jeudi 8 mars 2018

8 mars 2018 : Je me souviens de ces femmes

Je me souviens de la femme de 30 ans qui avait été envoyée en hôpital psychiatrique parce qu'elle avait tenté de se suicider.
J'étais externe dans le service, c'est moi qui l'avais reçue. Elle m'avait raconté son histoire.
Elle voulait être enceinte et ne pouvait pas. On lui avait trouvé une "tuberculose génitale". Sa belle-famille (grande bourgeoise) l'avait rejetée en disant qu'elle n'était "bonne à rien". Son mari ne l'avait pas défendue.
On l'avait mise sous traitement antituberculeux en lui disant "De toute manière vous êtes stérile". Au bout de deux mois, elle s'était retrouvée enceinte.
On lui avait dit : "le traitement est tératogène il faut avorter".
Le mari n'avait rien dit. La belle-famille n'avait pas compati - ils étaient opposés à l'avortement, qui venait d'être légalisé. Mais avoir un petit-enfant malformé, ça, non...
Elle avait subi son IVG, mais n'avait pas supporté l'accumulation des problèmes.
Elle s'était tailladé les veines et s'était retrouvée dans le service.
Elle m'avait confié qu'à plusieurs reprises on avait refusé de lui expliquer ce qu'était une tuberculose génitale. Comment une maladie des poumons pouvait-elle toucher les trompes et les ovaires ?

Je lui avais répondu comme je pouvais, et comme elle n'était pas enfermée dans le service, je l'avais emmenée à la bibliothèque de la fac pour qu'elle trouve des livres qui en parlaient. On les avait feuilletés ensemble, j'avais appris en même temps qu'elle que le bacille tuberculeux pénètre par la respiration, mais il creuse la paroi des alvéoles pulmonaires, entre dans les vaisseaux et va ensuite se greffer et proliférer dans des organes comme le rein, les ovaires, la hanche et le genou, les vertèbres...

Elle était sortie au bout de deux ou trois semaines. "On" (les médecins et sa belle-famille) avait décidé que sa tentative de suicide était due au médicament antituberculeux. Pas à une "dépression" liée à cette accumulation de catastrophes. La dépression, c'était honteux. On lui avait prescrit un autre médicament antituberculeux et la pilule, tout de même, puisqu'apparemment elle n'était pas si stérile que ça.

Quelques semaines plus tard, elle a appelé dans le service et a demandé à me parler.
Elle était enceinte.
Le médecin pneumologue lui avait prescrit un antituberculeux qui inactivait les effets de la pilule.

***

Je me souviens de la femme qui souffrait d'un cancer du foie et à qui on avait dit qu'elle souffrait d'une maladie parasitaire rare. Elle n'en avait plus que pour quelques semaines, peut être quelques mois à vivre. On ne le lui avait pas dit. Elle avait compris. On l'avait dit à son mari. Il ne voulait pas en parler avec elle. Les médecins les avaient tous deux murés dans le silence et le chagrin. C'est elle qui consolait son mari et ses enfants en disant "Tout ira bien, vous allez voir, je vais guérir."

***

Je me souviens de la jeune femme qui s'était évanouie dans un café et que les pompiers avaient hospitalisée de force. Aux urgences (j'étais jeune interne) mes aînés m'avaient dit de lui faire un bilan complet et de la garder en observation.
Elle m'avait raconté qu'elle travaillait de nuit, qu'elle n'avait pas dormi depuis trois jours, et pas mangé depuis la veille au matin, et qu'en voyant le serveur lui apporter le café et le croissant dont elle rêvait, elle avait tourné de l'oeil.
Elle se sentait parfaitement bien.
Mais comme elle était confuse quand les pompiers étaient arrivés, ils n'avaient pas voulu la laisser tranquille.
"Le pire, c'est que j'ai même pas pu manger mon croissant. J'ai faim et personne ne me croit et je suis coincée ici sans pouvoir prévenir mes parents." (Il n'y avait pas de téléphone cellulaire, à l'époque, et on ne laissait pas les patients appeler comme ça...)
Elle m'a dit : "C'est terrible qu'on ne m'ait pas crue. On ne croit jamais les femmes. "
Je suis allé lui chercher un mauvais café, du pain et de la confiture dans l'office et j'ai tiré le rideau pour qu'elle déjeune tranquillement. Quand je suis revenu, elle tournait comme un lion en cage. Je lui ai donné ses vêtements et je lui ai dit de rentrer chez elle. J'ai cru qu'on me sermonnerait sévèrement mais dans le service, tout le monde l'avait oubliée. 

***

Je me souviens de l'adolescente que sa mère m'a un jour amenée en consultation dans mon cabinet médical de campagne. La mère voulait savoir ce qu'elle avait. L'adolescente était presque mutique, elle me répondait en secouant la tête. Elle était manifestement enceinte de plusieurs mois, 6 ou 7 au moins. La mère insistait absolument pour que je l'examine. Je me suis contenté de chercher les bruits du coeur du foetus, je ne voulais pas lui imposer un examen gynécologique.
J'aurais voulu faire sortir la mère, mais elle tenait à rester là et sa fille était mineure. Finalement, j'ai dit à la jeune fille : "Je pense que vous êtes enceinte, Mademoiselle."
La mère a lancé, de l'autre bout de la pièce : "Ca m'étonne pas, c'est mon mari qui s'occupe d'elle."

