J'ai une pile de bouquins sur mon bureau. Une dizaine environ.
Je les ai commandés en ligne à des bouquinistes d'Amérique du Nord (ces livres sont tous en anglais et le marché du livre d'occasion, usagé ou neuf, est très florissant en Amérique du Nord. et les sites qui en vendent très pratiques, je vous recommande en particulier Abebooks.ca (ou .co.uk ou .fr). Comme j'ai reçu de l'argent il y a un mois (la deuxième partie de mon à-valoir pour Les Invisibles, qui paraîtra en mai au Fleuve Noir), je me suis fait plaisir et j'ai commandé la somme colossale de... 300 Dollars de bouquins.
Ils sont tous arrivés en rafale, un ou deux par jour, depuis une semaine.
Un tiers des bouquins sont des livres de biologie darwinienne (le plus souvent consacrés au comportement sexuel des humains) ; un tiers sont des livres de critique littéraire darwinien (autrement dit, des livres qui appliquent un regard évolutionniste aux arts - voir ce que je dis ailleurs de The Art Instinct et de On the Origin of Stories) et un tiers qui parle de théorie littéraire, tout court. Ces derniers, je les ai commandés pour me soutenir dans ma démarche d'écrire de la littérature en anglais.
Le problème bien sûr est que je ne peux pas tous les lire en même temps. Je lis vite, mais j'ai quand même besoin d'un peu de temps. Et cependant, je n'arrive pas à laisser les bouquins en place, soit sur mon bureau à l'université, soit sur mon bureau chez moi. C'est comme si j'avais absolument besoin de les avoir avec moi dans l'un et l'autre lieu, alors je les fourre dans mon sac et je les trimbale avec moi.
Je sais, à une époque où on reproche aux écoles (françaises) de surcharger le cartable des écoliers et lycéens, le fait de trimbaler une ribambelle de bouquins sans obligation a l'air d'une forme de masochisme. Mais il n'en est rien. C'est juste que... j'ai envie de dévorer ces livres, et je ne peux pas. Alors j'ai du mal à les laisser s'empiler quelque part. J'ai besoin de les faire bouger pour avoir le sentiment qu'ils vivent (et que j'apprends quelque chose rien qu'en les déplaçant).
En ce moment, je finis The Score : The Science of the Male Sex Drive, de Fay Flam. Excellent livre qui synthétise de manière très rigoureuse tout ce qu'on sait de la masculinité (scientifiquement parlant). Je me régale. Ca me donne plein d'idées pour un bouquin à venir. Mais le problème est le suivant : une fois que je l'ai fini, lequel des autres livres je lis ? Je sais pas.
Alors... je les trimbale tous. Comme s'il n'y en avait pas d'autres encore sur mes étagères, à la maison et au bureau ! Mais on est fou ou on ne l'est pas.
Mar(c)tin
PS (Une heure plus tard). J'ai bien fait de (presque) tout emporter. J'ai fini The Score dans le métro. Et j'ai décidé de lire Evolution, Literature and Film, un "reader" (une anthologie de textes repris dans plusieurs autres ouvrages). Heureusement, je l'avais sous la main. Et c'est vachement bien. C'est un très gros livre, mais je pense que je vais continuer à trimbaler les autres...
lundi 8 novembre 2010
dimanche 7 novembre 2010
Débuts de romans, 9 - par Alex C. (Ex. n°15)
I- Le bonheur en ce temps me coûtait le prix d'une place de cinéma.
Parfois impécunieux, je devais choisir entre un ticket, les croquettes du chat ou un sachet de farine, et pas que le jour de la chandeleur. Moi cinéphile, elle déchirant le passeport pour ma salle obscure favorite, je ne saurais dire combien de fois nous nous aperçûmes sans nous voir.
« - si je veux parler cinoche avec vous, comment je fais? »
C’est depuis ce jour que je me fais rouler dans la farine…..
II- « L’état des lieux d’une bicoque, ça me changera des gratte-ciels » pense Emile, sans se douter de ce qui l'attend.
Sur le plan de travail un paquet de farine oublié et des traces de mains d'une femme lui rappelle la dame blanche du métro. il n'arrive pas à se séparer du ticket focalisant sur le bout de carton toute son obsession de celle qui le snobe.
Un "objet" tombe et résonne sur le plafond.
"-Un grenier" se dit Emile, «il y a un grenier!"
Des empreintes, de pieds cette fois, montent les marches tandis qu'un chat noir les descend. Émile pousse la trappe en haut de l'échelle. Perdu dans la pénombre sous une poutre, un jambon sèche, pendu.
L'imitant, Le corps de la dame blanche en suspension sous une corde, tournoie lentement autour d'un tabouret renversé.
III- « encore une livraison et je raccroche ». Charlie en a ras-le-bol des plan foireux de Stan pour passer la coke. Le dernier en date :
Planquer dans un paquet de farine cent grammes de colombienne et le livrer au 30éme étage à une nana qu’il n’a jamais vue.
Au pied du gratte-ciel, un chat lui file entre les jambes.
Bad trip ou mauvais trope.
C’est rien de le dire : pas d’ascenseur, pas de lumière. Ils vont se croiser sans se voir,
C’est vraiment sa dernière : va expliquer à Stan que la came a disparue…..
Alex Cessif
dusportmaispasque
Alex Cessif
dusportmaispasque
jeudi 4 novembre 2010
Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 2
Deuxième épisode : Des mots et des maux
La Vacation fit l'objet de quelques bons articles (dont un, plutôt louangeux, dans Le Monde, et un autre, également positif, dans Libération) mais ne fut pas un succès de librairie. Cependant, P.O.L ne donnant pas d'à-valoir, j'eus la bonne surprise, un an plus tard, de toucher des droits. Ceux des 800 et quelques exemplaires qui avaient été achetés par des lecteurs curieux, mais aussi les droits du passage en poche (chez Pocket) et d'une traduction en langue allemande chez Argon Verlag, une maison indépendante de Berlin. Cette traduction me valut, d'ailleurs, un ou deux ans plus tard, un périple de quelques jours dans l'Allemagne juste réunifiée qui fut mon premier voyage d'écrivain estampillé à l'étranger. Si je me souviens bien, l'ensemble des droits se montait alors à environ 30 000 Francs de l'époque (4 000 Euros d'aujourd'hui). En 1990, pour moi, c'était beaucoup d'argent.
