vendredi 15 avril 2011

Décrire le désir d'écrire (ex. n°7 - rattrapage) par Christina


Reconstruire

Démolie je suis, vaincue !
Perdue je suis, vidée, emplie de doutes
Il faut refaire, mais comment, mais quoi ?
Je repense à ces six mois
Assise derrière ma machine à tricoter
Six mois d’échecs, jour après jour
A remettre chaque matin l’ouvrage sur le métier
Essayer encore et encore
Pleurer de rage et d’impuissance
Ravaler mon orgueil en même temps que ma morve
Petit ego pas content content
Petit ego pas content du tout !
Or un matin pourtant, victoire, une chaussette était née !
Sans une fausse maille ; pour le même prix la paire !
Alors pour les mots, pourquoi pas l’identique ?
S’il suffisait juste d’un certain nombre d’heures
D’une certaine quantité de travail pragmatique
Un beau matin s’éveiller d’humeur lyrique
Ré apprivoiser l’écriture, le langage
Tricoter les mots justes, quelle gageure !
Recommencer toujours, patience, persévérance…
Aussi souvent qu’on peut et quelle qu’en soit l’issue
Jusqu’à ce que la tournure soit belle, la phrase réussie
Jusqu’à ce que l’histoire soit à son apogée
Laisser tomber l’orgueil et le paraître
Et le chagrin de n’être qu’envie
Qu’en vie… et sans génie !
Ah ! Retrouver le désir, la foi, la passion
Le talent, le don, le sens de la formule
En un mot comme en cent, surtout en majuscules
ECRIRE C’EST MA RAISON DE VIVRE
Et la raison aussi de mon sourire béat
Quand enfin je sors victorieuse de ce combat
Qui tout en me vidant de ma substantifique moelle
Me remplit d’un bonheur en tous points indicible
J’ai, aujourd'hui encore, pu mettre au jour ma prose
Et voilà bien une chose qui mérite qu’on l’arrose !

mercredi 13 avril 2011

Impressions de voyage (Ex n°17, rattrapage) par Wejna



Nicolas,

J’ai bien reçu tes photos de Tasmanie. Tu as fait un crochet, me dis-tu, en allant en Nouvelle-Zélande, par cette île du bout du monde qui me fait encore rêver. Merci pour cette pensée.
Il fait nuit noire et je pense à toi qui te réveille à peine. J’ai eu envie à mon tour de t’envoyer une carte postale, mon décor.
Il y a une grande véranda s’ouvre sur un jardin. Derrière, quelques immeubles. Assise là sur un banc de fortune, je me vois contempler le monde. Au fond du jardin, un houx a été planté comme le veut la tradition, pour éloigner les mauvais esprits. La rambarde en fer forgé me fait penser à Cyrano et des belles à conquérir. Dans le jardin, la végétation est si dense qu’elle en devient noire, indéchiffrable la nuit venue. Au coucher du soleil, les palmiers se couvrent d’une lumière ocre, chatoyante, le sol qui a gardé la chaleur de la journée est encore tiède sous les pieds. C’est une région tropicale et un guépard va sauter de derrière une branche. C’est l’Amazonie, c’est Cuba. Le soleil devient rose. La pastille rouge disparaît derrière les bâtiments blancs, cubiques. Seuls les toits restent encore éclairés, rougeoyants. J’y vois des casbahs, la tour du muezzin. J’entends d’ici son chant. Des chauves-souris tournoient et le ciel a revêtu sa cape noire.

Je me déplace peu. Je n’ai plus le goût des longs courriers. J’aime toujours prendre un train ou rouler pour rouler. La mondialisation a apporté l’exotisme en bas de chez soi. Il n’est plus nécessaire d’aller loin pour observer le monde. Je vais au café les dimanches, dans les vieux quartiers où les épiceries et les petits restaurants sont tenus par des Indous, une Syrienne, un Libanais, un Argentin. A n’importe quelle heure de la journée et de la semaine, c’est ouvert, ça sent l’huile et les épices. Je m’assoie à la terrasse du Bistrot 64, avec un cahier et un crayon. Dans cette petite ruelle, tard dans la soirée, les communautés d’Indiens s’y retrouvent. Des familles maliennes ou sénégalaises s’y promènent. Les femmes parfois vêtues de boubous avancent avec des poussettes, ou en sari tiennent un fils par la main. Elles ont les bras couverts de bracelets dorés. Autour d’elles les murs de pierres sont gris, les vitrines sont fades et le ciel est presque toujours menaçant. Elles semblent égarées. Je les regarde, je les griffonne, je les peins. J’ai un cahier rempli de silhouettes. On dirait un carnet de voyage mais il n’est fait que de gens croisés au coin de la rue. Au milieu de ces cartes postales vivantes, il y a quelques pépés sur des vélos Peugeot, des garçons de café aux bras tatoués et des petites pépettes aux doigts vernis. J’aime les regarder, tous. J’aime les imaginer, je leur invente des histoires, j’essaie de deviner. Le nature humaine est un territoire infini. Il y a beaucoup à apprendre de son voisin, de l’inconnu d’en face qui éteint toujours sa lumière à la même heure ou de la boulangère toujours un peu trop fardée. Mon étonnement est déconnecté des kilomètres. A bien y regarder, le boulevard à deux blocs est un vaste monde. Je peux être émue en sortant de chez moi, juste en regardant.

Pour l’heure, je suis dans la véranda et je fume. C’est ici que je voyage aussi. Les embarquements nocturnes m’emmènent souvent loin. J’attends que le jour se lève.

Agnès  

vendredi 8 avril 2011

L’écrivain, la vérité et le mépris

(A propos de "Des gens très bien", d’Alexandre Jardin)

25 mars 2011

Il y a longtemps, mon père m’a fait comprendre qu’on n’avait le droit de mépriser personne. On est humain, on peut détester ou haïr, ou ignorer pour ne pas perdre de temps, mais on n’a jamais vraiment le droit de mépriser qui que ce soit. Mépriser, c’est dire, implicitement, qu’on est supérieur. Et on ne peut pas être juge et partie.

Il y a des écrivains dont les livres, le travail et la personnalité me laissent indifférent, d’autres qui m’agacent, d’autres qui m’énervent, d’autres que je déteste et, quelques-uns, seulement quelques-uns (je les compte sur les doigts d’une main) que je hais copieusement. Ces quelques écrivains que je hais, je suis tenté de les mépriser, et je m’arrête dès que j’imagine que je vais leur écrabouiller la gueule. A ce moment-là, je trouve que je dépasse (intérieurement) les bornes. Alors je me tourne vers un des bouquins que je suis en train de lire, ça me calme, et je passe à autre chose.

Attention, ne croyez pas que je sois indemne de tout sentiment ambivalent : je suis, comme l’immense majorité des écrivains, envieux de ceux qui bénéficient d’une reconnaissance ou d’un succès plus grand que le mien. Et comme je sais que c’est une perte de temps, je me soigne (en évitant de lire les palmarès de ventes de livres, et en me concentrant sur celui que je suis en train d’écrire.) Mais je ne méprise aucun écrivain.

Je peux comprendre qu’on haïsse un écrivain, ou qu’on trouve que ce qu’il fait est mauvais, pour autant, je ne comprends pas qu’on le méprise. Et même quand un écrivain écrit quelque chose qui n’est pas « littérairement bon » (si tant est qu’on puisse l’affirmer à chaud…), il ne mérite pas le mépris. Après tout, la qualité littéraire est très relative, très fluctuante. Et elle ne dit rien des qualités individuelles. On peut être un écrivain considéré comme mineur et un type très bien ; on peut être un écrivain considéré comme majeur et une franche, une absolue crapule.

Tout ça pour bien positionner ma stupéfaction, aujourd’hui, de découvrir les réactions méprisantes et haineuses de la presse française à l'égard d'un écrivain que je ne connais pas personnellement, dont je n’ai pas lu les livres, mais dont j’estime sincèrement l’engagement dans l’association qu’il a créée ("Lire et faire lire"). 