***

Je me souviens de la dame âgée, hémiplégique, clouée au lit dans une salle commune qu'elle partageait avec quatre autres femmes, toutes atteintes de démence alors qu'elle-même était parfaitement lucide et douée d'un humour mordant. On m'avait envoyé là pour faire "l'interrogatoire" de ces femmes, en sachant parfaitement que je ne parviendrais pas à en tirer trois mots. La cinquième patiente m'avait fait signe de m'asseoir au bord du lit, près d'elle et elle m'avait dit de l'interne : "Il a voulu vous bizuter, mais on va le couillonner, tous les deux." Elle m'avait raconté en détail l'histoire des quatre autres femmes, qu'elle entendait ressasser depuis des mois, chaque fois que passait la visite.
La visite finissait toujours par elle, en deux minutes, parce qu'elle était installée dans le coin, derrière la porte. Et les médecins n'aimaient pas lui parler parce que dès qu'ils lui demandaient "Et la petite dame, comment elle va ?" Elle répondait  : "Et vous, comment allez-vous ? Vous n'avez pas bonne mine ce matin ! Vot' petite amie vous a dit non, hier soir  ?"

***

Je me souviens de la femme qui avait été enceinte trois fois sous pilule, et qui jurait mordicus qu'elle ne l'avait pas oubliée, et à qui son médecin avait imposé trois fois de recommencer à la prendre parce que c'était la meilleure. Elle a cessé d'être enceinte quand un autre médecin - qui savait qu'on peut être enceinte avec une pilule insuffisamment dosée, sans l'oublier - l'a crue et lui a prescrit un DIU.

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Je me souviens des femmes a qui leur médecin disait "A quarante ans vous ne risquez plus rien, je vous prescris plus la pilule" et qui se retrouvaient enceinte quelques mois plus tard. On en voyait beaucoup, au centre d'interruption de grossesse du CH du Mans.

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Je me souviens des femmes qui venaient avec un oeil tout noir en disant qu'elles s'étaient cognées à une porte de placard ouverte.

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Je me souviens des femmes qui me demandaient de couper le fil de leur stérilet très court pour que leur mari ne se rende pas compte qu'elles en avaient un. Elles ne voulaient plus être enceinte mais les maris voulaient d'autres enfants et leur interdisaient de prendre la pilule.

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Je me souviens des femmes dont l'enfant était mort au berceau et que les médecins, les flics et les assistantes sociales traitaient comme si elles l'avaient tué de leurs mains.

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Je me souviens des femmes qui me demandaient si on pouvait porter plainte pour viol quand c'était le mari ou le concubin qui violait.

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Je me souviens des femmes qui me demandaient des arrêts de travail répétés et qui finissaient par me dire qu'elles n'en pouvaient plus de savoir que leur contremaître ou leur chef de bureau allait les coincer dans les toilettes.

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Je me souviens de la femme qui avait été aide-soignante, puis infirmière de réanimation, puis surveillante du service des IVG et directrice de la maison maternelle (où accouchaient les femmes enceintes en rupture d'environnement familial et social) et qui est devenue ensuite conseillère au Planning quand elle a pris sa retraite. Je me souviens de tout ce qu'elle m'a enseigné et aidé à comprendre, alors que je ne comprenais rien.

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Je me souviens de la jeune femme qui avait mal pendant et après ses règles au point de se tordre de douleur et qui en plus souffrait quand elle faisait l'amour avec son compagnon - qui souffrait de la voir souffrir. Aucun médecin ne la croyait. Tout le monde lui disait : "C'est dans votre tête". Quand elle m'a entendu dire : "Non, c'est pas plus dans votre tête que dans la tête des autres femmes qui souffrent comme vous et que personne ne croit", elle a fondu en larmes.

***

Je me souviens de la femme qui un jour a disparu, et que tout le monde a cherché sans savoir où elle était passée. On pensait qu'elle était morte. Des années plus tard, je l'ai croisée dans la rue, dans une autre ville, elle m'a reconnu, elle m'a pris par le bras et m'a murmuré  : "Je vous en supplie, ne dites à personne que je suis vivante" avant de me planter là. 

***

Je me souviens des histoires que, lorsque j'avais huit ou neuf ans et que je m'installais pour lire sous la grande table de la salle à manger, avant les repas de famille, j'entendais ma mère, ma soeur, mes tantes et mes cousines raconter en mettant la table et en apportant les plats pendant que les hommes jouaient au poker dans le bureau de mon père, des histoires de la vie d'autres femmes, des femmes qu'elles connaissaient, leurs cousines, leurs amies, leurs voisines. 


Marc Zaffran/Martin Winckler



vendredi 12 janvier 2018

Saul Laurentieff - une notice biographique (1990)

Le texte qui suit date de 1990. 
P.O.L avait publié mon premier roman, La Vacation, un an plus tôt. Paul Otchakovsky-Laurens avait refusé le deuxième (Les Cahiers Marcoeur) et comme je m'étais beaucoup investi dans ce roman finalement impubliable, je tâtonnais pour trouver ce que j'allais écrire ensuite. (J'étais loin de penser à La Maladie de Sachs, qui n'a été mis en chantier que deux ans plus tard.) Un de mes projets s'intitulait 77 façons d'en finir. J'imaginais la mort (lointaine) des gens qui m'entouraient, proches, amis et ennemis. 
Inquiet à l'idée que la relation naissante ne s'interrompe, soit parce qu'aucun autre de mes livres ne lui plairait, soit parce que l'un de nous mourrait, j'ai inclus Paul dans la liste des "élus" du projet, en (d)écrivant sa fin lointaine. Comme pour la conjurer. 
C'était il y a presque trente ans, mais le regard que je portais alors (en filigrane) sur Paul ne s'est jamais démenti depuis. 
Et en réécoutant sa voix dans Le Bon Plaisir, je suis à la fois en colère et je peste contre le sort qui l'a enlevé et reconnaissant envers ce même sort qui m'a permis de le connaître pendant trente ans et de jouir de son amitié et de son soutien
MW 
PS : S'il voyait l'avalanche d'hommages que sa disparition suscite, il dirait : "C'est un peu exagéré, je trouve..." Mais sur ce point, tristement, je pourrais lui répondre : "Paul, vous n'êtes plus là. La modestie, on s'en fout." 

