jeudi 16 décembre 2010

Rattrapage : Débuts de romans par Salomé Viviana (Ex. n°15)

1. Putain d’avion… Se payer un gratte-ciel en plein jour…Mais qu’est-ce qui lui a pris ? A l’instar de milliers de New Yorkais, Kirk s’était immédiatement rendu sur place. Il n’en croyait pas ses yeux. Un désastre dépassant l’imagination. La guerre, une bombe, c’était les images qui s’imposaient à lui. Un quartier dévasté. La tour ouverte, violée, écartelée, la carcasse de l’avion mêlée à sa sienne, le baiser de Juda qui l’entraîne vers la mort. Ensemble dans l’anéantissement. Des hurlements. Des gens sans voix. Ceux qui courent, ceux qui sont pétrifiés. Des silhouettes hagardes qui se croisent sans se voir. Des poutres tordues, les restes de ce qui fut une cafetière électrique, du verre brisé en quantité, des ordinateurs écrasés, des fauteuils éclatés, des feuilles de papier libérées de leur dossier, quelques vêtements éparpillés et, parmi tous ces restes, un dérisoire ticket de cinéma. Un chaos indescriptible. Et une poussière, une poussière … des quantités astronomiques d’une poussière grisâtre qui flottait, emplissait les narines, piquait les yeux. Des monceaux de poussière telle la farine s’échappant d’un gigantesque paquet éventré qui se serait déversée là, parmi les décombres de ce qui fut un symbole du capitalisme. Des chats sauvages rodaient déjà parmi les gravats, à la recherche d’une proie qui améliorerait leur quotidien ; des rongeurs doivent aussi être à l’œuvre, se dit Kirk, même s’il ne les voyait pas.

 2. C’était aux temps anciens où Dieu, qui n’avait pas encore achevé son travail, n’était pas fatigué ; il ne s’était pas encore retiré du monde pour le confier à l’homme, qu’il venait d’ailleurs à peine de créer et qui lui causait déjà bien des soucis. Dieu avait créé la terre – mais pas encore le métro souterrain permettant aux pauvres hères de se chauffer l’hiver, craignant que l’homme n’y instaure un droit d’entrée exigible sous forme d’ignobles tickets jaunes parés d’une seyante rayure marron en leur exact milieu-, il avait créé la terre, donc, le ciel aussi évidemment mais pas encore les gratte-ciel – le ciel n’aimant pas être chatouillé trop souvent. Il avait aussi créé toute sorte de mammifères : chevaux, vaches, chats, poissons (pourquoi les poissons ont-ils arrêté d’allaiter leurs petits fera l’objet d’une autre histoire), cochons, lapins… De la nourriture variée aussi : sauterelles, chenilles, vers de terre, pommes, oranges, blé, bien qu’Hawa (Eve, en bonne africaine, répondait au doux prénom d’Hawa) se plaignît qu’il n’ait pas directement inventé les paquets de farine, ce qui aurait été plus commode, on voit bien que ce n’est pas lui qui fait la cuisine. Septième jour : Dieu, donc, venait de créer l’être humain. Homme et femme il le créa. Un seul être humain, deux côtés, comme une pièce de monnaie ; côté pile, l’homme, côté face, la femme. Idéal pour se croiser sans se voir. Pile Adam gagne, face je perds, se dit notre mère à tous qui était aussi la première féministe. Etre ainsi accolés dos à dos, ça ne peut plus durer.

 3. Perché au sommet du plus haut gratte-ciel de Newman City, Œil Perçant scruta la ville à ses pieds. La circulation était dense en cette fin d’après-midi d’un automne déjà frileux. La 17ème avenue longeait un parc aux arbres mordorés où des enfants jouaient à chat. Sur le trottoir d’en face, une femme à chapeau noir sortit d’une supérette, un grand sac en papier dans les bras dont émergeaient un paquet de farine en équilibre périlleux et deux poireaux. Passant devant le cinéma, elle croisa sans le voir un homme encapuchonné qui en sortait et qui laissa négligemment son ticket voleter vers le sol. Scènes de vie ordinaire, pensa Œil Perçant. Maintenant, on va s’amuser un peu. Et son rire sardonique éclaboussa la ville.

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