout n'est que silence oppressant. Pourtant, le moteur tourne. Le vent siffle. Les essuie-glace semblent ponctuer en rythme la chanson que les enfants martèlent. Le silence n'étouffe que ses propres pensées. S'il faut croire qu'à l'instant de mourir, chacun voit défiler son passé alors elle doit être en train de mourir, là, dans cette voiture, son mari à ses côté, ses enfants à l'arrière. Tout virevolte dans sa tête, les années de bonheur comme celles d'ennui. Sauf que l'ennui la suffoque.
« Vous n'en avez pas marre de chanter toujours la même chanson ? Et si on mettait la radio ? - Oh ouiiii, papa. La radio ! La-ra-di-o ! »
Il cherche une fréquence. Il en trouve une et une chanson explose dans l'habitacle et dans son cœur.
« J'adore vivre depuis ce matin Au creux de cette nuit vaincue J'ai vu j'ai su que c'était foutu J'adore vivre depuis ce matin Depuis que je sais qui je suis Que je te quitte que c'est fini »
Partir. Tout abandonner. Vivre enfin. Être ce qu'elle est. Tout ce temps à réfléchir. Adorer vivre, oui. Ce lever chaque matin pour vivre une journée choisie, voulue, désirée. Ne plus subir. Ne plus voir dans le miroir ses sourires effacés, perdus.
« Je m'en vais Je m'en vais Je m'en vais »
Partir. Accepter de ne plus être ceux qu'ils étaient, avant, il y a longtemps, quand ils s'aimaient encore. Pouvoir enfin rire avec les enfants, librement, sans amertume.
« Je ne suis pas encore mort On ne s'est pas entretués Alors je selle ma monture Je repars à l'aventure »
Tout ne peut pas rester enseveli dans cette histoire. Tant de choses encore à vivre. Et retrouver l'espoir. Des projets. Le désir. Il n'est pas trop tard. On ne s'est pas entretués, non. Juste le silence, ce silence qui nous tue plus sûrement que les cris.
« Non n'insistons plus non Ça ne sert à rien Cette sale histoire nous a fait les poches Je te dis au revoir c'était bien. »
C'est vrai que ça devient moche, entre nous. Il suffirait peut-être de le dire. Mais pas là. Mais quand ? Jamais le bon moment. Et comment faire des reproches ? Qu'ai-je fait ces dernières années pour améliorer les choses. Rien. Mes poches sont vides de désir. Plus envie. Ni de lui, ni de rien. Plus qu'une tristesse étouffante. Rester. Restée pour les enfants. À quoi bon ? A quand remonte le dernier fou rire familial ? À jamais. Trop de frustrations, trop de rancœurs hurlent entre nous.
« Je m'en vais Je m'en vais Je m'en vais »
Oui, je m'en vais. Et je souris au bas-côté de la route. J'en pleurerais, de ce sourire, si je pouvais. Mais je sais si bien retenir mes larmes, ravaler mes peines. Faire face. Je regarde les arbres disparaître dans le lointain, la course des nuages, les rigoles de pluie parcourir la vitre. Je poursuis chaque goutte solitaire jusqu'à ce qu'elle ait rejoint une plus grosse rivière.
Ce soir, je m'en vais.



mardi 18 octobre 2011

Le livre de mon enfance - par Fred (Ex. n°18)


Dans la marge, par Fred

Quand j'étais môme, j'ai lu et relu les "Albums de la Jeunesse Joyeuse" (sic).
Quand j'étais môme, j'ai lu et relu "Bibi Fricotin, roi du scooter". Bibi et son pote tout noir Razibus Zouzou. Une bande dessinée qui racontait une course autour du monde en scooter, quel bonheur ! Dans mon souvenir, cet album se mélange avec "Bibi Fricotin en Inde". Il y avait un fakir sur la couverture, j'étais drôlement impressionné.



 J'ai fait maintes fois avec eux le tour du monde, passant d'une case à l'autre, d'un paysage à l'autre, d'un étranger à l'autre. La route. Faire la route, traverser les lieux. Ne pas prendre l'avion. Je ne sais plus si je me disais qu'un jour je traverserais le monde, je ferais la route, mais ce fantasme s'est inscrit en moi. Bibi Fricotin, mon premier Kerouac ! La route. La route qui vous prend. Je suis parti retrouver ces sensations, autobus et auto-stop, gares routières et trains bondés, sac à dos et marche à pied, en Afrique de l'ouest, en Patagonie, au Canada, et c'est peut-être bien grâce à Bibi Fricotin, le roi du scooter !