***



Chapitre 53 : une notice biographique 

Laurentieff, Saul
(Extrait de : Forneri, G. Encyclopédie de la Littérature Universelle, Tome XIII (1945-2066), p. 730-733) (1)

"...Un écrivain est un artiste qui exprime par les mots un certain nombre de faits, de formes, de pensées, qui les organise selon sa sensibilité et l'état de sa recherche en ce domaine... Plus précisément, un écrivain est pour moi quelqu'un qui permet à la langue de ne pas mourir. Un éditeur, au sens le plus immédiat et peut-être le seul qui compte, est quelqu'un qui propose des écrivains, qui aide ces écrivains à accéder à une audience, un public, une écoute, une lecture, et qui par là leur permet de continuer à écrire." (2)

Saul Laurentieff était éditeur*, et telles étaient les définitions sur lesquelles il bâtit son travail et sa vie. Pendant de nombreuses années, il proposa ainsi au public des écrivains* de renommée inégale et fluctuante, mais à ses yeux de qualité indiscutable, sans en tirer d'autre bénéfice apparent que celui de pouvoir continuer à publier*. Ses satisfactions affectives et intellectuelles étaient grandes, car, se refusant à publier un livre* sans l'avoir lu, il prenait le soin d'ouvrir lui-même tous les manuscrits*, avait la curiosité de les lire* plus ou moins longue­ment selon ce que lui dictait son intuition et sa grande expérience, culti­vait le plaisir d'en emporter certains chez lui pour les dévorer nuitam­ment, faisait assez souvent l'effort d'en retourner certains à leur auteur* accompagnés d'une lettre de refus* circonstanciée et prenait en outre le risque d'en publier un nombre limité mais constant.
Les éditions du Saule, la maison qu'il dirigeait et dont il tenait d'une main les rènes, les rames et le volant, tandis qu'il écopait de l'autre les petites mais non moins constantes voies d'eau, était renommée parmi la profession, respectée par la presse*, et méconnue par le grand public*.
Saul Laurentieff souhaitait ardemment voir les lecteurs* prendre des risques, une infime partie des même risques qu'il prenait chaque jour. Mais à l'époque, ce souhait restait lettre morte, en dépit des louables efforts fournis par quelques éditeurs de la même trempe. Et cet éditeur-là serait resté à jamais inconnu s'il ne lui avait pas été donné un jour l’occasion de montrer une ultime preuve de courage.

Quelques mois avant les évènements que nous allons relater, un beau matin de septembre 19.., Saul Laurentieff découvrit dans son courrier du matin un manuscrit singulier. Il s'agissait d'un grand registre cartonné aux pages simplement lignées et surtout, rédigées à la main. L'écriture* en était parfaitement lisible et l'orthographe* presque irréprochable, mais ce n'est pas ce qui attira d'abord l'oeil expérimenté de l'éditeur. Ce qui l'intrigua c'est la sensation inexplicable que le manuscrit avait été rédigé d'un trait. Il ne portait en effet que de rares retouches*, ratures* ou biffures*, quelques ajouts* insérés au moyen de feuillets* soigneusement collées, mais le tout était tracé d'une plume* égale. S’il en croyait les dates que portait la dernière page*, tout avait été transcrit en à peine quatre mois, au début de la même année. Le registre avait dû être neuf lorsque la main du scripteur* l'avait pour la première fois ouvert, mais la toile semblait usée, le carton de la couverture* cabossé, les feuillets discrètement froissés par plusieurs lectures* successives et plusieurs voyages postaux dans des emballages qui ne l'avaient pas peut-être pas toujours protégé des chutes sous les bureaux, des chocs contre les embrasures de portes ou de l'écrasement entre sacs et colis.
La lettre d'accompagnement*, elle, était dactylographiée* et laco­nique. Elle priait poliment Saul Laurentieff de prendre connaissance de ce manuscrit mais attirait d'abord son attention (afin qu'il ne perdît pas son temps) sur " les documents ci-joints ".
Entre la couverture et la page de garde*, l'auteur avait en effet collé les lettres de refus qui avaient, à de nombreuses reprises, raccompagné son manuscrit. Il y en avait une demi-douzaine. Saul Laurentieff était trop dénué de préjugés pour s'arrêter à si peu. Parmi les lettres de refus, aucune n'était argumentée. Une seule tranchait quelque peu sur le caractère stéréotypé de l'ensemble : l'écriture rapide et sinueuse d'un directeur de collection* y indiquait qu' " un sujet aussi brûlant mérite sans doute une publication* mais ce texte* a-t-il sa place dans notre catalogue* ? ", et regrettait " de ne pouvoir faire connaître au grand public* les indéniables qualités de ce manuscrit ".