L’écrivain en question, c’est Alexandre Jardin. Ces jours-ci, par hasard, je lis dans le Wall Street Journal (qui a une section culture, si, si !) un compte-rendu de la polémique qui a fait rage au début de l’année à la sortie de son dernier livre : Des gens très bien (Grasset, 2011). C’est pratique d’habiter ailleurs : j’arrive après la bataille, et je peux lire ou écouter à froid. Et ce qui me stupéfie, c’est la haine et le mépris dont on l’a couvert.

Si j’ai bien compris, Alexandre Jardin exprime dans son livre son dégoût à l’idée que son grand-père, Jean Jardin, directeur de cabinet de Pierre Laval en 1942 et 1943, ait immanquablement su – et par conséquent, cautionné de son silence - que le gouvernement de Vichy allait rafler des dizaines de milliers de Juifs pour les envoyer en camps de concentration. Certes, d’après plusieurs historiens, le nom de Jean Jardin n’apparaît pas dans les documents d’époque. Mais des documents, quand on est dircab, ça se détruit ; et, sauf erreur, un directeur de cabinet, c’est un haut fonctionnaire, qui dirige et organise les plus proches collaborateurs du ministre. 


C’est son bras droit, son homme de confiance. 


Un rapide tour par une notice biographique de Jean Jardin publiée en 2009 (donc, longtemps avant la polémique) par le quotidien Les Echos nous apprend que JJ « pacifiste et Munichois », fut pendant plusieurs années (à partir de 1931) le secrétaire particulier de Raoul Dautry, directeur du réseau d'Etat des chemins de fer, qu’il le resta lorsque Dautry devint premier directeur général de la SNCF et devint en 1941 chef de cabinet adjoint du ministre des finances de Darlan, Yves Bouthillier (chargé de l'"aryanisation des biens des Juifs" - autrement dit de leur spoliation). Pas vraiment un travail sympathique. En 1942, c’est Pierre Laval lui-même qui choisit Jean Jardin pour diriger son équipe. En 1943, il est envoyé à Berne par Laval qui (je cite l’article des Echos)  « cherche à pérenniser le régime de Vichy en cas de défaite allemande ».

Bref, c’est un homme de confiance, que Laval n’aurait certainement pas envoyé à l’étranger s’il avait pensé qu’il allait le trahir et devenir un allié des Gaullistes.

Un homme-lige, donc. Entièrement dévoué à la cause. La cause, très probablement, c’est « la France ». Et je n’ai, personnellement, pas de mal à imaginer que « La France » compte plus que des milliers de sous-citoyens encombrants. Voyez ce qui se passe encore aujourd’hui, dans une France qui n’est pas occupée par un pays ennemi, mais qui n’en traite pas moins certaines populations comme des sous-humains.

Je n’ai donc aucun mal à concevoir que Jean Jardin, comme beaucoup d’autres fonctionnaires de Vichy (ou de France) ont « servi leur pays » en agissant comme ils l’ont fait, sans se poser de questions morales quand on a dénoncé des Juifs dans leur bureau ou leur administration.

Je n’ai pas (encore) lu le livre d’Alexandre Jardin, je ne sais pas ce qu’il a écrit mais j’ai lu et écouté plusieurs entretiens donnés à des médias français et un texte publié par le quotidien britannique The Guardian


Ce que j’y apprends c’est qu’il lui est insupportable, à l’âge qu’avait son père quand il est mort, de continuer à faire « comme si » la participation de son grand-père au gouvernement de Vichy au plus près de son acteur le plus monstrueux était « juste un accident » de l’histoire.

Je trouve courageux qu’il le fasse. Je trouve courageux de regarder les actes de son grand- père en face. Il serait bien plus confortable de rester dans le non-dit, ou dans l’image d’Epinal relayée par les romans de son père.

Alexandre Jardin est quelqu’un qui a été gâté par la vie et le succès. Il n’a pas besoin, pour  toucher les lecteurs, de démolir son grand-père en bousculant son père au passage. Seulement il a co-fondé, en 1999 Lire et faire lire, une association qui œuvre à la promotion de la lecture et des relations entre personnes âgées et enfants.

A l’époque, sollicité par une des équipes locales, j’y ai vu une belle idée, simple et limpide : les personnes âgées ont besoin de transmettre ; les enfants ont besoin de repères, de modèles de rôle ; les livres permettent d’édifier un pont entre les uns et les autres. Ça m’a amené à participer, à une ou deux reprises, aux activités de l’association.

Aujourd’hui, la publication de son livre ne me surprend pas : elle me semble se situer dans la même ligne de réparation que la création de l’association. Si l’on a quelque chose à transmettre, il faut que ce soit la vérité et non un mensonge. Si l’on a quelque chose à transmettre, ce sont des valeurs morales, et non des faux-semblants.

Si j’étais à la place d’Alexandre Jardin, je me poserais moi aussi la question de savoir qui était mon grand-père. (D’ailleurs, je me la suis posée… dans Plumes d’Ange.) Je comprends qu’il se demande comment Jean Jardin, ce « type bien », a pu, sans se poser de question ni sur le moment, ni après coup, être l’exécutant d’un gouvernement dont l’ignominie fut sans pareille. Comment il a pu continuer à vivre en toute bonne conscience.

Je comprends qu’A.J. ne parvienne pas à se contenter d’une explication du style « Jean Jardin n’a pas réfléchi » - telle que la livre l’historien Laurent Joly au Nouvel Observateur. Je comprends qu’il ait voulu dire son malaise et – comme c’est un écrivant, lui aussi – qu’il ait voulu l’écrire.

Ce que je ne comprends pas, c’est la nature des objections qu’on lui fait. Et dans lesquelles je vois à la fois du mépris et de la haine. 

La haine : le livre d’Alexandre Jardin serait dangereux ; il représenterait une sorte de crime de lèse-paternité en accusant son grand-père d’avoir été le complice de la grande rafle du Vel d’Hiv et en reprochant à son père d’avoir dépeint l’époque de manière trop complaisante. Ce serait une trahison. Mais qui trahirait-il, exactement ? Des figures d’ascendants ? Quand les hommes n’ont pas été traduits devant les tribunaux, ils sont donc forcément innocents ? Et quand un fils, un petit-fils maintenu dans l’hypocrisie familiale ouvre les yeux et dit : « Je ne peux plus gober ça, je ne peux plus me taire », c’est un traître ?

Regardez-le parler sur France 5 : il est ulcéré quand il se demande « Comment se fait-il que mon grand-père reste aux commandes de ce cabinet et comment se fait-il qu’il n’y ait aucune culpabilité dans ma famille ? » Il souffre. « On avait un problème avec le réel dans la famille. »

Il y dit une phrase terrible et significative : « Les fripouilles ne peuvent rien tant que les « gens très bien » ne collaborent pas. »

J’aime les traîtres comme celui-ci. Il n’a rien à gagner à sortir les squelettes du placard. Et tout à perdre. Son crédit, d’abord, aux yeux de sa famille, des alliés de celle-ci (et connaissant le pedigree du grand-père, grand commis de l’Etat gaulliste après avoir servi Vichy, les alliés sont sûrement très influents), des hypocrites de tout poil que ça défrise d’entendre le petit-fils rejeter la tradition familiale et nationale ; aux yeux du milieu littéraire (qui, longtemps, s’est flatté de l’avoir « fait »). Et probablement aux yeux de certains lecteurs qui aimaient lire le fils après avoir aimé lire le père. Qu’est-ce qu’il a à gagner ? La paix de l’esprit. L’idée de ne plus nourrir – par silence et par omission – une légende qui lui est insupportable.

Les omertas existent en France. Qu’un membre du cercle des élus trahisse le silence de son clan, et c’est un traître à jamais. D’autant qu’Alexandre J. ne s’est pas contenté de parler, il a écrit. Il a mis sa plume au service de la vérité qu’il veut défendre ; il a pris son public à témoin. Et cette forme d’expression ne disparaît pas comme ça, il le sait.