Les
éditeurs d'Argon s'étaient intéressés au livre parce qu'à ce moment-là, le
débat sur l'avortement renaissait Outre-Rhin, les deux Allemagnes ayant eu,
avant la chute du mur, des politiques différentes. J'étais plus étonné qu'un
éditeur de poche achète les droits d'un livre qui n'avait pas fait parler de
lui. Au Salon du Livre suivant, une jeune éditrice nommée Marion Mazauric,
alors directrice de J'ai Lu et grande admiratrice de P.O.L, vint me dire
qu'elle avait beaucoup aimé La Vacation et regrettait de n'avoir pas pu
acheter les droits avant Pocket. Comme je lui faisais part de ma surprise, elle
m'expliqua qu'un éditeur de livres de poche est un éditeur comme les
autres : il se constitue un fonds à partir des livres publiés en première
édition et, quand il repère le roman d'un jeune auteur prometteur, il n'hésite
pas à le prendre en faisant un pari sur les livres suivants. « Si l'un de
vos romans à venir est un succès, c'est en poche que vos lecteurs viendront
chercher les précédents... » Son enthousiasme à l'égard de mon roman était
si impressionnant que je n'oubliai jamais cette conversation... sans savoir que
nous serions amenés à travailler ensemble, dix ans plus tard.
Je
ne travaillais plus à Prescrire, et mon activité médicale s'était
accrue, mais j'étais passé à d'autres activités d'écriture. Peut-être pour se
dédouaner moralement de m'avoir licencié de la revue (j'avais déjà trois
enfants, je ne roulais pas sur l'or), le Grand Timonier de la revue m'avait
proposé de reprendre la traduction d'une revue anglaise, The Drug and
Therapeutics Bulletin, que sa compagne traduisait pour un éditeur belge et
dont il assurait la supervision scientifique. L'éditeur en question payait la
traduction au lance-pierre, mais la revue de quatre pages paraissait en principe
tous les quinze jours et la somme qu'il me versait (quand il me la versait)
n'était pas ridicule.
Quelques
mois après la publication de La Vacation, je décidai de terminer mon
gros-premier-roman-en-travail, Les Cahiers Marcoeur. Paul O-L le refusa,
en m'expliquant que le manuscrit de 700 pages dactylographiées en simple
interligne n'avait ni le degré de maîtrise, ni la cohérence de La Vacation.
Voyant que j'étais très affecté par ce refus, et pour souligner qu'il ne
doutait pas une seconde de me voir écrire d'autres livres qu'il serait heureux
de publier, il ajouta : « Je crois vous avoir dit l'importance que
j'apporte à Proust et à sa Recherche... Eh bien (dit-il en posant la
main sur mon manuscrit), ce que vous m'avez apporté là, c'est Jean Santeuil... »
C'était
un grand compliment ; un compliment écrasant. Je ne me rappelle pas s'il
m'a consolé sur le moment mais je me suis dit que, quitte à avoir produit un
livre inachevé, il valait mieux avoir écrit Jean Santeuil que L'homme
sans qualités. Je n'avais pas la force de produire un troisième
livre ; il fallait tout de même que je continue à compléter les revenus
modestes du cabinet médical, d'autant que je m'étais associé avec l'une de mes
remplaçantes et que, même si je voyais plus de patients qu'elle, nous
partagions les horaires et le local de travail et ne consultions chacun qu'à
deux tiers de temps pour conserver une vie de famille.
La
mienne était assez compliquée : quelques à l'automne 1988, quelques
semaines après que Paul O.-L. avait accepté mon manuscrit, j'avais - dans des
circonstances romanesques - rencontré MPJ. Elle élevait seule, avec un salaire modeste, et sans l'aide
de leur père, deux garçons de neuf et dix ans. J'en avais trois âgés de dix,
huit et deux ans. J'étais marié depuis 1977. Je n'étais pas heureux, et depuis
longtemps. MPJ et moi, nous étions très très amoureux et nous étions faits pour
nous entendre. En 1991, je suis parti vivre avec elle au Mans. Je travaillais à
l'hôpital à temps partiel mais, à mon cabinet de campagne, je ne pouvais pas
voir plus de patients qu'il n'en venait (si j'avais été spécialiste, ils
seraient venus plus nombreux, et plus vite...) . Alors, je me suis arrangé pour
écrire plus.
Paul
O.-L., qui comprenait très bien que je ne me remette pas tout de suite à un
roman, m'a proposé de traduire des nouvelles de l'écrivain américain Harry
Mathews, dont il avait déjà publié Le naufrage du Stade Odradek lorsqu'il
était encore éditeur chez Hachette puis Cigarettes dans sa propre
maison. Mathews, lit, parle et écrit parfaitement le français et ses deux
romans avaient été traduits par Georges Perec, dont il était l'ami intime, et
par sa propre épouse, l'écrivain Marie Chaix. Il m'apporta un soutien sans
réserve pour traduire ses nouvelles puis, quelques années plus tard, son beau
roman Le Journaliste. Entre les deux œuvresde Mathews, Paul me confia en
traduction l'extraordinaire roman d'un autre écrivain américain, David Markson.
Je
dois avoir le gène du père de famille – celui qui implante dans le cerveau
l'obsession de bosser pour nourrir et habiller ses mômes. Rien ne remue autant
que Les Pauvres Gens de Victor Hugo. Quand la femme du pêcheur,
angoissée de ne pas voir son mari rentrer dans la tempête, recueille deux
enfants dont la mère vient de mourir et les ramène dans sa cahute, j'ai la
gorge qui se serre. Et quand le pêcheur apparaît, vivant mais bredouille, et
apprend le malheur, j'ai les larmes aux yeux. Je sais qu'il va dire « Va
les chercher, on en a déjà cinq, ça nous en fera sept, mais c'est pas grave, je
travaillerai plus. » Et quand sa femme dit (c'est le dernier vers du
poème : « Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà. »
je pleure franchement. Ma nouvelle vie était encore plus familiale qu'avant.
D'abord parce que, quoique « recomposée », nous formions une vraie
famille. Ensuite parce que nos cinq enfants, qui se partageaient tous entre
deux foyers, tenaient à passer les week-ends ensemble chez nous. J'avais de
moins en moins envie de faire des aller-retours deux ou trois fois par jour
entre Le Mans et mon cabinet médical (et des centaines de kilomètres les
dimanches de garde).
