Ecrire la notice nécrologique
D'une personne de votre choix
En exactement quatorze lignes de 70 signes et espaces maximum (donc 980 signes maxi au total)
Ton : de préférence humoristique (voire caustique)
En utilisant les mots "copulation", "flagellation" et "population" au moins une fois
Publication au fur et à mesure de la réception, comme d'habitude.
A vos claviers !
Mar(c)tin
lundi 22 novembre 2010
mercredi 17 novembre 2010
"Comment écrivez vous ? "- Des questions en vrac (Ficelles et chapeaux-claques, 7)
·
Connaissez-vous
vos personnages ? Je veux dire, est-ce que vous vous inspirez toujours de
personnes que vous connaissez ou bien les créez-vous de toutes pieces ? Physiquement
les visualisez- vous ?
Ca dépend. Je
ne suis pas très bon pour décrire (les gens ou les choses) alors j’ai besoin de
modèles. Donc, je m’inspire souvent de personnes que je connais, mais ça ne se
voit pas nécessairement, car je ne les décris pas (ou alors, très vaguement). Mais
j’ai leur visage en tête, et c’est ça qui m’aide à écrire. Cela dit, une fois
qu’ils sont « mis en scène », ils cessent d’être les sosies des
personnes vivantes. D’ailleurs, d’un point de vue général, je n’aime pas l’idée
que mes amis se « reconnaissent » (à tort) dans mes personnages.
Alors de deux choses l’une : ou bien ils sont une caricature (comme le
redoutable Maire Esterhazy, petit homme caractériel et mégalomane dans la
Trilogie Twain) et tout le monde peut voir de qui il s’agit ; ou bien ce
sont des personnages composites et les reconnaissances sont souvent trompeuses.
Par exemple, on pense que Bruno Sachs ou Franz Karma, c’est moi, mais je les ai
imaginés avec le visage d’un de mes amis de fac, Olivier M. pour l’un, et le
visage de mon père pour l’autre. Donc, quand je les écris, je ne pense pas du
tout à moi. Ce que j’aime faire aussi, c’est suggérer que mes personnages
ressemblent à des comédiens que j’aime bien. Ainsi, Aline, la secrétaire de
l’Unité 77 dans le Chœur des femmes ressemble à
Abby Sciutto, la « lab tech » de la série NCIS. Avec dix ans
de plus…
Ensuite, s’il
s’agit de dire que je les « connais », non, pas vraiment. Ils ont
toujours quelque chose à m’apprendre. Dans mon esprit, mes personnages se
définissent par leur comportement, et non par une sorte de contenu
psychologique que j’aurais prédéfini.
·
Choisissez-vous
d’écrire sur un thème en particulier ou les thèmes que vous abordez
s’imposent-ils comme des evidences ?
Je n’écris
jamais « par thèmes ». Je ne connais le thème de mes romans qu’une
fois qu’ils sont publiés et qu’on (les lecteurs, parfois quelques critiques) en
parle. De toute manière, je pense que j’ai des thèmes généraux
récurrents : les abus de pouvoirs liés à la médecine, les relations
amoureuses et familiales, le partage du savoir… Donc, les thèmes, ils sortent
toujours. Quand je me mets à écrire, c’est parce que j’ai une histoire à
raconter (d’abord) puis une forme pour la raconter (ça peut être assez long à
définir). Et là, je me mets au boulot, en sachant à peu près où je vais, mais
sans savoir toujours très bien par où je vais passer. Mais une fois que j’ai
mon histoire et ma forme, je ne me pose plus de questions, j’avance. En ce
moment, je n’avance pas sur mon prochain roman, parce que je ne sais pas
exactement quelle histoire je vais raconter ni sous quelle forme. Jusqu’ici
j’avais des histoires simples (et la forme me permettait de les rendre plus
complexes, plus étoffées) mais cette fois-ci, j’ai une histoire compliquée, et
j’aimerais que la forme soit en accord. Alors, je tâtonne.
·
Comment
écrivez-vous ? Le matin ? Le soir ? En silence ? En musique ? Avec le bruit des
gens qui passent ?
J’ai toujours
écrit empêché, depuis que je suis gamin. Ma chambre était un hall de gare (il y
avait trois portes, tout le monde passait par chez moi pour traverser l’étage).
Et depuis que je suis adulte, j’ai passé le plus clair de mon temps à
travailler sur un bureau installé dans mes chambres successives, parfois (en
1993-94, en particulier) avec des bébés dans un lit juste derrière moi, ou sur
les genoux - et c’est parfois acrobatique, vu la propension qu’ils ont à foutre
leurs menottes couvertes de beurre et de confiture sur le clavier… Je peux
écrire en silence ou en musique (mais pas de la chanson, plutôt un trio de jazz,
Bill Evans de préférence). Je peux écrire avec des gens dans la pièce (à
condition qu’ils ne m’adressent pas la parole, le fait qu’ils parlent ne me
gêne pas). J’écris mieux le soir que le matin, sauf quand je suis dans un
roman, alors là j’écris jusqu’à pas d’heure et je me lève dès que je me
réveille et je suis capable de m’y remettre. Mais globalement je suis plutôt
quelqu’un du soir et de la nuit que du matin.
·
Etiez-vous sur
depuis le départ que vous seriez ecrivain ? Ou avez-vous été saisi parfois du
doute de ne pas réussir a vous faire publier ?
Je sais que
j’ai eu très tôt envie d’écrire des livres et « être écrivain », pour
moi, c’était ça : aligner les bouquins. C’est ma rencontre avec les
écrivains américains de SF (Asimov, Sturgeon, Sheckley, Bester) qui m’a fait
comprendre que c’était un métier et qu’on pouvait gagner sa vie avec. En
France, il était plutôt sous-entendu qu’on ne pouvait être écrivain que si on
avait d’emblée un talent tellement impressionnant que toute la galaxie allait
le savoir. Comme personne ne me disait rien de tel, je pensais que je me
faisais des idées.
Avant d’être
publié pour la première fois, bien sûr, j’ai douté de la possibilité que ça
m’arrive. Après le premier livre, j’ai moins douté, mais je n’ai jamais pensé
qu’une publication était assurée ou que mes livres allaient toujours plaire. Le
dernier roman que j’ai écrit, Les
Invisibles, qui sortira en mai 2011, est différent des précédents. C’est un
roman policier, mais la narration est très particulière pour moi : il n’y
a qu’un seul narrateur, et c’est un homme. Ça ne m’était pas arrivé. Je me suis
demandé si les éditrices qui s’occupent de moi au Fleuve allaient aimer, et si
c’était intéressant. Je pensais que non, qu’elles me diraient : « Ca
ne nous plaît pas. » Et j’étais étonné qu’elles me disent le contraire.
Le doute ne disparaît jamais, je pense, sauf quand on est boursouflé d’une très
grande vanité.
·
Ecrivez vous
des histoires pour plaire ? – Je veux dire, choisissez-vous les sujets de vos
romans en ayant dans la tête son « positionnement marketing » (l’expression
n’est pas belle pour parler de livres mais enfin…)
Je mentirais
en disant que je n’espère pas que mes livres vont se vendre, bien sûr, mais je
n’ai plus de complexe à ce sujet parce que je me souviens qu’on avait posé à
Howard Hawks (probablement le cinéaste américain que j’aime le plus) la
question de savoir s’il faisait des films artistiques ou commerciaux. Et il
avait répondu : « Je serais stupide de faire un film en ne voulant
pas que les spectateurs aillent le voir. Mais je pense que quand on fait un bon
film avec de bons acteurs et une équipe qui a du talent, ça se voit et ça
s’apprécie. » Enfin, à peu près. Je le cite de mémoire et je ne peux pas
vous dire où j’ai lu ça. Toujours est-il que Hawks (comme Ford, d’ailleurs)
s’était très vite affranchi des studios et produisait ses propres films. Alors
bien sûr, il voulait qu’ils aient du succès. Parce qu’il savait que le succès
commercial, pour lui, c’était la liberté. Mais s’il était indépendant, c’est
précisément parce qu’il voulait tourner les films qu’il voulait tourner, et non
être l’exécutant d’un studio qui lui aurait confié seulement les films desquels
ils espéraient de grosses recettes.
Donc, en ce
qui me concerne, bien sûr, j’espère que mes livres vont être très lus (et donc,
se vendre beaucoup). Mais je serais incapable de dire quel est leur
« positionnement marketing ». J’écris d’abord pour raconter une
histoire que je n’ai lue nulle part ailleurs (du moins, sous cette forme). Je
fabrique un objet-livre que j’ai envie de pouvoir lire avec plaisir. Et je fais
mon possible pour que ce livre plaise au lecteur que je sais être. Par
conséquent, j’écris pour ce lecteur-là (et ceux qui lui ressemblent). J’ai la
chance qu’il y en ait beaucoup dans ce genre.
·
Quels conseils
donneriez-vous aux gens comme nous ? – a part écrire et lire.