Mais, comme si la haine ne suffisait pas, on lui oppose aussi… le mépris : l’auteur "ne s’est pas documenté" ; son livre serait "mal écrit, maladroit" ; et d’ailleurs, c’est un écrivain médiocre…

« Pas documenté. » Depuis quand un témoin direct aurait-il besoin de documentation historique pour dire ce qu’il croit en son âme et conscience, pour l’avoir vécu, entendu, ressenti ? « On m’a énormément attaqué en me disant que je n’avais pas suffisamment de preuves. Mais mon livre n’est pas du tout un livre d’histoire. C’est un livre sur mon histoire à moi» dit-il à Marie-France Bornais une journaliste québecoise
S’il dénonçait un aïeul ayant vécu sous la Révolution ou sous Louis XI, je comprends qu’on lui demande des documents historiques. Mais la participation de Jean Jardin aux gouvernements de Vichy n’a pas besoin de confirmation, elle est dûment attestée. Ce que son petit-fils dénonce, ce n’est pas que Jean Jardin ait poussé de ses mains des Juifs dans les wagons qui les emmenaient à Auschwitz – et d’ailleurs, depuis quand faudrait-il avoir mis personnellement la main à la pâte pour être reconnu coupable de ça ? Ce qu’il dénonce, c’est le silence de ceux qui, dans sa famille et autour d’elle, ont poursuivi leur vie comme si de rien n’était.

Quand on interroge Jean-Pierre Azéma, historien respectable à qui A. J. a fait lire et corriger son livre, il dit clairement : « (…) il est vraiment improbable que le directeur de cabinet de Laval - "chef du gouvernement", coiffant notamment l'Intérieur - n'ait pas suivi leurs préparatifs, les négociations qui eurent lieu à Paris entre le secrétaire général à la police, René Bousquet, et Karl Oberg (chef de la police et des SS en France), qui ont abouti aux décisions prises à Vichy lors du Conseil des ministres du début juillet. » C’est clair. Jean Jardin ne pouvait pas dire « Je ne savais pas. » 


D’ailleurs, c’est probablement cela qu’Alexandre lui reproche : c’est qu’il s’est au fond comporté comme si ce qui s’était passé en France à l’époque où il était un des plus hauts fonctionnaires de l’Etat n’avait aucune importance.  Ce qu’il reproche à son grand-père, c’est d’avoir été, comme Eichmann, un fonctionnaire docile de l’ignominie sans remords, et à son père, qui devait le savoir clairement, de n’avoir rien dit.

Quand on interroge l’historien Robert Paxton, il ne dit pas autre chose : « Pierre Laval, qui n'aimait pas travailler avec un "cabinet" traditionnel, a, dès son retour au pouvoir, en avril 1942, installé un secrétariat général à la présidence du Conseil pour suivre l'application administrative des décisions gouvernementales. Il y nomme Jacques Guérard secrétaire général. C'est donc Guérard - condamné à mort en 1947 par contumace - qui assiste au conseil des ministres, et c'est son nom qui figure dans les comptes rendus des réunions entre Laval et les autorités occupantes. En parallèle, Laval nomme un cabinet composé de conseillers intimes, aux fonctions plus floues, dont Jean Jardin est le directeur. A lui de gérer, entre autres, les fonds secrets. Cela ne diminue en rien la probabilité que Jean Jardin soit au courant de tout ce qui se passe dans le bureau de Laval. Mais son nom figure moins dans les archives. Il est probable cependant que d'autres traces restent cachées. Un historien infatigable consulterait ainsi les archives du ministère des Finances, où Jean Jardin travailla en 1941-1942 et où fut organisée l'aryanisation. »

Il est tout simplement stupéfiant qu’en France, en 2011, on se pose encore la question de savoir si le bras droit d’un chef de gouvernement est au courant de ce que ce dernier décide… Cette question ne devrait plus se poser. C’est ça, exactement, qu’Alexandre Jardin dénonce : « Comment pouvez-vous encore faire comme si ? »

« Mal écrit, maladroit » Je n’en sais rien, je ne l’ai pas encore lu, mais quand bien même le serait-il, ça n’est pas un argument !!! Ca ne justifie pas la haine, et ça ne disqualifie pas le propos. Pas plus qu’à l’opposé, le style omni-encensé de Céline ne peut excuser ses saloperies.

Et enfin – et c’est ici que le mépris est le plus fort - Alexandre Jardin n’a pas le droit de parler, il ne peut pas avoir raison, ce n’est qu’un écrivain à l’eau de rose !!!! On reconnaît bien là l’élitisme à la française : n’est un "vrai" écrivain que celui qui est réputé l’être (aux yeux de qui ?). Et seul les « vrais » écrivains auraient le droit de s’exprimer. Or, on ne peut pas dire qu’A. Jardin soit passé « brusquement » de l’écriture à l’eau de rose au pamphlet. Dans ses deux livres précédents, apparemment, il touche peu à peu à des sujets pour lui sensibles : de son père dans Le Zubial et du fonctionnement de sa famille dans Le roman des Jardin.  Le dernier livre en date apparaît – même pour quelqu’un qui en ignore le contenu – dans la droite ligne d’une recherche déjà entamée depuis plusieurs années. 


Alors, qu’il soit un « mauvais écrivain » (jugement que je laisse à ses énonciateurs, n’ayant pas pour ma part d’opinion sur ce point) ne veut nullement dire qu’il n’est pas sincère, et qu'il ne poursuit pas un projet qui lui tient à cœur. Il a dû interroger beaucoup de gens autour de lui avant de se lancer dans cette recherche… et de se décider à écrire ce qui, manifestement, choque beaucoup de monde. (Le ton de ces réactions, en lui-même, est extrêmement significatif : « A.J. est le prototype du « gentil garçon ». Qu’est-ce qui lui prend donc de dire du mal de son grand-père ? Ca ne peut être qu’une révolte infantile tardive ! Il n’a même pas de preuves ! »
Le mépris, encore, la hauteur. « Cet enfant gâté crache dans la soupe ! ») 

Si tant est que mon avis ait le moindre intérêt, je trouve qu’il n’est pas trop tard, à 46 ans, pour dire qu’on n’est pas fier, mais au contraire ulcéré, mortifié, d’avoir été l’enfant gâté d’une famille dont les comportements passés sont révoltants. Et la douleur, la souffrance et la soif de vérité n’ont que faire du style, de la bienséance et des omertas bourgeoises.

Dans une autre interview, à Strasbourg, AJ explique qu’il a écrit ce livre pour ses enfants : « Il fallait que ça s’arrête, la complicité familiale. Je ne voulais pas leur faire porter cet héritage à mes enfants. »
Je le comprends : il ne veut pas laisser à ses enfants le silence et l’hypocrisie monstrueuse dont il a hérités. Je le comprends, parce que je pense la même chose : l’essentiel, dans cette foutue vie, est de transmettre la vérité. Quoi qu’il en coûte.  



7 Avril 2011

Je n’avais pas lu Des gens très bien avant d’écrire ce texte. J’ai voulu le lire avant de poster ce qui précède, histoire de ne pas sauter aux conclusions de manière hâtive, histoire de vérifier que ce dont j’accusais les détracteurs d'A.J. n’était pas de ma part une affabulation ou un procès d’intention.

Pendant mon voyage en France, j’ai acheté le livre d’Alexandre Jardin, et je l’ai lu en deux soirées. Et je suis sorti de cette lecture atterré par la mauvaise foi des journalistes qui l’accusent.

« Superficiel, sans preuves » ? C’est tout le contraire : AJ a lu plus sur la période de l’Occupation et sur la Shoah que la plupart des journalistes contemporains. Et ça se voit, clairement. Les faits qu’il cite sont solides, vérifiables, indiscutables dans leur logique implacable ; les moins connus d’entre eux sont toujours assortis d’une note en bas de page qui renvoie à l’ouvrage où il les a appris. Et encore une fois, pour ce qui concerne les informations de première main (celles qui lui viennent de sa famille), ce ne sont pas seulement des « on-dit », mais des témoignages précis, soigneusement retranscrits. A moins que toutes celles et ceux dont il rapporte les propos ne déclarent publiquement qu’il a trahi leurs paroles, je ne vois pas comment on pourrait lui reprocher quoi que ce soit à cet égard. 

