mercredi 15 juillet 2020

Autobiographie, autofiction et fiction - comment s'y retrouver ?

(Extrait de Ateliers d'écriture , à paraître en septembre 2020 chez POL-poche) 

 

Quand on demandait à John Ford ou à Jean Gabin ce qu’il fallait pour faire un bon film, tous deux répondaient : « Une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. » Un film a besoin d’un scénario solide pour porter sa narration visuelle.

Toutes les histoires méritent d’être racontées, je le maintiens, mais toutes les histoires ne sont pas bonnes à raconter pour tout le monde. La même histoire n’était pas « bonne » pour John Ford et pour Jean Gabin. Chaque écrivante doit soigneusement choisir l’histoire qui sera bonne à raconter pour elle.

Votre « bonne histoire » a des caractéristiques particulières :  elle fait naître en vous des émotions complexes, parfois contradictoires ; elle vous intrigue ou vous rend perplexe au point que vous voulez l’explorer sous toutes ses facettes ; enfin, l’idée de l’écrire vous excite et vous stimule – autrement dit : vous êtes impatiente de la raconter.

Une bonne histoire n’est pas nécessairement compliquée. Beaucoup de bonnes histoires peuvent se résumer en quelques mots : « Un homme enquête sur la malédiction qui s’est abattue sur son peuple et découvre qu’il en est la cause » (Œdipe Roi) ; « Deux jeunes gens s’aiment alors que leurs familles veulent s’entretuer » (Roméo et Juliette) ; « Un naufragé tente de survivre sur une île déserte (Robinson Crusoë) ; « Un homme emprisonné à tort décide de se venger » (Le Comte de Monte Cristo) ; « Une petite fille découvre un monde magique » (Alice au pays des merveilles)   

Vous noterez que je donne ici l’anecdote centrale de chaque histoire, et non ses détails, son dénouement ou son « message ». Vous  noterez aussi que ces descriptions succinctes peuvent aussi bien convenir à une pièce de théâtre, un film ou une bande dessinée qu’à un roman. Quand on a une bonne histoire sous la main, il y a mille et une manière de la raconter.

*

L’argument de mes deux premiers romans tient en une phrase :

La Vacation (1989) : « Un jeune médecin qui pratique des avortements tente d’écrire un roman. »

La Maladie de Sachs (1998) : « Neuf mois dans la vie d’un généraliste de campagne, racontés par les personnes qui l’entourent. »

Entre ces deux romans, j’avais entrepris la composition d’un livre très ambitieux, très complexe, très touffu, qui n’a jamais été publié.[1] Une fois terminé, il ressemblait à une cathédrale en allumettes : c’était un gros boulot (700 pages à la dactylographie serrée !), mais ça sonnait creux. Il lui manquait la bonne histoire qui lui aurait servi de fil d’Ariane. La preuve : trente ans ont passé et je ne peux toujours pas la résumer en une phrase

*

L’histoire que vous choisissez de raconter est le cœur de votre projet. Elle ne s’arrête jamais de battre le tempo. Elle est là pour rappeler qu’une fiction est une machine vivante, et non un simple empilement de paragraphes ou de chapitres.

Si vous n’avez pas d’histoire en tête, il n’est pas interdit d’en emprunter une. L’Odyssée n’a pas seulement inspiré James Joyce, mais aussi l’anime pour enfants Ulysse 31, un film des frères Coen (O, Brother), et bien d’autres.

Le Chœur des femmes reprend de manière assez libre la trame de Barberousse, un film d’Akira Kurosawa qui m’avait beaucoup impressionné pendant mes études.

L’un des livres que j’ai le plus lus et relus depuis mon adolescence est un roman de science-fiction d’Alfred Bester intitulé Terminus les étoiles.[2] Il m’a fallu attendre 2004 pour apprendre, de la bouche d’un spécialiste de Dumas, que l’auteur américain s’était fortement inspiré du Comte de Monte-Cristo. Je n’y avais vu que du feu, et mon admiration pour le modèle et son disciple n’en a été que plus grande.

 

Autobiographie, fiction ou autofiction ?

