samedi 19 mars 2011

Quand je serai plus vieille (rattrapage) - par Pauline


 
Quand je serai plus vieille, "le soir à la chandelle", ne puis-je m'empêcher d'ajouter. Rémminiscence d'un temps ancien, où à l'école élémentaire, l'instituteur nous avait fait apprendre Ronsard.

Je me revois, petite fille, assise sur un de ces bancs délavés. Chaque mardi matin, nous récitions un nouveau poème. J'attendais mon tour, prête à réciter ma poésie.

La veille, je l'avais révisée auprès de mon père. Il avait sorti pour l'occasion son Lagarde et Michard. Les images se bousculent. Visions, sensations, émotions. Le feu dans la cheminée emplit la pièce de son odeur. 

Des formes incertaines se détachent sur les murs au gré des crépitements. Le son monte, interrompu uniquement par le bruit sec d'une bûche qui s'écrase sur un chenet. Et je m'élance. D'un souffle, j'expulse mon sonnet. Je n'aimais pas que l'on m'entende. Cela aurait pu dévoiler mon corps disgracieux - dis-graiss-ieux. Il faut savoir employer les mots dans leur sens premier. L'instituteur ne cessait de nous le répéter.

Sa voix vient d'ailleurs de se faire entendre : c'est à mon tour.

Je m'extirpe brusquement de mes pensées.
 
 "Ah, qu'il est loin ce temps où ma mémoire ne filait pas entre mes doigts", se dit la vieille femme alors qu'enfants et petits enfants venaient de quitter sa maison dans une joyeuse pagaille. "Bientôt six lustres" ajouta-t-elle en souriant, les mains posées sur son corps amaigri par les années passées, se souvenant des jours ensoleillés où elle rédigeait sa thèse.

dimanche 13 mars 2011

Je me souviens - par Martine B


JE ME SOUVIENS…
Je me souviens les bombardements,
Le martèlement des bottes sur le bitume, les uniformes vert de gris,
L’exil   à la campagne au fin fond du Poitou,
Mais où ai-je donc rangé ce satané portefeuille?

Je me souviens mon premier amour,
La Guinguette, le petit vin blanc et la valse musette,
Les balades en tandem, les pique-niques entre amis.
Il faut changer ce téléphone, c’est bizarre, je n’arrive plus à joindre personne.

Je me souviens l’atelier,
Ton grand-père sur le métier, les soieries chatoyantes,
Les vacances avec vous tous sur la côte Atlantique chaque été.
Je ne sais plus si j’ai pris mes médicaments ce matin… 

Je me souviens qu’il faisait froid quand tu es née un matin de février.
Je t’ai regardé grandir,
Et par une belle journée de printemps tu m’as présenté mon arrière-petit-fils.
Ta sœur, je l’ai connue toute gamine, mais c’est une femme maintenant !

Quel jour est-on aujourd’hui ?
Qui vient tout déplacer chez moi en mon absence ?
Mais qui est donc la mère de ton frère?
Je me souviens … je me souviens ?

lundi 7 mars 2011

J'écris à l'aventure


Pour moi, écrire est un travail. C’est un travail que j’aime, mais c’est un travail. Ça ne vient pas tout seul. Même quand j’ai une « bonne » idée, il faut quand même que je la mette sur le papier, que je la « file » comme s’il s’agissait d’un brin de laine à transformer en pelote, puis que je la tricote pour en faire quelque chose qui ressemblera à un texte. Ça ne tombe pas tout cuit. Pour reprendre une expression chère aux écrivains américains que j’aime le plus : 5% d’inspiration, 95% de transpiration. 


Cela vient certainement du fait qu’à mes yeux, écrire un livre, ça consiste avant tout à construire un récit satisfaisant pour le lecteur que je suis. Si j’écris des romans à péripéties, c’est parce que c’est ce genre de romans que j’aime lire. Ça n’empêche pas d’être « expérimental », de faire « de la recherche » en écrivant, mais ça veut dire que je me préoccupe, en premier lieu, de l’adéquation entre la (ou les) formes du texte et son contenu et, secondairement seulement, du « style » (des finitions opérées sur l’énoncé). Non que je n’aie pas d’appétence pour le style, ou d’ambition stylistique, mais parce que je pense que le style, c’est un mot ronflant inventé par de pseudo-élites pour désigner la « musique » de l’écrivain telle que l’entend le lecteur "éduqué" ; de mon point de vue, plus modestement, j'appelle "style" les procédés (trucs, tics, habitudes rationnelles ou non) d’écriture qui me permettent... de comprendre ce que je raconte.

Donc, écrire, c’est un travail. Pour des raisons « historiques » (relatées dans « Comment j’ai gagné ma vie en/d’ écrivant »), tout ou partie de mon activité d’écrivain est rémunérée depuis presque trente ans au jour où j’écris ceci : j’ai commencé par être rédacteur dans une revue médicale – où j’écrivais toutes sortes de choses – en 1983. C’est donc non seulement un travail mais aussi un gagne-pain. Ça ne diminue en rien le plaisir que j’ai à écrire, ni le désir d’écrire pour écrire (ce que vous lisez en cet instant n’est pas une commande, et si ça n’est jamais publié ailleurs que sur ce blog, ça ne me rapportera pas un kopeck), mais ce n’est pas sans importance dans ma vie quotidienne.

Ça signifie, de fait, que je n’écris pas toujours "pour le plaisir" (même si c’est probablement ce que j’aime le plus faire au monde, avec la lecture, le cinéma et les galipettes) mais aussi pour gagner ma croûte et élever mes enfants.

Même lorsque j’écris « pour rien » (ce qui est le cas le plus souvent, vu le nombre de courriers, d’interviews, d’articles, de résumés, de projets, de chapitres perdus, d’exercices – que je peux pondre en une année), écrire est un travail. Ça n’est jamais futile. Ça n’est jamais « anecdotique ». J’ai répondu à chaque courriel qu’on m’a écrit pour Le Chœur des femmes quand il est sorti en édition courante, et je réponds à ceux qu’on m’adresse depuis qu’il est sorti en poche et, chaque fois, j’essaie d’être aussi personnel que possible, j’essaie de faire de mes remerciements autre chose qu’un courriel de remerciements qui aurait pu être écrit par une machine.

Ecrire est un travail, donc mais, heureusement, parfois c'est un travail agréable ; en particulier quand les émotions que je ressens en le faisant sont elles aussi agréables : excitation, amusement, rage vengeresse, etc. J’ai éprouvé de grandes joies à écrire certains chapitres de mes romans, et je me les rappelle précisément. J’ai éprouvé aussi de grandes émotions – jusqu’aux larmes – en écrivant ou en réécrivant certaines pages. « Monsieur et Madame Deshoulières » (dans La Maladie de Sachs),  « Emma et Madeleine » (dans Les Trois médecins) et « Karma » (dans Le Chœur des femmes) m’ont fait pleurer quand je les ai écrits, et j’ai encore la gorge qui se serre quand je les relis. 


Ressentir de telles émotions constitue le plus grand plaisir que je peux éprouver à l’écriture. Mais ce plaisir n’est pas permanent. D’abord parce que, je le répète, écrire est un travail – et le mot travail ici n’est pas synonyme de « corvée » ou de « souffrance » : je ne souffre pas quand j’écris, au contraire, je ne sens plus mon corps, je suis entièrement concentré sur ce que j’écris. Mais j’entends par « travail » les gestes que l’on fait pour préparer un matériau, quel qu’il soit – des pièces de bois ou de métal à assembler, des légumes à cuisiner, des notes à retranscrire – en vue de constituer un ensemble qui sera, dans le meilleur des cas, plus grand et plus intéressant que la somme de ses parties. Ce travail peut être long, car il comporte une grande part de tâtonnements, d’hésitations, de fausses routes et de fausses pistes.

De sorte que le plaisir et les émotions qui rendent l’écriture vivante se font attendre, tant que je n’ai pas atteint ma « vitesse de croisière ». Plus précisément : tant que je ne suis pas suffisamment engagé dans le texte ou le livre pour m’y atteler chaque jour en sachant où je vais.

Il ne suffit pas que j’aie une idée pour que je m’attelle à l’écriture. Il faut que l’idée, étayée par d’autres idées (celle d’une trame, d’un squelette approximatif), tienne debout et permette d’avancer. Tant que ça ne tient pas debout, je n’atteint pas la vitesse de croisière et je rame. Le plaisir se fait attendre. Le travail, alors, est un peu désespérant.

Tout ça est très intuitif. Quand je sens être dans la bonne direction, même si je ne comprends pas très bien ce que je fais, je continue, je n’ai pas de mal à continuer. Quand j’ai le sentiment de faire fausse route, je n’efface pas ce que j’ai écrit, j’y retourne ou je recommence, autrement. Je continue, quitte à reprendre plus tard. Je préfère avancer et reprendre ensuite, parce que même si je sens que je fais fausse route, ça ne signifie pas que ce que j’écris est sans intérêt, ou inutilisable.