Laurentieff se mit à lire. Quand il s'interrompit, trois heures avaient passé. Une vingtaine d'appels téléphoniques avaient été interceptés ou reportés sine die par ses quatre collaboratrices. Il avait décliné l'offre de celles-ci d'aller déjeuner, et branché le répondeur* pendant leur absence.

A l'époque, les Editions Laurentieff* traversaient une très mauvaise passe financière* et leur animateur se plongeait dans les manuscrits avec une avidité et un espoir d'autant plus grands que la réalité lui souriait peu. Il savait qu'à moins de redresser la barre très rapidement, la maison ne tarderait pas à disparaître.

Le manuscrit, intitulé Mère morte*, décrivait avec une précision presque intolérable les préparatifs et les réflexions intérieures d'un homme résolu à assassiner sa mère, jusqu'au meurtre lui-même que précédait un long et bouleversant dialogue entre les deux personnages*.
Lorsqu'il referma le grand registre, Saul Laurentieff était pratiquement décidé à en faire un livre. A ses yeux, la grande force du texte ne résidait pas seulement dans le sujet* apparent, mais également dans une terrible ambiguité que plusieurs lectures successives ne parvenaient pas à lever. L'éditeur était en effet incapable de déceler s'il s'agissait purement et simplement d'un journal*, ou au contraire d'un texte de fiction* construit avec beaucoup de rouerie et d'expérience. Le manuscrit recelait des fautes* et des corrections*, deux ou trois redites*, quelques minuscules variantes*, suffisamment pour faire croire à un texte écrit presque d'une traite, pas assez cependant pour tromper sur le diabolique agencement de l'ensemble... Confession au jour le jour ou remarquable travail de trompe-l'oeil ?
Le nom de l'auteur* lui était parfaitement inconnu, tout comme l'était son style*. Laurentieff (et c'est par de tels détails que l'on saisira la subtilité du personnage) choisit délibérément de ne poser aucune question sur la nature réelle de Mère morte. Il sentait que s'il le faisait, cela risquait de tuer dans l'oeuf les sentiments bouillonnants qu'il venait d'éprouver et, par là-même, d'en frustrer les futurs lecteurs.

Il contacta l'auteur le jour même, le reçut une semaine plus tard et s'engagea à publier le livre au mois d'août suivant, date anniversaire de la naissance et de la mort de la mère... du personnage principal*.
Il n'était cependant pas question de publier fin août pour la rentrée*, mais bien début août (le 4, exactement), période de creux absolu*, ce qui ne manquerait d'ailleurs pas de poser des problèmes aigus de distribution*.
On devine ce que pareille décision avait de proprement suicidaire d'un point de vue éditorial, mais Saul Laurentieff était très attentif à l'importance que revêtent, pour un artiste, les moindres détails concernant son oeuvre*. Lorsqu'il avait décidé de prendre le risque d'une publication, il l'assumait jusqu'au bout, c'est à dire en respectant le moindre détail de ce qui lui avait été soumis en lecture, et en allant même au-delà.
Pour Mère morte, il conçut une édition* double : fac-similé* du manuscrit en page de droite*, transcription imprimée en page de gauche*. Il adopta un format* plus grand que les livres qu'il publiait habituellement, fit donner à la couverture l'aspect et la consistance de celle du registre, en un peu moins lourd, et fit imprimer le titre* sur des étiquettes quadrillées collées à même le livre, lequel ne porta par ailleurs aucun prière d'insérer*. Autant dire qu'il prenait le risque du siècle.
Mais Laurentieff en avait plus qu'assez de ne récolter que des louanges pour toute rétribution de ses efforts. " Les louanges ne paient ni droits d'auteurs ni traites d'imprimeur* ", avait-il coutume de dire aux journalistes* qui, tout en le félicitant pour une de ses publications, s'excusaient de ne pouvoir la mentionner dans leurs colonnes* par manque de place* ou en raison de l'actualité*.

Au bout de nombreuses années d'efforts, il avait fini par conclure que si sa maison devait disparaître par "excès d'estime", il convenait que cette disparition* se fît en beauté. Il était exclu de se faire racheter par un autre éditeur. Si la maison fermait, les contrats* stipulaient que tous les droits* seraient restitués aux auteurs. Il n'aurait ni regret ni culpabilité de finir sur une dernière cascade.

Or, il advint que le livre, envoyé à une poignée de correspondants intelligents et fins (autant dire royalement deux douzaines de personnes ; plus, ç'aurait été du gachis) aterrit par erreur (on était au mois d'août et le coursier* était un remplaçant) sur le paillasson du secrétaire national d'une association groupusculaire mais extrêmement virulente : Les Fils de Jocaste. Ce mouvement faisait de l'Amour Filial Masculin un fondement inébranlable de la civilisation, et combattait vigoureusement toute atteinte à l'image de la Mère.

Pour d'obscures raisons, Mère morte ne plut pas à ce lecteur involontaire. L'homme y lut une expression de la haine anti-maternelle et l'apologie du matricide, ce qui nous semble aujourd'hui d'autant plus incompréhensible que - les lecteurs de ce texte fabuleux nous contrediront pas -, Mère morte est aujourd'hui tenu pour un authentique chant d'amour.

