dimanche 8 février 2015

Le métier d'écrivant (29) - Critique(s) et lettres de lecteurs/trices / "Qu'est-ce qu'un bon bouquin ?"

Est-ce que vous lisez les critiques ? A quoi la critique devrait-elle servir, à votre avis ?

Il me semble qu'il y a deux types de critiques : ceux qui réagissent immédiatement à la publication d'un livre (ou à la sortie d'un film, ou à la création d'une pièce) et ceux qui analysent un textes en profondeur, le remettent en contexte, le comparent à des textes antérieurs (ou postérieurs, si l'analyse porte sur un texte ancien), etc.

Ce qu'on appelle "les critiques" sont en général les journalistes ou chroniqueurs qui écrivent en réaction à des nouveautés. Ils sont évidemment très importants car en principe, s'ils sont très suivis, ils font connaître un livre et parfois incitent les lecteurs à le lire (donc, à l'acheter). Il y avait autrefois (il y a plus de 20 ans) des critiques littéraires très lus, très respectés par les quelques milliers de lecteurs qui les lisaient. Ils avaient une voix, un ton. Je pense aux critiques du Canard Enchaîné, ou (pour le cinéma) à Jean-Louis Bory, dont j'aimais beaucoup le style cinglant.

Aujourd'hui, la critique s'est diluée : les livres ne sont plus des livres mais des "événements" (surtout quand ce sont les livres d'écrivains dont tout le monde connaît le nom), et en général quand on consacre toute sa chronique – voire une ou deux pages – à un livre et/ou son auteur, c'est pour en dire du bien (ou pas trop de mal) et aussi parce que tous les confrères vont en parler. 


Mon sentiment – fondé sur plusieurs dizaines de publications en dix-sept ans – c'est qu'il n'y a plus que deux situations : la presse généraliste (en tout cas, les principaux organes de presse, repris ensuite par les publications moins importantes) parle d'un livre ou elle n'en parle pas du tout. 


Il n'y a pas de moyen terme. Et le fait qu'on dise du bien d'un livre compte assez peu. C'est ce que me disait Daniel Zimmermann : "Qu'on en dise du bien ou qu'on en dise du mal, le principal, c'est qu'on en parle."


Je fais partie des auteurs qui ont de la chance : quand un de mes livres est publié par P.O.L, on en parle dans la presse écrite. On en parle aussi un peu à la radio, pratiquement pas à la télévision (quand j'ai été invité à parler de En souvenir d'André à "La Grande Librairie" fin 2011, c'était la première fois de ma vie qu'on m'invitait à une émission littéraire du soir sur une grande chaîne), mais la télé n'est plus vraiment un prescripteur de livres, seulement de livres-événements, alors pour les auteurs de roman, ce n'est pas déterminant. Ce qui est déterminant, c'est que les libraires aiment le livre et en parlent à leurs lecteurs, et que les lecteurs se le recommandent par bouche-à-oreille. Et en dehors de ça, les publications spécialisées, les fanzines, les blogs, font ce qu'ils peuvent. Certains de mes romans (policiers, de SF) n'ont été chroniqués que par des bloggeurs. 

Je lis les critiques de mes livres et je vois qu'il y a de tout : des analyses très fines et positives sans complaisance, des billets qui s'écoutent parler, des textes hors-sujet qui montrent que l'auteur n'a pas lu le bouquin, des entreprises de démolition dont on se demande ce qui les a déclenchées… 

Des fois, j'ai de belles surprises : la seule et unique critique de Plumes d'Ange, le livre que j'ai consacré à mon père, était signée par Josyane Savigneau, alors responsable du Monde des Livres, qui commençait en disant (en substance) : "Je n'aime pas les livres de Martin Winckler, et c'est un auteur qui ne m'intéresse pas du tout mais je trouve ce livre-là magnifique." Ou encore le billet que Bernard Pivot a consacré à En souvenir d'André dans le Journal du Dimanche – c'était la première fois qu'il disait le moindre mot d'un de mes bouquins et c'est sans doute pour ça que ça m'a autant touché. 


Il y a des critiques qui me font plaisir, d'autres qui m'irritent, et je lis tout ce qui me passe devant les yeux parce qu'au fond, ça m'importe de savoir ce que pensent les gens qui me lisent. Je ne peux pas ignorer ce qu'ils en disent. Même si c'est désagréable. Quand c'est désagréable, bien sûr, ça me fait de la peine. Mais je suis un grand garçon, j'encaisse.

Ce qui me chagrine un peu plus, en revanche, c'est que mes bouquins font assez peu l'objet d'analyses de fond. Beaucoup d'auteurs contemporains, qui publient depuis vingt ans, intéressent les professeurs de littérature et font l'objet de mémoires de maîtrise par exemple. Mes livres, assez peu. Ça me chagrine parce que j'aimerais qu'on voie (et qu'on dise) que mes romans ne sont pas seulement des "romans médicaux" ou "engagés", par exemple, mais qu'ils sont le produit d'un travail. 

Alors quand un spécialiste de Boris Vian et des Oulipiens consacre tout un essai à mes bouquins (Marc Lapprand, Trois pour un – Une lecture évolutionniste de l'œuvre de Martin Winckler) ou quand une poignée de chercheuses à Pau mettent sur pied une suite de présentations ("Les œuvres plurielles de Martin Winckler"), évidemment, ça me ravit. Je sais que ça ne s'adresse qu'à un tout petit public mais c'est une forme de reconnaissance qui me touche beaucoup, parce qu'elle porte sur le travail d'écriture, non sur les sujets dont on parle le plus dans la presse.


Il y a une troisième forme de critique qui me touche évidemment beaucoup, c'est la lecture que font les lecteurs et lectrices. 


Est-ce que vous recevez beaucoup de courrier ? Que vous disent les personnes qui vous écrivent ?


Depuis que je mets mon adresse courriel à la fin de mes livres, je reçois beaucoup de commentaires et de témoignages. C'est évidemment précieux, même si je réalise qu'il y a là un "biais de recrutement" : ne m'écrivent que des lecteurs/trices qui ont envie d'écrire, qui ont une adresse courriel ET se sentent à l'aise avec le courriel. 

A l’époque de La maladie de Sachs, c’était surtout des lettres manuscrites, j’en ai des cartons pleins car j’ai tout gardé. Mais depuis que l’accès à l’internet s’est étendu, je reçois beaucoup de courriels. J’ai pris l’habitude de mettre une adresse électronique dans mes livres, ce qui facilite la tâche des personnes qui veulent m’écrire. Pendant une dizaine d’années, j’ai reçu  aussi beaucoup de messages via mon site www.martinwinckler.com, sur lequel une majorité d’articles sont consacrés à la contraception. Ces messages-là sont plutôt consacrés à des questions d’ordre médical, ce ne sont pas exactement des lettres de lecteurs. Mais pour ce qui concerne les romans, le plus souvent, les personnes m’écrivent pour me remercier et me dire qu’elles ont aimé un de mes livres. Beaucoup poursuivent en me confiant des réflexions, voire en me racontant une expérience vécue. 

Et parfois en me demandant mon avis, mais le plus souvent en me disant qu’ils ont été contents de m’écrire, que ça leur fait du bien de ne pas se sentir seuls. Je suis toujours ému par ces messages, car ce sont des messages que j’ai écrits, ou que j’aurais pu écrire à des personnes qui m’ont touché, lorsque j’étais plus jeune et que je me sentais seul au monde ou, en tout cas, très isolé. 