En
1993, j'ai cédé ma clientèle médicale à un autre médecin. Immédiatement, j'ai
cherché d'autres traductions. J'ai envoyé mon CV à quelques grands éditeurs de
livres de médecine, et l'une d'elles, Andrée Piekarski, directrice de
Flammarion, m'a répondu. Elle allait publier un énorme traité européen des
maladies du foie – un de ces forts volumes de deux ou trois mille pages sur
papier bible – et cherchait quelqu'un pour pallier la soudaine défection d'un
des traducteurs. Elle m 'en a d'abord confié une centaine de pages puis, au
bout de quelques semaines, en voyant à quel rythme je les lui renvoyais, m'en a
confié plus, avant de me demander finalement de lui traduire l'index du livre.
C'était
une tâche monstrueuse ; quand je l'ai acceptée, je n'avais aucune idée de
ce qu'elle représentait. Et aujourd'hui encore, je remercie le ciel d'avoir
fait cette expérience au début des années 90 et non pas dix ans plus tôt. La
différence : elle était de taille. Quand on n'a pas d'ordinateur, traduire
est déjà compliqué. Mais traduire un index est une tâche infernale. Car
chaque mot de l'index originel, s'il apparaissait plusieurs fois dans le livre
(et c'est presque toujours le cas dans un ouvrage de cette taille), pouvait, en
fonction du contexte, avoir été traduit chaque fois par un mot français
différent. Adapter un index ne se résume donc pas pas à traduire les mots
alignés au kilomètre. Il faut, pour ceux qui sont polysémiques, chercher pour
toutes ses occurrences comment on les a traduits (ou non) en français !
Vous
voyez le souk ? Sans ordinateur, j'aurais mis des mois. Je pense
sincèrement qu'à l'époque, mon habitude déjà ancienne de travailler avec un
ordinateur me donnait un avantage sur les traducteurs qui ne s'y étaient pas
encore mis. Car on louait ma rapidité à traduire, ce qui n'aurait pas été le
cas si je n'avais pas été équipé. Alors, Dieu (ou le Diable) bénisse
l'informatique. Et le fax. Quand je travaillais sur un livre entier, on
m'envoyait toutes les épreuves par la poste. Quand je travaillais sur des
textes cours, on me les faxait. J'avais un appareil à impression thermique et
il m'arrivait donc de rentrer chez moi pour trouver douze pages de papier mal
imprimé à mettre en français pour avant-hier. Je le faisais parce qu'accepter
était le plus sûr moyen de gagner de l'argent rapidement mais aussi de
fidéliser mes clients. De plus, il y avait alors peu de traducteurs
professionnels (ou en voie de se professionnaliser) qui étaient médecins. Il y
avait en revanche beaucoup de médecins qui expédiaient des traductions
À
partir de 1993, j'ai fait beaucoup de traductions médicales. Pour Flammarion,
mais aussi pour les éditions françaises de revues médicales américaines comme
le JAMA ou des magazines reprenant des articles anglo-saxons provenant de
revues diverses.
J'ai
également, pendant deux ou trois ans, participé à une entreprise brève mais
extrêmement intéressante. Que Choisir, l'association de consommateurs,
avait lancé un mensuel parallèle à son magazine d'information, mais cette
fois-ci consacré à la santé. Que Choisir Santé s'inspirait des méthodes
de l'association pour mener des enquêtes sur le comportement des médecins et
sur un certain nombre de traitements et de méthodes thérapeutiques. Le
rédacteur en chef cherchait un conseiller médical. Il avait (si je me souviens
bien) rencontré l'équipe de Prescrire, qui n'avait pas voulu collaborer à
l'aventure - ou avait formulé des conditions draconiennes à toute
collaboration, ce qui revenait au même ; mais pendant leurs échanges,
quelqu'un avait prononcé mon nom. Pendant deux ans, je fus le conseiller
médical, mais aussi un des rédacteurs réguliers d'un magazine de santé innovant
par son approche, mais dont la formule (il était vendu en kiosque) ne trouva
jamais son public au milieu de magazines de santé moins rigoureux, moins
« sexy » et bourrés de publicités pour des produits sur lesquels ils
ne pourraient, bien entendu, jamais émettre la moindre critique.
Entre
les traductions et Que Choisir Santé, j'étais bien occupé, et je passais
le plus clair de mon temps sur mon clavier ou à corriger/relire des épreuves
sur la table de la salle à manger. Souvent, le soir, à 18h45, je sautais sur le
scooter que MPJ m'avait offert pour mes 38 ans et j'allais expédier, en
Chronopost, la disquette de traductions que l'une ou l'autre des revues qui me
confiaient leurs traductions attendaient de recevoir à la première heure, le
lendemain matin.
Depuis
1994 ou 1995, je m'étais abonné à un tout nouveau service disponible en France,
Compuserve. C'était l'un des premiers services internet comprenant non
seulement le courriel mais aussi des informations sur des sujets divers et des
logiciels à télécharger. Dès que j'avais pu le faire, je m'étais acheté un
modem téléphonique (qui n'était pas inclus dans les ordinateurs) et je m'étais
abonné. Cet abonnement, lui aussi allait avoir des répercussions
Je
me souviens, un jour, avoir demandé à l'une des rédactrices en chef si je ne
pouvais pas la lui envoyer en fichier attaché avec un courriel. Elle m'a
répondu : « Ohla... Il faut avoir l'internet, c'est ça ? » J'ai
répondu qu'il suffisait d'un modem et d'un abonnement à un prestataire de
services (c'était déjà pas cher à l'époque, et si c'était dans mes moyens, ça
devait l'être pour une revue !!!). Elle m'a dit « Je crois que
quelqu'un a une connexion internet dans l'immeuble mais ici, on ne sait pas
s'en servir... » Alors j'ai continué à recevoir les articles par fax ou
par courrier et par apporter mes disquettes en Chronopost...
La
traduction est un métier notoirement sous-rémunéré, alors qu'elle demande
beaucoup de travail. Les traductions médicales étaient payées au feuillet de
1500 signes quand je traduisais des textes courts, à la page quand il
s'agissait de textes plus longs comme un traité de médecine. Les traductions littéraires ont, en principe, des tarifs contractuels avec un minimum garanti, qui croît avec la notoriété du traducteur (et les aides à la traduction que l'éditeur reçoit du Centre National du Livre), mais beaucoup de traductions non littéraires et non scientifiques (livres pratiques, en particulier) sont commandées à des petites mains (qui font de la traduction en attendant mieux, pas par vocation) et sont très mal rémunérées.
Avec le temps, , mes clients se sont mis à apprécier mes traductions fiables et
rendues à l'heure et j'ai pu faire monter les prix un peu. Mais la plupart de mes employeurs (en particulier les revues médicales) restaient pingres et quand ils m'accordaient ce qu'ils disaient être un tarif
intéressant, ils voulaient que je le tienne secret pour ne pas donner des idées
à leurs autres traducteurs. Je ne sais pas à qui j'aurais pu en parler. Je ne connaissais personne d'autre qui faisait de la traduction.