Je suis comme
vous, donc je n’ai pas de conseils à donner autres que ceux-là : lire
beaucoup et écrire beaucoup et saisir toutes les occasions d’écrire, partout où
on peut. Une des participantes à ce blog, Elise D., m’a envoyé un texte l’an
dernier. C’était le premier texte qu’elle écrivait depuis de nombreuses années,
alors qu’elle avait beaucoup écrit pendant son adolescence. Et ça a déclenché
chez elle le désir de reprendre. Elle a mis un blog sur pied « Penser avant
d’ouvrir la bouche » et comme ça marchait bien, elle a proposé d’en faire
un livre à un éditeur de Montréal, qui en voyant le blog a dit oui. Et là, elle
bosse sur son bouquin (c’est un livre sur le végétarisme, pas un roman). Il y a
un an, elle n’aurait jamais imaginé qu’elle ferait ça. Et tout ce qu’elle a
fait c’est lire (beaucoup) et se remettre à écrire.
Par qui est-il bon de se faire relire ?
Je commence par les personnes à qui (à mon humble
avis) il n’est PAS BON DU TOUT de donner nos textes à lire tant qu’ils ne sont
pas terminés : les membres de sa famille (parents, frères, soeurs, cousins,
cousines, etc.) ; les amis proches ou intimes ; les collègues de
travail ; les gens dont on veut devenir l’ami ; les écrivains
professionnels ; les profs qu’on aime bien et qui sont des écrivains
frustrés…
Dans l’entourage proche, le conjoint est un cas à
part.
Personnellement, j’ai toujours donné mes textes à
lire à ma compagne, MPJ, et je m’en suis toujours félicité parce qu’elle est à
la fois une très bonne lectrice (si elle rit, si elle pleure, si elle tourne
les pages très vite, je sais que j’ai réussi à faire ce que je voulais) et
aussi parce qu’elle sait désigner, sans complaisance ni malice, les défauts que
j’ai laissés passer. Mais je pense que la relation qui nous lie est
exceptionnelle.
Alors je ne suis pas sûr qu’il soit de
règle que le compagnon ou la compagne d’un(e) écrivain(e) soit un bon lecteur
ou une bonne lectrice. Ça dépend vraiment de la personne et de la relation
qu’on a établie avec elle. Autrement dit : c'est indépendant du fait qu'on
écrit ou non.
Mais il faut une indépendance intellectuelle hors
du commun et une relation très sereine pour ne pas être tenté(e) de lire sans
arrêt dans les textes d’un écrivain une transposition de sa vie et ne pas en
être atteint(e) quand on est très proche de l’auteur (ou quand on se sent
proche de lui).
Les amis, en particulier, peuvent avoir des
réactions surprenantes. Lorsque j’ai écrit mon premier roman, une fois terminé,
je l’ai fait lire à un ami très proche, dont je pensais qu’il serait sensible à
ce que j’avais écrit. Sa réaction – très négative – m’a totalement surpris.
Comme quoi…
Je pense également qu’il est hautement risqué de
faire lire ce qu’on écrit à une personne avec qui on aimerait avoir une
relation intime, ou avec qui on ne sait pas exactement sur quel pied danser.
Bien sûr, lui donner à lire ce qu’on écrit peut avoir un effet extrêmement
positif (si c’est ressenti comme une sincérité) mais parfois aussi très négatif
(ça peut être ressenti comme une intrusion dans les sentiments de l’autre, ou
ça peut donner un levier à quelqu'un qui désire vous manipuler - et Dieu sait
qu'on ne sait jamais qui veut nous manipuler, et Dieu sait qu'on ne se fait
jamais manipuler aussi bien que par le biais de ce qu'on chérit le plus au
monde).
L’aptitude à commenter sereinement ce qu’un ou une
autre a écrit est proportionnelle au respect qu'on peut avoir pour l'écriture
et pour l'auteur(e), proportionnelle à l'honnêteté intellectuelle que l'on est
capable d'avoir, et inversement proportionnelle à la frustration propre qu’on
peut éprouver à (ne pas) écrire . C’est pour ça entre autres que je ne lis pas
les manuscrits et que je préfère ne pas en recevoir. Il faut que je sois
particulièrement détaché de mes propres préoccupations d’écrivain pour lire la
prose d’autrui sans m’énerver…
En ce moment,
je suis en train de lire un livre par obligation, et ce livre ne me plaît pas.
Je le trouve superficiel, je n’arrive pas à le saisir. Sans pour autant savoir
s’il s’agit du style, du contenu, des deux ou de ma propre frustration à ne pas
pouvoir écrire « à la hache » en ce moment. Alors, je me méfie de ma
lecture, je cherche les points positifs, j’essaie de voir ce que je ne vois
pas, car je suis sûr que c’est un très bon livre, mais je n’arrive pas à voir
en quoi, et ça m’embête, car ça voudrait dire alors que je ne suis pas un bon
lecteur…
Bon, mais tout
ça ne nous dit pas à qui faire lire…
Il est rare,
en France, de trouver des gens qui relisent de manière dépassionnée, technique,
intelligente et aidante. Le plus souvent, ceux qui existent (et n’ont pas d’ego
ou de désir rentré d’écrire) travaillent dans les maisons d’édition. Donc, les
meilleures personnes pour relire un manuscrit, pour en voir le potentiel et
pour aider l’écrivain à le (re)travailler, c’est un éditeur ou une éditrice.
Chevronné(e) de préférence.
Pour ma part,
j’ai eu la chance de pouvoir faire lire mon premier roman à trois personnes qui
avaient toutes les qualités requises, et qui n’étaient pas éditeurs/trices.
C’étaient trois écrivains, qui portaient sur mon travail un regard bienveillant
mais pas du tout complaisant. Ils (deux hommes et une femme) avaient leurs
propres préoccupations mais étaient aussi dotés d’une distance (et d’un humour)
qui leur ont permis de me lire le crayon à la main, sans se transformer en
profs castrateurs ni tomber dans la dithyrambe bêtasse.
Et ils m’ont
bien fait comprendre qu’ils préféraient ne pas me donner d’avis sur un travail
inachevé.
C’est pour ça
que je conseille toujours de finir un manuscrit avant de le donner à lire. On
ne peut rien dire d’un fragment. A la rigueur des trois premiers chapitres ou des
cinquante premières pages (mais qu’est-ce qu’on peut dire en dehors de : « J’aimerais
lire la suite » ou « Je me suis ennuyé » ?) mais pas de
quelques pages, à moins de tomber sur un(e) écrivant(e) dont les textes sont
impressionnants par leur ton, leur rythme, leur mouvement, même en quelques
pages. Et je dois dire, à ma grande joie, que ça m’est arrivé à plusieurs
reprises depuis que ce blog existe. Il y a parmi les participant(e)s à ce blog des
personnes dont les textes m’ont coupé le souffle. Mais c’est une opinion
purement personnelle, pas un jugement absolu, alors généralement, j’essaie de
ne pas être trop dithyrambique mais d’être encourageant, et surtout j’invite à ne pas m’envoyer de manuscrit, même si
je ne déteste pas lire de très bons textes de une à trois pages.
·
Vous
imposez-vous un nombre de pages/chapitres à écrire par jour ?
Non, je ne
m’impose jamais rien. Parfois je sais que je dois rendre un texte à telle date,
alors c’est le délai qui m’impose de m’asseoir et d’écrire pour rendre mon
travail à l’heure. Mais je n’ai pas besoin de me dire « tant de pages
aujourd’hui ». Je me débrouille pour le faire à temps, avec des
ajustements si je suis en retard, mais le plus souvent minimes (un mois pour un
roman, quelques jours pour un article). La seule chose que je m’impose, c’est
de respecter les délais. Ça m’aide à travailler d’ailleurs : quand Paul me
dit que pour insérer un de mes livres correctement dans le planning de
publications, il faudrait qu’il l’ait à telle date, je me donne la date en
question pour finir. En sachant que si je ne le fais pas, eh bien le bouquin
paraîtra six mois plus tard, et voilà tout…
·
Notez-vous les
anecdotes du quotidien pour les réutiliser ?
Non, pas
vraiment. Il m’arrive de transcrire des histoires du quotidien dans l’un de mes
journaux ; il m’arrive aussi de recourir à une anecdote du quotidien dans
un de mes livres, mais je ne note pas pour réutiliser. Ce que je note pour
réutiliser, ce sont plutôt des réflexions, des paroles, des listes de mots ou
de phrases qui me servent à organiser ce que j’ai pensé en lisant autre chose,
par exemple. Mais c’est le fait de noter qui est important en soi, pas la note
elle-même puisqu’il m’arrive souvent de ne même pas relire mes notes pour un
projet, et de les retrouver une fois le livre publié et de me dire « Ah,
c’est marrant, j’avais écrit ça… »
·
Avez-vous besoin de ruptures de rythme pour avancer dans un roman ou au
contraire d'un certain train-train?
