lundi 28 février 2011

Débuts de romans (rattrapage) - par Adrienne


Débuts de romans (Exercice n° 15) - Adrienne
Il s'agit d'écrire le premier paragraphe (environ trois cents signes et espaces) d'un roman en y intégrant les éléments suivants :

- un gratte-ciel
- un chat
- un paquet de farine
- un ticket de métro OU un ticket de cinéma
- un homme et une femme (leurs caractéristiques sont libres) qui se croisent sans se voir

L'exercice doit être répété trois fois.

- en optant, chaque fois, pour un point de vue de narration différent : première personne, deuxième personne ou troisième personne du singulier
- en choisissant, chaque fois, un "genre" reconnaissable : roman réaliste, roman de science-fiction, roman noir, roman satirique, roman d'horreur, etc.

************
Du côté de chez moi
Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine avais-je fermé les rideaux sur les gratte-ciel de la métropole et donné une dernière caresse à mon chat, mes yeux se fermaient si vite que j’avais juste le temps de me dire : « Demain, il faudra que je m’achète un kilo de farine, il n’y a plus de madeleines… ». Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de me lever et de prendre le métro m’éveillait ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que j’avais observé ce jour-là, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même cet homme ou cette femme que je voyais chaque jour sur le quai, lisant le même journal, ayant la même allure, et qui pourtant n’avaient encore jamais eu un regard l’un pour l’autre.



Dans l’escalier
Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente, dans cet endroit neutre qui est à tous et à personne, où l’homme et la femme se croisent sans se voir, où la vie du gratte-ciel se répercute, lointaine et régulière. De ce qui se passe derrière les lourdes portes des appartements, on ne perçoit le plus souvent que ces échos éclatés, un chat qui miaule, un paquet de farine qu’on déchire, une poubelle qu’on ouvre pour y jeter un vieux ticket de métro trouvé au fond d’une poche alors qu’on y cherchait un mouchoir.



Lettre 1
Tu vois, ma bonne amie, qu’il n’y a pas que les bonnets et les pompons et que depuis que tu as quitté ton couvent pour la ville et ses gratte-ciel, tu as besoin de quelques sous dans ton réticule, non point pour la quête, mais pour t’acheter un ticket de cinéma ! Tu as ta harpe, ton dessin, tes livres, comme au couvent, mais tu as aussi un chat ! Tu as ta chambre, ton cabinet, un joli secrétaire et parfois à l’office tu peux mettre la main à la pâte sans que Mère Perpétue ne soit là pour te gronder quand tu as laissé tomber un paquet de farine.
Ma chère bonne, on t’a dit si souvent qu’une demoiselle devait rester au couvent jusqu’à ce qu’elle se mariât, tu peux donc en déduire que cette dame qui est venue voir ta mère, et cet élégant monsieur à moustaches qui l’a croisée, ce n’était ni une nouvelle femme de chambre, ni le cordonnier ! Conviens que te voilà prévenue ! 

jeudi 24 février 2011

It must have been fun (Versions 1 et 2) - par Martine B.

Version 1

Lou n’aimait pas rendre visite à sa grand-mère. La vue de tous ces vieillards en super forme le déprimait. Il se demandait si à quatre-vingt ans passés, il serait assez fou pour jouer au tennis comme le faisait encore Mamie. Il détestait ces pratiques d’un autre temps. Pourquoi  courir comme des dératés en plein soleil alors qu’on pouvait  s’adonner à n’importe quel sport chez soi dans un environnement sain et climatisé, assisté d’un robot personnel qui contrôlait en permanence votre glycémie et votre rythme cardiaque ? Non franchement, il ne comprenait pas cette génération …
Un dimanche par mois ses parents le conduisaient  à Vert & Bleu, la  résidence pour séniors sportifs où habitait sa grand-mère. C’était un ancien club de golf qui avait été laissé à l’abandon dans les années 2030, à peu près à l’époque où l’exercice physique au grand air était tombé en désuétude. L’ancien club house abritait désormais un bar à jus de fruits, un restaurant diétético-moléculaire,  des salles de soins où officiaient une myriade de kinés, et une salle polyvalente utilisée la plupart du temps pour des bals, car tout ce petit monde avait encore la jambe leste. Sur l’ancien parcours on avait  construit des maisons individuelles,  quelques magasins, un salon de beauté et une entreprise funéraire. Tout était organisé afin que les résidents n’aient pas trop à sortir de leur retraite dorée.
 Lou avait horreur de devoir embrasser les amis de sa grand-mère, comme si cela se faisait encore d’embrasser les gens ! Leur odeur corporelle l’incommodait, et il avait une sainte frousse d’attraper une maladie de peau. Mais le  pire, c’était quand ils se mettaient à radoter sur leur passé, parce qu’ils croyaient que cela intéresserait le p’tits gars, comme ils disaient dans leur langage de vieux. C’est ainsi que quelques semaines auparavant, ils lui avaient parlé d’un drôle d’endroit, l’école. Il avait découvert qu’autrefois on ne travaillait pas tranquillement tout seul chez soi  sur son bureau tactile comme il le faisait,  mais qu’il fallait se rendre en un endroit assez sordide où les enfants s’appelaient des « élèves ». On réussissait à en enfourner une bonne trentaine par classe, (salle minuscule dénuée de tout équipement électronique), et ils transportaient  des sacs qui pesaient une tonne d’où ils extirpaient des objets reliés, en papier. Sur les plus fins ils copiaient des lignes de mots à l’aide d’une sorte de stylet qui leur salissait les doigts. Quand ils  se trompaient, il fallait tout recommencer.  Les autres objets reliés étaient des « livres ». Pour lire,  il fallait prendre chaque feuille entre ses doigts et la tourner pour faire défiler les mots, une véritable perte de temps et d’énergie avait pensé Lou. Une personne d’âge mûr était là aussi, et  d’après Grand-Père elle griffonnait de temps en temps sur une planche de bois rectangulaire de couleur noire ou verte qui était fixée sur l’un des murs. Elle s’énervait aussi quand le groupe devenait bruyant,  et menaçait  de les coller, mais ils avaient déjà l’air scotchés sur leurs chaises, alors pourquoi en rajouter ?
Lou se rappela un film-docu qu’il avait visionné pour son projet d’histoire, dans lequel un certain Monsieur Perez humiliait une pauvre fille parce qu’elle n’avait pas réussi un travail appelé devoir, pour lequel on  obtenait un  score. Elle avait reçu l’humiliation suprême, un zéro sur vingt. Pourquoi sur vingt d’ailleurs ? De nos jours, tout cela n’était plus possible. Lou planifiait lui-même ses journées de travail et faisait ses exercices à son rythme : on ne le forçait ni à accélérer le rythme quand il était fatigué, ni à le ralentir s’il avançait bien. Lorsqu’il avait atteint un niveau de compétences il passait au suivant, tout simplement. Lou n’avait jamais vu le superviseur, car il ne se déplaçait que lorsqu’un enfant ne tenait pas ses objectifs  ou  avait endommagé son bureau tactile, et Lou était  studieux et très soigneux avec son matériel.
Dans ce film, de nombreux autres détails avaient intrigué le jeune garçon. Les « élèves », bien qu’entassés dans cette pièce, ne semblaient pas en pâtir. Ils avaient même l’air de bien s’amuser, surtout quand l’adulte avait le dos tourné. Certains consultaient des messages sur leurs i-phones et y répondaient, d’autres bavardaient en aparté, il y en avait aussi qui se tenaient par la main sous les tables. Lou avait également  observé de nombreux échanges de regards complices, suivis de fous rires interminables. Il s’était promis d’en parler avec sa grand-mère.
Le dimanche suivant Mamie lui avait expliqué que dans sa jeunesse le principal intérêt des garçons et des filles étaient de séduire des personnes du sexe opposé. On savait qu’on plaisait à quelqu’un quand il vous chahutait sans cesse. Il s’ensuivait une sorte de jouxte verbale qui durait un certain temps, puis un beau jour vous ne pouviez plus vous passer l’un de l’autre. C’est alors que vous vous embrassiez, et c’était le début d’une formidable aventure qui vous faisait entrer dans le monde des grands. Mamie  et Papy s’était connus de la sorte, sur les bancs de l’université. La mère de Lou était née quelques années après. Il se demandait  bien comment, d’ailleurs, encore une question à élucider. Désormais c’était quand même plus simple, on pratiquait des FIV en fonction  des études prévisionnelles des besoins de l’industrie et de la finance. Cela avait éradiqué de manière très simple un autre problème d’autrefois dont lui avaient parlé ses parents, le chômage. Ceux qui ne voulaient pas se conformer à ces méthodes de procréation avaient le choix, mais leurs enfants étaient voués à des emplois subalternes, comme celui de soignant par exemple. (Il y avait encore quelques rebelles réfractaires aux médicaliments pour tomber malade.)
 Lorsque les gens se rencontraient de cette  manière totalement aléatoire, on disait qu’ils s’aimaient. Ils écrivaient  des textes  pour exprimer leurs  sentiments, ou alors ils les déclaraient de vive  voix. Etre amoureux mettait les gens dans un drôle d’état, Mamie disait qu’ils avaient «  la tête à l’envers ». ‘Eh bien, ça devait être beau !’, avait rétorqué Lou. Mais Mamie lui avait répondu que cela les rendait heureux, et qu’elle ne connaissait rien de mieux.
Seul devant son bureau le lendemain,  Lou avait du mal à se concentrer. Il ne cessait de repenser aux paroles de sa grand-mère et se dit que finalement, on devait bien s’amuser autrefois.