Régulièrement, je retrouve des esquisses, des états préparatoires d’un roman ou d’un texte qui est devenu une nouvelle, ou un essai, ou un livre. J’ai toujours pris beaucoup de notes (j’ai des flopées de cahiers) mais je ne les utilise pas systématiquement. De fait, quand je relis les « notes » ou les « esquisses » de romans, et lorsque je me rends compte que je n’ai pas du tout retenu les idées auxquelles elles s’efforçaient de donner forme,  je ne le regrette pas. Parfois, l’idée est tout de même passée dans le livre alors que je n'ai pas relu les notes. Ce qui semble montrer que ce n’est pas tellement l’idée en elle-même qui a besoin d’être notée. Une idée, une notion, un personnage importants pour le livre finissent par faire leur chemin.

Qu’est-ce qui se passe, alors, dans la prise de notes, dans l’écriture qui, au fond, ne va pas plus loin que le moment qui l’a vue naître ?

Je me suis longtemps dit que je notais pour ne pas oublier les idées qui me semblaient bonnes, mais je me demande si, au fond, les notes ne sont pas, en elles-mêmes, des esquisses. Une méthode spontanée pour « essayer » des phrases, des idées, des dialogues. Comme un dessinateur ou un peintre qui ferait l’essai de coups de crayon, de pinceau. Ou un musicien qui plaquerait, pour voir, un accord, une combinaison de touches sur son instrument. Si tel est le cas, ce n’est pas tant le contenu de la note ou de la page qui compte, que le mouvement qui me la fait l’écrire. Ce qui explique pourquoi je ne la reprends pas (ou rarement) ensuite.

Ecrire, c’est écrire beaucoup. Tout le temps. A la moindre occasion. Sans se poser la question de savoir si ça fera partie d’un tout plus grand, et encore moins si ça sera publié. Ecrire comme on fait des gammes sur son instrument. Comme on essaie une phrase musicale pour savoir si elle va quelque part. Ecrire pour écrire, avant d’écrire pour être lu.

Et tout livre commence ainsi : par une sorte d’exploration aléatoire, autour d’une idée encore mal dégrossie, mais suffisamment taraudante pour qu’on ait envie de lui ouvrir une piste, afin de savoir où elle va nous conduire. Une piste à la machette. Dans les bois. Dans un lieu où – à ma connaissance – personne n’est, peut-être, encore passé. Où je sais, en tout cas, que je ne suis pas encore passé. Et quand j’ai atteint le mode croisière, j'avance encore à la machette. Je sais où je vais, je n’ai plus de problème d’orientation, j’ai ma boussole en tête, je ne cherche plus mon chemin, mais il faut quand même déblayer. Cela semble loin de la métaphore du rat-qui-construit-le-labyrinthe-dont-il-se-propose-de-sortir, chère à Georges Perec et que j’ai souvent reprise, mais c’est la même chose.

Car au fond, toutes les histoires existent déjà, sous une forme ou une autre, comme des arbres dans une forêt qui ne cesse de changer avec le temps, mais dont la végétation s’alimente toujours aux mêmes sources : la vie des humains.

Je parcours mon propre labyrinthe dans la forêt des histoires.

Même si j’ai acquis de l’expérience, même si je sais me tailler un chemin dans cette végétation, même si j’ai plus de goût pour certaines essences que pour d’autres, et même lorsque j’ai atteint ma vitesse de croisière, j’avance toujours en territoire inconnu. Ce n’est qu’à la fin que je peux prendre la mesure du chemin parcouru. C’est seulement une fois le livre terminé que je sais ce que j’ai fait. Enfin, à peu près...

On pourra se dire que j'ai toujours du bonheur à me lancer dans cette exploration, à plonger dans la forêt des mots et des histoires, puisque je le fais chaque jour, librement, et avec la perspective que le voyage ne se fera pas en vain (puisque je suis un écrivain publié, qui pour le moment n’a pas de souci à se faire sur ce point).
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Mais le bonheur (réel) de pouvoir écrire librement – enfin, beaucoup plus librement que la plupart des écrivants – est tempéré par une réalité très simple, mais que je n’oublie jamais : j’ai beau avoir été publié de nombreuses fois, j’ai beau savoir que certains de mes livres se sont beaucoup vendus, j’ai beau avoir reçu des réactions positives pour la plupart de mes livres – de leurs lecteurs, du moins -, je ne suis jamais sûr, pour autant, que ce que je suis en train d’écrire est « bon ».

Sur ce point-là aussi, j'écris à l’aventure.

(A suivre)

Mar(c)tin 

Mardi 8 mars 2011 : j'ai recopié toutes mes entrées personnelles du blog, depuis la première, "Chevaliers des touches", jusqu'à celle-ci, dans un seul et même fichier. L'ensemble fait, à l'heure actuelle, 600 000 signes (400 pages standard). Je vais essayer d'en faire un livre, en retouchant les textes et en les organisant autrement. "Chaque texte prépare le suivant."

samedi 5 mars 2011

Impressions de voyage (Ex. n°17) - par Martine B.


Un beau jour d’Octobre 2010, je me suis dit que les vacances avaient assez duré. Le farniente dans l’Océan indien, c’est divin au début, puis c’est comme tout, on s’en lasse. Alors j’ai refait mes valises afin de continuer le périple initiatique offert  par mes parents avant mon entrée à l’université de New Delhi.

Je décidai de faire route vers le vieux continent, plus particulièrement vers la Francie, pays d’origine de ma grand-mère maternelle. Toute mon enfance avait été bercée par les descriptions qu’elle me faisait de cet endroit où il faisait bon vivre, où les hommes et les femmes s’exprimaient en toute liberté et se savaient écoutés. Où ils étaient heureux de se rendre au travail pour ensuite profiter de leur temps libre  car les subventions de l’Etat, tant dans le domaine de la culture que dans celui du sport, leur permettaient à tous de s’épanouir. Et puis je me souviens qu’elle me racontait les produits succulents que l’on trouvait là-bas et qui lui permettaient de cuisiner des plats à se damner. J’étais impatient de visiter ce petit bout de terre auquel j’étais déjà attaché, bien que ne l’ayant jamais visité.

En débarquant à l’aéroport, je fus surpris par la mine sombre et l’impatience des touristes qui m’entouraient. Bon, me dis-je, cela n’est rien, à moi la grande ville et ses plaisirs ! Là-bas, c’est sûr, je vais rencontrer des  gens heureux de vivre. Je me voyais déjà déguster un cocktail à la terrasse d’un de ces cafés dont m’avait parlé ma grand-mère en observant la foule qui se dirigeait vers les magasins chics (car les habitants de ce pays bénéficiaient d’un pouvoir d’achat non négligeable), entamer la conversation avec des demoiselles raffinées et délurées à la fois, ou avec des jeunes gens habillés comme des gravures de mode.

Le chauffeur de taxi qui me prit en charge ne fut pas des plus aimables. Je ne comprenais pas pourquoi il m’avait dévisagé de la sorte, ni pourquoi il refusait de répondre à mes questions. Enfin si, j’ai une petite idée en ce qui concerne son mutisme, vu qu’il était incapable d’aligner trois mots d’anglais. Ce qui m’étonna d’ailleurs car ma grand-mère m’avait semblée si fière du système scolaire de son pays, qui offrait la même éducation à tous les enfants quelle que soit leur origine sociale.

Plus nous approchions du centre de la  Grande Ville, plus la circulation était dense, ce qui fit maugréer mon  chauffeur (appelons-le Hubert, si vous n’y voyez pas d’inconvénient). Je compris bientôt ce qui causait cet embarras. Une foule impressionnante bloquait une artère principale, et cela ne semblait pas être un fait habituel à en juger les mimiques d’Hubert qui laissaient transparaître une exaspération certaine. J’observai la masse des passants qui avançait tranquillement au son d’une musique rythmée et m’aperçus qu’ils étaient regroupés derrière des banderoles de couleurs différentes, où le rouge et l’orange dominaient. Ils scandaient des slogans à l’unisson et je regrettai de ne pas mieux parler la langue de grand-mère afin d’en comprendre le sens. Je reconnus vaguement le mot « retraite », mais que venait donc faire « Bettancourt » là-dedans ?

Hubert s’énervait de plus en plus, marmonnant les mots de « fonctionnaires » et de « fainéants ». Ceux-là j’en connaissais le sens, ce que je ne comprenais pas en revanche c’était l’animosité d’Hubert à l’égard de cette foule plutôt bon enfant. Je décidai de régler ma course et de continuer à pied.