Il faut préciser que le secrétaire (3) des Fils de Jocaste était un peu dérangé. Il fallait l'être pour avoir créé un tel groupuscule. Or, il en était l'administrateur-fondateur, et cumulait de plus les fonctions de rédacteur-en-chef*, de directeur de la publication* et de concepteur-claviste* de « Mère et fils », organe officiel du mouvement, revue " semi-confidentielle mais en pleine expansion ", selon les éditoriaux musclés qu'il était seul à y rédiger. Il pensa d'abord massacrer Mère morte dans un article rageur, mais la périodicité de sa revue* (elle était trimestrielle quoique promettant de " passer bientôt à 5 numéros par an ", ce qui porte à presque rire) et quelques problèmes techniques (son imprimante à aiguilles*, d'un modèle déjà ancien, ne lui permettait d’imprimer que trois fascicules par jour) achevaient de rendre illusoire l'impact déjà hypothétique de sa prose énergique. Frustré de ne pouvoir s'exprimer, et dans une brusque bouffée de délire para­noïaque, il décida de frapper un grand coup.

C'est ainsi qu'un autre matin de septembre, un an jour pour jour après avoir reçu le manuscrit de Mère Morte, Saul Laurentieff trouva devant la porte de sa maison d'édition, simple appartement de plain-pied sis dans une petite rue discrète de Tourmens*, un lourd colis qui, malgré un fort emballage cartonné, laissait échapper un cliquetis faible mais indiscutable. Bien loin de penser qu'on pût lui en vouloir pour un livre à peine sorti des presses*, l'éditeur songea tout de même qu'il avait entre les mains une machine* infernale. Il ne s'interrogea pas sur le pourquoi des choses, et ne perdit ni son sang-froid, ni ses esprits. Il prit le colis précautionneusement et alla le poser sous son propre bureau. Pressentant que la hâte ne ferait qu'aggraver les choses, il alla conseiller aux deux autres personnes alors présentes dans les locaux de quitter les lieux et de prévenir les pompiers, la police ou le service de déminage, enfin les personnes concernées.

Comme elles non plus n'avaient pas froid aux yeux, Liane Vin-Yan* et Michelle (4) Martin* se répartirent les tâches. L'une se chargea d'avertir les autorités, l'autre de prévenir les voisins du dessus (le bâtiment n'avait que deux étages).

Pendant ce temps, Saul Laurentieff (qui se sentait quand même prendre un méchant coup de vieux) livrait ce qu'il pressentait être son dernier combat. Le matin même, une soixantaine de colis de Mère morte avaient été déposés par erreur, non chez les libraires* de la région mais dans les locaux des éditions du Saule, par un intérimaire inexpérimenté (le livreur habituel était au lit avec une pneumonie). Tout en sifflotant un air de Coltrane et en évoquant, en guise de soutien moral, le souvenir vibrant des films d'aventures (5) d’ Errol Flynn, des westerns (5) de Glenn Ford et des thrillers (5) de Michael Caine qu'il avait vus jadis et dans lesquels, en général, le héros* s'en tire, il entreprit d'enfouir la bombe sous un épais manteau de livres. Il disposa les cartons avec précaution au contact de la machine infernale, les empila les uns sur les autres autour et par dessus en une pyramide compacte, dans l'espoir qu'elle étoufferait en partie l'explosion. « Ça pèse lourd les bouquins*, et ce livre-ci encore plus que les autres, pensa-t-il ».
Ensuite, il compléta cet édifice en lui ajoutant tout ce qui se trouvait dans les bureaux de la maison d'édition : les rames de papier machine et de papier à lettre et les cartons d'enveloppes kraft, blanches, à fenêtre, ou renforcées, et aussi les volumes qu'il gardait dans son bureau "pour offrir" (il adorait offrir des livres aux écrivains), les traductions en anglais et en hongrois, en allemand et en chinois (il était déjà très réputé à l'étranger), et même les manuscrits déjà lus ou encore à lire, à renvoyer ou à garder, enfin, tout ce qu'il put trouver de papier ou de carton, vierge ou couvert de signes. Il souriait à la pensée de montrer l'usage antiterroriste qu'on peut faire du papier. Il ne put cependant pas se résoudre à sacrifier pareillement les lettres d'écrivains qu'il avait reçues depuis ses débuts, et qui constituaient pour ainsi dire son seul trésor (6). Ces lettres étaient rangées dans une simple boîte métallique qu'entre deux transports de cartons il alla confier à Madame Nochère, concierge de l'immeuble d'en face.

Contre toute attente, l'explosion du colis piégé avait été assez mal programmée (toute sa vie, le secrétaire-président des Fils de Jocaste avait eu des problèmes de délai) et, faute de matériau, l'éditeur se retrouva bientôt dans la rue, à guetter l'arrivée des secours, et ) conseiller aux passants de prendre un autre chemin pour se rendre au marché. Il épongeait les quelques discrètes gouttes de sueur qui avaient perlé à son front pendant ces manoeuvres (en déclinant sa liste de films, il s'était brutalement souvenu que dans Hell is for heroes, Steve MacQueen n'en réchappe pas !), lorsque un Broummouommm assourdi, et l'éclat distant de bris de vitres (son bureau ne donnait pas sur la rue mais sur un jardin intérieur) lui suggérèrent que le colis ne cliquetait plus.

Alors que la plus élémentaire prudence lui aurait intimé de rester dans la rue, Laurentieff voulut évaluer l'ampleur des dégats. A sa grande surprise, le couloir était presque intact, la plupart des pièces n'avaient rien mais les cloisons de son bureau avaient été soufflées et le monticule de livres et de papier s'était transformé en un cratère au milieu duquel crépitaient des flammèches. Sa modestie et sa retenue lui interdirent cependant toute manifestation prématurée de triomphe et, comme il se tournait pour aller quérir de quoi étouffer les flammes, un fragment du plafond, ébranlé par l'explosion, vint s'abattre sur lui.