La
traduction médicale me permettait de vivre parce qu'elle était proportionnellement mieux payée, mais elle était tout de même moins
intéressante et moins épanouissante que les traductions de littérature. Au début des
années 90, je me suis trouvé embarqué dans deux nouvelles activités d'écriture, pas toujours
rémunératrices, on le verra, mais qui allaient me faire voir du pays : la
traduction de comic-books et la critique de séries télé.
(à
suivre...)
mardi 2 novembre 2010
Une bouteille à la mer - par "Mon Hologramme"
Elle a encore écrit toute la nuit dans sa tête, dés 3 h du matin, un crayon virtuel agitait son cerveau d’autant de mots disparus au matin. C’est à croire que le jour la change en femme d’action, sans cœur, sans émotion, incapable de décoder les messages subtils qu’elle engrange, sans le savoir, afin qu’ils se révèlent la nuit, sous forme de phrases qui défilent à toute allure comme si elle lisait, comme si elle dictait. Elle ne se lève pas pour les jeter sur le clavier, elle ne peut pas, elle ne voudrait pas qu’on la voit, qu’on se moque, que l’on essaie de lire, que l’on puisse encore lui voler les écrits après lui avoir volé la parole. Presque tout ce qui sort d’elle, la nuit, peut faire mal. Aux autres.
C’est pour cela, qu’elle se raconte comme on se berce, tout ce qu’elle à besoin d’exprimer, elle l’imprime, dans une ronde de neurones, cela fait le tour de son cerveau et puis s’en va.
Le jour, elle lit. Frénétiquement elle revêt la vie des autres. Rêver la sienne est trop lourd.
Trop loin du début, trop loin du carrefour, engluée dans de mauvais choix qui attachent, étouffent, plombent. C’est une vie de moitié, une vie bancale, des bouts mortifères accrochés aux respirations qui se changent en soupirs. Des sourires écrasés, du sang dans ces sourires, les yeux figés, sans pattes d’oie.
Pourtant, tout est reconstruit jour après jour sur du faux, du vide, au réveil, ou il ne faut que penser au café- fumée, savoir qu’avant la douche on est fragile, avant le maquillage on est fragile, avant l’habit, avant le déguisement, avant l’allure de fausse belle femme, on est incapable d’assumer la petite chose fracassée que l’on est devenue, et que l’on dissimule dés le pas de la porte par une envolée de jambes en marche vers le futur proche que l’on n’envisage même pas.
Rester debout. Faire semblant pour rester debout, mettre son mouchoir de petite fille sur ses sanglots de femme, rester debout, ne pas avoir les paupières rouges et gonflée, faire envie, pas pitié.
Vendredi minuit, elle a pleuré, c’est sorti tout seul, elle n’a pas eu le temps, pas pu sortir assez vite de sa tête, le temps que ce soit moins violent.
Elle avait mal, elle voulait se coucher, elle l’a dérangé, il n’a pas voulu qu’elle se couche, il aurait dû baisser le son, elle est parti dormir dans l’autre chambre, et n’a pas fait de bruit avec ses larmes.
Le chagrin fait du bruit.
C’est l’injustice qui lui a vrillé le cœur, ce sont les mots pour rien, ou l’on doit se défendre de rien, c’est plier la tête avant même l’annonce de la bourrasque, c’est crier et se défendre encore pour rien, rien ne change, elle n’a pas d’ami dans son lit, son ennemi la veille, il est toujours là, son ennemi lui dit qu’il l’aime, qu’elle est tout pour lui, qu’il ne peut vivre sans elle. Elle entend : je m’aime, tu es tout ce que moi je peux contrôler, je ne peux vivre sans te faire du mal.
Elle rêve qu’il l’oublie, qu’il cesse de l’aimer ainsi puisqu’il ne sait l’aimer vraiment.
Je crois qu’elle n’attend plus rien, elle a cessé de lutter, elle n’a plus d’énergie, elle en est au stade ou elle a baissé les bras, après avoir tant lutté, elle n’a plus de munitions, les balles amies, celles qui la protégeaient sont dans d’autres cartouchières. Promises à d’autres cibles.
Absente de sa vie, de son corps, l’esprit réfugié nulle part, aucune limbe n’est assez profonde, assez lointaine, il faut du rien pour le vide, ne pas être, ne pas sentir, s’abstraire.
Comment s’ancrer dans la vie d’une autre, privée de choix, privée de liberté, privée de rêve ;
Elle est née sans univers, le cerveau vierge d’empreintes, lavée de ses vies précédentes, dès le départ, nourrie des autres, boulimique des autres, ils lui ont tout donné, tout appris, permis de rentrer dans leur mémoire, dans leurs souvenirs, dans leur peau.
Elle a résidé sous des paupières, au bout de doigts, dormi dans des oreilles, blottie, toute petite, toute ouverte, une éponge sous des fronts étrangers.
Ses rêves sont pauvres.
Incapable d’imaginer ou de se projeter.
Elle regarde, s’imprègne, de musique, de peinture, de paroles et de pensées.
Ses plus grandes émotions que d’autres nomment « artistique » ne sont que la joie d’avoir rempli du vide, assemblé des pièces tangible que son imaginaire ne conçoit pas.
Ne vivant que de ses souvenirs assemblés à ceux des autres, elle écoute. Il lui faut des histoires, des chuchotis, des confessions, de grands éclats de rire, des visages épanouis, des gens qui sans crainte sont eux-mêmes, chair et sang, tripes et sentiments.
Elle ne vit que par la sensation présente, tous les sens en alerte, mangeant le présent, le mâchant, l’avalant, le distendant afin de n’être que dans un immense présent. Quand il est bon..
Quand le présent est mauvais, elle s’abstrait, juste un peu vivante, juste un hologramme, elle fait semblant…je crois qu’elle fait souvent semblant.
lundi 1 novembre 2010
Débuts de romans, 8 - par Fulbine (Exercice n°15)
1.