J’ai besoin, quand je n’avance pas (quand le projet n’a pas encore pris
forme dans ma tête), de faire autre chose pour ne pas y penser, et d’y revenir
ensuite. Quand je suis dedans, en général, j’ai envie de ne faire que ça. Je ne
sais pas si on peut parler de « train-train ». Quand j’écris
pleinement un roman, je suis littéralement possédé, je ne pense qu’à ça et je
ne veux penser qu’à ça, et je n’écris que ça et je ne veux pas écrire autre
chose car tout autre sujet m’emmerde. Mais il peut m’arriver de ne pas entrer
dans cet état avant d’avoir écrit la moitié du livre, ou au contraire, d’y
entrer dès la quarantième page. Alors là encore, je n’ai pas de
« règle ». Chaque livre est une aventure en soi.
·
Relisez-vous
vos textes avant d’arriver à la fin ? Ou bien écrivez-vous l’ensemble d’abord
pour ensuite revenir sur le texte?
Les deux.
J’écris des romans qui sont compliqués (parce que polyphoniques, anti
chronologiques, etc.) et souvent longs. Donc, j’ai besoin de me relire
périodiquement pour me rappeler ce que j’ai écrit ! Quand je suis
suffisamment avancé dans l’écriture du roman, j’ai aussi, en général, tout relu
trois ou quatre fois depuis le début. Je termine, et ensuite je relis
soigneusement pour régler le problème des incohérences de narration, ôter les
échafaudages, etc. Je n’ai jamais complètement fini de relire. Mais une fois
que le livre est terminé, ma relecture ne modifie que des détails (au plus, un
paragraphe). Elle ne modifie pas la structure du livre, jamais. Les problèmes
de structure je les ai toujours réglés au début, car ce n’est que lorsque j’ai
la structure définitive que je peux avancer. Si je ne l’ai pas, je piétine. Et
quand je piétine, je sais que ça veut dire : « Tu n’as pas ta
trame."
·
Bon,
mais… et le plaisir dans tout ça ?
Ah, le plaisir…
Bonne question, ça.
Je me rends compte que dans mon « Comment j’ai gagné ma vie… » il
n’est pas beaucoup question de plaisir. Sans doute parce que j’ai une relation
bizarre au plaisir de l’écriture - et au
plaisir, tout court.
J’éprouve du plaisir
quand je lis un livre qui me transporte. Et il ne fait aucun doute que je
cherche à écrire des livres qui transportent, à reproduire (chez les autres) le
genre d’ivresse que je peux ressentir en lisant. Cette ivresse-là, je ne la
ressens pas souvent pendant que j’écris, et en tout cas pas avant d’avoir
atteint un certain stade dans un texte ou un livre. Il y a quelques semaines,
j’ai écrit un texte sur Montréal (pourquoi j’y vis, comment j’y suis arrivé)
pour un prochain livre/magazine qui lui sera consacré au printemps prochain par
les éditions Autrement. Il m’a fallu trois ou quatre réécritures successives
pour mettre le doigt sur ce que je voulais vraiment dire, et pendant que je
cherchais, je n’éprouvais pas de plaisir à écrire. J’écrivais, mais ça ne me
faisait pas plaisir à proprement
parler. Quand j’écris, la plupart du temps, je ne ressens rien de particulier.
Je ne sens pas mon corps. Je suis concentré sur les mots qui s’alignent comme
par miracle sur la page blanche virtuelle inscrite dans le noir de l’écran
(merci la fonction « plein écran » des traitements de texte moderne
!). Je ne ressens du plaisir que lorsque j’arrive à mettre en mots exactement
ce que je cherche à dire. Et ça, le plus souvent, ça se passe à la fin des
romans, au moment de la résolution des histoires, des conflits. Au moment où
tout se dénoue. Je n’ai compris comment le faire que peu de temps avant (ce
n’est pas planifié de longue date) et j’éprouve une grande excitation et un
grand plaisir à le mettre en mots.
Cela dit, le
plaisir, pour moi, c’est surtout après. Quand quelqu’un me dit ce qu’il/elle a
ressenti en lisant telle ou telle phrase. Un message ou une lettre qui m’arrive
de très loin écrit par quelqu’un qui s’est donné la peine de m’écrire pour me
parler de sa lecture, ou de sa vie. Une personne qui s’arrête près de moi pour
me dire comme ça, très vite, presque en s’excusant, que tel ou tel de mes textes
l’a touchée.
Le plaisir c’est
aussi quand le texte est devenu un livre. Quand je tiens le livre entre mes
mains. Il est là. Il est beau. Je suis content.
*
Merci à toutes et à tous ceux qui m'ont envoyé leurs questions...
Mar(c)tin
lundi 15 novembre 2010
Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 3
3e épisode : De Comics en Séries
En 1992 ou 1993, un jeune éditeur nommé Didier Pasamonik me
contacte (par l’intermédiaire de Que Choisir,
je pense) et me propose de réaliser un petit bouquin que lui a commandé un
groupement de pharmaciens. Il s'agit d'un guide des médicaments incompatibles
avec l'alcool. Je lui dis que je suis prêt à le faire, bien sûr, et il me
propose de le rencontrer. Quand j’arrive dans son bureau, je découvre des
affiches de comic-books. Je lui demande s’il en édite aussi. Il me répond qu’il
lance une collection pour un fabriquant français de jeux vidéos. En effet, la
maison américaine de comics Dark Horse dispose de la licence de nombreux
personnages de jeux et la boîte française y voit une nouvelle source de profit
en relation avec les jeux qu’elle-même commercialise. J’explique à Didier que
je suis traducteur et que s’il en cherche un… Il me répond qu’il en a déjà un,
très occupé, et que ça n’est pas de refus. Pendant les quelques années qui vont
suivre, je vais régulièrement traduire, de l’anglais au français, des comics
divers et variés, mettant en scène des personnages très connus ou très à la
mode dans le monde des comics et des jeux à ce moment-là (The Mask, Predator, James Bond, Star Wars, Grendel, Alien…) et les premières adaptations de certains mangas,
déjà traduits aux Etats-Unis, mais pas encore en France : Caravan Kidd, Outlanders…
Comme j’ai bouffé des comics en quantité industrielle entre 1966
et 1977, je n’ai aucune difficulté à trouver la bonne longueur et le ton qui
convient pour traduire ces textes bourrés d’expressions de tous les jours, mais
aussi de mots-valises ou de « technobabble », le vocabulaire
pseudo-scientifique inventé par la série Star
Trek qu’utilisent deux techniciens penchés sur un moteur de fusée en
panne :
- Damn ! Le cyclotron positronique a grillé, on est
foutus !!!
- Non ! Attends ! Si je réaligne les vecteurs
luminoiridescents sans faire fondre le bouclier de confinement, ça nous donnera
assez d’énergie pour remettre les réacteurs à plasma en phase et l’orage
magnétique nous éjectera hors du champ de gravitation du trou noir.
– Tu crois ?
Je suis payé à la page, au tarif syndical de
l’époque qui avait cours dans le milieu de la BD. Comme la boîte de jeux vidéo
veut lancer ses albums le plus vite possible, et comme je travaille très vite, on
m’envoie beaucoup d’albums à traduire. Pendant deux ou trois ans, j’arrondis
mes fins de mois en alternant comics et articles médicaux. De plus, on m’envoie
les albums à parution, ce qui fait le bonheur de mes enfants, bien entendu. Ils
sont eux-mêmes la première génération d’enfants qui grandissent avec les jeux
vidéos et ils ne manquent pas de BD à la maison, mais montrer aux copains une
BD traduite par papa, c’est vraiment la classe.
Traduire de la BD est vraiment de l’écriture sous
contrainte. Non seulement de style (il faut respecter celui de l’original) mais
de longueur. Quand on traduit de l’anglais en français, on écrit entre 20 et 30
% « plus long » (en nombre de signes). L’anglais est plus bref,
beaucoup de mots sont plus courts, et les anglo-saxons raffolent d’acronymes, y
compris dans les expressions courantes : ASAP signifie « As Soon As
Possible », DOA « Dead on Arrival » et les deux acronymes
s’utilisent telles quelles dans le langage parlé. Je suis donc obligé
d’adapter. ASAP devient « Fissa » et DOA, « DCD ». Plus que
de l’adaptation, la traduction de comic-books est souvent une re-création.