Le Chœur des femmes a été publié en 2009 et depuis sa publication, j’ai reçu chaque jour au moins un message à son sujet. Dans l’immense majorité des cas, ce sont des lectrices, d’abord parce que les femmes lisent plus que les hommes, ensuite parce qu’elles écrivent aussi plus facilement et enfin parce que ce livre-là les touche personnellement, bien sûr. Mais des hommes m’écrivent aussi, surtout des soignants. J’ai de la chance : j’ai reçu peu de lettres désagréables, à la publication de La Maladie de Sachs, et je n’en reçois plus du tout depuis plusieurs années. On dirait que les personnes que j’agace le plus ne prennent pas la peine de m’écrire, et j’en suis très heureux. 

J’ai le sentiment qu’il se passe un peu la même chose dans les lettres qu’au cours des rencontres à une signature dans une librairie ou dans un salon du livre : les lectrices et les lecteurs ont envie à la fois de me connaître un peu mieux et de se faire connaître. Ils ont envie de me donner quelque chose en retour de ce qu’ils ont le sentiment d’avoir reçu en lisant le livre. Et pour moi, c’est un moment privilégié, puisqu’ils m’offrent leurs propres histoires, et m’éclairent. J’aime évidemment qu’on me dise qu’on s’est reconnu dans mes textes, mais j’aime aussi lire que je me suis trompé sur tel ou tel détail, ou que je n’ai pas tous les éléments. Je reçois toujours les correctifs – ou les expériences qui remettent la mienne en perspective – avec beaucoup de plaisir et d’intérêt, car je le perçois comme une marque de confiance de la part des personnes qui m’écrivent. 

Si ces personnes m'écrivent, c’est parce que (du moins je l'espère), elles me pensent suffisamment ouvert pour recevoir ce qu’ils ont à me dire, même si c’est pour me corriger… Il est arrivé quelquefois qu’on me reproche de « donner des leçons », ou de « tout savoir », et il me semble que ce reproche provient du fait que je parle avec passion, avec conviction, de ce que je crois. Ça ne veut pas dire que je pense être infaillible. Ça veut dire, en revanche, que je souhaite confronter mes opinions, mes convictions, à celles des autres. Et je le fais loyalement : en m’exposant alors que je n’ai, moi-même, aucun pouvoir sur personne. Mais certaines personnes confondent conviction et argument d'autorité, parce que pendant longtemps, seules les personnes qui avaient une autorité avaient le droit de s'exprimer (par écrit ou sur les ondes). 

Mais un écrivain n'a aucune autorité. Il parle en son nom propre, et c'est tout. Le fait qu'il soit connu et lu ne lui donne aucune supériorité sur quiconque. Je le sais et je ne l'oublie jamais, mais parfois, les gens qui me lisent (sur mes blogs, par exemple) ou m'entendent à la radio semblent le vivre comme si j'étais le chef d'un parti politique ou, pire, d'une église et que je voulais imposer mon point de vue. C'est drôle, mais comme ça coupe court à toute discussion, c'est un peu désolant.  Alors que je cherche essentiellement à débattre, à "en découdre", au sens où on l'entend en escrime. 

En dehors des critiques et des lettres de lecteurs, est-ce qu’il vous arrive d’être content de ce que vous écrivez ?

Oui, et c’est bien que vous me posiez cette question, parce que pendant longtemps j’ai pensé que si je disais que je suis content en relisant certains textes, ce serait immodeste, comme si « content » ça voulait dire « satisfait de moi-même ». Or, c’est pas du tout ça. Je suis content quand ce que j’ai écrit reflète, à la relecture, le sentiment qui m’a poussé à l’écrire et qui, lui, n’était pas formulé. Je suis content quand ça coule bien, quand je le lis sans accroc, et que ça dit ce que je voulais dire. Je suis content quand je n’ai plus le sentiment d’avoir à l’écrire : c’est fluide, je peux passer à autre chose. 

Une fois, j’étais chez P.O.L, et Vibeke Madsen, qui s’occupe des droits annexes – les éditions de poche, les traductions, les adaptations – m’a donné un exemplaire de Les Trois Médecins, qui venait d'arriver. Je l’ai feuilleté et je suis tombé sur un chapitre que j’avais beaucoup aimé écrire, un dialogue entre Christophe Bloom et un inspecteur de police. Et en le relisant, je me suis mis à rire aux larmes. Paul Otchakovsky-Laurens passait dans le couloir, et j’ai dit : « Je suis désolé, je rigole en lisant un truc que j’ai écrit. » Il m’a répondu : « Mais c’est tant mieux ! Heureusement que vous êtes heureux ! Il faut que les auteurs soient heureux en se relisant ! Vous vous rendez compte de la catastrophe, si j’avais publié un livre que vous n’aimez pas ! » 

Et je crois qu’il a dit l’essentiel ; quand on se relit, de deux choses l’une : ou bien on n’a pas encore terminé, et on peut aimer sans pour autant cesser de polir, de finir le travail. Ou bien on a terminé, et si on n’aime pas, alors il ne faut pas le publier. Mais une fois qu’on a fini, on a raison d’être content de ça et d’être content de soi. Une fois que le projet est terminé, il est plus modeste que ce qu’on imaginait, mais il tient debout, et le lecteur peut l’appréhender dans son intégralité. Mon "modèle" de bon bouquin, c'est la grille en fer forgé qu'on peut voir au Musée du Compagnonnage, à Tours… C'est le "chef-d’œuvre" du Compagnon Habert, dit « Léopold le Tourangeau » (1857-1939).  C'est une maquette au dixième, fabriquée entre 1878 et 1892. Elle est faite de 2325 pièces de fer forgé et étiré au marteau. Et Léopold a aussi fabriqué les outils (minuscules) qui lui ont permis de l'assembler, rivet après rivet. 

Se dire « J’ai fait mon boulot, j’ai écrit un bon bouquin », c’est une grande satisfaction. Il vaut ce qu’il vaut, mais je l’ai fait comme je le voulais, et mon éditeur va défendre le livre tel que j’ai voulu le faire. Et ça, c’est inestimable.
Qu’entendez-vous par un « bon bouquin » ?

Un livre – c’est valable pour un film, une pièce de théâtre, n’importe quelle narration – que le lecteur trouve constamment passionnant ou intéressant et qu’il termine en voyant le monde autrement, de manière plus lucide, plus constructive – ou tout simplement en se sentant heureux. Terminer la lecture d’un bon livre c’est se sentir à la fois comblé et un peu désorienté, un peu triste que ce soit déjà fini. C’est ma définition personnelle, et c’est ce que j’essaie de faire quand j’écris. Un bon livre ne vous lâche pas. Quand j’ai vu l’un de mes fils lire les trois premiers Harry Potter en dix jours et que je l’ai entendu m’en parler après, j’ai su que c’étaient de bons livres. 

Quand j’ai passé une fin de semaine sans me lever de mon fauteuil à lire La Mort dans la peau de Robert Ludlum, ou des nuits sans dormir à cause de Shogun de James Clavell, c’est parce que ce sont de bons livres. Alors, je sais, il ne s’agit pas de classiques de la littérature au sens où on l’entend en France, mais – même si je pense que fils de Serge Doubrovsky et La Vie mode d’emploi de Perec sont de bons bouquins, un bon bouquin n’a pas besoin d’être une oeuvre de littérature expérimentale. Autant en emporte le vent, ou les Harry Potter sont de bons bouquins. J'ai lu tout plein de bons bouquins de science-fiction - et les biographies que François Bon a écrites sur Dylan ou les Rolling Stones sont de bons bouquins, à mon humble avis. 

