lundi 30 décembre 2019

L'auteure et l'oeuvre, la littérature et la cacophonie - par Marc Zaffran/Martin Winckler


(Je rappelle que sur ce blog, dans un souci d'inclusivité, certains mots habituellement utilisés au masculin pour désigner un individu ou un groupe sont désormais employés au féminin. Ainsi, dans le titre de ce billet, le mot "auteure" désigne aussi bien un homme qu'une femme.) 



On a vu la Question soulevée au sujet de cinéastes (tous des hommes, à ce jour) soupçonnés, poursuivis ou condamnés pour violences contre des femmes et/ou des mineures. 

Depuis quelques jours, à l'occasion de ce qu'on nomme désormais "L'Affaire Matzneff", la Question se pose également pour les auteures de livre.

Enfin.

C'est une question simple, en apparence : "Peut-on séparer l'ouvrage - des textes ou des films ou autre chose - de la personne qui l'a écrite ?"

Ou, plus précisément (car c'est de cela qu'il s'agit ) : "Peut-on admirer l'ouvrage quand l'auteure a (eu) un comportement... problématique ?"

Bien sûr, notre appréciation de ce qui est "problématique" ou "inacceptable" de la part des autres dépend en grande partie de ce que nous trouvons acceptable pour nous-mêmes. Du moins, en théorie, et en supposant que nos prises de position ne sont pas purement hypocrites.
De plus, nous ne décidons pas de nous laisser toucher ou non par (mettons) une image, une parole, un travail artistique. Elles nous touchent ou non. Comme un coucher de soleil ou le mouvement d'une nuée d'oiseaux ou le rouge d'un champ de coquelicots, qui n'existent pas pour nous émouvoir, et toucheront différemment des personnes différentes. Mais nous pouvons choisir de ne plus nous exposer au travail de certaines auteures. Comme nous pouvons choisir de ne pas regarder le coucher de soleil.


Quand j'étais adolescent, j'adorais Bill Cosby ; j'avais plusieurs disques de ses enregistrements publics de stand-up comic et je les écoutais en rigolant comme une baleine. Plus tard, j'ai acheté les CD et j'ai même initié certains de mes enfants à ses histoires. Je trouvais son humour irrésistible et je lui étais reconnaissant de me faire rire.

De même, pendant la plus grande partie de ma vie (entre 1973 et 2011), j'ai beaucoup ri (et parfois pleuré) en allant voir bon nombre de films de Woody Allen et j'ai apprécié les deux films de Roman Polanski que j'ai vus - Le Bal des vampires et Chinatown. (Si étrange que ça paraisse, je n'en ai pas vu d'autres.)

Et puis le temps a passé, et mon ignorance avec lui. J'ai appris ce que ces hommes avaient fait. Pour Cosby et Polanski, les viols sont avérés (le premier a d'ailleurs été condamné à dix ans de prison, et les purge dans un pénitencier d'Arizona depuis septembre 2018 ; le second a été condamné mais a fui la justice). Pour Allen, il n'y a pas eu de condamnation, mais les personnes qui disent avoir été ses victimes n'ont pas de raison de ne pas être crues. (Je pars du principe de toujours croire les personnes qui disent avoir été maltraitées, quelle que soit la forme de la maltraitance, et quelle que soit la personne qui l'aurait commise.)

Je n'irai pas voir les films de Polanski que je n'ai pas vus.
Je ne vais plus voir (n'ai pas revu) de film de Woody Allen depuis 2011 (Midnight in Paris). 
J'ai jeté mes disques de Bill Cosby, sans regret, avec le sentiment d'avoir été trahi.

Quel que soit le plaisir que j'ai pu avoir autrefois en écoutant/regardant leur travail, ce plaisir s'est irrémédiablement transformé en dégoût dès que j'ai appris ce que ces auteurs avaient fait au cours de leur vie privée. 

Quand il s'agit d'apprécier ou non la production d'autrui, chacune fait ce qu'elle désire et/ou pense juste, et n'a de compte à rendre à personne. 

Je ne trouve pas "juste", pour ma part, de continuer à contribuer financièrement (par une place de cinéma ou l'achat d'un DVD) ou à défendre implicitement (en regardant leurs films, en débattant de leur sens ou de leur esthétique) les productions de trois individus dont le comportement est criminel. 