************
Quelques jours après la publication de la version 1, Martine m'écrit qu'en se relisant, elle a des remords et m'envoie une version 2, en me demandant de remplacer l'une par l'autre. Je lui réponds que je publie les deux, afin que tout le monde puisse profiter des modifications. Après tout, on est sur un blog où l'écriture bouge et n'est pas figée... Alors, autant que ça se voie ! 

MW

***************

Version 2 :


Lou n’aimait pas rendre visite à sa grand-mère. La vue de tous ces vieillards en super forme le déprimait. Il se demandait si à quatre-vingt ans passés, il serait assez fou pour jouer au tennis comme le faisait encore Mamie. Il détestait ces pratiques d’un autre temps. Pourquoi  courir comme des dératés en plein soleil alors qu’on pouvait  s’adonner à n’importe quel sport chez soi dans un environnement sain et climatisé, assisté d’un robot personnel qui contrôlait en permanence votre glycémie et votre rythme cardiaque ? Non franchement, il ne comprenait pas cette génération …
Un dimanche par mois ses parents le conduisaient  à Vert & Bleu, la  résidence pour séniors sportifs où habitait sa grand-mère. C’était un ancien club de golf qui avait été laissé à l’abandon dans les années 2030, à peu près à l’époque où l’exercice physique au grand air était tombé en désuétude. L’ancien club house abritait désormais un bar à jus de fruits, un restaurant diétético-moléculaire,  des salles de soins où officiaient une myriade de kinés, et une salle polyvalente utilisée la plupart du temps pour des bals, car tout ce petit monde avait encore la jambe leste. Sur l’ancien parcours on avait  construit des maisons individuelles,  quelques magasins, un salon de beauté et une entreprise funéraire. Tout était organisé afin que les résidents n’aient pas trop à sortir de leur retraite dorée.
 Lou avait horreur de devoir embrasser les amis de sa grand-mère, comme si cela se faisait encore d’embrasser les gens ! Leur odeur corporelle l’incommodait, et il avait une sainte frousse d’attraper une maladie de peau. Mais le  pire, c’était quand ils se mettaient à radoter sur leur passé, parce qu’ils croyaient que cela intéresserait le p’tits gars, comme ils disaient dans leur langage de vieux. C’est ainsi que quelques semaines auparavant, ils lui avaient parlé d’un drôle d’endroit, l’école. Lou avait ainsi découvert qu’autrefois on ne travaillait pas tranquillement tout seul chez soi  sur son bureau tactile,  mais qu’il fallait se rendre en un endroit assez sordide où les enfants s’appelaient des  élèves. On réussissait à en enfourner une bonne trentaine par classe, (salle dénuée de tout équipement électronique), et ils devaient y transporter des sacs qui pesaient une tonne, d’où ils extirpaient des objets reliés, en papier. Sur les plus souples ils copiaient des lignes de mots à l’aide d’une sorte de stylet qui leur salissait les doigts. Quand ils  se trompaient, il fallait tout recommencer.  Les autres objets reliés étaient des  livres. Pour lire,  il fallait prendre chaque feuille entre ses doigts et la tourner pour faire défiler les mots, une véritable perte de temps et d’énergie avait pensé Lou. Une personne d’âge mûr était là aussi, et elle griffonnait de temps en temps sur une planche de bois rectangulaire de couleur noire ou verte fixée sur l’un des murs. Elle s’énervait aussi quand le groupe devenait bruyant,  et menaçait  de les  coller, mais ils avaient déjà l’air scotchés sur leurs chaises, alors pourquoi en rajouter ?
Lou se rappela un film-docu qu’il avait visionné pour son projet d’Histoire, dans lequel un certain Monsieur Perez humiliait une pauvre fille parce qu’elle n’avait pas réussi un travail appelé devoir, pour lequel on  obtenait un  score. Elle avait reçu l’humiliation suprême, un zéro sur vingt. Pourquoi sur vingt d’ailleurs ? De nos jours, tout cela n’était plus possible. Lou planifiait lui-même ses journées de travail et faisait ses exercices à son rythme : on ne le forçait ni à accélérer alors qu’il  était fatigué, ni à  ralentir s’il avançait bien. Lorsqu’il avait atteint un niveau de compétences il passait au suivant, tout simplement. Lou n’avait jamais vu le superviseur, car il ne se déplaçait que lorsqu’un enfant ne tenait pas ses objectifs  ou  avait endommagé son bureau tactile, et Lou était  studieux et très soigneux avec son matériel.
Dans ce film, de nombreux autres détails avaient intrigué le jeune garçon. Les  élèves, bien qu’entassés dans cette pièce, ne semblaient pas en pâtir. Ils avaient même l’air de bien s’amuser, surtout quand l’adulte avait le dos tourné. Certains consultaient des messages sur leurs i-phones et y répondaient, d’autres bavardaient en aparté, il y en avait aussi qui se tenaient par la main sous les tables. Lou avait également  observé de nombreux échanges de regards complices, suivis de fous rires interminables. Il s’était promis d’en parler avec sa grand-mère.
Le dimanche suivant Mamie lui avait expliqué que dans sa jeunesse le principal intérêt des garçons et des filles étaient de séduire des personnes du sexe opposé. On savait qu’on plaisait à quelqu’un quand il vous chahutait sans cesse. Il s’ensuivait une sorte de jouxte verbale qui durait un certain temps, puis un beau jour on ne pouvait plus se  passer l’un de l’autre. C’est alors qu’on s’embrassait, et c’était le début d’une formidable aventure qui vous faisait entrer dans le monde des grands. Mamie  et Papy s’était connus de la sorte, sur les bancs de l’université. La mère de Lou était née quelques années après. Il se demandait  bien comment, d’ailleurs, encore une question à élucider. Désormais c’était quand même plus simple, on pratiquait des FIV en fonction  des études prévisionnelles des besoins de l’industrie et de la finance. Cela avait éradiqué de manière très simple un autre problème d’autrefois dont lui avaient parlé ses parents, le chômage. Ceux qui ne voulaient pas se conformer à ces méthodes de procréation avaient le choix, mais leurs enfants étaient voués à des emplois subalternes, comme celui de soignant par exemple. (Il y avait encore quelques rebelles réfractaires aux médicaliments pour tomber malade.)
 Lorsque les gens se rencontraient de cette  manière totalement aléatoire, on disait qu’ils s’aimaient. Ils écrivaient  des textes  pour exprimer leurs  sentiments, ou alors ils les déclaraient de vive  voix. Etre amoureux mettait les gens dans un drôle d’état, Mamie disait qu’ils avaient  la tête à l’envers. ‘Eh bien, ça devait être beau !’, avait rétorqué Lou. Mais Mamie lui avait répondu que cela les rendait heureux, et qu’elle ne connaissait rien de mieux.
Seul devant son bureau le lendemain,  Lou avait du mal à se concentrer. Il ne cessait de repenser aux paroles de sa grand-mère et se dit que finalement, on devait bien s’amuser autrefois.





mardi 22 février 2011

"Je me souviens" - par Adrienne


En brun, les citations de Perec, en noir, mes variations sur ses thèmes.


2 Je me souviens que quand j'avais sept ou huit ans, ma tante avait une Mercedes décapotable bleu ciel et que je m'étonnais qu'on veuille donner de l'argent pour une voiture qui n'avait que deux places. 

4 Je me souviens qu'en 1990 nous avons emmené nos amis roumains voir les fêtes au Heysel à l'occasion des 60 ans (et des 40 ans de règne) du roi Baudouin et qu'il faisait un temps magnifique.

42 Je me souviens qu'en 1968 je confondais le "Rideau de Fer" avec la "Barrière de Fer", qui était de l'autre côté de la ville où j'habitais, de sorte que je m'attendais à voir des chars russes en allant à la boucherie de l'oncle Marcel, le samedi suivant.

54 Je me souviens que Voltaire est l'anagramme de Arouet L(e) J(eune) en écrivant V au lieu de U et I au lieu de J.

87 Je me souviens que mon père nous a dit un jour qu'il avait eu dans son enfance la toute première édition de Tintin au pays des Soviets mais qu'il l'avait prêtée à un ami qui ne la lui avait jamais rendue.

95 Je me souviens que dans les films américains de mon enfance, tout le monde parlait le français, les cow-boys comme les indiens, et que je ne m'en suis étonnée que le jour où j'ai vu un western doublé en allemand. 

101 Je me souviens des matchs de tennis auxquels on assistait à la mer avec mon oncle qui était tout émoustillé à l'idée de rencontrer Jacky Brichant.

105 Je me souviens de "Bébé Cadum".

101 Je me souviens que mon père avait un cousin Paul qui avait de splendides moustaches.

112 Je me souviens que Colette était membre de l'Académie royale de Belgique.

123 Je me souviens que la violoniste Ginette Neveu est morte dans le même avion que Marcel Cerdan.

125 Je me souviens que je me demandais ce que c'était que cette tache sur le front de Gorbatchev.

138 Je me souviens que nous avons vu passer une étape du Tour, lors de vacances en France, et que des gens criaient "Allez Eddy" comme des hystériques.

145 Je me souviens que j'ai vu le Bal des Sirènes avec Esther Williams et que je me suis demandé comment elle faisait pour pouvoir rester si longtemps sous l'eau sans respirer.

152 Je me souviens que Warren Beatty est le petit frère de Shirley McLaine.

161 Je me souviens que mon grand-père ne ratait aucun film avec Mireille Darc parce qu'il était sûr que 
tôt ou tard elle s'y promènerait à poil.

167 Je me souviens qu'on chantait "Only you" avec les Platters et "Gigi l'Amoroso" avec Dalida.

177 Je me souviens que nos profs nous parlaient au moins une fois par an du Spoutnik alors qu'on n'était même pas nées lors de son lancement.

187 Je me souviens qu'à 18 ou 19 ans mon frère était tellement fan de Patrick Dewaere qu'il s'était fait permanenter pour avoir des bouclettes et qu'il s'était laissé pousser le même genre de moustaches.