« Auteur de romans à l’eau de rose » ? AJ s’en explique, très clairement, tout au long du livre, qui est bien autre chose qu’une simple « dénonciation »… Et quand on termine le livre, on se rend bien compte que l'auteur célébré du Zèbre et de Fanfan est aujourd'hui un autre homme. 

« Mal écrit » ? N'ayant pas lu ses livres précédents, je suis tout à fait à l'aise pour dire que AJ écrit très bien, beaucoup mieux que bien des journalistes actuels et que certains des écrivains consensuels à qui lesdits journalistes renvoient l'ascenseur. 


Toutes ces accusations ne sont pas seulement injustifiées, elles laissent entendre que le livre d'AJ touche précisément là où ça fait mal. 

Des gens très bien est un livre extrêmement construit, qui relate chronologiquement la lente quête de sens d’un jeune homme, puis d’un homme, à qui on a raconté des balivernes – et qu’on a incité à en écrire, par la même occasion. Et son dégoût progressif du silence et des faux-semblants. 

C’est un livre imprégné de sentiments puissants, au premier rang desquels figure une vive colère. Une colère sourde et contenue depuis toujours, mais qui ne compromet en rien la rigueur de la narration.

Etape par étape, AJ raconte comment il fut amené à s’interroger non seulement sur la responsabilité de Jean Jardin dans les actes les plus ignobles du gouvernement de Vichy, mais aussi et surtout sur l’absence de remords de Jean Jardin et l’atmosphère de déni absolu qui régna dans sa famille jusqu’à ce que lui-même mette les pieds dans le plat.

Le déni qu’il dénonce est aussi celui des journalistes : Jean Jardin a littéralement abreuvé tous les partis, de gauche comme de droite, et s’est lié de très près à de nombreux proches du Général de Gaulle, ce qui lui a probablement permis de ne pas être inquiété à la fin de la guerre. De sorte que beaucoup ne veulent pas voir s’écrouler le mythe du "Nain Jaune sauvant vaillamment des Juifs" : ce mythe masque leurs propres actions discutables. Il masque aussi la culpabilité de tout un pays, pour qui les Juifs n'étaient tout simplement pas assez importants pour qu'on se préoccupe de leur sort. 

AJ parle aussi à plusieurs reprises de la biographie de Jean Jardin par Pierre Assouline. Et en analysant ses zones d'ombre, AJ démontre qu’il ne suffit pas d’être un auteur juif pour absoudre un collaborateur impossible à absoudre.

Autant dire que Des gens très bien ne mérite pas le mépris dont on l’a couvert. Mais que son contenu explique parfaitement la haine qu’il a suscité chez ses détracteurs : AJ n’épargne ni la bonne conscience, ni l’hypocrisie, ni les faux-semblants. Et il a conscience de ce que sa quête de la vérité va lui coûter, aux yeux de ses proches et de ceux qui, jusqu’ici, louaient son travail d’écrivain.

C’est la chronique d’une exploration, difficile, douloureuse, pétrie de doute mais néamoins obstinée. Mais l’objectif n’est pas de convaincre quiconque – un observateur froid est très vite convaincu de la part que prit Jean Jardin à la Shoah, et AJ lui même donne des explications très fines sur les circonstances et les mécanismes psychologiques associés au déni du principal intéressé et de toute sa famille. L'objectif, c'est de dire, tout simplement. De mettre au jour. D'exposer. 

Ce n’est pas un livre simpliste ou complaisant : AJ raconte comment, à plusieurs reprises, ils s’est senti incapable d’aller plus loin dans sa réflexion ou dans sa dénonciation du silence familial.

C’est un livre dans laquelle la colère contenue cède la place à une ironie grinçante. En décortiquant le vocabulaire des documents d’époque et celui de sa famille, AJ montre que les mots ne sont jamais des « détails » pour qui veut bien écouter et en tirer les conclusions logiques.

C’est un livre simultanément intime et historique, et je n’en connais pas d’aussi terrible et éclairant sur la bonne conscience d’un pays qui ne veut pas regarder son passé en face.

C’est un livre à la fois douloureux et digne. Un beau livre grave et terrible.

Il commence par une scène qui a dû irriter beaucoup certains journalistes, car AJ l’a inventée : il y décrit Jean Jardin à Vichy, dans son bureau, le jour de la grande rafle du Vel d’Hiv. Cette scène n’est pas une fiction, c’est une reconstitution. Ceux qui en douteeraient ne savent, tout simplement, pas lire. Car AJ dit clairement : « J’imagine », lorsqu’il parle de la journée de son grand-père dans son bureau proche de celui de Laval. . De même, lorsqu’à la fin du livre, AJ regrette de ne pas avoir eu avec son grand-père la conversation qu’il aurait voulu avoir, et de ne pas avoir pu lui demander, d’homme à homme, de lui expliquer ce qu’il avait fait (mais comment expliquer ce qu’on n’a jamais voulu reconnaître ?), AJ s’autorise, une nouvelle fois, une incursion – que je ne décrirai pas – dans le Vichy de Jean Jardin. Les derniers chapitres nous ramènent au premier, la fin nous fait entrevoir l’objet réel de la quête qui s’achève.

Si AJ a écrit ce livre, ce n’est pas seulement par souci de la vérité qu’il pense devoir à ses enfants, c’est aussi en réparation de ce qu’il pense avoir été la douleur de son propre père, Pascal Jardin. Le prix de cette réparation : trahir l’omerta familiale. Pour redonner une voix à un père qui en fut privé. Pour écrire ce que ce père n’a pas pu dire. En cela, AJ se place résolument du côté de ceux qui sont assignés au silence.

Pour un écrivain, ce n’est pas un mince engagement.

Dans La vie de Galilée, Bertolt Brecht fait dire à l’astronome : « « Celui qui ignore la vérité est un imbécile. Celui qui connaît la vérité et la tient pour un mensonge est un criminel. »

Après avoir lu Des gens très bien, je suis tenté d’ajouter que celui qui, quoi qu’il lui en coûte, expose la vérité aux yeux du monde est un Juste. 

Martin Winckler 

vendredi 25 mars 2011

Est-ce qu’on peut apprendre à écrire ?




Le mot « apprendre », en français, est ambivalent. « Apprendre » quelque chose ça peut, selon le cas et le contexte, signifier : « acquérir un savoir » ou « éduquer, enseigner, informer ».

Je viens de donner mon dernier cours de création littéraire à un groupe de quatorze étudiants. Dix jeunes femmes, quatre jeunes hommes. Ce n’était pas la dernière séance : celle-ci aura lieu dans quinze jours ; ils me remettront leur devoir de fin de session, nous ferons le bilan des quatorze semaines d’enseignement et chacun d’eux (de nous, car je le ferai aussi) apportera un extrait de livre ou de film à lire ou à montrer à ses camarades.

Le cours que j’ai donné a certainement été exigeant pour les étudiants. C’était un cours optionnel, ils avaient déjà beaucoup de travail en dehors de celui-là et je leur en ai demandé (de leur point de vue) beaucoup moi aussi. Ils avaient au moins un texte original (sous contrainte) et une analyse de lecture (ou de film) à rédiger, en une page ou deux, chaque semaine. Mais je ne vois pas comment on peut enseigner (ou apprendre) la création littéraire sans apprendre à lire (ou regarder) les autres et écrire soi-même. En Amérique du Nord un cours n’est en lui-même qu’une introduction, une approche d’un sujet ; l’acquisition des connaissances se fait entre deux cours, et non pendant. 