Un bon livre, comme me l’a dit un jour un libraire, c’est un livre qui aime les lecteurs. J’aspire à écrire de bons livres, qui apportent du plaisir aux lecteurs qui s’y risquent, à la fois par leur forme et par leur contenu. Je cherche à reproduire ce que j’ai moi-même ressenti en lisant aussi bien Le carnet d’or de Doris Lessing que L’avenir de Camille Laurens : de l’excitation, de l’intérêt, des émotions. Un bon livre, ça sollicite à la fois ma réflexion et mes sentiments, à part égale. Et, comme la grille en fer forgé du musée du Compagnonnage, je me dis en le reposant : « Ah, quel beau boulot ! » 

Il  y a quelque chose de très bon et de très frustrant tout à la fois à entendre une lectrice dire (ou à la voir écrire) : « J’ai lu Le Chœur des femmes en deux nuits, je ne pouvais pas le lâcher. » Très frustrant parce que j’ai quand même mis plusieurs mois à l’écrire, le bouquin, mais très bon parce que je l’ai écrit dans une excitation folle, sans pouvoir m’arrêter, et je suis aux anges en pensant que cette lectrice a été contaminée par cette excitation. C’est merveilleux. Et ça montre que lorsque on respecte les lecteurs, ils vous le rendent.

Qu’entendez-vous par « respecter le lecteur » ?

Des choses très simples : faire confiance à son intelligence, ne pas le prendre pour un imbécile, ne pas croire qu’on comprend les choses mieux que lui. Chaque fois que j’écris un roman inspiré par mon expérience professionnelle, j’ai le sentiment d’enfoncer des portes ouvertes et de raconter des choses que tout le monde sait. Car mon propos n’est pas d’enseigner la vie aux lecteurs, mais d’exprimer mes sentiments – l’enthousiasme, la colère, la révolte – face à des situations emblématiques. Respecter le lecteur, c’est lui présenter la situation de manière intelligible, exprimer mes sentiments de manière aussi précise que possible, et savoir qu’il reste libre de penser autrement que moi. C'est ce que j'appelle du respect, mais tout le monde n’est pas de cet avis, manifestement…

Il y a quelques années, au salon du livre, je signais au stand POL – pour Les Trois Médecins, je crois – et je vois un type s'approcher. Il a mon âge ou un peu plus, il vient vers moi sans sourire – dans un salon du livre, c'est jamais bon signe – et, alors que les personnes qui viennent vous saluer ou faire signer un livre s'approchent tout près, il reste à deux mètres et me dit : "Winckler, c'est vous ?" Je réponds en hochant la tête. Il poursuit, sur un ton plutôt amer : "Je suis médecin. Je voulais vous dire que vos livres sont... démagogiques !"

Sans m'énerver, je m'incline, et dis : "Ah. Je suis désolé que vous le ressentiez comme ça. Voulez-vous m'en dire plus ?" Il secoue la tête et répond : "Non. Je voulais vous dire ça. Vos livres sont démagogiques." Il reste là, en suspens, oscillant d'un pied sur l'autre, jusqu’à ce qu’une femme de son âge - sa compagne, probablement - s'approche de lui, soucieuse, le tire par la manche et murmure : "Bon, ça va, tu lui as dit ce que tu voulais lui dire, à présent, viens, on s'en va." Il retire son bras et répète : "Ils sont démagogiques, voilà tout" et finit par la suivre.

Ce n’était pas la première fois, ni la dernière, qu'on qualifiait mes livres de "démagogiques". Quelques années plus tôt, un autre médecin, m'avait déclaré, en public, qu'à son avis, La maladie de Sachs donnait de l'exercice de la médecine une image qui la "tirait vers le bas" en caressant le lecteur dans le sens du poil, ou quelque chose d'approchant.

Plus récemment, j’ai lu sur le blog d’une lectrice jadis enthousiaste à la lecture de "Sachs" qu’elle avait décroché au bout de 200 pages du Choeur des femmes et elle ajoutait "A un moment je me suis dis que c'était intentionnel, que les personnages étaient volontairement caricaturaux et le propos utilement démagogique, et que ça allait basculer si j'étais patiente, mais voilà, je ne le suis pas, et je laisse tomber, tant pis pour moi s'il fallait attendre la page 400 pour saisir..."

Bien embêté, plus embêté que par l'opinion d'un confrère désagréable, je lui ai écrit pour lui demander de me préciser ce qu'elle voulait dire par "caricatural et utilement démagogique". Je précise que j’ai souvent lu des critiques disant que mes personnages sont "manichéens" et "simplistes", aussi... Je lui ai écrit parce que je voulais comprendre. Quand on me dit "Ca ne m'a pas intéressé" ou "Je n'ai pas accroché", je ne pose pas de question. Aimer un livre ou un film, c'est personnel et  subjectif. Mais quand on porte un jugement de valeur sur le contenu ou les personnages ou l'écriture de mes livres, et quand on les qualifie de manière aussi précise, je cherche à comprendre.

Ma requête n'a pas abouti, cette lectrice bloggeuse a mal pris l'insistance avec laquelle je lui demandais de préciser sa pensée (car sa démarche intellectuelle m'intéressait plus que son humeur) et elle ne m'a pas vraiment répondu, sinon de manière très énervée. Du coup, je suis retourné voir la définition des termes « démagogique » et « manichéen ». La démagogie c’est la méthode qu’utilisent les politiciens pour flatter les gens dans le sens du poil et les amener à faire ou à croire ce qui les arrange – et, au moins, à voter pour eux. Ce que je trouve intéressant, c'est la double connotation, politique et manipulatrice du terme démagogique. Alors bien sûr, je revendique la dimension politique de mes livres, c’est particulièrement clair pour les romans que j’ai publiés chez POL.

Tout auteur écrit pour être lu. Ça ne veut pas dire qu’on écrit pour être lu à tout prix. Mes propos seraient sans doute démagogiques si j’écrivais ce que j’écris dans le seul but de faire plaisir aux lectrices ou aux lecteurs. Et ce serait manipulateur si je cherchais, mettons, à asseoir ma clientèle médicale, à créer une secte ou à lever des fonds pour un usage personnel. Les médecins qui qualifient mes livres de « démagogiques » laissent entendre que je flatte les pires instincts des patients. Cela témoigne, je pense, de leur stupéfaction quand ils constatent que mes livres sont écrits pour les non-médecins et que je m’adresse à eux en les traitant comme des égaux. Quant au « manichéisme » de mes personnages ou des situations que je décris, il ne fait aucun doute mes romans parlent du bien et du mal, puisque mon sujet central, c’est l’éthique du soin. 

C’est parce que je parle du bien et du mal dans mes romans que des médecins et des bioéthiciens canadiens, hollandais, américains, belges, suisses m’ont invité à venir m’exprimer devant eux et leurs étudiants. Je raconte des histoires qui visent, entre autres, à montrer qu’il y a des comportements médicaux éthiques et d'autres qui ne le sont pas. Dans Le Chœur des femmes, la relation d’apprentissage mutuel qui lie Jean Atwood et Franz Karma tourne précisément autour de ça. Dire que j’y décris les choses de manière simpliste et caricaturale  c’est un peu court ; le roman fait six cents pages et je crois avoir le temps d’y montrer que tous les soignants sont pleins de contradictions... Si ce n’est pas clair, je veux bien en débattre, extraits en main. Mais curieusement, je ne vois jamais citer les passages "démagogiques" de mes livres. C'est un reproche récurrent, mais jamais argumenté sur pièces.  

Cela dit, s’il est manichéen d’affirmer qu'un médecin a l'obligation morale de ne pas maltraiter les personnes qui se confient à lui, et d’être à leurs côtés contre le reste du monde, alors oui, j’écris des romans manichéens, et je l’assume. Et s’il est démagogique de dire qu’un trop grand nombre de professionnels de santé se comportent de manière supérieure, méprisante et maltraitante, alors oui, j’écris des romans démagogiques, et je l’assume. 