 

Souvent, les participantes à un atelier s’interrogent sur les limites et frontières entre autobiographie et fiction. Il faut dire qu’au cours des vingt ou trente dernières années, de nombreux romans – souvent écrits par des femmes, mais pas exclusivement – se sont revendiqués (ou ont été désignés) comme relevant de l’« autofiction ».

Le terme a été utilisé pour la première fois, avec une ironie certaine, par le critique et romancier Serge Doubrovsky sur la quatrième de couverture de son roman, fils (sans majuscule).[3] Ledit roman mêle les souvenirs anciens et récents du narrateur (qui porte le même nom que l’auteur) à la préparation mentale d’un cours qu’il doit donner sur Phèdre, alors qu’il roule sur l’autoroute menant à New York.  

Serge Doubrovsky adorait les calembours. Un de ses ouvrages critiques, consacré à Proust, s’intitule La Place de la Madeleine ; un de ses romans a pour titre Un amour de soi ; quant à fils, le mot désigne à la fois l’enfant et les liens. Lorsqu’il qualifie avec humour ce roman d’autofiction[4], il ne lui échappe certainement pas qu’une bonne partie de la narration se déroule dans sa voiture…

*

Depuis une vingtaine d’années, le terme est employé, parfois de manière un peu réductrice ou par effet de mode, et pas toujours avec l’accord des premières intéressées, pour désigner des œuvres de Marguerite Duras, Annie Ernaux, Camille Laurens, Guillaume Dustan, Edouard Louis et d’autres. Mais s’agit-il vraiment d’un genre à part, ou plus simplement de la preuve que les frontières entre autobiographie (censée tout raconter de soi, de manière détaillée et fidèle à la réalité) et roman (censé être « entièrement imaginaire ») sont arbitraires et poreuses ?

La véritable différence entre l’ « autofiction » et le « roman d’inspiration autobiographique » c’est peut-être simplement que pour le premier, l’écrivante affiche clairement la couleur : « Regardez ! C’est de moi que je parle ! » alors que pour le second, elle ne dit rien et laisse les lectrices penser ce qu’elles veulent. Mais je suis peut-être trop simpliste…

 

Les deux cravates

 

Pour illustrer la « porosité » des genres, laissez-moi vous raconter une toute petite histoire.

Tout d’abord, posons, pour simplifier, qu’une histoire est :

« Un ensemble d’événements et d’informations, exposé dans un ordre délibéré et déterminant, et conçu comme un tout cohérent ».

 

Prenez l’énoncé suivant :

Une mère offre à son fils, pour son anniversaire, deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

 

« Ensemble d’événements et d’informations » : une mère et un fils, un anniversaire et un repas, deux cravates, deux couleurs, une question embarrassante.

« exposées dans un ordre délibéré et déterminant… » : il y a trois phrases dans cette histoire. Si je les place dans un ordre différent - à rebours, par exemple…

La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? » Le samedi suivant, le fils va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. Une mère offre à son fils, pour son anniversaire, deux cravates : une rouge et une bleue.

… la signification de chaque phrase reste intacte, mais l’histoire devient confuse car c’est l’ordre des phrases qui lui donne son sens.

« … conçu comme un tout cohérent. » : si vous retirez l’une des phrases, l’histoire n’a plus de sens du tout.

*

Si ma petite histoire est ainsi construite, c’est pour produire un effet particulier sur la lectrice. La question finale surprend puis fait rire parce qu’elle met la lectrice dans la même position impossible que le fils. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, on comprend immédiatement de quoi il retourne.

Racontée seule (version 1, ci-dessus), c’est une histoire drôle.

Si j’écris : (version 2)

Pour son anniversaire, Sarah Goldstein offre à son fils Manny (Herman) deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, Manny va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : « Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

… ça devient une « histoire de mère juive ». En ajoutant des noms, on ajoute une « couche de sens » (et donc, de lecture). Notons qu’il s’agit ici d’une histoire ashkénaze, mais que si on remplace les personnages par Ginette Aboulker et son fils Roger, elle se transforme immédiatement en histoire séfarade, sans que le sens profond en soit altéré.