196 Je me souviens que Marina Vlady est la soeur d'Odile Versois.

210 Je me souviens que Fausto Coppi avait une amie que l'on appelait "la Dame blanche"

211 Je me souviens que j'avais douze ans quand j'ai découvert le Nutella chez une amie. Chez nous c'étaient de grands pots de Kwatta, bien moins chers, mais sans noisettes.

230 Je me souviens que mon père racontait qu'à la fin de la guerre, une balle allemande avait fait voler en éclats la vitre de la chapellerie familiale.

242 Je me souviens qu'il me racontait aussi qu'en mai 1940, alors que toute la famille était fin prête pour partir en exode, son père avait brusquement changé d'avis et décidé de rester: mon père en avait été fort déçu, il avait déjà son sac au dos avec le saucisson pour le pique-nique.

259 Je me souviens que Charles de Gaulle a été pour moi un nom de rue avant d'être celui d'un homme politique.

265 Je me souviens de Lee Harvey Oswald.

282 Je me souviens que Maurice Chevalier chantait en roulant les R et que je ne comprenais pas pourquoi, vu qu'il n'était pas Flamand.

291 Je me souviens que quand il était petit , mon frère aimait les films de Jerry Lewis et Dean Martin, et encore plus ceux avec les Charlots.

301 Je me souviens que Sidney Bechet jouait Petite Fleur.

313 Je me souviens de Bourvil.
Je me souviens d'un sketch de Bourvil dans lequel il répétait plusieurs fois en conclusion de chaque paragraphe de sa pseudo-conférence: "L'alcool,non, l'eau férrugineuse, oui!"  

329 Je me souviens que dans Le Ménage de Caroline (Michel de Ghelderode) je jouais le rôle de Colombine mais que mes parents ne s'étaient même pas dérangés pour venir me voir.

346 Je me souviens que des Provençaux avaient dit à mon père que le meilleur pastis était le Casanis, donc pour lui c'était "un Casanis, sinon rien".

363 Je me souviens du film de Kubrick, A Clockwork Orange, qui m'a causé des cauchemars pendant de longues années.

364 Je me souviens de ma joie quand une amie de ma mère m'avait offert toute sa collection de la Comtesse de Ségur.

382 Je me souviens des peintures d'Emile Claus qui avaient été exposées à Ostende.

416 Je me souviens que les meilleurs amis de mes parents avaient une "Peugeot" et que je me demandais où ça allait finir parce qu'à chaque nouvel achat le chiffre augmentait: 304, 404, 504... mais alors ils sont passés à Mazda.

451 Je me souviens d'Orson Welles quand il dit "Rosebud..." dans le film Citizen Kane.

469 Je me souviens de Brigitte Bardot quand elle chantait Sidonie a plus d'un amant, Moi je ne crains personne en Harley-Davidson ou La fin de l'été

A la demande de l'auteur, l'éditeur a laissé à la suite de cet ouvrage quelques pages blanches sur lesquelles le lecteur pourra noter les "Je me souviens" que la lecture de ceux-ci aura, espérons-le, suscités.

dimanche 20 février 2011

Deux en un


Un : Deux ans à Montréal

Il y a deux ans, en février 2009, j'arrivais à Montréal.
Quand j'y pense aujourd'hui, j'éprouve un sentiment mêlé d'étonnement et d'évidence.
Je rêvais de vivre en Amérique du Nord depuis que j'y avais passé un an, à l'adolescence. J'étais amoureux de Montréal depuis la première fois que j'y avais mis les pieds pour la première fois, en 1999, grâce à La Maladie de Sachs et aux multiples invitations qui m'avaient permis d'y revenir presque chaque année.

A mon arrivée, j'étais très heureux, mais ceux qui m'ont accueilli ici (les amis, les collègues du CREUM) m'ont dit à plusieurs reprises : "Tu vas peut-être être déçu."

Ca fait deux ans que j'habite ici et je ne suis pas déçu le moins du monde. Je me sens chez moi, dans cette ville, dans ce pays.

Qui plus est, vivre à Montréal m'a libéré à bien des égards. Mon statut de chercheur, même s'il est modeste et temporaire, m'a ouvert beaucoup de portes et de perspectives. En deux ans, j'ai pu assurer deux charges de cours - l'une (à l'automne 2009) d'éthique clinique, l'autre (à la session d'hiver 2011) de création littéraire. J'ai écrit deux romans (Le Choeur des femmes, paru chez P.O.L en 2009 ; Les Invisibles, à paraître au Fleuve Noir en mai 2011). J'ai publié plusieurs dizaines d'articles et de chroniques, dont une demi-douzaine en langue anglaise. J'anime actuellement un atelier d'écriture "Ethique et Fiction", et on m'en a confié deux autres, l'un au festival "Métropolis Bleu" de Montréal (fin avril 2011) ; l'autre à la Faculté de Lettres de Tours (fin mars 2011). J'ai participé à une dizaine de colloques en tant que contributeur et fait une quinzaine de conférences (dont trois ou quatre par Skype !). J'assure trois chroniques : l'une, mensuelle et médicale, sur le site passeportsante.net ; la seconde, culturelle et mensuelle dans les journaux du groupe "Centre France" (dans l’édition du dimanche, face à la page « Livres ») ; la troisième, médicale et bimestrielle, dans le magazine de consommation santé québecois « Protégez-vous ».

Je n’arrive pas à écrire régulièrement pour « Rover Arts », le blog montréalais culturel anglophone. J’y ai posté trois articles sur la télévision l’an dernier et depuis, plus rien. C’est sans doute le reflet de mon relatif désintérêt critique pour les séries. Je continue à en regarder (j’aime ça ; comme j’aime lire et aller au cinéma) ; mais je n’ai plus grand-chose à en dire. En tout cas, pas en ce moment.


Paradoxalement, je me sens au moins aussi "occupé" que je l'étais en France, mais beaucoup moins fatigué. La plupart de mes activités se déroulent à Montréal (bon, je vais à Chicoutimi la semaine prochaine et à Sherbrooke en mars, mais ça reste ponctuel). Je passe beaucoup de temps dans le bus et le métro (40 minutes de trajet entre domicile et bureau) mais je lis beaucoup plus qu'auparavant (dans le TGV entre Le Mans et Paris, je m'endormais...).

Je lis beaucoup plus.  J'écris toujours beaucoup. J'ai le sentiment de penser plus. Plus librement. Plus clairement.

Partir c'est rompre avec un grand nombre d'habitudes, d'objets, de gens, de comportements. Ce n'est pas nécessairement s'isoler ou rompre. C'est, remettre certains compteurs à zéro. Et si pour certaines choses c'est angoissant et difficile, pour d'autres, c'est une bénédiction. 



Deux : Résolutions pour 2011

Il n'est jamais trop tard pour prendre de bonnes résolutions pour l'année, alors voici les miennes :

- Terminer le roman que j'essaie d'écrire depuis six mois.
- Cesser de consulter mes boîtes à courriels tous les quarts d'heure
- Finir le livre sur la médecine de famille
- Ecrire trois articles en anglais même si c'est difficile
- Terminer la version écrite de la conférence sur la sexualité des étudiants en médecine que j'ai donnée il y a quinze jours
- (et la publier)
- Lire un roman et des nouvelles en anglais (je ne lis que des livres de sciences humaines en ce moment)
- Rassembler tous les articles de ce blog pour en faire un livre qui s'intitulerait "Ma vie au clavier" (première pensée) ou "Profession : écrivain" ou autre chose (suggestions bienvenues)
- Passer moins de temps à regarder des séries (mais j'ai beau avoir beaucoup réduit ma consommation, je n'arrive pas à descendre sous la quinzaine) et plus de temps à voir ou revoir des films avec mes garçons (mais il y en a tellement !)
- Composer le grand livre sur l’éthique dans les séries médicales dont je rêve depuis longtemps (mais faudrait d’abord que je rattrape mon retard dans House, M.D. et que je me procure les saisons de ER qui me manquent... Et que je revoie tout.) 
- Faire un peu plus d'exercice - mais ça prend du temps de lecture et d'écriture et franchement, en dehors de la marche à pied (j'en fais tous les jours) et de la natation (fait froid et y'a pas de piscine tout près)... Bon, MPJ vient de m'offrir un vélo pour mon anniversaire, mais il va falloir attendre mars ou avril pour m'y remettre.
- Ecrire plus régulièrement (une fois par semaine) sur ce blog. Plus, ça ne me paraît pas vraiment souhaitable : ça risque de prendre du temps aux autres activités et de toute manière tous les lecteurs/trices de ce blog n'arriveraient pas à suivre, d'ailleurs plus personne ne m'envoie de textes pour les exercices.
- Lorsque je serai résident permanent du Québec, postuler pour une bourse d'aide à l'écriture du Conseil des Arts du Canada. J'ai moins honte de le faire ici que lorsque je vivais en France, où j'ai toujours trouvé indécent de demander une aide publique ou une résidence d'écrivain, alors que je gagnais déjà très bien ma vie. J'avais le sentiment que je prenais la place de quelqu'un d'autre, qui en avait plus besoin que moi. Ici, je n'ai pas ce sentiment. Probablement parce qu'ici, je n'ai pas le sentiment d'être un privilégié. Mais juste un écrivain parmi beaucoup d'autres. 
- Etablir un programme de travail plus régulier chaque jour. Genre : répondre au courrier entre le lever et le départ pour le bureau ; lire dans le bus et le métro (c'est déjà le cas) ; écrire entre 10 h30 et midi (entre midi et une, les membres du CREUM déjeunent ensemble, et parfois l'un de nous présente un travail et on l'interroge entre deux bouchées de sandwich ou de salade de tofu) ; écrire entre 13.30 et 18.30 ; lire dans le métro et le bus au retour ; travailler entre 20.30 et 23.00 ; résoudre les problèmes intellectuels de la journée en rêve pendant la nuit.
Oui, ce serait le rêve.
Faut juste que je case le reste dans ce beau programme. Le reste, c'est la vie matérielle...