Je fus happée par les manifestants (c’est comme cela qu’on les appelle). Une grande brune aux yeux verts qui avait compris que je venais de débarquer, c’est le cas de le dire, me sourit puis elle entama la conversation. Elle m’expliqua dans un anglais sans faille que les travailleurs de ce pays n’en pouvaient plus, surtout ceux qui occupaient des emplois pénibles depuis leur plus jeune âge car on allait les obliger à continuer deux années de plus. Mais je croyais qu’ici les gens étaient heureux de travailler rétorquai-je. Alors elle m’expliqua que ce n’était plus vrai, que l’on consommait trop de médicaments dans ce pays et que c’était lié à un mal-être profond, lié aux conditions de travail qui se détérioraient, au pouvoir d’achat qui baissait, aux promesses non tenues par le gouvernement. Elle me dit que des rassemblements de ce genre, il y en avait de plus en plus souvent mais qu’elle n’avait guère espoir de voir changer les choses avant de nombreux mois encore.

J’étais à la fois abasourdi par tout ce que j’avais vu et entendu et heureux d’être là, pendu aux lèvres de Mélanie. J’étais en train de succomber à son sourire.

Je savais que j’allais prolonger mon séjour. 

lundi 28 février 2011

Débuts de romans (rattrapage) - par Adrienne


Débuts de romans (Exercice n° 15) - Adrienne
Il s'agit d'écrire le premier paragraphe (environ trois cents signes et espaces) d'un roman en y intégrant les éléments suivants :

- un gratte-ciel
- un chat
- un paquet de farine
- un ticket de métro OU un ticket de cinéma
- un homme et une femme (leurs caractéristiques sont libres) qui se croisent sans se voir

L'exercice doit être répété trois fois.

- en optant, chaque fois, pour un point de vue de narration différent : première personne, deuxième personne ou troisième personne du singulier
- en choisissant, chaque fois, un "genre" reconnaissable : roman réaliste, roman de science-fiction, roman noir, roman satirique, roman d'horreur, etc.

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Du côté de chez moi
Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine avais-je fermé les rideaux sur les gratte-ciel de la métropole et donné une dernière caresse à mon chat, mes yeux se fermaient si vite que j’avais juste le temps de me dire : « Demain, il faudra que je m’achète un kilo de farine, il n’y a plus de madeleines… ». Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de me lever et de prendre le métro m’éveillait ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que j’avais observé ce jour-là, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même cet homme ou cette femme que je voyais chaque jour sur le quai, lisant le même journal, ayant la même allure, et qui pourtant n’avaient encore jamais eu un regard l’un pour l’autre.



Dans l’escalier
Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente, dans cet endroit neutre qui est à tous et à personne, où l’homme et la femme se croisent sans se voir, où la vie du gratte-ciel se répercute, lointaine et régulière. De ce qui se passe derrière les lourdes portes des appartements, on ne perçoit le plus souvent que ces échos éclatés, un chat qui miaule, un paquet de farine qu’on déchire, une poubelle qu’on ouvre pour y jeter un vieux ticket de métro trouvé au fond d’une poche alors qu’on y cherchait un mouchoir.



Lettre 1
Tu vois, ma bonne amie, qu’il n’y a pas que les bonnets et les pompons et que depuis que tu as quitté ton couvent pour la ville et ses gratte-ciel, tu as besoin de quelques sous dans ton réticule, non point pour la quête, mais pour t’acheter un ticket de cinéma ! Tu as ta harpe, ton dessin, tes livres, comme au couvent, mais tu as aussi un chat ! Tu as ta chambre, ton cabinet, un joli secrétaire et parfois à l’office tu peux mettre la main à la pâte sans que Mère Perpétue ne soit là pour te gronder quand tu as laissé tomber un paquet de farine.
Ma chère bonne, on t’a dit si souvent qu’une demoiselle devait rester au couvent jusqu’à ce qu’elle se mariât, tu peux donc en déduire que cette dame qui est venue voir ta mère, et cet élégant monsieur à moustaches qui l’a croisée, ce n’était ni une nouvelle femme de chambre, ni le cordonnier ! Conviens que te voilà prévenue ! 

jeudi 24 février 2011

It must have been fun (Versions 1 et 2) - par Martine B.

Version 1

Lou n’aimait pas rendre visite à sa grand-mère. La vue de tous ces vieillards en super forme le déprimait. Il se demandait si à quatre-vingt ans passés, il serait assez fou pour jouer au tennis comme le faisait encore Mamie. Il détestait ces pratiques d’un autre temps. Pourquoi  courir comme des dératés en plein soleil alors qu’on pouvait  s’adonner à n’importe quel sport chez soi dans un environnement sain et climatisé, assisté d’un robot personnel qui contrôlait en permanence votre glycémie et votre rythme cardiaque ? Non franchement, il ne comprenait pas cette génération …
Un dimanche par mois ses parents le conduisaient  à Vert & Bleu, la  résidence pour séniors sportifs où habitait sa grand-mère. C’était un ancien club de golf qui avait été laissé à l’abandon dans les années 2030, à peu près à l’époque où l’exercice physique au grand air était tombé en désuétude. L’ancien club house abritait désormais un bar à jus de fruits, un restaurant diétético-moléculaire,  des salles de soins où officiaient une myriade de kinés, et une salle polyvalente utilisée la plupart du temps pour des bals, car tout ce petit monde avait encore la jambe leste. Sur l’ancien parcours on avait  construit des maisons individuelles,  quelques magasins, un salon de beauté et une entreprise funéraire. Tout était organisé afin que les résidents n’aient pas trop à sortir de leur retraite dorée.
 Lou avait horreur de devoir embrasser les amis de sa grand-mère, comme si cela se faisait encore d’embrasser les gens ! Leur odeur corporelle l’incommodait, et il avait une sainte frousse d’attraper une maladie de peau. Mais le  pire, c’était quand ils se mettaient à radoter sur leur passé, parce qu’ils croyaient que cela intéresserait le p’tits gars, comme ils disaient dans leur langage de vieux. C’est ainsi que quelques semaines auparavant, ils lui avaient parlé d’un drôle d’endroit, l’école. Il avait découvert qu’autrefois on ne travaillait pas tranquillement tout seul chez soi  sur son bureau tactile comme il le faisait,  mais qu’il fallait se rendre en un endroit assez sordide où les enfants s’appelaient des « élèves ». On réussissait à en enfourner une bonne trentaine par classe, (salle minuscule dénuée de tout équipement électronique), et ils transportaient  des sacs qui pesaient une tonne d’où ils extirpaient des objets reliés, en papier. Sur les plus fins ils copiaient des lignes de mots à l’aide d’une sorte de stylet qui leur salissait les doigts. Quand ils  se trompaient, il fallait tout recommencer.  Les autres objets reliés étaient des « livres ». Pour lire,  il fallait prendre chaque feuille entre ses doigts et la tourner pour faire défiler les mots, une véritable perte de temps et d’énergie avait pensé Lou. Une personne d’âge mûr était là aussi, et  d’après Grand-Père elle griffonnait de temps en temps sur une planche de bois rectangulaire de couleur noire ou verte qui était fixée sur l’un des murs. Elle s’énervait aussi quand le groupe devenait bruyant,  et menaçait  de les coller, mais ils avaient déjà l’air scotchés sur leurs chaises, alors pourquoi en rajouter ?
Lou se rappela un film-docu qu’il avait visionné pour son projet d’histoire, dans lequel un certain Monsieur Perez humiliait une pauvre fille parce qu’elle n’avait pas réussi un travail appelé devoir, pour lequel on  obtenait un  score. Elle avait reçu l’humiliation suprême, un zéro sur vingt. Pourquoi sur vingt d’ailleurs ? De nos jours, tout cela n’était plus possible. Lou planifiait lui-même ses journées de travail et faisait ses exercices à son rythme : on ne le forçait ni à accélérer le rythme quand il était fatigué, ni à le ralentir s’il avançait bien. Lorsqu’il avait atteint un niveau de compétences il passait au suivant, tout simplement. Lou n’avait jamais vu le superviseur, car il ne se déplaçait que lorsqu’un enfant ne tenait pas ses objectifs  ou  avait endommagé son bureau tactile, et Lou était  studieux et très soigneux avec son matériel.
Dans ce film, de nombreux autres détails avaient intrigué le jeune garçon. Les « élèves », bien qu’entassés dans cette pièce, ne semblaient pas en pâtir. Ils avaient même l’air de bien s’amuser, surtout quand l’adulte avait le dos tourné. Certains consultaient des messages sur leurs i-phones et y répondaient, d’autres bavardaient en aparté, il y en avait aussi qui se tenaient par la main sous les tables. Lou avait également  observé de nombreux échanges de regards complices, suivis de fous rires interminables. Il s’était promis d’en parler avec sa grand-mère.
Le dimanche suivant Mamie lui avait expliqué que dans sa jeunesse le principal intérêt des garçons et des filles étaient de séduire des personnes du sexe opposé. On savait qu’on plaisait à quelqu’un quand il vous chahutait sans cesse. Il s’ensuivait une sorte de jouxte verbale qui durait un certain temps, puis un beau jour vous ne pouviez plus vous passer l’un de l’autre. C’est alors que vous vous embrassiez, et c’était le début d’une formidable aventure qui vous faisait entrer dans le monde des grands. Mamie  et Papy s’était connus de la sorte, sur les bancs de l’université. La mère de Lou était née quelques années après. Il se demandait  bien comment, d’ailleurs, encore une question à élucider. Désormais c’était quand même plus simple, on pratiquait des FIV en fonction  des études prévisionnelles des besoins de l’industrie et de la finance. Cela avait éradiqué de manière très simple un autre problème d’autrefois dont lui avaient parlé ses parents, le chômage. Ceux qui ne voulaient pas se conformer à ces méthodes de procréation avaient le choix, mais leurs enfants étaient voués à des emplois subalternes, comme celui de soignant par exemple. (Il y avait encore quelques rebelles réfractaires aux médicaliments pour tomber malade.)
 Lorsque les gens se rencontraient de cette  manière totalement aléatoire, on disait qu’ils s’aimaient. Ils écrivaient  des textes  pour exprimer leurs  sentiments, ou alors ils les déclaraient de vive  voix. Etre amoureux mettait les gens dans un drôle d’état, Mamie disait qu’ils avaient «  la tête à l’envers ». ‘Eh bien, ça devait être beau !’, avait rétorqué Lou. Mais Mamie lui avait répondu que cela les rendait heureux, et qu’elle ne connaissait rien de mieux.
Seul devant son bureau le lendemain,  Lou avait du mal à se concentrer. Il ne cessait de repenser aux paroles de sa grand-mère et se dit que finalement, on devait bien s’amuser autrefois.