Je fais la meilleure tarte aux poires de la ville, ce n’est pas moi qui le dis, c’est écrit dans le magazine sous mes yeux. Je me souviens du début de cette aventure il y a deux ans. Ça ne serait jamais arrivé s’il n’avait pas plu ce jour là. J’avais décroché un rendez vous avec un financeur. Il m’avait dit « venez avant huit heures, j’examinerai votre dossier». En partant de chez moi il faisait encore nuit, je m’abritais sous mon parapluie, enfin celui de ma fille avec des grandes oreilles de chat. En retard, j’avais pris le seul visible, mauvaise pioche. En sortant de la station de métro, il pleuvait toujours et je tentais d’éviter les passants que je croisais sans voir. Je ne voyais que leurs pieds et des vieux tickets de métro sur l’asphalte brillant. Soudain, un énorme poids tomba sur moi. J’eus à peine le temps de voir un nuage de poussière blanche et le reste d’un paquet de farine. Hébétée, tandis que la pluie faisait de la farine une colle blanchâtre, je regardais en l’air d’où venait cet ovni. Mais je ne voyais que l’ombre du gratte-ciel Panatex où j’avais rendez-vous.
Je fais la meilleure tarte aux poires de la ville, ce n’est pas moi qui le dis, c’est écrit dans le magazine sous mes yeux. Je me souviens du début de cette aventure il y a deux ans. Ça ne serait jamais arrivé s’il n’avait pas plu ce jour là. J’avais décroché un rendez vous avec un financeur. Il m’avait dit « venez avant huit heures, j’examinerai votre dossier». En partant de chez moi il faisait encore nuit, je m’abritais sous mon parapluie, enfin celui de ma fille avec des grandes oreilles de chat. En retard, j’avais pris le seul visible, mauvaise pioche. En sortant de la station de métro, il pleuvait toujours et je tentais d’éviter les passants que je croisais sans voir. Je ne voyais que leurs pieds et des vieux tickets de métro sur l’asphalte brillant. Soudain, un énorme poids tomba sur moi. J’eus à peine le temps de voir un nuage de poussière blanche et le reste d’un paquet de farine. Hébétée, tandis que la pluie faisait de la farine une colle blanchâtre, je regardais en l’air d’où venait cet ovni. Mais je ne voyais que l’ombre du gratte-ciel Panatex où j’avais rendez-vous.
2.
Tu es au cent soixante neuvième étage du Millenium Tower, le plus haut gratte-ciel de Tokyo, et tu n’as pas d'échappatoire. Par la baie, tu devrais faire un saut géant pour atteindre une plate-forme de lavage de carreaux dont tu vois les câbles devant toi. En dessous, les androïdes yakuzas à tes trousses. Même un maître Shaolin, agile comme un chat ne réussirait pas à sauter, à huit cent mètres de hauteur ce serait une folie. Lucide, tu réalises que tu as été roulée dans la farine, un paquet de farine pour un paquet de fric. Tu dois bouger et vite, dans tes poches des tickets biométriques de métro et le Beretta laser. Tu fonces vers un placard tu y trouves un décireur, des combinaisons et des masques anti-poussières. Ça doit être aux ouvriers que tu as croisés à l’étage inférieur. Sans réfléchir, tu enfiles le tout et balances le décireur dans les vitres, elles se brisent. Tu le jettes sur la plate-forme et tu détruis les câbles avec la dernière charge du Beretta. Vu de haut ça pourrait passer pour un corps qui tombe. Tu descends et tu te mêles aux ouvriers en priant pour que les yakuzas passent sans te voir.
3.
Cela faisait des kilomètres qu’Edith marchait, elle ne devait plus tarder à voir la ferme qu’on lui avait indiqué au village. Le manque de sommeil, la chaleur la firent s'assoupir à l'ombre d'un arbre. Elle fut réveillée par un bruit de moteur qui s'éloigna. Elle reprit son chemin jusqu'à la ferme dont la porte était ouverte. Elle enjamba un énorme chat gris.
- Bonjour, il y a quelqu'un ? Demanda-t-elle.
Une voix lui répondit.
- Entrez donc ...
Edith vit une femme âgée, les mains dans un paquet de farine. Elle lui montra sa plaque.
- Commissaire Bennett, je cherche Madame Marguerite Boutereau.
- Elle est morte vl’a deux ans la mère Bout'reau, et les fils y sont loin, parait qu'y sont aux Amériques où l'a des gratte-ciels partout.
Comprenant que sa dernière piste s’arrêtait là, Edith remercia la dame et demanda s'il n'y avait pas un bus qui passait à proximité.
- Ah Madame le commissaire, vous z’êtes pas à Paris pour sûr, c'est pas un ticket de métro qui vous ramènera au village, faudra marcher. Y'a l’facteur qui vient d'partir, vous auriez du l'croiser, y vous aurait r’descendu Dame oui.
Edith prit congé, et songea qu'elle allait probablement devoir traverser l'atlantique.
dimanche 31 octobre 2010
Perrette et le livre - par Loraine Cardamone (Brève Rencontre + 1 Livre)
Il y a des instants, parfois des jours,
où la sensation de bonheur est si forte que quel que soit le lieu et
l’heure, on se sent conquérant de l’infini.
C’était un jour comme ça, j’avais
20 ans et je portais une robe rouge, longue et légère. Aimée et
désirée, j’avais l’éclat étrange qu’on prête aux déesses.
Et je me promenais, ravie de tout,
enchantée d’un rien. A Paris, je m’en souviens.
Le regard des hommes me frôlait,
brillant. Cela m’amusait sans me troubler. Tout semblait si aisé,
si beau, si normal. A une terrasse, le garçon de café, parfaitement
dans son rôle, se pencha sur moi, flatteur ; au bas d’un
escalator, un homme fit demi-tour pendant que je descendais, et
m’ouvrit les bras dans un geste presque d’impuissance
- Je vous attendais !
Je ne fus même pas étonnée. Je me
contentais de cette extravagance. Un inconnu m’avait attendu, moi,
parce que j’étais merveilleuse. Malgré cela, mon jeune âge, et
quelques doutes firent que je ne le suivis pas. A une dizaine d’année
de là, je souris, en pensant aux possibles qui m’avaient échappés.
A la Fnac des halles, cette immense
grotte qui engloutit les provinciales en quête de livres, je choisis
quelques lectures. Cette journée me donnait envie de m’alanguir,
de paresseusement grignoter des mots. Je pris de la science-fiction,
des romans classiques, et une couverture avec une femme nue, dorée,
enchainée, au regard magnifique. Je n’ai jamais choisi les livres
autrement qu’en fonction du titre ou de la couverture. Gourmande
plus que gourmée.
Avec mon sachet, je me voyais rejouer
Perrette et le pot au lait, le balançant gaiement, sure de mon
effet, me moquant gentiment de moi-même mais happant de mon sourire
ceux des autres qui croisaient mon regard malicieux.