Pour des raisons similaires, j'ai beaucoup de mal à revoir (alors que j'adorais ça) des films d'Alfred Hitchcock (mort en 1980). Le témoignage de Tippi Hedren, qui joua dans Les Oiseaux et Pas de printemps pour Marnie et fut bannie des plateaux pour avoir refusé les avances du réalisateur, m'a foutu le bourdon. Depuis plusieurs années, j'aimerais revoir Notorious et North by Northwest, deux de mes films préférés, mais je ne l'ai pas fait, par scrupules, et je peux toujours revoir  Casablanca (pour Ingrid Bergman) et An Affair to Remember (pour Cary Grant). Ce n'est pas "du grand cinéma" (traduire : du Hitchcock), l'un est une série B, l'autre un mélodrame, mais je m'en tape. 

Notez bien que je tends le dos : le harcèlement sexuel était monnaie courante à Hollywood à l'époque où les actrices étaient sous contrat exclusif d'un studio (ça n'a pas commencé avec Weinstein). De là à ce qu'on apprenne que d'autres cinéastes historiques (et morts depuis longtemps) étaient de sales types, il n'y a qu'un pas. 

Ca, c'est pour le cinéma. Mais je pourrais dire la même chose des livres. 

Je n'ai jamais voulu toucher à Céline malgré tout le bien que des personnes que je respecte m'ont dit de certains de ses livres. 
Pour la même raison, je n'ai jamais tourné une page de Sade, qui ne faisait pas que "fantasmer" ses maltraitances, il les commettait aussi. 
Et, bien que j'ai beaucoup aimé Le Deuxième Sexe et l'ensemble de ses mémoires, je n'ai pas relu Beauvoir depuis que j'ai découvert Mémoire d'une jeune fille dérangée de Bianca Lamblin. (Notez que, pour la même raison, je ne relis pas Sartre non plus alors que j'avais trouvé Les Mots très émouvant.) 
(J'ajoute que j'ai cessé de lire Dolto quand je l'ai entendue dire à la radio que les enfants maltraités ou qui faisaient l'objet d'atteintes sexuelles avaient tout fait pour l'être.) 

Est-ce que je parviens à admirer les ouvrages de personnes dont je trouve le comportement ou les déclarations problématiques ?  

Non. 

Je ne peux pas séparer l'auteure de sa production. Pour une raison simple : je ne le fais pas pour moi-même. Ce que j'écris, ça sort de moi, donc c'est moi. Ca porte mes valeurs, mes défauts, mes lubies, mes aspirations, mes espoirs, mes failles, mes bonnes et mes mauvaises actions. 

Chaque fois qu'une lectrice décide de me lire, elle le fait en toute liberté, parfois en connaissance de cause, parfois sans savoir qui je suis. Et elle a le droit de changer d'avis quand elle en apprend plus. 

Il y a plus de quinze ans, j'ai été contacté par un Américain, professeur de littérature française dans une université de Nouvelle-Angleterre. Lors d'un de ses nombreux séjours à Paris, il avait acheté mes romans policiers et m'écrivait qu'il avait été impressionné par ces romans qui mêlent intrigue criminelle et critique de l'industrie pharmaceutique. Nous avons correspondu plusieurs fois, et il a même été question qu'il me fasse inviter par son université. Et puis, un jour, il m'a envoyé une lettre de rupture : il avait découvert que j'écrivais aussi des romans médicaux, et que j'avais pratiqué des avortements, et que j'étais "pro-choice". Or (si je me souviens bien), il était Chrétien pratiquant, et moralement opposé à l'avortement ;  en toute conscience, ça ne lui permettait plus de défendre mes livres, ni même de continuer à échanger avec moi. 

Je lui ai répondu que je le regrettais, mais je l'ai remercié de m'avoir écrit en toute franchise. 
Je ne pouvais pas lui reprocher la liberté que je m'accorde à moi-même : celle de changer d'avis sur une auteure. 
Et il ne me serait jamais venu à l'esprit de lui dire qu'il était obtus ou intolérant. Il ne l'était pas quand il me lisait. Il ne l'était pas plus en décidant de ne plus me lire : il avait changé d'avis et c'était son droit le plus strict. 


Et il en va de même pour n'importe qui. 