Quand j'étais môme, j'ai lu et relu les Pieds Nickelés. Les Pieds Nickelés, c'est… comment dire ? C'est le pied ! Et c'est nickel ! Croquignol, Ribouldingue et Filochard, trois canailles sympathiques toujours en quête d'une nouvelle combine pour ne surtout pas gagner leur vie honnêtement. Ils déploient des trésors d'ingéniosité pour monter des coups fumants, et souvent fumeux. Ils font des efforts incroyables pour n'avoir pas à faire d'efforts ! Un vrai guide pratique pour libertaire en herbe ! Un genre de manuel des Castors Juniors pour graine d'ananar. A côté de mes jolis cahiers de bon élève, tout propres sous leur protège-cahier, existait un autre monde… Une marge… Chaque début d'album les voyait fauchés - plus de flouze les aminches, plus d'artiche les poteaux ! - mais, après avoir inventé toutes sortes d'escroqueries de plus ou moins grande ampleur, après avoir filé de justesse sous le nez de la maison Poulaga, après s'en être mis plein les fouilles - cette fois, c'est la fortune, les frangins ! - ils finissaient évidemment fauchés comme devant ! L'enjeu était donc ailleurs : rester dans la marge, mettre tout en œuvre pour résister à… quoi ? La réussite, la norme, le conforme. L'insertion, dirait-on aujourd'hui. Renouveler sans cesse l'aventure, l'inconnu, le précaire, le bancale, le bricolé, le vivant. Jamais se poser, jamais s'installer, quitte à avoir le ventre creux, toujours commencer, recommencer. Jamais de vrai point final. Vivre de points d'interrogation, de points d'exclamation. De points de suspension…

jeudi 13 octobre 2011

Les films de ma vie - par Clémentine (ex. n°19)


La télé m'a bouffé mon enfance parce que j'ai eu un rapport étrange avec elle. Nous n'en avions pas quand j'étais petite. Le problème quand on grandit sans la télé, c'est que son pouvoir sur vous est brut, incommensurable. Vous ne la dominez pas, elle vous maîtrise largement et vous pourrit l'être. Ou bien, ma sensibilité aux images qui bougent était peut être plus grande que la moyenne. Aujourd'hui encore, je ne maîtrise pas ce rapport avec le petit écran. Une télé dans mon champs de vision, je scotch. Fort.
J'allais rendre visite à ma grand mère juste pour le plaisir de regarder sa télé. Je connaissais l'abjection de mon acte, mais Mamie était quand même contente de me voir. Et puis je faisais un canard dans son café avec un sucre.

Voici venir le premier film de ma vie. Grace. Je ne sais pas si c'est le titre exact. C'était le prénom de l'héroïne. Grace. A mes oreilles, Grasse. Déjà, comment pouvait on s'appeler Grasse? Grace était grosse. Donc le personnage principal, une fille obèse est en quête de l'amour. Elle le rencontre à la patinoire. C'est un prince charmant. Ils vivent une relation, et finalement, elle le quitte.
C'était le premier vrai film que je voyais. En fait, un feuilleton pour ménagère, mais ça, je ne le savais pas. Je devais avoir 6 ans. Nous étions chez des amis de mes parents et ils nous avaient collé devant la télé. Mon bonheur était immense.
Je n'ai jamais vu la fin de ce film. Ma mère a brutalement interrompu mon rêve à cinq minutes de la fin. Il fallait rentrer. J'ai vertement protesté, j'ai peut être pleuré. J'ai souvent repensé à ce film que je n'avais jamais fini. Cette scène est resté gravé en moi. La grosse qui prend le train, le prince charmant qui lui court après. Ma mère qui coupe.
Ma vie de cinéphile a débutée avec un navet, et s'est construite sur un traumatisme.

De nombreuses années plus tard, je suis retombée sur ce film (M6 - mardi - 15h30). J'ai vu non pas l'histoire de Grace, mais le feuilleton pour ménagère. C'était bien la même histoire, les même noms, les même personnages, mais tout était différent. Non, une chose uniquement avait changé. Mon regard.
J'ai regardé jusqu'au bout, pour constater avec horreur que Maman avait coupé le film non pas à cinq minutes de la fin, mais à dix secondes. Le prince rattrape sa grosse, ils s'embrassent sur le quai. C'était tout.

J'ai donc grandi sans télé, et assez rapidement je me suis sentie encore plus bizarre que ce que je ne me sentais avant. Pas exclue, non. Exclue, je l'avais toujours été dès que j'avais franchi l'immense porte de l'école St Michel. 
Les enfants parlaient du film qu'ils avaient vu la veille. Qu'est ce que je n'aurais pas donné pour moi aussi voir ce film d'horreur, où du sang coulait du robinet, où des scènes se déroulaient dans les égouts, où un clown mangeait les enfants...
Quelques années plus tard, ma soeur s'est procuré le film. Une VHS enregistrée. Ce fut donc le deuxième film de ma vie. Le clown. Une adaptation d'un livre de Stephen King. Mon premier film d'horreur. Encore un feuilleton niais, mais les sensations étaient là. Ma soeur n'aurait jamais, au grand jamais, partagé une telle trouvaille avec moi. Mais quand le trésor vous épouvante, la petite Clémentine peut être bien utile pour vous rassurer. Et vous couvrir. Car nous regardions la télé en véritables pirates. C'était interdit. Elle était d'ailleurs installée dans le grenier. (Oui j'ai regardé mon premier film d'horreur dans un grenier. C'était normal chez moi). De là où nous étions, et avec le son du poste, nous n'entendions jamais Maman rentrer. Et l'échelle faisait un bruit épouvantable. Bref, on se faisait toujours attraper, gronder et punir de télé.
Nous avons donc regardé ce film toute les deux. J'ai vu avec horreur et plaisir le sang couler du robinet, les enfants fuir dans les égouts, le clown manger des petits bras avec ses grandes dents.
Cinq minutes avant la fin, nous avons entendu Maman rentrer. Nous ne nous sommes pas fait punir mais je n'ai jamais vu la fin. Le cycle maudit se répétait inexorablement
Quelques années plus tard, je suis retombée sur ce film. C'était de la merde.