Les pompiers arrivèrent juste après la presse*. Une équipe de la télévision avait été avertie, vingt minutes auparavant, par un coup de téléphone revendiquant l'attentat au nom des Miss de l'Audace (le correspondant anonyme avait un peu trop masqué sa voix). Sans même descendre de moto, le journaliste et son cadreur enregistrèrent de la bouche de Madame Nochère une description éplorée de l'héroïque manoeuvre de l'éditeur. La séquence montrant au premier plan la concierge fondant en larmes dans son tablier aux sanglots étranglés de "Un si gentil garçon... Bouhouhou..." , tandis qu'à l'arrière-plan le corps de Laurentieff sur un brancard est littéralement enfourné dans un véhicule de secours, reste une des images les plus diffusées cette année-là (7).

Dans les heures et les jours qui suivirent, comme il était alors l'usage après un décès ou une catastrophe, les librairies* connurent une ruée sur Mère morte mais aussi, car la moitié du premier tirage avait été détruite par l'explosion, sur tous les autres titres de la maison. La  bravoure* de Saul Laurentieff fut déclinée à toutes les sauces : courageux dans sa vie (il avait élevé cinq enfants et entretenu successivement trois belles-mères), dans son travail (il publiait des livres dont il ne vendait parfois pas plus de 25 exemplaires), dans ses opinions (il n'avait jamais caché ses sympathies ou ses antagonismes politiques, au risque de se mettre en péril, la preuve ! ) bref, et pour reprendre les termes d'un commenta­teur de l'époque : " Un type ad-mi-rable et unanimement respecté par la profession, quel dommage que les ventes ne suivent pas ! ".

Mère morte fit l'objet de douze tirages en six mois et atteignit rapidement les 600.000 exemplaires vendus (Mieux que le dernier livre de Marc-Arthur Delapente (8) clamèrent les journaux*  pendant les semaines qui suivirent). Les autres livres publiés par Saul Laurentieff cette année-là atteignirent fermement, mais modestement des tirages de 7500. L'année suivante, les chiffres revinrent à leur niveau antérieur. On pourra s'étonner d'un effet si fugace. Mais s'il est légitime de penser qu'à l'époque, la France recelait un certain nombre de lecteurs simultanément amoureux de courage et de Littérature et susceptibles de se réveiller au bruit d'une bombe, il ne faut tout de même pas croire qu'il y en avait des millions, ou que ça pouvait durer.
En revanche, le travail éditorial de Laurentieff, déjà loué dans de nombreux pays du Monde, en ressortit encore grandi, et de très nombreux livres du catalogue firent l'objet de multiples traductions (167 langues et dialectes rien que pour Mère morte, dont l'universalité se vit ainsi reconnue au-delà de toute polémique).

Ironie du sort, ce succès explosif se construisit en l'absence des deux principales personnes concernées.
Pour Mère morte, l'auteur, qui signait du pseudonyme* de " Tom Lenfant " *, avait demandé à rester complètement dans l'ombre. Avec son intégrité habituelle, Laurentieff l'avait protégé de toute curiosité intempestive. Ainsi, pour répondre aux éventuelles demandes de photographies, il était prévu de fournir celle d'un petit garçon de 7 ans portant short et chemisette, adossé à la balustrade d'une véranda ensoleillée, le visage à demi-éclairé par un vif soleil trois-quart arrière. En dehors de ce cliché, Tom Lenfant n'apparut pas ; il ne fit aucune déclaration à l'exception d'un entretien accordé à un journaliste de province et retranscrit sous la forme d'un petit fascicule distribué aux lecteurs d'une association de libraires*.
Quant à Saul Laurentieff, il n'assista évidemment pas au second "boum" de sa maison (le premier l'en avait empêché), mais lorsqu'il sortit de son coma et des griffes des médecins*, trois mois environ après son accident et l'intervention de la dernière chance qui s'en était suivie, ses facultés intellectuelles, sa modestie et ses convictions n'avaient pas le moins du monde été entamées.

Il considéra avec flegme les conséquences matérielles de cette aven­ture, améliora les conditions de travail de l'équipe en augmentant le salaire de ses collaboratrices et en embauchant une personne de plus, fit refaire les locaux, et se remit au travail comme si rien ne s'était passé.
Lorsqu'il mourut, rassasié d'ans, en novembre 20.., il était entouré de ses enfants et petits-enfants, et de beaucoup de ceux à qui il avait permis d'écrire et d'être lus.
Comme au premier jour, son catalogue propo­sait des écrivains.
Sa maison, les Editions du Saule, toujours aussi respectée, était l'une des trois plus anciennes en France, et l'une des rares à être restées financièrement autonomes.
Car, comme cela était prévisible, presque toutes ses concurrentes de la fin du XXème siècle avaient été peu à peu absorbées par les industries de l'agro-alimentaire.