(A suivre...) 






samedi 29 novembre 2014

Le métier d'écrivant (28) - Publication, service de presse, "baby blues"

Est-ce toujours vous qui décidez du titre de vos livres ?

J’ai toujours un titre de travail, avant même de commencer l’écriture du livre. J’aime penser les livres à partir de leur titre, comme s’il fonctionnait de la même manière que si j’étais un lecteur : je choisis un titre qui m’attirerait si je n’avais pas écrit le bouquin ... et qui en dit suffisamment sur le contenu pour intriguer. Mais il peut arriver que le titre change en cours d’écriture ou juste avant la publication.

La Vacation, Les Trois Médecins et Le Chœur des femmes ont gardé leur titre initial. Mais La Maladie de Sachs s’est d’abord intitulé La Relation. Quelques mois avant publication, j’ai découvert qu’un autre roman portait le même titre. Sur les conseils de Paul, j’en ai cherché un autre, et il m’est venu en relisant le manuscrit. Quelque part, Bruno s’indigne que les médecins donnent leur nom aux maladies qu’ils observent alors qu’en toute bonne logique, ils devraient leur donner le nom du patient qui en souffre. Le meilleur exemple est celui de la sclérose latérale amyotrophique (SLA), qu’on nomme en France « Maladie de Charcot » d’après le médecin français qui l’a décrite, alors qu’en Amérique, c’est « Lou Gehrig’s Disease », du nom du champion de baseball qui en fut atteint à la fin des années trente. Et, parlant des médecins, Bruno ajoute : « Comment peut-on vouloir donner son nom à une saloperie ? » En relisant ça j’ai eu une révélation, j’ai fait une page de couverture avec mon nom, le nouveau titre, La Maladie de Sachs, « roman » et « POL » et je l’ai faxée à Paul. Cinq minutes après, le téléphone sonne et je l’entends me dire : « Génial ». Plus tard, beaucoup de lecteurs m’ont dit « Vous n’aviez pas peur de faire fuir les lecteurs, avec ce titre ? » Mais je n’y ai pas pensé une seule seconde. C’était le titre. Et il n'a pas effrayé grand-monde, manifestement. 

Mon dernier roman en date, je l’avais écrit avec un titre bien précis en tête, La Veillée. Et quand Paul l’a lu, il m’a appelé tout de suite pour me dire qu’il l’aimait beaucoup mais que le titre était un peu trop vague, il me suggérait En souvenir d’André. Il m’a – comme toujours quand il me fait une suggestion – proposé d’y réfléchir, j’ai réfléchi cinq secondes et j’ai dit : « Vous avez raison, c’est le titre. » Et voilà. Je pense que, comme pour La Maladie… le titre est toujours présent dans le projet ; parfois je le trouve du premier coup, parfois il faut le mettre au jour. Le titre de ce livre-ci a beaucoup changé en cours de route. Je l’avais intitulé Le métier d’écrire, puis Ecrire est mon métier ; j’ai hésité un peu sur Un métier d’écrivant, et comme « less is more », j’ai fini par opter pour Le Métier. C’est un titre comme je les aime : simple et richement polysémique – et c’est aussi un titre-hommage à L’Etabli, de Robert Linhart[1], livre qui m’a beaucoup marqué quand j’étais étudiant. Mais je ne sais pas ce que Paul en pensera quand il le lira.

Le roman que j'écris en ce moment, Abraham & Fils, a toujours eu plus ou moins ce titre. Comme Paul O.-L. aime beaucoup le titre et ce qu'il a lu du livre à ce jour, je pense que ce sera le titre définitif. Je crois aussi que les titres sont comme des "étiquettes mnésiques" pour les textes que j'ai envie d'écrire. Les Voies des Hommes, Les Sept Soignants, Les Démons, Some Other Time/Une autre fois - je peux d'ores et déjà raconter à peu près les histoires que ces titres représentent dans ma tête. Et comme j'ai toujours à l'esprit que je peux mourir d'un jour à l'autre, je pense que le fait de nommer les livres que j'ai envie d'écrire c'est une sorte de "gri-gri" contre l'angoisse de disparaître. Je peux imaginer que tant que j'ai un livre à écrire, je resterai vivant. Oui, je sais, c'est bête mais bon... Comme je suis athée, mes possibilités de faire face à l'angoisse de mourir sont limitées, forcément. 

Que se passe-t-il entre la remise du manuscrit et la publication ? Comment passez-vous cette période ?

Il y a plusieurs étapes : Paul le lit, il me fait quelques remarques, souvent très peu, mais elles peuvent se révéler déterminantes. Ensuite, il peut y avoir une préparation de copie : le correcteur relit le manuscrit, me fait des suggestions de corrections – que j’accepte ou refuse, s’il s’agit d’une orthographe ou d’une tournure volontaires. Le texte « provisoirement définitif » est mis en page, et on m’envoie un premier « bon-à-tirer » une image des pages telles qu’elles seront imprimées, que je relis et annote, puis un second, et parfois un troisième. Je relis tout, et c’est nécessaire : il y a toujours des coquilles ou des fautes ou des maladresses qui passent inaperçues, même alors qu’on est deux ou trois à relire.
Tout ça prend quelques semaines, parfois moins selon les délais dont on dispose. Souvent, j’ai autre chose à faire, mais la mise en page, les corrections sont toujours une tâche prioritaire pour moi, je tiens à participer à la publication du livre jusqu’au bout. Je relis et je corrige (des petites choses) sans arrêt jusqu'au moment où le livre est envoyé à l'imprimeur, c'est à dire jusqu'au dernier moment. Mais quand c'est fini, c'est fini. Une fois le livre imprimé, ça m'arrive de trouver encore quelques coquilles, mais je n'en fais pas une maladie. Je les signale et si le livre a plusieurs tirages, on les intègre dans les tirages ultérieurs et, s'il y en a une, dans l'édition de poche, qui devient alors l'édition "définitive". 

Pour Les Trois Médecins, il s'est passé quelque chose d'amusant : quelqu'un a appelé la maison d'édition en se plaignant que je l'avais mis en scène dans le roman, et en croyant qu'on avait travaillé ensemble par le passé. Or, j'avais simplement donné à un personnage de médecin le nom d'un syndrome assez connu... en oubliant que les médecins donnent leur noms aux maladies. Et ce lecteur était un parent du "découvreur-de-maladie" en question. Comme il trouvait un peu gênant (et je le comprends) que ses proches lui posent des questions en voyant son nom dans le roman, il m'a demandé de rebaptiser le personnage, ce que j'ai fait volontiers. Mais du coup, il y a deux versions du roman. Entre les tout premiers tirages et la version poche, un personnage change de nom... 

Certains auteurs réécrivent leurs livres, à vingt ans d'intervalle. Est-ce que vous seriez tenté de le faire ? 

Je ne crois pas que j'en éprouverais le désir. Je pense que chaque roman est le produit d'une période d'écriture, et que réécrire, ce serait en quelque sorte (pour moi, en tout cas) chercher à "faire mieux". Mais d'une part je pense avoir fait de mon mieux à ce moment-là. Repasser derrière, ce serait au fond réécrire le livre de quelqu'un d'autre, quelqu'un que je ne suis plus, ça me gênerait beaucoup. Et d'autre part, j'ai tellement de projets que je n'imagine pas reprendre un livre passé. J'ai écrit un long roman que Paul n'a pas voulu publier, Les Cahiers Marcoeur. On m'a suggéré à plusieurs reprises de le retravailler, mais je n'en ai pas envie. J'ai fait ce que j'avais à faire dessus, à l'époque. Je l'ai "dépassé", dans une certaine mesure. Et c'est bien comme ça. C'est une étape, je vois tous mes textes comme des étapes, des pavés sur une route. Je ne vais pas passer mon temps à les polir pour les ajuster. Je préfère aller de l'avant. L'essentiel c'est qu'on puisse circuler, et que la route aille dans la direction que j'ai choisi. 