Je m’assis devant une église, en
haut de marches. Je ne sais plus laquelle, et puis quelle
importance ! Ce que je savais, c’est qu’il y faisait calme
et frais, qu’il y avait d’autres comme moi, occupés à lire sous
le soleil de printemps. Sans choisir, je tirai au hasard dans le sac
pieusement déposé à mes pieds. Je regardai ceux de mes voisins
qui non accaparés m’avaient remarquée.
Et je plongeai.
C’était la première fois, que je
lisais un tel livre. Troublant, érotique, il passa sur moi, bien
inexpérimentée encore, comme un souffle haletant. Je perdis
complètement contact avec la réalité, vulnérable aux émotions
qui me traversaient. J’eus l’impression de flotter, ressentant les
contours de mon corps avec une étrange acuité. Je dus rougir,
j’avais chaud, ma respiration suivait le rythme de mes pulsions, je
palpitais doucement, soulevée de vagues vibrantes. J’allai jusqu’au bout, avec avidité.
Une nostalgie tendre et joyeuse
m’habita dès que les derniers mots moururent. Jamais plus je ne
connaîtrais cette sensation, cette première fois. Je restai un peu
penchée, attendant d’être prête à me détacher en douceur.
Quand enfin je relevai mon regard,
éblouie par le soleil, les yeux encore troubles, je fus happée par
celui d’un garçon de mon âge, en contrebas de moi sur les
marches, qui me fixait, rouge lui aussi. L’instant suspendu dura
dans cet échange muet. Il savait certainement d’où je venais, et
je savais qu’il s’était plu à m’observer. Par timidité, je
baissai les yeux, comme on fait en amour quand on en a trop dit.
Le souvenir de cette rencontre si douce
me caresse encore.
Loraine Cardamone
mardi 26 octobre 2010
Comment j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant, 1
Chaque
année (le plus souvent à l'automne, au moment des prix littéraires), un
périodique publie un article saisonnier (on appelle ça « un
marronnier », en jargon de presse) sur « ce que gagnent les
écrivains ». Cette année, c'est Hubert Artus, le chroniqueur/critique de
Rue89 qui a mené l'enquête sur le sujet avec un co-auteur, David Servenay.
Après
avoir lu l'article, je me suis demandé si je vous avais déjà parlé d'argent.
Il faut
que je vous l'avoue, il m'arrive d'oublier ce que j'ai déjà écrit sur ce blog,
et je suis obligé de vérifier, sinon, j'aurais une fâcheuse tendance à me
répéter. Alors, je suis allé taper « argent » dans la zone de
recherche et... aucun article n'est sorti. J'ai tapé « droits
d'auteur » et un seul article est sorti, mais le terme est utilisé dans un
commentaire, pas dans mon texte. Etonné, j'ai vérifié que l'outil de recherche
fonctionnait en tapant « sexe » (qui n'est sorti que trois fois, ce
qui me surprend un peu vu la fréquence à laquelle j'y pense, mais bon...) et en
tapant « Marc », qui est sorti tout plein de fois, et
« Tourmens », pareil. Une fois assuré que l'outil de recherche
fonctionnait, j'ai compris que ce serait la première fois que je parle d'argent
sur ce blog. (Et je me suis promis de parler de sexe de nouveau, et plus
souvent !!!)
J'ai
commencé à écrire un long texte critiquant point par point ce que
l'article de Rue89 raconte, tant je trouvais les déclarations de ses
auteurs superficielles, tandencieuses et irritantes. Au bout de plusieurs
feuillets, je me suis rendu compte qu'en essayant de rectifier un après l'autre
les propos tenus, je me noyais dans un verre d'eau.
J'ai donc
jeté ma première réaction, je suis allé me coucher (la nuit porte conseil) et
le lendemain (on était samedi) j'ai essayé une autre approche. J'ai bossé
dessus pendant deux jours. Et je me suis rendu compte, une nouvelle fois, que
ça n'allait pas. Après avoir repris une dizaine de fois un long texte qui
continuait à être insatisfaisant, je me suis dit que j'y essayais beaucoup trop
de réfuter l'article à la lumière de mon expérience. Alors que, tout compte
fait, je n'avais rien à réfuter ni à comparer. Ce que je pouvais faire de plus
constructif, au fond, c'est raconter.
Mon
article (en plusieurs épisodes) commence ci-après.
Je le
dédie à tous les écrivants.
*********
"Comment
j'ai gagné ma vie (en/d') écrivant"
Une
autobiographie littéraire et vénale
par Marc
Zaffran (Martin Winckler)
Chapitre Un
Prescrire
(1983-1989) et La Vacation (1989)
J'écrivais depuis la fin de
l'enfance, et j'ai beaucoup écrit pendant mon adolescence et en entrant dans
l'âge adulte, mais je n'ai commencé à publier et, simultanément, à gagner de
l'argent avec ma plume (enfin, avec mes dix doigts...) qu'en 1983. J'avais
terminé mes études de médecine et soutenu ma thèse à la fin 1982. Je venais de
m'installer dans un village de la Sarthe, où j'avais créé un cabinet médical,
et j'attendais les patients. J'étais abonné à une revue de médecine militante, Pratiques,
et j'y ai lu mention de la revue Prescrire. À un courrier demandant de
quoi il s'agissait, quelqu'un m'a envoyé un... bulletin d'abonnement. Je me
suis abonné. C'était une revue consacrée au médicament, très engagée, très
critique avec l'industrie. Les textes étaient courts, abordaient des sujets
surprenants dont on ne m'avait jamais parlé en fac, et parfois, les rédacteurs
(médecins et pharmaciens) racontaient des histoires personnelles.
La revue existait depuis trois
ans. Elle était manifestement artisanale dans sa conception. J'ai écrit pour
demander si je pouvais assister au comité de rédaction. On m'a répondu qu'il
avait lieu tous les jeudis. Ça tombait bien. Je tenais à avoir un jour de repos
au cabinet médical et j'avais choisi le jeudi. Je suis allé à Prescrire,
à Paris, à la première occasion. Le premier jour, les membres de la rédaction -
et en particulier un triumvirat de généralistes qui avaient contribué à la
fonder - m'ont accueilli comme si j'avais toujours fait partie de l'équipe. À la
fin de l'après-midi, le rédacteur en chef, généraliste défroqué, demande qui
veut faire des notes de lecture à partir des articles que le comité de
rédaction a retenus. Je lève la main. Il demande « Tu lis l'anglais
? » Je réponds que oui (il l'avait déjà compris aux remarques faites
pendant la réunion) et il m'attribue deux textes d'une revue anglaise en
ajoutant : « Tu nous les envoies quand tu as fini, prends ton
temps. » Le jeudi suivant, je lui apporte les deux textes. Il hausse un
sourcil. Il me demande si j'ai l'habitude d'écrire. Je souris. Il me demande si
je veux en faire d'autres. Je réponds que oui. Combien ? Je réponds :
« Donne, et dis-moi quand tu les veux. » Il m'en confie une
demi-douzaine. Le jeudi suivant, je les lui apporte.