Allez. Y'a plus qu'à. 

Mar(c)tin 




lundi 7 février 2011

Du principe de plaisir - par Isadora


Un texte qu'on m'a envoyé. 
Toutes les réactions sont les bienvenues. 
MW 

******************************


J’aime le ménage bien fait.
J’aime ce soleil qui entre dans mon appartement, dans ce petit espace à moi, qui me ressemble.
J’aime avoir quelqu’un qui fait cela pour moi : qui a rangé, nettoyé, parfumé, préparé, cuisiné. Avec amour. Qui est là quand je veux. Qui part quand j’ai envie d’être seule.
J’aime ne pas avoir quelqu’un qui fait cela pour moi.
J’aime avoir les deux.
J’aime ne pas rendre de comptes.
J’aime ne rien faire.
Mais j’aime qu’on me remercie d’avoir fait.
Je préfère qu’on me remercie.
Donc je préfère avoir fait.
Mais j’ai rarement envie de faire.
C’est la paresse.
J’aime appartenir à quelqu’un, mais je ne veux pas qu’on me possède.
J’aime posséder quelqu’un, mais il paraît que ce n’est pas possible.
J’aime l’idée de me donner à lui, mais comme il ne me prend pas vraiment, cela ne me coûte pas grand-chose.
J’aime regarder autour de moi et que cela soit propre, net, épuré.
Je n’aime pas que le temps me prenne trop de temps.
J’aime prendre le temps d’aller choisir ce qu’il faut, de mettre de l’ordre et faire du beau, en moi, autour de moi, par moi.
Je n’aime pas que cela soit incompatible avec prendre le temps de faire mon travail.
Je n’aime pas être angoissée par l’idée de ce que j’ai à faire.
Je n’aime pas avoir une boule au ventre à l’idée d’être attendue, pour un cours, un papier, une œuvre, une production, une note, une bête obligation.
Je n’aime pas sentir cette boule fuir dans une autre angoisse, quand je vois un nom qui s’affiche, ou ne s’affiche pas, sur mon écran, sur mon téléphone.
Je n’aime pas penser à l’amour quand je devrais travailler.
Je n’aime pas penser au travail quand je voudrais aimer.
Je n’aime pas devoir penser à l’argent, et devoir en gagner.
J’aime être invitée.
J’aime qu’on paye pour moi.
J’aime qu’on m’offre des cadeaux.
J’aime être belle pour un homme.
J’aime être belle par un homme.
Je n’aime pas acheter quelque chose pour être belle, pour lui plaire, et qu’il ne soit pas là.
Je n’aime pas faire quelque chose pour lui plaire, comme on essaierait de se vendre.
J’aime quand il m’offre quelque chose pour être belle, pour lui plaire, et qu’il est là.
J’aime être courtisée et gâtée.
Je n’aime pas sentir une attente en retour.
Je n’aime pas sentir le reproche, la frustration, la déception, la colère, dans la voix, les gestes, les regards de celui qui offre et qui ne reçoit pas, sauf ma joie.
Je n’aime pas devoir accorder mes faveurs en échange de leurs attentions, alors je ne le fais pas.
Je n’aime pas me sentir coupable.
Je n’aime pas décider d’être libre puis regretter le revers de la médaille.
Je n’aime pas quand ils m’embrassent et que je ne ressens rien, sinon ma gêne, ma neutralité, mon indifférence.
Je n’aime pas quand leurs mains se posent sur mon corps et que ma seule vibration est un mouvement de fuite.
Quand ils insistent et que le malaise monte.
Que je m’invente compliquée pour ménager leur peine d’amour-propre.
Je n’aime pas la tristesse qui m’envahit quand l’absence de désir me submerge par le vide.
Je n’aime pas cette peur qui me saisit quand il me montre son envie de moi, qu’il me demande de décider et que je ne sais plus.
Je n’aime pas quand il me donne le choix et qu’il me faut alors écouter mon envie.
Et qu’en toute lucidité je suis bien forcée d’admettre que non, je ne veux pas.
J’aime quand il ne me laisse pas le choix et me force à le désirer.
J’aime quand il ne me guette pas.
J’aime quand il est entendu que c’est ainsi.
Je n’aime pas quand il ne me laisse pas le choix et que malgré tout, non, cela ne vient pas.
Je n’aime pas ne pas dire un mot, ainsi consentir, rester froide, glaciale, ou mécanique, et qu’il ne le remarque pas.
Je n’aime pas qu’il ne devine pas si désir ou non il y a chez moi, là, pour lui.
Je n’aime pas qu’il ne s’arrête pas quand il constate que je ne suis pas là, présente.
Je n’aime pas me demander s’il l’a remarqué ou pas.
J’aime être prise.
Je n’aime pas, dans le plaisir d’être prise, imaginer ce que serait l’horreur des mêmes gestes, un peu plus brutaux, un peu plus violents, beaucoup moins consentis.
Je n’aime pas cette peur de la frontière mince qui sépare le oui d’un non, l’envie d’un cauchemar.
Je n’aime pas alors devoir me dire qu’heureusement je n’ai rien senti.
Je n’aime pas imaginer ce que ce serait si j’avais senti.
J’aime me rêver offerte à n’importe qui.
Je n’aime pas croiser n’importe qui et avoir peur.
Je n’aime pas être cette vierge imprenable et glacée quand mes songeries me portent vers la luxure la plus assumée.
Je n’aime pas ne pas oser.
Je n’aime pas attendre une occasion pour oser.
Je n’aime pas devoir choisir entre mes différents moments pour en faire une image, une identité, un personnage.
J’aime penser qu’il existe, celui avec qui je suis tour à tour toutes les dimensions de moi, de mes envies, de mes fantasmes, celui qui m’unifie, opère ma synthèse, et me veut douce, perverse, carrément sexuelle, sensuelle, en cuir, en satin, en coton, en dentelle, œil de braise, œil rieur, inquiétante, rassurante, toutes les femmes en moi, parce que j’aime alors être une femme.
Je n’aime pas ne pas être un homme.
Je n’aime pas ne pas pouvoir pénétrer toutes les femmes, toucher leurs seins et embrasser leur bouche.
Je n’aime pas ne pas pouvoir être pénétrée si je caresse une femme.
Je n’aime pas ne pas pouvoir la pénétrer.
J’aime être pénétrée par lui.
J’aime le sentir en moi, complètement.
J’aime le prendre en moi.
Je n’aime pas avoir peur de lui faire peur.
Je n’aime pas devoir me calmer quand, avide, vorace, je brûle de ne pouvoir l’absorber plus en moi.
J’aime et n’aime pas sentir cette rage monter en moi, cette douleur exquise, ce plaisir à mourir, quand je le prends en bouche, en moi, sous mes mains, de toutes les façons possibles, et que cela n’épuise pas mon désir, et que ce désir est dans une impasse, qu’il ne peut trouver d’issue, qu’il explose en moi, que j’ai envie d’en pleurer, à le griffer, le mordre, l’embrasser, le cajoler, le chouchouter, le supplier, et qu’en cela il me possède, il est mon maître, parce qu’alors il détient la clé, celle de mon envie, qu’il ne me la rend pas, et que je ne m’appartiens plus.
J’aime ses regards douloureux.
J’aime m’imaginer, croire l’espace d’un instant, qu’il souffre du même mal.
J’aime penser que ses morsures sont d’une même raison.
J’aime quand il jouit.
Je n’aime pas que la jouissance marque la fin de cette souffrance.
Je n’aime pas quand il s’en va, apaisé, et qu’il ne revient plus, ou trop tard.
Je n’aime pas qu’il ait moins besoin de moi que moi de lui.
Je n’aime pas formuler mon désir en besoin de lui.
Je n’aime pas ne désirer que lui.
J’aime ne désirer que lui.
J’aime désirer un autre que lui.
J’aime désirer.
J’aime me sentir frémir.
J’aime me sentir aux aguets, dans l’attente d’un objet sur lequel fixer ce désir volatile qui me pique et m’agace et me pousse à sourire, à bouger, à danser, à charmer.
J’aime le revoir et être surprise, comme une première fois.
J’aime le rencontrer toujours une première fois.
J’aime refaire les mêmes gestes comme une millième fois.
J’aime me sentir éternelle en respirant son odeur.
J’aime l’aimer comme une centenaire.
J’aime quand il me serre fort et que je me sens comme un arbre enraciné, enfin.
J’aime surprendre des regards inconnus et des rencontres fugaces comme des promesses de mille histoires possibles, en germe, qui ne seront pas et qu’on imagine, dans un pays de mots, de livres, où l’on part en voyage et l’on découvre mille contrées inconnues.
J’aime désirer tous les hommes comme on rêve une histoire.
J’aime regarder le ciel, et Paris, et la mer, et les arbres, et sentir, et respirer, et laisser l’extérieur, ses paysages, sa chaleur, ses parfums, ses dépressions, ses éclaircies, ses tempêtes, ses couleurs, m’envahir, m’ouvrir, me saisir, me prendre, m’emporter.
J’aime mes livres.
J’aime regarder un livre et sentir ma respiration se suspendre dans la promesse d’un bonheur, d’une lecture à venir, laisser ce désir m’étreindre, savourer l’attente, regarder, toucher, feuilleter, pour finalement le reposer.
Ou pour l’ouvrir. Et me laisser toucher, et partir dans une étreinte avec les mots, les images, les évocations, les souvenirs qui s’éveillent à leur passage, les espoirs qui ouvrent un œil, les rêves qui se forment un instant, et se dissipent en nuage défait.
J’aime et je n’aime pas avoir mal devant tant de beauté.
J’aime et je n’aime pas sentir en moi cette urgence.
J’aime et je n’aime pas être touchée à pleurer de vouloir sauver le beau dans toutes ses épiphanies, de ne pas supporter qu’il meure, ne pas supporter que tout ne soit que passage, moment, mouvance, éphémère, instant, sursis.
J’aime et je n’aime pas avoir envie de hurler, de frapper du marbre, de saisir, de faire des marques dans le réel, faute de le maintenir, de le rendre permanent, de toucher l’Être et non le mouvement.
J’aime et je n’aime pas pleurer devant la tâche, parce qu’elle est tragique, qu’elle est condamnée d’avance, et que pourtant là seulement est le sens, le seul sens possible, dans l’œuvre, création, procréation, enfantement, amour, désir, connaissance, savoir, science, pétrissage de matière, de mots, jets de couleur, atteinte de la forme pure, dépassement de l’imperfection dont est grevée toute matière, toute réalité, tout sensible, toute existence, et recherche d’une voie pour y faire advenir autre chose, quelque chose de parfait, qui nous délivrerait de l’angoisse un moment, cette angoisse devant l’implacabilité de la mort et du devenir, parvenir à y trouver une joie, dans un rire, quoi ?, cruel, carnassier, provoquant, moqueur, entier, plein, spontané, enfantin, naïf, lucide, triste, énorme, tendre, dans une caresse, un baiser, un réconfort, reprendre des forces et recommencer, encore, encore, encore.