Aujourd’hui, en m’écoutant leur parler du travail final qu’ils doivent me rendre, pluisieurs étaient inquiets à l’idée de « ne pas y arriver ». Et certains m’ont demandé « ce que j’allais évaluer » – traduction : comment j’allais noter. J’ai rappelé alors le message que je leur avais envoyé (plusieurs ont l’air de ne pas bien lire mes messages… et pourtant je les envoie souvent en double ou en triple, de peur que l’un(e) d’eux/elles ne les reçoive pas) :

« Seront évalués, à part égale, et reflétés par la note :
- écriture (précision et travail de la syntaxe)
- construction (entrée, développement, conclusion) de l’intrigue
- bon usage des descriptions et dialogues dans la dynamique de narration
- respect et exploitation des contraintes (le bar, le quartier, la date, les personnages obligatoires ou facultatifs) dans l’intrigue
- intertextualité (allusions à des éléments de culture littéraire, cinématographique, politiques, culturels, musicaux, etc.) intégrés à la narration et au contenu de la nouvelle."

Evidemment, énoncé comme ça c’est un peu sec. Mais il me semble que c’est clair.

Je vous explique leur devoir : ils doivent écrire une nouvelle qui se déroule dans un lieu qu’ils ont collectivement choisi, situé dans Montréal, à une date précise, et qui met en scène des personnages inventés tout aussi collectivement. A ces contraintes, ils doivent ajouter un personnage de leur cru, le/la quel(le) doit interagir avec les personnages « récurrents », et insérer un « grand mystère » qui les interpelle personnellement et qu’ils ont défini au tout début du cours (sans savoir qu’il ferait partie de leur travail de rédaction final).

C’est de l’écriture sous contrainte, certes, mais c’est aussi de l’écriture libre : ils peuvent inventer le personnage qu’il veulent, employer la forme et traiter le propos de leur choix (et ils peuvent faire entre 4 et 10 pages, ça leur laisse du champ). Dans une certaine mesure, c’est comparable à la situation d’un scénariste de série qui doit travailler avec des contraintes d’écritures pré-imposées en y mettant sa propre « patte ». Imaginez simplement que vous écrivez un épisode de House, M.D. ou, plus modestement (c'est l'exemple que je leur ai donné) de La croisière s'amuse. Vous disposez d'un cadre obligatoire (le paquebot et ce qu'il contient) ; de personnages récurrents (l'équipage). Vous êtes chargé d'embarquer des personnages de votre cru (les vacanciers partant en croisière) et de raconter leurs histoires. 

Et j’en reviens au début de mon texte. Après être revenu sur les contraintes du texte et les modalités de correction, j’ai dit : « Je suis sûr que vous allez tous écrire un texte épatant ». Et j’ai ajouté que je le sais, parce que je les ai lus, au fil des douze ou treize semaines de cours, et j’ai vu à quel point certains d’entre eux se sont démenés pour écrire de manière plus libre, plus originale.

Alors, est-ce qu’on peut apprendre à écrire ?
Si par « écrire » vous entendez « Hécrire de la grrrrrannnnde littératurrrrrrrrrrrrrrrrre », je ne sais pas répondre à cette question.
Si vous entendez plutôt : « raconter des histoires par écrit », ma réponse est oui. Comment ? En écoutant/en lisant les autres, et en s’y essayant avec acharnement. On admet parfaitement que vous racontiez oralement les histoires que vous avez entendues. Qu'est-ce qui vous interdit de raconter VOS histoires par écrit ? 

"Mais est-ce qu’on peut enseigner l’écriture à autrui ?"
Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas. On enseigne bien la musique, la poterie, l’équitation, la pêche.
Comment ? De deux manières, essentiellement : en mettant une canne à pêche (de la glaise, un instrument, des rènes...) dans les mains de l’apprenti et en lui montrant comment l’utiliser.

Je sais que beaucoup penseront : « Oui, mais hécrire, ça ne s’apprend pas. N’est pas Flaubert ou Proust qui veut. » Certes. Mais Gustave et Marcel ne sont devenus des icônes que bien après qu'ils ont écrit ; il a bien fallu qu’ils commencent, et comment ont-ils fait ? Ils ont imité ceux qu’ils aimaient lire, et ils ont cherché du soutien auprès d’autres écrivants de leur génération, qu’ils respectaient et qui étaient leurs amis, quoi qu’on puisse penser de leur « talent » aujourd’hui. 

Gustave et Marcel, l’un comme l’autre, pensaient qu’ils avaient quelque chose à apprendre de leurs aînés et de leurs contemporains. Ils lisaient, ils écoutaient, et ils bossaient. Et ce faisant, ils manifestaient bien moins de vanité et de hauteur que ceux qui aujourd’hui affirment : Hécrire ça ne s’apprend pas.

« Oui, oui, d’accord, me concèdera-t-on. Admettons qu’on puisse apprendre des recettes, des trucs, des exercices. Mais ça ne fait pas des écrivains, tout ça !  »

 « L’ hécrivain (Flaubert, Proust et les autres) est un Vraicrivain  parce qu’il a quelque chose en plus, du talent, du génie, et tutti quanti. Ça ne se décide pas comme ça, ça ne s’acquiert pas en faisant des exercices oulipiens, ça ne se cultive pas, ça ne se crée pas, c’est inné. » Toujours les mêmes valeurs de classe, au fond.

Parce que justement, ce qui est inné, personne n’a besoin de s’en occuper. C’est là. Dans le cerveau. C’est là comme l’oreille absolue, la mémoire photographique, l’odorat sans pareil. C’est une mutation, un don, un talent, on l’appellera comme on veut, mais c’est là. On ne peut rien y faire. On ne peut pas le créer ni le faire disparaître – à moins de détruire celui ou celle qui le porte.

Ce qui peut se cultiver, se développer, en revanche, a besoin de soutien, d’encouragements, de stimuli. Je ne connais pas de grand musicien qui ne répète pas sans cesse les pièces de son répertoire ; je ne connais pas de grand peintre qui ne fait jamais d’esquisses ou ne jette jamais un tableau ; je ne connais pas d’écrivain, fût-il génial, qui n’a jamais raturé une page, recommencé un chapitre ou révisé entièrement ses livres.

Apprendre (ou enseigner) à écrire, c’est apprendre/enseigner à lire, à relire, à se mettre à sa table et écrire, tracer des grands I et des petits a, transformer une bouillie informe en un texte qui ressemblera à quelque chose, se relire, trouver ça plus ou moins bon, soupirer, sourire et recommencer.

Et qui peut enseigner ça, sinon ceux qui le font chaque jour, parce qu’ils passent leur vie à ça ?

Je n’ai pas honte d’enseigner – aujourd’hui à des étudiants de l’Université de Montréal, la semaine prochaine à l’Université François-Rabelais à Tours, le mois prochain aux personnes inscrites à l’atelier du festival Métropolis Bleu et depuis janvier, une fois par mois, bénévolement, à une douzaine de chercheurs en bioéthique – ce que j’ai appris en écrivant. Je ne le fais pas parce que je suis un meilleur écrivant qu’eux. Je ne le fais pas parce que j’en sais plus qu’eux. Je le fais parce que je suis passé par là, j’ai longtemps tâtonné et beaucoup désespéré avant d’arriver à faire d’une bouillie informe quelque chose qui ressemble à un texte, et parce que si personne n’échappe au désespoir par l’écriture, si personne n’est à l’abri de ces moments où on n’avance pas et où on se fait chier, il y a aussi des moments de plaisir, des moments de découverte, des moments de jeu, des moments de joie lorsque, après s’être fixé une tâche, parfois toute simple, parfois très compliquée, on regarde le texte achevé et on se dit qu’on ne s’en est pas trop mal tiré.

Je n’ai pas de génie à transmettre. Mais les moments de joie, de bonheur à l’écriture, je fais de mon mieux pour les susciter, les provoquer, les partager.