En quoi consiste le service de presse ?

C’est une sorte de rituel : l’éditeur a préparé une liste de journalistes et de proches de la maison – les administrateurs, les agents qui présentent les livres dans certains pays étrangers, les directeurs des éditeurs de poche, des amis éditeurs, etc. - auxquels il est prévu d’envoyer le livre. P.O.L ne fait jamais d’envoi monstrueux : c’est inutile. La liste comporte en général entre trente et cinquante noms, ce qui est déjà beaucoup. Mieux vaut envoyer le livre à des personnes choisies, qui s’intéressent à la production de la maison, plutôt que d' "arroser" à l'aveugle. Et on ne leur envoie que des livres choisis, susceptibles de les intéresser, car tous les critiques ne s’intéressent pas à toute la production d'une maison. Les personnes à qui on adresse un recueil de poésie de Pierre Alféri ne sont pas strictement les mêmes que celles à qui on envoie un volume du Journal de Charles Juliet ou un roman d’Emmanuelle Pagano. 

Ça aussi c’est significatif de la personnalisation du traitement dont nous bénéficions, chez P.O.L et dont, à mon avis, tous les auteurs devraient bénéficier. Cette relation personnelle m’importe énormément parce qu’au fond, personne ne connaît aussi bien mes livres et mon travail que Paul et les membres de P.O.L. Je ne veux pas avoir affaire à quelqu’un d’autre – je n’ai jamais eu la vélléité de prendre un agent, par exemple, ce serait absurde, je suis trop bien traité : je ne suis jamais obligé d’aller à une émission ou de répondre un journaliste, il est bien entendu que personne ne me reprochera de refuser ; on me dit toujours  : « Si vous avez trop de travail pour y aller, votre travail est plus important. » Les auteurs P.O.L sont très protégés. 

En pratique, le service de presse se passe très simplement : l’auteur s’assied au milieu d'une pile de bouquins et écrit des dédicaces sur la page de garde. Mieux il connaît le destinataire, plus la dédicace est personnelle, bien entendu. 
Chez P.O.L, ce rituel n’est pas du tout obligatoire et chaque auteur choisit de le faire ou non. La première fois, pour La Vacation, j e l’ai fait pour toutes les personnes sur la liste. J’ai écrit ma dédicace sur la première page, qui porte juste le titre du livre. Et puis un jour, en passant chez un bouquiniste du Quartier Latin, j’ai trouvé un exemplaire neuf, qui n’avait pas été lu et dont la première page avait été soigneusement découpée. Le bouquiniste m’a expliqué qu’un critique littéraire, qui vivait dans le quartier, venait régulièrement lui vendre au poids les livres qu’il recevait en service de presse (ils portaient autrefois sur leur couverture les lettres « SP » imprimées ou perforées, pour éviter qu’on les revende). Alors, depuis, je ne signe que les exemplaires destinés à des personnes que je connais ou que j’estime. Je sais qu’un journaliste qui aimera le livre en parlera, même s’il n’est pas signé. Et je raye de la liste les personnes à qui je ne veux pas qu’on l'envoie le livre. S’ils veulent le lire, ils n’ont qu’à aller l’acheter, comme tout le monde. 

Que disent vos proches, vos amis, de vos livres ? Est-ce qu’ils les lisent dès leur parution ?

Ca dépend des fois. Depuis La Vacation, j'offre un exemplaire de chacun de mes livres P.O.L à mes proches. Mais je n’attends pas qu’ils les lisent systématiquement ; je comprends qu’ils n’en aient pas forcément le désir. Quand ils me disent : « J’ai lu tel ou tel de tes livres » – parfois plusieurs mois ou années après sa publication – je suis très content. Ce sont mes proches, mais ils ont le droit, comme tout lecteur, de ne lire que ce qu’ils ont envie de lire, je n’ai pas d’ego à cet égard. Un jour, je déjeunais pour la première fois avec un auteur français extrêmement populaire. L’un de mes fils était un de ses fans, et quand je me suis retrouvé à table avec lui je lui ai tendu un ou deux bouquins à signer en lui disant « Un de mes garçons les a tous lus, il est très excité de savoir que je déjeune avec toi ! » Mon interlocuteur a secoué la tête et répondu, sur un ton très navré : « Quand je pense que mon fils, lui, ne veut jamais mettre le nez dedans ! » Ca m’a surpris et j’ai eu de la peine pour lui : il avait des centaines de milliers de lecteurs mais celui qui aurait compté le plus pour lui ne s’intéressait pas à ce qu’il écrivait. J’ai essayé de le consoler en lui disant que ça viendrait un jour, parce que c’est l’expérience que j’en ai eue. Mais ça m’a donné à réfléchir. 

Est-ce que j’écris des livres pour que mes enfants ou mes proches les lisent ? La réponse est non. Je n’attends pas de mes proches qu’ils lisent mes livres. Je ne les écris pas à leur intention. Je les écris pour le lecteur imaginaire que j’étais adolescent ou jeune homme, et pour celles et ceux qui ressemblent à ce lecteur imaginaire. Il se peut qu’un de mes proches fasse, occasionnellement, partie de ces lecteurs ; mais c'est à elle ou à lui d'en décider. Après avoir offert mes livres à mes proches, je ne leur demande jamais s’ils l’ont lu et ce qu’ils en ont pensé. je ne veux pas leur donner le sentiment que j’attends leur avis, leur approbation ou leurs commentaires. Et je présume que s’ils le lisent, ils m’en parleront spontanément. Je suis heureux qu’ils décident de le faire, au moment où ils en ont envie mais, s’ils ne les lisent pas, c’est très bien aussi. Je n’ai pas besoin qu’ils lisent mes bouquins - d'abord parce que j'en ai écrit beaucoup trop. Mais quand ils le font et m'en parlent, j'en suis très heureux. 


Est-ce que vous souffrez de « baby blues » quand vous avez fini un livre ?

Pas juste après. Quand le livre imprimé arrive, je suis heureux de le voir, je le feuillette, je le montre à mes proches, et lorsque je vivais en France, j’allais faire le service de presse chez P.O.L. L’anxiété vient plus tard, entre le service de presse et le moment où sort le premier article. Mais depuis que je vis à Montréal, tout ça est « tamponné » par le fait que je suis loin et que j’ai autre chose à faire. Je ne fais plus de service de presse, puisque je ne suis pas là pour signer les livres, et franchement, ça ne me manque pas plus que ça. Le baby blues vient du fait que, brusquement, tous les échanges autour du livre que j'avais avec les membres de la maison d'édition - qui le lisent en général quand il est en fabrication, ou juste avant - cessent brusquement. Mon livre est fini, et je ne peux plus en parler avec personne, puisque, dans une certaine mesure, tout est dit. Et pour moi, c'est difficile : j'aime parler de mes livres, avant, pendant et après que je les ai écrits. Alors j'ai la chance que beaucoup de mes livres sont lus, et je peux souvent rencontrer des lecteurs, mais quand le livre n'est pas lu et n'a pas d'échos (c'est arrivé plus souvent que l'inverse, étant donné le nombre de bouquins que j'ai publiés), c'est un peu difficile, parce que je me suis entièrement donné à l'écriture. Alors, oui, j'ai des phases de blues et de tristesse, mais je finis par me remettre au travail. Ma chance, c'est que je n'écris pas que des romans, mais aussi des livres "engagés" et des choses assez diverses. Alors j'ai rarement l'occasion de me laisser glisser dans la dépression. J'ai trop de travail pour ça, et j'aime travailler.  