Isadora 

mardi 1 février 2011

Japon Onirique (Exercice n°17 - 1) - par Alexandre H.


Cela fait des années que je rêvais d’aller au Japon, détonnant mélange d’ultra-modernité et du traditionnel le plus préservé. L’une des réactions les plus immédiates à mon arrivée à l’aéroport a été mon sentiment de frustration en tant qu’analphabète. Renforcée par le fait que le dépaysement est insolite : pas de désert infinis, de mendiants envahissants ou d’animaux étranges. Juste ces faciès si singuliers dans un décor somme toute pas si différent. Bien sûr, il fallait sortir de Tokyo pour mieux appréhender l’unicité nippone. Voir des femmes en kimono complet, fardées de blanc, leurs délicates petites pendeloques plantées dans un chignon savamment élaboré, côtoyer des policiers en uniforme et gants blancs pour faire la circulation, ou de tristes employés de bureau en costumes gris me saisissait car le voyage était finalement aussi temporel.

Ce voyage, c’était une sorte de pèlerinage au fond. Je voulais voir Hiroshima la martyre, les cerisiers en fleurs et leurs parterres de neige florale rose, contempler les toris rouges et noirs dont les pieds étaient baignés par la mer, aller me plonger dans une baignoire de boue chaude et rêvasser à la possibilité de peut-être devenir célèbre dans ce pays où les modes et les engouements sont si inattendus. J’avais envie de parcourir l’archipel dans ses moindres recoins. Partir à l’assaut du froid nordique d’Hokkaido jusqu’à la chaleur étouffante d’Okinawa dont la longévité des habitants a valu le statut de Crète asiatique. 

J’aimais et m’abandonnais à cette insularité, tentant vainement de me fondre dans la population mais étant aussi distinct et évident qu’un gyrophare.

Me revenaient alors en mémoire ces prémices de cinéphilie qui m’avaient particulièrement attendri vis-à-vis du Japon. Ces films récents si subtils… C’est d’ailleurs la subtilité et la délicatesse qui semblent définir ce pays si insolite. J’aimais en regarder ses vieux. Derrière chaque visage ridé, dans chaque cheveu gris, je retrouvais un peu de Mme Koide, cette vieille femme née de l’imagination d’un Gallois, vivant recluse dans sa ferme mais qui avait été l’héroïne de La vallée des lucioles dans sa jeunesse, conservant son secret oublié des jeunes, roulé dans une affiche de cinéma que le temps avait épargnée. 

C’est aussi en regardant les sobres yukatas des anciens. Je me disais qu’ils représentaient l’équivalent de nos bérets.

Ce qui allait peut-être me manquer le plus tangiblement allait être ce chant si particulier des cigales japonaises, sorte d’appel lancinant en quatre temps, plus varié que celui des nôtres. Je m’étonnais d’ailleurs de l’absence de babioles s’y référant dans toutes les boutiques à touristes, car je n’avais encore jamais entendu un tel chant ailleurs. J’en ferais la manifestation vocale d’Amaterasu.

Ainsi s’entendrait la voix du soleil levant…

samedi 29 janvier 2011

Comment retrouver le temps perdu en écrivant pour la télé



Un de mes amis, scénariste de son état, m'a envoyé le texte qui suit. J'ai trouvé sa réflexion vraiment intéressante, alors je me suis dit que j'allais la partager. 
Martin W. 
PS : Il y a eu plusieurs commentaires passionnants à la suite de la publication de ce texte. N'oubliez pas de les lire. 
--------------------------------

Je viens de découvrir avec surprise et bonheur que Nina Companeez - scénariste que je respecte mais dont l’étoile et l’inspiration avaient quelque peu pâli, ces derniers temps - vient de frapper un grand coup pour son comeback à la télévision. Elle vient en effet d’adapter, pour France Télévisions 2, rien moins que 
A la recherche du Temps Perdu, 
de Marcel plugrandécrivainfrançaismortduvingtièmesiècle Proust. 
En deux téléfilms de 110 minutes ! 

Oui, oui, je sais : La Recherche compte 7 tomes, 1. 200 000 mots, 7. 200 000 caractères, soit cinquante romans d’Amélie Nothomb ou de Marc Lévy - lesquels ne sont adaptés au cinéma qu’à raison d'un roman à la fois. Rendre hommage à l’intégralité de l’œuvre proustienne en deux demi-soirées est donc une entreprise d’une audace folle, et Madame Companeez ne peut qu’en être louée. Et puis deux fois 90 ou 110 minutes c’est le format préféré du service public français et de ses spectateurs, qui plébiscitent toujours sans hésiter les fictions françaises de prestige inspirées par des écrivains français connus du monde entier.

Je sais, les mauvaises langues diront que l’entreprise n’est pas seulement vaniteuse (Luchino Visconti soi-même s’y est cassé les dents et des cinéastes plus que respectables tels Volker Schlöndorff , Raùl Ruiz et Chantal Ackerman ont eu la modestie de se limiter à un seul des romans du cycle) mais qu’en plus, elle est absurde. Car, pour les puristes pincés, La Recherche est un cycle romanesque d’une complexité et d’une richesse inégalées. A leurs yeux, il est tout simplement impossible de rendre justice à une oeuvre pareille, et de construire un film cohérent, signifiant, embrassant l’intégralité de l’histoire en un format si restreint. Et de citer  Harry Potter, dont les aventures comptent également 7 tomes (Mais oui ! 7 ! Comme La Recherche ! Vous imaginiez vraiment que J. K. Rowling était un auteur original ?). Ils soulignent qu'on a eu beau tourner un film par tome - et même deux pour le dernier - eh bien les fans ne sont toujours pas contents ! 

Seulement, cet argument est vraiment spécieux ; car enfin, il faut comparer ce qui est comparable. Dans le cas de Harry Potter, il s'agit d'une Anglaise adaptée par des Américains – autrement dit un auteur inconnu du public français, écrivant dans une langue sans style, exploité sans scrupule par des requins hollywoodiens qui n’hésitent jamais à tirer à la ligne pour faire de l’argent. Tandis que Proust et Nina Companeez, c’est quand même autre chose ! 

Certains persifleurs diront aigrement que la vie est courte. Et que deux cent vingt minutes, c’est tout de même long. (Bon, pas aussi long que de lire Proust, mais long quand même.) Et ils suggèreront perfidement que ces deux cent vingt minutes, on peut les mettre à profit en allant au cinéma voir des films d'art et d'essai ou en lisant un bon roman, voire le début de La Recherche (dont l’intégrale est en ligne en une seule page, cliquez ICI, c’est fou ce que permet l’internet, aujourd’hui…). 

Mais ne les écoutez pas. Une entreprise comme celle-ci mérite absolument que tous les spectateurs de France et de Navarre (enfin, ceux qui regardent encore F2) la dégustent d’un bout à l’autre. C’est une œuvre française, scénarisée par une cinéaste française, diffusée sur une chaîne française. La regarder est - n'ayons pas peur des mots - un devoir civique. 

Bon, faut que je vous l'avoue franchement, je suis allé, par curiosité, jeter un coup d’œil à la bande-annonce (vous l'apercevrez sûrement entre deux programmes, ces jours-ci) ; mais elle m'a un peu refroidi : j’y ai vu beaucoup de messieurs et de dames tout nus (vraiment beaucoup, pour une bande-annonce aussi courte), entendu des répliques incompréhensibles, aperçu des acteurs mal maquillés... Et j'ai cru que c'était un montage d'extraits de la Série Rose, les téléfilms "coquins" qui passaient sur je ne sais plus quelle chaîne dans les années 80. Mais il ne faut pas que ça vous dissuade de regarder, hein ? C’est sûrement très, très bien. Companeez-Proust, c'est un duo gagnant ! Et puis, la bande-annonce a certainement été ratée par la chaîne.   

Et puis, pareille entreprise force l’admiration. Parce que même en seulement deux fois 110 minutes et avec des acteurs mal maquillés, les costumes et les frais de coiffure ont dû coûter beaucoup d'argent, et c'est normal : la télévision de qualité, ça se paie ! Quand on pense que la BBC, par exemple, gâche sottement les deniers du contribuable britannique à rémunérer des scénaristes autochtones (donc, forcément, inconnus en France !) pour écrire - devinez quoi ? - des fictions originales ! Vous rendez-vous compte ? 