De
nombreuses années plus tard en 2004, j’aurai l’occasion de traduire de nouveau
des comics. L’éditeur de Semic
France, qui distribue alors encore les comics de DC (la firme propriétaires des
personnages de Batman et Superman), a décidé de publier un recueil des
aventures de Batman dessinés par Neal Adams, l’un des plus grands dessinateurs
des années 70. Il connaît mon intérêt
pour les comic-books (j’ai écrit entretemps un grand livre sur les super-héros)
et me propose d’écrire une préface. Je lui demande qui traduit et, comme il ne
le sait pas encore, je propose de le faire : les histoires qu’il va
publier, je les ai lues quand j’avais 12 ou 13 ans. Les traduire (pour
certaines, les retraduire correctement, car les éditions de BD étrangères en
fascicule bon marché, dans les années 60 étaient plutôt bâclées) c’est une
occasion de renouer avec mon enfance. Et pour rester dans le ton de l’époque,
ma traduction essaiera de retrouver le vocabulaire et le ton des années 60,
celui que je lisais dans les romans pour la jeunesse et les récits de
science-fiction… C’est probablement de ce recueil (Batman par Adams, Semic, 2005) que je suis le plus fier, mais malheureusement,
je crois qu’il est désormais introuvable, la maison d’édition lyonnaise ayant
perdu les droits des personnages au profit d’une multinationale italienne.
Ma collaboration avec le fabriquant de jeux vidéos
(que je ne verrai jamais et avec qui je serai toujours en contact par téléphone
puis par courriel) se terminera de manière un peu abrupte, deux ou trois ans plus tard. Pour des raisons
que j’ignore, mon employeur me paye de manière de plus en plus irrégulière au
point qu’arrive un jour où je refuse de continuer mes traductions pour
lui : il me doit environ 16.000 francs (2500 €) de l’époque. J’ai beau le
relancer, rien n’y fait : on me promet un chèque qui n’arrive jamais, et
pendant ce temps, moi, je mange mon frein en me demandant comment je vais payer
mes traites.
On est en 1995 ou 1996, MPJ et moi avons acheté une
maison suffisamment grande pour y loger nos 7 enfants (les cinq nés de nos
premiers mariages et les jumeaux, nés en 1993 après deux ans de vie commune et
mon départ du cabinet médical). Le remboursement de cette maison est notre
priorité (avec l’alimentation, les vêtements, les transports…). Nous
travaillons tous les deux, mais nous n’avons pas un sou d’avance.
Comment faire pour récupérer le juste salaire d’un travail
que j’ai fait avec d’autant plus de sérieux qu’il est un des plus agréables
qu’on m’ait confiés ?
Le pire qu’on puisse faire à un commerçant c’est
d’altérer son image… Dans l’espoir de
faire céder mon mauvais payeur, je bluffe : je lui explique que je
travaille à Que Choisir et dans
plusieurs revues d’informatique qui publient des revues des jeux qu’il conçoit et commercialise et que s’il ne
me verse pas ce qu’il me doit dans la semaine, il aura droit à la pire campagne
de contre-publicité du siècle. Et vous savez quoi ? Le jour même où
j’envoie mon courriel (je vous jure !) un message m’informe que le chèque
vient de partir. Ce souvenir précis d’échange de courriel me permet de parler
de mes premiers pas sur l’Internet.
D'abord, une précision : je parle toujours de « L’Internet »
ou du « Web » à l’américaine (« The Internet », « The
(World Wide) Web ») et non « Internet » à la française, comme
s’il s’agissait d’une entité souveraine (« Dieu », « De
Gaulle », « Matignon »…). Certains me disent que c’est snob, je
pense que c’est en fait plus juste. Le terme désigne le « Réseau des
Réseaux », le système qui a permis à tous les réseaux de s’interfacer, je
pense qu’il mérite un article. Régulièrement, je suis obligé de batailler avec
les correcteurs de mes livres qui corrigent mon « L’Internet » en
« Internet » et ça m’horripile prodigieusement. On a ses petites manies.
J’ai eu ma première adresse électronique en 1993 ou 1994. Le serveur, Compuserve, aujourd’hui disparu, est alors l’un
des plus populaires d’Amérique. Je ne sais plus pourquoi je m’y abonne, mais je
le fais dès que je le peux, c’est à dire dès que je peux m’acheter un modem
(l’internet passait alors encore par les lignes téléphoniques classiques, via
un modem interne installé sur l’ordinateur) et me payer l’abonnement. Au début,
les services proposent surtout des informations internationales, des logiciels
gratuits à télécharge, l’e-mail bien sûr, mais aussi des forums d’utilisateurs
ou d’amateurs : les groupes « alt ». On ne communique pas encore
en « chat » comme on le
fait couramment aujourd’hui, mais par l’intermédiaire de « mailing
lists » : les membres envoient des messages à un modérateur, qui les
réexpédie groupés à l’ensemble de la liste. Je m’intéresse essentiellement, à
cette époque-là aux forums d’informatique domestique qui peuvent m’aider à
améliorer ma connaissance des machines et des logiciels, mais un forum en
particulier prendra rapidement une grande importance. Mais n’anticipons pas.
En 1989, l’année où j’ai publié La Vacation, je suis tombé sur un livre sensationnel. C’est
un beau livre, dans le style des livres de cinéma, richement illustré, mais
consacré à une série télévisée. Le
Prisonnier, chef-d’œuvre télévisionnaire est signé d’un duo qui m’est
jusque là inconnu, Alain Carrazé et Hélène Oswald, et publié chez une maison
d’éditions manifestement nouvelle : 8eArt. Un an plus tard, Carrazé
récidive avec Jean-Luc Putheaud et Chapeau
Melon et Bottes de Cuir. Des gens qui respectent les séries et ressuscitent
de pareille manière les classiques télé de mon enfance sont inévitablement des
gens intelligents. Je me suis acheté un magnétoscope en 1982 (après la
naissance de mon premier enfant…) et, au milieu des annes 80, l’apparition des
chaînes privées et en particulier de Canal et de « La 5 » a permis
aux spectateurs français de découvrir des séries inconnues et aux nostalgiques
comme moi de revoir leurs séries d’antan.
J’ai enregistré et revu tout Mission : Impossible (malgré une
diffusion dans le désordre le plus total) et j’ai acheté en Allemagne, à la
sortie de la version allemande de La
Vacation l’extrordinaire The
Mission : Impossible Dossier, ouvrage hyperdocumenté du journaliste
Patrick White qui raconte par le menu toute la production de la série. M : I (1966-1973) était ma série
préférée quand j’avais 12 ou 13 ans. Vingt-cinq ans plus tard, elle n’a rien
perdu de sa force narrative et de son intelligence.
Je prends la plume (enfin,
le clavier) et j’écris aux éditeurs de 8e Art en leur disant, en
substance, ceci : « Je vous remercie du travail que vous avez déjà
accompli. Etant donné la mauvaise réputation des séries américaines, je
comprends que vous ayez voulu commencer vos publications par des séries
classiques britanniques. J’espère que vous serez amené à traverser
l’Atlantique. La série classique par laquelle vous devez commencer, c’est Mission : Impossible et voici
pourquoi. » Et je termine ma lettre par une description critique de
plusieurs pages. Fin 1991, je reçois un coup de fil d’Alain Carrazé qui me
propose de le rencontrer et me dit : « Les lecteurs de 8eArt, à qui nous demandons de nous suggérer quelles séries traiter, nous
réclament en majorité Mission :
Impossible. Nous avons lu votre lettre avec attention. Voudriez-vous
co-écrire le livre avec moi ? »
Je suis allé le voir très vite. Il m’a présenté
Hélène et Pierre Jean Oswald. Leur travail d’éditeurs militants dans plusieurs
maisons créées par eux au cours de la deuxième moitié du 20e siècle
(Editions Oswald, Nouvelles éditions Oswald/NéO) avait permis de découvrir ou
redécouvrir de nombreux auteurs de roman policier, de science-fiction et de
littérature fantastique, en particulier grâce à la collection « Le Miroir
Obscur ». Après la fin de NéO, leur aventure se poursuivait dans la
nouvelle entreprise, modeste mais très courageuse qu’était 8eArt. Entre Pierre
Jean, Hélène et moi, la sympathie et l’amitié ont été immédiates. Je n’étais
qu’un jeune écrivain, auteur alors d’un seul roman, mais ils m’ont tout de
suite adopté, comme l’avaient fait Daniel Zimmermann et Claude Pujade-Renaud
quelques années auparavant. Pour eux, j’ai tout de suite été un écrivain et non
un simple « fan de séries ». Et le premier livre que j’ai fait pour 8eArt m’est d’autant plus cher qu’il serait impossible à faire aujourd’hui.
Car PJ et H ne voulaient pas publier des livres
« pour les fans », mais de beaux livres contenant des textes de
qualité. Hélène était tombée amoureuse du Prisonnier
et c’est ce qui avait lancé leur nouvelle aventure éditoriale. Mais auparavant,
elle regardait peu la télévision et considérait (comme beaucoup
d’intellectuels) que les séries étaient des sous-œuvres de mauvaise qualité.
Depuis leur rencontre avec Alain Carrazé, qui en avait une connaissance
encyclopédique et portait un jugement critique souvent très fin quant à la qualité
des productions, les Oswald s’étaient mis à regarder des séries ; ils venaient
de publier Destination Danger (série
britannique qui avait lancé Patrick McGoohan, le créateur, producteur et acteur
du Prisonnier) et en préparaient un autre
consacré à Amicalement Vôtre, une
série mineure mais très populaire en France à l’époque, et envisageaient déjà
une… série de livres décrivant les meilleures œuvres du genre.