Vous avez parfaitement le droit, qui que vous soyez, de regarder des films de Roman Polanski ou de Woody Allen, de lire du Céline ou du Sade ou du Matzneff. Et vous n'avez pas à vous en justifier. 

Et vous avez aussi le droit de ne pas les lire, de ne pas les voir, et de vivre sans eux. Et de ne pas les publier. (J'ai bien connu un éditeur, aujourd'hui disparu, qui décida de ne plus publier certains de ses auteurs les plus en vue lorsqu'il trouva leurs propos inacceptables...) 

Ce qui me pose problème, ce n'est pas que ces les ouvrages de ces auteures existent, ou qu'ils soient vus ou lus. Le monde est fait de multiples choses, pas toutes belles, beaucoup très moches. Il serait vain de chercher à les effacer ou à en nier l'existence. Je ne veux pas d'un monde où on brûle toutes les copies de Justine ou de Bagatelles pour un massacre. Je tiens à ce que ces livres soient disponibles : ils nous rappellent le passé et nous tiennent en alerte au présent. Si des citoyennes veulent savoir ce que Sade ou Céline pensaient, il est bon qu'elles puissent en juger par elles-mêmes. 

Et je ne veux pas qu'on brûle les films passés de Polanski ou les livres compassés de Matzneff. Ecrire ou tourner n'est pas un crime, sauf dans un état totalitaire. 

Mais violer et abuser sexuellement de personnes vulnérables est un crime, et depuis très longtemps ! Les auteurs de ces crimes devraient être punis et empêchés de nuire. Et ils ne devraient pas recevoir de l'argent public ni être encensés ou protégés par celles et ceux qui sont censées représenter le peuple.  

Malheureusement, en France, les soi-disant représentants du peuple défendent et propagent les valeurs d'une élite auto-proclamée. 

Il n'y a qu'en France qu'on entend dire, sans rire, dans la bouche d'un (ancien) ministre ou d'un (aspirant) Académicien - à moins qu'ils ne soient l'un et l'autre - , qu'un artiste est une personne "hors du commun" à qui l'on doit "tout pardonner".  Car l'Art, Monsieur, l'Arrrrrt compte par-dessus tout ! 

Il n'y a qu'en France qu'on fait taire au nom de l'Arrrrt celles et ceux qui appellent à boycotter le film d'un violeur et le livre d'un pédophile. 

Cette idée de l'art-qui-transcende-et-absout est une parfaite incarnation de l'élitisme de classe qui infiltre et verrouille toute la culture hexagonale depuis Louis XIV. (Je vous invite à lire Une histoire populaire de la France, de Gérard Noiriel, on y apprend vraiment beaucoup.) 

Et si cet élitisme a pu se maintenir aussi longtemps en France, c'est bien en raison de la concentration des pouvoirs (à Paris) et des moyens de communication. 

Dans un pays où la télévision hertzienne a été monopole d'Etat  jusqu'en 1984 (Création de Canal +) et exclusivement publique jusqu'en 1987 (vente de TF1 à Bouygues), il fut longtemps facile d'imposer, sans réplique, que Céline est tout de même un génie bien-qu'il-ait-mal-tourné-vers-la-fin, que Bernard-Henry Lévy est un philosophe et Gabriel Matzneff un "dandy-de-talent". 

En 1990, si Denise Bombardier n'avait pas à juste titre exprimé son indignation, on n'aurait pu que s'étouffer de rage quand Matzneff badinait chez Pivot.

En 2013, quand des voix se sont élevées pour condamner l'attribution du Renaudot au même "dandy", la presse pouvait encore faire la sourde oreille. 

Mais nous sommes en 2019, presque en 2020. 
L'Internet et les réseaux sociaux ont changé ça. Lentement, mais sûrement. 

En 2019-2020, la colère peut se faire entendre.
Sur les réseaux, comme dans la rue. 
Et la preuve qu'elle s'entend, c'est que ça fait grincer les dents de celles et ceux qui, il y a dix ans encore, occupaient les ondes sans partage.
Et s'ils parlent de "lynchage médiatique", c'est bien parce qu'ils ne contrôlent plus ce qui se passe dans les médias. 

Et ça me réjouit. 