(A suivre...) 

Prochain épisode : Lisez-vous les critiques de vos livres ? 





[1] Editions de Minuit, 1978

lundi 17 novembre 2014

Le métier d'écrivant (27) - L'écriture au jour le jour : Idées, contraintes, construction, doutes

Comment vos idées de roman vous viennent-elles ?

En gros, il y a trois cas de figure. D’abord, il y a les romans que j'ai écrits à des étapes-clé de mon activité médicale – La Vacation, La Maladie de Sachs, Le Chœur des femmes. Ils répondaient à un besoin très puissant de "faire état" de ce que j'avais vu et cru comprendre... Ils se sont en quelque sorte "imposés". Ensuite, il y a des projets auxquels je pense pendant longtemps, comme Les Trois Médecins ou La voix des hommes, le roman familial que j'aimerais écrire dans les années qui viennent ; ou cet autre projet qu'est Les Sept Soignants, un roman inspiré par ma participation à des groupes Balint – des groupes de parole pour soignants entre 1984 et 2001. Il y a aussi les "commandes" - les romans policiers, les romans de SF - qui m'ont été suggérés ou demandés par des éditeurs. Enfin, depuis quelques années, j’éprouve le besoin de transposer sous la forme de romans une expérience plus intime, plus intérieure. C’est le cas d'En souvenir d’André, qui était aussi, en quelque sorte, une manière de faire état d'une réflexion sur le soin

Et puis, j’ai plusieurs autres projets sur le feu : un roman de science-fiction, un roman réaliste, Les Démons, projet qui s’inspire de mes lectures en psychologie évolutionniste. En ce moment, je travaille à un roman qui s'intitule Abraham & Fils, et qui est le récit d'une enfance, différente de la mienne, mais qui se déroule dans une ville et une maison qui ressemblent beaucoup à celles où j'ai grandi. 

A première vue, je crois bien que tous mes romans se construisent à partir d’une triple armature : une expérience personnelle et/ou professionnelle, le partage d’un savoir et d’une réflexion, et une trame narrative, qui est soit créée de toute pièce, soit empruntée, ou encore puisée dans mon environnement : cette trame peut être constituée d'un lieu ou d'une chronologie qui me sont personnels, ou suivre les grandes lignes d'un livre ou d'un film qui m'ont marqué (Les Trois Mousquetaires, Terminus les étoiles, Barberousse).



Ca commence toujours par une idée assez simple : décrire la journée d'un médecin qui pratique des avortements ; montrer l'activité d'un généraliste ; raconter les études de médecine dans les années soixante-dix ou la transformation morale d'un professionnel de santé qui s'est fermé au monde... Et puis, à force de jouer avec elle, l'idée s'enrichit et se transforme en une histoire plus complexe.


Rédigez-vous un plan préalable ? Et si c'est le cas, le suivez-vous  ? 

La vérité, c'est que j'aimerais construire mes livres de manière organisée, rationnelle, mais ce n'est presque jamais le cas. Je procède toujours par essais et erreurs. Quand je dispose d'une trame pré-établie, ça va plus vite : je m'en sers comme "tuteur" de la narration. Quand ce n'est pas le cas, je suis obligé de tâtonner. A défaut de plan, je m'efforce toujours de savoir à peu près où (quand, comment) le roman commence et où/quand/comment il finit. Je tends vers cette fin. Pour La Maladie de Sachs, j'avais la fin (la rencontre avec le lecteur/la lectrice) bien avant d'avoir décidé de ce que le roman raconterait. Beaucoup d'épisodes ont été "inventés" au fil de l'écriture. D'autres ont été conçus très tôt dans la rédaction. Comme c'est un roman "modulaire", avec un tas d'histoires à suivre, il est assez compréhensible que certaines de ces histoires aient été imaginées intégralement très tôt, et d'autres au fil du temps.

Il m'arrive d'utiliser des "plans" (ou quelque chose qui y ressemble), mais différemment selon le moment où je me trouve dans le roman.
La "trame générale" sert à me lancer. Et puis, quand je suis arrivé aux 2/3 du livre, j'ai besoin d'avoir une sorte de "découpage" qui va me permettre d'arriver à la fin - à la "chute" du livre ; alors, je le couche sur le papier, pour avoir clairement la succession des chapitres ou des événements en tête.

C'est surtout vrai pour les romans policiers, mais c'était vrai aussi pour Le Choeur des femmes par exemple. J'ai dû travailler beaucoup pour construire l'histoire familiale de Jean, racontée à la fin du roman. Elle devait être vraisemblable et être racontée de telle manière qu'on n'en connaisse le fin mot qu'à la fin...


Est-ce que vous écrivez vos livres dans l'ordre ? Dans le désordre ? En commençant par la fin ?

Je pense beaucoup à mes romans avant de me mettre à écrire "au kilomètre", j’écris souvent des chapitres isolés, des scènes, des dialogues. Ca me permet de mettre en place des idées qui me semblent importantes à ce stade-là - et qui  vont parfois se retrouver à une place presque confidentielle...

Ainsi, quand j’écrivais La Vacation, j’avais comme texte “central” du roman la description d’un avortement pendant lequel Bruno Sachs éprouve le fantasme très désagréable, très culpabilisant, que les gémissements de douleur de la femme qu’il avorte sont des gémissements de plaisir. J’avais décrit ça sur trois pages, et dans la version finale, ça ne représente que deux lignes du roman. J’en ai tiré ensuite la leçon suivante : ce qu’on écrit en premier peut se révéler insignifiant alors même que ça paraissait essentiel. Ce qui vient à la pensée en premier est ce qui est le plus spectaculaire, mais à la longue, ce n'est probablement pas ce qui est le plus signifiant. Alors j'accepte que les "bonnes" idées qui me viennent d'emblée ne soient, finalement, que des ébauches, des esquisses.

Mais l’expérience inverse est vraie aussi. L’un des premiers textes que j’ai écrits pour La Maladie de Sachs est une longue réflexion sur la “toilette du mort” que Bruno est amené à faire avec l’épouse d’un patient dont il vient constater le décès. J’ai écrit ça un jour, sans savoir exactement où ça irait dans le roman. Et puis j’ai eu l’occasion de le lire en public, au cours d’un colloque “Médecine et littérature” à Cerisy-la-Salle en 1994, et les réactions des personnes présentes - Anne Roche, en particulier - m’ont donné à penser que ça devrait aller à la fin du roman. Ca m’a suggéré que la fin du roman devait parler de la mort (sous toutes ses formes), et cette idée m'a guidé pour écrire. 


Quoi que j'écrive, j’ai toujours besoin de ça : un point de départ, la fin et une sorte de structure générale du texte, qui peut être rythmée par l’écoulement du temps : une journée dans La Vacation, neuf mois dans La Maladie... ou une vie dans En souvenir d’André. 

Et parfois, je ressors des textes écrits ailleurs et je les intègre à la structure du roman : dans Les Trois Médecins il y a une nouvelle, intitulée "Visite guidée", que j'avais écrite bien avant et dont je ne savais pas quoi faire. Elle est devenue un texte écrit par Bruno Sachs et proposé à la revue clandestine d'étudiants contestataires à laquelle il participe. 