Heureusement, ça ne pourrait pas arriver ici. France 2 a très sagement investi en misant sur Nina Companeez et Proust, des valeurs sûres, de stature internationale. Enfin, surtout Nina Companeez. Parce que Proust, faut reconnaître qu’il a fait son temps. D'ailleurs, en tant que personne morale, il n’existe plus, son œuvre est passée dans le domaine public, à présent. Et heureusement, car ainsi, sa valeureuse scénariste pourra récolter les fruits de son travail sous forme de juteux droits d'auteurs. Et comment ne pas s'en réjouir ? Pensez ! Elle a pris Proust à bras-le-corps (malgré lui !), elle a nettoyé son pensum de toutes les longueurs inutiles – bref, elle a sué sang et eau pour permettre enfin au grand public de se faire pénétrer en profondeur par cette œuvre magistrale jusqu’ici réservée aux happy few. J'ignore ce que lui rapportera sa modeste adaptation, mais ce ne sera que justice.  

Et si j'ai tenu à écrire ce texte, moi qui ne m'exprime jamais publiquement, c'est parce que je tenais à remercier Madame Companeez. Depuis trois ans, je cherche vainement un scénario porteur à proposer à une chaîne. Et grâce à elle, je viens d'avoir une idée gé-niale ! Tenez-vous bien : je vais adapter La Bible en deux fois cent dix minutes. Oui ! Première époque : l’Ancien Testament ; Deuxième époque : le Nouveau ! Comment ? "Ca a déjà été fait" ? Mais pas du tout ! Ce paresseux de Cecil B. de Mille a eu beau s’y reprendre à deux fois (en 1923 et en 1956), eh bien, en trois heures, il n’a réussi à raconter que Les Dix Commandements ! Et John Huston, ce tâcheron, sa Bible (1966) qui dure trois heures elle aussi, ne va pas plus loin que la fin de la Genèse. Et ça se prend pour un cinéaste !

Vous allez voir ce que vous allez voir ! La Bible, c’est pas beaucoup plus long à nettoyer que Proust ! Et en plus, pour un scénariste, c'est la manne : on y trouve vraiment tout ! Un déluge de personnages incroyables, Sodome, Gomorrhe, de l’action, des effets spéciaux et - Un ? Non ! - deux Dieux : le Père, qu'on verra surtout dans la première partie, et le Fils dans la deuxième ! Et quand on connaît le nombre de lecteurs passés, présents et futurs dudit bouquin, vous imaginez les DVD ? Ils se vendront comme des petits pains !

Hier, j'ai enregistré le projet détaillé - les personnages, les décors, tout ! - à la SACD et déposé mon « pitch » à France 2 ! Et, pour mettre toutes les chances de mon côté, je l'ai aussi envoyé à TF1 et à M6 (Arte, c'était pas la peine, ils n’adaptent que des romans d’écrivains allemands, donc inconnus en France.) Pour une fois que j'ai une idée gagnante, je ne voulais pas que quelqu’un me la fauche ! Bon, Nina Companeez va sûrement se mordre les doigts en réalisant... que cette idée géniale lui a filé sous le nez. Mais après tout, elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même. C'est vrai : personne ne l'a obligée à perdre son temps avec Proust. 

Marcel Maillot 

dimanche 23 janvier 2011

Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 6


L'aventure du Livre Inter

Mon deuxième roman arrive en librairie au mois de janvier 1998. Quelques semaines plus tard, il fait l’objet (si je me souviens bien) de trois papiers louangeux, le premier - et non le moindre - dans Le Magazine Littéraire. Cet article signé Daniel Martin aura des conséquences considérables, car il incitera Michel Deville à lire le roman et à en faire un film (j’y reviendrai dans le prochain épisode). Le deuxième article paraît dans Les Inrockuptibles, le troisième dans Libération. A cette occasion, j’ai découvert le rite étrange des séances photo. Un peu avant que le livre ne sorte, P.O.L m’a proposé de prendre rendez-vous avec son photographe attitré ; à l'époque, c'est John Foley. Ce n’est pas la première fois qu’on se rencontre : il m’a photographié en 1988 pour La Vacation. Je ne tenais pas à me montrer alors, mais, de toute manière, personne n’a demandé ma photo. John est très grand, très mince, extrêmement courtois et profondément sympathique. Il m’emmène me balader dans les rues les plus calmes du Quartier Latin et sur les bords de la seine, et me fait parler pour me faire oublier qu’il me mitraille. Je passe avec lui deux heures très agréables, sans me douter que mes séances photos sont loin d’être terminées. Car alors même que P.O.L fait faire des photos de tous ceux de ses écrivains qui le veulent bien, les revues et périodiques qui publient des critiques de livres tiennent souvent à publier des photos prises rien que pour ça. Les Inrocks décident de puiser dans le travail de John, mais Libération m’envoie un autre  photographe, et choisira un portrait « romantique » d’un Martin Winckler sans lunettes, la main posée sur son cœur tel un jeune Victor Hugo. Jamais je n’aurais cru, en prenant cette pose, que le quotidien choisirait celle-là ! Au fil des mois, je serai de plus en plus sollicité par des périodiques divers et variés et par des photographes indépendants qui désirent « m’avoir dans leur banque d’images ». Je comprends la nécessité pour les photographes, dans ce monde visuel, de produire leurs propres
images, mais je ne peux pas m'empêcher que pour quelqu'un qui ne vit pas de son image mais de sa plume, prendre la pose est du temps perdu.

En dehors des deux organes de presse cités plus haut, la presse parle peu de La maladie… Cependant, le livre fait son chemin. Les libraires l’apprécient beaucoup et le recommandent à leurs clients. C’est une bonne nouvelle, s’agissant du deuxième roman d’un inconnu.

La sélection pour le Livre Inter, annoncée au mois de mars 1998, si je me souviens bien, est une autre bonne nouvelle. Mon roman fait partie d’une liste de dix titres, retenus par une quarantaine de critiques (dont le nom est tenu secret) parisiens et provinciaux. Les romans récompensés par un prix à l'automne sont exclus de la sélection. Le Livre Inter, cette année-là, sera décerné au début du mois de mai. 

Je connais le Livre Inter, bien sûr : quelques années plus tôt j’ai, comme beaucoup de Français, écrit à deux ou trois reprises des lettres à France Inter dans l'espoir de faire partie du jury. Les vingt-quatre jurés sont des auditeurs, le président est un écrivain. C’est lui, d’ailleurs qui, en début d’année, lance l’appel à participation des lecteurs. Cette année-là, c’est Daniel Pennac, lui-même lauréat du Livre Inter quelques années auparavant, qui assume cette noble fonction.  

Très tôt après la sortie du livre, je suis invité à France Inter pour enregistrer, comme tous les autres écrivains sélectionnés, un des entretiens diffusés chaque matin pour présenter les livres de la sélection. Un autre jour, je suis invité au journal de 13 heures pour répondre aux questions de Gérard Couchelle et de Vincent Josse, l'un des chroniqueurs littéraires d'Inter. Tous deux ont manifestement beaucoup aimé le roman et, si j’en crois ceux de mes proches qui ont écouté l’émission, ça se sentait dans leur voix. Le jour de cet entretien, la responsable du service culturel, Maryse Hazé, m’accueille avec une chaleur impressionnante. Elle a adoré le livre, elle me fait faire le tour de tous les bureaux et me présente à tout le monde.

De mon côté, j’ai peine à croire que je peux remporter le prix. Parmi les autres sélectionnés figurent  entre autres Iégor Gran, auteur d’un premier roman épatant, Ipso Facto, également chez P.O.L, et François Bon (pour Impatience, il me semble). Si je me souviens bien, parmi les noms retenus figurent également François Weyergans, Marc Villard et d’autres écrivains chevronnés. Mon bouquin ne pèse pas bien lourd devant ces pointures. D’autant que c’est le plus long, le plus rébarbatif, le plus déprimant de la liste - litre parle de maladiePersonne ne va lire ça ! 

Je me trompais, et j'en ai la preuve bien avant que le jury du Livre Inter se réunisse. Entre janvier et mai 1998, il se sera vendu presque huit mille exemplaires du roman, ce qui était déjà un beau succès pour le deuxième livre d’un inconnu. Principal responsable de ce succès : le bouche-à-oreille et le travail des libraires – qui, au fond, sont des lecteurs comme les autres : ils veulent gagner leur vie en vendant des livres, bien sûr, mais de préférence les livres qu’ils aiment. Et beaucoup de libraires aiment beaucoup La maladie de Sachs. Or, beaucoup de lecteurs interrogent les libraires avant d’acheter des livres. Et les bons libraires connaissent les goûts de leurs habitués ; ou, s’ils ne les connaissent pas, savent les identifier en les faisant parler de ce qu’ils ont aimé. 

Je devrais souligner que 1998 est, commercialement parlant, une année très différente de ce que sont les années 2010-2011 en matière de vente de livres. La même année, parallèlement aux livres de Paolo Coehlo et de Mary Higgins Clark, best-sellers assurés, un roman de Michel Houellebecq (Les particules élémentaires), un autre de Françoise Chandernagor (La première épouse) vont se vendre à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, tandis que La première gorgée de bière de Philippe Delerm, publié l’année précédente, est un phénomène de librairie qui dépasse ces chiffres ! L’époque est propice aux livres, beaucoup plus que ces dernières années. 