Je ne sais plus lequel de nos auteurs académiques (un homme, sûrement) remarquait avec mépris que "la littérature est garante de la Francophonie alors que l'Internet n'est que cacophonie". 

Eh bien, je vais te dire, mon pote : la cacophonie t'emmerde. 


Marc Zaffran/Martin Winckler


PS : A toutes celles et ceux qui ont lu ce billet jusqu'au bout : merci, et bonne année. 


15 commentaires:

  1. Merci pour ce texte très juste.
    Bonnes année à vous.
    mh,

    mh@lalettredemh.com

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  2. Merci Mar(c)tin ! Et bonne année aussi !
    J'aime beaucoup cette cacophonie moi aussi.
    Et ta prise de position, bien entendu !

    Lyjazz

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  3. Bonjour Martin

    merci beaucoup pour cet article très intéressant, qui suscite en moi beaucoup de commentaires. Merci aussi parce que sur ce sujet il m’est beaucoup plus facile de réagir à un point de vue clairement exposé comme le vôtre que de concevoir et exprimer clairement mon propre point de vue ! :- )) En général cela aide à mieux comprendre un sujet que de lire un point vue avec lequel on n’est pas (ou pas complètement) d’accord a priori (et on peut évoluer, changer en lisant des idées qu’on n’avait pas eues soi-même).
    Pour synthétiser ce que je comprends, vous appliquez le principe "si l'autrice/artiste est accusée de comportement problématique pour moi, je l'exclus de ma vie parce que je crois par principe toutes les accusations émises par des victimes".
    Cela me semple poser plusieurs problèmes, je vais en exposer deux (au moins) dans mes commentaires suivants.

    Alexis Z.

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  4. (suite 1)
    NOTA BENE
    J’ai bien compris que vous ne souhaitiez qu’expliquer votre point de vue et votre façon de réagir, et non pas nous donner un modèle de comportement à suivre. Mais puisque votre point de vue est si clairement exposé et que le sujet me semble très intéressant, il me semble pertinent de faire part de mes commentaires critiques.

    Le premier problème
    -------------------

    Vous avez écrit « Je pars du principe de toujours croire les personnes qui disent avoir été maltraitées, quelle que soit la forme de la maltraitance, et quelle que soit la personne qui l'aurait commise. »
    Hélas, c’est rare ou très rare mais cela existe, certaines accusations posent des vrais problèmes d’interprétation.

    Par exemple, il me semble avoir compris que longtemps la justice a ignoré les abus sexuels incestueux, notamment dans des cas où les enfants victimes accusaient d’autres personnes que le membre de la famille qui était coupable : spontanément les personnes enquêtant ne cherchaient pas si la direction des accusations (et non les faits) devait être remise en question. Le développement d’une expertise psychologique sur ce sujet a changé la donne (dans certains pays) mais c’est relativement récent, disons trente ans (et je dirais plutôt moins). Par contre je n’ai aucune idée d’une éventuelle estimation d’un nombre de personnes qui auraient pu être condamnées injustement à la place des membres coupables des familles des victimes, je ne sais pas si des recherches ont été faites sur ce sujet.

    Autre exemple, les accusations contre Woody Allen ont donné lieu à l’abandon des poursuites, et j’ai lu dans la presse que des experts dans ce genre d’accusation par des très jeunes enfants avaient conclu que selon eux les souvenirs de la victime étaient probablement inspirés par l’autre parent et non par des faits réels (NB : j’ai compris que dans ce genre de cas les souvenirs induits persistent et la victime en souffre).
    Evidemment je n’ai pas lu moi-même le dossier et je ne suis pas expert, donc je sais que je ne peux pas avoir un point de vue sur ce cas qui soit vraiment bien fondé : à un moment je vais me mettre à croire l’une ou l’autre version, pour des raisons qui ne seront pas rationnelles mais émotionnelles (c’est ce qu’ont montré les outils récents montrant la spacialisation du fonctionnement du cerveau : tout choix est décidé dans les zonez traitant des émotions, et les zones du raisonnement s’activent ensuite).

    Mais la question de fond me semble importante : faut-il toujours croire toutes les accusations même si l’institution judiciaire ou des experts ne les croient pas ? Je sais que toutes les institutions judiciaires sont très critiquables, et que les experts d’hier sont souvent ridiculisés aujourd’hui, mais il me semble difficile de vivre sans jamais croire l’une et les autres.