Ce qui montre à quel point la construction n'est pas toujours linéaire, mais procède par intuition, tâtonnements, essais et erreurs, et surtout associations libres. Cette capacité (c'est à la fois un don et une malédiction) à associer facilement des formes, des mots, des noms, des histoires me permet de mettre beaucoup de choses dans mes textes, mais elle est aussi la raison pour laquelle ça me prend du temps : il me faut essayer beaucoup d'agencements, d'associations, de schémas différents avant de trouver ce qui fonctionne. Perec (et Queneau avant lui) disaient qu'un écrivain est un rat qui construit le labyrinthe dont il se propose de sortir et qu'il laissera ensuite le lecteur explorer. Ecrire est un jeu.  



J'ai le sentiment que chaque roman est un puzzle en trois dimensions, vous savez, ces puzzles de bois qu'on assemble pour leur donner la forme d'une sphère ou d'un cube ou d'un animal. Quand l'animal est une baleine, ça donne Moby-Dick... 

Ecrire un roman, pour moi, c'est un peu ça. A ceci près que je ne connais pas toujours la forme finale que je cherche à obtenir. Quand je la connais (Les Trois Médecins, Le Choeur des femmes, Le Numéro 7), j'ajuste des pièces à l'intérieur d'une trame pré-définie. Mais quand je ne la connais pas, je les taille l'une après l'autre et je les assemble à mesure que j'avance. Ca donne La Vacation ou La Maladie de Sachs ou En souvenir d'André ou un de mes romans policiers ou de SF. Ce ne sont pas les mêmes contraintes dans les deux cas et, du coup, ça ne donne pas les mêmes figures achevées. C'est évidemment plus long quand je ne sais pas à quoi ressemblera le livre une fois fini. Plus angoissant, aussi. Je ne sais pas si je vais y arriver. 

En ce moment, je suis en train d'écrire un roman (Abraham & Fils), et je pense sans arrêt à un autre roman (titre provisoire : Une autre fois, c'est une histoire d'amour et de voyage dans le temps, une transposition du mythe d'Orphée). J'écris le premier sur l'écran, et je ne cesse de penser à la forme de l'autre. C'est une situation très étrange, ça ne m'est jamais arrivé auparavant. Le premier livre a une trame relativement simple, chronologique. Le second joue avec le temps, puisqu'il y est question de retours en arrière, de désir de changer le passé, et des paradoxes ou contradictions qui s'ensuivent. Et pour ce deuxième livre, je n'ai pas de plan. Alors il faut que je l'invente, que je le bricole, que je le schématise entièrement dans ma tête (je prends aussi des notes, mais je ne les utilise pas toujours). J'ai beau avoir lu des dizaines d'histoires de voyage dans le temps, il faut que je trouve une forme spécifique à celle que je veux raconter. Et c'est beaucoup plus compliqué que je ne le pensais au début.  C'est une histoire d'amour, ça ne peut pas être simplement une construction logique. En même temps, mon modèle, c'est The Time Traveler's Wife, qui est un pur chef-d'oeuvre, et je sais que je ne ferai pas aussi bien. Mais bon, on écrit toujours en ayant les chefs-d'oeuvre en tête, et en faisant de son mieux. 


Vous avez utilisé le mot “contrainte”. Est-ce que vous avez parfois recours à des contraintes au sens oulipien ?  Et vous sentez-vous proche des Oulipiens, en général ? 

Pour tout écrivant, l'exemple et la liberté des Oulipiens sont très stimulants, et j’ai eu souvent recours à des exercices oulipiens dans les cours de création littéraire ou les ateliers d’écriture que j’ai eu l’occasion d’animer. Les contraintes que je choisis pour mes livres, en revanche, sont le plus souvent très lâches ; quand j'en utilise, elles servent à la construction du scénario (ce qu'on nomme "plotting" en anglais), mais ne portent pas sur la syntaxe ou les formes stylistiques. Je me sens proche de plusieurs Oulipiens – Perec, Roubaud, Jouet, Mathews, Calvino – parce que j’aime leur manière d'employer les jeux de mots, et les explorations de la langue qu’ils associent à l’écriture. Et aussi les histoires qu'ils racontent. Prenez le magnifique Cigarettes de Harry Mathews. C'est un roman sentimental avec des personnages de soap-opera, mais sa construction narrative est plutôt dans la veine de  Rashomon ! Cela dit, malgré toute mon admiration, je ne peux pas dire que les Oulipiens soient une inspiration directe pour écrire - le soin qu'ils apportent à leurs textes est très stimulant, mais je ne suis pas un Oulipien dans ma manière de travailler. 

Est-ce que l'histoire compte plus que le style à vos yeux ? 

Pas exactement. Il est vrai que "le style", je ne m'en soucie pas. Je ne cherche pas à avoir un style particulier, non parce que j'écris sans faire attention à ce que je dis, mais je ne me préoccupe pas vraiment de savoir si ma phrase sera "belle" ou "poétique" ou "imagée". Ce que je veux, c'est qu'elle dise ce que j'ai à dire. C'est aux autres de parler de mon style, si j'en ai un (et je ne suis pas sûr d'avoir un style reconnaissable). Cela étant, j'aimerais entendre dire que mes textes sont "bien ficelés", bien construits. Et je ne veux pas non plus laisser entendre que la langue n'a pas d'importance à mes yeux, elle en a beaucoup, et je m’efforce d’adopter un mode narratif, des formes qui servent le récit, mais je sais qu’il y a des approximations ou des maladresses dans ma manière d’écrire le français, j’utilise parfois des tournures non par décision esthétique mais parce que je les utilise dans la vie courante, parfois sous une forme inhabituelle, mais je me fous complètement de savoir si ça se fait ou pas. C’est secondaire, dans mon esprit, à la cohérence du propos, au mouvement, au souffle de l’histoire. Quand je lis, je veux que ça bouge, je veux que chaque seconde de l'histoire soit vécue pleinement par le lecteur, si possible en apprenant quelque chose ou en faisant un expérience nouvelle. Mon ennemi numéro un en tant que lecteur, c’est l’ennui. Quand je lis, je ne veux pas m’ennuyer. Alors quand j'écris, je fais toujours de mon mieux pour ne pas ennuyer les autres. Les lecteurs n’ont pas de temps à perdre et je ne veux pas qu'ils s'attardent sur des phrases qui s'écoutent parler.
Je veux qu'une fois entré dans le livre, ils n'aient plus envie de le lâcher.


Alors je me préoccupe d'abord de mettre en place une histoire bien construite, pour maintenir en haleine le lecteur que je porte en moi. Ensuite, seulement, je m'occupe de l'écriture. Ce qui fait que mes textes sont sûrement moins "achevés", stylistiquement parlant, que ceux d'écrivants plus pointilleux sur le vocabulaire et la syntaxe. 

Qu’est-ce que c’est qu’une histoire “bien construite”  ?

C’est une histoire que le lecteur ne veut pas cesser de lire... et dont la fin ne le laisse pas sur sa faim. Autrement dit : une histoire livrée de manière intéressante (on y apprend des choses) et par petites touches (on a envie de connaître la suite), jusqu’à la conclusion, qui doit éclairer la plupart des questions soulevées en chemin. Tous les itinéraires doivent se conclure, rien d'important ne doit être laissé dans le vague - à moins, évidemment, qu’on ne veuille écrire une suite. 

J'ai l'idée, un peu simpliste sans doute, qu’un bon roman - je veux dire, un roman bien construit - tient les promesses implicites ou explicites de ses prémices et de son chapitre d'exposition. Et que ça se sent dans son titre. Quand vous ouvrez un livre intitulé L’île au trésor, il faut que ce soit un roman d'aventures. Quand ole début d’un roman comme Une étude en rouge vous présente un individu dont les pouvoirs de déduction sont extraordinaires, il faut que la suite du roman le montre en action. Et si vous croisez un roman intitulé fils, vous vous attendez à ce que la polysémie du titre reflète le contenu - qu'il y soit question de liens et de relations mère/femme-fils/homme. Un roman, c'est une promesse.