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Notes :
1 Dans le texte, le symbole * indique les mots et noms qui font l'objet d'un article spécifique de L'Encyclopédie
2 Toutes les citations* en italiques* sont extraites de la Biographie de Saul Laurentieff par Raùl Garcia-Ballen, Ed. du Saule, Tourmens, 2033
3 Le groupement des Fils de Jocaste n'ayant jamais eu d'existence officielle, aucune archive ne nous permet de retrouver le nom de cet homme, ce qui étant donné l'aspect clandestin de ses activités, n'est qu'à moitié étonnant.
4 Et non pas Michèle, comme on le voit parfois écrit...
5 Pour tous ces termes, voir le Dictionnaire du Cinéma Universel, chez le même éditeur.
6 A ce sujet, consulter Trois mille six cent sept lettres d'écrivains à Saul Laurentieff, présentées par Frédéric Boyer, Ed. du Saule, Tourmens, 2034
7 Voir à ce sujet Images du XXème siècle, vidéogramme Ref P43-112-OL, Thèque centrale de Tourmens, Département Figures.
8 Malgré nos recherches, nous n'avons pu identifier cet individu, ni confirmer s'il s'agissait bien d'un écrivain. Le catalogue Laurentieff ne le mentionne pas, ce qui tendrait à suggérer le caractère peu significatif de sa production.

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jeudi 11 janvier 2018

L’ombre du saule



Paul O-L (à G.) et Jean-Paul Hirsch dans les bureaux de la maison P.O.L 



Au bel absent,
A celles et ceux qui l’ont aimé.


Voilà pourquoi j’écris : parce que la poésie commence là où la mort n’a pas le dernier mot. Odysséas Elýtis


« Pourquoi ces arbres sont-ils aussi différents ? » demande Dominique.
« Nous ne sommes pas dans un bois comme les autres. D’ailleurs, ce n’est pas un bois… »
« Ah bon ? C’est quoi, alors ? »
Je souris. J’ai la réponse au bord des lèvres, mais je me retiens.
« Tu pourrais deviner… »
« Allez ! Raconte ! Tu en meurs d’envie. »
« C’est une longue histoire. »
« J’ai tout mon temps. »
« Bon, alors asseyons-nous. Mon genou me fait un peu mal. »
***
« Il était une fois un saule. C’était un bel arbre mince, souple, élégant et léger, aux branches longues et amples.

Le saule veille sur les artistes. De son écorce, on fait des anches pour les saxophones des jazzmen, du fusain pour les dessinateurs. Il y en a plus de quatre cents variétés, le sais-tu ?  Celui-ci – appelons-le Saul, tout simplement – était un Salix biblica. Les individus de cette espèce se plantent au bord des rivières et accueillent autour d’eux des arbres différents. Fruitiers, de préférence. Comme ses congénères, Saul aimait les terrains en friche. Il les irriguait de ses racines pour en faire un séjour aussi agréable que possible à d’autres que lui.

Il commença sa vie d’hôte sylvestre auprès de grands aînés entourés d’arbres vénérables. Il apprit très tôt à reconnaître les fleurs et les parfums, à distinguer de nouveaux plants, à stimuler de nouvelles pousses. Il apprit aussi très vite à exprimer ses goûts.

Il aimait les fruits singuliers : des petits et des gros, des ronds et des fripés, des bizarres et des inclassables. Il était attiré par leur forme, leur texture, leur personnalité. Mais il ne perdait jamais l’essentiel de vue : quand le fruit lui semblait beau (ou, comme il disait, sensationnel), il le disait à l’arbre, à l’arbuste, au buisson qui le lui avait fait goûter.

Il ne se contentait pas d’accueillir des arbres et de les regarder porter leurs fruits. Il étendait ses racines à portée des leurs, sans jamais les emprisonner. Il cultivait, avec et entre ses invités, une théorie de l’attachement.

Saul était un arbre tranquille. Il changeait de décor s’il faisait trop chaud ou trop froid ou trop sec, mais il aimait la stabilité.
Un jour, l’un de ses arbres frères fut emporté par un nénuphar foudroyant. Très affecté par cette disparition, Saul décida de s’établir hors d’atteinte, au creux d’un méandre peu fréquenté du fleuve. Plusieurs compagnons de la première heure retroussèrent leurs racines et se joignirent à lui.

Leur nouveau Monde n’était pas de tout repos. Le terrain était propice, mais les temps étaient rudes. Autour et avec Saul, la petite bande de poissons combatifs tint bon, accueillit d’autres sœurs, d’autres frères, fit naître des fruits nouveaux, les fit connaître au-delà du méandre. Au fil des années, le bosquet prit du volume. 

Pour les jeunes pousses et les vieilles branches qu’il conviait à les rejoindre – il en conviait peu, car trop de racines entassées épuisent la terre – Saul était l’hôte parfait. Son feuillage abritait du soleil, ses racines généreuses irriguaient le sol et le préservaient de l’érosion. Sa sève salicylée libérait des maux, facilitait boutures et hybridations. Il assurait autour de lui les meilleures conditions de lumière et tenait les parasites à distance respectueuse, au moyen d’une ligne de courtoisie bien à lui. Il savait, d’un murmure, stimuler les bourgeons d’un arbre frappé par le gel ; il pouvait, jour et nuit, répondre au moindre appel et entendre en silence les secrets indicibles.

Dans le bosquet de Saul, des plantes de toutes tailles, de tous âges, de toutes les espèces poussaient avec bravoure. Quand des humains audacieux sortaient du trafic et du droit chemin pour s’aventurer et faire le tour du propriétaire, ils découvraient – outre les bienfaits du jardinage – tout un monde lointain, un monde de merveilles, peint de lumières d’automne, de destins d’étoiles, d’autres vies que les leurs. 