Mission : Impossible, dont
j’écrivis toutes les parties analytiques et descriptives (les trois quarts du
livre) tandis qu’Alain se chargeait de l’histoire de la production et
d’interviews exclusives avec quatre de ses cinq acteurs principaux, fut la cinquième
monographie 8eArt. Ce fut aussi la dernière, malheureusement, mais
c’est le plus beau livre, esthétiquement parlant, qu’il m’ait été donné de
publier. Car la description détaillée des thèmes de la série, le « découpage d’un
épisode typique », le travail d’analyse épisode par épisode (il y en eut
171 dans les années 60, 35 lors de la reprise de la série en 1988), les
entretiens exclusifs et l’historique de la production sont illustrés de
magnifiques photographies que nous envoyèrent un grand nombre de
collectionneurs privés et que même les comédiens n’avaient jamais vues. Si je
me souviens bien, le tirage était limité (5000 exemplaires) et comme tous les
livres 8eArt, l’ouvrage fut vendu par souscription. Les premiers souscripteurs
(et les auteurs) eurent droit à une photographie numérotée ne figurant pas dans
l’ouvrage. Comme Alain, j’eus droit à une vingtaine d’exemplaires. Chacun des
cinq acteurs de la série originelle eut droit aussi à son exemplaire. Barbara
Bain (‘Cinnamon Carter’) et Greg Morris (‘Barney Collier’) nous firent
l’honneur de nous écrire pour nous remercier. Grâce à Alain, j’eus l’occasion
de rencontrer et d’interroger Martin Landau (‘Rollin Hand’) lors d’un passage à
Paris… et de lui faire signer l’exemplaire de MPJ (ils ont en effet un point
commun…)
Tout ceci pour dire que l’histoire de ma relation
écrite avec les séries a commencé par la réalisation d’un rêve d’adolescent. Un
rêve que j’ai eu tard (je n’aurais jamais imaginé, en 1968, rencontrer les
acteurs de ma série préférée) mais que j’ai pu transformer en un travail de
création. Si notre Mission :
Impossible n’est pas la mine d’information que reste le livre de Patrick
White, ça n’en est pas moins l’un des livres les plus beaux et les plus
littéraires qu’on ait jamais consacré à une grande série.
Ma carrière de critique de séries télévisées ne
faisait que commencer. Elle allait se poursuivre avec d’autres livres 8eArt
mais aussi ma collaboration à deux revues : le trimestriel Génération Séries et l’hebdomadaire Télécâble Satellite Hebdo.
(A suivre…)
samedi 13 novembre 2010
Débuts de romans, 10 - par Thierry V. (Exercice n°15)
1
Ce n’est qu’une question d’équilibre. Tu te tiens méthodiquement sur le rebord du toit. La hauteur du gratte-ciel est impressionnante, mais tu restes droit car tu hésites. Tu peux sauter, tu vas le faire, ce n’est pas la question. Tu iras t’écraser sur le parvis de marbre, tu t’étaleras comme un sac de farine entre les deux tours. Mais tu dois faire un choix : te déplacer légèrement sur ta gauche te donne la possibilité d’atterrir sur la baraque de la vendeuse de sandwiches, qui ne t’accorde jamais un regard ; un pas sur ta droite et tu recolores pendant quelques heures le bassin et son eau bleu faïence. Tu prends ton portefeuille, dans lequel quelques tickets de métro se battent avec un malheureux billet. Tu jettes les tickets, qui tourbillonnent comme des imbéciles dans l'air saturé d'humidité, et tu gardes le billet. Tu ne veux pas mourir sans argent. Les graviers du toit craquent. Tu tournes légèrement la tête et aperçois un chat qui s'approche de toi, toujours le même. Il s'arrête et attend. Tu te concentres à nouveau. Quel que soit ton choix, tu peux sauter. Tu l’as déjà fait la semaine dernière, tu le referas la semaine prochaine, tu sais que ça ne changera rien.
2
Avant d'arriver jusqu'au magnat de l'immobilier du vingt-deuxième étage, qui comptait l'engager sur une affaire compliquée, Jerricho Mass dut passer le contrôle du rez-de-chaussée du building, un contrôle assez humiliant lorsqu’il vida ses poches de ses indiscrétions : deux billets de cinéma datant d’un rendez-vous calamiteux où était projeté un remake japonais d’Une étoile est née, un paquet de chewing-gums humides et collants, un ancien paquet de Kleenex de sous-marque, protégeant discrètement ce qui pourrait passer pour de la farine et une carte postale pliée en quatre, sur laquelle un chat ahuri se pendait à un arbre au-dessus de l’inscription « Accroche-toi » suivie d’un « bébé ! » rayé et remplacé par un « crétin !!! » et signé par une « Graziella » à l’écriture tremblotante. Les deux vigiles, qui ne lui adressaient pas un regard, se gondolaient à la vue de la carte, jusqu’au moment où, dans un demi-sourire de circonstance, Jerricho reconnu le plus grand des deux, passé il y a quelques semaines dans une émission de nuit sur les hémorroïdes. Jerricho récupéra ses petites affaires et gagna l’ascenseur en sifflotant l’air de Guantanamo Tcha-Tcha, utilisé depuis peu dans une publicité pour une crème rectale révolutionnaire, air qui poussa le vigile sorti de l’anonymat dans quelques amers regrets.
3
Je viens de quitter le 39ème étage d’un building de banlieue pour le 4ème étage d’un immeuble parisien. Mon ascension sociale est inverse au nombre de mètres carrés que j’occupe désormais. Les gens de l’immeuble ont l’air d’être sortis d’une publicité pour une soupe saveur tradition bio. Ils sont généralement artistes ou juste indépendants. S’ils n’ont aucun renseignement sur votre statut social, ils vous croisent sans vous adresser un regard. Ils ont parfois des tickets de métro sur eux, car ils ne le prennent qu’occasionnellement. Certains possèdent des chats assez gras et forcément câlins, qui sortent dans la cours intérieure avec leurs enfants, et tout ce petit monde joue avec application son rôle dans ce film tiré d’un scénario inédit de Marcel Carné. En tant que sociologue, je me régale. En tant que cinéphile, j’ai des angoisses. Mais ce n’est ni l’immeuble, ni vraiment ces gens, ni cet appartement mal insonorisé qui découpe mon sommeil en tranches fines, c’est ce placard incrusté à même le mur de ma pièce principale. Je n’y ai rien entreposé pour le moment, au vu de l’humidité qui se dégage des murs intérieurs. Mais je sais que quelque chose en sort chaque nuit. Hier, j’ai presque vidé un paquet de farine à l’intérieur et à l’extérieur du placard. Et ce matin, il y avait clairement des traces de pas, de petits pas, comme ceux d’un enfant, des traces blanchâtres qui parsemaient mon parquet, déjà en triste état.
lundi 8 novembre 2010
J'ai une pile de bouquins sur mon bureau
J'ai une pile de bouquins sur mon bureau. Une dizaine environ.
Je les ai commandés en ligne à des bouquinistes d'Amérique du Nord (ces livres sont tous en anglais et le marché du livre d'occasion, usagé ou neuf, est très florissant en Amérique du Nord. et les sites qui en vendent très pratiques, je vous recommande en particulier Abebooks.ca (ou .co.uk ou .fr). Comme j'ai reçu de l'argent il y a un mois (la deuxième partie de mon à-valoir pour Les Invisibles, qui paraîtra en mai au Fleuve Noir), je me suis fait plaisir et j'ai commandé la somme colossale de... 300 Dollars de bouquins.
Ils sont tous arrivés en rafale, un ou deux par jour, depuis une semaine.
Un tiers des bouquins sont des livres de biologie darwinienne (le plus souvent consacrés au comportement sexuel des humains) ; un tiers sont des livres de critique littéraire darwinien (autrement dit, des livres qui appliquent un regard évolutionniste aux arts - voir ce que je dis ailleurs de The Art Instinct et de On the Origin of Stories) et un tiers qui parle de théorie littéraire, tout court. Ces derniers, je les ai commandés pour me soutenir dans ma démarche d'écrire de la littérature en anglais.
Le problème bien sûr est que je ne peux pas tous les lire en même temps. Je lis vite, mais j'ai quand même besoin d'un peu de temps. Et cependant, je n'arrive pas à laisser les bouquins en place, soit sur mon bureau à l'université, soit sur mon bureau chez moi. C'est comme si j'avais absolument besoin de les avoir avec moi dans l'un et l'autre lieu, alors je les fourre dans mon sac et je les trimbale avec moi.