Le succès initial de La maladie de Sachs est évidemment très gratifiant pour moi. Le livre se vend, ça se voit sur les relevés quotidiens que POL reçoit : il en « sort » (autrement dit : les libraires en commandent) entre 50 et 100 par jour, et les gros vendeurs comme la FNAC en commandent à plusieurs reprises plusieurs centaines.  Les gratifications sont aussi plus personnelles, plus intimes. Un jour, je signe au Mans à la librairie « Plurielles » (anciennement « La Taupe »), ma librairie d’élection depuis que je vis dans la Sarthe. Parmi la dizaine de personnes qui ont entendu parler de mon livre et viennent me le faire signer, entre une jeune femme d’une trentaine d’années accompagnée par ses parents, un couple de sexagénaires.

La jeune femme m’explique : « Je viens de lire votre livre. Je l’ai acheté après vous avoir entendu en parler au journal de Gérard Courchelle. Je suis médecin. Auparavant, j’étais interne en neurologie. Et puis, après avoir fait des remplacements, je n’ai pas voulu être neurologue toute ma vie. J’ai décidé de me tourner vers la médecine générale. Quand j’ai pris cette décision, ma famille s’est étonnée, elle ne comprenait pas pourquoi je voulais changer de spécialité, aller travailler à la campagne, faire des visites à domicile. Et puis, vous avez publié votre livre, je l’ai lu, je l’ai offert à mes parents… » A ses cotés, sa mère prend la parole et ajoute : « Et depuis que je l’ai lu, moi aussi, je comprends… »

D’abord sceptique à l’idée de remporter le Livre Inter, je me mets à y croire. C’est un prix important, le seul que je respecte sans réserve. Même si le président du jury et le 26e membre (le lauréat de l’année précédente) sont écrivains, il est décerné par des lecteurs indépendants. Et, cette année-là, ils voteront sans la double voix du président. Car Daniel Pennac, plusieurs fois sollicité par le service culturel de France Inter pour présider le jury, n’a accepté de présider qu’à la condition expresse de ne pas voter. Il tient à n’avoir aucune influence sur la décision finale.

Les débats du Livre Inter sont enregistrés. Chaque auditeur reçoit, dans les jours qui suivent l’attribution du prix, les cassettes de l’enregistrement. L’une des auditrices membre du jury, quelques mois plus tard, me fera une copie des siennes. Dès le début de la réunion, on entend Pennac expliquer qu’il ne donnera pas son opinion sur les livres – qu’il a tous lus, comme les jurés – et ne votera pas. Pour sa part, Nancy Huston, lauréate de l’année précédente, ne s’exprimera que brièvement, par téléphone, car elle se trouve à l’étranger le jour du vote.  Cette année-là, le prix est attribué à l’issue d’un débat entre les jurés lecteurs, et eux seuls.

S’il ne participe pas aux débats, Daniel Pennac a néanmoins une opinion. Il aura l’occasion de l’exprimer clairement une fois le prix décerné, je ne trahis donc pas un secret en révélant que, quelques semaines avant l’attribution du Livre Inter, il écrit à l’équipe de P.O.L une lettre enthousiaste qui dit en substance (je cite de mémoire) : « Quand j’ai reçu les dix bouquins sélectionnés, j’ai décidé de me débarrasser du plus gros en commençant par lui. Après l’avoir lu, je me suis demandé comment les neuf autres allaient pouvoir l’emporter. »
Il est terriblement bon de recevoir les compliments des lecteurs et d’un écrivain qu’on admire beaucoup. Quand on se met à espérer un succès hypothétique, c’est aussi terriblement douloureux. Quelques jours avant le Prix, je me sens désespéré : personne ne peut jamais prédire à l’avance le résultat d’un vote aussi passionné que celui du Livre Inter. Chaque fois que j’ai entendu des jurés du Prix raconter leurs débats, ils ont insisté sur leur vivacité et le fait que nombreux sont les jurés qui arrivent à France Inter avec « leur » livre et veulent que ce soit celui-là, et pas un autre, qui soit élu. Lorsque deux livres se détachent franchement et séparent les jurés en deux groupes égaux ou presque (ce fut le cas en 1999, Livre Inter dont j’étais le juré d’honneur), les débats se font très vifs et la voix du président, qui compte double, peut faire la différence. Autant dire que rien n’est joué. Or, je me suis mis à croire à ce prix et  à mon livre, mon désir de voir ses qualités reconnues – et avec elles, mes qualités d’écrivain – est très fort, et j’associe intimement ce désir de reconnaissance à la relation que j’avais avec mon père. Le livre lui est – avec trois autres médecins – dédié. Contrairement à ma mère, qui m’a vu publier La Vacation, mon père ne saura jamais que je suis devenu écrivain et que j’ai écrit un roman profondément marqué par ce qu’il m’a enseigné et légué symboliquement. J’ai toujours eu le sentiment que ses qualités humaines n’étaient pas reconnues à leur juste valeur. Or, ce livre est écrit à sa mémoire, Bruno Sachs est habité par le douloureux mélange d’humanité et de tristesse que je voyais en lui. Et je suis pris d’un sentiment de désespoir très intense à l’idée que, très probablement, le Livre Inter sera attribué à un autre livre que le mien, car ni le soutien des libraires et des lecteurs, ni l’appréciation de Daniel Pennac ne garantissent en rien que les vingt-quatre jurés seront du même avis qu’eux. D’ailleurs, si j’étais juré au Livre Inter, je ne voudrais pas que quiconque – libraire ou écrivain ou autre lecteur – influe sur mon choix.

Je me sens tellement désespéré que j’écris à Paul pour lui faire part de mon abattement, et il me répond, une fois encore, avec amitié et intelligence (il l’a déjà fait, il le fera encore). Aucun prix n’a valeur absolue et le Livre Inter n’échappe pas à cette réalité ; s’il couronne un roman, il ne dit rien des qualités de son auteur ; s’il met un écrivain en valeur, il ne dit rien de ce qu’il a écrit ou écrira ensuite. C’est un accident, non un jugement définitif. Et il ajoute : « Venez passer la soirée à Paris avec Jean-Paul et moi le dimanche où le Jury se réunit. Si vous remportez le Prix on ira dîner avec les jurés. Sinon, on noiera notre chagrin dans des alcools divers et variés. »
Ce message me réconforte et contribue à lever mon angoisse et le sentiment d’indignité que je ressens en désirant si fort ce prix et en me sentant si abattu à l’idée de ne pas le recevoir. Le jour dit, je me rends à Paris, très détendu à l’idée que, de toute manière, je vais passer une soirée avec deux amis.

Après une attente que mes hôtes trouvent longue mais que je ne vois pas passer, car l’apéro m’a mis en verve et je me suis mis à beaucoup parler (on n’a jamais besoin de me pousser, faut dire…) le téléphone sonne. Un membre du service culturel de France Inter nous annonce que le jury vient de nous attribuer le Livre Inter.

Je dis « nous » car à mes yeux, publier chez P.O.L a toujours été une entreprise collective. J’ai raconté ailleurs sur ce blog l’histoire de ma relation personnelle avec Paul Otchakovsky-Laurens, mais je ne dirai jamais assez combien l’atmosphère de la maison et les relations que j’entretiens avec chacun de ses cinq membres et certains de ses écrivains est, en elle-même, essentielle à mon travail. C’était vrai avant que je devienne un écrivain connu, ça l’est encore plus depuis. Comme je l’ai dit à de nombreuses reprises, pour tous les écrivains P.O.L qu’il m’est arrivé de rencontrer, le succès d’un auteur de la maison n’est pas seulement le succès de l’auteur, mais celui de toute la maison. Les succès passés ou récents de René Belletto, Marie Darrieussecq, Emmanuel Carrère, Emmanuelle Pagano, Atiq Rahimi, Iégor Gran, Robert Bobert et bien d’autres m’ont fait chaud au cœur car ils ont permis à la maison de continuer à publier en restant dans la ligne exigeante de Paul. Lorsque Paul a répondu au téléphone, ce soir là, il a levé le bras et dit « On l’a. » Et on a tous sauté de joie. Je me suis empressé d’appeler MPJ pour la prévenir (nos grands l’entouraient et étaient tout excités eux aussi) et puis, tout guillerets, nous nous sommes rendus à la maison de la radio.               

Dans un grand hall où l’on avait installé de grandes tables rondes, les vingt-quatre jurés, l’équipe du service culturel d’Inter et quelques invités nous ont accueilli avec beaucoup de chaleur. Evidemment, j’étais euphorique et je n’arrêtais pas de parler. (Plus tard, deux jurés qui n’avaient pas voté pour (ou pas aimé) mon livre m’ont même dit avec le sourire : « Ca fait plaisir de voir à quel point vous êtes heureux, ça nous console… »)

Je me souviens du plaisir de Daniel Pennac, qui n’avait rien laissé entendre de ses préférences (les jurés me l’ont confirmé ce soir-là et j’ai pu le vérifier en écoutant l’enregistrement des débats quelques semaines plus tard), de s’être senti plus lecteur qu’écrivain en voyant que La maladie… était plébiscitée par les jurés. Je me souviens aussi (et ça me fait vraiment marrer, aujourd’hui) de la poignée de main et des paroles du  Président de Radio-France et de Jean-Luc Hees (alors directeur de France Inter) me félicitant « officiellement ». Mais je ne me souviens plus très bien du reste de la soirée, ni bien sûr de la nuit, perdue dans les brumes du champagne et des conversations.