*

A présent (version 3), si j’ajoute à l’histoire deux phrases explicatives :

Nelly, ma mère, adorait les histoires drôles. Tout particulièrement celles qui mettaient en scène une mère – juive de préférence – et ses enfants. J’aimais beaucoup celle-ci :

« Pour son anniversaire, Madame Aboulker offre à son fils Roger deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, Roger va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

Cette histoire, Nelly me l’a racontée, un sourire en coin, alors que j’étais adolescent, le jour où j’essayais de nouer ma première cravate.

 

 … j’obtiens une anecdote autobiographique.

*

Enfin, si je rédige le tout de la manière suivante (version 4) :

 

Il n’arrivait pas à la nouer, cette foutue cravate. Fallait vraiment qu’il en mette une ?

- Je peux t’aider, mon fils ?

Avant que Marcel ait pu réagir, sa mère entreprenait déjà d’ajuster le nœud sur lequel il s’escrimait depuis dix bonnes minutes.

Elle devait savoir que ça l’agacerait et, pour détourner son attention, elle se mit à raconter sur le ton de la confidence, et avec un sourire entendu : « Pour son anniversaire, Madame Benamou offre à son fils André deux cravates : une rouge et une bleue. Le samedi suivant, André va déjeuner chez sa mère en arborant fièrement la cravate bleue. La mère demande : Pourquoi la bleue, mon fils ? La rouge ne te plaît pas ? »

Marcel resta un moment interdit. Avant qu’il eût retrouvé ses esprits, le sourire de sa mère se transforma en un petit rire de satisfaction.

- Voilà, c’est parfait », dit-elle en lissant la cravate. 

 

… ça pourrait passer pour un extrait de nouvelle, ou de roman.

 

Dans la version « autobiographique » (3), l’effet de l’histoire originelle est conservé mais j’y ai ajouté une dimension supplémentaire, produite par le contexte dans lequel l’histoire a été entendue pour la première fois.

Dans la version « fiction » (4), l’histoire originelle est enchâssée dans un texte plus précis, enrichi de détails évoquant les émotions des personnages ; les échanges (entre mères et fils, entre narrateur et lectrice) se répondent comme des jeux de miroir.

Ainsi « fictionnalisée », l’histoire des deux cravates pourrait aussi bien constituer le début (le moment déclenchant de l’action) que la fin (la « chute ») d’une nouvelle décrivant les « rites de passage » subis par un adolescent et les sursauts de possessivité d’une mère qui voit son fils devenir adulte.

Je sais. Vous vous demandez probablement ce qui, dans tout ça, est autobiographique et/ou fictif. Qu’est-ce qu’il nous dit de lui, le Winckler, avec cette histoire de cravates 

 

 

…. Eh bien pour le savoir, je vous invite à lire Ateliers d’écriture, à paraître en septembre chez P.O.L…



[1] Pour les lectrices curieuses, il s’intitule Les Cahiers Marcoeur et il est disponible en ligne, sur mon site www.martinwinckler.com

[2] The Stars, My Destination, 1956. Traduction de Jacques Papy, « Présence du Futur », Denoël, 1958.

[3] Editions Galilée, 1977.

[4] … mais aussi, toujours en 4e page de couverture, d’« autofriction, patiemment onaniste »

dimanche 28 juin 2020

"Apprends à taper" - par Marc Zaffran et Martin Winckler

 Il y a quelques années, on m'a demandé d'écrire un texte sur "la sortie de l'enfance". J'ai écrit le texte suivant, dans lequel je dialogue avec le garçon que j'étais à 15 ans. 

Comme si nous avions une ligne téléphonique spéciale, transtemporelle. 


Moi en 2020 : 

-       Tu mâches tes mots, je t’entends pas bien.

Moi en 1970 : 

-       J’ai pris un coup sur la tronche. C’est ce con de…

-       Ah oui je me souviens… Tu l’as baffé dans la classe, entre deux cours de maths. Comme le prof était là, il n’a rien pu dire. Il a bouillu-fulminé pendant l’heure suivante, et après, à la sonnerie, il t’a coursé et t’a collé une trempe.

-       Ouais. J’ai la lèvre fendue, alors j’ai du mal à parler. Mais parlons d’autre chose. Je sais où j’en suis et j’aime pas ça. Toi, t’en es où ?