 Mar(c)tin 

jeudi 24 mars 2011

Elle dit... - par Lyjazz


Elle dit qu’elle écrit.
Mais elle est prise par la vie quotidienne, les enfants, le ménage, les courses, la recherche du mieux-être de toute la famille, comme un gentil grillon du foyer. Et quand elle a fini elle a juste envie de se noyer dans la toile. Elle est active sur des listes de discussion où elle aide des personnes. Son aura est palpable et ses avis souvent écoutés, respectés. De même, lorsque ses amis ont besoin d’aide ils font souvent appel à elle.
C’est ainsi qu’elle se sent le plus vivante.
Et aussi quand elle écrit. Parce qu’alors elle sait qu’une partie d’elle, la plus intimement cachée, y compris de sa conscience, peut subrepticement se déployer, à la fois sous ses doigts et sous ses yeux. Elle observe en même temps qu’elle vit, les yeux écarquillés et aux aguets, les formes et les divagations de son cerveau.
Elle sait alors qu’une part d’elle-même, qu’elle a accepté de laisser sortir, vivre sa propre vie, va l’entrainer plus loin sur la voie de la connaissance intrinsèque.
Parfois elle a besoin d’extérioriser devant d’autres, de bouger, de canaliser son énergie dans une activité sportive.
Parfois elle a besoin d’exprimer par la voix ce qu’il y a à l’intérieur d’elle-même. Ou alors d’écouter du jazz, seule musique à ses oreilles apte à raconter sans mots les émotions qui la traversent. 
Et parfois le rayon d’énergie est assez aiguisé pour qu’il sorte sous la forme d’un crayon qui note sur le papier ou l’écran.
Elle lit. Et les livres qui viennent sous ses mains sont juste ceux dont elle a besoin. Ils arrivent quand elle doit les comprendre.
Elle rêve, et alors ses sens grands ouverts appellent des mains sur elle. Elle sait que ses seins, ses épaules et ses fesses, ses cuisses, son ventre, sa vulve, peuvent être des havres, des réminiscences de la divinité, des véhicules qui transportent vers l’ailleurs. Le dos musclé et cambré elle appelle.
Alors elle se met à écrire. Parce qu’elle est pleine d’elle et qu’elle parvient à obtenir suffisamment de recul pour observer sa vie, y prendre part et la considérer comme une entité à la fois imaginaire et tangible. Artefact, à vivre.   

mardi 22 mars 2011

Partir, revenir (Ex n°12, rattrapage) par Wejna



Yves est rentré hier d’un an tour du monde. Yves est mon copain d’enfance. Il est venu directement dîner à la maison. Isabelle lui avait fait un tiramisu.
- Alors ce voyage, c’était comment ? lui a-t-on demandé, pour trouver un lien entre son absence et maintenant qu’il revenu.
- Bien, a-t-il simplement répondu avec le sourire. Puis voyant que son assistance restait un peu sur sa faim, il raconta deux trois anecdotes. J’ai appris le Russe, j’ai mangé des insectes au Laos, j’ai fait la fête à Shanghai, j’ai remonté l’Amérique du Sud, j’ai parcouru 10 000 kilomètres, etc. 
Ca a suffit à combler la curiosité de l’assistance. J’étais content de le retrouver mais une mince séparation de glace restait, invisible. C’est vrai qu’un an c’est long mais je dois reconnaître que je n’ai rien vu passer. Comment n’ai-je pas plus ressenti son absence ? Aurais-je été capable d’oublier mon super pot ?

- Et toi, quoi de neuf à Paname ? demanda-t-il, me renvoyant malicieusement la balle.
Mais oui, qu’ai-je fait, moi, pendant cette année ? Quel est le chemin parcouru quand nous n’avons pas de carte à tracer ? J’eu envie de répondre : c’est la rentrée des classes, très peu différente de l’année dernière. Dans un mois ce sont les vacances scolaires de la Toussaint puis viendra Noël et les fêtes de fin d’année. On va de repères en repères...
- Tu sais les enfants changent beaucoup en ce moment, vite. Ils se transforment physiquement d’une saison à l’autre. Ils construisent leur caractère. Nous, on change peu. On les observe.
Je repris un peu de ce Chardonnay bien frais remonté juste de la cave. Il ne disait rien alors je poursuivis.
- Nous avons refait la cuisine. Elle est plus claire. D’après Isabelle, c’est la mode du blanc, enfin en ce moment. Avec un peu de vert vif. C’est toujours bon d’avoir des petits projets. 
- Tu te souviens du Texas ?
Bien sûr ça n’avait rien à voir avec les cuisines, mais il a demandé ça comme ça sans transition. Et je me souvenais du Texas. Et de la postière aussi. Un jour Yves avait découvert un vieux terrain vague derrière l’A10. On y accédait encore par des petits chemins dans la campagne. Il m’avait vendu l’endroit comme un désert aride avec des puits de pétrole, un truc géant. En vrai, c’était un terrain de falun à l’abandon derrière une autoroute. Les camions de marchandises passaient là à toute vitesse avec le soleil dans le dos, faisant briller les chromes quand ils en avaient. Pour nous c’était la route 66. Le terrain était grand pour deux mômes. Des pelleteuses étaient garées pas très loin. Ca pouvait ressembler à un désert et à une compagnie d’extraction d’or noir. C’était devenu une cachette, c’était notre Texas. Puis il avait raconté ça à la postière qui s’ennuyait un peu dans la journée et était contente de parler à deux gamins inventifs. Il l’avait convaincu de nous accompagner.
- Comment était-elle venu la postière déjà ? lui demandais-je comme si je ne me souvenais plus bien. Mais j’avais juste envie qu’il me raconte. Et il adorait ça.
- Je lui avais prêté un vélo trop petit et nous avions roulé entre les nids de poule et le bruit des camions.
En disant ça, on a revu les mêmes images et on est parti à rire.
Je me souviens des odeurs sur ce chemin, les odeurs de pesticide, les odeurs de fer près des rails abandonnées, de l’herbe fraîchement coupée, de la paille et la couleur des bleuets tout le long de la route. La postière avait bien rigolé je crois et nous aussi. Elle nous avait fait fumer là notre première cigarette, des Lucky Strike, et on avait rejoué des scènes de feuilletons américains ou de western, ça je ne me rappelle plus très bien.

- Tu sais que je me suis remis à fumer, lui avouais-je. Oui je sais j’avais arrêté, puis j’ai repris, souvent.
Je ne lui dis pas combien j’avais regretté qu’il parte, que je lui en avais voulu même. J’aimais ces moments, où nous laissions nos copines aller se coucher après le dîner pour nous échapper derrière la cabane de jardin avec un verre de whisky et un cigare. On refaisait le monde ou on se le faisait croire. On parlait whisky. Chaque ouverture de bouteille était sacrée. Il l’accompagnait d’une tirade d’une demi heure au bas mot sur sa provenance, sa distillation. C’est comme ça que j’ai apprécié les single malt de caractère, élevés aux embruns et à la tourbe. Nous aimions les Laphroaig un peu épais ou la finesse des Nikka un brin salés. Il ne se lassait pas de me parler des territoires et des hommes qui ont l’amour de la terre. Il a ce don de savoir vous faire voyager à travers un whisky, un cigare ou même un vin de pays. Une année, il voulu m’emmener faire un tour à bicyclettes des distilleries sur les îles d’Ecosse. Ou alors il disait : « viens, on s’achète un bateau, on part trois mois et on atteint le Cap Vert ». Mais il y avait Isabelle et les enfants déjà. Et puis on disait ça comme ça, pour déconner entre pots, ça n’était pas vraiment sérieux.

Il regardait le fond du jardin avec attention.
- Et cette cabane ? Tu l’a retapée ou bien ?
- Non. En plus elle est pleine de mousse.
Je sais qu’il y a de la mousse sur la cabane à jardin parce que j’y vais toujours, seul. Je m’y cache pour fumer. Il n’a pas voulu laisser ses rêves à l’enfance le salaud. Ils les a construits parce que c’est ce qu’il s’était promis d’être. Il n’a simplement pas réussi à grandir sans eux, à faire le deuil de ses jours heureux de petit garçon.
- Tu n’as jamais cessé d’y croire au fond...
- A quoi ?
- Au Texas.
- Et toi ?