Je sais, à une époque où on reproche aux écoles (françaises) de surcharger le cartable des écoliers et lycéens, le fait de trimbaler une ribambelle de bouquins sans obligation a l'air d'une forme de masochisme. Mais il n'en est rien. C'est juste que... j'ai envie de dévorer ces livres, et je ne peux pas. Alors j'ai du mal à les laisser s'empiler quelque part. J'ai besoin de les faire bouger pour avoir le sentiment qu'ils vivent (et que j'apprends quelque chose rien qu'en les déplaçant).
En ce moment, je finis The Score : The Science of the Male Sex Drive, de Fay Flam. Excellent livre qui synthétise de manière très rigoureuse tout ce qu'on sait de la masculinité (scientifiquement parlant). Je me régale. Ca me donne plein d'idées pour un bouquin à venir. Mais le problème est le suivant : une fois que je l'ai fini, lequel des autres livres je lis ? Je sais pas.
Alors... je les trimbale tous. Comme s'il n'y en avait pas d'autres encore sur mes étagères, à la maison et au bureau ! Mais on est fou ou on ne l'est pas.
Mar(c)tin
PS (Une heure plus tard). J'ai bien fait de (presque) tout emporter. J'ai fini The Score dans le métro. Et j'ai décidé de lire Evolution, Literature and Film, un "reader" (une anthologie de textes repris dans plusieurs autres ouvrages). Heureusement, je l'avais sous la main. Et c'est vachement bien. C'est un très gros livre, mais je pense que je vais continuer à trimbaler les autres...
Je les ai commandés en ligne à des bouquinistes d'Amérique du Nord (ces livres sont tous en anglais et le marché du livre d'occasion, usagé ou neuf, est très florissant en Amérique du Nord. et les sites qui en vendent très pratiques, je vous recommande en particulier Abebooks.ca (ou .co.uk ou .fr). Comme j'ai reçu de l'argent il y a un mois (la deuxième partie de mon à-valoir pour Les Invisibles, qui paraîtra en mai au Fleuve Noir), je me suis fait plaisir et j'ai commandé la somme colossale de... 300 Dollars de bouquins.
Ils sont tous arrivés en rafale, un ou deux par jour, depuis une semaine.
Un tiers des bouquins sont des livres de biologie darwinienne (le plus souvent consacrés au comportement sexuel des humains) ; un tiers sont des livres de critique littéraire darwinien (autrement dit, des livres qui appliquent un regard évolutionniste aux arts - voir ce que je dis ailleurs de The Art Instinct et de On the Origin of Stories) et un tiers qui parle de théorie littéraire, tout court. Ces derniers, je les ai commandés pour me soutenir dans ma démarche d'écrire de la littérature en anglais.
Le problème bien sûr est que je ne peux pas tous les lire en même temps. Je lis vite, mais j'ai quand même besoin d'un peu de temps. Et cependant, je n'arrive pas à laisser les bouquins en place, soit sur mon bureau à l'université, soit sur mon bureau chez moi. C'est comme si j'avais absolument besoin de les avoir avec moi dans l'un et l'autre lieu, alors je les fourre dans mon sac et je les trimbale avec moi.
Je sais, à une époque où on reproche aux écoles (françaises) de surcharger le cartable des écoliers et lycéens, le fait de trimbaler une ribambelle de bouquins sans obligation a l'air d'une forme de masochisme. Mais il n'en est rien. C'est juste que... j'ai envie de dévorer ces livres, et je ne peux pas. Alors j'ai du mal à les laisser s'empiler quelque part. J'ai besoin de les faire bouger pour avoir le sentiment qu'ils vivent (et que j'apprends quelque chose rien qu'en les déplaçant).
En ce moment, je finis The Score : The Science of the Male Sex Drive, de Fay Flam. Excellent livre qui synthétise de manière très rigoureuse tout ce qu'on sait de la masculinité (scientifiquement parlant). Je me régale. Ca me donne plein d'idées pour un bouquin à venir. Mais le problème est le suivant : une fois que je l'ai fini, lequel des autres livres je lis ? Je sais pas.
Alors... je les trimbale tous. Comme s'il n'y en avait pas d'autres encore sur mes étagères, à la maison et au bureau ! Mais on est fou ou on ne l'est pas.
Mar(c)tin
PS (Une heure plus tard). J'ai bien fait de (presque) tout emporter. J'ai fini The Score dans le métro. Et j'ai décidé de lire Evolution, Literature and Film, un "reader" (une anthologie de textes repris dans plusieurs autres ouvrages). Heureusement, je l'avais sous la main. Et c'est vachement bien. C'est un très gros livre, mais je pense que je vais continuer à trimbaler les autres...
dimanche 7 novembre 2010
Débuts de romans, 9 - par Alex C. (Ex. n°15)
I- Le bonheur en ce temps me coûtait le prix d'une place de cinéma.
Parfois impécunieux, je devais choisir entre un ticket, les croquettes du chat ou un sachet de farine, et pas que le jour de la chandeleur. Moi cinéphile, elle déchirant le passeport pour ma salle obscure favorite, je ne saurais dire combien de fois nous nous aperçûmes sans nous voir.
« - si je veux parler cinoche avec vous, comment je fais? »
C’est depuis ce jour que je me fais rouler dans la farine…..
II- « L’état des lieux d’une bicoque, ça me changera des gratte-ciels » pense Emile, sans se douter de ce qui l'attend.
Sur le plan de travail un paquet de farine oublié et des traces de mains d'une femme lui rappelle la dame blanche du métro. il n'arrive pas à se séparer du ticket focalisant sur le bout de carton toute son obsession de celle qui le snobe.
Un "objet" tombe et résonne sur le plafond.
"-Un grenier" se dit Emile, «il y a un grenier!"
Des empreintes, de pieds cette fois, montent les marches tandis qu'un chat noir les descend. Émile pousse la trappe en haut de l'échelle. Perdu dans la pénombre sous une poutre, un jambon sèche, pendu.
L'imitant, Le corps de la dame blanche en suspension sous une corde, tournoie lentement autour d'un tabouret renversé.
III- « encore une livraison et je raccroche ». Charlie en a ras-le-bol des plan foireux de Stan pour passer la coke. Le dernier en date :
Planquer dans un paquet de farine cent grammes de colombienne et le livrer au 30éme étage à une nana qu’il n’a jamais vue.
Au pied du gratte-ciel, un chat lui file entre les jambes.
Bad trip ou mauvais trope.
C’est rien de le dire : pas d’ascenseur, pas de lumière. Ils vont se croiser sans se voir,
C’est vraiment sa dernière : va expliquer à Stan que la came a disparue…..
Alex Cessif
dusportmaispasque
Alex Cessif
dusportmaispasque
jeudi 4 novembre 2010
Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 2
Deuxième épisode : Des mots et des maux
La Vacation fit l'objet de quelques bons articles (dont un, plutôt louangeux, dans Le Monde, et un autre, également positif, dans Libération) mais ne fut pas un succès de librairie. Cependant, P.O.L ne donnant pas d'à-valoir, j'eus la bonne surprise, un an plus tard, de toucher des droits. Ceux des 800 et quelques exemplaires qui avaient été achetés par des lecteurs curieux, mais aussi les droits du passage en poche (chez Pocket) et d'une traduction en langue allemande chez Argon Verlag, une maison indépendante de Berlin. Cette traduction me valut, d'ailleurs, un ou deux ans plus tard, un périple de quelques jours dans l'Allemagne juste réunifiée qui fut mon premier voyage d'écrivain estampillé à l'étranger. Si je me souviens bien, l'ensemble des droits se montait alors à environ 30 000 Francs de l'époque (4 000 Euros d'aujourd'hui). En 1990, pour moi, c'était beaucoup d'argent.
Les
éditeurs d'Argon s'étaient intéressés au livre parce qu'à ce moment-là, le
débat sur l'avortement renaissait Outre-Rhin, les deux Allemagnes ayant eu,
avant la chute du mur, des politiques différentes. J'étais plus étonné qu'un
éditeur de poche achète les droits d'un livre qui n'avait pas fait parler de
lui. Au Salon du Livre suivant, une jeune éditrice nommée Marion Mazauric,
alors directrice de J'ai Lu et grande admiratrice de P.O.L, vint me dire
qu'elle avait beaucoup aimé La Vacation et regrettait de n'avoir pas pu
acheter les droits avant Pocket. Comme je lui faisais part de ma surprise, elle
m'expliqua qu'un éditeur de livres de poche est un éditeur comme les
autres : il se constitue un fonds à partir des livres publiés en première
édition et, quand il repère le roman d'un jeune auteur prometteur, il n'hésite
pas à le prendre en faisant un pari sur les livres suivants. « Si l'un de
vos romans à venir est un succès, c'est en poche que vos lecteurs viendront
chercher les précédents... » Son enthousiasme à l'égard de mon roman était
si impressionnant que je n'oubliai jamais cette conversation... sans savoir que
nous serions amenés à travailler ensemble, dix ans plus tard.