Il y eut des années de plomb, il y eut des années de lumière. Cela dura longtemps, trois décennies et plus. Et pour les hôtes du bosquet, protégés par la lenteur de l’avenir, il semblait que cela durerait toujours. Ou au moins une ou deux décennies de plus.

Mais sur la terre comme au ciel, le mouvement de la mort est toujours imprévisible. Il y a un temps pour s’étreindre, un temps pour s’éteindre et – tout l’or du monde ne peut rien y changer – notre séjour chez les vivants est toujours trop bref.
Un jour, sans prévenir, à la fin de l’hiver, Saul fut frappé par la foudre. »

***
Je soupire.
« C’est tout ? » demande Dominique.
« Tout dire… c’est difficile. Quand j’arrive à cette étape de l’histoire, je ne suis jamais tout à fait dans mon assiette. »
« Tu veux continuer demain ? »
Je reprends mon souffle.
« Non. Aujourd’hui ou jamais. »
***

« Quand ils apprirent la nouvelle, toutes et tous pensèrent : C’est la fin du monde ce soir. 

Saul n’était plus. Transpercés par ce test de solitude, tous les arbres alentour se découvraient orphelins. Jusqu’à ce jour fatal, sur leur atlas désormais menteur, Saul s’était tenu au croisement des axes de la terre. Il assumait le beau rôle, un rôle difficile : tenir le cahier des fleurs et des fracas. Lui vivant, toutes et tous se pensaient à l’abri du déclin des mondes. Sa mort les précipitait d’un coup en quarantaine, vers le cap d’infortune, loin des rayons du soleil.  

… Sais-tu ce qui fait tenir debout celles et ceux qui ont du chagrin ? Les choses idiotes et douces. Les mots qui nourrissent et apaisent. Le chemin familier de la mémoire. Et aussi, savoir ce qu’aimer veut dire.
Un cœur tout seul ne suffit pas à surmonter le deuil. Ni à apaiser la douleur.  
Mais quand ces cœurs sont chœur…

Après la cérémonie, après le printemps froid, vinrent les pluies d’été. Peu à peu, les regards s’éclaircirent, le tableau devint clair.
Aucun d’eux n’était seul, mais une, un parmi d’autres. Leur monde était peuplé : d’arbres de Manhattan et d’algues du littoral, de champignons d’Aséroé et de lupins de la Mar del Plata, de chênes d’Albucius et d’aspergiers de Cayenne, de figuiers d’Algérie et de fougères du Pays basque, de mousses d’Ardabil et de Poaceae d’Ellis Island, d’eucalyptus d’Australie et d’héliotropes du désert, de cellulosiques suisses et de buissons de Baude, d’invisibles d’Italie et de belles Roumaines, sans oublier les arbres à caoutchouc de la Nouvelle-Zélande, les vivaces hongroises, les moutardiers d’Afghanistan, les oxycèdres de Reykjavik, les poivriers du Portugal, les prunus d’Orsan, les marguerites du Pacifique, les Lazy Suzie de La Ciotat, les Truoc-nog de Vladivostok, les Mélancholia de Marseille, les pieds de tomates et les plants de navets… J’en oublie, il y en a trop. Je ne les connais pas tous.
Arbres et arbustes, buissons et plantes, en pleine conscience d’être, tenaient debout ensemble.
Ils n’étaient pas perdus. Elles n’avaient pas perdu Saul. Il circulait dans leur sève. Et la consolation nourrissait leurs racines.  

Bientôt, théâtre de paroles, toutes clamèrent en plein vent et brandirent vers le ciel leurs mots-dômes, leur rage de chênes et de roseaux, de frênes un peu pliés, de tigres de papier. Leurs traîtres-mots, leurs maîtres-mots, leurs pamphlets contre la mort, en souvenir de Saul.

***
Je me tais de nouveau.
« C’est tout ? »
« Presque tout. Viens. »
Nous avançons vers une espèce d’espace – place au milieu du monde entourée d’une clôture.
« Regarde de tous tes yeux, regarde. »
« Il y a des fruits partout !  »
« Bienvenue au paradis. Ce sont les fruits de tous, les beaux présents, les belles absentes, et réciproquement. Des fruits… sensationnels. A la portée de qui veut les goûter. Prends ton temps. Ici, le présent infini s’arrête. »
« Le monde a survécu… »
« Oui. Quand un arbre tombe, ses sœurs et ses frères sont toujours debout. Chaque vie partage le poids du deuil. Parfois, l’une d’elles glisse ses racines dans la terre du disparu et en porte un peu plus, pour elle et pour les autres. »

Je salue une silhouette discrètement plantée au bord de la clairière. L’arbre incline ses branches, pour nous saluer en retour.

« C’est comme si Saul était toujours vivant… »
« Personne ne meurt jamais. »
Dominique s’avance et désigne les trois pierres blanches et les quatre pierres noires enchâssées sur un socle de pierre.   
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Une légende. Nous l’avons déjà croisée en jouant. »
« Ah, oui. Je me souviens. Le Ko… Eternité ? »
« Mmhhh… »
Ses yeux noirs me sourient.
« Ça y est, j’ai deviné. Ce Monde est un verger. »  





Mar(c)tin Winckler, Montréal, 9 janvier 2018

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D'autres hommages à Paul Otchakovsky-Laurens sont publiés sur le site des éditions P.O.L 

A la suite d'un message où je demandais si elle était accessible, le site de l'INA a mis en ligne le fichier son de l'émission "Le Bon Plaisir de Paul Otchakovsky-Laurens" (Prod : Jean Daive, 1988).