 Wejna 

dimanche 20 mars 2011

Un voyage en Amnésie (ex. n°16) - par Elizabeth LC


 

L’Amnésie est un vaste pays, ses habitants s’appellent les Amnésiques. Ses frontières sont évidemment incertaines. Il est bordé par le fleuve Mémoire, mais ce fleuve est instable, ses méandres serpentent tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et parfois son lit est complètement à sec. L’Amnésie est un vaste pays. Un jour, quelqu’un y va, il ne revient pas, ou bien il revient et il ne sait pas qu’il y est allé.

Athènes, rue Mnisikleous. Le nom me dit quelque chose, mais je ne me souviens pas de quoi. Cela appartient à une autre ère, une autre strate géologique. Je me souviens de toi, sans doute, et de certains moments, certains jours. Je ne me rappelle plus de moi-même, qui j’étais. J’ai perdu la clef. Je ne suis pas sûre qu’il y en ait jamais existé une.

Amnésie. En langue des oiseaux, et en sabir franco-grec, « âme – nisi » = l’île de l’âme.

Où est le lieu des accents circonflexes ? Où est le lieu des voix qui se sont tues ? Où est le lieu des rencontres qui n’ont pas eu lieu ?

La nuit ramène son lot habituel de dérives. « Les pensées de la nuit, toujours plus brillantes, plus impersonnelles, plus douloureuses. Constamment douleur et joie infinies, et en même temps le calme. » (Maurice Blanchot, L’Attente l’Oubli).

Je vais plonger dans le fleuve de mémoire, repêcher des objets non identifiables, aborder de l’autre côté, au rivage de l’Amnésie. Ne cherche pas à me poursuivre, car je t’ai déjà oublié.

L’Amnésie est un vaste pays. Un jour, quelqu’un y va et il ne revient pas, ou bien il revient et il ne sait pas qu’il y est allé. Un jour, une nuit. Demain est un autre jour.

Elizabeth L.C.
avril 2004, revu mars 2011

samedi 19 mars 2011

Quand je serai plus vieille (rattrapage) - par Pauline


 
Quand je serai plus vieille, "le soir à la chandelle", ne puis-je m'empêcher d'ajouter. Rémminiscence d'un temps ancien, où à l'école élémentaire, l'instituteur nous avait fait apprendre Ronsard.

Je me revois, petite fille, assise sur un de ces bancs délavés. Chaque mardi matin, nous récitions un nouveau poème. J'attendais mon tour, prête à réciter ma poésie.

La veille, je l'avais révisée auprès de mon père. Il avait sorti pour l'occasion son Lagarde et Michard. Les images se bousculent. Visions, sensations, émotions. Le feu dans la cheminée emplit la pièce de son odeur. 

Des formes incertaines se détachent sur les murs au gré des crépitements. Le son monte, interrompu uniquement par le bruit sec d'une bûche qui s'écrase sur un chenet. Et je m'élance. D'un souffle, j'expulse mon sonnet. Je n'aimais pas que l'on m'entende. Cela aurait pu dévoiler mon corps disgracieux - dis-graiss-ieux. Il faut savoir employer les mots dans leur sens premier. L'instituteur ne cessait de nous le répéter.

Sa voix vient d'ailleurs de se faire entendre : c'est à mon tour.

Je m'extirpe brusquement de mes pensées.
 
 "Ah, qu'il est loin ce temps où ma mémoire ne filait pas entre mes doigts", se dit la vieille femme alors qu'enfants et petits enfants venaient de quitter sa maison dans une joyeuse pagaille. "Bientôt six lustres" ajouta-t-elle en souriant, les mains posées sur son corps amaigri par les années passées, se souvenant des jours ensoleillés où elle rédigeait sa thèse.

dimanche 13 mars 2011

Je me souviens - par Martine B


JE ME SOUVIENS…
Je me souviens les bombardements,
Le martèlement des bottes sur le bitume, les uniformes vert de gris,
L’exil   à la campagne au fin fond du Poitou,
Mais où ai-je donc rangé ce satané portefeuille?

Je me souviens mon premier amour,
La Guinguette, le petit vin blanc et la valse musette,
Les balades en tandem, les pique-niques entre amis.
Il faut changer ce téléphone, c’est bizarre, je n’arrive plus à joindre personne.

Je me souviens l’atelier,
Ton grand-père sur le métier, les soieries chatoyantes,
Les vacances avec vous tous sur la côte Atlantique chaque été.
Je ne sais plus si j’ai pris mes médicaments ce matin… 

Je me souviens qu’il faisait froid quand tu es née un matin de février.
Je t’ai regardé grandir,
Et par une belle journée de printemps tu m’as présenté mon arrière-petit-fils.
Ta sœur, je l’ai connue toute gamine, mais c’est une femme maintenant !

Quel jour est-on aujourd’hui ?
Qui vient tout déplacer chez moi en mon absence ?
Mais qui est donc la mère de ton frère?
Je me souviens … je me souviens ?

lundi 7 mars 2011

J'écris à l'aventure


Pour moi, écrire est un travail. C’est un travail que j’aime, mais c’est un travail. Ça ne vient pas tout seul. Même quand j’ai une « bonne » idée, il faut quand même que je la mette sur le papier, que je la « file » comme s’il s’agissait d’un brin de laine à transformer en pelote, puis que je la tricote pour en faire quelque chose qui ressemblera à un texte. Ça ne tombe pas tout cuit. Pour reprendre une expression chère aux écrivains américains que j’aime le plus : 5% d’inspiration, 95% de transpiration. 


Cela vient certainement du fait qu’à mes yeux, écrire un livre, ça consiste avant tout à construire un récit satisfaisant pour le lecteur que je suis. Si j’écris des romans à péripéties, c’est parce que c’est ce genre de romans que j’aime lire. Ça n’empêche pas d’être « expérimental », de faire « de la recherche » en écrivant, mais ça veut dire que je me préoccupe, en premier lieu, de l’adéquation entre la (ou les) formes du texte et son contenu et, secondairement seulement, du « style » (des finitions opérées sur l’énoncé). Non que je n’aie pas d’appétence pour le style, ou d’ambition stylistique, mais parce que je pense que le style, c’est un mot ronflant inventé par de pseudo-élites pour désigner la « musique » de l’écrivain telle que l’entend le lecteur "éduqué" ; de mon point de vue, plus modestement, j'appelle "style" les procédés (trucs, tics, habitudes rationnelles ou non) d’écriture qui me permettent... de comprendre ce que je raconte.

Donc, écrire, c’est un travail. Pour des raisons « historiques » (relatées dans « Comment j’ai gagné ma vie en/d’ écrivant »), tout ou partie de mon activité d’écrivain est rémunérée depuis presque trente ans au jour où j’écris ceci : j’ai commencé par être rédacteur dans une revue médicale – où j’écrivais toutes sortes de choses – en 1983. C’est donc non seulement un travail mais aussi un gagne-pain. Ça ne diminue en rien le plaisir que j’ai à écrire, ni le désir d’écrire pour écrire (ce que vous lisez en cet instant n’est pas une commande, et si ça n’est jamais publié ailleurs que sur ce blog, ça ne me rapportera pas un kopeck), mais ce n’est pas sans importance dans ma vie quotidienne.

Ça signifie, de fait, que je n’écris pas toujours "pour le plaisir" (même si c’est probablement ce que j’aime le plus faire au monde, avec la lecture, le cinéma et les galipettes) mais aussi pour gagner ma croûte et élever mes enfants.

Même lorsque j’écris « pour rien » (ce qui est le cas le plus souvent, vu le nombre de courriers, d’interviews, d’articles, de résumés, de projets, de chapitres perdus, d’exercices – que je peux pondre en une année), écrire est un travail. Ça n’est jamais futile. Ça n’est jamais « anecdotique ». J’ai répondu à chaque courriel qu’on m’a écrit pour Le Chœur des femmes quand il est sorti en édition courante, et je réponds à ceux qu’on m’adresse depuis qu’il est sorti en poche et, chaque fois, j’essaie d’être aussi personnel que possible, j’essaie de faire de mes remerciements autre chose qu’un courriel de remerciements qui aurait pu être écrit par une machine.