Je
ne travaillais plus à Prescrire, et mon activité médicale s'était
accrue, mais j'étais passé à d'autres activités d'écriture. Peut-être pour se
dédouaner moralement de m'avoir licencié de la revue (j'avais déjà trois
enfants, je ne roulais pas sur l'or), le Grand Timonier de la revue m'avait
proposé de reprendre la traduction d'une revue anglaise, The Drug and
Therapeutics Bulletin, que sa compagne traduisait pour un éditeur belge et
dont il assurait la supervision scientifique. L'éditeur en question payait la
traduction au lance-pierre, mais la revue de quatre pages paraissait en principe
tous les quinze jours et la somme qu'il me versait (quand il me la versait)
n'était pas ridicule.
Quelques
mois après la publication de La Vacation, je décidai de terminer mon
gros-premier-roman-en-travail, Les Cahiers Marcoeur. Paul O-L le refusa,
en m'expliquant que le manuscrit de 700 pages dactylographiées en simple
interligne n'avait ni le degré de maîtrise, ni la cohérence de La Vacation.
Voyant que j'étais très affecté par ce refus, et pour souligner qu'il ne
doutait pas une seconde de me voir écrire d'autres livres qu'il serait heureux
de publier, il ajouta : « Je crois vous avoir dit l'importance que
j'apporte à Proust et à sa Recherche... Eh bien (dit-il en posant la
main sur mon manuscrit), ce que vous m'avez apporté là, c'est Jean Santeuil... »
C'était
un grand compliment ; un compliment écrasant. Je ne me rappelle pas s'il
m'a consolé sur le moment mais je me suis dit que, quitte à avoir produit un
livre inachevé, il valait mieux avoir écrit Jean Santeuil que L'homme
sans qualités. Je n'avais pas la force de produire un troisième
livre ; il fallait tout de même que je continue à compléter les revenus
modestes du cabinet médical, d'autant que je m'étais associé avec l'une de mes
remplaçantes et que, même si je voyais plus de patients qu'elle, nous
partagions les horaires et le local de travail et ne consultions chacun qu'à
deux tiers de temps pour conserver une vie de famille.
La
mienne était assez compliquée : quelques à l'automne 1988, quelques
semaines après que Paul O.-L. avait accepté mon manuscrit, j'avais - dans des
circonstances romanesques - rencontré MPJ. Elle élevait seule, avec un salaire modeste, et sans l'aide
de leur père, deux garçons de neuf et dix ans. J'en avais trois âgés de dix,
huit et deux ans. J'étais marié depuis 1977. Je n'étais pas heureux, et depuis
longtemps. MPJ et moi, nous étions très très amoureux et nous étions faits pour
nous entendre. En 1991, je suis parti vivre avec elle au Mans. Je travaillais à
l'hôpital à temps partiel mais, à mon cabinet de campagne, je ne pouvais pas
voir plus de patients qu'il n'en venait (si j'avais été spécialiste, ils
seraient venus plus nombreux, et plus vite...) . Alors, je me suis arrangé pour
écrire plus.
Paul
O.-L., qui comprenait très bien que je ne me remette pas tout de suite à un
roman, m'a proposé de traduire des nouvelles de l'écrivain américain Harry
Mathews, dont il avait déjà publié Le naufrage du Stade Odradek lorsqu'il
était encore éditeur chez Hachette puis Cigarettes dans sa propre
maison. Mathews, lit, parle et écrit parfaitement le français et ses deux
romans avaient été traduits par Georges Perec, dont il était l'ami intime, et
par sa propre épouse, l'écrivain Marie Chaix. Il m'apporta un soutien sans
réserve pour traduire ses nouvelles puis, quelques années plus tard, son beau
roman Le Journaliste. Entre les deux œuvresde Mathews, Paul me confia en
traduction l'extraordinaire roman d'un autre écrivain américain, David Markson.
Je
dois avoir le gène du père de famille – celui qui implante dans le cerveau
l'obsession de bosser pour nourrir et habiller ses mômes. Rien ne remue autant
que Les Pauvres Gens de Victor Hugo. Quand la femme du pêcheur,
angoissée de ne pas voir son mari rentrer dans la tempête, recueille deux
enfants dont la mère vient de mourir et les ramène dans sa cahute, j'ai la
gorge qui se serre. Et quand le pêcheur apparaît, vivant mais bredouille, et
apprend le malheur, j'ai les larmes aux yeux. Je sais qu'il va dire « Va
les chercher, on en a déjà cinq, ça nous en fera sept, mais c'est pas grave, je
travaillerai plus. » Et quand sa femme dit (c'est le dernier vers du
poème : « Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà. »
je pleure franchement. Ma nouvelle vie était encore plus familiale qu'avant.
D'abord parce que, quoique « recomposée », nous formions une vraie
famille. Ensuite parce que nos cinq enfants, qui se partageaient tous entre
deux foyers, tenaient à passer les week-ends ensemble chez nous. J'avais de
moins en moins envie de faire des aller-retours deux ou trois fois par jour
entre Le Mans et mon cabinet médical (et des centaines de kilomètres les
dimanches de garde).
En
1993, j'ai cédé ma clientèle médicale à un autre médecin. Immédiatement, j'ai
cherché d'autres traductions. J'ai envoyé mon CV à quelques grands éditeurs de
livres de médecine, et l'une d'elles, Andrée Piekarski, directrice de
Flammarion, m'a répondu. Elle allait publier un énorme traité européen des
maladies du foie – un de ces forts volumes de deux ou trois mille pages sur
papier bible – et cherchait quelqu'un pour pallier la soudaine défection d'un
des traducteurs. Elle m 'en a d'abord confié une centaine de pages puis, au
bout de quelques semaines, en voyant à quel rythme je les lui renvoyais, m'en a
confié plus, avant de me demander finalement de lui traduire l'index du livre.
C'était
une tâche monstrueuse ; quand je l'ai acceptée, je n'avais aucune idée de
ce qu'elle représentait. Et aujourd'hui encore, je remercie le ciel d'avoir
fait cette expérience au début des années 90 et non pas dix ans plus tôt. La
différence : elle était de taille. Quand on n'a pas d'ordinateur, traduire
est déjà compliqué. Mais traduire un index est une tâche infernale. Car
chaque mot de l'index originel, s'il apparaissait plusieurs fois dans le livre
(et c'est presque toujours le cas dans un ouvrage de cette taille), pouvait, en
fonction du contexte, avoir été traduit chaque fois par un mot français
différent. Adapter un index ne se résume donc pas pas à traduire les mots
alignés au kilomètre. Il faut, pour ceux qui sont polysémiques, chercher pour
toutes ses occurrences comment on les a traduits (ou non) en français !
Vous
voyez le souk ? Sans ordinateur, j'aurais mis des mois. Je pense
sincèrement qu'à l'époque, mon habitude déjà ancienne de travailler avec un
ordinateur me donnait un avantage sur les traducteurs qui ne s'y étaient pas
encore mis. Car on louait ma rapidité à traduire, ce qui n'aurait pas été le
cas si je n'avais pas été équipé. Alors, Dieu (ou le Diable) bénisse
l'informatique. Et le fax. Quand je travaillais sur un livre entier, on
m'envoyait toutes les épreuves par la poste. Quand je travaillais sur des
textes cours, on me les faxait. J'avais un appareil à impression thermique et
il m'arrivait donc de rentrer chez moi pour trouver douze pages de papier mal
imprimé à mettre en français pour avant-hier. Je le faisais parce qu'accepter
était le plus sûr moyen de gagner de l'argent rapidement mais aussi de
fidéliser mes clients. De plus, il y avait alors peu de traducteurs
professionnels (ou en voie de se professionnaliser) qui étaient médecins. Il y
avait en revanche beaucoup de médecins qui expédiaient des traductions
À
partir de 1993, j'ai fait beaucoup de traductions médicales. Pour Flammarion,
mais aussi pour les éditions françaises de revues médicales américaines comme
le JAMA ou des magazines reprenant des articles anglo-saxons provenant de
revues diverses.
J'ai
également, pendant deux ou trois ans, participé à une entreprise brève mais
extrêmement intéressante. Que Choisir, l'association de consommateurs,
avait lancé un mensuel parallèle à son magazine d'information, mais cette
fois-ci consacré à la santé. Que Choisir Santé s'inspirait des méthodes
de l'association pour mener des enquêtes sur le comportement des médecins et
sur un certain nombre de traitements et de méthodes thérapeutiques. Le
rédacteur en chef cherchait un conseiller médical. Il avait (si je me souviens
bien) rencontré l'équipe de Prescrire, qui n'avait pas voulu collaborer à
l'aventure - ou avait formulé des conditions draconiennes à toute
collaboration, ce qui revenait au même ; mais pendant leurs échanges,
quelqu'un avait prononcé mon nom. Pendant deux ans, je fus le conseiller
médical, mais aussi un des rédacteurs réguliers d'un magazine de santé innovant
par son approche, mais dont la formule (il était vendu en kiosque) ne trouva
jamais son public au milieu de magazines de santé moins rigoureux, moins
« sexy » et bourrés de publicités pour des produits sur lesquels ils
ne pourraient, bien entendu, jamais émettre la moindre critique.