-       Que veux-tu dire ?

-       Tous les rêves que je me trimbale aujourd’hui à seize ans, est-ce que tu en a réalisé quelques-uns, à soixante-cinq ?

-       Je ne suis pas sûr. Je ne me souviens pas très bien de tes... de nos rêves.

-       Tu devrais relire ton journal.

-       Mon journal ? Ah, tu veux dire ton journal…

-       Tu n’écris plus dedans ?

-       Non, je ne tiens plus de journal depuis plusieurs années. J’écris ailleurs. Un site, deux blogs... 

-  De quoi tu parles ? 

- Ouh, c'est une longue histoire, il va falloir que tu attendes pour savoir... Et aussi,  accessoirement, des romans, des articles, des essais, des conférences… Des livres sur les séries télé. 

- Sur les séries télé ? Lesquelles ? 

- Ta préférée et plein d'autres... 

- Tu en as écrit beaucoup, des bouquins ? 

- Mmmhh... cinquante, par là…

-       Sans blague ? Moi qui ai du mal à finir une malheureuse nouvelle ! J'ai tout le mal du monde à dépasser trois pages... Comment t’as fait ?

-       J’ai... Tu ne vas pas cesser d’écrire. Tout le temps. Sur tout ce qui te travaille. Et à force d’écrire des bouts de textes, tu en feras de plus longs. Parfois en assemblant les bouts. Et puis tu les feras lire. A ton prof de français de première. 

- Vraiment ? 

- Oui, c'est un type formidable. Vous serez amis toute votre vie... 

- Waou... Ca me surprend. Je n'ai pas vraiment beaucoup d'amis... 

- Oui... Mais plus tard tu en auras, pas beaucoup, mais de très précieux. Et ça commencera juste après la fin du lycée. 

- Ah ben alors j'ai hâte que ce soit fini... Mais continue ton histoire. Comment t'as fait pour écrire tous ces livres ? 

- Eh bien, d'abord, j'ai écrit beaucoup et puis pendant mes études, j’ai envoyé des lettres à des journaux, ils les ont passées dans le courrier des lecteurs. Et plus tard, j’ai écrit à une revue, elles m'a embauché. Et plus tard, j’ai posté le manuscrit d’un roman, un éditeur l’a publié. Et il a publié les suivants. Et un jour, l’un d’eux a fait un carton.

-       Un carton ?

-       C’est devenu un best-seller. Sans crier gare. Personne n’en revenait, moi le premier.

-       Quel pot !

-       Tu l’as dit. Après, j’ai saisi cette chance et je ne l’ai plus lâchée. Ça va bientôt faire vingt ans. Je publie toujours.

-       Pourvou qué ça doure ! Tes romans, ils sont gros ?

-       Certains sont énormes. Ma blonde dit que j’écris des pavés.

-       Ta blonde ?

-       Ma compagne. On dit « blonde », au Québec.

-       Tu vis au Québec ?

-       Depuis plusieurs années.

-       Vous avez des enfants ?

-       Elle, non. Moi j’en ai eu six. Avec deux autres femmes.

-       Non !!! J’ai toujours pensé que je serais stérile !

-       Je me souviens de ça, c’est drôle. Tu vois comme on peut se tromper ! Mais bon, on avait nos raisons…

-       Ah bon ?

-       Yep. La peur de la sexualité, je pense.

-       (Grognement.) De toute manière avec ma gueule cassée… (Silence.) Et toi, à part pondre des pavés, tu fais quoi ?

-       J’ai été médecin pendant vingt-cinq ans. Trente-cinq si tu comptes les études, l’année de thèse, les remplacements...  

-       Comme Papa ?

-       Pas tout à fait. Il était spécialiste et il s’est reconverti en généraliste. J’ai fait l’inverse. Je me suis spécialisé dans la santé des femmes.

-       C’est quoi « la santé des femmes" ?... Non, non, laisse tomber, tu m’expliqueras une autre fois.

-       As you wish.  

-       Bon. Et… tu parles souvent l’anglais au Québec ?

-       Avec ma blonde, oui, elle est anglo. Je parlais beaucoup l’anglais au Centre de recherche où j’ai travaillé pendant trois ans.