    Bref, que ce soit le cas Woody Allen ou un autre cas, il me semble raisonnable d’affirmer qu’il en existe ou croire des accusations mal fondées conduit à un jugement injuste.
    Donc exclure des artistes de sa vie dès que des accusations existent me semble source d’injustice.

    Cela dit, chacun ne réagit pas de la même façon selon les accusations. Il y en a parmi nous qui régiront surtout aux accusations de violence, et selon des niveaux de violence très différents, d’autres plutôt aux propos et écrits (injures, diffamations, haine, etc.), d’autres encore à la lâcheté ou à l’égoïsme ou à l’intolérance. Ici encore notre réaction personnelle sera fondamentalement émotionnelle. Et la même accusation n’apparaitra pas aussi convaincante (ou grave ou vénielle ou tirée par les cheveux ou bien fondée) aux unes et aux autres selon le sujet auquel on est le plus sensible.

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  5. Après une nième dispute Aujourd'hui avec celui qui élève avec moi Nos deux enfant, vos mots sont comme un emplâtre pour soigner les maux (mots) échangés avec passion devant un triste plat de pâtes.
    J'aurais aimé que cette lecture dure plus longtemps, aussi assurée que je le suis de vos positions sur ces questions. j'aime vous lire,vous être l'eau de mon moulin à paroles. J'arrête, je deviens sentimentale à cette heure-ci.

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  6. (suite 2)
    Je rappelle mon NOTA BENE pour qui ne l’aurait pas lu ou l’aurait oublié :
    J’ai bien compris que vous ne souhaitiez qu’expliquer votre point de vue et votre façon de réagir, et non pas nous donner un modèle de comportement à suivre. Mais puisque votre point de vue est si clairement exposé et que le sujet me semble très intéressant, il me semble pertinent de faire part de mes commentaires critiques.

    Le deuxième problème
    ------------------------------

    Je rappelle le principe que j’ai cru comprendre :
    "si l'autrice/artiste est accusée de comportement problématique pour moi, je l'exclus de ma vie parce que je crois par principe toutes les accusations émises par des victimes".

    Dans le cas où les torts sont établis sans doute ni ambiguïté ce principe me semble bon et pourtant il me semble aussitôt que son application, qui devrait être rigoureuse et impartiale, serait très difficile voire impossible, voici pourquoi.

    Jusqu'au XIXème siècle toutes les hommes et femmes européennes ayant eu la possibilité d'écrire étaient forcément issues des classes supérieures, et étaient (parfois très activement) sexistes et racistes et classiste etc. (et souvent violents et abuseurs soit physiquement soit par abus de pouvoir), voire esclavagistes (notamment les gréco-romains mais aussi, par exemple, Voltaire qui possédait beaucoup d'actions de la Compagnie des Indes qui pratiqua la traite négrière). Les victimes n'ont pas laissé de témoignages pour les accuser, parce qu’elles n’en avaient que très rarement la possibilité.
    Il me semblerait donc extrêmement injuste de traiter indifféremment toutes ces artistes et autrices comme des innocentes, tout en traitant comme coupables celles et ceux accusées depuis le XXème siècle (quand les accusations devinrent progressivement possibles).

    On pourrait penser que l’époque suffirait à déterminer des présumées coupables : pour l’Antiquité et le Moyen-Âge on peut être sûr que tout le monde est coupable d’esclavagisme et de violence généralisée ! Même les auteurs des Premier et Nouveau Testaments (la Bible) ?... Ben oui.).
    Et après ? On relaxe tout le monde à partir de 1500 au bénéfice du doute sauf pour les cas hyper rares d’accusations individuelles ? Et donc, je force le trait volontairement, les pires salopards du XVIème au XIXème siècles, ceux qui ont tu habilement leurs crimes contrairement à Sade (trop honnête ou philosophe ou dérangé pour se taire) s’en tirent avec les honneurs, on lira leurs livres e regardera leurs tableaux, et pas ceux des autres. Idem les cinéastes violeurs des années 20, 30, 40, 50, tout ceux que personne n’a osé dénoncer. C’est très injuste, non ?