Je me souviens en revanche très bien de l’annonce du Livre Inter le lendemain midi à la fin du journal de 13 heures. Daniel Pennac annonce le titre du roman couronné par le Livre Inter, plusieurs jurés parlent des débats et, en me passant la parole, Gérard Courchelle me demande ce que je ressens. Je réponds que je suis extrêmement honoré de recevoir le plus grand prix de lecteurs existant en France et que, vieil auditeur d’Inter, j’ai déjà plusieurs fois écrit pour faire partie du jury. En vain. Mais cette fois-ci, j’ai écrit une lettre de cinq cents pages et je vais enfin pouvoir être juré… l’année prochaine. A la fin de la conversation, Courchelle me dit : « Je crois que vous êtes un grand amateur de la série Urgences ? » Il l’a dit sur un ton amical mais amusé, faisant ainsi allusion à la présence de l’auteur et des personnages d’Urgences dans les remerciements du roman. Je réponds, avec un sérieux qui le surprend sans doute, qu’Urgences est une immense série, à laquelle j’ai déjà consacré plusieurs articles importants (dans Génération Séries et dans Les Nouvelles séries 1996-1997) et qu’à mes yeux la fiction télévisée est une forme d’expression artistique à part entière, qui mériterait plus de respect.

J’ai répondu cela du tac au tac, sans me poser de questions. Cette phrase me sera de nombreuses fois rappelée par des lecteurs venus me rencontrer dans les salons du livre et les librairies pendant les mois qui suivent. Des hommes et des femmes de tous les âges s’approcheront de moi timidement, un exemplaire de Génération Séries ou un volume des éditions Huitième Art à la main en me demandant si « je veux bien » le dédicacer. Et, chaque fois, ils me diront en substance : « Avant que vous vous exprimiez ainsi sur l’antenne de France Inter, j’avais honte de dire que je regardais des séries télévisées. Entendre un écrivain reconnu dire que regarder des séries n’est pas ridicule ou stupide, ça m’a fait un bien fou. »

Ces confidences m’ont mis du baume au cœur. De même que Georges Perec m’avait, sans le savoir, déculpabilisé d’avoir lu essentiellement de la littérature populaire, je pouvais à mon tour déculpabiliser des spectateurs de leur goût pour la fiction télévisée.
Vous me direz que ce genre de gratification semble secondaire en regard de la célébrité qu’apporte un prix littéraire, mais comme je l’ai expliqué dans les épisodes précédents, ma « carrière » de critique de télévision a pris beaucoup de relief parallèlement à mon succès d’écrivain. Les deux séries de souvenirs sont par conséquent très liées.

D’où vient le succès ? Il ne fait aucun doute que le Livre Inter a beaucoup fait pour La maladie de Sachs, pour moi et pour la maison P.O.L. Du jour au lendemain, le roman – qui se vendait déjà très bien, pour le bouquin d’un inconnu – s’est mis à partir comme des petits pains. On le trouvait partout en France, y compris dans les tout petits points de vente de livre des plus petits villages. Tous les matins à neuf heures, pendant des mois, Paul ou Jean-Paul m’appelaient pour me dire : « Il en est sorti (un chiffre astronomique), on en réimprime (un chiffre encore plus astronomique). » Et on se mettait à rire comme des baleines. C’était le rire des enfants qui n’en reviennent pas de ce qui leur arrive. Un jour, Paul me présente un écrivain qu’il publiait déjà bien avant de fonder P.O.L. L’écrivain en question (dont j’étais un lecteur depuis longtemps…) me dit avec un grand sourire « Ah, c’est vous qui nous nourrissez, à présent ! » Et je me sens fier de pouvoir contribuer, à mon tour, à la renommée et à la santé de la maison.

Je peux savourer le succès avec d’autant plus de plaisir et d’autant moins d’arrières-pensées que, une fois encore, il s’agit du Livre Inter, non d’un prix remis par un jury inamovible, toujours suspect d’avoir été influencé. D’ailleurs, en dehors des trois articles mentionnés au début de ce texte, la plupart des médias « institutionnels » consacrés aux livres n’ont pas, ou peu, parlé de La maladie de Sachs. Le succès populaire d’un livre publié par P.O.L semble en surprendre plus d’un. Certains critiques, d’ailleurs, ne cachaient pas leur perplexité. Daniel Pennac me confiera avoir entendu un critique renommé parler de mon roman, en le qualifiant de « livre de plage » (il est vrai qu’on le lut beaucoup sur les plages, cet été-là et je me souviens à plusieurs reprises avoir signé avec plaisir des exemplaires encore pleins de grains de sable…) ; un autre critique confie à Pennac qu’il ne comprend pas que tant de lecteurs lisent un livre « aussi difficile ». Ce à quoi Pennac répond : « Si vous pensez qu’il est difficile, c’est parce que vous ne l’avez pas lu. » Dans Le Monde, le seul article important qui le mentionnera ne le fera pas dans le cadre du Monde des Livres, mais en aparté, au mois de juillet 1998, deux mois après le Prix, essentiellement pour faire part de sa surprise. (Voir cet article.) Dans Télérama, il faudra attendre septembre pour qu’un entrefilet dise à peu près « Bon, vu le succès, vous l’avez sûrement déjà lu, mais on voulait vous dire qu’on l’aime aussi beaucoup, ce livre… ». La respectable revue Le Matricule des Anges (créée en 1992) n’y fera aucune allusion. Quand à Lire, Daniel Pennac y publiera, le mois suivant le Livre Inter, une chronique qui exprime clairement son appréciation personnelle du roman, mais c’est le seul article que le magazine consacrera au roman (ou d’ailleurs à la quasi-totalité de mes livres par la suite…), et il s’agit d’un "coup de coeur", non d’une critique à proprement parler. (Et non, La maladie de Sachs ne figure pas dans la liste des « vingt meilleurs livres de l’année » élus par Lire en 1998.) 

Autre anecdote significative : aucune des émissions télévisées littéraires de l’époque ne m’invitera à parler de mon livre. En septembre 1998, pour sa rentrée, Bernard Pivot consacre le premier « Bouillon de Culture » de la saison à des médecins-écrivains et à des livres consacrés à des médecins. Quand j’en entends parler, je pense naïvement être invité, mais ce ne sera pas le cas. Bernard Pivot se contentera de citer à la fin de l’émission « le livre dont tout le monde a déjà entendu parler ». Au cours des dix années qui suivront, je ne serai jamais invité dans une émission littéraire télévisée pour parler d’un de mes romans, à l’exception de Un livre, un jour, l’émission-vignette de trois minutes diffusée chaque jour sur F3.

On ne peut donc pas dire que le succès de Sachs (pas plus que ma notoriété ultérieure) soit dû aux émissions littéraires. Il n’est pas dû non plus à la seule influence de France inter. Certes, la chaîne se fait l’écho du livre qui porte son label, mais elle l’a fait pour tous les lauréats, et aucun des livres primés auparavant ou par la suite n’a remporté de succès comparable en termes de ventes. Ajoutons que parmi les huit romans que j’ai publiés depuis 2004, trois ont rencontré un franc succès (plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires vendus), sans qu’aucun ait fait l’objet du soutien de la télévision ou de France Inter. Mon dernier roman en date, Le Chœur des femmes, a été chroniqué favorablement par de nombreux journaux et blogs mais (sauf erreur) par aucun média audio-visuel classique. Une fois encore, son succès (60 000 exemplaires vendus, ce qui est considérable pour l’économie du livre de 2009) s’explique essentiellement par le travail des libraires et le bouche-à-oreille. J’en viens à me demander combien de livres, aujourd’hui, doivent leur succès à la télévision ou à la radio…

Quand, en 1998, on me demandait comment j’expliquais le succès de mon roman, je répondais en souriant : « C’est peut-être parce que la maladie de Sachs est une maladie contagieuse… »
Plus sérieusement, je pense que le succès d’un livre ne peut pas s’expliquer simplement. Il est le produit d’un faisceau de circonstances. La nature et le contenu du livre en font partie, ainsi que la personnalité de l’auteur mais les conditions économiques, les préoccupations collectives du moment, les libraires, les lecteurs eux-mêmes sont des éléments déterminants impossibles à mesurer. Pour comparer ce qui est comparable : La première gorgée de bière (qui s’est vendu beaucoup plus que La maladie) n’avait bénéficié d’aucun écho particulier dans les médias avant de rencontrer son nombreux public, tandis que le succès des Particules élémentaires (qui, en édition courante du moins, ne s’est pas vendu autant que Sachs) fut la conséquence d’un lancement extrêmement bien planifié par son éditeur, d’un support médiatique massif – alimenté par les controverses autour de l’attribution du Goncourt - et d’un bouche-à-oreille indéniable. (Peu importe ce qu’on peut penser des Particules élémentaires, il serait insultant et stupide de dire qu’il ne s’est vendu que parce qu’il faisait scandale. Il n’aurait jamais eu ce succès s’il n’avait pas touché un grand nombre de lecteurs, en France et ailleurs.)

Quoi qu’il en soit, le succès recontré par mon livre a fait de moi, du jour au lendemain, un écrivain connu et sollicité. Ce qui signifiait deux choses : d’une part, que j’allais être être appelé à faire acte de présence et à donner mon avis à d’innombrables occasions ; d’autre part, que j’allais désormais avoir beaucoup de travail.  

Pendant les dix années qui ont suivi, j’ai publié beaucoup, beaucoup, beaucoup. Je reviendrai sur les multiples raisons de cette hyperactivité éditoriale, mais à l’époque, le succès a très vite déclenché deux réflexions. D’abord, et en sachant qu’il s’agissait très certainement de circonstances favorables, j’ai pensé que pareil succès colossal de ce roman (330 000 exemplaires en édition P.O.L, cent mille chez France-Loisirs, plus de cent mille en poche, une quinzaine de traductions, un film !), ne m’arriverait plus jamais. Ensuite, j’avais en tête plusieurs livres qui me tenaient à cœur et que je n’avais jamais pu écrire auparavant. Je me suis dit : « C’est le moment de t’y mettre. »

Et c’est ce que j’ai fait.

(A suivre…)