Ecrire est un travail, donc mais, heureusement, parfois c'est un travail agréable ; en particulier quand les émotions que je ressens en le faisant sont elles aussi agréables : excitation, amusement, rage vengeresse, etc. J’ai éprouvé de grandes joies à écrire certains chapitres de mes romans, et je me les rappelle précisément. J’ai éprouvé aussi de grandes émotions – jusqu’aux larmes – en écrivant ou en réécrivant certaines pages. « Monsieur et Madame Deshoulières » (dans La Maladie de Sachs),  « Emma et Madeleine » (dans Les Trois médecins) et « Karma » (dans Le Chœur des femmes) m’ont fait pleurer quand je les ai écrits, et j’ai encore la gorge qui se serre quand je les relis. 


Ressentir de telles émotions constitue le plus grand plaisir que je peux éprouver à l’écriture. Mais ce plaisir n’est pas permanent. D’abord parce que, je le répète, écrire est un travail – et le mot travail ici n’est pas synonyme de « corvée » ou de « souffrance » : je ne souffre pas quand j’écris, au contraire, je ne sens plus mon corps, je suis entièrement concentré sur ce que j’écris. Mais j’entends par « travail » les gestes que l’on fait pour préparer un matériau, quel qu’il soit – des pièces de bois ou de métal à assembler, des légumes à cuisiner, des notes à retranscrire – en vue de constituer un ensemble qui sera, dans le meilleur des cas, plus grand et plus intéressant que la somme de ses parties. Ce travail peut être long, car il comporte une grande part de tâtonnements, d’hésitations, de fausses routes et de fausses pistes.

De sorte que le plaisir et les émotions qui rendent l’écriture vivante se font attendre, tant que je n’ai pas atteint ma « vitesse de croisière ». Plus précisément : tant que je ne suis pas suffisamment engagé dans le texte ou le livre pour m’y atteler chaque jour en sachant où je vais.

Il ne suffit pas que j’aie une idée pour que je m’attelle à l’écriture. Il faut que l’idée, étayée par d’autres idées (celle d’une trame, d’un squelette approximatif), tienne debout et permette d’avancer. Tant que ça ne tient pas debout, je n’atteint pas la vitesse de croisière et je rame. Le plaisir se fait attendre. Le travail, alors, est un peu désespérant.

Tout ça est très intuitif. Quand je sens être dans la bonne direction, même si je ne comprends pas très bien ce que je fais, je continue, je n’ai pas de mal à continuer. Quand j’ai le sentiment de faire fausse route, je n’efface pas ce que j’ai écrit, j’y retourne ou je recommence, autrement. Je continue, quitte à reprendre plus tard. Je préfère avancer et reprendre ensuite, parce que même si je sens que je fais fausse route, ça ne signifie pas que ce que j’écris est sans intérêt, ou inutilisable.

Régulièrement, je retrouve des esquisses, des états préparatoires d’un roman ou d’un texte qui est devenu une nouvelle, ou un essai, ou un livre. J’ai toujours pris beaucoup de notes (j’ai des flopées de cahiers) mais je ne les utilise pas systématiquement. De fait, quand je relis les « notes » ou les « esquisses » de romans, et lorsque je me rends compte que je n’ai pas du tout retenu les idées auxquelles elles s’efforçaient de donner forme,  je ne le regrette pas. Parfois, l’idée est tout de même passée dans le livre alors que je n'ai pas relu les notes. Ce qui semble montrer que ce n’est pas tellement l’idée en elle-même qui a besoin d’être notée. Une idée, une notion, un personnage importants pour le livre finissent par faire leur chemin.

Qu’est-ce qui se passe, alors, dans la prise de notes, dans l’écriture qui, au fond, ne va pas plus loin que le moment qui l’a vue naître ?

Je me suis longtemps dit que je notais pour ne pas oublier les idées qui me semblaient bonnes, mais je me demande si, au fond, les notes ne sont pas, en elles-mêmes, des esquisses. Une méthode spontanée pour « essayer » des phrases, des idées, des dialogues. Comme un dessinateur ou un peintre qui ferait l’essai de coups de crayon, de pinceau. Ou un musicien qui plaquerait, pour voir, un accord, une combinaison de touches sur son instrument. Si tel est le cas, ce n’est pas tant le contenu de la note ou de la page qui compte, que le mouvement qui me la fait l’écrire. Ce qui explique pourquoi je ne la reprends pas (ou rarement) ensuite.

Ecrire, c’est écrire beaucoup. Tout le temps. A la moindre occasion. Sans se poser la question de savoir si ça fera partie d’un tout plus grand, et encore moins si ça sera publié. Ecrire comme on fait des gammes sur son instrument. Comme on essaie une phrase musicale pour savoir si elle va quelque part. Ecrire pour écrire, avant d’écrire pour être lu.

Et tout livre commence ainsi : par une sorte d’exploration aléatoire, autour d’une idée encore mal dégrossie, mais suffisamment taraudante pour qu’on ait envie de lui ouvrir une piste, afin de savoir où elle va nous conduire. Une piste à la machette. Dans les bois. Dans un lieu où – à ma connaissance – personne n’est, peut-être, encore passé. Où je sais, en tout cas, que je ne suis pas encore passé. Et quand j’ai atteint le mode croisière, j'avance encore à la machette. Je sais où je vais, je n’ai plus de problème d’orientation, j’ai ma boussole en tête, je ne cherche plus mon chemin, mais il faut quand même déblayer. Cela semble loin de la métaphore du rat-qui-construit-le-labyrinthe-dont-il-se-propose-de-sortir, chère à Georges Perec et que j’ai souvent reprise, mais c’est la même chose.

Car au fond, toutes les histoires existent déjà, sous une forme ou une autre, comme des arbres dans une forêt qui ne cesse de changer avec le temps, mais dont la végétation s’alimente toujours aux mêmes sources : la vie des humains.

Je parcours mon propre labyrinthe dans la forêt des histoires.

Même si j’ai acquis de l’expérience, même si je sais me tailler un chemin dans cette végétation, même si j’ai plus de goût pour certaines essences que pour d’autres, et même lorsque j’ai atteint ma vitesse de croisière, j’avance toujours en territoire inconnu. Ce n’est qu’à la fin que je peux prendre la mesure du chemin parcouru. C’est seulement une fois le livre terminé que je sais ce que j’ai fait. Enfin, à peu près...

On pourra se dire que j'ai toujours du bonheur à me lancer dans cette exploration, à plonger dans la forêt des mots et des histoires, puisque je le fais chaque jour, librement, et avec la perspective que le voyage ne se fera pas en vain (puisque je suis un écrivain publié, qui pour le moment n’a pas de souci à se faire sur ce point).
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Mais le bonheur (réel) de pouvoir écrire librement – enfin, beaucoup plus librement que la plupart des écrivants – est tempéré par une réalité très simple, mais que je n’oublie jamais : j’ai beau avoir été publié de nombreuses fois, j’ai beau savoir que certains de mes livres se sont beaucoup vendus, j’ai beau avoir reçu des réactions positives pour la plupart de mes livres – de leurs lecteurs, du moins -, je ne suis jamais sûr, pour autant, que ce que je suis en train d’écrire est « bon ».

Sur ce point-là aussi, j'écris à l’aventure.

(A suivre)

Mar(c)tin 

Mardi 8 mars 2011 : j'ai recopié toutes mes entrées personnelles du blog, depuis la première, "Chevaliers des touches", jusqu'à celle-ci, dans un seul et même fichier. L'ensemble fait, à l'heure actuelle, 600 000 signes (400 pages standard). Je vais essayer d'en faire un livre, en retouchant les textes et en les organisant autrement. "Chaque texte prépare le suivant."