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Quelques jours après la publication de la version 1, Martine m'écrit qu'en se relisant, elle a des remords et m'envoie une version 2, en me demandant de remplacer l'une par l'autre. Je lui réponds que je publie les deux, afin que tout le monde puisse profiter des modifications. Après tout, on est sur un blog où l'écriture bouge et n'est pas figée... Alors, autant que ça se voie ! 

MW

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Version 2 :


Lou n’aimait pas rendre visite à sa grand-mère. La vue de tous ces vieillards en super forme le déprimait. Il se demandait si à quatre-vingt ans passés, il serait assez fou pour jouer au tennis comme le faisait encore Mamie. Il détestait ces pratiques d’un autre temps. Pourquoi  courir comme des dératés en plein soleil alors qu’on pouvait  s’adonner à n’importe quel sport chez soi dans un environnement sain et climatisé, assisté d’un robot personnel qui contrôlait en permanence votre glycémie et votre rythme cardiaque ? Non franchement, il ne comprenait pas cette génération …
Un dimanche par mois ses parents le conduisaient  à Vert & Bleu, la  résidence pour séniors sportifs où habitait sa grand-mère. C’était un ancien club de golf qui avait été laissé à l’abandon dans les années 2030, à peu près à l’époque où l’exercice physique au grand air était tombé en désuétude. L’ancien club house abritait désormais un bar à jus de fruits, un restaurant diétético-moléculaire,  des salles de soins où officiaient une myriade de kinés, et une salle polyvalente utilisée la plupart du temps pour des bals, car tout ce petit monde avait encore la jambe leste. Sur l’ancien parcours on avait  construit des maisons individuelles,  quelques magasins, un salon de beauté et une entreprise funéraire. Tout était organisé afin que les résidents n’aient pas trop à sortir de leur retraite dorée.
 Lou avait horreur de devoir embrasser les amis de sa grand-mère, comme si cela se faisait encore d’embrasser les gens ! Leur odeur corporelle l’incommodait, et il avait une sainte frousse d’attraper une maladie de peau. Mais le  pire, c’était quand ils se mettaient à radoter sur leur passé, parce qu’ils croyaient que cela intéresserait le p’tits gars, comme ils disaient dans leur langage de vieux. C’est ainsi que quelques semaines auparavant, ils lui avaient parlé d’un drôle d’endroit, l’école. Lou avait ainsi découvert qu’autrefois on ne travaillait pas tranquillement tout seul chez soi  sur son bureau tactile,  mais qu’il fallait se rendre en un endroit assez sordide où les enfants s’appelaient des  élèves. On réussissait à en enfourner une bonne trentaine par classe, (salle dénuée de tout équipement électronique), et ils devaient y transporter des sacs qui pesaient une tonne, d’où ils extirpaient des objets reliés, en papier. Sur les plus souples ils copiaient des lignes de mots à l’aide d’une sorte de stylet qui leur salissait les doigts. Quand ils  se trompaient, il fallait tout recommencer.  Les autres objets reliés étaient des  livres. Pour lire,  il fallait prendre chaque feuille entre ses doigts et la tourner pour faire défiler les mots, une véritable perte de temps et d’énergie avait pensé Lou. Une personne d’âge mûr était là aussi, et elle griffonnait de temps en temps sur une planche de bois rectangulaire de couleur noire ou verte fixée sur l’un des murs. Elle s’énervait aussi quand le groupe devenait bruyant,  et menaçait  de les  coller, mais ils avaient déjà l’air scotchés sur leurs chaises, alors pourquoi en rajouter ?
Lou se rappela un film-docu qu’il avait visionné pour son projet d’Histoire, dans lequel un certain Monsieur Perez humiliait une pauvre fille parce qu’elle n’avait pas réussi un travail appelé devoir, pour lequel on  obtenait un  score. Elle avait reçu l’humiliation suprême, un zéro sur vingt. Pourquoi sur vingt d’ailleurs ? De nos jours, tout cela n’était plus possible. Lou planifiait lui-même ses journées de travail et faisait ses exercices à son rythme : on ne le forçait ni à accélérer alors qu’il  était fatigué, ni à  ralentir s’il avançait bien. Lorsqu’il avait atteint un niveau de compétences il passait au suivant, tout simplement. Lou n’avait jamais vu le superviseur, car il ne se déplaçait que lorsqu’un enfant ne tenait pas ses objectifs  ou  avait endommagé son bureau tactile, et Lou était  studieux et très soigneux avec son matériel.
Dans ce film, de nombreux autres détails avaient intrigué le jeune garçon. Les  élèves, bien qu’entassés dans cette pièce, ne semblaient pas en pâtir. Ils avaient même l’air de bien s’amuser, surtout quand l’adulte avait le dos tourné. Certains consultaient des messages sur leurs i-phones et y répondaient, d’autres bavardaient en aparté, il y en avait aussi qui se tenaient par la main sous les tables. Lou avait également  observé de nombreux échanges de regards complices, suivis de fous rires interminables. Il s’était promis d’en parler avec sa grand-mère.
Le dimanche suivant Mamie lui avait expliqué que dans sa jeunesse le principal intérêt des garçons et des filles étaient de séduire des personnes du sexe opposé. On savait qu’on plaisait à quelqu’un quand il vous chahutait sans cesse. Il s’ensuivait une sorte de jouxte verbale qui durait un certain temps, puis un beau jour on ne pouvait plus se  passer l’un de l’autre. C’est alors qu’on s’embrassait, et c’était le début d’une formidable aventure qui vous faisait entrer dans le monde des grands. Mamie  et Papy s’était connus de la sorte, sur les bancs de l’université. La mère de Lou était née quelques années après. Il se demandait  bien comment, d’ailleurs, encore une question à élucider. Désormais c’était quand même plus simple, on pratiquait des FIV en fonction  des études prévisionnelles des besoins de l’industrie et de la finance. Cela avait éradiqué de manière très simple un autre problème d’autrefois dont lui avaient parlé ses parents, le chômage. Ceux qui ne voulaient pas se conformer à ces méthodes de procréation avaient le choix, mais leurs enfants étaient voués à des emplois subalternes, comme celui de soignant par exemple. (Il y avait encore quelques rebelles réfractaires aux médicaliments pour tomber malade.)
 Lorsque les gens se rencontraient de cette  manière totalement aléatoire, on disait qu’ils s’aimaient. Ils écrivaient  des textes  pour exprimer leurs  sentiments, ou alors ils les déclaraient de vive  voix. Etre amoureux mettait les gens dans un drôle d’état, Mamie disait qu’ils avaient  la tête à l’envers. ‘Eh bien, ça devait être beau !’, avait rétorqué Lou. Mais Mamie lui avait répondu que cela les rendait heureux, et qu’elle ne connaissait rien de mieux.
Seul devant son bureau le lendemain,  Lou avait du mal à se concentrer. Il ne cessait de repenser aux paroles de sa grand-mère et se dit que finalement, on devait bien s’amuser autrefois.





mardi 22 février 2011

"Je me souviens" - par Adrienne


En brun, les citations de Perec, en noir, mes variations sur ses thèmes.