    Et puis il y a les rumeurs d’accusation, déjà connues ou à venir. Vous interdirez-vous de revoir les films de X ou Y quand telle ou telle rumeurs auront atteint vos oreilles ? Si oui pourquoi, si non pourquoi ? Attendre-vous d’avoir un document crédible sous vos yeux ?

    Bref on ne pourra pas être juste, mais la question n’est peut-être pas là : le cœur du problème c’est notre réaction personnelle à la révélation du comportement qu’on rejette, et cela dépend beaucoup de la forme que prend cette révélation. D’abord, peut-être que Sophocle est trop loin de nous pour que l’esclavage de son époque puisse nous toucher encore. Et sans doute avons-nous plus d’empathie pour une actrice qui nous a ému dans un film que pour une hypothétique domestique culbutée (c’est-à-dire violée) par Hugo ou Balzac. (Enfin, ça dépend, nous ne sommes pas tous pareils).
    Mais le plus important est à mon avis la façon dont la plainte est exprimée (directement par la victime ou indirectement par le récit d’un tiers, contemporain ou non) et dont nous recevons l’information (compte-rendu évoquant vaguement le sujet au conditionnel au milieu d’autres informations énoncées de façon plus certaines, ou à l’inverse lecture voire audition du témoignage brut, etc. ; souvent la première information est ensuite corrigée ou contredite ou complétée, et à chaque fois la perception qu’on a de l’accusation peut varier grandement).

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  7. (suite 3)
    Pour conclure : je ne me sens pas capable aujourd’hui de suivre une règle générale qui me semble juste, je fluctue beaucoup sans bien comprendre pourquoi. Cette incohérence ne me plait pas mais c’est comme ça : je constate que je ne veux plus entendre (ni jouer !) de chansons de Bertrand Cantat et que je les fuis, mais que Patrick Font me fait toujours rire si je l’entends et que je ne le fuis pas même si je ne cherche pas à écouter (probablement parce que j’ai lu une lettre de lui, dans Charlie Hebdo me semble-t-il, dans laquelle il parlait de la psychothérapie qu’il suivait en prison, qui lui faisait comprendre la gravité de ses actes). Quant à Sade j’ai lu deux livres de lui par curiosité, je n’ai plus envie d’en lire mais il me semble important de connaitre la partie philosophique de son œuvre pour la comprendre et en reconnaitre les dangereux arguments ailleurs.
    Finalement celui qui me semble poser le problème le plus profond est Jean Genet : son œuvre est une apologie du crime, condamnable en soi au 1er degré, mais elle est manifestement motivée par une sorte particulière d’esprit de vengeance pour tous les mauvais traitements subis dans son enfance, ce qui peut rallier beaucoup de gens à sa cause, et il y a en plus son style fabuleux qui provoque chez qui le lit cette question « puis-je me laisser convaincre parce que le style est fabuleux ou dois-je justement rejeter par principe le talent artistique puisque Genet démontre que le talent ça peut servir à faire ce genre d’apologie effroyable ? » Cette question me semble être au cœur du sujet que nous traitons, or Genet a subverti la littérature en y instillant cette question : je pense que ce serait dommage voire absurde de l’ignorer en ne le lisant pas.

    A suivre ?

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  8. Critique sur un détail :
    « Et il ne me serait jamais venu à l'esprit de lui dire qu'il était obtus ou intolérant. Il ne l'était pas quand il me lisait. Il ne l'était pas plus en décidant de ne plus me lire »
    Je ne suis pas convaincu, parce que vous n’avez pas d’argument pour affirmer qu’il n’était pas obtus ni intolérant quand il vous lisait. Vous ne l’écrivez pas, mais on comprend « il n’était pas obtus ni intolérant puisqu’il me lisait ». Or je pense qu’il y a aussi des gens obtus et intolérants qui vous lisent et vous apprécient, et si vous êtes d’accord avec moi sur ce point il me semble que vous pourriez un peu corriger ce passage pour éviter de laisser penser ce que vous n’avez pas écrit mais qui saute à l’esprit de qui vous lit.
    Ce qui compte c’est que vous pensez qu’on peut refuser de correspondre avec vous pour la seule raison que vous avez pratiqué des avortements et êtes "pro-choice", sans être obtus ni intolérant. C’est ça votre idée. On peut être d’accord ou pas sur ce point, mais il me semble que c’est plus clair si on l’écrit comme ça.
    Il reste enfin la possibilité (je vais au bout de mon raisonnement mais cette possibilité est une caricature à laquelle je ne crois pas vous concernant, rassurez-vous !) que vous ayez pensé, consciemment ou non, « il n’était pas obtus ni intolérant puisqu’il me lisait », et que du coup vous lui gardiez cette qualité (ni obtus ni intolérant) et la lui garderez quelles que soient les preuves qu’il pourrait donner à l’avenir de son caractère obtus et intolérant ! (sur d’autres sujets que l’avortement)
    Voilà j’ai fait le tour pour le moment ! :-°))