-       Choueeeette ! Je disais ça au père de Benoît – tu te souviens de Benoît ?

-       Bien sûr ! Notre seul vrai copain des deux dernières années de lycée.

-       Eh bien l’autre jour je lui disais que je voulais faire de la recherche. Il m’a demandé quel genre, j’ai pas vraiment su lui répondre. Tu cherchais quoi, toi ?

-       A comprendre comment on transmet des valeurs morales en médecine. Comment on transmet la bienveillance, le respect…

-       Je vois. Enfin, non pas tout à fait, ça a l'air compliqué... 

-       Les principes sont simples. La pratique, en revanche…

-       Et pourquoi le Québec et pas les States ?

-       C’est une longue histoire. Et puis, les States, j’y suis déjà allé.  

-       Ah bon ? Quand ça ?

-       Quel jour on est, chez toi ?

-       Le… quinze juin soixante-dix.

-       Ah, tu n’as pas encore rencontré Jane.

-       Jane ?

-       La sœur américaine du frère d’Aline.

-       La quoi d'Aline ? Quelle Aline ? 

-       Aline B. Ta camarade de lycée.

-       Oui ? Et bien ?

-       L’été prochain, elle te proposera de passer la journée avec une Américaine.

-       Ah ouais ?

-       Et ça te donnera des idées.

-       Des… idées ?

-       Oui. Tu vas aller passer une année là-bas. Et ça changera ta vie.

-       Aux States ? Une année entière ?

-       Yep.

-       Comment ? Où ? Quand ? Dis-moi !!! 

-       Mmmhh. Je crois que je vais te laisser découvrir ça tout seul.

-       Oui, tu as peut-être raison. Mais… T’as pas au moins un tuyau à me donner ?

-       Si. Quand tu seras là-bas, apprends à taper.

-       Tu te fous de moi ? Si tu voyais ma gueule... J'ai pas envie d'apprendre à boxer. 

-       Mais non ! Apprends à taper à la machine.

-       O...kay. C'est vrai, ça serait chouette. Je vois Maman taper, c'est fascinant... 

-       Oui, on écrit plus, plus vite et avec plus de précision. Tu sauras répliquer quand il faut. Tu ne subiras plus les connards qui cognent. Tu écriras autant pour les autres que pour toi, des textes qui touchent et qui comptent. Tu écriras des pavés. Et certains feront du bruit dans la mare. Et certains feront du bien à beaucoup de gens. Et ça, ça vaut tous les cours de boxe.



samedi 13 juin 2020

Pourquoi je porte - et continuerai à porter - un masque - par Marc Zaffran/Martin Winckler




Comme la majorité de la population de Montréal qui n'était pas obligée d'aller travailler et de s'exposer, je suis resté confiné pendant près de trois mois. Ma blonde également. Elle travaille dans une administration fédérale. A partir de l'entrée en confinement (autour du 15 mars), elle a travaillé de chez nous.

Elle ou moi sortions de chez nous exclusivement pour faire des courses dans trois lieux bien précis : le supermarché de notre quartier rue Bélanger la pharmacie/bureau de postes près de la station Fabre, le marché (couvert, puis en plein air) près de la station Jean-Talon.

Il y a cinq semaines, nous nous sommes de plus mis à sortir quatre fois par jour pour promener Zoë, la chienne que nous avons adoptée. Nous la promenons dans les rues et dans l'un ou l'autre des parcs (nombreux à Montréal, et souvent équipés d'un enclos réservé aux chiens).

Peu de temps après le début du confinement, ma blonde s'est mise à coudre des chapeaux de bloc pour des équipes de soignantes de l'Ontario et du Québec. Elle a aussi cousu des masques en tissu pour nous deux et quelques-unes de nos proches.
Depuis, nous portons des masques chaque fois que nous entrons dans un espace fermé où se trouvent d'autres personnes - c'est à dire dans les magasins et, les rares fois que nous les empruntons depuis trois mois, dans les transports en commun.