2 Je me souviens que quand j'avais sept ou huit ans, ma tante avait une Mercedes décapotable bleu ciel et que je m'étonnais qu'on veuille donner de l'argent pour une voiture qui n'avait que deux places. 

4 Je me souviens qu'en 1990 nous avons emmené nos amis roumains voir les fêtes au Heysel à l'occasion des 60 ans (et des 40 ans de règne) du roi Baudouin et qu'il faisait un temps magnifique.

42 Je me souviens qu'en 1968 je confondais le "Rideau de Fer" avec la "Barrière de Fer", qui était de l'autre côté de la ville où j'habitais, de sorte que je m'attendais à voir des chars russes en allant à la boucherie de l'oncle Marcel, le samedi suivant.

54 Je me souviens que Voltaire est l'anagramme de Arouet L(e) J(eune) en écrivant V au lieu de U et I au lieu de J.

87 Je me souviens que mon père nous a dit un jour qu'il avait eu dans son enfance la toute première édition de Tintin au pays des Soviets mais qu'il l'avait prêtée à un ami qui ne la lui avait jamais rendue.

95 Je me souviens que dans les films américains de mon enfance, tout le monde parlait le français, les cow-boys comme les indiens, et que je ne m'en suis étonnée que le jour où j'ai vu un western doublé en allemand. 

101 Je me souviens des matchs de tennis auxquels on assistait à la mer avec mon oncle qui était tout émoustillé à l'idée de rencontrer Jacky Brichant.

105 Je me souviens de "Bébé Cadum".

101 Je me souviens que mon père avait un cousin Paul qui avait de splendides moustaches.

112 Je me souviens que Colette était membre de l'Académie royale de Belgique.

123 Je me souviens que la violoniste Ginette Neveu est morte dans le même avion que Marcel Cerdan.

125 Je me souviens que je me demandais ce que c'était que cette tache sur le front de Gorbatchev.

138 Je me souviens que nous avons vu passer une étape du Tour, lors de vacances en France, et que des gens criaient "Allez Eddy" comme des hystériques.

145 Je me souviens que j'ai vu le Bal des Sirènes avec Esther Williams et que je me suis demandé comment elle faisait pour pouvoir rester si longtemps sous l'eau sans respirer.

152 Je me souviens que Warren Beatty est le petit frère de Shirley McLaine.

161 Je me souviens que mon grand-père ne ratait aucun film avec Mireille Darc parce qu'il était sûr que 
tôt ou tard elle s'y promènerait à poil.

167 Je me souviens qu'on chantait "Only you" avec les Platters et "Gigi l'Amoroso" avec Dalida.

177 Je me souviens que nos profs nous parlaient au moins une fois par an du Spoutnik alors qu'on n'était même pas nées lors de son lancement.

187 Je me souviens qu'à 18 ou 19 ans mon frère était tellement fan de Patrick Dewaere qu'il s'était fait permanenter pour avoir des bouclettes et qu'il s'était laissé pousser le même genre de moustaches.

196 Je me souviens que Marina Vlady est la soeur d'Odile Versois.

210 Je me souviens que Fausto Coppi avait une amie que l'on appelait "la Dame blanche"

211 Je me souviens que j'avais douze ans quand j'ai découvert le Nutella chez une amie. Chez nous c'étaient de grands pots de Kwatta, bien moins chers, mais sans noisettes.

230 Je me souviens que mon père racontait qu'à la fin de la guerre, une balle allemande avait fait voler en éclats la vitre de la chapellerie familiale.

242 Je me souviens qu'il me racontait aussi qu'en mai 1940, alors que toute la famille était fin prête pour partir en exode, son père avait brusquement changé d'avis et décidé de rester: mon père en avait été fort déçu, il avait déjà son sac au dos avec le saucisson pour le pique-nique.

259 Je me souviens que Charles de Gaulle a été pour moi un nom de rue avant d'être celui d'un homme politique.

265 Je me souviens de Lee Harvey Oswald.

282 Je me souviens que Maurice Chevalier chantait en roulant les R et que je ne comprenais pas pourquoi, vu qu'il n'était pas Flamand.

291 Je me souviens que quand il était petit , mon frère aimait les films de Jerry Lewis et Dean Martin, et encore plus ceux avec les Charlots.

301 Je me souviens que Sidney Bechet jouait Petite Fleur.

313 Je me souviens de Bourvil.
Je me souviens d'un sketch de Bourvil dans lequel il répétait plusieurs fois en conclusion de chaque paragraphe de sa pseudo-conférence: "L'alcool,non, l'eau férrugineuse, oui!"  

329 Je me souviens que dans Le Ménage de Caroline (Michel de Ghelderode) je jouais le rôle de Colombine mais que mes parents ne s'étaient même pas dérangés pour venir me voir.

346 Je me souviens que des Provençaux avaient dit à mon père que le meilleur pastis était le Casanis, donc pour lui c'était "un Casanis, sinon rien".

363 Je me souviens du film de Kubrick, A Clockwork Orange, qui m'a causé des cauchemars pendant de longues années.

364 Je me souviens de ma joie quand une amie de ma mère m'avait offert toute sa collection de la Comtesse de Ségur.

382 Je me souviens des peintures d'Emile Claus qui avaient été exposées à Ostende.

416 Je me souviens que les meilleurs amis de mes parents avaient une "Peugeot" et que je me demandais où ça allait finir parce qu'à chaque nouvel achat le chiffre augmentait: 304, 404, 504... mais alors ils sont passés à Mazda.

451 Je me souviens d'Orson Welles quand il dit "Rosebud..." dans le film Citizen Kane.

469 Je me souviens de Brigitte Bardot quand elle chantait Sidonie a plus d'un amant, Moi je ne crains personne en Harley-Davidson ou La fin de l'été

A la demande de l'auteur, l'éditeur a laissé à la suite de cet ouvrage quelques pages blanches sur lesquelles le lecteur pourra noter les "Je me souviens" que la lecture de ceux-ci aura, espérons-le, suscités.

dimanche 20 février 2011

Deux en un


Un : Deux ans à Montréal

Il y a deux ans, en février 2009, j'arrivais à Montréal.
Quand j'y pense aujourd'hui, j'éprouve un sentiment mêlé d'étonnement et d'évidence.
Je rêvais de vivre en Amérique du Nord depuis que j'y avais passé un an, à l'adolescence. J'étais amoureux de Montréal depuis la première fois que j'y avais mis les pieds pour la première fois, en 1999, grâce à La Maladie de Sachs et aux multiples invitations qui m'avaient permis d'y revenir presque chaque année.

A mon arrivée, j'étais très heureux, mais ceux qui m'ont accueilli ici (les amis, les collègues du CREUM) m'ont dit à plusieurs reprises : "Tu vas peut-être être déçu."

Ca fait deux ans que j'habite ici et je ne suis pas déçu le moins du monde. Je me sens chez moi, dans cette ville, dans ce pays.

Qui plus est, vivre à Montréal m'a libéré à bien des égards. Mon statut de chercheur, même s'il est modeste et temporaire, m'a ouvert beaucoup de portes et de perspectives. En deux ans, j'ai pu assurer deux charges de cours - l'une (à l'automne 2009) d'éthique clinique, l'autre (à la session d'hiver 2011) de création littéraire. J'ai écrit deux romans (Le Choeur des femmes, paru chez P.O.L en 2009 ; Les Invisibles, à paraître au Fleuve Noir en mai 2011). J'ai publié plusieurs dizaines d'articles et de chroniques, dont une demi-douzaine en langue anglaise. J'anime actuellement un atelier d'écriture "Ethique et Fiction", et on m'en a confié deux autres, l'un au festival "Métropolis Bleu" de Montréal (fin avril 2011) ; l'autre à la Faculté de Lettres de Tours (fin mars 2011). J'ai participé à une dizaine de colloques en tant que contributeur et fait une quinzaine de conférences (dont trois ou quatre par Skype !). J'assure trois chroniques : l'une, mensuelle et médicale, sur le site passeportsante.net ; la seconde, culturelle et mensuelle dans les journaux du groupe "Centre France" (dans l’édition du dimanche, face à la page « Livres ») ; la troisième, médicale et bimestrielle, dans le magazine de consommation santé québecois « Protégez-vous ».

Je n’arrive pas à écrire régulièrement pour « Rover Arts », le blog montréalais culturel anglophone. J’y ai posté trois articles sur la télévision l’an dernier et depuis, plus rien. C’est sans doute le reflet de mon relatif désintérêt critique pour les séries. Je continue à en regarder (j’aime ça ; comme j’aime lire et aller au cinéma) ; mais je n’ai plus grand-chose à en dire. En tout cas, pas en ce moment.


Paradoxalement, je me sens au moins aussi "occupé" que je l'étais en France, mais beaucoup moins fatigué. La plupart de mes activités se déroulent à Montréal (bon, je vais à Chicoutimi la semaine prochaine et à Sherbrooke en mars, mais ça reste ponctuel). Je passe beaucoup de temps dans le bus et le métro (40 minutes de trajet entre domicile et bureau) mais je lis beaucoup plus qu'auparavant (dans le TGV entre Le Mans et Paris, je m'endormais...).