J'ai eu une enfance de princesse. A 9 ans je me revois devant ma classe, expliquant que mon poney allait faire les championnats de France de saut d'obstacle. Bref, j'étais une fan de canassons. Tous les samedis après midi, j'allais au poney club sur ma petite monture, pour la leçon. 
La télé a mangé ma passion. Salement, comme on mange un Mac Do, et vite fait. Elle l'a roté -car la télé est grossière, elle n'a pas de manière, elle a eu mal au ventre, la digéré et je n'en ai jamais plus entendu parler. Je passais mes samedis après midi affalée sur le canapé du grenier, devant des émissions qui n'étaient pas pour moi, attendant avec impatience les pages de pub. Mon cerveau était d'une disponibilité optimale. Quand il y avait du soleil, la lumière me gênait. Mon adolescence fut un véritable gâchis.

Aujourd'hui, je n'ai pas la télé. Je n'en aurais plus jamais. Je ne fais plus de cheval. Ca fait mal aux fesses.

Plus tard, je suis devenue cinéphile. Je pense que j'avais des prédispositions. 
Dès que je suis rentrée au collège, j'ai fréquenté énormément le cinéma. Nous inaugurions le multiplex de douze salles géantes dans notre petite ville. Que du bonheur. C'était la compétition avec Contine, ma copine. C'était à celle qui allait voir le plus de films. Nous gardions tous les tickets, comme preuve. Contine les a toujours d'ailleurs. Mes parents étaient atterrés. Surtout Papa qui n'y comprenait rien. Il n'y comprends toujours rien. Sa dernière séance, c'était les Visiteurs.
Contine a choisi de faire médecine, moi j'ai choisi de faire une école de cinéma. C'était un mauvais choix, parce qu'aujourd'hui, je n'ai pas de travail. Mais Contine va être médecin et elle n'est pas heureuse, alors je n'ai pas de regret. L'école de cinéma m'a permis, entre autres, de regarder un max de films sans culpabiliser. 

Et voici le troisième film de ma vie. Antonio de las Mortes. Le symbole de ma grande époque. Je bouffais du DVD à longueur de journée, dans mon studio à Paris. Je rêvais de posséder tous les films que Le Monde édite dans des coffrets, vendus chez les marchands de journaux. Des vrais trucs d'intellos. 
Une après-midi donc, je prends mon coffret, je choisi Antonio de las Mortes. L'affiche n'est pas mauvaise et rappelle les westerns de Clint. Sur la jaquette, le commentaire était très excitant: "Antonio de las Mortes n'est autre que le cinéaste lui-même cherchant à détruire les conventions ésthétiques et morales produites par le monde qu'il combat." Je me prépare des tomates à la mozzarella, je baisse les stores, je m'installe confortablement sur mon canapé, et je lance la séance. Le pitch? Un guerrieros brésilien des années 50, monté sur un cheval blanc. Il fait quoi? Je ne sais plus, mais il a une copine qui est habillé en blanc et qui a une seule réplique, très spirituelle, que je n'ai pas comprise. Le méchant a une vraie  tête de méchant, et une écharpe fine et rose. Antonio est théâtral, il parle en vers. De longs monologues. Une chute sans queue ni tête après deux heures d'images. Le réalisateur? Un certain Glauber Rocha, assurément défoncé aux champignons magiques du Mexique. Antonio de las Mortes est un OVNI, une ineptie, une pustule sur le corps déjà imparfait de la Vénus du 7e art.
Mais j'étais ravie. Ravie de faire partie de la catégorie réduite de cérébraux qui ont vu Antonio de la Mortes. Vous l'avez vu? Vous avez aimé? Vous avez compris? Super. Ne m'envoyez pas de message privé merci.
Je n'ai malheureusement jamais eu l'occasion de sortir dans une conversation que j'avais vu ce chef d'oeuvre du cinéma indé brésilien d'avant garde qu'est Antonio de las Mortes. Ce film fut donc une perte de temps et marque l'extrême profondeur de ma période intellectuelle.