Entre
les traductions et Que Choisir Santé, j'étais bien occupé, et je passais
le plus clair de mon temps sur mon clavier ou à corriger/relire des épreuves
sur la table de la salle à manger. Souvent, le soir, à 18h45, je sautais sur le
scooter que MPJ m'avait offert pour mes 38 ans et j'allais expédier, en
Chronopost, la disquette de traductions que l'une ou l'autre des revues qui me
confiaient leurs traductions attendaient de recevoir à la première heure, le
lendemain matin.
Depuis
1994 ou 1995, je m'étais abonné à un tout nouveau service disponible en France,
Compuserve. C'était l'un des premiers services internet comprenant non
seulement le courriel mais aussi des informations sur des sujets divers et des
logiciels à télécharger. Dès que j'avais pu le faire, je m'étais acheté un
modem téléphonique (qui n'était pas inclus dans les ordinateurs) et je m'étais
abonné. Cet abonnement, lui aussi allait avoir des répercussions
Je
me souviens, un jour, avoir demandé à l'une des rédactrices en chef si je ne
pouvais pas la lui envoyer en fichier attaché avec un courriel. Elle m'a
répondu : « Ohla... Il faut avoir l'internet, c'est ça ? » J'ai
répondu qu'il suffisait d'un modem et d'un abonnement à un prestataire de
services (c'était déjà pas cher à l'époque, et si c'était dans mes moyens, ça
devait l'être pour une revue !!!). Elle m'a dit « Je crois que
quelqu'un a une connexion internet dans l'immeuble mais ici, on ne sait pas
s'en servir... » Alors j'ai continué à recevoir les articles par fax ou
par courrier et par apporter mes disquettes en Chronopost...
La
traduction est un métier notoirement sous-rémunéré, alors qu'elle demande
beaucoup de travail. Les traductions médicales étaient payées au feuillet de
1500 signes quand je traduisais des textes courts, à la page quand il
s'agissait de textes plus longs comme un traité de médecine. Les traductions littéraires ont, en principe, des tarifs contractuels avec un minimum garanti, qui croît avec la notoriété du traducteur (et les aides à la traduction que l'éditeur reçoit du Centre National du Livre), mais beaucoup de traductions non littéraires et non scientifiques (livres pratiques, en particulier) sont commandées à des petites mains (qui font de la traduction en attendant mieux, pas par vocation) et sont très mal rémunérées.
Avec le temps, , mes clients se sont mis à apprécier mes traductions fiables et
rendues à l'heure et j'ai pu faire monter les prix un peu. Mais la plupart de mes employeurs (en particulier les revues médicales) restaient pingres et quand ils m'accordaient ce qu'ils disaient être un tarif
intéressant, ils voulaient que je le tienne secret pour ne pas donner des idées
à leurs autres traducteurs. Je ne sais pas à qui j'aurais pu en parler. Je ne connaissais personne d'autre qui faisait de la traduction.
La
traduction médicale me permettait de vivre parce qu'elle était proportionnellement mieux payée, mais elle était tout de même moins
intéressante et moins épanouissante que les traductions de littérature. Au début des
années 90, je me suis trouvé embarqué dans deux nouvelles activités d'écriture, pas toujours
rémunératrices, on le verra, mais qui allaient me faire voir du pays : la
traduction de comic-books et la critique de séries télé.
(à
suivre...)
mardi 2 novembre 2010
Une bouteille à la mer - par "Mon Hologramme"
Elle a encore écrit toute la nuit dans sa tête, dés 3 h du matin, un crayon virtuel agitait son cerveau d’autant de mots disparus au matin. C’est à croire que le jour la change en femme d’action, sans cœur, sans émotion, incapable de décoder les messages subtils qu’elle engrange, sans le savoir, afin qu’ils se révèlent la nuit, sous forme de phrases qui défilent à toute allure comme si elle lisait, comme si elle dictait. Elle ne se lève pas pour les jeter sur le clavier, elle ne peut pas, elle ne voudrait pas qu’on la voit, qu’on se moque, que l’on essaie de lire, que l’on puisse encore lui voler les écrits après lui avoir volé la parole. Presque tout ce qui sort d’elle, la nuit, peut faire mal. Aux autres.
C’est pour cela, qu’elle se raconte comme on se berce, tout ce qu’elle à besoin d’exprimer, elle l’imprime, dans une ronde de neurones, cela fait le tour de son cerveau et puis s’en va.
Le jour, elle lit. Frénétiquement elle revêt la vie des autres. Rêver la sienne est trop lourd.
Trop loin du début, trop loin du carrefour, engluée dans de mauvais choix qui attachent, étouffent, plombent. C’est une vie de moitié, une vie bancale, des bouts mortifères accrochés aux respirations qui se changent en soupirs. Des sourires écrasés, du sang dans ces sourires, les yeux figés, sans pattes d’oie.
Pourtant, tout est reconstruit jour après jour sur du faux, du vide, au réveil, ou il ne faut que penser au café- fumée, savoir qu’avant la douche on est fragile, avant le maquillage on est fragile, avant l’habit, avant le déguisement, avant l’allure de fausse belle femme, on est incapable d’assumer la petite chose fracassée que l’on est devenue, et que l’on dissimule dés le pas de la porte par une envolée de jambes en marche vers le futur proche que l’on n’envisage même pas.
Rester debout. Faire semblant pour rester debout, mettre son mouchoir de petite fille sur ses sanglots de femme, rester debout, ne pas avoir les paupières rouges et gonflée, faire envie, pas pitié.
Vendredi minuit, elle a pleuré, c’est sorti tout seul, elle n’a pas eu le temps, pas pu sortir assez vite de sa tête, le temps que ce soit moins violent.
Elle avait mal, elle voulait se coucher, elle l’a dérangé, il n’a pas voulu qu’elle se couche, il aurait dû baisser le son, elle est parti dormir dans l’autre chambre, et n’a pas fait de bruit avec ses larmes.
Le chagrin fait du bruit.
C’est l’injustice qui lui a vrillé le cœur, ce sont les mots pour rien, ou l’on doit se défendre de rien, c’est plier la tête avant même l’annonce de la bourrasque, c’est crier et se défendre encore pour rien, rien ne change, elle n’a pas d’ami dans son lit, son ennemi la veille, il est toujours là, son ennemi lui dit qu’il l’aime, qu’elle est tout pour lui, qu’il ne peut vivre sans elle. Elle entend : je m’aime, tu es tout ce que moi je peux contrôler, je ne peux vivre sans te faire du mal.
Elle rêve qu’il l’oublie, qu’il cesse de l’aimer ainsi puisqu’il ne sait l’aimer vraiment.
Je crois qu’elle n’attend plus rien, elle a cessé de lutter, elle n’a plus d’énergie, elle en est au stade ou elle a baissé les bras, après avoir tant lutté, elle n’a plus de munitions, les balles amies, celles qui la protégeaient sont dans d’autres cartouchières. Promises à d’autres cibles.
Absente de sa vie, de son corps, l’esprit réfugié nulle part, aucune limbe n’est assez profonde, assez lointaine, il faut du rien pour le vide, ne pas être, ne pas sentir, s’abstraire.
Comment s’ancrer dans la vie d’une autre, privée de choix, privée de liberté, privée de rêve ;
Elle est née sans univers, le cerveau vierge d’empreintes, lavée de ses vies précédentes, dès le départ, nourrie des autres, boulimique des autres, ils lui ont tout donné, tout appris, permis de rentrer dans leur mémoire, dans leurs souvenirs, dans leur peau.
Elle a résidé sous des paupières, au bout de doigts, dormi dans des oreilles, blottie, toute petite, toute ouverte, une éponge sous des fronts étrangers.
Ses rêves sont pauvres.
Incapable d’imaginer ou de se projeter.
Elle regarde, s’imprègne, de musique, de peinture, de paroles et de pensées.
Ses plus grandes émotions que d’autres nomment « artistique » ne sont que la joie d’avoir rempli du vide, assemblé des pièces tangible que son imaginaire ne conçoit pas.
Ne vivant que de ses souvenirs assemblés à ceux des autres, elle écoute. Il lui faut des histoires, des chuchotis, des confessions, de grands éclats de rire, des visages épanouis, des gens qui sans crainte sont eux-mêmes, chair et sang, tripes et sentiments.
Elle ne vit que par la sensation présente, tous les sens en alerte, mangeant le présent, le mâchant, l’avalant, le distendant afin de n’être que dans un immense présent. Quand il est bon..
Quand le présent est mauvais, elle s’abstrait, juste un peu vivante, juste un hologramme, elle fait semblant…je crois qu’elle fait souvent semblant.
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