Prescrire
était une revue militante et ses membres avaient à
l'époque une conception très égalitaire et démocratique. Tout travail écrit et
publié était rémunéré. Très vite, je me suis mis à arrondir les fins de
mois-pas-très-peuplés de mon cabinet médical. Le comité de rédaction était très
fourni, mais peu de gens écrivaient, et le rédac'chef, que j'ai plus tard
surnommé Phil Barbelé (« une main de fer dans un gant de crin »...)
alternait encouragements envers ceux qui rédigeaient en suivant ses
instructions et critiques à l'égard de ceux qui n'écrivaient pas « dans la
ligne ».
C'était un bourreau de
travail. Son style était déplorable, mais il savait structurer un texte et sa
pensée comme personne et avait exercé la médecine générale pendant de
nombreuses années. J'étais un débutant dans les deux domaines, j'étais
malléable, je voulais tout apprendre, je voulais écrire des articles courts et
des articles longs. J'avais soif de réécrire la médecine avec l'équipe de la
revue. Barbelé a tout de suite vu quel parti il pourrait tirer de ma fringale.
Il m'a pris sous son aile, il m'a formé, beaucoup appris et beaucoup gratifié.
Je n'avais pas d'ambition de pouvoir. Je trouvais sa direction un peu
dogmatique et totalitaire sur les bords (c'était un ancien Mao de 68), mais je
m'en accommodais. Quand il donnait le cap, je mettais pleines voiles et je
n'avais pas à m'en plaindre. J'étais un bon petit soldat. Au bout de trois ans,
sans que je l'aie vu venir, il m'a bombardé rédac'chef adjoint.
Même si mon activité médicale
augmentait, je gagnais mieux ma vie en écrivant qu'en voyant des patients. Mais
j'ai mené les deux activités en parallèle, ainsi que deux vacations
hebdomadaires à l'hôpital du Mans, au service d'IVG. Prescrire m'occupait
beaucoup pendant mes temps libres (le jeudi, mais aussi le soir, le week-end et
entre deux patients). J'apprenais à critiquer les discours antiscientifiques,
j'apprenais une méthode de penser, je rencontrais des gens formidables et je
gagnais ma vie en écrivant.
Je n'écrivais pas seulement
des articles scientifiques (des notes de lectures, des synthèses, des
questions-réponses) ; je faisais aussi des traductions, j'écrivais des
textes personnels sur ma pratique de médecin généraliste et je racontais des
histoires qui étaient arrivées à Ange, mon père, médecin lui aussi. Ange était
mort quelques semaines après mon installation, mais tous les mois, j'envoyais
le numéro à ma mère, Nelly. Et j'étais drôlement fier de savoir qu'elle lisait
des textes qui lui parlaient de son mari, qu'elle pouvait voir mon nom dans
l'Ours, et que je pouvais lui faire des cadeaux avec l'argent que je gagnais à
la revue. De temps en temps, au téléphone, elle me demandait : « Bon,
mais rassure-moi, tu fais quand même de la médecine, mon
fils ? » Et je la rassurais en lui lisant les lettres des
généralistes qui me remerciaient de réhabiliter notre métier en racontant ma
pratique.
Un soir, Barbelé m'a invité à
dîner en tête à tête et m'a annoncé qu'il avait de grands projets. Pour les
réaliser, il voulait prendre du champ, lever le pied, regarder les choses de
plus loin en devenant directeur de la publication, et il avait décidé, d'ici un
an ou deux de me confier... Je ne l'ai pas laissé finir et j'ai dit « Si
tu veux que je devienne rédacteur en chef, ma réponse est Non. » Il a
ouvert de grands yeux, et m'a fait répéter. J'ai répété. Il m'a demandé
« Pourquoi ? » J'ai répondu que j'appréciais sa confiance, mais que
je n'étais pas un meneur d'hommes – ce qu'il était, lui – et que je ne voulais
pas passer mon temps à faire écrire les autres. Et que moi aussi, j'avais
d'autres projets.
Depuis le début des années 80,
j'écrivais un (gros) roman, inspiré non seulement par le choc éprouvé à ma
lecture de La vie mode d'emploi de Georges Perec, puis à sa disparition.
(Sa disparition physique, survenue en 1982 et non sa Disparition, le
roman qu'il avait écrit sans jamais employer la lettre « e »). Mon
roman perecquien n'avançait pas vite, mais je ne désespérais pas de le terminer
un jour. Peut-être même, au moment où nous avons eu cette conversation, mon
rédac'chef et moi, avais-je déjà commencé un deuxième roman, inspiré par mon
travail au centre d'IVG. Toujours est-il que je ne me voyais pas finir ma
carrière à Prescrire et je le lui ai dit avec beaucoup de candeur.
Il l'a mal pris. Ça foutait en
l'air ses plans à cinq ans : il comptait faire de moi, non son dauphin (un
Grand Timonier n'a pas de dauphin), mais la marionnette dont il pourrait tirer
les ficelles en se consacrant à des tâches plus élevées. Sa devise favorite
pour suggérer qu'il n'avait pas de scrupule à utiliser les talents qui se présentaient
(et seulement selon ses termes) était « Je fais feu de tout bois. »
Malheureusement pour lui, le petit soldat était ignifugé. Il a eu l'air
extrêmement contrarié de s'être ainsi trompé à mon sujet.
À partir de là, ses
appréciations et nos relations se sont dégradées. Comme je bossais beaucoup et
continuais à me plier peu ou prou à ses exigences paranoïaques et à sa
personnalité difficile, il n'a pas pu se débarrasser de moi brutalement comme
il l'avait fait, sous mes yeux, au fil des années, en virant comme des
malpropres bon nombre d'autres collaborateurs de la revue, parmi lesquels trois
de ses principaux fondateurs. Mais, peu à peu il m'a retiré les responsabilités
qu'il avait empilées sur mes épaules pour les confier à d'autres. En déclarant
d'abord que j'avais trop de travail pour bien le faire, puis qu'il fallait
injecter du sang neuf, puis que je devais me consacrer aux pages que je
connaissais le mieux : la zone d'expression libre de la revue, qui était aussi
sa seule section non scientifique – et la seule qui ne lui paraissait pas digne
de son intérêt. Il a fini par me la retirer aussi, en la faisant purement et
simplement disparaître, et en la remplaçant par un "forum
professionnel" dont toute contribution personnelle et sensible sur l'exercice
de la médecine fut désormais bannie.