Je lis beaucoup plus.  J'écris toujours beaucoup. J'ai le sentiment de penser plus. Plus librement. Plus clairement.

Partir c'est rompre avec un grand nombre d'habitudes, d'objets, de gens, de comportements. Ce n'est pas nécessairement s'isoler ou rompre. C'est, remettre certains compteurs à zéro. Et si pour certaines choses c'est angoissant et difficile, pour d'autres, c'est une bénédiction. 



Deux : Résolutions pour 2011

Il n'est jamais trop tard pour prendre de bonnes résolutions pour l'année, alors voici les miennes :

- Terminer le roman que j'essaie d'écrire depuis six mois.
- Cesser de consulter mes boîtes à courriels tous les quarts d'heure
- Finir le livre sur la médecine de famille
- Ecrire trois articles en anglais même si c'est difficile
- Terminer la version écrite de la conférence sur la sexualité des étudiants en médecine que j'ai donnée il y a quinze jours
- (et la publier)
- Lire un roman et des nouvelles en anglais (je ne lis que des livres de sciences humaines en ce moment)
- Rassembler tous les articles de ce blog pour en faire un livre qui s'intitulerait "Ma vie au clavier" (première pensée) ou "Profession : écrivain" ou autre chose (suggestions bienvenues)
- Passer moins de temps à regarder des séries (mais j'ai beau avoir beaucoup réduit ma consommation, je n'arrive pas à descendre sous la quinzaine) et plus de temps à voir ou revoir des films avec mes garçons (mais il y en a tellement !)
- Composer le grand livre sur l’éthique dans les séries médicales dont je rêve depuis longtemps (mais faudrait d’abord que je rattrape mon retard dans House, M.D. et que je me procure les saisons de ER qui me manquent... Et que je revoie tout.) 
- Faire un peu plus d'exercice - mais ça prend du temps de lecture et d'écriture et franchement, en dehors de la marche à pied (j'en fais tous les jours) et de la natation (fait froid et y'a pas de piscine tout près)... Bon, MPJ vient de m'offrir un vélo pour mon anniversaire, mais il va falloir attendre mars ou avril pour m'y remettre.
- Ecrire plus régulièrement (une fois par semaine) sur ce blog. Plus, ça ne me paraît pas vraiment souhaitable : ça risque de prendre du temps aux autres activités et de toute manière tous les lecteurs/trices de ce blog n'arriveraient pas à suivre, d'ailleurs plus personne ne m'envoie de textes pour les exercices.
- Lorsque je serai résident permanent du Québec, postuler pour une bourse d'aide à l'écriture du Conseil des Arts du Canada. J'ai moins honte de le faire ici que lorsque je vivais en France, où j'ai toujours trouvé indécent de demander une aide publique ou une résidence d'écrivain, alors que je gagnais déjà très bien ma vie. J'avais le sentiment que je prenais la place de quelqu'un d'autre, qui en avait plus besoin que moi. Ici, je n'ai pas ce sentiment. Probablement parce qu'ici, je n'ai pas le sentiment d'être un privilégié. Mais juste un écrivain parmi beaucoup d'autres. 
- Etablir un programme de travail plus régulier chaque jour. Genre : répondre au courrier entre le lever et le départ pour le bureau ; lire dans le bus et le métro (c'est déjà le cas) ; écrire entre 10 h30 et midi (entre midi et une, les membres du CREUM déjeunent ensemble, et parfois l'un de nous présente un travail et on l'interroge entre deux bouchées de sandwich ou de salade de tofu) ; écrire entre 13.30 et 18.30 ; lire dans le métro et le bus au retour ; travailler entre 20.30 et 23.00 ; résoudre les problèmes intellectuels de la journée en rêve pendant la nuit.
Oui, ce serait le rêve.
Faut juste que je case le reste dans ce beau programme. Le reste, c'est la vie matérielle...

Allez. Y'a plus qu'à. 