Pourquoi est-ce que nous portons un masque ?
Pour deux raisons. La première est de nous protéger (même si cette protection est incomplète ) d'une personne qui pourrait être porteuse de virus sans le savoir. La seconde est de protéger les autres au cas où nous-mêmes serions (sans le savoir) porteuses de virus.
Pour ma blonde, le port d'un masque tombe sous le sens : elle a vécu un an en Corée du sud, où le port du masque est une marque de respect pour autrui quand on est soi-même malade. Elle sait depuis longtemps que ça n'a rien de choquant.

Pour moi, c'est parce que j'ai des symptômes intermittents qui pourraient passer pour des symptômes de Covid-19.
Depuis que le printemps s'est terminé et que l'été s'approche, j'éternue souvent : j'ai depuis quelques années une allergie saisonnière. Elle me pique les yeux, me bouche le nez de manière passagère, me fait ronfler la nuit un peu plus que d'habitude. Je sais que ces symptômes sont ceux de mon allergie mais je ne peux pas être sûr, bien entendu, que je ne contracterai pas aussi le virus. J'ai 65 ans depuis cette année. Même si je suis en très bonne santé pour mon âge, ça ne m'immunise pas pour autant.

Et je trouve désagréable d'éternuer quand je passe du chaud au froid ou quand je sors de mon logement pour aller dans le parc me promener avec Zoë ou quand je loue un véhicule de Communauto pour aller au marché Jean-Talon.

J'ai une troisième raison de porter un masque, alors que je vois beaucoup de personnes autour de moi (dans la rue, dans les magasins) ne pas le faire (et je ne porte pas de jugement sur elles, je ne fais que le constater). Je tiens à montrer qu'à mes yeux la situation n'est pas normale. Ni même "normalisée" alors que nous sortons du confinement et qu'il y a de plus en plus de monde dans les rues.

Je n'ai pas beaucoup souffert de la situation : je travaille chez moi la plupart du temps, j'ai un toit et des moyens, et ma compagne et moi nous entendons très bien (y compris depuis le confinement). Mais je suis solidaire des personnes qui se sont retrouvées enfermées dans de très mauvaises conditions - matérielles ou familiales, de celles qui ont été malades et le sont encore, de celles qui les ont soignées et se sont retrouvées en première ligne - et en sont tombées malades, ou en sont mortes, ou ont souffert et souffrent encore de burn-out, de toutes les personnes qui ont continué à travailler malgré la pandémie, de toutes celles qui sont en situation économique ou personnelle ou familiale précaire, difficile, ou insupportable à cause d'elle.

Ceci n'est pas une période simple.
Même si moi je ne l'ai pas trop mal vécue, je ne peux pas faire comme si de rien n'était.
Alors, depuis le début du confinement, même si le risque (d'être contaminé, de contaminer quelqu'un) était faible en ce qui me concerne, et même s'il est de moins en moins grand en ce moment, je n'ai pas voulu faire "comme si".

Et c'est aussi pour ça que je porte un masque, que je le porterai longtemps. C'est pour ça aussi que je respecte les conseils de distance physique, et que je me lave les mains.

Si ce n'est pas pour moi, c'est pour les autres : les personnes qui servent dans les magasins, les maraîchères au marché Jean-Talon, les conductrices d'autobus, les salariées qui vont ou reviennent du travail dans le métro, les mères qui sortent leurs enfants parce qu'ils n'en peuvent plus de rester dedans, les vendeuses de la pharmacie/bureau de poste qui me recommandent à l'entrée de me désinfecter les mains et de garder mes distances. Toutes les personnes qui m'entourent.

Avec mon masque j'ai le sentiment de dire : "Je vous respecte. Et si jamais je suis atteint et deviens contagieux, je ne vous contaminerai pas."
Mais je dis aussi :
"Je sais que la situation n'est pas la même pour tout le monde, j'en suis conscient, je ne me crois pas "hors d'atteinte", et je suis solidaire de celles et ceux qui n'ont pas la même chance ou les mêmes privilèges que moi."

Ce n'est pas grand-chose. J'aurais préféré avoir l'âge de participer aux soins.
Mais je crois que c'est par les contributions de toutes qu'on obtient les résultats les plus importants pour toutes.

Marc Zaffran/Martin Winckler