Sans doute pour lutter contre
la frustration d'être ainsi dénigré à petit feu (après avoir été, pendant cinq
ans, l'un des rédacteurs les mieux identifiés par les lecteurs de la revue),
mais aussi parce que j'en avais marre de presc'écrire, je me suis mis à
passer beaucoup de temps sur mes fictions. On était en 1987. La revue se
débarrassait de plusieurs IBM à boule (la meilleure machine à écrire de tous
les temps) et j'en ai récupéré une. C'est avec elle que j'ai écrit puis modifié
ma première nouvelle (publiée dans le n°18 de Nouvelles Nouvelles), et
terminé la première version de mon premier long texte. Quand je l'ai relu, je
n'étais pas satisfait. Ce n'était pas un roman. Ça n'en avait ni la forme, ni
la teneur, ni la cohérence. J'étais désespéré.
Les ordinateurs personnels
commençaient à se faire plus nombreux. La secrétaire de rédaction de Prescrire
avait un « PC-AT » (terme de l'époque) à l'utilisation duquel je
m'étais initié après les heures de bureau. Je continuais à gagner ma vie
correctement (grâce à mon cabinet médical, moins grâce à la revue...). J'ai
investi dans un Olivetti muni (grand luxe !) de deux lecteurs de floppy
disks. Mon frère m'a envoyé une copie de Word 3, qu'il utilisait à son
boulot (les logiciels n'étaient pas protégés, à l'époque). Je mettais la
disquette programme dans le lecteur de gauche, la disquette document dans celui
de droite et, comme il y avait souvent des coupures de courant dans le coin de
campagne où j'habitais, je sauvegardais mon travail toutes les cinq minutes
pour ne pas risquer de perdre brusquement des heures d'écriture.
J'ai mis un an à terminer la
deuxième version du texte. Cette fois-ci, c'était un roman. J'ai raconté
ailleurs (« Pourquoi je publie chez P.O.L ») comment
c'est devenu mon premier livre, La Vacation. Après sa publication en
mars 1989 et les quelques bons papiers qui l'ont accompagnée, j'ai eu le net
sentiment que le Grand Timonier était irrité lorsque les membres de la
rédaction parlaient de mon livre en sa présence. Un jour, alors qu'il
interrompait l'un d'eux pour « rectifier » le commentaire que
celui-ci venait de faire à ce sujet, je lui ai demandé : «Tu l'as lu
? » Barbelé a répondu, sur un ton très sûr : « Non, mais je le
connais par coeur ! » J'ai pris ça pour de l'auto-dérision et j'ai éclaté
de rire. Ça ne lui a pas plu. J'ai soudain pris conscience que moi aussi, je
m'étais fourvoyé.
Je ne faisais plus que des
bricoles à Prescrire. Au début de l'été, j'ai découvert qu'une de mes
notes de lectures avait été modifiée sans mon accord, et affichait des
conclusions scientifiques inverses de ce que disait l'article britannique
originel. Je l'ai signalé à Barbelé qui m'a répondu « Lorsque tu sauras rédiger
une note de lecture, tu pourras critiquer mes décisions. » Je n'ai plus
remis les pieds à la revue.
Au plus fort de ma
collaboration à Prescrire, j'avais reçu toute la rédaction, un dimanche,
dans la maison où je vivais, à quelques kilomètres de mon cabinet médical.
C'était une fermette restaurée. Mes camarades, pour la plupart parisiens,
m'avaient complimenté. En souriant, j'avais répondu « C'est grâce à la
revue que j'ai pu m'endetter et l'acheter. »
Est-ce également grâce à elle
(et à son rédac'chef) que j'ai pu écrire La Vacation ? C'est difficile à
dire. Stylistiquement parlant, je ne crois pas. Même si j'ai flirté avec la
fiction dans les pages de la revue, ces textes-là n'avaient rien à voir avec la
construction et la langue du roman. Mais si je n'avais pas travaillé à Prescrire,
et reçu de nombreux courriers me remerciant des textes que j'y publiais, je
n'aurais peut être pas acquis l'assurance suffisante pour me lancer dans un
roman. Et si j'avais dû me consacrer entièrement à un cabinet médical, je
n'aurais peut être pas eu le temps et la force de l'écrire.
Tous ces événements se sont
déroulés simultanément, et je considère mon passage à Prescrire comme
une étape majeure de ma formation scientifique, critique et écrivante. Il
serait donc malhonnête (et idiot) de prétendre que la publication de mon
premier roman ne doit rien à la revue, à ses lecteurs, aux trois médecins trop
tôt disparus – Pierre Ageorges, Patrick Nochy et Alain Metrop - qui m'y avaient
pris en amitié. Et peut être, un peu, tout de même, à son Grand Timonier.
Néanmoins...
Dans son autobiographie, Jerry
Lewis raconte qu'à la fin de sa collaboration avec son complice Dean Martin, il
était extrêmement déprimé. Lewis avait toujours voulu être cinéaste. Hal B.
Wallis, le producteur des films du duo Lewis-Martin, accepta de le laisser
mettre en scène son premier film en solo. Mais le producteur était une peau de
vache et un profiteur de première et, comme Lewis était sous contrat avec lui, il
exigea en échange de le faire jouer dans deux films ineptes avant de le libérer
de ses obligations. Quand son contrat prit fin, Lewis adressa à Wallis un mot
ainsi rédigé (je cite de mémoire) :
Cher
Monsieur Wallis,
Je vous
sais gré de m'avoir fait confiance et de m'avoir donné ma chance.
Toutefois,
n'imaginez pas une seconde que je confonds ma gratitude et mes principes...
... et, avant de conclure par
une formule de politesse passe-partout (Bien à vous) et de signer, Lewis
gratifie Wallis d'une insulte typiquement américaine. Je pourrais la traduire
de plusieurs façons, selon le sentiment éprouvé. L'équivalent français pourrait
être "Allez vous faire foutre", "Je vous emmerde"
ou "Vous êtes un sale con".
Et, franchement,
j'hésite.
Mar(c)tin
(A suivre...)
Prochain épisode : Droits
d'auteur, Traductions, Comic-books, Reader's Digest et Séries
Télé (1989-1998)
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