Mar(c)tin 




lundi 7 février 2011

Du principe de plaisir - par Isadora


Un texte qu'on m'a envoyé. 
Toutes les réactions sont les bienvenues. 
MW 

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J’aime le ménage bien fait.
J’aime ce soleil qui entre dans mon appartement, dans ce petit espace à moi, qui me ressemble.
J’aime avoir quelqu’un qui fait cela pour moi : qui a rangé, nettoyé, parfumé, préparé, cuisiné. Avec amour. Qui est là quand je veux. Qui part quand j’ai envie d’être seule.
J’aime ne pas avoir quelqu’un qui fait cela pour moi.
J’aime avoir les deux.
J’aime ne pas rendre de comptes.
J’aime ne rien faire.
Mais j’aime qu’on me remercie d’avoir fait.
Je préfère qu’on me remercie.
Donc je préfère avoir fait.
Mais j’ai rarement envie de faire.
C’est la paresse.
J’aime appartenir à quelqu’un, mais je ne veux pas qu’on me possède.
J’aime posséder quelqu’un, mais il paraît que ce n’est pas possible.
J’aime l’idée de me donner à lui, mais comme il ne me prend pas vraiment, cela ne me coûte pas grand-chose.
J’aime regarder autour de moi et que cela soit propre, net, épuré.
Je n’aime pas que le temps me prenne trop de temps.
J’aime prendre le temps d’aller choisir ce qu’il faut, de mettre de l’ordre et faire du beau, en moi, autour de moi, par moi.
Je n’aime pas que cela soit incompatible avec prendre le temps de faire mon travail.
Je n’aime pas être angoissée par l’idée de ce que j’ai à faire.
Je n’aime pas avoir une boule au ventre à l’idée d’être attendue, pour un cours, un papier, une œuvre, une production, une note, une bête obligation.
Je n’aime pas sentir cette boule fuir dans une autre angoisse, quand je vois un nom qui s’affiche, ou ne s’affiche pas, sur mon écran, sur mon téléphone.
Je n’aime pas penser à l’amour quand je devrais travailler.
Je n’aime pas penser au travail quand je voudrais aimer.
Je n’aime pas devoir penser à l’argent, et devoir en gagner.
J’aime être invitée.
J’aime qu’on paye pour moi.
J’aime qu’on m’offre des cadeaux.
J’aime être belle pour un homme.
J’aime être belle par un homme.
Je n’aime pas acheter quelque chose pour être belle, pour lui plaire, et qu’il ne soit pas là.
Je n’aime pas faire quelque chose pour lui plaire, comme on essaierait de se vendre.
J’aime quand il m’offre quelque chose pour être belle, pour lui plaire, et qu’il est là.
J’aime être courtisée et gâtée.
Je n’aime pas sentir une attente en retour.
Je n’aime pas sentir le reproche, la frustration, la déception, la colère, dans la voix, les gestes, les regards de celui qui offre et qui ne reçoit pas, sauf ma joie.
Je n’aime pas devoir accorder mes faveurs en échange de leurs attentions, alors je ne le fais pas.
Je n’aime pas me sentir coupable.
Je n’aime pas décider d’être libre puis regretter le revers de la médaille.
Je n’aime pas quand ils m’embrassent et que je ne ressens rien, sinon ma gêne, ma neutralité, mon indifférence.
Je n’aime pas quand leurs mains se posent sur mon corps et que ma seule vibration est un mouvement de fuite.
Quand ils insistent et que le malaise monte.
Que je m’invente compliquée pour ménager leur peine d’amour-propre.
Je n’aime pas la tristesse qui m’envahit quand l’absence de désir me submerge par le vide.
Je n’aime pas cette peur qui me saisit quand il me montre son envie de moi, qu’il me demande de décider et que je ne sais plus.
Je n’aime pas quand il me donne le choix et qu’il me faut alors écouter mon envie.
Et qu’en toute lucidité je suis bien forcée d’admettre que non, je ne veux pas.
J’aime quand il ne me laisse pas le choix et me force à le désirer.
J’aime quand il ne me guette pas.
J’aime quand il est entendu que c’est ainsi.
Je n’aime pas quand il ne me laisse pas le choix et que malgré tout, non, cela ne vient pas.
Je n’aime pas ne pas dire un mot, ainsi consentir, rester froide, glaciale, ou mécanique, et qu’il ne le remarque pas.
Je n’aime pas qu’il ne devine pas si désir ou non il y a chez moi, là, pour lui.
Je n’aime pas qu’il ne s’arrête pas quand il constate que je ne suis pas là, présente.
Je n’aime pas me demander s’il l’a remarqué ou pas.
J’aime être prise.
Je n’aime pas, dans le plaisir d’être prise, imaginer ce que serait l’horreur des mêmes gestes, un peu plus brutaux, un peu plus violents, beaucoup moins consentis.
Je n’aime pas cette peur de la frontière mince qui sépare le oui d’un non, l’envie d’un cauchemar.
Je n’aime pas alors devoir me dire qu’heureusement je n’ai rien senti.
Je n’aime pas imaginer ce que ce serait si j’avais senti.
J’aime me rêver offerte à n’importe qui.
Je n’aime pas croiser n’importe qui et avoir peur.
Je n’aime pas être cette vierge imprenable et glacée quand mes songeries me portent vers la luxure la plus assumée.
Je n’aime pas ne pas oser.
Je n’aime pas attendre une occasion pour oser.
Je n’aime pas devoir choisir entre mes différents moments pour en faire une image, une identité, un personnage.
J’aime penser qu’il existe, celui avec qui je suis tour à tour toutes les dimensions de moi, de mes envies, de mes fantasmes, celui qui m’unifie, opère ma synthèse, et me veut douce, perverse, carrément sexuelle, sensuelle, en cuir, en satin, en coton, en dentelle, œil de braise, œil rieur, inquiétante, rassurante, toutes les femmes en moi, parce que j’aime alors être une femme.
Je n’aime pas ne pas être un homme.
Je n’aime pas ne pas pouvoir pénétrer toutes les femmes, toucher leurs seins et embrasser leur bouche.
Je n’aime pas ne pas pouvoir être pénétrée si je caresse une femme.
Je n’aime pas ne pas pouvoir la pénétrer.
J’aime être pénétrée par lui.
J’aime le sentir en moi, complètement.
J’aime le prendre en moi.
Je n’aime pas avoir peur de lui faire peur.
Je n’aime pas devoir me calmer quand, avide, vorace, je brûle de ne pouvoir l’absorber plus en moi.
J’aime et n’aime pas sentir cette rage monter en moi, cette douleur exquise, ce plaisir à mourir, quand je le prends en bouche, en moi, sous mes mains, de toutes les façons possibles, et que cela n’épuise pas mon désir, et que ce désir est dans une impasse, qu’il ne peut trouver d’issue, qu’il explose en moi, que j’ai envie d’en pleurer, à le griffer, le mordre, l’embrasser, le cajoler, le chouchouter, le supplier, et qu’en cela il me possède, il est mon maître, parce qu’alors il détient la clé, celle de mon envie, qu’il ne me la rend pas, et que je ne m’appartiens plus.
J’aime ses regards douloureux.
J’aime m’imaginer, croire l’espace d’un instant, qu’il souffre du même mal.
J’aime penser que ses morsures sont d’une même raison.
J’aime quand il jouit.
Je n’aime pas que la jouissance marque la fin de cette souffrance.
Je n’aime pas quand il s’en va, apaisé, et qu’il ne revient plus, ou trop tard.
Je n’aime pas qu’il ait moins besoin de moi que moi de lui.
Je n’aime pas formuler mon désir en besoin de lui.
Je n’aime pas ne désirer que lui.
J’aime ne désirer que lui.
J’aime désirer un autre que lui.
J’aime désirer.
J’aime me sentir frémir.
J’aime me sentir aux aguets, dans l’attente d’un objet sur lequel fixer ce désir volatile qui me pique et m’agace et me pousse à sourire, à bouger, à danser, à charmer.
J’aime le revoir et être surprise, comme une première fois.
J’aime le rencontrer toujours une première fois.
J’aime refaire les mêmes gestes comme une millième fois.
J’aime me sentir éternelle en respirant son odeur.
J’aime l’aimer comme une centenaire.
J’aime quand il me serre fort et que je me sens comme un arbre enraciné, enfin.
J’aime surprendre des regards inconnus et des rencontres fugaces comme des promesses de mille histoires possibles, en germe, qui ne seront pas et qu’on imagine, dans un pays de mots, de livres, où l’on part en voyage et l’on découvre mille contrées inconnues.
J’aime désirer tous les hommes comme on rêve une histoire.
J’aime regarder le ciel, et Paris, et la mer, et les arbres, et sentir, et respirer, et laisser l’extérieur, ses paysages, sa chaleur, ses parfums, ses dépressions, ses éclaircies, ses tempêtes, ses couleurs, m’envahir, m’ouvrir, me saisir, me prendre, m’emporter.
J’aime mes livres.
J’aime regarder un livre et sentir ma respiration se suspendre dans la promesse d’un bonheur, d’une lecture à venir, laisser ce désir m’étreindre, savourer l’attente, regarder, toucher, feuilleter, pour finalement le reposer.
Ou pour l’ouvrir. Et me laisser toucher, et partir dans une étreinte avec les mots, les images, les évocations, les souvenirs qui s’éveillent à leur passage, les espoirs qui ouvrent un œil, les rêves qui se forment un instant, et se dissipent en nuage défait.
J’aime et je n’aime pas avoir mal devant tant de beauté.
J’aime et je n’aime pas sentir en moi cette urgence.
J’aime et je n’aime pas être touchée à pleurer de vouloir sauver le beau dans toutes ses épiphanies, de ne pas supporter qu’il meure, ne pas supporter que tout ne soit que passage, moment, mouvance, éphémère, instant, sursis.
J’aime et je n’aime pas avoir envie de hurler, de frapper du marbre, de saisir, de faire des marques dans le réel, faute de le maintenir, de le rendre permanent, de toucher l’Être et non le mouvement.
J’aime et je n’aime pas pleurer devant la tâche, parce qu’elle est tragique, qu’elle est condamnée d’avance, et que pourtant là seulement est le sens, le seul sens possible, dans l’œuvre, création, procréation, enfantement, amour, désir, connaissance, savoir, science, pétrissage de matière, de mots, jets de couleur, atteinte de la forme pure, dépassement de l’imperfection dont est grevée toute matière, toute réalité, tout sensible, toute existence, et recherche d’une voie pour y faire advenir autre chose, quelque chose de parfait, qui nous délivrerait de l’angoisse un moment, cette angoisse devant l’implacabilité de la mort et du devenir, parvenir à y trouver une joie, dans un rire, quoi ?, cruel, carnassier, provoquant, moqueur, entier, plein, spontané, enfantin, naïf, lucide, triste, énorme, tendre, dans une caresse, un baiser, un réconfort, reprendre des forces et recommencer, encore, encore, encore.


Isadora 

mardi 1 février 2011

Japon Onirique (Exercice n°17 - 1) - par Alexandre H.


Cela fait des années que je rêvais d’aller au Japon, détonnant mélange d’ultra-modernité et du traditionnel le plus préservé. L’une des réactions les plus immédiates à mon arrivée à l’aéroport a été mon sentiment de frustration en tant qu’analphabète. Renforcée par le fait que le dépaysement est insolite : pas de désert infinis, de mendiants envahissants ou d’animaux étranges. Juste ces faciès si singuliers dans un décor somme toute pas si différent. Bien sûr, il fallait sortir de Tokyo pour mieux appréhender l’unicité nippone. Voir des femmes en kimono complet, fardées de blanc, leurs délicates petites pendeloques plantées dans un chignon savamment élaboré, côtoyer des policiers en uniforme et gants blancs pour faire la circulation, ou de tristes employés de bureau en costumes gris me saisissait car le voyage était finalement aussi temporel.

Ce voyage, c’était une sorte de pèlerinage au fond. Je voulais voir Hiroshima la martyre, les cerisiers en fleurs et leurs parterres de neige florale rose, contempler les toris rouges et noirs dont les pieds étaient baignés par la mer, aller me plonger dans une baignoire de boue chaude et rêvasser à la possibilité de peut-être devenir célèbre dans ce pays où les modes et les engouements sont si inattendus. J’avais envie de parcourir l’archipel dans ses moindres recoins. Partir à l’assaut du froid nordique d’Hokkaido jusqu’à la chaleur étouffante d’Okinawa dont la longévité des habitants a valu le statut de Crète asiatique. 

J’aimais et m’abandonnais à cette insularité, tentant vainement de me fondre dans la population mais étant aussi distinct et évident qu’un gyrophare.

Me revenaient alors en mémoire ces prémices de cinéphilie qui m’avaient particulièrement attendri vis-à-vis du Japon. Ces films récents si subtils… C’est d’ailleurs la subtilité et la délicatesse qui semblent définir ce pays si insolite. J’aimais en regarder ses vieux. Derrière chaque visage ridé, dans chaque cheveu gris, je retrouvais un peu de Mme Koide, cette vieille femme née de l’imagination d’un Gallois, vivant recluse dans sa ferme mais qui avait été l’héroïne de La vallée des lucioles dans sa jeunesse, conservant son secret oublié des jeunes, roulé dans une affiche de cinéma que le temps avait épargnée. 

C’est aussi en regardant les sobres yukatas des anciens. Je me disais qu’ils représentaient l’équivalent de nos bérets.