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    1. Quand j'écris "il n'était pas intolérant ou obtus quand il me lisait", je ne voulais pas dire "parce qu'il me lisait" mais : "je n'avais pas de raison de le traiter d'intolérant (à mon égard) quand il me lisait, je n'en ai pas plus de le dire intolérant (à mon égard) quand il décide de ne pas me lire". C'était son droit. IL n'avait même pas besoin de me donner une explication. Le qualifier d'intolérant, ça aurait été justement dire : "En me lisant, vous étiez tolérant, en cessant de le faire, vous ne l'étiez plus", c'est à dire le qualifier à partir de cette seule information (il me lit, il ne me lit pas). Est-ce que je suis clair ?

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  9. Ah si, un autre idée :
    j'ai entendu dire que le chanteur Gérard Manset racontait dans son livre "Royaume de Siam" qu'il avait des relations sexuelles avec des jeunes adolescentes en Thaïlande, il pourrait bien être le prochain sujet d'indignation médiatique (vis-à-vis de lui comme des journalistes qui ont chroniqué ce livre et admiré le chanteur pendant des dizaines d'années sans s'indigner).

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  10. Comme tu l'as justement écrit à chacun de définir les limites qu'il met à estimer si les actions d'un auteur, d'une autrice, justifie de cesser de lire, regarder, écouter son oeuvre. Ma limite est dans l'oeuvre. Je peux lire, regarder, écouter des artistes dont je connais les perversions dans la vie, mais qui ne les transcrivent pas dans leurs œuvres. Voltaire négrier antisémite n'a pas défendu ces idées dans ses livres, du moins ceux que j'ai lus. Céline écrit dans le voyage au bout de la nuit ( le seul que j'ai lu) toute sa haine de l'être humain, de la société.
    C'est peut être un peut hypocrite mais j'aime toujours le bal de vampires et Chinatown, par contre l'utilisation faite de la vérité, à partir de de l'histoire de Dreyfus me révulse.
    Si chacun est libre de faire ses choix il est par contre inacceptable que les honneurs continuent pour ces artistes en faisant fi de leur comportement.

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  11. Merci pur ce message, Martin. Bonne année !

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  12. Cela exprime exactement ce que je ressens vis à vis de ces films, livres ou auteures/ realisatrices
    j'ai justement été frappée recemment en lisant dans Psychologie le conseil de MMe Halmos en réponse à une question d'enfants sur les maisons hantées . certes il n'y est pas question de maltraitance , mais son point de vue est sans appel sur l'inexistence des phenomenes para normaux et qu'on y croit soi même ou pas , je trouve juste de laisser l'espace à chacun de sa croyance .J'ai donc décidé de ne plus lire ni ses ouvrages ni ses chroniques puisque j'ai le choix..Bien sûr on ne parle pas ici de maltraitance mais dans Celine non plus ...Et sinon Cher martin, mes souhaits pour une merveilleuse année (meilleure encore si il y a un nouveau roman au programme?) je me permet une bisette ?

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  13. Oui, merci beaucoup, sauf que je suis en désaccord sur un point technique : certaines personnes peuvent penser qu'il est intolérant à cause des raisons qu'il a données pour ne plus vous lire (et pas simplement parce qu'il a cessé de vous lire). L'idée importante est celle-ci : vous considérez qu'elles ne suffisent pas pour considérer qu'il est intolérant.

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  14. J'ajoute qu'en me relisant je constate que ma réaction est manifestement sous forte influence du fameux principe catégorique d'Emmanuel Kant
    (« Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. »), dont Péguy a écrit :
    « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains. »
    :-)

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