La meilleure représentation de cette “promesse”, elle est énoncée au début d’un film formidable, The Princess Bride, de Rob Reiner, qui est aujourd’hui un classique populaire dans le monde entier. Au début du film, un garçon d’une douzaine d’années est au lit avec la grippe, il joue à un jeu vidéo sans intérêt, et sa mère annonce que son grand-père vient lui tenir compagnie. Le grand père, qui est interprété par Peter Falk, lui apporte un livre qu’on se lit de génération en génération dans leur famille. Il lui annonce de l’aventure, des mystères, de l’amour, des trahisons, des vengeances... Le gamin accepte, à contrecoeur, d’écouter l’histoire (il est sûr qu'il va s'ennuyer). Nous sommes tous ce petit garçon malade : on veut bien écouter une histoire à condition qu’elle nous emballe, qu'elle nous transporte. Alors bien sûr il y a de multiples manières d'emballer les lecteurs, des genres très nombreux, des procédés tous plus roués les uns que les autres. Peu importe ceux qu’on choisit, l’essentiel est qu’à la fin, le lecteur ne soit pas déçu.  




Et comment faites-vous pour ne pas décevoir le lecteur ?

Je fais de mon mieux ! En jouant, en m’amusant, en gardant à l’esprit les lectures qui m’ont transporté autrefois, pour faire plaisir au lecteur que je suis. Je sais ce qu'est une péripétie (j'en ai lu beaucoup) alors j'essaie d'en construire qui me font plaisir à lire. En espérant que d'autres lecteurs les apprécieront. En écrivant le Chœur des femmes, j’avais décidé qu’il ne s’agirait pas purement et simplement de l’histoire d’un jeune médecin arrogant transformé par un vieux routier. Je voulais parler aussi de la quête symbolique que Jean et Karma mènent, chacun de leur côté, et au lieu de les traiter séparément, j’ai eu l’idée de les lier l’un à l’autre. Et pour ça j’ai dû inventer – je veux dire par là « imaginer » et « mettre au point » - une sombre histoire de famille, avec abandon d’enfant, falsification d’identité, trafic d’influence et autres complexités administratives. Il a fallu que je bosse non seulement sur des questions juridiques, mais aussi sur l’aspect psychologique de ce que je construisais. Ça m’a demandé beaucoup de réflexion, d’hypothèses, de simulations, mais j’ai fini par élaborer une histoire plausible. Mélodramatique, certes, mais plausible à mes yeux. Elle ne l’est pas pour tout le monde – certains critiques, certains lecteurs n’ont pas « mordu » et on trouvé ça tiré par les cheveux ou ridicule. Mais j’aime ma fin, et je n’en changerais pas une virgule. Chaque fois que je la relis, j’ai les larmes aux yeux, et c’est exactement l’effet que je voulais obtenir.

Evidemment, je sais que ça marchera pour des lectrices et des  lecteurs qui ont des goûts similaires aux miens et seulement pour ceux et celles-là. Mais je n’ai pas pour vocation de plaire à tout le monde, ce serait vaniteux. J’écris pour les lecteurs à qui je ressemble. C’est un peu comme un musicien ou un chanteur des rues. S’il joue du violon ou de la harpe, il va attirer les passants qui aiment ces instruments et leur répertoire. S’il chante du Bob Dylan ou du John Lennon, il en attirera d’autres. Moi, j’écris un certain genre d’histoires, qui intéresse un certain type de lecteurs. Je n’en connais pas le nombre, qui varie d’ailleurs d’un livre à l’autre parce que je n’écris pas tout à fait le même livre à chaque fois, j’explore des genres divers et des formes différentes. Alors, un lecteur peut aimer certains de mes livres et ne pas aimer ou ne pas être tenté par d’autres. C’est comme ça, je le sais et ça ne me peine pas. Personne n’est obligé de me suivre.

Quand quelqu’un me lit, j’espère qu’il ou elle le fait librement, par plaisir, et non par obligation. Le lecteur n’est déçu que s’il attendait la même chose. Il devrait se douter qu’il ne retrouvera pas le même plaisir, mais qu’il sera entraîné dans une expérience différente. C’est ce que je recherche dans chaque livre, même si les thèmes en sont proches, et je ne m’attends pas à ce que les lecteurs de l’un de mes livres retrouvent la même chose dans les autres. Je trouve déjà qu'avoir des lecteurs pour un livre, c'est une chance considérable.

C'est aussi pour ça que je ne suis jamais sûr de "réussir" chaque fois que je commence un nouveau livre. J'ai au moins deux incertitudes : "Est-ce que je vais écrire un livre qui plaira à mon lecteur intérieur ?" et "Est-ce que le livre plaira aux lecteurs/trices extérieur(e)s ?" Quand j'écris un livre (surtout quand je suis fatigué, quand je n'avance pas), ces deux questions sont toujours présentes. Et le doute persiste après que le livre est terminé : quand il est publié, et bien après.

Vous avez publié beaucoup de livres. Et ce doute persiste, malgré tout ? 

J'ai publié une cinquantaine de livres, une dizaine ont rencontré un succès important. Je n'ai donc pas à me plaindre, ni en termes de reconnaissance publique, ni des bienfaits matériels que ça m'a apporté. Mais le seul livre qui compte, émotionnellement parlant, est celui que j'écris, au moment où je l'écris, et jusqu'à ce que je sois plongé dans l'écriture du suivant, ce qui peut demander plusieurs mois. Le doute est, en quelque sorte, consubstantiel à l'écriture de mes textes de fiction - j'ai beaucoup moins de doutes quand j'écris un article pamphlétaire ou un texte enthousiaste au sujet d'une télésérie. Et chaque fois que j'écris un roman, surtout quand il s'agit d'un projet personnel, né de mon seul désir, le doute revient.



Et n'est pas la réception du texte qui me préoccupe, pendant l'écriture : c'est le doute sur l'intérêt du texte "dans l'absolu" (il y a tellement de livres à lire, pourquoi en écrire un de plus ?), le doute sur ma capacité à l'écrire jusqu'au bout, à le construire de manière satisfaisante à mes propres yeux. Quand il est terminé et publié, je ressens un certain soulagement. Je peux être triste qu'il n'ait pas la réception que j'espérais mais au moins il est écrit, et je sais que j'ai fait du mieux que j'ai pu. Et puis, le projet suivant prend le dessus. Dans un premier temps, c'est excitant, enivrant, même... Mais au bout d'un moment, le doute revient.

J'imagine que c'est la même chose quand on se dit : "Je vais traverser la Manche à la nage", c'est excitant, on planifie ça en long, en large et en travers. Et puis le jour où on se jette à l'eau on se dit : "Bon Dieu ! Comment je vais faire pour nager sur trente kilomètres ???"

Finalement, ce dont je doute, c'est de parvenir à achever mes textes. Et le fait d'avoir publié des dizaines de bouquins et des centaines de textes divers - articles, nouvelles, chroniques - n'y change rien. Comme si j'avais chaque jour quelque chose à prouver.

Il y a un an ou deux, quand Philip Roth a annoncé qu'il avait définitivement cessé d'écrire, je me suis dit : "Bon, c'est pas comme s'il avait encore quelque chose à prouver". Mais je me demande si je ne faisais pas erreur. Il n'a plus envie d'écrire de la fiction. C'est un état que je n'imagine tout simplement pas. Je ne m'imagine pas n'ayant plus envie de raconter des histoires - oralement ou par écrit. Peut-être que lorsque le désir n'est plus là, le doute disparaît. Si c'est le cas, je n'ai pas envie que le désir s'en aille. Je préfère garder mes doutes. 

(A suivre...)