Ce qui allait peut-être me manquer le plus tangiblement allait être ce chant si particulier des cigales japonaises, sorte d’appel lancinant en quatre temps, plus varié que celui des nôtres. Je m’étonnais d’ailleurs de l’absence de babioles s’y référant dans toutes les boutiques à touristes, car je n’avais encore jamais entendu un tel chant ailleurs. J’en ferais la manifestation vocale d’Amaterasu.

Ainsi s’entendrait la voix du soleil levant…

samedi 29 janvier 2011

Comment retrouver le temps perdu en écrivant pour la télé



Un de mes amis, scénariste de son état, m'a envoyé le texte qui suit. J'ai trouvé sa réflexion vraiment intéressante, alors je me suis dit que j'allais la partager. 
Martin W. 
PS : Il y a eu plusieurs commentaires passionnants à la suite de la publication de ce texte. N'oubliez pas de les lire. 
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Je viens de découvrir avec surprise et bonheur que Nina Companeez - scénariste que je respecte mais dont l’étoile et l’inspiration avaient quelque peu pâli, ces derniers temps - vient de frapper un grand coup pour son comeback à la télévision. Elle vient en effet d’adapter, pour France Télévisions 2, rien moins que 
A la recherche du Temps Perdu, 
de Marcel plugrandécrivainfrançaismortduvingtièmesiècle Proust. 
En deux téléfilms de 110 minutes ! 

Oui, oui, je sais : La Recherche compte 7 tomes, 1. 200 000 mots, 7. 200 000 caractères, soit cinquante romans d’Amélie Nothomb ou de Marc Lévy - lesquels ne sont adaptés au cinéma qu’à raison d'un roman à la fois. Rendre hommage à l’intégralité de l’œuvre proustienne en deux demi-soirées est donc une entreprise d’une audace folle, et Madame Companeez ne peut qu’en être louée. Et puis deux fois 90 ou 110 minutes c’est le format préféré du service public français et de ses spectateurs, qui plébiscitent toujours sans hésiter les fictions françaises de prestige inspirées par des écrivains français connus du monde entier.

Je sais, les mauvaises langues diront que l’entreprise n’est pas seulement vaniteuse (Luchino Visconti soi-même s’y est cassé les dents et des cinéastes plus que respectables tels Volker Schlöndorff , Raùl Ruiz et Chantal Ackerman ont eu la modestie de se limiter à un seul des romans du cycle) mais qu’en plus, elle est absurde. Car, pour les puristes pincés, La Recherche est un cycle romanesque d’une complexité et d’une richesse inégalées. A leurs yeux, il est tout simplement impossible de rendre justice à une oeuvre pareille, et de construire un film cohérent, signifiant, embrassant l’intégralité de l’histoire en un format si restreint. Et de citer  Harry Potter, dont les aventures comptent également 7 tomes (Mais oui ! 7 ! Comme La Recherche ! Vous imaginiez vraiment que J. K. Rowling était un auteur original ?). Ils soulignent qu'on a eu beau tourner un film par tome - et même deux pour le dernier - eh bien les fans ne sont toujours pas contents ! 

Seulement, cet argument est vraiment spécieux ; car enfin, il faut comparer ce qui est comparable. Dans le cas de Harry Potter, il s'agit d'une Anglaise adaptée par des Américains – autrement dit un auteur inconnu du public français, écrivant dans une langue sans style, exploité sans scrupule par des requins hollywoodiens qui n’hésitent jamais à tirer à la ligne pour faire de l’argent. Tandis que Proust et Nina Companeez, c’est quand même autre chose ! 

Certains persifleurs diront aigrement que la vie est courte. Et que deux cent vingt minutes, c’est tout de même long. (Bon, pas aussi long que de lire Proust, mais long quand même.) Et ils suggèreront perfidement que ces deux cent vingt minutes, on peut les mettre à profit en allant au cinéma voir des films d'art et d'essai ou en lisant un bon roman, voire le début de La Recherche (dont l’intégrale est en ligne en une seule page, cliquez ICI, c’est fou ce que permet l’internet, aujourd’hui…). 

Mais ne les écoutez pas. Une entreprise comme celle-ci mérite absolument que tous les spectateurs de France et de Navarre (enfin, ceux qui regardent encore F2) la dégustent d’un bout à l’autre. C’est une œuvre française, scénarisée par une cinéaste française, diffusée sur une chaîne française. La regarder est - n'ayons pas peur des mots - un devoir civique. 

Bon, faut que je vous l'avoue franchement, je suis allé, par curiosité, jeter un coup d’œil à la bande-annonce (vous l'apercevrez sûrement entre deux programmes, ces jours-ci) ; mais elle m'a un peu refroidi : j’y ai vu beaucoup de messieurs et de dames tout nus (vraiment beaucoup, pour une bande-annonce aussi courte), entendu des répliques incompréhensibles, aperçu des acteurs mal maquillés... Et j'ai cru que c'était un montage d'extraits de la Série Rose, les téléfilms "coquins" qui passaient sur je ne sais plus quelle chaîne dans les années 80. Mais il ne faut pas que ça vous dissuade de regarder, hein ? C’est sûrement très, très bien. Companeez-Proust, c'est un duo gagnant ! Et puis, la bande-annonce a certainement été ratée par la chaîne.   

Et puis, pareille entreprise force l’admiration. Parce que même en seulement deux fois 110 minutes et avec des acteurs mal maquillés, les costumes et les frais de coiffure ont dû coûter beaucoup d'argent, et c'est normal : la télévision de qualité, ça se paie ! Quand on pense que la BBC, par exemple, gâche sottement les deniers du contribuable britannique à rémunérer des scénaristes autochtones (donc, forcément, inconnus en France !) pour écrire - devinez quoi ? - des fictions originales ! Vous rendez-vous compte ? 

Heureusement, ça ne pourrait pas arriver ici. France 2 a très sagement investi en misant sur Nina Companeez et Proust, des valeurs sûres, de stature internationale. Enfin, surtout Nina Companeez. Parce que Proust, faut reconnaître qu’il a fait son temps. D'ailleurs, en tant que personne morale, il n’existe plus, son œuvre est passée dans le domaine public, à présent. Et heureusement, car ainsi, sa valeureuse scénariste pourra récolter les fruits de son travail sous forme de juteux droits d'auteurs. Et comment ne pas s'en réjouir ? Pensez ! Elle a pris Proust à bras-le-corps (malgré lui !), elle a nettoyé son pensum de toutes les longueurs inutiles – bref, elle a sué sang et eau pour permettre enfin au grand public de se faire pénétrer en profondeur par cette œuvre magistrale jusqu’ici réservée aux happy few. J'ignore ce que lui rapportera sa modeste adaptation, mais ce ne sera que justice.  

Et si j'ai tenu à écrire ce texte, moi qui ne m'exprime jamais publiquement, c'est parce que je tenais à remercier Madame Companeez. Depuis trois ans, je cherche vainement un scénario porteur à proposer à une chaîne. Et grâce à elle, je viens d'avoir une idée gé-niale ! Tenez-vous bien : je vais adapter La Bible en deux fois cent dix minutes. Oui ! Première époque : l’Ancien Testament ; Deuxième époque : le Nouveau ! Comment ? "Ca a déjà été fait" ? Mais pas du tout ! Ce paresseux de Cecil B. de Mille a eu beau s’y reprendre à deux fois (en 1923 et en 1956), eh bien, en trois heures, il n’a réussi à raconter que Les Dix Commandements ! Et John Huston, ce tâcheron, sa Bible (1966) qui dure trois heures elle aussi, ne va pas plus loin que la fin de la Genèse. Et ça se prend pour un cinéaste !

Vous allez voir ce que vous allez voir ! La Bible, c’est pas beaucoup plus long à nettoyer que Proust ! Et en plus, pour un scénariste, c'est la manne : on y trouve vraiment tout ! Un déluge de personnages incroyables, Sodome, Gomorrhe, de l’action, des effets spéciaux et - Un ? Non ! - deux Dieux : le Père, qu'on verra surtout dans la première partie, et le Fils dans la deuxième ! Et quand on connaît le nombre de lecteurs passés, présents et futurs dudit bouquin, vous imaginez les DVD ? Ils se vendront comme des petits pains !

Hier, j'ai enregistré le projet détaillé - les personnages, les décors, tout ! - à la SACD et déposé mon « pitch » à France 2 ! Et, pour mettre toutes les chances de mon côté, je l'ai aussi envoyé à TF1 et à M6 (Arte, c'était pas la peine, ils n’adaptent que des romans d’écrivains allemands, donc inconnus en France.) Pour une fois que j'ai une idée gagnante, je ne voulais pas que quelqu’un me la fauche ! Bon, Nina Companeez va sûrement se mordre les doigts en réalisant... que cette idée géniale lui a filé sous le nez. Mais après tout, elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même. C'est vrai : personne ne l'a obligée à perdre son temps avec Proust. 

Marcel Maillot